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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


DEUX    MONDES 


LXXIV  ANNÉE.   -   CINQUIÈME   PÉRIODE 


TOUS  XXJII.  —  I*'  SEPTEllBRE   1904. 


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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


LXXIV»  ANNÉE.   —  CINQUIÈME  PÉRIODE 
t  


TOME  VINGT-TROISIÈME 


PARIS 

BUR£AU  DE  LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

RUE   DE   l'université,    15 

1904 


J 


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LA 

PRINCESSE  D'ERMINGE 


DEUXIÈME   PARTIE  (1) 


Durant  quinze  jours^  vers  le  milieu  de  novembre,  on  chassa 
aux  Tachouères,  dans  la  propriété  que  le  prince  d'Erminge  pos- 
sédait en  Sologne  :  une  fantaisie  de  Madeleine  de  Guivre,  subi- 
tement lasse  de  Paris.  Les  perdreaux  étaient  déjà  décimés;  mais 
c'était  le  beau  moment  des  battues  de  faisans,  de  lapins  et  de 
lièvres,  et  les  chasses  à  courre  commençaient.  Toute  la  bande 
accompagna  Madeleine,  Ariette  et  Christian.  Le  gros  Gampardon, 
qui  ne  chassait  guère,  assurait  que  Fexercice  qu'il  prenait  en  re 
gardant  chasser  les  autres,  le  faisait  maigrir.  Jérôme  suivait  les 
rabatteurs,  un  volume  des  Principes  de  morale  dans  sa  poche. 
Le  ménage  d'Ars  rallia  le  troisième  jour,  puis  Saraccioli,  dont 
M"*  de  Guivre  avait  fait  son  cavalier  servant.  Le  peintre  mondain 
Apistrol  lutta  d'élégance  sportive  avec  Rémi  de  Lasserrade. 
Enfin,  pour  la  plus  grande  battue,  qui  devait  avoir  lieu  à  la  fois 
sur  les  terres  des  Tachouères  et  sur  le  domaine,  limitrophe,  du 
marquis  de  la  Monnerie,  M"'"'  d'Avigre  et  ses  filles  acceptèrent  de 
passer  une  journée  au  château  de  la  Monnerie. 

En  pleine  Sologne,  à  cinq  kilomètres  de  tout  village,  la  bâ- 
tisse Louis  XIII  des  Tachouères  dresse,  au  milieu  des  bois,  sa 

igue  façade  de  briques  encadrée  de  pierre,  ses  pavillons  coiffés 

,1)  Voyez  la  Revue  du  15  août. 


13262^ 

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D  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

d'ardoise.  Â  l'entour,  les  panaches  verts  de  nobles  groupes  d'ar- 
bres décorent  les  pelouses.  Clos  seulement  par  des  fossés  sans 
profondeur,  en  maints  endroits  comblés,  le  parc  se  fond  insen- 
siblement dans  la  campagne  environnante,  monotone  avec  dou- 
ceur. La  terre  grise,  aux  maigres  récoltes  d'avoine  et  de  sarrasin, 
alterne  avec  les  taillis  de  bouleaux,  les  futaies  de  chênes,  les 
étangs  endormis  dans  leur  cirque  de  roseaux...  Tandis  que  fai- 
sans et  lapins  occupaient  les  chasseurs,  les  autres  invités  orga- 
nisaient des  excursions,  ou  simplement  des  parties  de  tennis. 
Un  équipage  voisin  courut  le  cerf  entre  Millancey  et  Romorantin. 
Le  soir,  comme  la  [saison  restait  exceptionnellement  tiède,  la 
mode  fut  de  sortir  dans  le  parc,  aussitôt  le  diner  fini.  Le  parc 
devenait  alors  une  sorte  de  vaste  salon  galant,  où  les  couples  se 
dispersaient  au  gré  des  sympathies.  Le  gros  Gampardon  s'isolait 
avec  M"*  d'Ars,  délaissée  par  Apistrol  qui  alTectait  de  courtiser 
Ârlette.  Madeleine  de  Guivre  traînait  à  sa  suite  Christian,  Rémi, 
Saraccioli.  Puis  le  jeu  ramenait  tout  le  monde  autour  des  tables 
de  bridge  et  de  poker,  et,  selon  l'expression  de  Campardon,  le 
tripot  fonctionnait  parfois  jusqu'à  deux  heures  du  matin. 

La  princesse  d'Erminge  parut  des  plus  enragées,  au  jeu 
conmie  à  la  chasse.  Apistrol  ne  la  quittait  guère,  et,  comme  il 
était  bon  cavalier,  —  enfant  de  famille  engagé  à  dix-huit  ans, 
après  des  folies,  et  qui  avait  été  six  ans  sous-officier  instructeur 
à  Saumur,  —  leurs  après-midi  s'écoulaient  souvent  en  prome- 
nades à  cheval,  qu'Ariette  ne  trouvait  jamais  assez  longues,  ni 
assez  forcenées  de  vitesse  et  de  danger.  La  nuit,  au  jeu,  c'était 
elle  qui  faisait  les  plus  fortes  différences  et  exigeait  qu'on  pro- 
longeât le  plus  tard  les  parties.  Nerveuse,  inlassable,  elle  mé- 
ritait l'admiration  de  Made  qui  s'écriait  : 

—  Bravo,  Ariette  !  Te  voilà  redevenue  digne  de  ma  bande  !... 

Tout  le  monde,  sauf  peut-être  Jérôme,  plus  clairvoyant,  ad- 
mettait qu'elle  s'était  enfin  consolée  de  son  abandon,  et  qu' Apis- 
trol était  le  consolateur.  Le  peintre,  flatté,  souriait  dans  sa  barbe 
à  la  Henri  IV,  quand  on  le  félicitait.  Il  n'avouait  pas  qu'il  était, 
au  contraire,  avec  la  pauvre  Martine  Lebleu,  un  des  objets  sur 
lesquels  la  princesse  «  passait  »  en  ce  moment  son  excessive 
nervosité,  et  qu'un  matin,  dans  une  halte  sous  bois,  s'étant 
enhardi  jusqu'à  vouloir  effleurer  de  sa  moustache  le  cou  penché 
d'Ariette,  il  n'avait  eu  que  le  temps  de  parer  avec  son  bras  un 
coup  de  badine  qui  lui  eût  sillonné  le  visage. 


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LA    PRINCESSE    D  ERMINGE.  7 

La  vérité  était  qu'Ariette,  après  un  sursaut  de  révolte  et  de 
désespoir,  le  jour  où  elle  avait  retrouvé  Rémi  de  Lasserrade  chez 
flollz  et  deviné  une  intrigue  naissante  entre  Madeleine  et  lui, 
avait  perdu  toute  orientation  à  travers  sa  propre  conscience,  et 
cherchait  l'oubli  d'elle-même  dans  l'affolement  de  la  «  bande.  » 
Aux  minutes  de  solitude,  elle  percevait  bien  Tinconvenance  de 
ce  séjour  aux  Tachouères,  entre  Rémi,  Christian  et  Madeleine. 
Mais  que  faire?  où  aller?  où  fuir?  Et  que  devenir,  si  elle  fuyait? 
Cependant,  sa  souffrance  d'être  délaissée  par  le  seul  être  dont  elle 
eût  jamais  espéré  quelque  tendresse  s'apaisait  lentement.  Made- 
leine de  Guivre  ne  lui  inspirait  nulle  jalousie.  La  seule  trace 
d'amour  qu'elle  retrouvât  en  elle-même  pour  l'infidèle,  c'était  la 
peur  nerveuse  qu'il  ne  lui  arrivât  malheur,  engagé  comme  elle 
le  voyait  entre  Madeleine  et  Christian.  Elle  appréhendait  une 
péripétie  tragique,  menaçant  ce  jeune  ami,  auquel  elle  avait  un 
instant  —  avec  tant  de  naïveté  !  —  confié  l'espoir  de  toute  sa  vie. 
Ainsi  sa  pauvre  pensée  se  meurtrissait  sans  cesse  à  imaginer  les 
fureurs  de  Christian,  redoutées  soit  pour  Rémi,  soit  pour  elle- 
même.  Car  nul  indice  n'était  venu  la  rassurer  contre  son  an- 
goisse secrète.  Chaque  jour  l'aggravait  au  contraire,  malgré 
i  excès  de  dépense  physique,  la  fatigue  de  muscles  qu'elle  s'im- 
posait, dans  l'obscur  espoir  de  s'affranchir.  Rompue,  les  os  dou- 
loureux et  la  tète  broyée  de  migraine,  elle  regagnait,  le  plus 
tard  possible  dans  la  nuit,  sa  chambre,  où  Martine,  brisée  elle- 
même  d'inquiétude  et  d'insomnie,  l'attendait. 

—  Allons,  ma  fille,  vîvement,  déshabillez-moi!... 

Martine  obéissait.  Ariette  la  traitait  avec  une  dureté  de  patri- 
cienne romaine  pour  son  esclave.  Guettant  les  prétextes  de  mé- 
contentementy  rien  ne  la  désarmait.  Elle  sentait  dans  les  yeux  de 
la  chambrière  comme  un  reproche  silencieux  :  ce  reproche  non 
exprimé  étouffait  visiblement  Martine.  Devant  la  princesse,  cette 
fille  se  dressait  comme  une  conscience  qui  l'attendait  au  logis,  la 
jugeait,  la  condamnait. 

Une  si  forte  tension  de  la  pensée,  une  telle  frénésie  de  fa- 
tigue, eurent  vite  ébranlé  la  santé  d'Ariette.  Après  moins  d'une 
semaine  de  ce  régime,  remontant  une  nuit  dans  sa  chambre  et 
se  livrant  aux  soins  de  Martine,  elle  eut  une  brusque  syncope, 
>mme  elle  en  avait  eu  le  mois  précédent  au  cours  de  son 
sayage  chez  Émery. 

Martine  osa  une  humble  remontrance  : 


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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


—  Ma  princesse  aura  beau  me  gronder,  je  lui  dirai  ce  que  je 
crois  devoir  lui  dire.  Il  faut  cesser  de  monter  à  cheval,  et  de  se 
serrer  comme  elle  fait....  Je  ne  peux  pas  continuer  de  voir  ma 
princesse  se  tuer  comme  cela...  je  ne  peux  pas!... 

Ariette  fut  interdite  un  instant.  Elle  balbutiait,  jouant  la  colère, 
et  pouvant  touchée,  tant  TafTection  désintéressée  de  Martine  se 
trahissait  à  travers  les  mots  ! 

—  Que  voulez- vous  dire? 

'      Ariette  était  étendue.  Martine  s'agenouilla  près  d'elle,  et,  si 
émue  qu'elle  en  oubliait  les  formules  habituelles  : 

—  Ma  princesse!  ma  princesse!...  Je  vous  en  prie...  laissez- 
moi  vous  soigner...  J'ai  tant  de  chagrin!... 

Le  silence  dura  quelques  instans  entre  la  femme  de  chambre 
et  sa  maîtresse.  Celle-ci,  que  la  surprise  avait  fait  pâlir,  eut  le 
loisir  de  se  calmer.  Elle  dit  simplement  et  sèchement  à  Martine  : 

—  Finissez  de  me  déshabiller  et  taisez-vous. 

Ariette,  cette  nuit-là^  fut  longue  à  ti*ouver  le  sommeil.  Elle 
songeait  : 

«  Celte  fille  sait  mon  secret...  Puisqu'elle  me  tient,  ne  ferais- 
jc  pas  mieux  de  lui  demander  son  aide?  Elle  aime  rai:gent.  Et 
seule,  je  ne  puis  rien.  » 

Bien  que  lair  fût  tiède,  et  que,  par  surcroît,  un  feu  léger 
dansât  dans  la  cheminée,  la  princesse,  osant  cette  fois,  —  la  pre- 
mière fois  de  sa  vie  peut-être,  —  regarder  en  face  sa  destinée,  se 
mit  à  trembler  de  tous  ses  membres. 

u  Oui,  il  faut  se  décider,  il  faut  agir.  A  quoi  bon  douter  à 
présent?  Il  n'y  a  plus  de  doute  possible...  » 

Elle  tendit  toute  sa  réflexion  à  imaginer,  à  combiner  des 
projets.  Pitoyable  Ariette  !  Combien  de  femmes  avant  elle  avaient 
erré  dans  le  même  labyrinthe,  s  arrêtant  aux  mêmes  hypothèses, 
s'agrippant  aux  mêmes  racines  d  espoir,  frissonnant  de  la  même 
peur  mortelle  par  momens!...  Combien  avaient  trouvé,  rejeté, 
repris  les  solutions  si  peu  nombreuses,  si  étroites  de  ce  pro- 
blème :  frauder  une  loi  de  la  nature,  afin  de  sauvegarder  son 
repos,  et  les  apparences!...  Mondaines,  bourgeoises,  Tangoisse 
horrible  dont  Ariette  était  maintenant  étreinte  guette,  comme 
une  hydre  à  l'issue  d'un  jardin  défendu,  presque  toutes  celles 
qui  croient  pouvoir  dédoubler  la  vie  conjugale,  avoir  ici  l'union 
das  intérêts,. ailleurs  rameur.  Pitoyable  Ariette!  moins^oijndam- 


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LA    PRINCESSE   D*£RM1NGE.  9 

nable  qu'une  autre,  parce  que  le  mariage  l'avait  vraiment  trahie, 
elle,  et  que  nul  appui  moral  ne  s'était  offert  pour  la  réconforter 
et  la  soutenir!  L'angoisse  des  maternités  coupables  Fétreignàit 
à  son  tour.  Que  faire?  que  faire?  L'idée  que  Christian,  dont  elle 
connaissait  les  colères  de  fou  furieux,  pourrait  un  jbur  se  douter, 
questionner,  suffisait  à  lui  glacer  les  membres. 

«  Voyons!...  je  m  affole...  Bien  d'autres  avant  moi...  » 
Elle  récapitulait  les  propos  de  scandale  dont  la  «bande  »  de 
Made  relevait  Tordinaire  de  la  conversation...  Des  noms  do 
jeunes  mondaines  réputées  galantes,  des  noms  de  femmes  hon- 
nêtes aussi,  avec  le  consentement  de  leur  mari..:  Ce  n'est  donc 
pas  si  difficile...  Les  romans  le  prétendent  :  une  course  à  cheval, 
le  saut  opportun  d'un  fossé  !... 

«  Voilà  quinze  jours  que  je  me  brise  le  corps,  pensa-t-olle 
amèrement,  et  j'en  suis  toujours  au  même  point.  » 

Alors,  tenter  quelque  chose  de  plus?  Au  lieu  d'appeler  le 
hasard,  forcer  la  destinée?  Elle  n'osa  se  préciser  à  elle-même  ce 
qu'elle  rêvait;  mais  cette  rêverie  confuse  suffit  à  faire  courir 
soudain  sur  sa  peauj  comme  une  onde  électrique,  un  frisson  pro- 
longé. Peur  de  la  mort?  Révolte  intime  de  la  conscience?...  Les 
deux,  peut-être.  Sa  pensée  eut  un  brusque  recul  : 
«  Oh!  non!  pas  cela...  pas  cela...  » 
Alors,  quoi? 

i<  J'aime  mieux  m'enfuir.  Si  vraiment  c'est  ce  que  je  crains, 
car  après  tout  je  n'ai  pas  de  certitude,  j'aime  mieux  nie  sauver 
du  prince,  de  ma  belle-mère,  de  tout...  Il  n'y  a  personne  à  qui 
je  tienne.  J'ai  une  petite  rente  insaisissable  de  deux  mille  francs 
que  m'a  laissée  ma  tante  de  La  Prade.  C'est  assez  pour  vivre...  •» 
EUe  se  prit  à  construire  un  budget  avec  des  ignorances  d'en- 
fant. Obligée  de  s'avouer  que  deux  mille  francs  de  revenu 
seraient  courts,  elle  se  disait  : 

«  Je  puis  travailler  :  Martine  assure  que  je  gagnerais  ma  vie 
à  faire  des  chapeaux,  tant  j'ai  de  goût  !  » 

EUe  recommença  des  additions.  Son  cerveau  léger  s'y  lassa 

\'ite,  et  de  cette  lassitude  s'éleva  enfin  une  fumée  de  sommeil... 

Ariette  s'endormit  en  gémissant,  n'ayant  en  somme  rien  décidé, 

brimée  seulement  par  le  poids  des  nécessités  prochaines  où 

i  ne  démêlait  encore  qu'une  iniquité  du  sort  el  non  la  sanction 

"itable  d'une  loi  morale. 

e  lendemain,  une  battue  monstre  était  organisée  par  le 


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10  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

marquis  de  la  Monnerie.  On  avait  fixé  le  rendez- vous  vers  dix 
heures  et  demie,  pour  déjeuner,  à  une  ferme  nommée  la  Fau« 
connière.  Llnfatigable  M"*  d'Ara,  la  «  petite  bouffeuse  de  kilo- 
mètres, »  proposa  de  partir  &  sept  heures  du  matin  en  automo- 
bile et  de  se  rendre  à  la  Fauconnière  en  passant  par  Blois,  ce 
qui  revenait  à  faire  quatre-vingts  kilomètres  pour  gagner  un 
point  distant  de  moins  de  trois  mille  mètres.  Cette  proposition 
saugrenue  rallia  naturellement  les  suffrages  :  la  peur  des  mi- 
nutes ^âdes  est  le  mal  secret  qui  ronge  de  tels  oisifs.  Ariette 
s'éveilla  beaucoup  trop  tard  pour  se  joindre  à  Texcursion.  Elle 
p'eut  que  le  temps  de  s'habiller  et  de  faire  atteler  un  tonneau 
qu'elle  conduisait  elle-même.  Par  un  raccourci  à  travers  le  parc 
des  Tachouères,  elle  atteignit,  en  moins  d'un  quart  d'heure,  la 
lisière  des  taillis  que  dominaient  les  toits  rouges  de  la  Faucon- 
nière. Là,  elle  dut  mettre  pied  à  terre  et  renvoya  son  léger  atte- 
lage avec  le  groom.  Un  petit  rû,  franchi  par  un  ponceau  de 
planches,  où  l'on  ne  pouvait  passer  qu'à  pied,  séparait  en  cet 
endroit  les  deux  propriétés.  Le  jour  était  beau  et  sec;  Ariette 
passa  le  pont,  puis  s'engagea  dans  les  bois,  goûtant  le  plaisir  de 
la  marche  et  de  la  solitude. 

L'étroit  che^lin,  vers  la  Fauconnière  toute  proche,  serpen- 
tait assez  irrégulièrement  entre  de  jeunes  taillis  repoussés  sur 
une  coupe  qui  devait  dater  de  cinq  ans  au  plus  et  que  dominaient 
çà  et  là  les  statures  plus  élancées  des  baliveaux.  Connu  des  seuls 
habitans  des  deux  domaines  voisins,  on  y  passait  rarement;  sa 
Irace  était  indécise...  Ariette  marchait  sans  hâte,  avec  l'envie, 
par  momens,  de  rebrousser  chemin  ;  mais  son  dégoût  des  gens 
qu'elle  allait  rejoindre  à  la  Fauconnière  le  cédait  encore  à  la 
crainte  de  la  détresse  morale  dont  rien  ne  la  distrairait  aux 
Tachouères.  Elle  suivit  donc  le  sentier  jonché,  par-dessus  la 
mousse,  de  claires  lamelles  d  or  tombées  des  bouleaux  et  d'ai- 
guilles de  pins  desséchées.  Parfois  un  gros  cèpe  dressait  sa  cap- 
sule brune  au  milieu  des  feuilles  déchues,  de  la  mousse  frisée... 
Un  faisan  se  levait  d'un  vol  maladroit,  avec  ime  clameur  enrouée  ; 
un  lapin  détalait  si  brusque,  si  preste,  qu'on  entrevoyait  à  peine 
deux  oreilles  abattues  par  la  peur,  une  tache  blanche  dans  un 
paquet  de  fourrure  grise,  qui  bondissait,  bondissait,  et  soudai  i, 
comme  par  une  trappe,  disparaissait. 

Tout  à  coup  Ariette  s'arrêta,  aux  écoutes. 

Dans  le  taillis  abandonné,  au  point  où  le  sentier  croisait  i  a 


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LA  PRINCESSE   d'eRMINGE.  H 

ehemin  plus  large ,  elle  entendait  des  voix.  Gela  partait,  —  elle 
s'en  rendit  compte  sur-le-champ,  —  d'une  cabane  de  charbonnier 
entrevTie  à  travers  les  broussailles,  à  demi  démolie  d'ailleurs  et 
qui  datait  certainement  du  temps  oiï  la  coupe  avait  été  prati- 
quée. Son  architecture  de  terre,  de  bûches  et  de  branchages 
tenait  h  peine,  toute  la  toiture  enlevée;  mais  la  paroi  du  fond, 
orientée  vers  la  princesse  d'Erminge,  restait  intacte  et  protégeait 
les  interlocuteurs. 

Ariette  s'approcha,  à  Taise  dans  son  costume  de  chasse,  pour 
eatrer  au  fort  du  taillis  qui  la  dissimulait;  elle  perçut  nettement 
la  parole  gouailleuse  de  Rémi  : 

—  Chère  madame,  je  ne  sais  pas  au  monde  une  autre 
femme  capable  de  m'amener  dans  des  huttes  forestières  sous 
prétexte  de  rendez- vous,  et  de  me  renvoyer,  une  heure  après, 
comme  je  suis  venu.  Est-ce  que  vous  vous  moqueriez  de  moi? 

—  Quoi?  fit  la  jolie  voix  un  peu  grave  de  M"*  de  Guivre, 
vous  vous  plaignez?...  C'est  le  meilleur  temps  de  l'amour,  celui- 
ci...  un  poète  l'a  dit.  Comme  il  avait  raison! 

Rémi  apparut  debout  hors  de  la  cabane...  M"*  de  Guivre 
devait  être  encore  assise  à  l'intérieur.  Ariette  n'osa  bouger.  Elle 
tremblait  de  la  peur  d'ôtre  vue;  mais  les  buissons  la  cachaient 
bien. 

—  Peureuse!  fit  Rémi.  Je  ne  crois  pas  à  votre  sentiment. 
Vous  n'êtes  pas  romance  pour  un  sou,  au  fond.  Et  vos  yeux,  que 
je  connais  bien,  me  disent  que  vous  pensez,  sur  la  meilleure 
façon  de  procéder  en  amour,  à  peu  près  la  môme  chose  que 
moi.  Seulement  vous  avez  peur. 

—  Et  quand  ce  serait?  répliqua  Madeleine  apparaissant  à  son 
tour,  déplissant  sa  jupe  courte  et  détachant  de  Tétoffe  les  brins 
de  fougère  qui  sy  accrochaient.  Ce  que  je  puis  vous  assurer, 
ajouta- t-elle  en  regardant  Rémi  en  face,  c'est  que  ce  n'est  pas 
pour  moi  que  j'ai  peur. 

f^  délicate  figure  de  Rémi  se  contracta  d'ironie. 

—  Ahl  cest  pour  moi?  Eh  bien!  vous  allez  voir...  .Fen  ai 
ass(»z,  moi,  de  la  peur  du  Rcître,  et  des  précautions  contre  le 
RcUre.  Ça  ne  va.  pas  traîner...  Je  trouverai  bien  un  moyen  do 
TO'ctpliqner  avec  lui... 

>!="'  (le  Guivre  eut  un  cri  si  ardent,  que  Técho  en  heurta  !^ 
ur  d'Arlelte. 

—  Ah!  je  vous  le  défends.,  je  vous  le  défends...  11  vous  bri- 


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12  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

serait...  Vous,  livré  à  ce  furieux?  Mais  vous  ne  le  connaissez 
donc  pas?... 

— ^  Bah  !  lit  Rémi...  Un  homme  en  vaut  un  autre.  Il  est  plus 
fort,  mais  je  suis  plus  leste.  D'ailleurs,  nous  ne  nous  battrons 
pas  à  coups  de  poing,  je  suppose? 

—  Taisez-vous  !  Rien  que  lïdée  d'une  renconti'e  entre  vous 
deux  me  bouleverse... 

Et  s'approchant  de  lui  : 

—  Soyez  sage  et  prudent,  ou  je  vous  affirme  que  je  n'accep- 
terai même  plus  des  rendez-vous  comme  celui-ci,  que  vous 
pouvez  juger  fades,  mais  où  nous  jouons  tout  de  même  notre 
vie...  Oui,  ne  riez  pas,  notre  vie...  Si  vous  m'écoutez,  au  contraire,  ' 
je  ne  vous  en  ferai  pas  repentir...  Voyons...  Vous  avez  reçu  ce 
matin  la  convocation  que  vous  attendiez  pour  votre  stage  d'offi- 
cier de  réserve? 

—  Oui,  jeudi  prochain,  la  défense  nationale  me  réclame  h 
Bourges.  Pendant  un  mois,  à  cheval  dès  cinq  heures  du  matin. 
Polygone,  conférences,  tir  simulé,  mess...  Vive  Tarméel 

—  Vous  n'avez  pas  dit  la  date  au  prince? 

—  Non.  Il  sait  que  je  pars  après-demain,  voilà  tout. 

—  C'est  aujourd'hui  samedi.  Tout  à  l'heure,  à  table,  dites 
tout  haut  que  vous  êtes  convoqué  pour  mardi...  que  vous  ne 
faites  qu'aller  saluer  votre  grand-oncle,  lundi,  à  Paris,  et  que, 
mardi  matin,  vous  serez  en  selle  au  polygone  de  Bourges. 

—  Compris  !  Vous  vous  arrachez  vous-même,  mardi,  aux 
délices  des  Tachouères,  et  l'on  se  rejoint  &  Paris? 

—  Mardi,  non!  ce  serait  trop  tôt.  Christian  se  méfierait. 
Mercredi,  voulez-vous? 

—  Va  pour  mercredi.  Chez  moi? 

—  Vous  êtes  fou?...  Je  vous  recevrai  rue  d'Offémont,  et,  si 
vous  voulez,  vous  déjeunerez  avec  moi...  Et  sage...  comme  ici... 
ou  bien,  plus  jamais!... 

Rémi  écrasa  du  talon  une  pomme  de  pin  sur  le  sol. 

—  Soit!... 

Puis,  mécontent  d'avoir  laissé  deviner  son  impatience^  il  se 
railla  aussitôt  lui-même  : 

—  Vous  aurez  le  courage  de  me  laisser  partir  en  campagne 
sans  le  moindre  contentement? 

Madeleine  hésita,  puis  répondit  : 

—  Probablement. 


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LA   PRINCESSE   d'eBMÎNGE.  13 

—  C'est  bon,  dit  sèchement  Rémi...  Je  rentre,  n'est-ce  pas? 

—  Oui.  Il  faut  que  vous  arriviez  h  la  Fauconnière  avant  1  au- 
tomobile qui  ramène  le  prince.  Prenez  à  droite...  ce  chemin-ci, 
et  regagnez  la  maison  par  le  premier  sentier.  Moi,  je  prends  à 
gauche  et  j'y  vais  directement. 

Rémi  s'éloigna;  puis  M"'  de  Guivre,  ayant  achevé  d'ordonner 
sa  toilette.  Ariette  attendit  que  le  bruit  de  leurs  pas  eût  cessé 
d'être  perceptible...  Alors  elle  sortit  du  fourré,  s  engagea  dans 
le  chemin  que  Madeleine  avait  suivi.  Elle  éprouvait  une  sensa- 
tion singulière.  Le  dégoût  de  ce  qu'elle  venait  d'entendre  se 
mêlait  à  un  vrai  soulagement  d'être  libérée  de  pareilles  intri- 
gues... Et  surtout,  nulle  jalousie.  Voir  Madeleine  et  Rémi  jouer 
leurs  rôles  de  galanterie  mondaine,  loin  d'aviver  ses  regrets,  la 
calmait,  cicatrisait  la  blessure  de  l'abandon.  C'était  tellement 
autre  chose,  ce  qu'elle  avait  espéré ,  cherché ,  cru  posséder  un 
moment  dans  l'amour! 

c<  Ah!  jamais  plus,  jamais...  j'en  suis  délivrée  h  présent. 
Tant  mieux  !  » 

EUe  arrivait  en  vue  de  la  grande  bâtisse  rouge,  environnée 
d'arbres  géans.  Jérôme,  les  petites  d'Avigre,  Apistrol,  Rémi  et 
Madeleine  attendaient  devant  le  seuil.  On  entendait  corner  au 
loin  l'antomobile  qui,  par  la  route  de  Blois,  amenait  Christian, 
Saraccioli,  le  ménage  d'Ars. 

Dans  sa  gêne  de  revoir  sur-le-champ  Madeleine  et  Rémi, 
Ariette  attendit  que  la  lourde  voiture  blanche  souillée  de  pous- 
sière vtnt  se  ranger  devant  le  seuil  de  la  Fauconnière,  pour 
avancer  elle-même,  glisser  sa  présence,  qu'elle  eût  souhaitée 
inaperçue,  —  dans  le  brouhaha  de  cette  arrivée. 

Le  marquis  de  la  Meunerie,  dont  lailure  évoquait  certains 
capitaines  de  Franz  Hais,  vint  à  elle  et  lui  souhaita  le  bonjour. 
Madeleine  embrassa  son  amie. 

—  Par  où  es-tu  passée,  ma  chérie?  Tu  apparais  tout  d'un 
coup,  comme  une  jolie  fée. 

—  Je  suis  venue  par  le  bois,  tout  simplement. 

—  Tiens,  moi  aussi,  fit  la  comtesse  sans  nul  embarras. 

M"*  d'Ars  dépaquetait  son  uimable  visage  de  trottin  des  voiles 
de  gaze  qui  l'enveloppaient,  je  lait  sa  peau  de  bête  k  Saraccioli 
*  séguieu2,  et,  très  excitée,  expliquait  à  Jérôme  de  Péfaut  les 
Jdens  de  la  course.  Au  retour,  elle  avait  conduit. 

—  A  Lucenay,  j'ai  tué  un  oiseau  net,  par  le  choc.  Dix  kilo- 


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H  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

mètres  plus  loiiX;  à  une  sale  descente,  j'ai  écrasé  un  chien... 
Oh!  nous  faisions  du  soixante-quinze,  j'en  suis  sûre...  Nous 
avons  traversé  Cissey  à  ce  train-là,  comme  des  fous  !  Les  paysans 
étaient  furieux,  on  nous  jetait  des  pierres.. i  ce  que  c'était  amu- 
sant!... Le  prince  a  reçu  un^morceau  de  tuile  dans  sa  casquette  I 
Tout  en  causant,  on  rentrait  dans  la  Pauconnière,  où  l'on 
trouva  la  marquise  de  la  Monnerie,  fine  et  charmante  figure  en- 
cadrée de  cheveux  prématurément  blancs,  et,  à  ses  côtés, 
M"*  d'Avigre,  la  mère  de  Rose  et  de  Marguerite,  petite  femme 
blonde,  mince  et  grave,  vêtue  avec  une  sobriété  recherchée. 
Ses  filles  lui  ressemblaient,  ou  plutôt  le  visage  de  la  mère 
évoquait,  la  grâce  en  moins,  les  attrayants  visages  des  jumelles, 
—  comme  certaines  copies  sèches  et  raides  qu'exécutent, 
d'après  les  maîtres,  des  amateurs  inexpérimentés. 

La  Pauconnière  était  xme  ancienne  ferme  que  le  comte  de 
Calm,  père  de  Christian,  veneur  passionné,  avait  achetée  et  fait 
accommoder  en  rendez-vous  de  chasse.  Après  la  mort  du  comte, 
la  princesse  Gharlotte-Wilhelmine,  trouvant  assez  lourde  la 
charge  des  Tachouères,  avait  vendu  cette  ferme  au  marquis  de 
la  Monnerie.  Elle  n'était  remarquable  que  par  le  majestueux 
cercle  d'ormes  qui  l'encadraient,  la  dominaient,  y  maintenaient 
une  fraîcheur  délicieuse  aux  jours  les  plus  ardens...  Par  cette 
matinée  d'automne,  claire  mais  un  peu  froide,  on  avait  cru  pru- 
dent de  réchauffer  la  salle  où  la  table  était  dressée.  Au  moment 
où  Ion  y  pénétra  pour  déjeuner,  de  hautes  et  larges  flammes 
léchaient  Tâtre  de  pierre  et  de  briques,  et  leur  reflet  dessinait 
en  ai'étes  luisantes  et  en  pans  d'ombre  les  solives  du  plafond. 

Ariette,  placée  entre  le  marquis  et  Apistrol,  mangea  de  bon 
appétit.  Elle  avait  toléré,  ce  matin,  à  son  lever,  que  Martine 
relâchât  un  peu  l'étau  de  son  corset;  le  corps  plus  libre,  elle 
respirait  mieux.  Elle  écouta  distraitement,  mais  sans  mauvaise 
humeur,  les  fades  galanteries  d'Apistrol,  les  plaisanteries  un  peu 
grosses  que  Campardon  échangeait  avec  le  marquis,  les  histoires 
do  battues  merveilleuses,  d'incroyables  records  d automobile... 
Saraccioli  fit  pour  M"**  d'Avigre,  ses  voisines,  le  récit,  en  termes 
précieux  et  pittoresques,  d'une  chasse  à  courre  dans  la  campagne 
romaine.  Cependant,  la  princesse  d'Erminge,  de  plus  en  plus 
absente  de  ce  qui  se  passait  autour  d'elle,  fixait  sa  pensée  sur 
un  projet  qui  avait  tout  à  coup  germé  dans  sa  t(te,  en  entendant 


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LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  15 

M.  de  Péfaut  raconter  à  M"*  d'Ars  une  anecdote  du  temps  où  il 
^t  interne  à  l'hôpital  Beaujon. 

a  Jérôme  est  médecin.  Il  est  absolument  sûr.  Il  a  de  Tamitié 
pour  moiy  bien  que  depuis  mon  mariage  il  se  soit  un  peu  re- 
froidi, et  cela  par  ma  faute...  Si  je  le  consultais,  il  ne  me  refu- 
serait pas  un  avis...  » 

Jusqu'où  se  confierait-elle  à  lui?  Et  même,  que  lui  deman- 
derait*elle?  Elle  ne  le  savait  pas  encore.  Gomme  toutes  les  âmes 
débiles,  elle  avait  juste  assez  de  courage  pour  commencer  les 
ehoses,  et  les  livrer  ensuite  à  la  destinée. 

Le  repas  terminé,  comme  les  chasseurs  s'équipaient,  Ariette 
déclara  qu'ayant  mal  dormi  la  nuit  précédente,  et  se  sentant  un 
peu  fatiguée,  elle  ne  suivrait  pas  la  battue  :  elle  reviendrait  aux 
Tachouères  à  pied,  à  travers  le  parc.  Apistrol  s'offrit  à  l'accom- 
pagner. 

—  Non,  pas  vous,  lui  dit-elle,  vous  êtes  un  trop  beau  fusil. 
Le  tableau,  ce  soir,  se  ressentirait  de  votre  absence.  Mon  cousin 
de  Péfaut,  qui  chasse  avec  un  livre  sous  le  bras,  ne  me  refusera 
pas  sa  compagnie. 

—  Assurément,  répliqua  Jérôme.  Et  jamais  je  ne  me  serai  tant 
félicité  d'être  un  tireur  médiocre. 

Ils  se  divertirent  quelque  temps  au  départ  des  chasseurs.  Le 
marquis,  Christian  et  Madeleine,  partirent  les  premiers,  derrière 
les  rabatteurs,  puis  Rémi  avec  M""*  d'Ars  et  Saraccioli,  puis 
les  autres  en  groupe,  Campardon  fermant  la  marche  avec 
M.  d'Ars,  Rose  et  Marguerite  d'Avigre.  Une  Victoria  vint  cher- 
cher la  marquise  et  M"*  d'Avigre  pour  les  ramener  au  château 
de  la  Monnerie.  Jérôme  et  Ariette  reprirent  alors,  &  travers  bois, 
le  chemin  par  où  Ariette  était  venue. 

—  Je  ne  me  flatte  pas  que  ce  soit  l'avantage  de  ma  compa- 
gnie que  vous  ayez  désiré,  dit  en  souriant  M.  de  Péfaut  dès 
qo'ib  furent  seuls.  Vous  avez  quelque  chose  à  me  dire? 

—  D'abord  je  goûte  beaucoup  l'avantage  de  votre  compa- 
gnie, comme  vous  dites,  répliqua  Ariette.  Et  puis,  c'est  vrai,  jo 
voulais  vous  consulter  tout  en  faisant  un  peu  de  footing  avec 
vous.  Vous  êtes  médecin,  n'est-ce  pas,  et  bon  médecin  ? 

—  Bon  médecin,  personne  n'en  sait  rien,  pas  même  moi, 
lisqne  je  n'exerce  pas.  Je  suis  docteur  en  médecine,  voilà  tout. 

—  Ah!   fit-elle  un  peu    découragée...    Au  fait,   pourquoi 
exercez-vous  pas  ? 


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IG  HE  VUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  Jai  essayé,  ma  chère  cousine.  Quand  j'aieumesdiplAmes, 
J'qi  tenté  bien  réellement  de  faire  de  la  clientèle.  Seulement,  ni 
mes  maîtres,  ni  mes  cliens  ne  me  prenaient  au  sérieux.  J'avais 
le  tort  d'être  baron  de  Péfaut,  et  réputé  riche.  Voyez-vous, 
on  n  est  pas  juste  pour  nous.  On  critique  l'inertie  de  Taristo- 
tratie  moderne,  et  on  ne  lui  tolère  pas  de  métier.  Nous  n'avons 
le  droit  de  nous  occuper  que  de  chevaux  et  de  femmes.  Malheu- 
reusement' ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  passe-temps  ne  m'amuse. 
Bah  !...  Cela  ne  fait  rien.  Avec  les  livres  et  l'étude,  on  se  con- 
sole de  tout...  Et  puis  je  vais  avoir  une  cliente,  il  me  semble. 

—  Oh  !  il  ne  s'agit   pas  de  moi,  corrigea  précipitamment  * 
Ârlette,  d'un  ton  qui  s'altérait  un  peu. 

Au  loin,  on  entendit  les  premiers  coups  de  feu,  amortis  par 
la  distance  jusqu'à  ne  plus  faire  qu'un  léger  claquement  de 
fouet. 

—  De  qui,  alors?  demanda  Jérôme. 

—  J'ai  une  femme  de  chambre...  Vous  la  connaissez? 

—  Martine?  Je  crois  bien!  Elle  est  parfaite.  J'ai  eu,  par 
téléphone,  quelques  conversations  avec  elle.  Elle  s'exprime 
comme  une  dame. 

—  Elle  est  très  convenable.  Seulement,  voilà,  elle  a  fait  une 
sottise... 

—  Un  amant?  questionna  Jérôme,  regardant  Ariette  dans  les 
yeux. 

Ariette  détourna  le  regard,  et,  avec  effort,  sentant  que  depuis 
quelques  répliques  sa  voix  prenait  une  fêlure  de  mensonge, 
dit: 

—  Justement. 

On  arrivait  au  pont  de  planches  qui  séparait  les  deux  do- 
maines; Ariette  le  passa  la  première,  heureuse  de  dissimuler  le 
(lux  de  sang  qui  lui  montait  au  visage.  Quand  Jérôme  l'eut  re- 
jointe, elle  reprit,  plus  calme  : 

—  Voilà...  Un  garçon  l'a  séduite  et  l'a  abandonnée...  Et  elle 
a  des  raisons  de  craindre  les  conséquences. 

—  Pourquoi  cette  peur,  si  elle  est  libre?  Un  enfant  n'est 
jamais  un  malheur;...  et  elle  doit  gagner  assez  chez  vous  pour 
payer  la  sage-femme  et  la  nourrice  ? 

—  Bien  sûr,  murmura  Ariette. 

'    Elle  ne  savait  plus  ce  qu'elle  voulait  demander,  interloquée 
par  les  tranquilles  réponses  de  M.  de  ^Péfaut. 


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LA   PRINCESSE  d'eRMINGE.  17 

—  Enfin,  que  doîs-je  faire?  interrogea  celui-ci.  Est-ce  qu'elle 
a  des  malaises? 

—  Oui,  c'est  cela,  reprit  vivement  la  princesse  d'Erminge.  Des 
malaises  constans.  Elle  n'ose  pas  consulter...  Vous  concevez,  elle 
ne  m'a  pas  dit  les  choses  aussi  nettement,  mais  je  mW  doute. 

—  Désirez- vous  que  je  la  voie?  C'est  facile  tout  de  suite, 
puisque  nous  rentrons  aux  Tachouères. 

—  Non  !  non  !  ce  n'est  pas  nécessaire...  Pour  le  moment,  elle 
Ta  mieux.  C'est  dans  le  cas  oti  elle  se  trouverait  souffrante  ici, 
pendant  que  nous  sommes  à  la  campagne,  que  je  vous  ai  averti... 
pour  que  vous  n'ayez  pas  de  surprise,  si  je  vous  appelle  inopi- 
nément, et  que  vous  nous  gardiez  le  secret...  Voilà  ce  que  je 
Toulais  vous  dire...  Maintenant,  je  ne  vous  retiens  plus,  et,  si 
vous  voulez  rejoindre  la  chasse,  vous  le  pouvez  certainement..» 
Les  rabatteurs  ramènent  le  gibier  vers  l'étang  de  Villiers...  Vous 
n'avez  qu'à  vous  y  rendre  directement.  Vous  y  serez  avant  tout 
le  monde. 

—  Sincèrement,  fit  Jérôme,  vous  ne  préférez  pas  que  je  vous 
accompagne?  Vous  savez  que  j'aurais  plaisir  à  passer  l'après-midi 
auprès  de  vous,  comme  autrefois,  quand  vous  étiez  fillette,  et 
pe  vous  vous  installiez  chez  nous  en  janvier.  Vous  rappelez- 
vous? 

—  Oui,  je  me  rappelle,  dit  la  princesse,  devenue  peu  à  peu 
nerveuse.  Mais  aujourd'hui  je  serais  une  désagréable   compa- * 
gnie...   J'ai   la  migraine.    Laissez-moi  rentrer  seule,  Jérôme. 
Allez  chasser  et  vous  amuser.  Voici  votre  route  vers  l'étang  de 
Villiers. 

Elle  s'était  arrêtée,  incapable  de  dissimuler  son  impatience 
dêtre  seule.  Jérôme  n'insista  pas. 

—  Soit.  Puisque  vous  le  désirez,  je  vais  rejoindre  les  autres. 
Mais  un  mot  encore  au  sujet  de  Martine... 

—  Puisque  je  vous  dis  que  rien  ne  presse. 

—  Si,  laissez-moi  parler,  poursuivit-il  avec  une  nuance  d'au-j^ 
(orité  qui  imposa  à  Ariette.  Cette  fille,  si  les  symptômes  se 
confirment,  va  être  en  butte  à  des  tentations  que  vous  pres- 
sentez, pour  sortir  d'embarras.  Votre  devoir  est  de  l'en  détourner, 
"^'il  sagissait  d'une  femme  du  monde,  il  suffirait  de  lui  dire  : 

Prenez  garde  au  chantage!  »  Il  ne  s'agit  que  d'une  chambrière  ; 
l'elle  sache  donc  le  risque  qu'elle  court  :  la  vie  une  fois  sur 
ix,  la  santé  neuf  fois  sur  dix. 

TOiii  ixtn.  —  i904.  '    ■■  -  2 


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18  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Est-ce  donc  si  périlleux?  dit  Ariette,  qui,  malgré  elle, 
avait  pâli. 

—  Je  viens  de  vous  le  dire...  Redites-le-lui!...  A  ce  soir! 

Il  s'éloigna  vivement,  comme  pour  couper  court  à  l'entretien. 
La  princesse  eut  un  instant  envie  de  l'appeler,  de  courir  après 
lui.  L'aveu  lui  semblait  presque  facile  maintenant.  Jérôme 
n'avait-il  pas  deviné?...  Mais,  tandis  qu'elle  réfléchissait,  le 
baron  était  déjà  loin.  Elle  reprit  lentement  le  chemin  des 
Tachouères.  Elle  était  extrêmement  lasse,  et  dès  qu'elle  eut 
regagné  sa  chambre,  elle  se  jeta  sur  une  chaise  longue  et  s'as- 
soupit. 

Elle  ne  s'éveilla  qu'à  la  nuit  tombante.  Les  chasseurs,  ren- 
trés aux  Tachouères,  faisaient  collation  :  eUe  entendit  le  bruit 
de  leurs  pas  et  de  leurs  voix  dans  la  salle  à  manger. 

—  M""*  de  Guivre,  lui  dit  Martine,  a  demandé  des  nou- 
velles de  la  princesse,  tout  de  suite  en  arrivant...  Elle  m'a  dit  de 
la  prévenir,  dès  que  la  princesse  serait  réveillée. 

—  Bien  !  qu'elle  monte  si  elle  veut,  fit  Ariette. 
Madeleine  ne  tarda  pas.  Elle  questionna  Ariette  sur  sa  santé 

avec  une  bonne  grâce  affectueuse.  Elles  parlèrent  de  la  chasse, 
des  hôtes,  de  chiffons.  Sa  présence  ne  faisait  pas  souffrir  Ariette. 
Au  contraire,  elle  la  distrayait  des  soucis  intimes  auxquels  elle 
était  lasso  de  rêver. 

—  Tu  sais,  chérie,  dit  Madeleine,  que  je  vais  être  forcée  de 
vous  quitter,  un  peu  avant  le  retour  de  notre  bande  à  Paris. 

—  Ah  !  pourquoi  ?  demanda  ia  princesse. 

Et  aussitôt  elle  se  rappela  la  conversation  entendue  dans  le 
bois  de  la  Fauconnière.  Rémi,  au  déjeuner,  avait  annoncé  qu'il 
quittait  le  lendemain  les  Tachouères  pour  faire  à  Bourges  un 
stage  d'officier. 

—  Mon  notaire  de  Rouen  m'écrit  que  la  succession  de  ma 
tante  de  Langeois,  —  le  domaine  de  Goberville,  qui  avait  été 
hypothéqué  indûment,  —  est  liquidée.  Mais  il  faut  ma  signature 
et  ma  présence. 

—  Oh!  c'est  ennuyeux,  dit  Ariette.  Gomment  vais-je  m'ar- 
ranger  ici  sans  toi  ?  Si  nous  avancions  tous  notre  retour  ? 

—  Non,  dit  vivement  M"'  de  Guivre.  Je  mettrai  tout  bien  en 
train  ici  avant  de  partir,  petite  paresseuse.  D'ailleurs,  cela  ne  fait 
que  deux  jours  à  passer,  puisque  vous-mêmes  rentrez  samedi... 
Mais  à  quoi  penses-tu  ? 


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LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  19 

Ariette  avait  les  yeux  fixes,  elle  sursauta. 

—  A  rien,  fit-elle...  à  ce  que  tu  dis... 

Quand  Madeleine  avait  dit  :  «  deux  jours  à  passer,  »  Ariette 
arail  songé  soudain  :  «  Deux  jours...  et  deux  nuits.  »  Les  paroles 
de  M.  de  Péfaut  :  chantage,  mort,  avaient  chassé  définitivement 
de  son  cerveau  les  projets  criminels.  Mais  n'y  avait-il  pas  un 
autre  moyen?...  Deux  jours,  Madeleine  absente  des  Tachouères... 
Deux  jours...  et  deux  nuits... 

La  pression  de  la  nécessité  et  le  hasard  de  cette  absence  de 
Madeleine,  se  conjurèrent  alors  pour  suggérer  à  la  princesse  un 
projet  qu'elle  n'avait  pas  encore  envisagé,  non  par  répugnance 
au  mensonge  (elle  était  en  ce  moment  en  pleine  révolte  de 
conscience,  et  voulait  se  sauver  malgré  tout,  contre  tout),  mais 
parce  qu'il  semblait  à  première  vue  absurde,  impraticable.  Dès 
que  M"""  de  GuivTC  l'eut  de  nouveau  laissée  seule,  elle  le  médita. 
Absurde,  impraticable,  tel  elle  le  jugea  d'abord.  On  ne  pouvait 
être  moins  une  épouse  qu'Ariette  ne  l'avait  été  pour  Christian. 
Leur  unique  semaine  conjugale  laissait  à  la  princesse  un  sou- 
venir confus  d'insomnies  effarées,  hachées  de  peur  et  de  dégoût. 
Puis,  du  jour  où  Madeleine  de  Guivre  était  intervenue  dans  leur 
ménage,  sa  vie  et  celle  du  prince  s'étaient  continuées  sans  se 
mêler  jamais,  jamais  plus,  à  ce  point  qu'ils  évitaient  même  de 
se  trouver  seuls  ensemble,  de  se  parler  sans  témoins,  de  se 
toucher  :  oui,  de  se  toucher!  Leurs  mains  à  peine  se  frôlaient,  et 
seulement  quand  ils  y  étaient  contraints  par  là  présence  de  tiers. 
Un  pareil  régime,  impossible  aux  unions  bourgeoises,  est  facilité 
dans  le  monde  par  l'extrême  rareté  des  momens  de  solitude,  par 
la  présence  continuelle  des  gens  de  service...  Pourtant  Christian 
el  Ariette  ne  se  haïssaient  point.  La  rupture  profonde  de  leur  vie 
sentimentale  se  traduisait  simplement  par  Tabsence  de  toute 
iûlimité,  de  tout  contact...  Pour  mener  à  bout  son  entreprise, 
Arlelle  devait  donc  reprendre  les  choses  de  loin.  Elle  fouetta  son 
inertie  naturelle,  sa  paresse  à  réfléchir  et  à  agir,  par  cette  injonc- 
tion qn*elle  se  répétait  à  elle-même  :  «  Il  le  faut...  il  le  faut... 
Cela,  ou  le  risque  de  chantage  et  de  mort...  Donc,  il  le  fauL  » 

Incapable  de  dresser  un  plan  méthodique,  raisonné,  pour 

influer  sur  les  sentimens  de  son  mari,  elle  se  jeta  dans  ce  projet 

lec  rinstinct  de  la  conservation,  sans  plus.   Et  la  volonté  de 

ussir  l'obséda.  Mais,  dès  qu'il  fallut  préciser  un  moyen  pratique, 

!e  constata  combien  le  sens  est  confus  de  cette  phrase,  qu'elle 


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20  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avait  lue  dans  tant  de  romans:  «  se  rapprocher  de  son  mari.  » 
Tant  que  Madeleine  fut  présente;  Ariette  tâcha  bien  de  s'associer 
de  plus  près  aux  divertissemens  du  prince  ;  mais  Madeleine 
participait  à  ces  divertissemeins,  Ariette  la  trouvait  toujours^ 
là;  le  prince  ne  semblait  pas  faire  attention  à  sa  femme.  Une 
ou  deux  fois,  celle-ci  s'arrangea  pour  s'isoler  un  moment  avec 
lui.  A  l'ordinaire,  quand  le  hasard  leur  imposait  de  pareils  tête- 
à-tète,  ils  ne  prenaient  aucune  peine,  ni  l'un  ni  l'autre,  pour 
combler  le  vide  entre  eux  :  chacun  d'eux  continuait  d'agir 
exactement  comme  s'il  avait  été  seul...  Ariette,  dans  sa  nouvelle 
disposition  d'esprit,  hasarda  quelques  paroles  :  en  les  pronon- 
çant, elle  sentait  que  ces  paroleis  ne  servaient  à  rien,  puisqu'elle 
ne  pouvait  rien  dire  qui  vraiment  les  intéressât  tous  les  deux. 
L'échange  des  phrases  fut  si  vain,  qu'il  ne  devait  laisser  aucun 
souvenir  dans  la  mémoire  de  Christian  :  «  Avez- vous  reçu  des 
nouvelles  de  votre  mère?...  »  ou  bien:  «  De  quel  côté  menez- 
vous  la  chasse  aujourd'hui?...  »  Ainsi,  l'effort  naïf  de  rapproche- 
ment, durant  ces  jours  préliminaires,  eut  pour  effet  de  démon- 
trer à  Ariette,  plus  manifestement  encore,  que  son  mai*i  et  elle 
étaient  deux  étrangers,  et  pis  qu'étrangers,  puisque  entre  étran- 
gers la  sympathie  et  l'harmonie  peuvent  naître  dès  l'abord,  et 
qu'ici  la  désunion  était  consommée.  Alors,  songeant  au  point 
essentiel  de  son  dessein,  elle  désespéra.  Elle  fit  vingt  plans 
auxquels  elle  dut  renoncer  aussitôt.  Elle  comprit  enfin  que  de 
telles  reprises  ne  se  négocient  guère  :  elles  peuvent  naître  d'un 
incident,  d'une  rencontre.  Non  pas  qu'elle  imaginât  que,  Made- 
leine partie,  Christian  tomberait  dans  ses  bras;  seulement,  ils 
pourraient  enfin  converser;  elle  pourrait  lui  dire  :  «  J'ai  à  vous 
parler,  écoutez-moi...  »  Elle  remit  donc  sa  tentative  à  l'époque 
où  Madeleine  serait  partie.  «  J'irai  trouver  le  prince,  et  je  lui 
parlerai...  »  Elle  médita  un  discours. 

Elle  croyait  se  sentir  forte  de  ce  fait  que  le  tort  initial  venait 
de  Christian,  et  qu'elle  avait  un  droit  indiscutable  &  lui  demander 
compte  de  sa  jeunesse  délaissée.  Une  voix  timide,  dans  les  plus 
secrètes  profondeurs  de  sa  conscience,  objectait  bien  que  ce 
droit,  au  moment  même  où  elle  allait  le  revendiquer,  elle  ne  le 
possédait  plus;  que  cette  démarche,  aujourd'hui  si  gênante,  elle 
eût  pu  la  faire  avec  une  sorte  d'autorité  et  de  dignité  un  an 
au  para  van  t..  Elle  avait  beau  se  rebeller,  et  ne  pas  vouloir  entendre 
cette  voix,  elle  en  éprouvait  un  étrange  malaise.  Ce  malaise,  cet 


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LA   PRINCESSE  d'eRMÎNGE.  21 

embarras,  c'était  le  premier  avertissement,  pour  elle  jusque-là  si 
insouciante,  qu  il  existe  un  équilibre,  une  loi  d'action  et  de  réac- 
tion dans  les  choses  mystérieuses  de  la  vie  morale,  qui  échappent 
à  la  vue  et  à  la  mesiu-e...  Ayant  transgressé  pour  son  compte  le 
pacte  conjugal,  même  si  cette  transgression  n'était  connue  que 
d'elle-même,  elle  sentait  ses  droits  comme  abolis...  La  consta- 
tation  de   sa  déchéance  s'imposa  par  ailleurs  encore.   Quand 
Ariette  conversait  en  soi-même  de  son  projet  de  rapprochement 
avec  le  prince,  elle  se  disait  :  «  Je  lui  parlerai,  je  lui  ferai  sentir 
l'iniquité  de  mon  délaissement.  »  Elle  se  disait  cela,  mais  elle 
ne  voulait  pas  réfléchir  plus  avant,  examiner  si  elle  comp- 
tait sur  sa  seule  parole,  sur  la  revendication  légitime  de  ses 
droits  d'épouse,  ou  sur  l'effet  des  moins  nobles  hasards  :  une 
sorte  de   pudeur  l'empêcha  d'imaginer  le  rapprochement  jus- 
qu'au  bout...  Et  qu'elle  fût  arrêtée  là  par  cette  pudeur  l'éton- 
nait  encore,  lui  était  une  nouvelle  révélation  des  lois  inscrites 
au  fond  de  soi,  de  la  loi  qui  dit  à  l'homme,  en  certaines  con- 
jonctures, et  sans  qu'il  en  puisse  appeler  :  «  Tu  déchois!...  »  Loi 
mystérieuse!  D'où  lui  venait-elle?  Point  de  son  éducation  :  elle 
n'apercevait  d'influence  morale  exercée  sur  elle  que  par  Jérôme 
de  Péfaut  et  sa  mère,  et  cette  influence  lui  semblait  avoir  été 
trop  brève  et  trop  intermittente  pour  la  modifier.  Rien,  rien 
u  avait  agi  sur  elle  avec  autant  de  force  impérieuse  que  cette  gêne 
égoïste  résultant  de  la  faute  :  après  la  faute,  ce  n'était  pas  seule- 
ment physiquement  qu'elle  était  autre.  Elle  ne  se  sentait  plus 
la  même  personne,  avec  les  mêmes  droits,  les  mêmes  possibilités. 
Irritée  de  constater  cela,  elle  ne  voulut  plus  réfléchir.  Elle  se  buta 
à  penser,  sans  plus  :  «  Le  premier  soir  où  Madeleine  sera  absente, 
j'irai  trouver  le  prince,  causer  avec  lui.  Ma  démarche  sera  diffi- 
eile  ;  mais  que  peut-il,  lui,  opposer  à  ma  réclamation  de  reprendre 
ma  place  d'épouse?  » 

Parmi  ces  angoisses,  les  heures  cependant  passèrent  vite. 

Rémi  de  Lasserrade  était  parti  le  lundi.  Le  mercredi.  M"'  de 

Gui\Te  quitta  à  son  tour  les  ïachouères,  prenant  à  Salbris  un 

train  du  matin.   Christian,  persuadé   que  depuis  vingt-quatre 

heures  le  jeune  Lasserrade  était  à  Bourges,  se  sépara  d'elle  sans 

dénaoce,  mais  non  sans  mauvaise  humeur.  Par  surcroît,  dès  la 

ointe  du  mntiny  la  pluie  commença  à  tomber,  fouaillée  par  un 

mt  aigre  :  une  de  ces  pluies  dautomne  qui  noient  l'horizon, 

jcillissent  d'un  coup  le  paysage,  lui  mettent  par  avance  son 


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2S  REVUe  DES  DEUX  MONDES. 

masque  d'hiver...  Ariette  avait  vaguement  compté  profiter  dé  la 
battue  quotidienne  pour  commencer  à  se  rapprocher  de  son  mari. 
Elle  fut  déçue  et  désemparée.  A  travers  les  hautes  fenêtres  à  croi- 
sillons de  sa  chambre,  elle  regardait  le  suaire  d'eau  envelopper 
tout  l'horizon;  et  son  faible  génie  d'intrigue,  d'invention,  s'irri- 
tait de  se  sentir  désarmé.  D'abord,  que  faire  des  invités?  Par  de 
telles  journées,  ces  oisifs  qui,  sauf  Jérôme  de  Péfaut,  ne  trou- 
vaient en  eux-mêmes  qu'un  morne  ennui,  et  haïssaient  le  re- 
cueillement autant  que  la  lecture,  tuaient  les  heures  au  jeu.  Dès 
qu'on  avait  pris  le  café,  après  déjeuner,  on  installait  la  table  de 
baccarat.  L'habillage  avant  le  dfner,  puis  le  dtner,  faisaient  une 
trêve  entre  sept  et  dix  heures.  Ensuite  le  jeu  à  petites  tables, 
bridge  ou  poker,  reprenait  jusqu'au  milieu  de  la  nuit.  Ce  fut  le 
programme  de  ce  mercredi,  où  le  mauvais  temps  et  l'absence  de 
M"*  de  Guivre  conspiraient  à  épaissir  l'atmosphère.  Ariette  elle- 
même  joua,  perdit,  puis  brusquement,  la  nuit  déjà  venue,  re- 
gagna tout  ce  qu'elle  avait  perdu,  et  deux  mille  de  francs  de 
plus.  Le  prince  gagnait  aussi  quelques  billets  de  banque.  On  ne 
quitta  le  salon  qu'à  la  dernière  minute,  quand  il  fallut  sTia- 
biller.  La  fièvre  d'une  journée  de  jeu  tenait  tout  le  monde;  le 
dtner  fut  assez  gai.  Ariette  ne  but  que  du  Champagne  à  peine 
trempé  d'eau.  Quant  au  prince,  que  d'ordinaire  M*^  de  Guivre 
surveillait,  il  se  laissa  aller  à  son  instinct  de  buveur  héroïque» 
et  vida  à  lui  seul  un  flacon  de  corlon  et  une  bouteille  de  Cham- 
pagne brut...  Le  jeu  recommença  aussitôt  après  le  dîner,  et, 
quand  Ariette  remonta  dans  sa  chambre,  il  était  deux  heures 
du  matin. 

«  Voici  bientôt  la  minute  d'agir,  pensa-t-elle  :  je  veu^^  je  veux 
réussir...  » 

Déjà  peu  à  peu  transformée  au  creuset  de  la  souffrance  et 
de  la  réflexion,  elle  essayait  de  se  justifier  devant  son  propre 
arbitre. 

«  C'est  mon  mari,  voyons!...  Je  ne  fais  rien  de  mal,  en  cher- 
chant à  le  reprendre...  » 

Mais  ce  faux-fuyant  ne  la  leurrait  pas. 

«  Au  fond,  je  veux  lui  faire  croire  ce  qui  n'est  pas  vrai...  Eh 
bien!  tant  pis...  J'ai  vraiment  trop  pâti  moi-môme,  c'est  ma  re- 
vanche. » 

Elle  médita  : 

«  Sa  chambre  a  une  issue  dans  la  bibliothèque...  J'irai  cher- 


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LA    PiUNC£SS£  d'eRMINGK.  23 

eher  un  livre  tout  à  l'heure,  quand  les  gens  seront  couchés... 
Je  ferai  tomber  un  gros  in-folio  pour  attirer  son  attention.  Il 
ouvrira  la  porte.  Alors,  comme  nous  serons  seuls,  il  faudra  bien 
que  nous  échangions  quelques  mots...  » 

Elle  se  répétait  la  phrase  qu'elle  avait  imaginée  pour  amor- 
cer l'entretien...  «  Christian,  puisque  vous  voilà,  je  voudrais 
vous  demander  quelques  instans...  '» 

Et  le  discours,  gauchement  préparé,  se  déroulait  dans  sa 
pensée  : 

ce  Je  ne  vous  reproche  rieii  et  je  ne  vous  parlerai  pas  du 
passé,  mais  de  l'avenir,  de  notre  avenir...  » 

Il  y  avait  un  point  sensible,  Ariette  le  savait,  dans  l'âme 
rude  de  Christian  :  le  respect  gardé  à  sa  mère,  la  princesse 
Charlotte- Wilhelmine.  Or,  le  voau  constant  de  celle-ci  était  que 
Christian  eût  un  fils,  que  le  dernier  rameau  d'Erminge  ne  se 
desséchât  point  avec  lui.  En  associant  au  désir  de  la  vieille 
princesse  un  désir  personnel  d'être  mère,  il  semblait  à  Ariette 
qu'elle  pouvait  donner  une  apparence  à  la  fois  vraisemblable  et 
avouable  &  sa  tentative... 

...  Le  carillon  anglais,  imitant  les  premières  mesures  de 
celui  de  Westminster,  vient  de  sonner  en  haut  du  pavillon  la 
demie  de  deux  heures  après  minuit...  Les  bruits  de  pas,  les 
échos  de  rire  s'apaisent  dans  toute  la  longue  maison.  Voilà 
que  l'oreille,  dans  le  silence,  recommence  à  distinguer  le  crépi- 
tement doux  de  la  pluie  sur  les  pelouses,  l'égrènement  des 
gouttes  d'eau  dans  l'armature  de  zinc  des  chéneaux.  Ariette  est 
Kule  dans  sa  chambre.  Elle  a  congédié  Martine  avant  que  Mar- 
tine ait  achevé  de  la  dévêtir,  comme  si  elle  ne  poavait  même 
supporter  ce  témoin  silencieux,  mais  non  confident,  de  ses  pro- 
jets. Ariette  est  seule...  Tout  se  tait;  l'égouttement  de  la  pluie 
devient  lui-même  plus  rare,  plus  lent...  Entr'ouvrant  la  porte, 
Ariette  s'assure  que  l'électricité  est  partout  éteinte.  On  ne  voit 
plus,  on  n'entend  plus  rien.  Elle  frissonne,  ce  n'est  pas  de 
froid...  Mais  soudain  elle  se  rappelle  la  nécessité  impérieuse  de 
ce  qu'elle  va  faire  :  elle  a  peur  de  ne  pas  rencontrer  son  mari, 
de  le  trouver  endormi... 

Elle  se  décide  et  sort  de  sa  chambre. 

Cependant^  Christian  d'Erminge,  après  le  jeu,  était  lui-même 


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24  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

remonté  dans  son  appartement,  composé  d'un  vaste  cabinet  de 
travail  encombré  principalement  d'outils  de  chasse,  et  d'une 
chambre  à  coucher  carrée,  installée  dans  le  pavillon  d'angle.  Il 
s'était  fait  déshabiller  par  son  valet  de  chambre,  puis  s'était  mis 
à  fumer  des  cigarettes,  tout  en  vérifiant  la  charge  des  cartouches 
dans  sa  ceinture,  pour  le  lendemain.  Son  cerveau,  accoutumé 
au  vin,  était  déjà  libéré  des  fumées  du  corton  et  du  Champagne. 
Mais  il  se  sentait  nerveux  et  ne  pouvait  se  résoudre  à  gagner 
son  lit,  où  il  redoutait  de  ne  pas  trouver  le  sommeil. 

'  Depuis  le  début  du  séjour  aux  Tachouères,  il  avait  coutume, 
chaque  nuit,  dès  que  l'ombre  était  refaite  dans  les  corridors, 
de  rejoindre  M"'  de  Guivre.  La  chambre  de  celle-ci  était  située 
sur  la  grande  façade,  dont  le  pavillon  habité  par  Christian  for- 
mait  l'angle.  La  bibliothèque,  puis  un  autre  appartement  laissé 
soigneusement  vide  par  les  ordres  du  prince,  séparaient  le  pa-» 
Villon  de  cette  chambre.  Aujourd'hui,  Madeleine  était  absente..^ 
la  longueur  prévue  de  cette  nuit  solitaire  tourmentait  l'amant. 
Il  était  fort  rare  en  effet  que  Christian,  même  à  Paris,  restât 
\ingt-quatre  heures  éloigné  de  la  comtesse.  Rue  d'Offémont,  il 
la  visitait  avec  une  assiduité  qu'elle  trouvait  parfois  importune, 
mais  qu'elle  lui  pardonnait  vite,  liée  à  ce  compagnon  redou- 
table par  les  liens  les  plus  mystérieux  de  sa  sensibilité;  les 
semaines  passées  aux  Tachouères  étaient  encore  plus  intimes, 
presque  conjygales,  puisque  les  appartemens  du  prince  et  de 
Madeleine,  séparés  en  apparence,  communiquaient  en  réalité. 
Christian,  toujours  épris  de  Madeleine  jusqu'à  l'envoûtement, 
chérissait  des  séjours  qui  lui  livraient  ainsi  sa  maîtresse  commç 
une  épouse.  Madeleine  les  lui  accordait  avec  mesure,  pour  le 
récompenser  d'avoir  été  mo^ns  tyrannique,  ou  pour  le  calmer 
quand  elle  sentait  gronder  eu  lui  un  orage  de  frénésie  jalouse. 

Peu  rêveur  par  nature,  dépourvu  également  d'imagination  et 
du  goût  de  méditer,  le  prince  était  sujet  cependant,  comme  tous 
les  voluptueux,  à  l'obsession  des  souvenirs.  Quand  il  eut  fini  de 
vérifier  sa  cartouchière,  il  rentra  dans  sa  chambre,  essaya  de 
parcourir  les  journaux  de  Paris  disposés  à  côté  de  son  lit...  Mais 
ses  yeux  ne  voulaient  pas  lire;  des  détails  précis  de  telle  ou* 
telle  heure  mémorable  de  sa  longue  liaison  avec  Madeleine  se 
substituaient  à  la  lecture. 

Il  pensait  : 

«  Que  fait-elle  à  présent?..    » 


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Là  princesse  d'ermingc.  25 

Et  plus  nettement  qu'une  imagination  de  romancier,  la 
mémoire  tenace  de  tous  ses  sens  évoquait  l'hôtel  de  la  rue 
d'Offémont,  l'escalier  aérien  à  rampe  de  fer  peinte  en  vert  qui 
menait  à  la  chambre  de  Madeleine,  ia  chambre  elle-^mème,  toute 
blanche. 

(c  Un  autre  que  moi  dans  cette  chambre?  Quel  autre?...  » 
Rien  qu'à  rêver  cela,  il  crispa  sa  main  sur  le  fusil  à  deux 
eoups  qu'il  avait  pris  distraitement  au  râtelier,  et  le  serra  comme 
me  arme  qui  va  donner  la  mort  et  non  pas  à  d'inoffensives  bêtes 
de  forêt  ou  de  plaine...  Puis  il  raccrocha  le  fusil  et  réfléchit.  Il 
pensait  à  Rémi  de  Lasserrade,  et  tout  à  coup  notait  la  coïnci- 
dence de  son  stage  militaire  avec  l'absence  de  Madeleine.  Rémi 
et  Madeleine,  d'accord?...  Lui  bafoué  aux  Tachouëres,  pendant 
qae?...  Les  veines  de  ses  tempes  se  gonflèrent,  toutes  bleues, 
tandis  que  son  front,  assez  pâle  d'ordinaire  au-dessus  du  visage 
eoloré,  se  teintait  de  plaques  rouges...  «  Âh!  je  les  tuerais... 
je  les  tuerais  tous  les  deux...  »  Et  il  haït  un  moment  Made- 
leine, pour  cette  impossibilité  où  il  était  condamné  de  la  pos- 
séder toute,  et  d'être  sûr  qu'il  la  possédait  seul.  Il  ne  la  sentait 
pas  asservie  comme  il  l'aurait  voulu  :  par  tant  de  côtés  de  son 
esprit  délié,  elle  lui  échappait!...  Il  se  savait  incapable  de  ia 
pénétrer,  de  la  surprendre,  si  un  jour  elle  s'avisait  de  le  trahir. 
Et,  comme  tous  les  êtres  d'une  grande  force  physique  unie  à 
un  esprit  un  peu  court,  cette  idée  d'être  joué  par  de  plus 
faibles  que  soi  lui  suggérait  un  besoin  violent  de  frapper,  d'a- 
buser de  sa  force  comme  d'un  argument  auquel  on  ne  réplique 
point. 

«  Voyons,  voyons  !  Rémi  est  certainement  à  Bourges  pour 
son  service  militaire.  Madeleine,  elle,  m'a  télégraphié  aujour- 
d'hui de  Paris...  demain  elle  doit  m'écrire  de  Rouen...  » 

Il  se  rassura  par  cet  argument  sommaire  :  ses  accès  de  ja- 
lousie lui  donnaient  une  lassitude  intolérable,  une  vraie  cour- 
bature mentale.  Puis,  traçasse  d'une  anxiété  obscure,  le  désir  lui 
vint  de  gagner,  ainsi  que  chaque  soir,  la  chambre  de  la  com- 
tesse. Entraîné  aussitôt  par  ce  désir  évocateur,  il  courut  à  la 
porte  qui,  par  la  bibliothèque  et  les  appartemens  vides,  condui- 
Jt  à  ceux  de  Madeleine.  Mais  la  porte  le  repoussa  de  tout  l'eflort 
u'il  venait  de   faire.  Elle   était  verrouillée  à  l'intérieur.  Un 
stant,  la  colère  du  prince  se  rua  contre  cette  porte.  Puis  il 
Dgca  qu'il  n'avait  qu'à  revenir  sur  ses  pas,  à  suivre  le  cor- 


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26  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ridor  :  sûrement  de  ce  côté  les  appartemens  de  Madeleine  n'éisient 
pas  fermés  à  clé. 

En  sortant  de  la  chambre,  il  crut  percevoir  le  bruit  d'une 
porte  qui  s'ouvrait,  dans  une  autre  aile  du  chftteau.  Il  resta 
indécis,  car  il  ne  se  souciait  pas  d*ètre  rencontré.  Mais  tout 
bruit  cessa,  il  n'entendit  plus  que  le  lent  crépitement  de  l'eau 
qui  s'égouttait  des  toitures...  Il  s'engagea  vivement  dans  le 
corridor.  L'obscurité,  par  cette  nuit  noyée,  était  complète. 
Seules,  derrière  le  prince,  les  lumières  laissées  allumées  dans  sa 
chambre,  et  filtrant  sous  la  porte,  projetaient  un  halo  confus. 
Il  atteignit  sans  difficulté  l'appartement  de  Madeleine  de  Gwivre, 
l'ouvrit,  et,tâtant  de  la  main,  vira  le  commutateur...  Une  lampe- 
veilleuse  s'alluma,  éclaira  le  lit  de  milieu,  un  lit  Louis  XV  à 
panneaux  cannés,  laqué  d'un  vert  pâle  sous  un  léger  baldaquin 
de  soie...  Comme  il  se  retournait  pour  fermer  la  porte  derrière 
lui,  il  vit  ÂrlettCy  debout  dans  le  corridor^  immobile,  qui  le 
regardait. 

Christian  n'avait  aucune  présence  d'esprit;  ce  colosse  était, 
devant  l'imprévu,  timide  et  gauche  comme  un  enfant,  à  moins  que 
sa  timidité  ne  se  changeât  brusquement  en  colère.  Ârlette,  au 
contraire,  avait  médité  durant  toute  cette  journée  l'éventualité 
d'une  rencontre.  Elle  regarda  son  mari  bien  en  face  et  dit  assez 
fermement  les  mots  qu'elle  avait  préparés  : 

—  Je  ne  pouvais  pas  m'endormir.  Alors  j'ai  eu  l'idée  d'aller 
chercher  quelque  livre  à  la  bibliothèque. 

Le  prince  répondit  : 

—  Moi  non  plus,  je  ne  dormais  pas... 

Et,  malhabile  aux  inventions,  il  emprunta  son  prétexte  à  la 
princesse,  et  presque  ses  mots  : 

—  Alors  je  suis  venu  chercher  un  volume  que  Madeleine 
lisait  et  qu'elle  m'a  recommandé. 

Comme  on  ne  voyait  aucun  livre  dans  la  chambre  parfaite- 
ment en  ordre,  il  ajouta  : 

—  Mais  elle  a  dû  l'emporter,  car  je  ne  le  trouve  pas. 
Le  mari  et  la  femme  s'observèrent  quelque  temps... 

Il  n'est  pas  vrai,  comme  l'ont  enseigné  des  casuistes,  qu'entre 
le  désir  et  l'acte  il  n'y  ait,  au  point  de  vue  moral,  que  la  dis- 
tance de  la  possibilité.  Vertueuse  ou  criminelle,  ia  résolution 
prise  subit,  devant  l'occasion,  une  épreuve  suprême,  où  se  mesu- 
rent les  véritables  et  profonds  desseins  de  l'âme.  La  rencontre 


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LA   PRINCESSE    d'eRMINGB.  27 

sonhaitée  par  Àrlette  s'accomplissait  aisément;  le  prince  était 
là,  qui  lui  parlait  ;  son  embarras  d'être  surpris  au  seuil  de  la 
cbambre  de  Madeleine  de  Cuivre  le  rendait  plus  accessible... 
Mais,  devant  l'opportunité  d'agir,  de  réaliser  son  projet,  toute 
1a  laideur  de  ce  projet  apparut  soudain  à  la  jeune  femme  et  la 
glaça.  La  nudité  affreuse  du  mensonge  qu'il  comportait  se  dé- 
voila. Il  fallait  tromper  :  elle  était  venue  pour  tromper.  Sans  doute 
elle  avait  souffert  par  cet  homme...  «  Parce  que  j'ai  souffert, 
je  ne  déchois  pas  moins  en  le  trompant...  >>  Et  la  princesse  d'Er- 
minge  distingua,  dans  un  éclair  d'instinct,  ce  qui  lui  avait  paru 
jusqu'ici  tellement  obscur  :  qu'elle  avait  en  effet  le  droit  de 
chercher  à  se  rapprocher  de  son  mari,  mais  à  la  condition  que 
celni-ci  connût  d'abord  toute  la  vérité. 

Elle  se  taisait,  incapable  de  mouvement  comme  de  parole. 
Le  prince  la  regarda.  Elle  était  p&le.  La  méditation  et  la  souf- 
france exprimaient  sur  son  visage  cette  vie  intérieure  sans  la- 
quelle toute  beauté  parait  froide,  et  qui  longtemps  avait  manqué 
à  8a  beauté.  Les  mouvemens  de  son  cœur  faisaient  palpiter  la 
mousseline  brodée  qui  la  couvrait.  Elle  eût  voulu  quitter  la 
place  et  ne  pouvait  pas,  sans  force  pour  un  geste...  Elle  vit  les 
yeux  du  prince  s  attacher  sur  elle,  avec  une  persistance,  une  cu- 
riosité qui  l'épouvanta...  C'est  que  l'habitude  de  la  volupté  tient 
le  cœur  et  les  sens  des  hommes  sous  un  joug  autrement  rude 
qae  l'habitude  de  l'alcool  ou  du  jeu.  Seul  en  face  de  sa  femme 
au  milieu  de  la  nuit,  pour  la  première  fois  depuis  trois  ans, 
Christian,  sourdement  travaillé  tout  le  jour  par  le  souvenir  de 
l^Iadeleine  absente,  vit  Ariette  telle  qu'elle  était  :  délicieuse  de 
grftce  souffrante  et  de  faiblesse  enfantine.  Plus  qu'Ariette  n'avait 
%é  se  trouva  ainsi  réalisé  par  le  hasard.  La  main  du  prince, 
hésitante,  un  peu  inquiète,  chercha  le  bras  de  sa  femme,  s'y  posa 
avec  une  gène  intimidée.  Ariette  le  sentit  à  sa  merci;  elle  n'avait 
pas  à  lui  tendre  de  piège  :  il  souhaitait  le  piège. 

Mais  ce  contact,  qui  pourtant  n'était  pas  même  une  caresse, 
suffit  à  rendre  à  la  princesse  l'usage  de  ses  muscles  et  l'énergie 
de  l'action.  Tout  en  elle  se  révolta  soudain  contre  ce  qu'elle  dési- 
rait la  veille,  et  qui  était  pour  elle  le  salut.  Ce  contact  léger 
'une  main  sur  son  bras,  qui  faisait  concrète  une  chose  con- 
usément  rêvée,  fut  le  choc  qui  provoqua  la  réaction,  comme  il 
uffit  d'une  étincelle  électrique  pour  déterminer  ime  combinai- 
30»  ou  de  la  chute  d'un  petit  cristal  dans  un  liquide  saturé  pour 


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28  REVUE  DES   DEUX  UOIfDES. 

déterminer  la  cristallisation.  La  vraie  forme  de  sa  conscience 
se  réalisa  subitement.  Elle  comprit  que  ce  qu'elle  avait  imaginé^ 
elle  ne  le  voulait  pas.  L'instinct  lui  révéla  qu'elle  préférait  la 
fuite  ou  la  mort  à  cette  tromperie  essentielle,  où  son  corps  refu- 
sait de  prendre  part.  Elle  recula.  Le  prince  perçut  ce  recul  et  en 
ressentit  Thumiliation.  Il  n'insista  pas,  s'écarta. 

—  Pardon  I  murmura-t-il,  avec  une  pointe  d'ironie  colère 
dans  la  voix. 

I  ..Il  s'effaga  devant  Ariette,  dont  le  regard  s'affolait  comme 
celui  d'une  bête  menacée...  Elle  n'eut  pas  sur  elle-même  la  mat- 
trise  de  dissimuler  cet  effroi  :  elle  courut  au  plus  près,  à  la  bi- 
bliothèque qu'elle  ouvrit  et  où  elle  s'enferma  dans  l'obscurité. 
Collée  contre  la  porte,  elle  y  attendit,  apeurée,  ne  sachant  plus 
de  quoi  elle  avait  peur,  de  l'homme  qui  rôdait  alentour,  ou  de 
ce  qu'elle  avait  un  instant  entrevu  de  vilenie  en  elle-même.  Elle 
n'avait  même  pas.  allumé  les  boules  électriques.  Enfin  elle  en- 
tendit le  pas.  à  la  fois  lourd  et  leste  de  Christian  passer  devant 
le  seuil,  s'éloigner  dans  le  corridor.  Une  porte,  au  loin,  fut  re- 
poussée. Alors  la  princesse  s'échappa  à  son  tour,  d'abord  en 
pressant  sa  marche,  puis  de  toute  sa  vitesse;  elle  regagna  sa 
chambre  et  y  tomba  sur  un  fauteuil  bas,  à  côté  de  son  lit. 

Elle  promena  un  œil  hagard  sur  le  décor  somptueux  qui  Ten- 
vironnait  :  la  gr&ce  ancienne  des  meubles,  la  courbe  moirée  des 
rideaux  et  du  baldaquin,  les  pastels  bleutés,  pendus  aux  murs. 

«  Eh  bien!  voilà...  murmura-t-elle...  je  ne  peux  pas...  Je. 
suis  trop  lâche.  ». 

Elle  ne  se  faisait  aucunement  honneur  de  la  révolte  de 
conscience  qui  la  rejetait  dans  le  plus  atroce  danger,  alors 
quil  n'aurait  tenu  qu'à  elle,  tout  à  l'heure,  de  s'affranchir  par 
un  mensonge.  .  , 

«  Maintenant,  c'est  fini...  Je  suis  perdue!...  » 

L'horreur  de  l'avenir  qui  la  menaçait,  l'épouvanta.  Toute  son 
énergie  se  brisait,  de  l'effort  qu'elle  venait  de  faire.  Elle  eut 
peur  de  sa  solitude  ;  elle  appela  • 

—  Martine  !  Martine  ! 

Martine,  qui  couchait  dans  le  cabinet  voisin,  se  hâta  d'ac- 
courir : 

—  Ma  princesse  est  malade  ?. . . 

Ariette  ût  signe  que  non.  Elle  prit  les  poignets  de  la  jeune 


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LA   PEIKCESSE  d'eRMINGE.  29 

femme  et  les  ramena  contre  elle,  d'un  geste  instinctif  de  noyé 
qui  se  raccroche.  Et  vraiment  elle  sombrait,  elle  ne  savait  plus 
ce  qu'elle  allait  devenir.  La  voix  si  égarée  qu'un  moment  Mar- 
tine crut  qu'elle  délirait,  elle  dit  : 

—  Je  suis  perdue..'.  Martine...  Je  suis  perdue. 
Martine  s'agenouilla  près  d'elle  :  - 

—  Mais  qu'y  a-t-il,  ma  princesse  ?  Ma  princesse  souffre?  Que 
puis-je  faire?  Dois-je  appeler?.., 

—  Non...  je  suis  perdue.  Et  vous  le  savez.  Ne  dites  pas  non. 
Vous  savez  dans  quel  état  je  suis 

Martine  hésita  un  instant,  puis  dit  très  bas  : 

—  Oui.  Je  sais. 

—  Eh  bien  !  reprit  Ariette,  subitement  redressée  et  serrant 
de  nouveau  les  mains  de  Martine,  si  étroitement  que  celle-ci 
sentit  la  piqûre  des  ongles,  voilà...  depuis  trois  ans...  le  prince 
nest  pas  mon  mari...  Comprenez- vous  ?  Alors,  un  jour  viendra 
où  la  vérité  ne  pourra  plus  être  cachée...  Et  le  prince  me  tuera. 
Je  suis  perdue... 

Elle  tremblait  de  fièvre,  debout  devant  le  lit.  Martine,  épou- 
vantée par  cette  brusque  confession,  ne  sachant  encore  si  elle 
ne  la  devait  pas  à  un  accès  de  délire,  n'osait  répondre,  n'osait 
même  avoir  l'air  de  comprendre.  Elle  dit  seulement  : 

—  Ma  princesse  est  toute  fiévreuse...  Que  ma  princesse 
veuille  bien  se  coucher...  Je  resterai  près  d'elle. 

—  A  quoi  bon?  fit  Ariette. 

Elle  obéit  pourtant,  et  consentit  à  se  glisser  dans  le  lit.  Mar- 
tine Tinstalla  sur  les  oreillers  et  s'assit  près  du  chevet,  sans 
prononcer  un  mot  de  plus.  Elle  sentait  que  toute  parole,  en  ce 
moment,  eût  fait  souffrir  sa  maîtresse.  Ariette,  en  effet,  demeu- 
rait immobile,  comme  une  enfant  trop  brutalement  corrigée,  & 
la  fois  meurtrie  et  aigrie.  Pourtant  ce  n'était  plus  la  même  souf- 
france qu'auparavant  :  si  la  peur  de  l'avenir  s'aggravait,  il  y  avait 
dans  cette  pauvre  âme  une  anxiété  de  moins,  l'anxiété  des  louches 
solutions  qu'elle  avait  un  moment  accueillies  pour  sortir  d'em- 
barras. Elle  était  sûre  désormais  qu'elle  ne  ferait  rien  pour  em- 
pêcher de  naître  l'enfant  qui  devait  naître.  Elle  ne  considérait 
}  cette  résolution  comme  une  victoire  sur  elle-même,  mais 
june  une  nécessité  à  laquelle  elle  était  incapable  de  se  sous- 
re.  Et  de  môme,  elle  ne  se  garantirait  pas  de  Christian  par 
'  fraude.  Elle  ne  pouvait  pas,  décidément,  se  ployer  Tàme  à 


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"'^n 


30  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  pareilles  immolations.  Et  d'avoir  constaté  cela,  elle  se  sentait 
moins  désespérée. 

Elle  regarda  auprès  d'elle  Martine  qui  la  veillait.  «Elle  lut 
tant  de  pitié  anxieuse  dans  les  yeux  de  la  femme  de  chambre, 
qu'elle  lui  fut  reconnaissante.  Elle  lui  tendit  la  main  : 

—  Vous  êtes  bonne  et  dévouée,  Martine.  Merci. 

La  jeune  femme  appuya  son  front  sur  la  chaude  petite  main 
d'Ariette. 

—  Oh  !  ma  princesse...  J'aime  tant  ma  princesse...  Et  j'ai  eu 
tant  de  chagrin  ! 

—  Pourquoi,  Martine? 
Martine  hésita. 

—  Parce  que  ma  princesse  ne  voulait  pas  se  soigner.  Et  je 
voudrais,  moi,  soigner  ma  princesse...  pour  que  tout  se  passe 
heureusement. 

La  pensée  d'Ariette  erra,  à  la  suite  de  ces  mots,  sur  cet  évé- 
nement accepté  pour  la  première  fois  conmie  réalisable  :  être 
mère...  Avec  cette  âme  dévouée  auprès  de  soi,  donner  la  vie  à  un 
petit  être...  L'irrésistible  attrait  que  cette  pensée  exerce  sur  le 
cœur  des  femmes  la  conquit.  Elle  se  laissa  aller  à»  oublier  un 
moment  tout  le  péril  que  ce  mot  de  maternité  enfermait  pour 
elle.  Elle  rêva,  lasse.de  souffrir,  &  la  possibilité  du  bonheur. 
Martine,  qui  suivait,  anxieuse,  la  pensée  sur  les  traits  et  dans 
les  yeux  de  sa  maîtresse,  murmura  : 

—  C'est  si  doux!...  ma  princesse  verra...  c'est  si  consolant 
d'être...  (elle  hésita  encore,  puis  toute  confuse  :)  d'être  une 
maman  ! 

Ariette  se  souleva  à  demi  : 

—  Vous  dites  cela,  Martine,  comme  si  vous  le  saviez  par 
expérience. 

—  Mais  oui,  ma  princesse...  je  le  sais  par  expérience. 

—  Comment?  Vous  avez  un  enfant? 

—  J'en  ai  un... 

—  De  votre  amant? 
Martine  dit  avec  effort  : 

—  Je  u'ai  pas  d'amant. 

—  Alors  ? 

—  Eh  bien!...  J'ai  aimé  quelqu'un,  que  je  devais  épouser 

—  Et  quand  il  vous  a  eu  rendue  mère,  il  vous  a  abi.  - 
donnée  ? 


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IJl   PRINCESSE   d'eRMINGE.  31 

—  Non,  c'était  un  honnête  homme...  Il  voulait  sincèrement 
se  marier  avec  moi  et  nous  avions,  d'accord,  fixé  la  date...  Mal- 
heureusement... il  est  mort  avant. 

Elle  ne  pleurait  pas,  mais  la  désolation  qui  se  lisait  sur  son 
visage  bouleversa  la  princesse.  Ârlette  se  jeta  au  cou  de  Martine 
et  Tembrassa. 

—  Pardon,  Martine  !  je  vous  fais  de  la  peine.  Ne  m'en 
îeuillez  pas!...  je  suis  si  malheureuse  !  Je  ne  sais  plus  ce  que  je 
fais! 

—  Ma  princesse  î 

Et  timidement,  comme  Ariette  l'enlaçait  toujours,  Martine 
hi  appuya  ses  lèvres  sur  le  cou...  Ce  fut  un  baiser  bien  léger, 
bien  humble,  le  baiser  d'un  croyant  sur  la  relique  vénérée  ;  mais 
sa  timide  douceur  descendit  comme  une  fraîche  coulée  d'ondq 
jusqu'au  cœur  navré  de  la  patricienne. 

—  Petite  Martine,  murmura-t-elle,  je  mets  en  vous  toute 
ma  confiance,  et  je  vous  aime  bien. 

Ariette  cherchait  à  poser  une  question,  hésitait.  Elle  se 
décida: 

—  Voulez-vous,  si  cela  ne  vous  cause  pas  trop  de  chagrin,  me 
raconter  l'histoire  de  cet  enfant? 

—  Certainement,  dit  Martine.  Mais  ma  princesse  trouvera 
que  cela  n'a  guère  d'intérêt.  Enfin,  voilà...  Je  suis  de  lYonne... 
fun  petit  pays  près  de  Sens  qui  s'appelle  Gizy-les-Nobles.  Mes 
farens  étaient  des  cultivateurs  assez  à  leur  aise...  Ils  m'ont  élevée 
pour  être  institutrice  :  j'ai  fait  mes  études  à  l'école  normale  du 
département. 

—  Quelles  études? 

—  Toutes  mes  études  primaires. 
"  Vous  avez  passé  des  examens  ? 

—  Bien  sûri  Les  deux  brevets  et  ce  qu'on  appelle  certificat 
d'aplitttde  pédagogique. 

—  Mais  alors  vous  êtes  très  instruite? 

—  Oh  I  tout  cela  ne  fait  pas  beaucoup  de  science,  répliqua 
Martine  en  souriant.  J'aimais  l'étude;  je  crois  que,  si  les  circon- 
stances s'y  étaient  prêtées,  j'aurais  pu  suivre  mon  chemin  dans 
l'enseignement.  Malheureusement,  mon  père  est  mort,  ma  mère 
8  t  laissé  exploiter  par  un  maître  valet  qu'elle  a  fini  par 
*  user;  elle  n'a  plus  désiré  me  voir,  et,  moi-même,  je  me 
ft    tais  mal  à  l'aise  chez  nous.  Quand  on  m'a  nommée  institu- 


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32  REVUE  DES  DEUX  MOND^. 

trice  adjointe  à  Ricaut,  dans  TÂisne,  je  considérais  que  j'étais 
orpheline,  que  je  n'avais  plus  personne  au  monde.  Â  Técole  des 
garçons,  il  y  avait  un  jeune  instituteur... 

—  Il  vous  a  fait, la  cour? 

—  Nous  nous  voyions  tous  les  jours.  Parmi  cette  population 
ouvrière,  nous  étions  à  peu  près  les  seuls  à  nous  occuper  de 
choses  de  l'esprit. 

—  Est-ce  qu'il  était  beau?  questionna  Ariette. 

Et  tout  de  suite  elle  sentit  la  niaiserie  de  sa  demande. 

—  Mon  Dieu,  répliqua  Martine,  ce  n'était  pas  un  de  ces 
garçons  que  les  filles  se  disputent.  Il  était  un  peu  plus  petit  que 
nioi,  robuste  et  trapu.  Mais  je  l'aimais  surtout  parce  qu'il  était 
la  bonté,  la  droiture  mêmes.  Je  crois  que  nous  aurions  été  bien 
heureux. 

Elle  se  tut  quelques  instans,  et,  derrière  ses  yeux,  pour  ainsi 
dire,  un  nuage  glissa  encore,  que  d'un  effort  elle  empêcha  de  se 
résoudre  en  larmes.  Ariette,  qui  la  regardait,  sentit  un  étrange 
désir  de  la  consoler  à  son  tour,  de  la  caresser,  de  la  dorloter, 
comme  Martine  elle-même  l'avait  dorlotée,  caressée,  consolée, 
lorsqu'elle  souffrait. 

Martine  reprit  : 

—  Avant  la  un  de  la  première  année  que  nous  passâmes  tous 
deux  à  Ricaut,  nous  avions  résolu  de  nous  marier.  Nous  avions 
même  fixé  la  date  :  dès  que  mon  futur  aurait  été  nommé  de 
troisième  classe,  ce  qui  devait  arriver  dans  un  trimestre  ou 
deux...  Carne  possédant  rien,  ni  l'un  ni  l'autre,  il  fallait  tout 
de  même  pourvoir  aux  frais  d'un  mariage. 

«  Les  frais  du  mariage?...  Gela  coûte  donc  pour  se  marier, 
même  quand  on  est  pauvre?  »  songea  Ariette,  sans  oser  poser  la 
question.  Elle  écoutait  Martine  avec  une  curiosité  apitoyép, 
étonnée  par  la  révélation  de  cette  vie  sentimentale,  de  ces  tou- 
chantes épreuves  dans  une  âme  de  servante.  Elle  avait  été 
jusque-là  implicitement  convaincue  que  les  «  gens,  »  comme  sa 
mère  les  appelait,  vivaient,  entre  hommes  et  femmes,  dans  un 
état  de  liberté  primitive,  sans  règle  de  mœurs,  obéissant  au 
caprice  de  leurs  appétits.  Elle  regardait  Martine  comme  si,  pour 
la  première  fois,  à  travers  son  visage  et  ses  paroles,  elle  la 
découvrait.  Pour  elle,  pour  sa  mère,  les  «  gens  »  semblaient 
une  troupe  inférieure  et  hostile  d'êtres  dépourvus  de  conscience, 
d'honneur,  de  sensibilité,  qui  ne  pensaient  qu'à  rafler  de  lar- 


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LA   PRINCESSE  D*ERMINGE.  33 

pnt,  à  travailler,  le  moins  possible,  à  trahir  les  maîtres  et  à 
km*  nuire;  quant  à  leur  vie  entre  eux,  c'était  la  licence  des 
bètes,  sans  aucun  frein,  et  des  choses  sans  nom  se  passaient 
sons  les  combles  où  la  coutume  les  parque.  Mais  cela  n'avait 
pas  dlmportance,  puisqu'ils  étaient  d'une  autre  race. 

—  Et  alors?  fit  Ariette. 

—  Alors...  nous  nous  sommes  bien  aimés,  vraiment  comme 
des  époux.  Les  écoles  étaient  voisines,  celle  des  filles  et  celle 
des  garçons  ;  Antonin  venait  chez  moi,  dès  que  la  nuit  avait  tout 
eodormi  dans  le  village.  Et  voilà  qu'au  mois  de  février,  je  me 
^s  aperçue  que  j'étais  grosse...  Nous  nous  en  sommes  réjouis, 
puisque  nous  allions  nous  marier  et  changer  de  com- 
mane.  Seulement  (elle  baissa  la  voix,  et,  sans  aucune  emphase, 
miîs  avec  une  triste  simplicité  douloureuse,  elle  finit  son  récit)  ; 
seolement,  au  printemps,  Antonin  a  pris  une  grippe,  qui  est  vite 
devenue  une  bronchite.  Madame  la  princesse  comprend  que  j'ai 
mb  les  convenances  hors  de  cause,  que  j'ai  été  le  soigner  dans 
son  logis  de  Técole  des  garçons,  comme  une  femme  soigne  son 
Btti...  Il  est  mort  entre  mes  bras.  Après  sa  mort,  les  médecins 
ont  trouvé  qu'il  avait  eu,  non  pas  une  bronchite,  mais  la  fièvre 
typhoïde.  •• 

—  Et  il  ne  vous  a  pas  épousée  avant  de  mourir  7 

—  La  fin  a  été  trop  rapide.  Quand  j'ai  regu  ce  coup  d'ap- 
jraidre  que  la  mort  venait,  je  n'ai  plus  songé  à  autre  chose 
qa'i  rester  près  d' Antonin. 

Encore  une  fois  le  silence  plana  dans  la  chambre  aux  somp- 
tueuses draperies.  Ariette  ne  pensait  plus  à  ses  propres  terreurs. 
Elle  vivait,  avec  une  force  Imaginative  extrême,  la  douloureuse 
et  banale  aventure  que  Martine  venait  de  lui  conter.  Celle-ci 
reprit  : 

—  Quand  tout  a  été  fini,  je  suis  tombée  malade  à  mon  tour... 
Je  me  suis  soignée  de  mon  mieux,  à  Sens,  car  je  voulais  vivre 
pour  ce  qui  vivait  en  moi,  de  mon  mari  défunt.  A  peine  réta- 
blie, il  a  fallu  songer  à  mes  couches...  Je  suis  venue  les  faire  à 
Paris,  où  personne  ne  me  connaissait.  J'ai  mis  au  monde  un  beau 
petit  garçon...  oui,  vraiment  (sa  figure  s'éclaira),  un  très  beau 
P''*it  garçon. 

—  Oh  !  Martine,  murmura  la  princesse,  comme  tout  ce  que 
V    5  me  contez  là  m'intéresse  I 

—  Mes  couches  finies  et  l'enfant  en  nourrice,  j'avais  épuisé 
TOMi  xsia«  —  i904.  3 


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34  RBVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toutes  mes  ressources...  11  m'était  assez  difficile  de  rentrer  dans 
renseignement,  parce  que  mon  histoire  s'était  ébruitée  ;  j'aurais 
été  mal  cotée,  tracassée  par  mes  chefs  et  peut-être  par  les 
familles.  Une  dame  élrangùre,  qui  était  venue  faire  ses  couches 
chez  la  même  sage-femme  que  moi,  avait  besoin  d'une  camériste 
qui  fût  un  peu  dame  de  compagnie.  Elle  était  riche,  elle  donnait 
un  bon  prix...  trois  foiis  plus  que  je  ne  gagnais  comme  institu- 
trice. Je  me  suis  offerte...  et  je  suis  restée  avec  elle  &  Paris  plu- 
sieurs années,  jusqu'à  ce  qu'elle  retournât  dans  son  pays... 
C'est  la  seule  place  que  j'aie  faite  avant  d'entrer  chez  Madame  la 
princesse. 

—  Et  votre  petit  garçon  ? 

—  Il  est  à  Saint-Gloud,  en  pension  chez  une  femme  de  la 
campagne,  une  veuve  très  sérieuse  qui  l'élève...  Il  est  heureux 
comme  un  petit  roi;  il  ne  manque  de  rien.  Pour  moi  je  ne 
dépense  guère,  et  la  princesse  est  si  généreuse  1... 

—  Oh!  mais,  fit  Ariette,  frappant  dans  ses  mains...  mais 
alors  je  comprends... vos  sorties...  et  ce  que  je  croyais  être  votre 
avarice  I...  Je  vous  ai  bien  mal  jugée,  Martine. 

—  Je  m'en  doutais  un  peu,  et  cela  me  faisait  du  chagrin. 
Je  me  consolais  avec  mon  petit  Pierre,  qui  me  console  de 
tout... 

—  Ahl  murmura  Ariette,  vous  êtes  heureuse,  vous* 

—  On  ne  peut  pas  être  heureuse,  quand  on  a  perdu  Thomme 
^'on  aimait,  corrigea  Martine,  Thomme  qui  voulait  vous  con- 
sacrer toute  sa  vie  et  à  qui  vous  a\îez  donné  toute  la  vôtre.  Je 
ne  suis  pas  heureuse;  je  suis  consolée. 

La  princesse  médita  quelque  temps.  Puis  : 

—  Une  chose  m'étonne  dans  votre  récit,  fit-elle.  Vous  avez 
été  (elle  hésita,  puis,  avec  une  délicatesse  qui  déjà  montrait 
raffinement  de  sa  sensibilité)  la...  femme  de  votre  ami,  sans 
recourir  au  prêtre,  et  je  vous  croyais  ^religieuse? 

Martine  répondit  sans  embarras  : 

-^  C'est  vrai,  je  suis  assez  pieuse  à. présent.  Avant  la  mort 
d'Antonin,  je  ne  l'étais  pas. 

—  Comment  cela? 

—  Les  élèves  des  écoles  normales  sont  souvent  libres  pen- 
seuses. Moi,  je  n'étais  qu'indifférente.  Aucune  répugnance  ne 
m'écartait  des  églises.  Mais  je  ne  pratiquais  pas,  et  même  je  no 
priais  jamais.  Quand  mon  mari  m'eut  quittée,  et  que  je  fus  è. 


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LÀ  PRINCESSE  D  ERMINGE. 


35 


pûoux  au  pied  de  son  lit  à  réciter  des  prières,  qui  jusqu'alors 
m'avaient  paru  n'être  que  de  jolies  amplifications  poétiques,  -^ 
la  nécessité  d'espérer  que  je  reverrais  celui  que  je  perdais,  ou  du 
moins  que  sa  pensée  communiquerait  un  jour  de  nouveau  avec 
la  mienne...  rhorreur  d'admettre  que  la  mort  terminait  tout, 
eela  ma  donné  le  besoin...  le  désir  de  croire...  J'ai  fait  de  mon 
mieux  pour  croire...  et  j'y  suis  parvenue. 

—  On  ne  croit  pas  à  volonté,  comme  cela,  murmura  la  prin- 
cesse. 

—  Peut-être,  quand  on  est  très  fort  et  très  heureux...  Quand 
on  est  une  pauvre  femme  isolée,  qu'on  a  perdu  tout  ce  qu'on 
chérissait...  je  vous  assure,  ma  princesse,  on  n'a  pas  de  grandes 
luttes  à  soutenir  contre  soi  pour  se  réfugier  dans  la  prière»  — ^ 
et  dans  la  foi. 

—  Moi,  fit  tristement  la  princesse,  je  ne  crois  à  rien. 

Elle  faisait,  d'instinct,  un  retour  sur  elle-même.  Sa  destinée 
loi  apparut  si  noire,  qu'elle  envia  avec  une  sincérité  passionnée 
le  sort  de  Thumble  fille  qui  venait  de  lui  conter  sa  jeunesse. 
Elle  osa  le  lui  dire,  tant  sa  vanité  agonisait  1 

—  La  vie  vous  a  meurtrie,  mais  vous  avez  un  enfant  qui  est 
tout  pour  vous,  et  qui  vous  console. 

D'un  geste  vif  et  gracieux,  Martine  se  pencha  contre  l'oreille 
it  sa  maîtresse,  h  demi  voilée  par  les  cheveux  blonds. 

—  Oh!  ma  princesse...  il  ne  tient  qu'à  vous  de  l'avoir  vous 
B,  ce  petit  consolateur. 

—  Non.  Moi,  je  ne  peux  pas  être  mère...  Vous  connaissez  le 
prince.  Si  je  ne  me  tue  pas  avant  qu'il  apprenne  la  vérité,  c'est 
lui  qui  me  tuera. 

Martine  ne  répondit  pas  :  elle  réfléchissait;  comme  la  prin- 
cesse, elle  n'apercevait  pas  d'issue.  Quelque  temps,  la  servante 
et  la  maîtresse  demeurèrent  ainsi  immobiles,  butant  au  même 
obstacle  l'effort  de  leur  pensée.  Puis  Martine  alla  tourner  le 
commutateur  :  la  chambre  ne  fut  plus  éclairée  que  par  le  reflet 
d'une  veilleuse  voilée  de  bleu.  Le  silence  opaque  du  milieu  do 
la  nuit  s'appesantissait  sur  le  château  et  ses  alentours;  même^ 
nul  bruit  de  pluie  ne  s'entendait  plus. 

Hevenue  au  lit  de  sa  maîtresse,  Martine  arrangea  les  cou-» 
jres,  releva  les  oreillers.  Quand  elle  eut  tout  mis  en  ordre^ 
s'agenouilla  simplement  au  chevet,  et,  son  front  caché  dans 
-nains,  ne  remua  plus.  Ariette,  épuisée  par  les  émotions  de 


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K36  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cette  nuit,  n*eut  même  pas  la  force  de  lui  demander  ce  qu'elle 
faisait.  D'ailleurs,  elle  le  devinait. 

«  Elle  prie.  Sans  doute  elle  prie  pour  moi.  Pauvre  fille... 
Hélas!  les  prières,  ce  n'est  que  des  rêves,  que  des  choses  en 
Tair.  La  vie  est  mauvaise  :  rien  d'intelligent  ne  la  guide,  hors 
do  nous...  » 

Pourtant  la  présence  de  cet  être  humain,  prosterné  auprès 
d'elle,  et  de  qui  la  pensée,  la  volonté  s'efforçaient  de  fléchir  la 
rigueur  de  la  destinée,  produisit  sur  elle,  à  la  longue,  un  sin- 
gulier effet  d'apaisement.  Ses  nerfs  moins  irrités  cessèrent  de 
défendre  sa  lassitude  contre  le  sommeil.  Elle  s'assoupit,  non 
pas  d'une  torpeur  continue,  mais  par  des  plongées  successives 
dans  l'oubli,  entrecoupées  de  courts  réveils. 

Chaque  fois  qu'elle  s'éveillait,  elle  regardait  au  chevet  de.  son 
lit. 

Martine  était  toujours  à  genoux  et  continuait  de  prier. 

Peu  de  jours  plus  tard,  — toute  la  «  bande  »  avait  quitté  les 
Tachouères  la  veille  et  définitivement  regagné  Paris,  — Ariette  et 
Martine,  dans  un  landaulet  automobile  loué  pour  l'après-midi, 
montaient  lentement,  au  clair  soleil  qui  séchait  l'humidité  des 
taillis  et  des  routes,  la  pente  qui  précède  l'arrivée  à  Saint-Gloud. 
Passé  le  Bois,  on  avait  abaissé  la  capote  d'arrière.  Ariette  et 
Martine  jouissaient  de  la  belle  journée  tardive,  rapprochées 
l'une  de  l'autre  comme  des  amies  ;  et  la  silhouette  simplement 
parée  de  Martine  avait  si  bonne  fagon  qu'on  eût  pu  vraiment  la 
croire  l'amie  de  l'élégante  mondaine  assise  à  sa  droite,  une  amie 
volontairement  discrète  dans  sa  tenue.  Elles  causaient  avec  ani- 
mation: Ariette,  moins  anxieuse  et  l'air  moins  égaré  que  les 
derniers  jours,  aux  Tachouères,  Martine  toujours  sérieuse,  avec 
des  sourires  tendres  et  de  jolis  gestes  d'affection  soumise,  — 
par  momens,  un  élan  du  buste  et  des  lèvres,  la  main  de  sa  mai- 
tresse  saisie  et  baisée  à  travers  le  gant.  Ariette  questionnait  à 
questions  précipitées,  bousculées,  incessantes;  Martine  répon- 
dait de  sa  voix  grave  et  précise,  jamais  hésitante,  jamais  impa- 
tiente... Depuis  la  mémorable  nuit  des  Tachouères,  où  une  sorte 
de  confession  réciproque  avait  réduit  entre  les  deux  femmes  la 
distance  sociale,  la  princesse  ne  se  lassait  pas  de  feuilleter  le 
livre  ouvert  de  ce  cœur,  étonnée  comme  l'eût  pu  être  un  aristo- 
crate russe  au  commencement  du  dernier  siècle,  si  on  lui  eût 


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LA  PRWCESSB  d'eMIINGE.  37 

assuré  que  ses  serfs  avaient  une  âme,  des  passions,  des  amourS| 
des  sentimens  de  tendresse  ou  d'abnégation.  Elle  ne  se  rendait 
pas  compte  encore  qu'en  questionnant  Martine,  c'est  à  elle-même 
qu'elle  pensait,  qu'en  demandant  à  Martine  ce  qu'elle  avaii 
souffert,  ce  qu'elle  avait  fait;  elle  méditait  elle-même  sur  se» 
propres  misères,  et  cherchait  une  règle  d'action.  Assurément  son 
oifueil  se  débattait  encore,  se  refusait  à  constater  cette  sorte 
d'enseignement  donné  par  une  simple  fille  de  chambre,  à  re- 
connaître la  supériorité  morale  de  cette  fille.  Parfois  même, 
quand  cette  constatation  s'imposait,  l'orgueil  répliquait  avec  des 
phrases  léguées  par  M"'  de  Gudère  : 

c(  Tout  cela  est  de  la  posel  Ces  gens-là  n'ont  ni  la  même 
peau,  ni  le  même  estomac,  ni  le  même  cœur  que  nous.  Pour- 
quoi voulez-vous  qu'ils  aient  les  mêmes  devoirs  et  la  même 
conscience?.,.  » 

Malgré  ces  révoltes  de  fausse  vanité,  l'influence  de  Martine 
pénétrait  rapidement  Ariette,  à  ce  point  qu'elle  ne  pouvait  plus 
se  passer  de  la  présence  de  la  jeune  femme,  et  ne  sortait  plus 
qu'avec  elle. 

On  traversait  maintenant  des  bois  clairs,  où  le  soleil,  à  son 
couchant,  faisait  jouer  de  charmantes  lueurs  incarnates  sur  un 
côté  des  troncs  et  des  branches.  Une  paix  fraîche  s'exhalait  do 
ces  bois  sur  la  pente  où  la  voiture  glissait  sans  bruit,  mue' 
comme  par  une  force  magique. 

Ariette  mit  sa  main  sur  le  poignet  de  Martine  : 

—  Je  voudrais  vous  poser  une  question... 
Martine  fit  signe  qu'elle  écoutait. 

—  Mais  je  ne  voudrais  vous  causer  aucune  peine...  ni  vous 
froisser... 

—  Que  Madame  la  princesse  me  demande  tout  ce  qu'il  lui 
plaira. 

—  Eh  bien!...  Cet  enfant...  ce  petit  Pierre,  votre  fils...  quel 
nom  porte-t-il? 

Martine  répondit  sans  aucun  embarras  : 

—  Mais,  le  mien  :  Pierre  Lebleu. 

—  Ce  n'est  pas  le  nom  de  son  père? 

—  C'est  mon  nom...  tout  ce  que  je  pouvais  lui  donner...  car, 
lurellement,  je  Tai  reconnu  aussitôt  né. 

—  Mais...  quand  il  sera  grand? 

—  Eh  bien  ï 


^n 


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38  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  —  Quand  il  sera  plus  grand,  qu'il  quetionnera,  qu'il    com* 

prendra  les  choses? 

—  Quand  il  sera  assez  grand  pour  me  comprendre,  je  lui 
raconterai  le  passé  tel  qu'il  fut;  que  j'ai  aimé  son  père  à  une 
époque  oîi  le  mariage  ne  me  semblait  pas  autre  chose  qu'une 
formalité  civile  qu'on  pouvait  différer  selon  sa  commodité... 
que  son  père  est  mort  sans  avoir  pu  m'épouser...  que,  non 
croyante  avant,  je  me  suis  ralliée  depuis  aux  idées  religieuses..! 
Je  saurai,  je  crois,  le  convaincre  que  son  père  et  sa  mère  étaient 
en  somme  d'honnêtes  gens,  qui  ont  obéi  à  leur  conscience. 
J'espère  qu'il  me  comprendra  et  qu'il  continuera  de  m'aimer. 
J'en  suis  sûre... 

—  Il  est  intelligent? 

—  Très  intelligent,  comme  l'était  son  père. 

—  Et  comme  vous.  Car  vous  êtes  très  intelligente,  Martine. 

—  Non,  ma  princesse.  J'ai  seulement  le  goût  d'étudier...  et 
encore,  depuis  que  mon  métier  de  femme  de  chambre  m'a  en- 
levé le  temps  des  lectures,  je  ne  sais  plus  grand'chose. 

La  voiture  traversait  Saint-Cloud,  puis  s'engageait  de  nou- 
veau dans  les  bois.  Martine  consulta  xme  petite  montre  d'argent 
niellé  qu'elle  portait  au  bout  d'une  chaîne  : 

—  Dans  moins  d'un  quart  d'heure  nous  serons  chez  Bébé. 
Le  regard  fixé  sur  la  route,  elle  semblait  guetter  l'apparition 

de  la  maison,  ou  peut-être  la  venue  inopinée  de  l'enfant.  Sa  joie 
anxieuse  de  le  revoir  l'absorbait  si  fort,  qu'en  ce  moment  elle  ne 
pensait  certainement  plus  à  sa  maîtresse  ;  et  cette  joie,  qui  éclai- 
rait ses  yeux  et  colorait  un  peu  ses  joues,  donnait  presque  de  la 
beauté  à  son  visage  ingrat.  Ariette  eut  un  mauvais  sentiment  : 
elle  détesta  cette  joie  proche  de  sa  propre  douleur  atroce,  de  sa 
douleur  sans  remède;  elle  faillit  dire  qu'elle  changeait  d'avis, 
ordonner  au  wattman  de  virer,  de  rentrer  à  Paris...  Quelques 
jours  auparavant  elle  leût  fait  :  combien  de  fois  avait-elle  dé- 
lassé ses  nerfs  à  contrecarrer  au  dernier  moment  ce  qu'elle 
croyait  être,  alors,  les  rendez-vous  de  Martine  !  Aujourd'hui,  elle 
n'osa  pas  :  un  vrai  sentiment  de  pudeur  l'arrêta,  plutôt  que  de 
générosité.  Elle  eut  peur  du  jugement  de  Martine,  qui  déjà  tant 
de  fois  avait  dû  la  juger  ! 

Encore  un  bout  de  côte,  puis  un  kilomètre  encore  de  route 
plate   entre  des  cultures,  et  le  landaulet   s'arrête  devant  une 


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LA   PRINCESSE  d'eRMINGE.  39 

très  vieille  maison  basse,  assez  bizarre  :  petit  mur  à  portillon 
de  fer  bordant  le  chemin,  et  s'appuyant  à  une  bâtisse  d'un  seul 
étage,  qui  présente  à  la  route  son  pignon  sans  fenêtres  ;  des 
champs  en  face,  des  champs  à  droite  et  à  gauche;  la  maison 
serait  tout  à  fait  isolée  si,  en  arrière,  un  groupe  de  construc- 
tions neuves  ayant  l'aspect  d'une  ferme  modèle  ne  semblait 
protéger  l'antique  demeure,  solitaire  au  bord  de  la  route...  L'eu- 
clos  du  jardinet  attenant  laisse  dépasser  quelques  cimes  de  vieux 
arbres  fruitiers,  et  dans  l|i  cour  on  entrevoit,  par  les  barreaux 
du  portillon,  un  orme  démesuré,  un  de  ces  ormes  trois  fois 
centenaires  oubliés  çà  et  là  dans  la  campagne  parisienne,  qui 
ombrage  largement  la  maison  naine. 

A  Tarrêt  du  landaulet,  il  se  fait  un  remue-ménage  dans  la 
COUT.  Une  voix  d'enfant  crie  :  «  Marraine!...  des  gens  en  voi 
tare!...  »  puis  c'est  une  galopade  vers  le  seuil;  puis  une  tôte 
ébourifiFée,  un  grand  front,  deux  yeux  si  pareils  à  ceux  de  Mar- 
tine qu'ils  accusent  la  ressemblance  des  deux  visages  même  pour 
qui  ne  voit  que  ces  yeux-là,  tout  un  haut  de  petit  bonhomme  se 
dresse  au-dessus  de  la  moitié  en  tôle  pleine  du  portillon.  Uno 
clameur  de  joie  : 

—  Oh  !  Mimine  !  Mimine  I 

Les  doigts  frêles  se  battent  nerveusement  avec  le  verrou,  avec 
la  clé  de  la  serrure,  triomphent  enfin  en  se  cassant  les  ongles... 
Et  tandis  qu'une  vieille  à  serre-tête  surgit  de  la  maison,  une 
cuiller  à  pot  à  la  main,  l'enfant,  insouciant  d'Ariette,  gosse  de 
banlieue  qui  en  voit  passer  tous  ^es  jours,  des  belles  dames  dans 
des  automobiles,  l'enfant  s'est  déjà  jeté  sur  Martine,  l'enlace, 
la  mange  de  caresses,  criant  : 

—  Mimine  !  Mimine  qui  est  là  ! 

—  Voyons,  Pierrot,  dit  Martine...  Pierrot,  mon  chéri,  je  t'en 
prie.  Sois  raisonnable!  Dis  bonjour  à  Madame  la  princesse... 

En  entendant  ce  titre  de  princesse,  l'enfant  s'arrête,  debout 
sur  le  marchepied  du  landaulet;  il  considère  de  ses  yeux  intel- 
ligens  cette  dame  dont  il  a  entendu  souvent  parler  par  sa  mère, 
par  la  vieille  à  serre-tête,  qui  maintenant  confuse,  ayant  à  la 
hâte  déposé  sa  cuiller  à  pot  et  mis  un  tablier  blanc,  s'avance 

ec  des  inclinations  de  buste,  des  grâces  grimaçantes  de  son 

>age. 

—  Bonjour,  Madame  princesse,  dit  Pierre  sérieusement. 

—  Bonjour,  mon  mignon,  réplique  Ariette  déridée. 


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40  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  elle  dit  à  Martine  : 

—  Allons,  descendons,  voulez-vous?  Je  suis  un  peu  lasse. 

Martine  saute  à  terre  la  première,  puis  aide  la  princesse  à 
descendre...  Et,  sa  bouderie  dissipée  par  la  nouveauté  de  ce 
qu'elle  voit,  par  Tamusement  de  cette  sorte  d'escapade,  par  le. 
contentement  de  faire  quelque  chose  par  elle-même,  quelque 
chose  qui  n'a  pas  été  préparé  par  Made  et  sa  bande,  Ârlette 
pénètre  dans  la  cour,  où  l'orme,  de  ses  branches  lourdes  comme 
des  troncs  d'arbre  et  chargées  encore  de  feuillage,  fait  déjà  le 
crépuscule. 

Cette  fin  d'après-midi  devait  demeurer  à  jamais  dans  le  sou- 
venir de  la  princesse,  comme  une  de  ces  dates  singulières  vers 
lesquelles  la  mémoire,  plus  tard,  se  retourne,  comme  vers  une 
Jérusalem  lointaine,  avec  la  surprise  d'avoir  trouvé  alors,  pour 
quelques  heures,  dans  sa  propre  personnalité,  la  faculté  de  tout 
comprendre  et  de  tout  ressentir.  Qui  fait  ces  heures-là? Est-ce  le 
hasard  du  lieu,  des  circonstances?...  Le  lieu,  cette  fois,  n'awt 
rien  de  bien  rare.  Dans  cette  maison  de  paysan,  il  y  avait  tout 
juste  deux  pièces  et  un  débarras.  L'une  des  pièces  servait  de 
cuisine  et  de  salle  à  manger;  l'autre  contenait  deux  lits,  celui 
de  la. vieille  et  celui  du  petit  Pierre.  En  introduisant  Ariette 
dans  cette  pièce  à  deux  lits,  aux  murs  ornés  de  lithographies 
pieuses,  la  vieille  se  confondait  en  excuses  :  «  Ici  il  n'y  a  pas 
de  salon...  Ici  ce  n'est  pas  beau,  bien  sûr,  conune  chez  Madame 
la  princesse...  Ici  nous  sommes  conune  des  paysans...  »  Elle  fati- 
guait tellement  Ariette  de  ses  excuses,  que  Martine  la  renvoya 
au  plus  vite  dfuis  la  cuisine,  avec  Tordre  de  préparer  du  thé. 

Ariette,  Tenfant  et  Martine  demeurèrent  dans  la  chambre 
où  deux  fenêtres,  percées  à  peine  au-dessus  du  sol,  comme  dans 
toutes  les  anciennes  demeures  rurales,  donnaient  une  lumière 
afifaiblie.  Pierre  caressait  doucement  sa  mère,  frottant  contre  sa 
bouche  le  bras  et  la  main  de  la  jeune  femme.  Ariette  le  regar- 
dait; et  toute  sa  tristesse,  toute  sa  mauvaise  humeur  cédaient 
devant  cette. inévitable  puissance  séductrice  de  lenfant.  Pierre 
était  grand  pour  ses  six  ans,  extrêmement  mince  et  souple;  il 
avait  la  jolie  taille  de  Martine  et  la  même  finesse  des  pieds  etd  s 
mains;  il  avait  les  mêmes  yeux.  Mais  tandis  que  les  traits  irr,  - 
guliers  et  le  teint  brouillé  de  la  mère  composaient  seulement  i 
celle-ci  \me  -  laideur  agréable  et  une  physionomie  intéressant , 


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J 


LA   PRINCESSE   d'eRHINGE.  41 

Fenfant  avait  le  plus  joli  teint,  un  peu  bis,  les  traits  les  mieux 
dessinés  qui  se  pussent  ^voir.  Ses  cheveux  étaient  d'un  châtain 
presque  blond;  ils  se  tenaient  droits,  naturellement  ondulés.  Il 
était  vêtu  avec  soin,  presque  avec  recherche,  d'un  complet  de 
serge  noire  ù  pointillé  blanc,  blouse  et  culotte,  grand  col  marin 
parfaitement  net  ;  il  avait  cet  air  anglais  qu'on  s'amuse  à  donner 
aux  petits  Parisiens,  et  que  l'âge,  accusant  les  différences  de  race, 
leur ô te  avant  la  vingtième  année. 

Martine,  son  bras  passé  autour  du  cou  de  Pierre,  le  regar- 
dait, Tinterrogeait.  L'enfant  répondait  sans  embarras,  contant 
les  meuus  incidens  de  sa  vie  d'écolier;  car  il  allait  en  classe  à 
un  kilomètre  de  là,  dans  un  groupe  scolaire.  Ârlette,  silencieuse, 
attentive,  observait  une  Martine  nouvelle,  non  plus  la  docile 
chambrière  accoutumée,  mais  une  Martine  affranchie,  respon- 
sable, affirmant  sans  embarras  sa  personnalité.  En  revanche. 
Ariette  éprouvait  un  peu  de  gêne,  non  pas  la  gêne  de  pénétrer 
chez  des  gens  d'un  rang  social  inférieur,  mais  la  gêne  d'entrer 
dans  ce  milieu  sain,  de  s'asseoir  entre  ce  pur  petit  garçon  et 
cette  mère  honnête,  elle  qui  se  jugeait  chargée  de  tant  de  t^rcs 
morales  connues  de  Martine.  En  regardant  l'enfant  et  sa  mère, 
en  entendant  cette  vieille  à  serre-tête  qui  remuait  des  tasses  dans 
la  pièce  voisine  avec  une  précipitation  maladroite,  elle  n  avait 
qu'une  seule  pensée  : 

«  Et  moi?...  Et  moi?...  » 

Sa  propre  vie  lui  apparaissait  comme  quelque  chose  de  pé- 
nible, quelque  chose  â  cacher  :  elle  n  eût  vraiment  pas  voulu 
que  Martine  en  sût  les  secrets  comme  elle  les  savait,  hélas! 
Quelle  vie!  Et  mêlée  à  quelles  autres  vies!  Christian,  Made- 
leine, M"'  d'Ars,  ApistrolîAh!  les  néfastes  marionnettes.  Leur 
vilenie  foncière  la  choquait.  Elle  s'efforça  de  n'y  plus  penser. 
Elle  attira  l'enfant. 

—  Qu'il  est  charmant!  dit-elle  à  Martine. 

—  Ma  princesse  trouve? 

Joyeuse,  embellie  par  sa  joie,   Martine  se  levait,   menait 

Pierre  à  la  princesse,  le  lui  confiait  pendant  qu'elle  allait  aider  la 

vieille  à  préparer  le  thé.  Ariette  demeura  seule  avec  l'enfant, 

fit  de  nouveau  elle  éprouva   ce  sentiment  étrange,  supporté, 

îtte  fois,  par  son  orgueil  :  qu'elle  n'était  pas  digne  de  jouer, 

Lême  par  intérim,  ce  rôle  maternel,  que  Martine  lui  faisait  une 

«rie  de  grâce  en  lui  confiant  son  fils. 


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42  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pierre,  regardant  Ariette,  dit  : 

—  Madame? 

—  Mon  mignon? 

—  C'est  vous  qui  êtes  la  maîtresse  de  maman,  n'est-ce  pas. 
Madame? 

Ariette  rougit,  heureuse  d'être  seule  à  entendre  cette  ques- 
tion, et  répondit  : 

—  Ta  maman  travaille  chez  moi,  oui,  mon  chéri. 

Et  toute  gênée  devant  les  claires  prunelles  qui  Tobservaient, 
elle  corrigea  de  son  mieux,  diminuant  les  distances  : 

—  J'aime  beaucoup  ta  maman. 

—  Alors,  dit  l'enfant,  il  faut  la  laisser  souvent  venir  ici... 
Vous  pouvez  venir  avec  elle,  si  vous  voulez,  ajouta-t-il  avec  le 
sérieux  d'un  chef  qui  accorde  une  faveur. 

—  C'est  cela,  nous  viendrons  souvent,  toutes  les  deux. 

Elle  regardait  avec  envie  et  amour  ce  joli  visage  tendu  vers 
elle,  ces  yeux  nets  et  parlans,  ce  teint  et  cette  bouche  qui  impo- 
saient rimage  des  fleurs,  des  fleurs  à  pulpe  abondante  comme 
les  magnolias  et  les  lis.  «  Heureuse  Martine,  songeait-elle,  elle 
possède  tout  cela...  Et  tout  cela  Taime.  Moi,  personne  ne 
m'aime I...  » 

Elle  plongea  sa  bouche  dans  les  fins  cheveux  ondes,  qui  sen- 
taient le  nid. 

—  Il  faudra  m'aimer  un  peu,  moi  aussi,  dit-elle  à  l'enfant, 
presque  humblement. 

—  Je  crois  que  je  vous  aimerai  un  jour,  dit  Pierre.  Vous  êtes 
très  jolie.  Mais  vous  avez  l'air  triste.  Mimine  n'a  pas  lair  triste. 

La  rentrée  de  Martine,  avec  la  vieille  qui  portait  le  plateau 
et  les  tasses,  délivra  la  princesse  de  l'embarras  de  répondre.  Ou 
prit  le  thé.  Pierre  aidait  Martine  qui  servait,  sans  obséquiosité^ 
comme  une  maîtresse  de  maison.  Les  deux  jeunes  femmes,  dans 
ce  milieu  où  les  conditions  de  serve  à  maltresse  étaient  suspen- 
dues, causaient  plus  familièrement.  L'enfant,  allant  de  l'une  & 
l'autre,  les  rapprochait  encore.  Un  instant  Ariette  songea  :  «  Si 
ma  mère  me  voyait!  »  mais  elle  n'y  songea  qu'avec  ironie,  avec 
un  dédain  sincère  pour  le  puéril  aristocratisme  de  M"**  de 
Gudère...  Pierre,  maintenant  familiarisé  tout  à  fait  avec  la  prin- 
cesse, lui  détaillait  tous  les  objets  de  la  maison,  tous  ses  jouets, 
tous  ses  livres.  Et  à  chaque  exhibition  il  associait  sa  mère,  qui 
lui  disait  eu  le  caressant . 


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LA   PRINCESSE  D  ERMINGE. 


43 


—  Mon  chéri,  laisse  un  peu  de  repos  à|M"*  la  princesse.  Tu  la 
fatigues. 

—  N'est-ce  pas,  Madame  princesse,  questionnait  Tenfant,  que 
vous  n'êtes  pas  fatiguée? 

—  Mais  pas  du  tout,  mon  mignon  1 

—  Alors,  venez  voir  le  vieil  orme. 

On  dut,  pour  lui  complaire,  aller  rendre  visite  à  l'orme  véné- 
rable. 11  semblait  un  dieu  rustique  gigantesque,  gardien  de  la 
maison,  du  foyer.  La  bonne  femme  à  serre-tête,  qui  rôdait  à. 
Tentour  d'un  poulailler  installé  dans  l'angle  de  la  cour,  vint, 
sans  qu'on  l'en  priât,  conter  en  détail  que  cette  antique  maison 
était  la  demeure  paternelle  du  propriétaire  de  la  ferme  modèle 
Toisine,  qui  ne  la  démolissait  pas  par  respect  pour  le  berceau 
de  sa  famille.  Elle  nomma  ce  personnage  :  «  M.  Dufour,  » 
et  ajouta  : 

—  Madame  la  princesse  connaît,  sans  doute? 

—  Vous  n'avez  pas  un  arbre  comme  cela  chez  vous,  Madame 
princesse?  demanda  Pierre. 

Ariette  avoua  en  riant  que  non. 

—  Moi,  dit  Pierre,  je  ne  voudrais  pas  habiter  une  maison  où 
il  n'y  aurait  pas  d'arbres  autour. 

On  l'écoutait;  il  parlait  avec  une  gentille  assurance,  mais 
sans  dire  de  niaiseries  comme  la  plupeut  des  gamins  de  son  âge, 
La  beauté,  l'élégance  d'Ariette  l'intéressaient;  peu  à  peu,  toute 
glace  rompue,  il  s'accoutuma  à  jouer  avec  elle,  capta  vite  la 
tendresse  émue  de  la  malheureuse,  délicieusement  troublée  quand 
les  mains  fines  de  l'enfant  caressaient  ses  mains,  quand  sa  bouche 
si  fraîche  efileurait  ses  joues. 

La  cloche  de  la  ferme  modèle  se  mit  à  tinter  longuement  : 

—  Six  heures!  dit  Pierre.  Madame  princesse,  c'est  la  fin  du 
travail  dans  la  ferme  modèle,  et  la  cloche  du  souper...  Nous, 
ajouta-t-il  après  un  silence,  en  jouant  avec  la  longue  chaîne  à 
breloques  qui  pendait  sur  le  seiji  d'Ariette,  nous  ne  soupons  qu'à 
sept  heures. 

La  princesse  murmura  : 

—  U  va  falloir  regagner  Paris. 

—  Dois-je  dire  au  watlman  de  se  préparer?  demanda  Mar- 
e. 

Ariette  fit  signe  que  ouï.  Oh!  ce  Paris,  où  elle  allait  ren- 
er,  où  il  lui  semblait  que  ses  ati-occs  terreurs  allaient  la  res- 


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44 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


saisir!  Gomme  elle  exécrait  la  nécessité  d'y  revenir!  Désormais 
silencieuse,  elle  s'écarta,  laissa  Martine  faire  ses  adieux  au  petit 
Pierre  qui  devint  triste,  les  larmes  proches  des  yeux.  A  l'instant 
dû  elles  montaient  en  voiture,  il  vint  lui  tendre  son  front. 

—  Adieu,  Madame  princesse! 

Elle  l'embrassa  légèrement,  refusant  de  s'attendrir. 

—  Adieu,  mon  mignon  ! 
Et  l'on  partit. 

La  nuit  était  venue,  une  nuit  de  lune  calme,  pommelée  de 
nuages  blancs  et  pacifiques,  pareils  à  de  grosses  boules  d'ouate 
flottante.  Glissant  à  demi-vitesse,  presque  sans  bruit,  la  voiture 
électrique  descendait  les  pentes  de  Ville-d'Avray,  vers  Paris, 
entre  les  bois  et  les  champs.  Comme  la  température  était  tiède 
encore,  on  avait  laissé  abattue  la  capote  d'arrière  ;  les  deux  jeunes 
femmes  renversées  sur  les  coussins  du  dossier,  bien  enveloppées 
de  manteaux  et  de  plaids,  regardaient  sans  parler  le  voile  d'un 
bleu  argenté,  brodé  de  flocons  blancs,  que  le  ciel  nocturne  dra- 
pait au-dessus  de  leurs  têtes.  La  mélancolie  d'Ariette  s'appro- 
fondissait. 

Elle  murmura: 

—  Martine  ! 

—  Ma  princesse? 

-r-  J  ai  été  heureuse,  cette  après-midi.  Votre  petit  Pierre  est 
charmant.  Ah!  vous  aviez  raison.  Avec  un  tel  consolateur,  on 
peut  tout  pardonner  à  la  destinée. 

—  Oui,  dit  Martine.  Ma  princesse  verra,  bientôt,  comme  c'est 
doux!  Avant  même  de  naître,  ces  petits  nous  prennent  toutes... 
Ef,  dès  qu'ils  sont  nés,  notre  vie  change  tellement!...  Tellement 
que  la  plus  misérable  femme  du  peuple  avoue  qu'elle  a  vraiment 
du  bonheur.  S'oublier  tout  à  fait,  ne  plus  exister  que  pour  eux, 
quelle  joie!  Si  vous  saviez!  Tout  poupons,  peut-être  encore 
sont-ils  plus  délicieux,  plus  attrayans...  quand  leur  bouche  ne 
sait  pas  prononcer  les  mots  et  qu'ils  apprennent  leurs  gestes  de 
nous,  comme  de  petits  singes...  Non,  ma  princesse  n'imagine 
pas  à  quel  point  ils  s'emparent  de  nous  :  on  finit  par  ne  plus 
penser  à  autre  chose  qu'à  eux.  Et  n'est-ce  pas  le  bonheur,  au 
fond,  de  s'oublier,  de  vivre  pour  un  autre  que  soi?  Dès  qu'on 
ne  rapporte  plus  tout  à  soi,  on  juge  plus  sainement,  plus  tran- 
quillement sa  propre  vie,  on  s'irrite  moins  des  misères  quoti- 


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LA   PRINCESSE   D  ERMINGE. 


45 


diemes...  C'est  comme  si  elles  heurtaient  quelque  chose  d'in- 
sensible. 

La  voiture  roulait,  maintenant,  par  le  Bois  de  Boulogne^, 
croisant  de  rares  automobiles  et  quelques  fiacres.  Le  ciel  se  cou- 
Trait  lentement  :  on  eût  dit  qu'une  invisible  main  cardait  là-haut 
Tonate  des  nuages,  Téparpillait  en  blanc  duvet,  de  l'horizon  vers 
le  zénith. 

—  Hélas!  murmura  la  princesse...  J'accepte  d'être  mère...  et 
avec  joie.  Mais  cela  ne  dépend  pas  de  moi.  Le  prince  ne  m  et^ 
laissera  pas  libre.  Oh  1  Martine...  j'ai  peur  1 

D'un  geste  d'enfant  elle  se  réfugia  contre  Martine,  épouvantée 
de  nouveau  par  Tidée  de  la  mort.  Martine  cherchait  une  conso- 
lation, un  espoir  à  donner,  et  n'en  trouvait  pas.  Vraiment  le  cas 
était  inextricable. 

Elle  suggéra  : 

^  Le  mieux  serait  peut-être  que  ma  princesse  quittât  la' 
maison,  rejoignit  sa  mère,  par  exempte.  Une  mère  est  indul- 
gente. 

Ariette  secoua  la  tête: 

—Ma  mère  n'est  pas  une  mère  comme  les  autres.  Elle  ne  voudra 
pas  de  moi  dans  cet  état...  elle  s'alliera  pluMt  au  prince  pour 
me  ramener  chez  moi.  Le  prince  a  le  droit  de  me  contraindre  ft 
Tivre  auprès  de  lui.  Ou  bien,  à  eux  deux,  ils  inventeront  quelque 
Horrible  chose,  pour  étouffer  le  scandale.  Ils  m'enfermeront  dans 
uie  maison  de  santé.  J'ai  peur,  Martine. 

—  La  princesse,  dit  Martine,  devrait  consulter  M.  de  Pé 
faut. 

—  Jérôme?  fit  Ariette  relevant  la  tête.  Pourquoi? 

—  M.  de  Péfaut  est  bon,  il  est  sûr,  il  est  très  dévoué  à  la 
princesse.  Moi,  je  ne  suis  qu'une  servante,  je  n'ai  pas  d'idées  ni 
de  moyens...  M.  de  Péfaut  est  un  homme  très  intelligent  qui  vit 
dans  le  monde,  qui  connaît  le  droit,  qui  a  de  l'autorité  pour  dér 
fendre  ceux  qu'il  aime. 

—  Oui,  murmura  Ariette...  Jérôme  trouvera  peut-être... 

Que  trouverait-il?  Y  avait -il  quelque  chose  à  trouver,  seule- 
ment?... N'importe  !  A  certaines  heures  désespérées,  tout  ce  qui 
donne  l'illusion  d'agir  semble  mieux  supportable  que  d'attendre 
vénemens  sans  rien  faire. 

—  Martine,  fit  Ariette...  Allons-y  tout  de  suite  1 
-Chez  M.  de  Péfaut?  A  cette  heure-ci? 


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46  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Il  n*est  pas  huit  heures.  Nous  le  trouverons  chez  lui,  cer- 
tainement. 

—  Ma  princesse  a  raison.  Allons-y  tout  de  suite.  Ma  prin- 
cesse passera  une  meilleure  nuit  après. 

On  approchait  de  la  porte  du  Bois.  Martine  se  pencha  et 
donna  l'adresse  au  wattman. 

—  Si  vous  m'accompagniez  près  de  Jérôme,  dit  Ariette, 
j'aurais  plus  de  courage. 

—  Ma  princesse  n'a  pas  besoin  d'avoir  du  courage  !  M.  de 
Péfaut  sera  trop  heureux  de  la  voir,  de  Taider.  Il  a  beaucoup 
d'amitié  pour  ma  princesse,  M.  de  Péfaut.  C'est  chose  facile 
que  de  s'en  apercevoir. 

<c  Vrai?  pensa  Ariette...  Jérôme  aurait  un  peu  de  penchant 
pour  moi?...  » 

Elle  l'avait  toujours  considéré  comme  un  contemporain  de 
ses  parens  :  l'idée  ne  lui  serait  jamais  venue  qu'il  pût  voir  en  elle 
autre  chose  qu'une  petite  camarade  frivole  et  divertissante. 

Les  deux  femmes  se  turent.  I^e  tandaulet  continua  de 
descendre  l'avenue  du  Bois,  presque  déserte,  puis  les  Champs- 
Elysées,  vers  les  Invalides.  La  charge  électrique  des  accumu- 
lateurs s'épuisait  «t  les  roues  tournaient  doucement,  silen- 
oîeusement. 

Marcel  Prévost. 
{La  troisième  partie  au  prochain  miméro.) 


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L'ALLEMAGNE  CATHOLIQUE 

ENTRE  1800  ET  1848 


LES    PUBLIGISTES   CATHOLIQUES   BT 
LA   SAINTE-ALLIANCE 


C'est  une  opinion  commune  qu'entre  4815  et  4830,  deux 
forces  et  deux  idées  se  disputèrent  l'Europe  :  d'une  part,  les 
foi»  et  rÉglise,  d'autre  part  les  peuples  et  la  Révolution.  La 
résilié  fut  plus  complexe,  les  couleurs  des  drapeaux  furent  plus 
nuancées.  Ni  le  catholicisme,  à  cette  date,  ne  s'enrôla  servile-^ 
nient  dans  le  bataillon  des  rois,  ni  les  rois  ne  se  groupèrent 
50113  la  bannière  catholique;  et  c'est  en  s'appuyant  sur  des  théo- 
ries  préconçues  plutôt  que  sur  les  faits,  que  l'on  établit  entre  la 
Sainte-Alliance  et  TÉglise  une  étroite  solidarité.  La  Sainte- 
Alliance,  par  là  même  qu'elle  ignorait  ou  qu'elle  estompait  les 
(iiTerses  nuances  séparant  entre  elles  les  confessions  chrétiennes, 
nlifiait  en  fait,  toute  sainte  qu'elle  fût,  cette  laïcisation  des 
maximefi  diplomatiques,  contre  laquelle  Rome  avait  protesté  au 
mument  lies  traités  de  Westphalie;  et  parce  que  sainte,  sans 
(loute^  elle  ne  redoutait  pas  de  sanctifier,  au  regard  de  l'ini  • 
tnoable  unité  catholique,  des  façons  diverses  d'être  chrétien  :  la 
t'    1  du  Tsar,  la  façon  du  roi  de  Prusse.  Championne  théori(|uo 

Voyez  U  Revu»  des  iS  juillet  1903,  15  janvier  1904. 


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48 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


d*un  christianisme  dans  lequel  elle  englobait  TÉglise,  mais  en 
marquant  à  TÉglise  ses  cantoxmemens,  c'est  au  Pape  e&  tant  que 
souverain,  et  non  point  en  tant  que  vicaire  du  Christ,  que  la 
Sainte- Alliance  s'intéressait;  elle  étendait  au  trône  de  Rome 
beaucoup  plus  qu'à  la  chaire  de  Saint-Pierre  sa  sollicitude  com- 
mune pour  toutes  les  souverainetés.  [Mais  s'autoriseï  de  ce  fait 
jpour  considérer  la  Sainte-Alliance  comme  l'expression  d'une 
politique  catholique,  c'est  oublier  que,  môme  en  Autriche  et 
môme  en  Allemagne,  en  dépit  du  prestige  de  Metteruich  et  des 
dispositions  bienveillantes  qu'il  témoignait  au  Saint-Siège,  les 
principes  des  rois  alliés  provoquèrent  soit  l'hostilité  ouverte, 
soit  les  réseires  les  plus  expresses  des  représentans  de  la  pensée 
religieuse. 

Étudier  l'attitude  de  ces  publicistes  dans  le  domaine  de  la 
philosophie  politique  et  sociale  ;  montrer  en  cette  attitude  le 
résultat  d'une  doctrine  qui  n'était  point  celle  de  la  Sainte- 
Alliance  et  qui  leur  donnait,  tout  ensemble,  l'apparence  d'être 
des  attardés  et  le  mérite  d'ôtre  des  précurseurs;  regarder  com- 
ment les  romantiques  de  la  veille  s'arrachèrent  aux  régions  né- 
buleuses dans  lesquelles  leur  fantaisie  se  mettait  en  quête  d'une 
croyance  et  se  plaisait  à  la  sentir  impalpable,  à  la  frôler  plutôt 
qu'à  l'étreindre  ;  assister  à  leur  corps  à  corps  avec  toutes  les 
conséquences  terrestres  du  Credo  définitivement  assimilé  par 
leurs  consciences,  du  vieux  Credo  nouveau  pour  eux  ;  et  voir 
ainsi,  par-dessus  la  mêlée  des  ultras  et  des  libéraux,  la  pensée 
catholique  allemande  sortir,  par  un  soudain  détour,  de  cette 
impasse  dans  laquelle  les  polices  de  la  Sain  te- Alliance  croyaient 
pouvoir  emprisonner  l'histoire  :  tel  est  l'objet  des  pages  qui 
suivent. 

Joseph  Goerres  avant  tout,  puis,  à  côté  de  lui,  Schlegel, 
Haller,  Adam  MûUer,  représenteront,  à  des  degrés  différons, 
et  chacun  avec  sa  nature,  cette  originale  contenance  qu'affectait 
la  pensée  catholique.  Examinant  d'abord  par  quelles  évolutions 
successives  Goerres  arriva  du  pur  jacobinisme  au  pur  catholi- 
cisme, nous  retrouverons  en  lui,  à  toute  époque,  comme  source 
de  ses  actions  et  même  de  ses  opinions,  la  haine  contre  l'abso- 
lutisme; et  c'est  précisément  ce  sentiment  qui,  l'ayant  fait  tour 
à  tour  s'insui^er  contre  le  Directoire,  contre  Napoléon,  coni  'c 
la  Sainte-Alliance,  le  fera  se  prosterner  devant  l'Église  romaii  ^, 
organe  du  seul  absolutisme  qu'il  accepte,  celui  de  Dieu.  Schleg  1, 


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L'ALLEMAGNE  CATHOLIQUE.  49 

Bftller,  MûUer,  nous  familiariseront  à  leur  tour  avec  un  catho- 
licisme qui  ne  reconnaît,  sur  terre,  aucune  prérogative  qui  n'ait 
des  devoirs  pour  rançon,  aucune  jouissance  à  laquelle  ne  soit 
attachée,  comme  une  sorte  de  servitude  voulue  par  Dieu,  l'idée 
d'un  service  social,  aucune  propriété  qui  n'ait  ses  limites  dans 
les  raisons  mêmes  qui  la  fondent,  aucune  souveraineté,  enfin, 
qui  ait  le  droit  de  se  considérer  comme  une  fin  en  soi. 

I 

n  y  avait  au  collège  ecclésiastique  de  Coblentz,  aux  environs 
de  1789,  un  écolier  d'humeur  batailleuse,  qui  s'appelait  Joseph 
Goerres  :  les  explosions  de  sa  turbulence,  qui  devaient  bientôt 
seeouer  en  leur  sommeil  les  hommes  d'État  de  la  vieille  Europe^ 
inquiétaient  gravement,  dans  les  sacristies  du  collège,  l'étiquette 
compassée  des  maîtres  de  cérémonies.  On  dut,  à  cause  de  ce 
gamin,  décider  un  changement  dans  les  processions.  C'était 
Tusage,  là-bas,  de  faire  promener  des  légions  d'anges,  beaux 
enfans  d'une  tenue  correcte,  qui  ne  chiffonnaient  point  leurs  aile- 
rons d'or  et  portaient  avec  délicatesse  de  flamboyantes  épées.  Le 
petit  Goerres,  un  jour,  prit  son  rôle  au  sérieux  :  en  plein  cor- 
t^e,  il  se  mit  à  dégainer  contre  un  inoffensif  camarade,  qui 
personnifiait  Lucifer.  Il  fallut,  —  une  fois  n'est  pas  coutume,  — 
que  les  autorités  du  défilé  défendissent  Satan  contre  saintMichel, 
et  désormais,  dans  ces  pompes  angéliques,  bons  et  mauvais  es- 
prits furent  désarmés. 

L'étrange  enfant  voulut  de  bonne  heure  se  faire  imprimer': 
il  compila  des  livres  de  voyages,  pour  écrire  un  manuel  de  géo- 
graphie, et  s'en  fut  naïvement  chez  un  éditeur,  avec  son  manu- 
scrit et  sa  tirelire.  Mais  la  tirelire  était  trop  légère  et  les  dépenses 
d'impression  trop  lourdes  :  la  notoriété  géographique  de  l'au- 
teur ne  dépassa  pas  la  maison  paternelle.  Ce  fut  vraiment  grand 
dommage  :  à  la  veille  des  événemens  qui  allaient  culbuter  là 
bfctisse  politique,  ce  manuscrit  refusé  fut  peut-être  le  dernier 
état  de  lieux;  il  serait  piquant  de  le  retrouver  au  jourd'hui,  même 
tracé  d'une  plume  inexperte,  sigaé  de  l'homme  qui,  durant  un 
demi-siècle,  devait,  par  le  retentissement   de  ses  impétueuses 

brochures,  scander  les  écroulemens  successifs  de  l'Europe. 
Cette  indifférence  des  imprimeurs  ne  dura  point  :  Goerres  sor- 

aità  peine  de  l'adolescence,  que  déjà,  d'un  bout  à  l'autre  de  la 

TOHI  XXTII.  —  i004.  4 


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50 


RKVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Rue  des  Prêtres,  —  ainsi  s'appelait  alors  le  cours  moyen  du 
Rhin,  —  son  nom  faisait  du  bruit  et  sa  plume  de  la  besogne. 
Dans  le  petit  écrit  qu'il  intitulait  :  La  paix  universelle^  un  idéal^ 
il  s'érigeait  en  citoyen  du  monde,  dont  le  devoir  est  de  soutenir  - 
un  gouvernement  k  tendances  rationnelles  [die  nach  Aufklàrung 
slrebt)  ;  et,  confiant  dans  refficacité  de  la  raison,  il  s'abandonnait 
à  de  sereines  utopies.  Mais  la  vie  réelle  le  bousculait  ;  il  s'y  je-» 
tait  à  corps  perdu,  en  publiant  un  périodique  qu'il  appelait  la 
Feuille  rouge;  il  y  jurait  guerre  éternelle  à  tous  les  despotes, 
tendait  la  main  à  l'homme  vertueux,  ouvrait  une  tribune  pour 
les  réclamations  des  peuples.  L'  «  idéal  d'une  humanité  enno- 
blie »  était  «  son  étoile  fixe;  »  or  cet  idéal  était  représenté  par 
la  France  ;  l'intérêt  de  la  France  était  l'intérêt  de  tous  les 
peuples;  chaque  peuple,  abstraction  faite  de  son  avantage  parti- 
culier, devait  donc,  pour  le  bien  même  de  la  famille  humaine, 
poursuivre  Tavantage  de  la  France. 

La  Révolution,  dans  les  pays  rhénans  comme  ailleurs,  pro- 
mettait l'émancipation  de  l'homme  :  elle  avait  des  soldats  pour 
courber  les  souverains  devant  cet  idéal,  et  faisait  émigrer  des 
fonctionnaires  pour  le  mieux  imposer  aux  nations  ;  les  soldats 
étaient  parfois  gênans,  les  fonctionnaires  importuns;  mais^ 
quelque  temps  durant,  le  prestige  du  nouveau  message  rendit 
nos  voisins  indulgens;  quelque  temps  durant,  l'humanité  noua 
fut  reconnaissante.  Goerres,  dès  l'ftge  de  dix-huit  ans,  se  fit  en 
terre  rhénane  le  héraut  de  cette  gratitude.  Les  clubs  lui  procu- 
raient une  chaire  :  il  en  profita.  Il  prêchait,  avec  une  candidei 
audace  et  comme  des  révélations,  les  illusions  du  xvm«  siècle. 
Une  brèche  s'était  faite  dans  l'histoire  du  monde  :  hier,  c'était 
Tabomination,  c  était  la  complicité  entre  «  les  prêtres  du  trône 
et  ceux  de  l'autel  ;  »  c'était  le  règne  de  «  ces  animaux  bien  ta- 
chetés, mais  sauvages  et  affamés  de  sang,  »  qu'on  nommait  les 
princes  ;  c'était  la  corruption  des  mœurs  ;  demain  ce  serait  la 
Liberté,  avec  la  Vertu  comme  satellite.  On  dressait  et  l'on  atti- 
fait, à  la  mode  parisienne,  des  arbres  de  la  Liberté;  à  Goblentz 
comme  à  Paris,  la  Raison  s'incarnait  en  une  femme,  que  l'adu- 
lation des  esprits  libres  faisait  déesse  ;  on  improvisait  des  boule^ 
versemens  fiscaux,  qui  devaient  faire  table  rase  du  passé;  on 
adoptait  la  fête  française  du  22  septembre  ;  la  mort  de  Hoche 
devenait  un  deuil  rhc'nan  ;  et  Goerres  apportait  derrière  la  dé- 
pouille du  général  les  regrets  des  patriotes  de  Goblentz.  La  scène 


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l'allemagne  catholique.  31 

européenne  lui  faisait  l'effet  d'un  champ  clos,  dans  lequel  la 
France  révolutionnaire  s'escrimait  contre  les  aristocraties  ;  son 
éloquence,  dans  ce  duel^  paradait  h  côté  de  la  France,  et  signa- 
lait à  l'Europe  atterrée  la  portée  de  nos  victoires. 

«  Pleurez,  despotes  ;  peuples,  réjouissez- vous  !  Le  volcan,  qui 
crachait  la  lave  sur  les  défenseurs  de  votre  liberté,  est  éteint.  » 
Cette  apostrophe,  lancée  par  Goerres  à  la  fin  de  1797,  annonçait 
que  Mayence  était  retombée  aux  mains  de  la  France.  Entre  le 
pays  des  despotes  et  la  terre  de  la  Liberté,  le  pont  était  coupé  : 
Goerres  exultait;  il  lui  semblait  que  le  Rhin  séparât  deux  mondes. 
Mayence  française,  c'était  aussi,  pour  lui,  la  fin  du  Saint-Empire  : 
il  dressait  l'acte  de  décès  de  l'auguste  défunt. 

Le  30  décembre  1797,  à  trois  heures  de  relevée,  est  mort  à  Ratisbonne,  à 
Fâge  de  955  ans,  5  mois  et  28  jours,  doacement  et  pieusement,  après  épui- 
sement complet  et  apoplexie,  en  pleine  conscience  de  lui-même,  et  muni 
de  toQâ  les  saints  sacremens,  le  Saint-Empire  romain,  de  douloureuse 
mémoire. 

Et  il  racontait  sa  naissance  à  Verdun,  «  certain  jour  où  bril- 
lait au  zénith  une  comète  à  queue,  grosse  de  malheurs,  m  et  son 
éducation  par  des  camériers  qui  s^appelaient  les  papes  ;  puis 
c<»nment,  canonisé  dès  sa  jeunesse,  il  était,  à  Tépoque  des  croi- 
sades, devenu  fou;  et  comment,  rétabli  par  un  austère  régime, 
il  avait,  au  moment  de  la  guerre  de  Trente  ans,  souffert  de  vio- 
lentes hémorragies.  L'historique  se  poursuivait,  déroulant 
comme  une  sorte  de  tragi-comédie  tout  le  passé  du  vieil  Empire, 
et  charriant  en  un  torrent,  avec  ce  cadavre  solennel,  tout  un 
amas  de  métaphores  insultantes,  de  plaisanteries  empanachées, 
dmvectives  goguenardes.  Puis  soudain,  faisant  trêve  aux  bouf- 
fonneries, Goerres  ouvrait  le  pli  qui  renfermait  les  dernières 
volontés;  il  y  lisait  le  nom  d'un  exécuteur  testamentaire,  le 
général  Bonaparte.  C'est  vingt-deux  mois  avant  Brumaire  et 
sept  ans  avant  Àusterlitz,  qu'il  jetait  sur  le  papier  cette  prophé- 
ti([tte  ironie.  Dieu  la  prit  au  mot  ;  et  sur  l'ordre  de  l'exécuteur 
testamentaire  que  ce  jeune  homme  avait  désigné,  les  chancel- 
leries du  monde,  en  1806,  enregistreront,  en  leur  style  à  elles, 
l'acte  de  décès  rédigé  en  1797  par  Goerres. 

Rome,  à  son  tour,  devenait  française;  et  Goerres  sonnait  le 

s  de  l'autre  grand  pouvoir  qui  s'était  partagé  et  disputé  avec 

DQtpire  l'hégémonie  de  la  chrétienté. 


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S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Rome  est  libre,  s'exclamait-il.  Jadis  la  puissance  temporelle  appelait  k 
son  aide  le  bras  spiritnel;  uq  signe  vers  le  ciel,  un  anathème,  et  tout  était 
dit.  Aujourd'hui  ce  bras  est  paralysé  ;  la  philosophie  a  remplacé  les  noirs 
maléfices  ;  et  c'est  la  publicité  qui  met  en  branle  l'empire  des  esprits.  La 
méchanceté»  lorsqu'elle  n'est  pas  justiciable  de  la  loi,  est  justiciable  du 
pilori.  Nous  voulons  enlever  à  la  prêtrise  son  masque»  mettre  partout  des 
idées  saines  en  circulation.  Nous  travaillons  au  bien  des  peuples,  nous  tra- 
vaillons même  pour  les  princes,  car  nous  leur  montrons  qu'on  peut  se  passer 
d'eux,  et  nous  enlevons  de  leurs  épaules  le  poids  du  gouvernement. 

Cependant  que  les  armées  démantelaient  l'Empire  et  dépos- 
sédaient l'Église,  les  diplomates,  à  Rastadt,  après  d'interminables 
causeries,  disloquaient  sentencieusement  le  corps  germanique  : 
les  principautés  ecclésiastiques  étaient,  une  à  une,  rayées  de  la 
carte;  les  seigneuries  féodales  s'effondraient,  et  Goerres,  sans 
pitié  ni  délai,  piétinait  ces  vaincus.  L'article  s'intitulait  :  «  Qu'y 
a-t-il  à  vendre?  »  Goerres  étalait  sur  son  écritoire  tous  les  ori- 
peaux et  toutes  les  bardes  dont  s'étaient  parées  ces  grandeurs 
déchues;  il  en  griffonnait  le  catalogue,  avec  d'enragés  sarcasmes. 
On  dirait  une  criée,  où  tous  les  objets  à  vendre  traînent  à  terre, 
souillés,  profanés;  et  le  gamin  de  Goblentz,  s'instituant  ainsi 
commissaire-priseur  pour  tout  le  bric-à-brac  du  vieux  monde, 
rappelle  ces  types  de  plébéiens,  à  la  carrure  puissante,  au  ricane- 
ment féroce  et  colossal,  qui  parfois,  dans  certaines  pièces  de 
Shakspeare,  encombrent  les  tréteaux. 

Une  cargaison  de  semences  d'arbres  de  la  Liberté,  dont  la  fleur  donne  les 
plus  beaux  bouquets  pour  les  sérénissimes  princes  et  princesses...  Cbez 
Guillaume  IV,  landgrave  de  Hesse,  constructeur  d^une  Bastille  nouvelle, 
douze  mille  pièces  de  bétail  humain,  parfaitement  dressé,  sachant  sabrer, 
tirer,  pointer,  aller  par  le  flanc  droit  et  par  le  flanc  gauche...  Deux  mitres 
d*évêques,  richement  garnies  de  clinquant,  un  peu  transpercées  par  la  sueur 
de  l'angoisse^  pouvant  servir  de  bonnets  rouges  pour  coiffer  des  arbres  de 
la  Liberté...  Plusieurs  habits  d'abbés  et  d'abbesses,  embaumés  du  parfum  de 
la  sainteté,  donc  excellens  pour  expulser  le  diable  et  exorciser  les  vaches 
ensorcelées,  assez  amples,  d'ailleurs,  pour  draper  une  barrique...  Un  chapeau 
ducal  en  peau  de  lièvre,  avec  une  pierre  précieuse  en  guise  de  boulon, 
pierre  extraite  par  un  alchimiste  des  larmes  de  dix  mille  veuves  et  orphe- 
lins... Un  morceau  de  sceptre  avec  un  demi-relief,  sur  lequel  Nabuchodo- 
nosor  changé  en  bœuf  mange  de  l'herbe. 

L*énumération  continuait,  longue  à  dessein,  lourde  à  plaisir, 
ne  faisant  grâce  d'aucune  tache,  d'aucune  tare,  d'aucun  détail 
sordide  ou  ridicule,  et  secouant  aux  yeux  du  monde,  en  les  met- 


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L'ALLEMAGNE   CATHOLIQUE.  53 

tant  à  Tencan,  toutes  les  défroques  d'une  Allemagne  décrépite. 
Les  décombres  du  Saint-Empire,  des  États  de  TÉglise,  de  la 
féodalité  allemande,  s'amoncelaient  les  uns  sur  les  autres;  tou- 
jours alerte,  toujours  en  belle  humeur,  interprète  docile  des 
gestes  de  la  France,  Fimagination  de  Goerres  se  prélassait  sur 
ces  monceaux  de  ruines,  jetant  à  tous  les  vents,  pour  qu'ils  la 
talayassent,  la  poussière  des  gloires  efifritées.  — 

II 

C'était  là,  pour  la  France  révolutionnaire,  une  illustre  et  pré- 
cieuse complicité;  mais  courte  en  fut  la  durée.  L'année  1799  y 
devait  mettre  un  terme.  En  vain  Goerres  se  concevait-il  et  s'ad- 
mirait-il comme  «  citoyen  du  monde  ;  »  il  était  Rhénan  et  se  sen- 
tait Rhénan.  Du  jour  où  ses  compatriotes  crurent  avoir  à  se 
plaindre  de  leurs  nouveaux  maîtres,  Goerres,  d'auxiliaire  était 
tout  proche  de  devenir  un  insurgé.  Il  serait  curieux,  et  triste 
tout  ensemble,  de  suivre  dans  les  provinces  rhénanes,  —  comme 
M.  de  Lanzac  de  Laborie  s'y  est  brillamment  appliqué  pour  la 
Belgique,  —  le  flux  et  l'irréparable  reflux  des  sympathies  popu- 
laires à  l'endroit  de  la  France  :  on  verrait  comment  les  procédés 
des  ((  proconsuls,  »  [leur  indiscrète  immixtion  dans  le  domaine 
des  consciences,  leur  ignorance  des  besoins  régionaux,  leur  irres- 
pect à  l'égard  de  l'opinion  locale,  leur  prurit  d'uniformiser,  de 
centraliser,  de  niveler,  soulevèrent  bientôt  d'acres  mécontente - 
mens.  Goerres,  aux  heures  de  désenchantement,  demeura  la  voix 
de  son  peuple,  comme  il  Tavait  été  aux  heures  d'enthousiasme. 
n  se  fit  l'organe  des  doléances  rhénanes,  d'abord  dans  une  péti- 
tion adressée  au  Directoire,  puis  dans  quelques  articles  qui  le 
firent  soupçonner  d*anarchie,  enfin  dans  deux  missions,  dont  l'une, 
auprès  d'un  général,  lui  rapporta  vingt  jours  de  prison,  et  dont 
l'autre,  auprès  du  Directoire,  acheva  de  le  brouiller  avec  la 
France.  Parti  pour  voir  les  Directeurs,  il  rencontrait  à  Paris 
Bonaparte,  dont  Brumaire  venait  de  sceller  la  gloire.  Il  eut  au- 
dience, ne  reçut  qu'une  bonne  parole,  mais  point  de  promesses, 
écrivit  à  sa  fiancée  que  la  ville  de  Paris  n'était  qu'une  fille  pu- 
b'*Tne,  et  s'en  retourna  vers  Goblentz,  la  haine  au  cœur  contre  la 
1  nce.  Il  avait  vingt-quatre  ans,  et  brûlait  avec  intrépidité  ce 
i  iraient  adoré  ses  vingt  ans;  il  se  croyait  revenu  de  ses  partis 
]    I  de  jeunesse,  mais  en  fait  sa  jeunesse  émigrait  au  service  d'un 


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Si  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

autre  parti  pris,  qui  s'enracinera  tellement  en  son  âme  que, 
lorsque  plus  tard  des  recherches  de  bibliothèque  le  ramèneront 
à  Paris,  il  souffrira  de  cette  nécessité  comme  d'un  fléau. 

«  Il  est  certain,  sans  démenti  possible,  écrivait-il  en  1800, 
que  le  but  de  la  Révolution  est  complètemenfmanqué.  »  Goerres, 
à  cette  date,  ne  croit  plus  à  la  France.  «  Le  citoyen  du  monde, 
dit-il,  continue  de  suivre  la  France  en  sa  carrière  ;  mais  c'est 
seulement  parce  qu'il  s'intéresse,  encore  et  toujours,  à  la  desti- 
née d'une  si  grande  fraction  de  l'humanité  ;  ce  n'est  plus,  comme 
jadis,  que  la  destination  du  genre  humain  soit  aux  mains  de  la 
France;  ce  n'est  plus  qu'on  la  voie  occupée  de  l'idéal  le  plus 
élevé  qui  nous  puisse  occuper  ici-bas;  ce  n'est  plus  qu'on  attende 
d'elle  l'avènement  d'une  ère  nouvelle  dans  l'histoire  du  monde.  » 
Sa  déception  s'exacerbe,  s'enfielle,  et  son  fiel  se  déverse  en 
outrages  :  la  liberté,  telle  que  les  Français  la  conçoivent,  n'est 
plus  à  ses  yeux  qu'une  «  liberté  vêtue  de  soie  et  de  gaze,  qui  fait 
l'usure  avec  ses  charmes;  »  la  science  française  n'est  pas  un 
système,  mais  seulement  un  bouquet  de  fleurs  fait  à  l'aventure  ; 
et  Goerres  secoue  sur  la  France,  aussitôt  quittée  qu'entrevue, 
tantôt  son  insulte  et  tantôt  son  mépris.  Le  pacte  autrefois  conclu 
entre  l'humanité  et  la  France,  pacte  au  nom  duquel  le  jeune 
Goerres  nous  livrait  toute  la  rive  gauche  du  Rhin,  est  désormais 
dénoncé  ;  c'est  en  vertu  d'argumens  tirés  de  leur  propre  intérêt 
et  non  plus,  comme  naguère,  en  vertu  d'argumens  tirés  de  l'in- 
térêt de  l'humanité,  que  les  Rhénans  peuvent  encore  tolérer  de 
rester  dans  notre  orbite. 

Mais  par  un  frappant  contre-coup,  qui  prouve  combien  le 
culte  de  notre  pays  faisait  partie  intégrante  du  système  philoso- 
phique du  jeune  Goerres,  safoi  dans  l'Humanité  vacille  enmême 
temps  que  sa  foi  en  la  France.  «  Il  a  fallu  que  le  passé  des  expé- 
riences fût  bien  lourd,  écrit-il  en  cette  môme  année  1800,  pour 
que  je  reconnusse  que  la  génération  présente  est  perdue  pour  la 
liberté;  que  toute  la  force,  tout  le  capital  de  vies  humaines  et  de 
bonheur  humain  qui  se  dépensèrent  pour  cette  génération,  est 
une  force  morte,  xm  capital  mort;  et  que  ce  capital  ne  donne 
pour  l'instant  aucun  intérêt  et  ne  donnera  dans  l'avenir  qu'un 
médiocre  profit.  »  Et  de  Paris  môme,  en  une  lettre  privée,  il 
expose  le  deuil  de  son  âme  :  «  Il  y  eut  un  temps  où  je  regardais 
les  hommes,  même  au  point  de  \iie  moral,  comme  de  véritables 
antiques,  comme  des  idéaux  plus  ou  moins  accomplis;  c'en  est 


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l'allemagne  catholique.  35 

fait  de  ces  heureux  jours  d'illusion.  »  Le  disciple  enthousiaste 
du  ïviu"    siècle  est  tombé  dans  le  découragement;  vainement 
vous  chercheriez  en    lui   l'allègre   naïveté   d'espérances    dont 
sétourdissaîent,  moins  de  dix  ans  auparavant,  les  maîtres  de  la 
France  et  l'opinion  des  peuples.  De  l'âge  antérieur,  il  ne  con- 
serve que    les   haines,  c'est-à-dire   quelque  chose   d'infécond  : 
haine  contre  les  tyrans,  haine  contre  les  prêtres.  L'alliance  entre 
te  despotisme  et  le  sacerdoce  demeure  son  cauchemar;  et  sa 
Tiàoa  s'assombrit,  tremblante,  devant  la  perspective    d'«  un 
État  qui  se  rangerait  sous  la  tutelle  et  la  surveillance  du  grand 
prêtre  pour  partager  avec  lui  le  butin  conquis  sur  la  simplicité 
des  hommes.  »  Déserté  par  son  optimisme,  meurtri  dans  son 
idéal  par   le  choc  de  la  réalité,  dérouté  par   l'incapacité  qu'a 
montrée  la  France  à  ramener  sur  terre  l'état  de  nature,  l'esprit 
de  Goerres,  au  moment  où  s'ouvre  le  xix®  siècle,  ne  se  définit 
plus  que  par  une  négation. 

III 

Quelque  temps  durant,  des  études  chimiques,  physiolo- 
giques, historiques,  amusèrent  cette  pensée  juvénile  plutôt 
qu'elles  ne  la  fixèrent.  «  Comme  Saturne  a  des  satellites,  écri- 
vait plus  tard  Goerres,  ainsi  voudrais-je  avoir,  pour  les  diverses 
sciences,  une  demi-douzaine  de  vies  supplémentaires,  pour  le 
sanscrit,  le  persan,  les  mathématiques,  la  physique,  la  chimie, 
la  poésie,  Thistoire.  »  Projetée  par  les  déceptions  politiques  hors 
dn  sillon  qu'il  s'était  tracé,  l'existence  de  Goerres,  pendant  les 
premières  années  du  siècle,  se  dispersait  entre  ces  vies  supplé- 
mentaires :  son  esprit  s'aventurait  sur  la  lisière  de  toutes  les 
sciences,  s'essayait  à  des  synthèses  prématurées,  et  s'enrichis- 
sait à  profusion  sans  parvenir  à  s'unifier. 

Mais  un  jour  vint  où   l'Allemagne  malheureuse,  ayant  vu 
plusieurs  de  ses  souverains  et  de  ses  hommes  d'État,  et  beaucoup 
de  ses  conscrits,  prêter  obédience  au  vainqueur  d'Austerlitz  et 
d  léoa,  convoqua,  soit  pour  être  vengée,  soit  pour  être  consolée, 
les  intelligences  allemandes.  Fichte  à  Berlin  parla  comme  un 
vengeur;  Goerres  à  Heidelberg  comme  un  consolateur.  Fichte  dit 
Allemagne  ce  qu'elle  pouvait  être,  et  Goerres  ce  qu'elle  avait 
Nous  avons  eu  l'occasion,  ici  même,  en  parlant  du  reman- 
ie, de  montrer  comment  Goerres  et  ses  amis,  par  ià  même 


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56  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'ils  remontaient  dans  le  lointain  passé  de  la  nation  germanique , 
reprenaient  contact  avec  le  catholicisme.  Le  chemin  qu'ils  avaient 
fait  à  la  suite  du  rationalisme  était  décidément  rebroussé.  Le 
culte  des  droits  de  Thomme,  dix  ans  auparavant,  avait  brouillé 
Goerres  avec  la  foi  romaine;  le  sentiment  des  droits  de  TAUe- 
magne  réveillait  en  son  âme,  par  une  répercussion  inopinée» 
des  échos  de  cette  foi  perdue,  échos  fragmentaires  encore,  mais 
déjà  très  distincts. 

Devant  son  auditoire  de  Heidelberg,  Goerres  laissait  vibrer 
cette  âme  tout  entière,  avec  une  éloquence  qui  rappelait,  au 
témoignage  de  lun  de  ses  disciples,  le  bruit  lointain  du  flux  et 
du  reflux;  «  mais  à  travers  ce  murmure  uniforme  brillaient 
deux  yeux  prodigieux,  et  constamment  ils  lançaient  de  tous  côtés 
des  éclairs  de  pensée  ;  c'était  comme  un  somptueux  orage  noc- 
turne découvrant,  tout  d'un  coup,  tantôt  des  gouffres,  tantôt  de 
nouvelles  régions  insoupçonnées;  c'était  un  réveil  universel , 
c'était  une  flamme  pour  toute  la  vie.  »  Par-dessus  ces  gouffres, 
à  l'horizon  de  ces  régions  nouvelles,  Goerres  faisait  scintiller 
lïmage  du  moyen  &ge  chrétien,  où  la  foi  populaire  se  traduisait 
en  un  art  populaire,  où  la  vérité  révélée,  œuvre  de  Dieu,  était 
exprimée  par  la  beauté  gothique,  œuvre  du  génie  allemand;  et 
la  résurrection  de  ces  souvenirs,  outre  qu'elle  relevait  l'abatte- 
ment des  patriotes,  allait  faire  sourdre  en  beaucoup  de  con- 
sciences, et  dans  celle  de  Goerres  tout  le  premier,  un  nouveau 
courant  de  christianisme.  Goerres,  s'envolant  pour  quelque 
temps  hors  de  son  siècle,  avait  retrouvé  dans  ce  moyen  âge  vers 
lequel  il  avait  émigré,  des  raisons  d'espérance,  un  penchant  à 
croire,  tout  au  moins  à  vouloir  croire,  et  un  ressort  nouveau 
pour  son  énergie.  Chez  lui,  comme  chez  beaucoup  d'ouvriers  de 
la  grandeur  allemande  à  travers  le  xix^  siècle,  l'action  devait  être 
fille  de  la  science;  on  pourrait  dire,  même,  fille  du  professorat. 
En  1808,  de  crainte  que  la  police  badoise  ne  lui  causât  d'inu- 
tiles ennuis,  Goerres  cessa  de  professer  :  il  s'en  revint  parmi  les 
Rhénans,  et  reprit  ses  mesures  pour  agir.  11  n'avait  encore  que 
trente-deux  cms  ;  et  déjà  il  avait  vécu  plusieurs  vies  si  somp- 
tueusement, et  les  avait  épuisées  si  précipitamment,  qu'à 
quelque  moment  de  son  existence  qu'on  envisage  cette  torren- 
tueuse nature,  on  entrevoit  toujours,  chez  Goerres,  un  vieil 
homme  qui  s'efface,  un  homme  nouveau  qui  s'équipe. 


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l'allemagne  catholique.  57 


IV 


L'Alletnagne  était  lente  au  réveil  ;  et  Goerres,  quand  môme^ 
croyait  à  rAllemagne,  d'une  foi  qui  s'insurgeait  contre  la  souve- 
raineté de  l'empereur  et  contre  Thumble  docilité  des  peuples. 
Voulant  justifier  sa  croyance,  angoissé  peut-être  par  le  besoin 
de  sy  confirmer  lui-même,  on  le  vît  se  jeter,  avec  un  geste 
d  abandon  farouche,  dans  un  acte  de  foi  en  la  Providence  : 
Goerres  crut  au  Dieu-Providence,  parce  qu'il  voulait  croire  à  l'Al- 
lemagne et  parce  qu'il  lui  semblait  qu'une  nation  si  profondé- 
moit  endeuillée  méritait,  pour  supporter  ses  malheurs,  les  con- 
iiléances  de  Dieu  lui-même.  Il  commença,  en  1810,  de  se  faire 
Fécho  de  Dieu.  «  Comme  le  soleil,  écrivait-il  un  jour,  la  Provir 
denee  brille  au  ciel  ;  elle  plonge  ses  regards  dans  l'orage,  et  son 
rayon  éclairera  la  matière  chaotique  et  soulevée.  Peu  nombreuiç 
sont  les  hommes  qui  peuvent  élever  au-dessus  de  ce  désordre 
Imir  libre  regard  et  comprendre  le  but  du  bouleversement.  »  Il 
s«  rangeait  parmi  ces  hommes,  sans  jacitance  mais  sans  tremble- 
ment, et  il  s'assignait  cette  tâche  ingrate,  d'interpréter  de  la  part 
de  Dieu  les  malheurs  de  l'Allemagne. 

On  dirait  qu'en  présence  de  l'Allemagne  terrassée  Goerres 
plaide  pour  la  Providence  ;  mais  la  plaidoirie  devient  bientôt 
offensive  ;  Tavocat  de  Dieu  s'érige  en  organe  de  Dieu,  et  c'est  en 
condamnant  la  paresseuse  mollesse  de  l'Allemagne  qu'il  absout 
l'apparente  incurie  du  Très-Haut. 

Comment  le  peuple  allemand,  avec  ses  aspirations  fragmenlaires,  con- 
foses»  inconstantes,  pouvait-il  emporter  Testime  des  puissances  ordonna- 
trices qui  sont  au  ciel?...  11  a  manqué  de  qualités  pour  mériter  la  victoire; 
les  qualités  lui  eussent  manqué,  aussi,  pour  profiter  de  la  paix...  Les  résul- 
tats ont  montré  que  les  choses  n  eussent  point  ainsi  tourné  pour  les  Alle- 
mands, si  la  puissance  qui,  sur  terre,  régit  toutes  les  destinées,  avait  reçu 
d'eux  cette  garantie,  qu'ils  doivent  être  les  ouvriers  d'un  ordre  nouveau, 
snpérieur  à  Tordre  actuel;  sûrement,  en  ce  cas,  elle  leur  eût  donné  la 
victoire. 

C'est  dans  son  écrit  sur  la  Chute  de  V Allemagne  et  les  condi- 
ns  de  aa  résurrection,  imprimé  en  1810,  que  Goerres  esquisse 
tte  explication  des  infortunes  allemandes.  Elle  peut  en  ces 
mes  paraître  banale,  et  ressembler  à  un  commentaire  de  l'en- 
aragcante  mais  platonique  maxime  :  Aide-toi,  le  ciel  t'aidera. 


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58  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  d*autres  pages^  composées  en  cette  même  année,  publiées 
beaucoup  plus  tard  sous  le  titre  :  la  Chute  de  la  religion  et    sa 
renaissance^  nous  font  pénétrer  plus  avant  dans  la  pensée  do 
Goerres.  La  Providence,  telle  qu'il  la  connaît,  la  comprend    et 
Tadore,  est  une  Providence  qui  se  complaisait  en  faveur  de  TAlle- 
magne  à  certaines  visées  d'élite.  Tout  de  môme  que,  sous  Tan- 
cienne  alliance,  le  peuple  juif  était  un  peuple  de  choix,  de  môme  le 
Saint-Empire  Romain  germanique  était  une  institution  de  choix; 
et  comme  Israël  fut  puni  par  ses  malheurs,  ainsi  l'Allemagno 
fut  châtiée  par  la  guerre  de  Trente  ans.  Le  châtiment  fut  incom- 
pris ;  la  nation  prédestinée  continua  de  perdre  l'esprit,  d'oublier 
tout  ce  qui  faisait  son  essence,  de  répudier  le  culte  de  la  vie  an- 
cienne, de  l'art  ancien,  de  perdre  de  gaieté  de  cœur  le  sens  de 
ce  qu'il  y  a  de  meilleur,  et  «  avec  ce  sens  devait  disparaître  aussi 
le  sens  religieux.  »  L'expiation  dont  Bonaparte  est  l'instrumeiit 
doit  dessiller  les  yeux  de  ce  moderne  peuple  de  Dieu,  que  son 
instinctive  piété,  sa  «  nature  non  falsifiée,  »  son  attrait  vers  la 
profondeur,  désignent  pour  un  rôle  auguste.  Goerres  fait  plus 
et  mieux  qu'appeler  ses  compatriotes  à  se  convertir  ;  il  les  convie 
à  reprendre  conscience  de  leur  vocation  sacerdotale,  et  à    se 
bien  persuader  qu'il  leur  appartient  d'ôtre  les  prêtres  du  temps 
nouveau.  Étrange  et  fumeuse  apologétique,  plus  nationale  que 
chrétienne  et  plus  grisante  qu'édifiante  !  A  l'origine  de  cette  res- 
tauration religieuse  qui  n'est  point  exempte  de  quelque  fantaisie, 
Porgueil  germanique  s'étale  :  les  Allemands  doivent  être  religieux 
parce  qu  ils  sont  «  une  caste  de  brahmanes.  » 

Ce  qu'il  y  a  de  précis  à  cette  date  dans  l'esprit  de  Goerres, 
c'est  ridée  patriotique;  quant  à  sa  religiosité,  très  sincère,  ar- 
dente môme,  elle  manque  de  consistance,  parce  qu'elle  n'a  point 
d'objet  où  s'attacher.  La  religion  vers  laquelle  Goerres  sollicite 
les  âmes  n'est  rien  de  plus  encore,  si  l'on  ose  ainsi  dire,  qu'un  de- 
venir.  Un  opuscule  intitulé  Foi  et  Science^  qu'il  publiait  en  1805, 
opuscule  hétérogène  où  Jacobi,  Fichte,  Schelling  eussent  pu 
retrouver  quelques  bribes,  décousues  et  mal  recousues,  de  leurs 
propres  pensées,  faisait  rentrer  dans  le  môme  filon  religieux  le 
paganisme  et  le  christianisme,  et  inclinait  à  traiter  les  diverses 
religions  comme  des  formes  de  religiosité  également  respec- 
tables en  leur  temps.  Goerres,  en  1810,  n'est  pas  encore  revenu 
complètement  de  cet  éclectisme  syncrétiste  :  Stolberg  parmi  le^ 
catholiques,  le  mystique  J  ung  Stilling  parmi  les  protestans,  lui  pa« 


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t'ALLEMAGME  GATHOUQUB.  59 

raîssent  être,  an  même  degrés  des  initiateurs  efficaces;  il  rêve  de 
la  construction  d'un  nouveau  temple  spirituel  pour  lequel  toutes 
les  idées  religieuses,  toutes  les  improvisations  des  âmes  pieuses, 
^rviraient  de  matériaux. 

On  se  demande  si  le  catholicisme  et  le  protestantisme,  à  cette 
époque,  étaient  quelque  chose  de  plus,  pour  Goerres,  que  des 
ébauches  différentes,  et  toutes  deux  utilisables,  de  la  religion 
de  l'avenir.  Par  ses  ambitieuses  et  vagues  velléités  d'architec- 
tore  religieuse,  Groerres  ne  se  distinguait  pas  du  commun  des 
écrivains  contemporains;  il  s'en  rapprochait,  tout  au  contraire, 
et  ce  qui  nous  semble  aujourd'hui  paradoxal  était  alors  assez 
banal.  C'était  l'heure  où  Hoelderlin  songeait  à  une  nouvelle  Église 
qui  ressusciterait  l'hellânisme;  où  Zachariàs  Wemer  élaborait 
use  religion  d'emprunt,  demi-chrétienne,  demi-maçonnique  ;  où 
saivolaient  à  travers  l'Allemagne,  de  la  tombe  prématurément 
ouverte  de  Novalis,  les  germes  aventureux  d'une  palingénésie 
religieuse  ;  où  des  ftmes  se  rencontraient  enfin  pour  épier,  sur  la 
foi  de  Jung  Stilling,  le  prochain  avènement  d'un  millénaire. 
L'originalité,  à  cet  instant  du  siècle,  eût  consisté,  non  point  à 
d^ner  de  nouveaux  échafaudages  spirituels,  mais  à  rentrer, 
tout  simplement,  dans  ces  vieilles  cathédrales  que  l'esthétique 
romantique  recommençait  d'admirer. 


(Test  la  science  des  religions,  telle  que  la  cultivait  Goerres  et 
teDe  qu'on  la  cultivait  autour  de  lui,  qui  allait  l'induire  à  faire 
on  pas  de  plus  vers  ces  portiques  depuis  longtemps  oubliés. 
A  d'autres  époques,  l'histoire  des  religions  éloignera  les  esprits 
du  catholicisme  :  on  la  verra  s'in§urger,  au  nom  de  l'évolution-' 
nisme  religieux,  contre  la  notion  d'une  Eglise  immuable  ;  igno- 
rante de  la  vie  des  dogmes  dans  l'Église  et  du  caractère  actif,  — 
dynamique,  si  nous  osons  ainsi  dire,  —  que  garde  toujours  la 
pensée  humaine,  môme  lorsqu'elle  s'incline  devant  une  révélation, 
l'histoire  des  dogmes  aura  beau  jeu  de  souligner  le  contraste  entre 
l'idée  de  fixité  dogmatique  et  les  enrichissemens  séculaires  de  la 
<*»nscience  humaine. 

Elle  avait,  dans  la  première  moitié  du  xix^  siècle,  de  tout 
.très  préoccupations  :  à  cette  époque,  en  Allemagne^  les  cher- 
teurs  qui  s'occupaient  avec  le  plus  d'éclat  de  l'histoire  des  reli- 


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60  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gions  86  souciaient»  avant  tout,  de  discerner,  dans  un  lointain 
passé,  une  sorte  de  fonds  commun  où  se  serait  alimentée  la 
religiosité  des  diverses  races;  et,  sans  qu'ils  le  voulussent^  le 
résultat  de  leurs  fouilles  à  travers  les  multiples  alluvions  des 
âmes  devenait  un  hommage  à  ce  que  Bossuet  appelle  «  la  suite  de 
la  religion.  »  Greuzer,  dans  sa  SymboliquCy  expliquait  les  mythes 
grecs  comme  de  beaux  et  poétiques  symboles,  plus  tard  incom- 
pris, d'une  philosophie  primitive  qui  faisait  honneur  à  Tenfance 
des  peuples.  Par  delà  les  épopées  homériques,  il  reconstituait 
un  grand  âge  théologique,  durant  lequel  «  la  Grèce  avait  failli 
devenir  un  pays  sacerdotal,  avec  une  religion  profonde,  des  sym- 
boles vénérés,  des  institutions  hiérarchiques,  et  un  fonds  de 
monothéisme  venu  de  TOrient.  »  Il  dessinait  ainsi  une  sorte  de 
préhistoire  religieuse,  au  cours  de  laquelle  Dieu  avait  exercé  la 
maîtrise  du  ciel,  un  corps  de  prêtres  celle  de  la  terre;  et,  par 
delà  les  origines  accessibles  de  la  pensée  religieuse  grecque,  il 
entrevoyait  des  lueurs  orientales.  Son  admiration  pour  les  mythes 
païens  n'avait  en  son  essence  rien  d'antichrétien  :  les  Pères  de 
l'Église  élevés  en  Orient,  Origène  par  exemple,  ou  bien  Grégoire 
de  Nazianze,  n'ont-ils  pas  donné  l'exemple  d'une  sorte  de  ten- 
dresse pour  les  poétiques  égaremens  de  l'âme  antique,  tendresse 
où  se  mêlaient  l'esprit  de  finesse  et  l'esprit  de  charité?  Aussi, 
n'est-ce  point  parmi  les  chrétiens,  mais  parmi  les  survivans  du 
rationalisme  antérieur,  que  la  méthode  et  les  conclusions  de 
Greuzer  soulevèrent  des  anxiétés  :  Voss  fit  un  livre  contre  la 
Synd)oliquej  comme  il  avait  fait  une  brochure  contre  la  conver- 
sion de  Stolberg  à  l'Église.  La  Symbolique  passa  pour  une  apo- 
logie déguisée  du  sacerdoce  et  de  la  théocratie,  et  Greuzer,  tout 
protestant  qu'il  fût,  pour  un  agent  masqué  des  Jésuites. 

Or  Goerres  mythologue  se  rattachait  à  la  même  école.  V His- 
toire des  mythes  du  monde  asiatique^  qu'il  publia  en  1810,  fit 
éprouver  à  Greuzer  une  sorte  d'enthousiasme;  l'auteur  de  la 
Symbolique  aimait  à  suivre,  dans  le  livre  de  Goerres,  les  exodes 
du  mythe,  «  cette  lumière  venue  d'Orient,  et  qui,  toute  resplen- 
dissante, émigrait  dans  le  monde  occidental  de  l'Europe.  »  Là 
science  de  l'époque,  au  lendemain  de  cet  ouvrage,  saluait  en 
Goerres  un  de  ses  maîtres;  et,  d'autre  part,  ces  études  mêmes, 
sur  lesquelles  était  assise  à  jamais  sa  réputation  de  savant,  ache- 
vaient de  détruire  en  son  esprit  les  derniers  vestiges  des  idées 
philosophiques  d'an  tan.  Goerres  avait  dit  adieu,  pour  toujours, 


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L* ALLEMAGNE  CATHOLIQUE.  61 

ï  la  conception,  religieuse  par  certains  côtés,  d'un  avenir  ra- 
tionnel dont  l'humanité  révolutionnaire  serait  l'ouvrière;  avec 
toate  la  richesse  de  son  érudition,  il  s'orientait  vers  le  berceau 
du  monde,  prenait,  là-bas,  contact  avec  le  «  divin,  »  et  com- 
mençait d'accepter  le  sacerdoce  comme  Torgane  authentique  des 
révélations  de  l'au-delà.  L'histoire  des  religions,  qui  obscurcit 
ehez  beaucoup  de  nos  contemporains  l'idée  d'Église,  acclimatait 
au  contraire  cette  idée  dans  Tintelligence  de  Goerres;  et  tandis 
qu'un  voltairianisme  brutal,  radicalement  ignorant  de  l'histoire, 
n'ap^cevait  aux  origines  de  la  prêtrise  qu'un  artifice  de  la 
fourberie  humaine  pour  exploiter  la  crédulité  des  peuples; 
Goenres,  quelque  incroyant  qu'il  fût  encore,  apportait  dans  ses 
recherches  ce  sens  du  mystère  qui  parfois  est  la  condition  de 
il  science,  et  rendait  son  âme  contemporaine  de  celles  des  croyans 
mtiqaes,  pour  s'initier  longuement,  gravement,  aux  augustes 
ucanes  derrière  lesquels  ces  âmes  s'abritaient. 

VI 

Cétaient  certes  de  beaux  voyages  que  ceux  qu'entreprenait, 
u  delà  de  l'histoire  et  presque  au  delà  de  ce  monde,  l'imagi- 
nation religieuse  de  Joseph  Goerres;  mais  la  politique  les  allait 
interrompre,  impérieuse  à  jamais  pour  ceux  qui  l'ont  un  instant 
courtisée,  inlassable  à  les  relancer,  experte  à  les  confisquer.  La 
politique  fit  redescendre  Goerres  du  ciel  sur  la  terre,  du  passé 
dans  le  présent.  Or  sur  la  terre,  dans  le  présent,  il  retrouvait  un 
sacerdoce  insigne,  qui  se  présentait  au  monde  comme  incarnant 
et  satisfaisant  les  aspirations  religieuses  :  c'était  le  sacerdoce 
papal.  Et  Goerres,  engageant  dans  la  presse  un  duel  avec  Napo- 
léon, allait  bientôt  prosterner  aux  pieds  du  pape  captif,  mais  mo- 
ralement libre  par  son  vouloir  d'être  libre,  l'admiration  d'un 
citoyen  froissé,  d'un  patriote  lésé. 

11  s'était  plaint,  déjà,  dans  son  opuscule  sur  la  Chute  de  f  Al- 
lemagne, que  l'opinion  publique,  partout  sauf  en  Angleterre, 
tût  devenue  muette  et  comme  proscrite.  Les  journaux  de  son 
pays  l'écœuraient  (1)  :  il  tenait  à  montrer  ce  que  veut,  ce  que  peut, 
'^  que  doit  une  presse  digne  de  ce  nom.  Dans  cette  vallée  du 
hin  où  les  armées  napoléoniennes  jouèrent  leur  avant-dernière 

(i)  Sar  l'attitude  de  V  «  intelligence  »  allemande  à  l'égard  de  Napoléon,  voyez 
article  de  M.  Cavaignac  dans  la  Revue  du  15  mars  190  i. 


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62 


REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


partie,  un  journal  surgit,  qui  s^appelait  le  Mercure^  et  qui  mar- 
quait les  coups  du  sort,  à  mesure  qu'ils  frappaient  l'Empereur.  Il 
faisait  mieux,  même,  que  les  marquer  :  il  les  préparait.  Il  sculp- 
tait en  chacun  de  ses  lecteurs  une  ftme  de  soldat;  il  les  poussait 
au  camp,  et  puis  les  y  suivait,  sonnant  tour  à  tour  le  clairon 
d'alarme  et  la  diane  de  la  victoire,  mais  jamais  la  retraite.  Le 
bureau  du  Mercure  était  comme  Tatelier  où  se  forgeaient  les 
idées  qui  bientôt  mobilisaient  les  hommes.  Stein,  Gneisenau, 
Bliicher,  Louis  de  Bavière,  étaient  fidèles  en  leurs  applaudisse-* 
mens  ;  Goerres  avait  des  correspondans  qui  le  qualifiaient  de 
((  gardien  sacré  de  l'Allemagne,  »  de  «  trompette  de  la  vérité,  » 
d'  ((  homme  diabolique  ;  »  les  noms  d'Isaïe,  de  Dante,  de  Shaks- 
peare,  se  pressaient  sur  les  lèvres  de  Gentz,  lorsqu'il  parlait  de 
lui.  Savigny  écrivait  que  le  Mercure  remuait  Berlin;  Greuzer 
apprenait  que  dans  le  Harz  l'opinion  était  secouée  ;  et  les  deux 
Grimm,  confrères  de  Goerres  en  érudition  philologique,  étaient 
dérangés  du  matin  au  soir,  dans  leur  studieuse  retraite  de  Cassel, 
par  les  bourgeois  de  la  ville,  qui  venaient  chez  eux  lire  le  Mer^ 
cure.  Un  universitaire  de  Hanau  célébrait  cette  feuille  comme 
un  Vésuve  puissamment  assis  à  l'angle  de  la  Moselle  et  du  Rhin, 
pour  tenir  le  Français  en  respect  et  pour  le  braver...  Quatre- 
vingt-dix  ans  ont  passé  ;  &  l'endroit  même  d'où  ce  Vésuve  vo- 
missait sur  l'Europe  sa  lave  ardente,  une  statue  colossale  se 
dresse  ;  c'est  celle  de  Guillaume  I''',  posté  à  Goblentz,  comme 
Goerres,  pour  regarder  la  France,  là-bas,  bien  loin,  tout  au  bout 
de  ce  ruban  de  Moselle,  qui  jadis  s'attardait  plus  longuement 
chez  nous. 

L'Allemagne  bismarckienne  n'aura  qu'à  relire  le  Mercure 
pour  s'exciter  contre  la  France,  pour  épier  sur  son  propre  sol, 
avec  une  rage  vengeresse,  les  traces  laissées  par  nos  armes,  et 
pour  rougir  de  ces  vivats  que  l'Allemagne  de  1807  poussait  à 
Napoléon,  «  se  remuant  comme  des  vers  sous  le  sabot  de  son 
cheval  ;  »  et  Goerres  avait  déjà  disposé  de  l'Alsace  au  nom  d'un 
hypothétique  droit  des  langues,  plus  d'un  demi-siècle  avant  que 
la  Prusse  ne  nous  l'enlevât  au  nom  de  la  force.  Le  Mercure  en- 
seignait à  l'Europe  la  haine  de  la  France,  «  plus  funeste  à  l'hu- 
manité que  ne  l'avaient  été  les  Turcs  au  temps  des  croisades  ;  » 
et  lorsque  Goerres,  avec  un  joyeux  rugissement,  regardait  l'orage 
passer  en  bourrasque  par-dessus  les  têtes  des  Rhénans,  et  se  dé- 
charger sur  la  colonne  Vendôme,  il  se  pouvait  rendre  ce  témoi- 


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l'âllemagne  Catholique.  63 

gnage,  qu^il  avait  marqué  lui-même  à  la  foudre,  zigzaguant  par- 
dessus la  «  ville  de  péché,  »  le  point  où  elle  devait  tomber, 
c  Paris  !  Paris,  toi  qui  as  répandu  tant  de  maux  sur  tous  les 
peuples,  voilà  ton  tour  1  »  Goerres,  nouvel  Isaïe,  dictait  à  Dieu 
ses  arrêts  ;  il  condamnait  une  ville  à  mort  ;  et  la  foudre  surve- 
nait, justicière  docile. 

Napoléon,  traqué   par  quatre   souverains  qui   derrière  eux 
avaient  quatre  peuples,  parlait  du  Mercure  comme  de  la  «  cin- 
quième puissance  ;  »  et  tandis  que  les  quatre  puissances  étaient 
coalisées  pour  faire  taire  l'Empereur,  la  cinquième,  elle,  avec  un 
raffinement  de  dérision,  s'ingéniait  en  un  pastiche  à  le  faire 
parler.  Un  adieu  de  Napoléon  à  son  peuple   courut  à  travers 
TEurope  :  «  On  m'a  chassé  de  chez  toi,  criait  l'Empereur  déchu, 
mais  tues  moi.  J'ai  vaincu  la  Révolution, et  puis  je  l'ai  absorbée; 
et  maintenant  que  je  m'en  vais,  je  te  la  rends,  de  nouveau  je  la 
Tomis  sur  toi  ;  la  discorde  ne  fera  plus  qu'un  avec  ton  être.  Si 
tu  crois  pouvoir  te  passer  de  ma  personne,  mon  esprit  repose 
sur  toi.  Un  jour  viendra  où  tu  crieras   vers  moi  pour  que  je 
t'aide.  »  Goerres  se  mettait  dans  Tâme  de  son  ennemi,  et  le 
grand  théâtre  de  l'Europe,  devenu  muet  depuis  que  le  bruit 
des  proclamations  n'y   succédait  plus   au  bruit  des  victoires, 
eut  un  instant  cette   illusion  d'être  rempli,  comme  naguère, 
par  la  voix   de  Napoléon.  Même    mystificateur,   Goerres    de- 
oiearait  prophète  :  esilé  de  la  terre  par  les  Anglais,  dérobé  par 
la  mort,  ensuite,  à  la  barrière  des  océans,  l'Empereur  avait  en 
effet  condamné  la  France,  incertaine,  souffreteuse,  à  être  tou- 
jours en  travail  de  lui,  par  delà  Sainte-Hélène,  par  delà  le  tom- 
beau. 

A  côté  de  cet  hommage  involontaire  que  Goerres  rendait  à 
Napoléon,  un  autre  hommage,  celui-là  volontaire,  se  multi-- 
pliait  sous  sa  plume  à  l'adresse  de  Pie  VII  : 

Tes  douleurs  touchent  à  leur  fin,  disait-il  au  Pape;  bientôt  résonneront 

itou  oreille  les  tonnerres  de  la  dernière  bataille,  et  tes  délenseurs  s'appro- 

dteront,  les  héros  du  Nord,  ceux  dont  les  pères,  jadis,  ont  brisé  la  force  de 

l'anliqna  paganisme.  Au  milieu  de  ces  troupes  de  vaillans  défenseurs  du 

Seigneur,  tu  te  dresseras  comme  jadis  se  dressa  Léon;  Russes,  Suédois, 

lemauds.  Anglais,  Espagnols  et  Italiens,  t'entoureront  sur  le  champ  de 

innar  près  Babyione,  et  tu  béniras  les  généraux  et  les  armées  qui  ont 

nporté  de  vive  force,  dans  un  combat,  la  paix  du  monde,  le  repos  et  la 

(Dcorde  de  TÉglise. 


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64  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ainsi  se  complaisait  la  pensée  de  Goerres  dans  révocation 
prochaine  d'une  alliance  intime,  profonde,  entre  toutes  ces 
forces  matérielles  qu'étaient  les  peuples  rendus  à  eux-mêmes  et 
la  grande  force  morale  que  Pie  VII  incarnait.  Mais  ce  fut  la 
Sainte-Alliance  qui  survint  ;  elle  réservait  à  Goerres  une  formi- 
dable déception. 

VII 

L'Europe  et  TAUemagne,  telles  que  les  avait  recrépies  le 
Congrès  de  Vienne,  déplaisaient  à  Tâme  de  Goerres.  L'Allemagne 
venait  de  traîner,  depuis  la  paix  de  Westphalie,  «  les  pires 
siècles  de  son  histoire;  »  il  eût  voulu  que  le  Congrès  y  mit  un 
terme,  et  reconstruisit  la  chrétienté  en  reconstituant  TAlle- 
magne  ;  mais  «  le  palais  impérial  de  Vienne  était  devenu  comme 
une  bourse,  où  Ton  pesait  et  comptait  les  ftmes,  ainsi  qu'on  fait 
des  pièces  de  monnaie  ;  »  et  l'Allemagne,  au  lendemain  de  cet 
effort  de  mathématique  politique,  était  plus  impuissante,  plus 
divisée  que  jamais.  «  Être  Allemand,  écrivait  Goerres  en  1817, 
veut  encore  dire,  comme  avant  1813,  être  sans  honneur.  »  Le 
patriotisme  était  suspect  aux  bureaucraties  d'État  ;  elles  détes- 
taient, dans  l'élan .  patriotique,  un  mouvement  spontané  des 
consciences  ;  or,  elles  redoutaient  tout  mouvement  et  haïs*- 
saient  toute  spontanéité.  A  la  suite  de  l'investiture  nouvelle  que 
le  Congrès  de  Vienne  leur  avait  donnée,  l'esprit  des  princes  et  de 
leurs  ministres  était  comme  noyé  dans  un  chaos  de  contradic- 
tions. D'une  part  ils  bénéficiaient  de  la  Révolution,  qui,  dans 
leurs  terres  comme  sur  le  sol  de  France,  avait  tout  nivelé,  qui 
avait  supprimé  les  autonomies  locales,  détruit  les  forces  sociales 
susceptibles  de  faire  contrepoids  au  pouvoir  d'en  haut  ;  d'autre 
part,  toute  initiative,  quelle  qu'en  fût  l'origine,  toute  doléance, 
quel  qu'en  fût  Taccent,  et  toute  revendication,  quelle  qu'en  fût 
l'équité,  leur  étaient  suspectes,  odieuses  même,  comme  des  se- 
n;iences  de  révolution.  C'était  une  conséquence  immédiate  de  la 
Révolution  d'avoir  rendu  leur  autorité  plus  forte  en  ne  laissant 
au-dessous  d'eux  qu*une  foule  d'atomes,  qu'ils  appelaient  encore 
des  sujets  et  qui  déjà  se  qualifiaient  de  citoyens,  mais  qui,  de 
quelque  nom  qu'on  les  baptisât,  n'étaient  qu'une  poussière. 
Poussière  mouvante,  pourtant,  sous  l'impulsion  latente  du  souffle 
révolutionnaire  ;  elle  avait  des  ondulations  occultes  et  je  ne  sais 


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L  ALLEMAGNE  CATHOLIQUE.  65 

quelles  fermentations  intérieures,  et  s'échappait  parfois  en  bouT- 
fées  opaques  ;  et  les  puissans,  à  peine  réinstallés  chez  eux  par 
cet  acte  de  Vienne  qui,  tout  ensemble,  sanctionnait  et  enrayait 
la  Révolution,  sentaient  la  terre  frémir,  et  l'atmosphère  se  trou- 
bler, et  s'ennuager  le  ciel. 

Metternich  racontait  plus  tard  qu'il  avait  un  moment  escompté, 
pour  la  Sainte-Alliance  au  berceau,  le  concours  de  Goerres; 
mais  Goerres  s'était  refusé,  n'admettant  pas  qu'après  avoir,  avec 
les  armes  de  leurs  peuples,  reconquis  la  liberté  pour  leurs 
trônes,  les  souverains  affranchis  marchandassent  à  ces  heureux 
ramqueurs  quelques  miettes  d'autonomie  civique.  Ce  n'est  pas 
à  dire  que  les  «  libéraux  »  se  pussent  réclamer  du  nom  de 
Goerres.  Il  souhaitait,  comme  eux,  des  constitutions;  mais  il 
Toalait  que  ces  documens  fussent  le  fruit  de  l'histoire,  et  non 
Sun  a  priori  philosophique.  «  Les  constitutions  d'aujourd'hui, 
écrivait-il,  ne  sont  point  des  unions  sociales  contractées  par  des 
hommes  libres  pour  établir  des  liens  mutuels  de  droits  et  d'inté- 
rêts; ce  sont  des  morceaux  de  papier  sur  lesquels  ils  ont  écrit 
leur  volonté  et  leur  pensée.  Aussi  aucune  bénédiction  ne  repose 
sur  leurs  œuvres,  parce  qu'elles  ne  sont  bâties  que  sur  le  vide.  » 
Le  Nassau  servait  de  modèle  k  l'art  de  constituer;  or  il  rendait 
les  hommes  égaux  dans  une  servitude  commune,  et  ce  qu'on  y 
appelait  la  liberté  n'était  qu'un  ironique  prestige.  Bade  avait  une 
eoQstitution  ;  mais,  faute  de  bases  historiques,  d'institutions 
libres,  de  corporations  fortes,  elle  ne  reposait  que  sur  une  vo- 
lonté inconstante;  et,  donnée  par  un  ordre  de  cabinet,  elle  pou- 
vait être  reprise  avec  la  même  facilité.  Les  Rhénans  souhaitaient 
une  constitution,  mais  ils  avaient  tort  de  persister  dans  leur 
aveugle  défiance  contre  l'aristocratie,  et  de  permettre  ainsi  au 
pouvoir  central  de  faire  bon  marché  des  anciens  droits,  sur  les- 
quels étaient  fondées  les  prétentions  du  Tiers  État  comme  celles 
de  la  noblesse.  Aussi  Goerres  éclairait-il  par  des  exemples  sa 
façon  de  comprendre  les  constitutions  :  au  lieu  d'être  édifiées 
comme  un  château  de  cartes  sur  un  terrain  nivelé,  elles  devaient, 
d'après  lui,  être  une  sorte  de  description  de  larchitecture sociale, 
et,  dans  le  corps  social,  régler  les  rapports  des  membres  avec  la 
tête  et  des  membres  entre  eux,  en  s'inspirant  de  Thistoire  et  des 
éalités  concrètes.  Il  détestait,  aussi  bien  dans  les  conseils  des 
rinces  que  dans  les  projets  des  révolutionnaires,  deux  variétés 
liffë rentes  d'absolutisme  :  d'une  part  l'absolutisme  de  la  mo- 
Ton  zxm.  —  1904.  5 


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66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

narchie,  d'autre  part  Tabsolutisme  de  la  démagogie.  Ce  qui  lui 
paraissait  singulièrement  choquant  dans  l'arbitraire  princier, 
c'est  que  les  souverains,  spoliateurs  du  haut  clergé,  destruc- 
teurs de  la  noblesse  d'Empire,  ennemis  ombrageux  des  antiques 
libertés  du  Tiers  État,  avaient,  en  définitive,  reconquis  leur  au- 
torité et  la  raffermissaient  chaque  jour  par  des  procédés  em- 
pruntés au  jacobinisme;  et  ce  qui  lui  inspirait  en  revanche 
quelque  tendresse  pour  les  «  libéraux,  »  c'est  qu'à  ses  yeux 
l'Etat  aurait  dû  s'incliner,  non  point,  à  vrai  dire,  devant  cette 
abstraction  des  Droits  de  l'homme  qu'ils  avaient  prise  comme 
idole,  mais  du  moins  devant  les  libertés  historiques  et  anciennes 
dont  l'histoire  passée  conservait  les  titres,  et  que  la  Révolution 
avait  détruites  pour  le  plus  grand  profit  des  rois.  Goerres  remar- 
quait finement  qu'il  y  avait  des  points  communs  entre  les  «  libé- 
raux »  allemands  et  les  ultrcts  français  :  les  uns  et  les  autres 
étaient  des  mécontens,  qui  cherchaient  dans  les  institutions  du 
passé  une  justification  pour  leurs  murmures.  Et  c'est  par  là 
qu'il  expliquait  l'étrange  destinée  de  ses  écrits,  qui,  par  certains 
côtés  plaisaient  à  la  noblesse,  par  d'autres  aux  novateurs,  et 
qui  s'accommodaient  avec  le  Pape  sans  déplaire  aux  hommes 
qualifiés  de  révolutionnaires. 

La  représentation  de  toutes  les  forces  sociales  efficaces  lui 
paraissait  une  indispensable  assise  du  pouvoir;  il  gi'oupait  ces 
forces  en  trois  classes  :  celle  qui  enseigne  la  société,  prêtres  et 
professeurs;  celle  qui  la  défend,  aristocrates;  celle  enfin  qui  la 
nourrit.  De  même  que  les  droits  des  peuples  lui  paraissaient  pro- 
tégés par  une  telle  constitution,  lexistence  de  la  monarchie  lui 
semblait  être  la  meilleure  garantie  qu'au  sein  d'un  peuple  cha- 
cun ferait  son  devoir  :  il  aimait  la  monarchie,  certes,  niais  en 
inclinant  à  faire  du  pouvoir  royal  un  magistère  et  non  point 
une  jouissance.  Et  comme  les  rois  pensaient  autrement  :  «  mi- 
sérables gouvernemens,  s'exclamait  Goerres,  voyez  comme  ils 
titubent!  »  Ces  titubans  augustes,  désireux  de  s'étayer  entre 
eux,  se  rassemblaient-ils  en  congrès,  Goerres  accueillait  d'un 
éclat  de  rire  1  effort  qu'ils  faisaient  pour  «  retarder  1  heure  uni- 
verselle. » 

Aussi  la  variété  de  jacobinisme  dans  laquelle  se  complai- 
saient les  rois  traita  cet  importun  journaliste  comme  l'avait 
traité  le  jacobinisme. du  Directoire  :  le  Mercure  dut  disparaître. 
Ai  Les  filles  de  joie  s'opposent  h.  l'éclairage  des  rues,  »  ripostait 


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L'ALLEMAaNB  GATHOUQUE.  67 

Goerres,  déchu,  de  par  la  Tolonté  du  roi  de  Prusse,  du  droit 
d'éclairer  TEurope.  Il  se  consolait  en  écoutant  sourdre  une 
époque  nouveile,  une  époque  où  ]^  jeunesse  grandissante  s'ap* 
prêtâit  à  revendiquer  une  Allemagne  «  une,  libre,  forte,  indépen- 
dante, bien  ordonnée,  sûrement  protégée.  »  Il  parut  à  Goerres» 
en  un  jour  de  1819,  que  les  deux  époques,  celle  que  prolongeait 
la  police  et  celle  que  préparait  la  jeunesse,  se  rencontraient  et 
se  heurtaient;  la  rencontre  était  sanglante  :  ce  fut  l'assassinat  de 
Kotzebue.  Devant  l'Allemagne  étonnée,  Goerres  en  fit  le  coni'- 
men  taire  :  sans  approuver  la  violence,  il  déclara  que  le  sang 
n'avait  pas  coulé  en  vain,  si  tous,  puissans  et  sujets,  profilaient 
de  la  leçon,  et  si  les  amis  du  mort,  pour  alléger  au  delà  de  ia 
tombe  sa  responsabilité,  prêtaient  enfin  leur  aide  contre  cette 
idolâtrie  qu'il  avait  lui-même  créée.  Ainsi  s'achevait  l'oraison 
funèbre  consacrée  par  Goerres  au  théoricien  de  l'absolutisme 
prussien,  et,  pour  souligner  la  portée  de  son  écrit  qui  voulait 
être  un  acte,  il  jetait  à  la  face  des  hommes  d'État  ces  derniers 
mots  :  i(  Les  paroles  que  nous  avons  dites  peuvent  être  regar- 
dées comme  une  prédication  sur  l'esprit  du  temps;  elle  n'est  pas 
dénature  à  flatter  les  oreilles  des  puissans  ou  de  leurs  partisans 
aveuglés,  mais  l'esprit  qui  y  règne  ne  saurait  être  désapprouvé 
par  les  fondateurs  mêmes  de  la  Sainte-Alliance  ;  car  c'est  l'es- 
prit biblique.  »  Et  Goerres  avait  raison  :  Ton  croyait  entendre 
m  prophète  d'Israël  demandant  à  Kotzebue  ses  comptes,  uu 
nom  de  ce  peuple  élu  qu'était  l'Allemagne. 

«  L'écrit  de  Goerres,  disait  Gentz  à  Mettemich,  n'est  pas 
seulement  mauvais,   il   est  condamnable  au    dernier  degré   et 
tombe  presque  sous  le  coup  de  la  loi.  »  La  loi  n'allait  pas  tarder 
à  sévir.  Car  peu  de  mois  après  l'assassinat  de  Kotzebue,  un  livre 
nouveau  paraissait,  qui  s'appelait  f  Allemagne  et  la  Révolution. 
Comme  lieu  de  publication,  l'imprimeur,  sans  préciser,  n'avait 
mis  que  ce  mot  :  «  Allemagne.  »  Un  sentiment  général  de  mé- 
contentement se  faisait  jour,  d'un  bout  à  l'autre  de  la  patrie: 
Goerres  allait  en  donner  les  raisons  profondes.  Des  adolescens  se 
vouaient  à  la  mort;  Goerres  allait  dire  pourquoi.  11  allait  ex- 
euser  en  l'expliquant  la  grande  conspiration  par  laquelle  «le  sen- 
"^ ment  national  mquiété,  l'espérance  trompée.  1  orgueil  oiïensé, 
vie  comprimée,  se  liguaient  contre  l'arbitraire  aveugle,  contre 
mécanisme  des  forces  décrépites,  contre  l'endurcissement  dos 
^jogés,  contre  le  venin  rongeur  des  maximes  du  despotisme.  >• 


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68  REVUE  BBS  DEUX  MONDES. 

Les  congressistes  de  Vienne  étaient  les  premiers  responsables  : 
chaque  prince  avait  emporté  son  contingent  d'âmes  sujettes,  ot 
le  premier  devoir  de  leur  sujétion  était  de  ne  se  plus  souvenir 
de  la  patrie  morcelée;  F  Allemand  devait  être  «  le  suisse,  le  col- 
porteur et  le  laquais  du  monde  entier.  »  De  là,  par  représailles, 
les  tressaillemens  de  fierté  qui  parfois  devenaient  séditieux,  les 
explosions  de  révolte  qui  soudain  se  faisaient  meurtrières  ;  la. 
«  métaphysique  de  la  haute  police  transcendantale,  »  au  lieu  de 
voir  le  mal  et  d'y  remédier,  trouvait  plus  commode  de  dénoncer 
une  grande  conjuration  de  haute  trahison,  et  de  sévir.  «  Si  l'un 
des  côtés  de  la  patrie  était  tourmenté  par  des  mouvemens  sans 
fin  et  sans  but,  c'est  que  l'autre  paraissait  frappé  d'apoplexie  :  » 
Goerres,  à  Tavance,  prédisait  à  cette  police  apoplectique  une 
série  de  défaites. 

De  jour  en  jour,  annonçait-il,  la  force  puissante  de  la  nature  se  déve- 
loppe davantage  dans  les  peuples...  La  nation  veut  Tunité,  et  son  vouloir 
est  comme  la  croissance  des  arbres»  comme  le  vent  qui  souffle  :  aucun  efiTort 
ne  peut  opposer  une  barrière...  Toute  l'histoire  de  l'Allemagne,  depuis  trois 
siècles,  n'est  que  stérilité  et  langueur...  Autrefois,  quand  les  États  étaient 
parvenus  à  ce  point  de  décadence,  la  Providence  employait  le  moyen  de 
rémigration  des  peuples;  des  flots  de  barbi^res  se  répandaient  sur  les  nations 
languissantes.  Ce  moyen  n'existe  plus,  depuis  que  la  civilisation  a  détruit  les 
anciennes  forêts,  et  que  la  charrue  a  dompté  la  terre  au  profit  de  l'homme. 
Mais  cette  civilisation  a  ouvert  la  communication  avec  un  nouveau  monde 
qui,  par  des  forces  morales,  remplace  cette  force  physique  épuisée,  et  qui 
joue  un  grand  rôle  dans  les  révolutions  des  États.  C'est  ce  monde  mystérieux 
des  idées  qui  plane  au-dessus  de  toute  notre  existence  et  qui  anime  toutes 
les  formes.  Les  idées  servent  d'âme  aux  États  et  leur  donnent  la  véritable 
existence.  Mais  quand  un  État  vieillit,  l'idée  qui  l'avait  animé,  el  qui  d'abord 
le  pénétrait  tout  entier,  devient  de  plus  en  plus  étrangère  à  la  matière  ; 
alors,  de  conservatrice  elle  devient  destructrice;  et  parce  qu'elle  veut  se 
construire  une  demeure  nouvelle,  elle  dissout  les  liens  de  l'ancienne  orga- 
nisation, afin  de  faire  place  à  la  création  nouvelle...  Et  de  toutes  les 
démences  la  plus  impardonnable  est  celle  de  vouloir  arrêter  cette  grande 
œuvre  de  création,  et  d'entreprendre  la  lutte  contre  les  idées,  dans  laquelle 
personne  n'a  triomphé. 


La  Prusse,  insensible  au  reproche  de  démence,  avança  d'une 
étape  dans  la  lutte  contre  les  idées  :  un  mandat  d'arrêt  fut  lancé 
contre  ce  prophète  de  Tunité  allemande  ;  Goerres  dut  s'enfuir. 
i(  C'est  la  malédiction  de  cette  terre  infortunée,  versifiait  alors 
le  poète  Uhland,  que  ceux  qui  brûlent  pour  la  patrie  de  la  flamme 


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L'ALLEMAGNE  CATHOLIQUE. 


69 


lapins  pure  sont  stigmatisés  comme  des  traîtres  au  pays,  et  que 
ceoiqui,  hier  encore,  s'appelaient  les  sauveurs  du  pays  doivent 
fiiirTers  le  bercail  de  Fétranger  :  »  les  applaudissemens  qui 
aoeaeillirent  ces  vers  sur  le  théâtre  de  Stuttgart  durent  être 
doux  aa  cœur  du  contumace.  Le  duel  était  engagé  entre  la  force, 
représentée  par  la  Prusse,  et  les  idées,  représentées  par  Goerres  : 
fl  quittait  la  Prusse  pour  toujours  ;  et  lorsque,  vingt  ans  [après, 
h  Toiz  tonitruante  du  vieux  publiciste  prendra  le  monde  à  té- 
noin  des  vexations  du  protestantisme  prussien  contre  l'arche- 
Téqnede  Cologne,  la  Prusse  officielle  aura  la  douleur  de  constater 
toat  ensemble,  par  le  fait  de  Goerres,  la  victoire  du  catholicisme 
et  la  victoire  de  la  presse,  et  de  s'incliner  devant  les  poussées 
combinées  de  TÉglise  et  de  l'opinion,  l'une,  force  immuable, 
Ftatre,  force  changeante,  l'une,  servie  par  Goerres,  Tautre, 
dirigée  par  lui,  l'une  et  l'autre  jadis,  au  temps  de  la  Sainte-Al^ 
Biac€,  méprisées  et  ravalées  par  l'absolutisme  prussien. 


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Le  grand  ennemi  de  la  France  s'en  fut  demander  asile  à  la 
Fraace.  Strasbourg  possédait  une  bibliothèque  d'élite,  que  la 
sdaice doutre-Rhin  cultivait  volontiers,  et  dont  malheureuse- 
ment, un  jour,  les  armées  d'outre-Rhin  ignoreront  la  valeur  : 
SMrres  se  fixa  près  de  ce  précieux  dépôt,  et  Texplora  d'un  œil 
dïercheur.  Greuzer  se  réjouissait  que  son  illustre  ami  eût  fait  un 
WQveau  mariage  avec  la  science,  mariage  dont  le  premier  fruit 
fcit  la  publication  de  la  grande  épopée  persane  de  Firdou.si  ; 
Bais  les  bourrasques  de  la  politique,  auxquelles  Goerres  n'avait 
le  courage  de  fermer  ses  fenêtres,  venaient  souvent  troubler 
ménage.  «  On  se  plonge  dans  le  passé,  écrivait-il  ;  et  voilà  le 
tqui  cogne  à  toutes  les  croisées.  Maudite  politique!  elle 
ikorbe  toutes  les  journées  avec  d'innombrables  feuilles  volantes, 
qu'il  faut  du  moins  flairer  pour  se  mettre  au  courant!  »  En 
viin  Greuzer  insistait-il  pour  que  Goerres  achevât  bientôt  ses 
travaux  historiques  sur  les  légendes  :  Goerres  continuait,  mais 
aachevait  pas;  la  malveillance  du  roi  de  Prusse  avait  fait  de  lui, 
s*ii  Jit  I  expression  de  Jean-Paul  Richter,  un  autre  Coriolan;  et 
le  I  riolan  strasbourgeois  ne  boudait,  ni  ne  se  taisait.  Il  inclinait 
tw   à  se  réputer  Tinterprèlc  de  Dieu,  pour  qu'un  autre  que  Dieu 
fû   e  condamner  au  silence.  Il  présentait  ses  prophéties  comme 


d  m. 


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70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

autant  de  créances  sur  l'histoire  du  lendemain  ;  et  Tbistoire,  de 
par  la  volonté  divine,  acquitterait  ces  créances  en  réalisant  les 
prophéties.  «  Mes  prédictions  ont  été  tellement  justifiées,  écri- 
vait^il  à  Perthes,  que  des  gens  pénétrans  concluront  k  une 
entente  secrète  entre  moi  et  les  puissans,  en  vertu  de  laquelle  je 
pouvais  à  l'avance  concerter  les  numéros  qui  seraient  tirés  Tan- 
née d'après.  »  «  Poursuivi  par  la  moitié  des  rois  de  TEurope,  » 
suivant  l'expression  de  Benjamin  Constant,  il  était  devenu,  par 
leur  propre  faute,  Tincarnation  même  de  la  liberté  de  la  presse; 
et  son  auguste  besogne  de  commentateur  des  événemens  était 
en  même  temps  la  revendication  d'une  liberté.  Le  livre  :  l^Eu-- 
rope  et  la  Révolution^  qui  parut  en  1820,  tirait  la  conclusion 
des  épisodes  révolutionnaires  qui  se  déroulaient  en  Espagne,  et 
p)rodiguait  aux  diverses  souverainetés  européennes  les  somma- 
tions et  les  menaces.  La  brochure  de  1822  intitulée  :  la  Sainte 
Alliance  et  les  peuples  au  Congrès  de  Vérone,  forçait,  au  nom  des 
peuples,  les  portes  du  royal  concile  : 

Que  le  Congrès  des  princes,  écrivait  Goerres,  soit  en  même  temps  un 
Congrès  du  peuple  et  des  peuples,  un  petit  et  un  grand  conseil,  réunis  pour 
la  recherche  du  bien  commun  !  Alors  il  pourrait  peut-être  arriver  que,  du 
jour  où  se  réunirait  ce  Conseil  des  peuples,  datât  le  véritable  affranchisse- 
ment de  l'Europe,  promis  par  la  bataille  des  peuples  ;  et  que  ce  Congrès,' 
autrefois  Congrès  du  peuple,  puis  honteusement  descendu  au  rang  d'une 
journée  de  gala  et  d'une  réunion  de  cour,  regagn&t  son  antique  dignité. 

Les  souvenirs  de  la  vieille  chrétienté  se  dressaient,  dans 
l'imagination  de  Goerres,  comme  un  affront  aux  modçrnes 
parades  de  l'absolutisme;  la  sainteté  du  vieux  Saint-Empire, 
qu'autrefois  il  blasphémait,  parlait  désormais  à  son  cœur;  et  ce 
n'était  plus  seulement  par  fantaisie  romantique  que  l'esprit  de 
Goerres  élisait  domicile  dans  le  moyen  âge,  c'était,  désormais, 
parce  qu'il  pensait  et  voulait  trouver,  dans  ce  lointain  passé  dont 
l'Église  était  la  tutrice,  un  tremplin  solide  et  sûr  pour  ces  aspi- 
rations populaires  par  lesquelles  Dieu  gônait  les  rois. 

Il  y  avait  sept  ans  que  Joseph  Goerres,  sans  auxiliaires,  sans 
soutiens,  avait  commencé  de  se  mesurer  avec  le  comité  de  têtes 
couronnées  qui  prétendait  régenter  l'Europe;  il  y  avait  sept  ans 
qu'il  les  bravait  par  sa  plume,  et  trois  ans  que  son  exil  môme  les 
défiait.  L'Europe  le  regardait  :  les  aristocrates  aimaient  chez  lui 
certaines  idées,  les  démocrates  goûtaieùt  chez  lui  certains  accens; 


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L'ALLEMAGNE  CATHOLIQUE.  71 

persoQne  n'était  à  sa  suite,  mais  tous  à  ses  écoutes.  Et  ce  que 
tous  pouvaient  constater,  c'est  qu'à  mesure  que  s'acharnait  sa 
plume  contre  l'absolutisme  des  rois  saintement  alliés,  à  mesure 
progressait  sa  conscience  dans  les  voies  qui  la  ramenaient  au 
cttholieisme. 

En  1816,  Goerres  professait  encore,  en  matière  religieuse, 
une  sorte  de  syncrétisme,  dont  il  donnait  la  formule,  en  termes 
fort  curieux,  dans  une  lettre  à  Adam  MûUer  : 

La  religion,  pour  vous,  c'est  le  christianisme  ;  pocr  moi,  le  christia- 
làme  est  une  religion,  et  j'accorde  qu'elle  est  le  sommet,  le  centre  et 
fime  de  toutes  les  autres.  Le  culte  du  monde  primitif  est  pour  moi  le  chris- 
tiuiisme  en  son  enfance;  le  judaïsme  avec  les  mystères  du  paganisme,  c'est 
kjeanesse,  qui  s'essaie  en  des  voies  nombreuses,  souvent  très  excentriques; 
le  chiistianisme  proprement  dit,  c'est  la  maturité,  mais  sans  conclusion  ai 
fina^lue.  Ainsi  je  gagne  du  terrain  en  avant  et  en  arrière,  pour  caser  ce 
qw  Dieu  lui-môme  ne  doit  pas  condamner,  l'ayant  toléré  avec  bienveil- 
lace. 

Goerres,  à   cette  date,  ne  se  refusait  point  à  être  chrétien; 
mb  ce  qui  lui  faisait  peur,  c'était  d'être  exclusivement  chrétien. 
Qoe  eet  éclectisme  religieux,  qui  par  certains  côtés  confinait  à  lïn- 
tiférentisme,  fût  médiocrement  propice  àl'action  sur  les  hommes, 
c'art  ce  que  MûUer,  en  1819,  lui  faisait  finement  observer.  «  La 
patte  disloquée,  lui  écrivait-il,  réclame  de  ses  amis  et  de  ses 
gûies,  donc  de  vous,  que  vous  exposiez  le  fond  de  votre  cœur, 
le  noyau  de  vos  idées  sur  les  grandes  questions,  votre  profession 
de  foi.  )}  Goerres,  piqué  au  jeu,  répondait  par  d'agréables  saillies 
sor  le  symbole  de  Janus  et  sur  le  sens  de  ses  deux  faces  ;  mais  à 
cette  époque  même  ses  écrits  politiques  étaient  déjà  tout  impré- 
gna de  catholicisme.  Le  livre  f  Allemagne  et  la  Révolution  faisait 
l'floge  du  Saint-Siège  et  même  des  Jésuites  ;  le  livre  l'Europe  et 
loRivolution  pressentait  que  Rome  serait,  pour  toute  TEuropo, 
k  centre  et  le  point  d'attache  de  toutes  les  idées  religieuses 
fevivifiées,  et  expliquait  la  dislocation  de  la  vieille  Europe  par 
k  malencontreuse  substitution,  au  moyen  Âge,   du  règne  des 
soldats  au  règne  des  prêtres.  L'histoire  du  monde,  dans  ce  livre, 
9e    menait  pour  Goerres  à  la  lutte  entre  la  «  surnature  »  et  la 
02  M  déchue;  et  cette  philosophie  de  lliistoire,  au  nom  de 
Ui   die  il  s'attaquait  aux  rois,  était  tout  entière  empruntée  à  la 
ïé   <9ition. 


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72  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Deux  ans  se  passent,  et  nous  voyons  Goerres  s'assimiler, 
avec  leurs  plus  strictes  exigences,  les  thèses  des  canonistes  sur 
le  droit  social  de  TÉglise.  «  Je  .considère,  écrit-il  en  1822  à  un 
éditeur  de  Stuttgart,  que  TÉglise  n'est  nullement  subordonnée  à 
l'État  et  aux  intérêts  de  l'État,  mais  que  plutôt  l'État  est  dans 
l'Église,  qu'il  la  doit  servir  comme  un  organe  de  ses  fins  supé- 
rieures... Je  ne  veux  pas  que  la  religion  soit  claquemurée  dans 
le  boudoir  du  cœur  :  elle  a  trop  &  taire  au  dehors  ;  il  n'est  pas 
jusqu'au  marché,  aux  alentours  duquel  l'Église  n'ait  un  rôle  spa- 
cieux à  jouer.  »  Ces  lignes  sont  décisives  :  elles  attestent  que  le 
publiciste  politique  dont  le  nom  continue  d'épouvanter  la 
Sainte-Alliance  s'est  mis  délibérément  au  service  de  l'Église.  Le 
savant,  à  son  tour,  apportera  bientôt  son  féal  hommage  :  «  Mon 
histoire  des  légendes,  écrit  Goerres  en  1824,  aura,  en  dernière 
analyse,  un  but  théologique;  car  elle  veut,  en  partant  des  docu- 
mens  et  des  traditions  de  tous  les  peuples,  défendre  la  Bible 
contre  les  attaques  de  la  légèreté,  et  lui  préparer  un  trophée 
avec  les  armes  mêmes  de  l'attaque.  »  Goerres  croyant  allait  se 
faire  apologiste. 

Il  avait  derrière  lui  moins  d'un  demi-siècle  d'âge  et  déjà 
plusieurs  vies  ;  il  allait  à  Strasbourg  en  inaugurer  une  nouvelle, 
qui  plus  tard  s'épanouira  dans  la  studieuse  société  de  Munich. 
Nous  étudierons  bientôt,  en  cette  dernière  période,  cet  attirant  et 
puissant  personnage,  si  multiple  et  si  divers,  et  tout  ensemble  si 
robuste,  si  rebelle  au  découragement  et  à  la  lassitude,  qu'on  se 
fatiguerait  à  suivre  ses  vies  plus  tôt  qu'il  ne  se  fatiguait  à  les 
vivre.  Mais  si  nous  réservons  pour  Tinstant  l'étude  de  l'époque 
durant  laquelle  Goerres  fut  un  publiciste  proprement  religieux, 
nous  observerons  pourtant,  en  prenant  congé  de  lui,  que  le  sou- 
venir de  ses  polémiques  contre  la  Sainte-Alliance  devait  rendre 
à  rÉglise  romaine  le  plus  insigne  service.  Il  était  bon  qu'elle 
fût  saluée  comme  l'éducatrice  du  renouveau  social  par  celui-là 
même  qui  avait  combattu  sans  trêve  les  illusions  conservatrices 
des  cabinets  européens,  et  qui  avait  su  comprendre  le  travail 
révolutionnaire  des  peuples.  On  ne  pouvait  dire,  à  son  propos, 
que  la  dévotion  aux  grands  de  ce  monde  l'eût  acheminé  vers  la 
dévotion  à  l'Église  :  il  n'était  pas  de  ceux  chez  qui  l'acte  de  foi 
pouvait  apparaître  comme  une  sorte  d'attitude  réactionnaire  de 
la  conscience,  complétant  et  consommant  une  attitude  réaction- 
naire delà  pensée,  et  qui  semblaient  ne  songer  à  la  légitimité  de 


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f 


l'Allemagne  catholiqltî:,  73 

Diai  que  pour  donner  à  la  légitimité  des  rois  une    suprême 
marque  d'hommage. 

IX 

A  Tépoque  même  où  Goerres,  tout  monarchiste  qu'il  fût, 
pouvait  être  soupçonné  d'ébranler  les  trônes,  un  robuste  théo- 
ricien, originaire  de  la  Suisse  allemande,  se  croyait  prédestiné 
par  Dieu  pour  les  asseoir  à  jamais;  il  s'appelait  Charles-Louis 
jeHaller;  et  de  même  que  Goerres  avait  commencé  de  servir 
l'Église  avant  d'être  revenu  lui-même  à  la  pratique  religieuse, 
de  même  Haller,  né  protestant,  servait  TÉgiisc  avant  de  s'être 
ETOué  catholique. 

Le  «  discours  préliminaire  »  de  la  Restauratioit  de  la  science 
folitique^  écrit  en  1816,  définit  avec  ampleur  quelle  est,  dans 
la  pensée  de  flaller,  la  portée  de  son  travail.  «  Les  rois  légi- 
times sont  replacés  sur  le  trône  ;  nous  allons  y  replacer  la  science 
légitime.  »  En  face  de  la  Révolution,  Haller  dresse  la  science  ; 
ec  tace  des  théories  du  contrat  social  et  de  l'état  de  nature,  il 
dresse  l'étude  inductive  des  faits.  Cette  étude,  telle  qu'il  lavait 
commencée,  tout  jeune,  dans  la  ville  de  Berne,  sa  propre 
patrie,  telle  qu'il  l'avait  poursuivie,  entre  1801  et  1806,  à  TUni- 
versité  de  Vienne,  telle  qu'il  l'avait  esquissée,  dès  1808,  en  son 
.iMgé  de  la  politique  universelle^  prenait  comme  point  de  dé- 
part Thypothèse  d'un  «  homme  indépendant,  »  et  envisageait  les 
diverses  façons  dont  cet  homme  indépendant  pouvait  devenir 
m  souverain.  La  propriété,  la  valeur,  la  science  :  tels  sont  les 
trois  litres  au  nom  desquels  cet  être  hypothétique  peut  arriver 
à  une  souveraineté  :  le  chef  de  famille  est  souverain  de  ses  ser- 
viteurs; le  capitaine,  de  ses  compagnons  d'armes;  le  docteur, 
de  ses  fidèles  :  voilà  trois  supériorités  qui  résultent  de  la  force 
des  chosfô  ;  les  souverainetés  qui  les  sanctionnent,  les  princi- 
pautés qui  en  résultent,  «  naissent  donc,  aussi,  de  la  force  même 
des  choses,  sans  volonté  positive,  sans  convention  factice  des 
hommes.  »  Un  souverain,  c'est  un  grand  propriétaire  opulent 
et  puissant  ;  mais  tout  chef  de  famille  est  dans  sa  sphère  un  sou- 
Tcrain  ;  et  il  n'y  a  pas  de  différence  d'essence  entre  la  souve- 
n  leté  du  père  et  celle  du  roi.  Gomme  le  père  existe  avant  l.i 
fa  aie,  le  roi  existe  avant  le  peuple;  toutes  les  monarchies  ou 
pi  tcipautés  se  forment  de  haut  en  bas.  Bref,  chaque  individu 


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74  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  roi  et  monarque  dans  le  cercle  de  son  domaine  et  de  son 
pouvoir,  mais  ce  n'est  pas  la  masse  des  individus  qui  crée  le 
roi.  La  souveraineté  n'est  que  la  ratification  d'un  fait,  de  ce  fait 
naturel  que  le  plus  puissant  règne  :  le  souverain  a  des  droits 
plus  étendus  que  les  autres  hommes,  mais  non  pas  d'autres 
droits. 

Voilà  les  principes  qui,  d'après  Haller,  sont  appelés  à  de- 
venir la  profession  de  foi  de  tous  ceux  qui  combattent  le  jaco- 
binisme avec  les  armes  de  la  science  ;  voilà,  dans  toute  sa  lo- 
gique, la  <K  contre-révolution  de  la  science.  »  Il  semble,  de 
prime  abord,  qu'en  refusant  au  peuple  toute  part  à  l'élection 
primitive  de  ses  chefs,  il  ébranle  le  fondement  môme  des  reven- 
dications populaires,  et  que  sa  théorie  sur  la  genèse  du  pouvoir 
ne  puisse  aboutir  qu'à  des  maximes  d*absolutisme.  Mais  ce  n'est 
là  qu'une  apparence;  car  si  vous  suivez  jusqu'à  épuisement 
ridée  de  Haller,  vous  constatez  que,  dans  son  système,  l'État 
disparaît.  Or  il  n'y  a  pas  d'absolutisme  sans  un  État  qui  l'incarne 
ou  tout  au  moins  qui  l'encadre.  Le  droit  de  conscription  et  le 
droit  d'imposer  arbitrairement  les  sujets,  qui  sont  les  deux  pré- 
rogatives d'un  État  absolutiste,  sont  formellement  déniés  au 
souverain,  tel  que  Haller  le  conçoit;  car  «  la  guerre  du  prince 
est  sa  propre  guerre  »  et  ne  concerne  que  ses  propres  intérêts, 
et  le  souverain  très  riche  qu'est  le  prince  ne  peut  pas  disposer 
de  la  propriété  de  ces  petits  souverains  minuscules  que  sont  les 
particuliers.  Le  fonctionnarisme,  qui  est  l'instrument  d'un  État 
absolutiste,  est  une  institution  à  laquelle  Haller  refuse  toute 
raison  d'être;  car  il  ne  doit  exister  aucune  différence  entre  ce 
qu'on  appelle  les  fonctionnaires  et  les  «  serviteurs  des  particu- 
liers opulens.  » 

La  théorie  de  l'état  social,  dessinée  par  Haller,  n'est  rien 
autre  chose,  en  définitive,  que  la  description  d'un  régime 
féodal,  description  purement  empirique,  dans  laquelle  les  droits 
des  puissans  sont  très  limités,  mais  dans  laquelle  les  obligations 
attachées  à  l'exercice  de  ces  droits  ne  paraissent  pas  suffisam* 
ment  fondées.  Haller  invoque,  pour  étayer  et  proclamer  le 
devoir  des  souverains,  les  lois  de  justice  et  de  charité;  mais 
elles  ne  font  pas  corps  avec  l'ensemble  du  système;  elles  s'in- 
gèrent comme  des  correctifs  dans  ce  féodalisme,  où  l'on  peut  se 
demander,  bien  souvent,  si  Je  droit  n'est  pas  issu  de  la  force. 
Tandis  que  la  théologie  catholique  professe  sur  l'origine  du 


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L  ALLEMAGNE  CATHOLIQUE. 


75 


pouvoir  une  doctrine  dont  le  premier  corollaire  est  d*imposer 
au  prince  certains  devoirs,  et  tandis  qu'elle  développe  des  argu- 
BMQtations  qui  soulignent  la  responsabilité  du  puissant  en 
même  temps  qu'elle^s  fondent  sa  puissance  même,  Haller  juxta- 
pose à  sa  théorie  de  TÉtat  la  notion  des  devoirs  de  la  souverai- 
neté, beaucoup  plus  qu'il  ne  l'en  déduit  ;  c'est  une  notion  qui  a 
lût  d'immigrer  dans  la  théorie,  non  point  d'en  découler.  Et  l'on 
ni  pas  le  sentiment,  en  lisant  Haller,  que  le  pouvoir  vienne  vé- 
ritablement de  Dieu;  bien  plutôt,  il  semble  que  Dieu  survient 
diDB  le  mécanisme  du  pouvoir,  qu'il  intervient  dans  le  fonc- 
tionnement, qu'il  se  fait  l'hôte  des  conseils  du  souverain. 

Haller  attendait  beaucoup  de  son  travail.  «  Ce  livre,  écri- 
vait-il, occasionnera  d'abord  une  lutte  violente,  même  entre  le 
père  et  le  fils,  entre  la  mère  et  la  fille,  le  frère  et  le  frère  ;  »  et 
s'eialtant  par  cette  perspective  d'offrir  aux  esprits  une  pierre 
(l'acboppement,  il  écrivait  avec  crànerie  :  «  La  guerre  dans  le 
royaume  des  intelligences  a  aussi  son  beau  côté.  »  Ne  nous 
h&lons  point  de  sourire  de  cette  candeur  d'espérances  :  il  y  a  de 
[a  naïveté,  certes,  dans  une  telle  recherche  de  la  vérité  poli- 
absolue  ;  mais  l'attitude  est  plus  noble,  plus  désintéressée, 
certain  scepticisme  politique,  qui  s'accommode  de  tout, 
sajiste  à  tout,  et  ne  péchera  jamais,  à  coup  sûr,  par  excès  de 
laîTeté. 

Le  quatrième  volume  de  l'œuvre  de  Haller,  qui  parut  en 
^820,  renfermait  —  ce  sont  ses  propres  expressions  —  «  une 
profession  de  foi  faite  devant  l'univers  entier.  »  Que  l'univers 
écoutât,  ou  bien  qu'il  fût  distr&it,  Haller  devenait  catholique,  et 
cela  en  vertu  même  de  son  système  :  par  foi  en  lui-même,  par 
loi  en  ses  théories,  il  prétendait  faire  acte  de  foi  à  l'Église  ro- 
ïûaine.  C'est  ce  que  nous  révèle  un  curieux  passage  de  la  lettre 
publique  qu'il  écrivit  à  sa  famiUe,  en  1821,  pour  déclarer  sa 
/létermination  : 


Une  seule  idée,  simple  et  féconde,  véritablement  inspirée  par  la  grflce  de 
^tn,  celle  de  partir  d'en  haut,  de  placer  dans  Tordre  dn  temps,  et  dans  la 
Kienea  comme  dans  la  nature,  le  père  avant  les  enfans,  le  maître  avant  les 
Mnitears,  le  prince  avant  les  sujets,  le  docteur  avant  les  disciples,  amena 
di  ^.(Miséqiences  en  conséquences  le  plan  de  ce  livre,  ou  de  ce  corps  de 
^*  rine,  qui  fait  aujourd'hui  tant  de  bruit  en  Europe,  et  qui,  j'ose  le  dire, 
e  iestiné  peuMtrc  à  rétablir  les  vrais  principes  de  la  justice  sociale,  et  à 
^    rer  beaucoup  de  maux  sur  la  terre.  Je  me  représentais  donc  aussi  une 


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76  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

paissance  on  aatorité  spirituelle  préexistante,  le  fondatenr  d'une  doctrine 
religieuse,  s'agrégeant  des  disciples,  les  réunissant  en  société  pour  main* 
tenir  et  propager  cette  doctrine,  leur  donnant  des  lois  et  des  institutions, 
acquérant  peu  à  peu  des  propriétés  territoriales  pour  satisfaire  aux  divers 
besoins  de  cette  société  religieuse,  pouvant  même  parvenir  à  une  indépen- 
dance extérieure  ou  temporelle.  Consultant  ensuite  l'histoire  et  l'expérience, 
je  vis  que  tout  cela  s'était  ainsi  réalisé  dans  l'Église  catholique;  et  cette 
seule  observation  m'en  fit  reconnaître  la  nécessité,  la  vérité,  la  légitimité. 


Ainsi,  parce  que  la  genèse  et  les  développemens  de  TËglise 
romaine  répondaient  en  tous  points  aux  hypothèses  théoriques 
de  Halier,  il  reconnaissait  d^is  cette  conformité  une  marque  de 
vérité;  et  le  penseur  satisfait  smclinait  en  fidèle.  Alors,  sentant 
grandir  son  rdle  à  mesure  que  Thistoire  même  de  l'Église  s  en- 
cadrait dans  sa  doctrine  personnelle,  il  écrivait  avec  transport  : 

Dieu  suscite  un  républicain  pour  asseoir  et  rétablir  les  monarchies  sur 
leur  véritable  base  ;  un  homme  simple  et  peu  instruit,  dont  l'éducation  fut 
assez  négligée,  pour  confondre  la  science  la  plus  orgueilleuse  des  savans, 
celle  dont  il  fut  lui-même  imbu  dans  sa  jeunesse,  dont  il  partagea  un  ins- 
tant les  erreurs;  un  laïque,  enfin,  et  un  protestant,  le  descendant  d'un 
réformateur  même,  pour  faire  briller  l'Église  universelle  d'un  nouvel  éclat, 
et  la  défendre  avec  des  armes  qu'on  n'avait  pas  encore  employées. 

Plusieurs  plumes  protestantes  s'essayèrent  à  réfuter  ce  néo- 
phyte ;  rintolérance  de  ses  compatriotes  bernois  le  raya,  parce 
que  catholique,  de  la  liste  des  autorités  cantonales;  Halier,  alors, 
vint  à  Paris  se  mettre  au  service  de  la  Restauration  ;  et,  sous  la 
monarchie  de  Juillet,  il  s'en  fut  à  Soleure,  où  s'écoula  lentement 
sa  pensive  vieillesse. 


Halier,  avec  un  esprit  tout  ensemble  féodal  et  laïque,  avait 
entrepris  ui*e  œuvre  sociologique,  et  c'est  au  cours  de  cette 
œuvre  qu'il  avait  rencontré  et  accepté  des  conclusions  chré- 
tiennes. Frédéric  Schlegel^  lui,  introduit  dans  l'Église  par  le 
romantisme,  s'occupa,  .dans  l'enseignement  qu'il  donnait  à 
Vienne,  de  déduire  du  christianisme  même  un  système  social. 
Une  préhistoire,  que  la  foi  nous  révèle,  nous  montre  l'humanité 
perdant  l'image  de  Dieu,  d'après  laquelle  elle  était  modelée; 
l'histoire  interprétée  par  la  foi  nous  fait  et  nous  fera  voir,  k 


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l'allemagnb  catholique.  77 

liavers  des  vicissitudes  souvent  décevantes,  la  restauration  de 
céte  image  divine  dans  Thumanité  :  voilà  lïdée  maîtresse  de 
Scftlegel  et  de  r«  école  légitime  »  qu'il  prétend  fonder. 

Entre  cette  «  école  légitime  »  et  Fécole  «  rationaliste  et  libé- 
rale, »  nulle  conciliation  n'est  possible  :  celle-ci  «  disserte  sur 
la  perfectibilité  indéfinie  de  l'humanité,  sans  autre  commen- 
cement véritable  que  la  supposition  vague  d'un  animal,  sans 
autre  fin  qu'une  progression  à  l'infini;  »  celle-là  «  pose  la  res- 
semblance avec  Dieu  comme  le  caractère  distinctif,  Tessence,  la 
Mhire  et  la  destination  de  l'homme.  >>  Pour  l'école  rationaliste, 
Thomme  est  un  <(  singe  devenu  libéral  ;  »  pour  l'école  légitime,  il 
fat  et  doit  redevenir  l'image  de  Dieu;  et  l'histoire  humaine, 
se  déroulant  à  la  façon  d'un  cercle,  part  de  Dieu  pour  revenir  à 
Dieu.  La  rédemption  par  le  Christ  apparaît  dès  lors  comme  un 
3  pôle  divin  placé  au  milieu  des  temps;  »  et  la  philosophie  de 
rbistoire,  telle  que  la  conçoit  Schlegel,  n'est  qu'une  vaste  exégèse 
du  plan  rédempteur.  A  la  fin  des  leçons  sur  la  Philosophie  de  la 
m,  son  imagination  prend  d'utopiques  libertés  :  ce  n'est  plus 
seulement  Thomme,  c'est  la  nature,  qui  plus  tard  bénéficiera  de 
la  rédemption.  «  Cette  nature,  conçue  comme  une  créature 
soupirante,  nous  donne  l'explication  claire  de  ses  prophétiques 
pressenti  mens;  son  état  de  sommeil  inspire  l'espérance  d'un 
grand  et  universel  réveil.  Ayant  rejeté  cette  théorie  et  ne  regar- 
dant la  nature  que  comme  un  sépulcre,  la  science  physique 
s'est  ensevelie  avec  la  nature  dans  un  état  de  mort  d'où  elle  ne 
eommence  à  se  relever  que  depuis  une  ou  deux  générations 
L'horame  seul  peut  vaincre  la  mort  en  reconquérant  la  perfeo 
lion  morale,  d'où  suivra  la  réintégration  de  la  nature  en  Dieu, 
c'est-à-dire  la  vraie  théocratie,  état  dans  lequel  toutes  les 
créatures  recouvreront  leur  immortalité,  et  qui  complétera 
l'harmonie  de  la  création.  » 

C'est  ainsi  que  Schlegel  devine,  dans  la  nature  elle-même,  ce 

même  mouvement  de  retour  vers  le  paradis  terrestre,  qui  semble 

résumer  à  ses  yeux  Thistoire  de  l'humanité  rachetée.  Mais  à 

rencontre  de  cette  réintégration  de  Dieu,  uû  obstacle  surgit  : 

Schlegel  Tappeilc  Tidolàtrie  politique.  «  On  ne  peut  espérer  la 

i-^rmation  divine,  écrit-il,  avant  que  toute  idolâtrie  politique, 

uelque  forme  qu'elle  affecte,  de  quelque  nom  qu'on  la  voile, 

'ait  complètement  disparu  de  la  terre.  »  Ce  que  Schlegel  qua- 

^fie  de  ce  nom,  c'est  Tabsolutisme,  quel  qu'il  soit^  celui  d'un 


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78  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

seul  OQ  celui  d'une  foule  ;  c*est  le  despotisme,  quel  qu'il  soit, 
celui  du  prince  ou  celui  de  la  masse.  Rien  à  ses  yeux  n'est  aussi 
faux,  et  aussi  opposé  au  sentiment  chrétien  et  à  l'esprit  reli- 
gieux, que  le  droit  strict  et  absolu  et  les  théories  politiques 
absolues.  Entre  ces  théories  et  le  christianisme,  il  y  aura  tou- 
jours conflit;  car  l'État  chrétien,  par  là  même  qu*ilest  chrétien, 
est  fondé  sur  Thistoire,  déterminé  par  elle  ;  il  affecte  un  carac- 
tère de  relativité  ;  il  reconnaît  et  laisse  subsister  tout  ce  qui  est 
légalement  établi  et  conforme  au  bien  social;  et  il  repousse 
pareillement  le  despotisme  arbitraire  et  le  principe  rationnel 
d  une  liberté  et  d'une  égalité  universelles,  la  t3rrannie  d'un  sou- 
verain et  la  tyrannie  d'une  faction.  Alors  s'insurge  le  faux  esprit 
du  siècle,  que  Schlegel  définit  «  l'absolu  dans  les  opinions  et 
dans  lee  actes,  i^  «  On  détache  de  tout  un  entourage  historique, 
continue*t-ily  une  particularité  que  Ton  représente  et  que  l'on 
pose  comme  le  centre  et  le  but  universel;  on  en  fait,  sans  aucun 
égard  pour  l'histoire,  un  principe  absolu  ;  et  Ton  n'arrive  de  la 
sorte  qu'à  faire  fuir  l'esprit  de  vie  :  là  où  il  soufflait,  il  n'y  a 
plus  qu'une  lettre  morte,  propre  à  donner  la  mort.  » 

Schlegel  déteste  les  lettres  mortes,  les  lois  qui  manquent'de 
souplesse,  les  constitutions  artificielles;  tous  ces  papiers  lui 
font  horreur;  et  bien  que  le  christianisme,  —  il  le  dit  formelle- 
ment, —  admette  toutes  les  formes  de  gouvernement,  le  seul 
motif  qui  induise  Schlegel  à  préférer  à  la  république  la  mo- 
narchie, c'est  que,  dans  une  république,  où  ce  n'est  pas  une  per- 
sonne qui  règne,  mais  la  loi,  il  est  à  craindre  que  la  loi  ne  de- 
vienne une  abstraction  sacro-sainte  et  absolue.  L'élasticité  des 
gouvernemens  personnels  lui  parait  préférable  à  la  vaniteuse 
intangibilité  des  lois  républicaines  ;  et  les  sympathies  de  Schlegel 
pour  la  monarchie  héréditaire,  «  dernier  système  politique  du- 
rable où  l'homme  finira  par  s'abriter,  »  sont  une  conséquence 
logique  —  et  piquante  —  de  sa  haine  contre  l'absolutisme.  Au 
demeurant,  il  tempère  cette  monarchie  par  l'institution  d'un  sys- 
tème de  classes,  de  corporations,  qui  seraient  les  vrais  repiré- 
sentans  de  la  nation;  et  <t  cette  distinction  juste  et  chrétienne 
des  classes  entre  elles,  explique-t-il,  obtiendra  chez  tout  esprit 
raisonnable  la  préférence  sur  l'état  constitutionnel,  pénible  éla- 
boration reposant  sur  l'équilibre  des  pouvoirs.  »  La  distinction 
des  classes,  pour  Schlegel,  est  un  phénomène  concret,  une  donnée 
do  la  vie;  la  division  des  pouvoirs  est  une  idée  abstraite,  absolue. 


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l'allemagne  catholique.  79 

Tftut  dans  sa  pensée,  tout  dans  sa  croyance,  se  ramène  à  la  lutte 
coitre  l'absolu;  et  lutter  contre  l'absolu,  c'est  lutter  pour  Dieu, 
puisque  l'histoire  est  un  conflit  entre  Tidolâtrie  politique  et  le 
règle  de  Dieu. 

iMssi  Schlegel  ne  permettra-t-il  pas  à  l'absolu  de  se  draper 
de  U  majesté  de  Dieu  :  «  le  plus  grand  danger  de  Tépoque,  dé- 
clare-t-il,  réside  dans  les  écarts  de  l'absolutisme,  qui  pourrait 
abuser  des  principes  religieux.  »  Le  mot  vise  la  Sainte-Alliance, 
apparemment.  Même  au  service  de  Dieu,  l'absolutisme  était 
abhorré  par  Schlegel  :  «  Il  faut  bien  se  garder,  disait-il  encore, 
d'attacher  à  lautorité  divine  des  souverains  de  la  terre  l'idée  de 
l'absolu;  idée  si  dangereuse  en  elle-même,  et  si  féconde  en  er- 
reurs déplorables,  qu'il  n'est  même  pas  possible  de  i^attribuer  à 
Dieu,  sans  donner  naissance  à  de  graves  malentendus.  »  Et  de 
fait,  un  malentendu  très  grave  eût  risqué  d'opprimer  la  réputa- 
tion de  l'Eglise,  si  l'opinion  eût  pu  la  rendre  responsable  des 
actes  et  des  gestes  de  la  Sainte- Alliance  :  la  théologie  politique 
de  Schlegel,  professée  à  Vienne  même,  survenait  à  point  pour 
écarter  le  malentendu. 

XI 

On  savait  d'ailleurs,  dans  les  sphères  officielles,  que  Schlegel 
n était  point  ime  exception;  un  publiciste  alors  fort  connu,  et 
qui  fut  un  jour  présenté  à  M"'"'  de  Staël  comme  «  la  première 
tète  de  l'Allemagne,  »  Adam  MûUer,  croyait  de  son  devoir  de 
penseur  de  confronter  sans  cesse  avec  la  pratique  de  la  Sainte* 
Alliance  un  idéal  politique  qui  lui  semblait  révélé  par  Dieu  lui- 
même.  Prussien  d'origine,  converti  de  bonne  heure  au  catholi- 
cisme, il  était  une  sorte  de  Bonald  allemand,  mais  un  Donald  chez 
ijui  le  travail  de  la  logique  se  perdait  volontiers  en  fusées  d'ima- 
gination; un  Bonald  emporté,  sur  les  ailes  du  romantisme,  dans 
lia  ciel  où  la  philosophie  germanique  avait  laissé  des  traînées 
de  nuages.  L'Autriche,  au  service  de  laquelle  il  était  passé,  finit 
par  le  décorer,  en  i  826,  pour  avoir  consacré  son  talent  à  la  «  dé- 
fense du  principe  monarchique  et  de  la  religion;  »  cet  éloge 
nfficiel  ferait  [mal  augurer  de  l'originalité  de  MûUer,  si  nous  no 
euilletions,  tout  de  suite,  la  correspondance  privée  qui  s'échangea, 
le  longues  années  durant,  entre  Millier  et  Gentz,  et  qui  nous 
uontre  la  libre  attitude  du  penseur  catholique  en  face  de  celui 


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m"' 


80 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


que  Ton  pourrwt  appeler  le  chef  de  cabinet  de  la  Sainte- Al- 
liaace. 

Gentz  rainasse  en  sa  personne  tout  ce  qu'il  y  avait  de  con- 
tradictions intimes  dans  l'esprit  de  la  Sainte- Alliance  :  l'idée  re- 
ligieuse, dont  il  n'a  cure  pour  sa  conscience,  est  exploitée  par  sa 
apolitique;  il  estime  la  foi  comme  une  sorte  d'opium,  qui  garantit 
le  repos  et  le  sommeil  des  humbles,  indispensable  à  la  sécurité 
des  puissans.  Au  nom  de  cette  idée  que  toute  réforme,  dans 
rÉglise  comme  dans  l'État,  doit  venir  des  autorités  constituées, 
il  condamne  le  protestantisme  ;  mais,  pour  lui-même,  il  reste 
protestant.  «  Jamais  la  religion,  écrit-il  à  MûUer,  ne  sera  rétablie 
comme  foi,  si  elle  n'est  pas  d'abord,  auparavant,  rétablie  comme 
loi.  Car  c'est  seulement  comme  loi  qu'elle  peut  fonder  une  foi 
d'obéissance,  même  chez  ceux-là  qui  étaient  ou  sont  devenus  rc- 
fractaires  pour  la  foi  directe.  »  Tel  est  le  principe,  dont  on  ne 
saurait  dire  s'il  affiche  plus  de  dédain  pour  l'idée  religieuse  ou 
pour  l'intelligence  humaine  ;  il  ravale  ia  religion  à  n'ôtre  qu'un 
outil  de  gouvernement  :  libre  à  l'Église  de  réclamer  la  foi  directe  ; 
ce  que  l'Etal  de  la  Sainte-Alliance  veut  procurer  à  l'Église,  c'est 
la  foi  d'obéissance,  commandée  par  la  légalité. 

Adam  MûUer  est  aux  antipodes  de  son  ami.  Il  lui  explique 
ce  qu'est  la  foi,  quelles  en  sont  les  connexions  avec  l'ensemble 
des  choses  humaines,  et  de  quel  droit  elle  doit  pénétrer  dans 
toute  la  vie  sociale.  Gentz  proteste,  il  crie  au  paradoxe  :  ce  Vous 
désirez  la  foi  aux  plus  profonds  mystères  de  la  révélation,  répli- 
que-t-il  à  Mûlier,  et  cela  dans  un  siècle  où  c'est  presque  seule- 
ment encore  par  procédé  qu'on  pose  Dieu.  »  Sans  sourciller,  le 
mot  est  lâché;  il  définit,  avec  une  inconsciente  crudité,  la  poli- 
tique religieuse  de  Gentz  :  Dieu,  pour  la  Sainte- Alliance,  est  une 
donnée,  et  c'est  «  par  procédé  »  qu'on  «  pose  »  cette  donnée  ; 
et  ce  sera  tant  pis  pour  Dieu,  pour  le  Dieu  de  l'Église,  si  ce 
genre  d'exploitation  nuit  à  sa  popularité,  et  si,  fragile  comme 
une  hypothèse,  il  devient  ensuite  importun  comme  un  gendarme. 
Millier,  au  contraire,  n'introduit  pas  Dieu  <<  par  procédé  ;  »  il  le 
salue  comme  l'auteur  et  la  cime  de  toutes  choses,  comme  celui 
dont  tout  dérive;  et  son  système  philosophique  et  politique 
n'est  en  quelque  sorte  que  l'idée  de  Dieu  eu  acte.  Alors  Gentz 
s'effraie  de  tant  de  métaphysique  : 

Vous  m'apparaissez,  signiôe-t-il  à  Millier,  comme  un  homme  qui,  perché 
sur  une  haute  tour  isolée,  inaccessible,  offrirait  un  somptueux  régal  auquel 


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l'àllemagne  catholique.  81 

àelemis  à  antre  il  convierait  lés  spectateurs  d'en  bas.  Le  prince  et  moi  ne 
éaundins  pas  mieux  ;  mais  comment  Tenir  j  asqa'à  Totre  tour?  Vous  n'auriez 
tBstg^Bé  que  si  vous  pouviez  nous  faire  comprendre  que  toute  vraie  science, 
toite]»éiiétration  dans  la  nature,  tonte  législation,  toute  constitution  sociale, 
mèmt  toite  histoire,  est  l'œuvre  d'une  révélation  divine  et  ne  peut  venir 
qiedelà. 


Mais  Gentz  est  bien  convaincu  que  Millier  ne  prouvera  rien, 
à  que,  pour  faire  régner  Dieu  dans  la  mesure  où  il  sied  qu'il 
i^K,  les  expédiens  bureaucratiques  de  la  Sainte-Alliance  vau- 
èûnt  mieux  que  les  apostoliques  discours  d'un  philosophe  in- 
compris. 

D  j  a  chez  ce  philosophe^  pourtant^  une  logique  qui  décon- 
certe Gentz.  Mfiller,  de  temps  à  autre,  s'essaie  à  dénuder,  d'une 
Bain  brutale,  les  racines  de  l'arbre  hétérogène  qu'est  la  Sainte - 
Âlliinee  ;  il  les  voit  fragiles,  il  le  dit,  et  parle,  lui  catholique, 
CQQune  le  plus  acharné  des  radicaux.  Gentz,  aussitôt,  de  se 
fbÎBdre  amèrement.  «  Vous  êtes  un  idéaliste,  vous  faites,  vous 
poétisez,  vous  construisez  un  monde,  qu'on  ne  trouve  pas  hors 
ie  TOUS.  »  Et  une  autre  fois  : 


Tms  parlez  en  des  termes  qui  ébranlent  le  droit  de  propriété,  et  par 
ksqoi^  quoique  poussé  par  des  motifs  tout  difîérens,  vous  travaillez,  la 
■ail  dans  la  main,  avec  les  hommes  de  révolution.  Des  juges,  pourtant  bien- 
veObns,  ont  dit  :  Que  gagnons-noas  avec  des  alliés  qui,  avec  l'intention  de 
BûQs  édairer,  livrent  contre  noas  à  nos  ennemis  les  armes  les  plus  bril- 
lûtes?  Yous  connaissez  le  caractère  juste,  doux,  généreux,  du  prince 
(Xettemich).  Il  faisait  à  votre  sujet  des  plaintes  amères...  La  question  n'est 
pu  comment  la  société  doit  se  former  pour  Tavenir  d'après  un  plan  meilleur, 
phis  agréable  à  Dieu  ;  notre  seule  affaire  est  et  doit  être  de  la  garder  contre 
la  dissolution  prochaine  dont  la  menacent  des  ennemis  connus  et  déter- 
liinb...  De  Tablme  de  la  destruction,  vous  faites  naître  certaines  formes 
novfdles,  très  chimériques,  qui  vous  seraient  plus  chères  que  tout  le  vieux 
latras  dont  aucun  jacobin  ne  peut  parler  avec  plus  de  mépris,  que  vous... 
Totre  opposition  a  pris  un  caractère  qui  m'a  fait  trembler.  Et  que  vous 
ii*ajez  pas  provoqué  d'infinis  dommages  (pour  le  présent  au  moins),  cela 
tient  seulement  à  ce  fait,  que  peu  de  vos  auditeurs  et  lecteurs  savent  com- 
prendre ce  que  vous  pensiez...  Que,  dans  la  situation  où  vous  vous  trouvez, 
fié  à  certaines  conditions  sociales  et  politiques,  considéré  par  le  Gouverne- 
ment autrichien  comme  un  de  ses  appuis  à  l'étranger,  par  tous  ceux  qui 
(  ident  l'ordre  ancien  comme  un  puissant  aUié,  vous  ne  fassiez  rien  de 
]  depuis  plusieurs  années,  que  des  dissertations  tbéologiques  ;  que  vous 
(  nez  les  États  de  telle  façon  qu'on  ait  besoin  de  la  plus  haute  puis- 
I  \  d'abstraction  pour  ne  pas  vous  tenir  vous-même  pour  un  réformateur 
To«  xxiu.  —  '904.  6 


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82  BEVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

radical  en  sens  inverse»  cela  mérite  que  vous  io  pesiez  encore  une  fois; 
devant  vptre  conscience. 


Mais  Mûller  ne  vieat  pas  à  résipiscence  :  il  y  a  en  lui,  à  côtd 
du  fonctionnaire  appointé  par  TÀutrichei  un  spéculatif  qui  se 
laisse  traiter  d'excentrique,  mais  qui  ne  se  tait  pas.  Au  fond, 
Gentz  et  les  politiques  de  son  école  n'aiment  aucune  idée,  pas 
plus  ridée  catholique  que  l'idée  radicale  :  toute  pensée  leur  fait 
peur,  même  la  pensée  qui  regarde  Dieu.  Us  essaient  de  fairo 
mentir  l'axiome,  que  les  idées  mènent  le  monde.  Mûller,  lui» 
croit  à  cet  axiome  :  il  indique  à  son  correspondant  que  la  lutte 
sera  entre  la  conception  radicale  et  sa  conception  théocratique,  à. 
lui  Millier,  et  que  la  faiblesse  de  la  Sainte-Alliance  est  d'avoir 
peur  de  celle-ci  comme  de  celle-là.  Il  y  a  un  faux  droit  naturel, 
un  faux  droit  d'État,  un  faux  droit  des  gens,  de  faux  principes 
politiques  :  la  Sainte-Alliance  en  laisse  subsister  toutes  les  con- 
séquences ;  de  quel  droit  se  plaint-elle,  ensuite,  que  des  univer- 
sitaires plus  logiques  déduisent  de  ces  erreurs  tout  un  cortège 
d'erreurs  nouvelles?  Elle  s'attaque  à  ces  Universités,  elle  les 
veut  détruire.  Mûller  laisse  prévoir  à  Gentz  que,  dans  la  guerre 
contre  les  intelligences,  la  Sainte-Alliance  sera  vaincue;  au  lieu 
de  calomnier  la  jeunesse  allemande,  on  devrait  se  rendre 
compte  qu'elle  est  sérieuse,  sobre,  morale;  au  lieu  de  croire 
qu'on  a  tout  fait  lorsqu'on  a  surveillé  policièrement  les  chaires 
où  elle  s'imprègne  de  la  notion  révolutionnaire  de  liberté,  on 
devrait  la  mettre  à  même  de  recueillir  la  vraie  science  positive 
et  de  se  familiariser  avec  1'  «  idée  chevaleresque  de  la  liberté 
dans  l'obéissance  ;  »  au  lieu  de  fixer  des  limites  factices  à,  l'acti- 
vité de  l'esprit,  on  devrait  donner  un  enseignement  positif.  Mais 
les  gouvernemens  craignent  les  «  vérités  morales  positives  »  (ce 
mot  revient  sans  cesse  sous  la  plume  de  Mûller).  Elles  s'insur- 
geraient, ces  vérités,  contre  leurs  caprices  quotidiens,  dont  une 
liste  civile  garantit  pour  l'instant  la  sécurité  ;  les  chimères  phi- 
losophiques des  radicaux  ne  menacent  que  l'avenir.  La  morale, 
ello,  est  une  gêneuse  immédiate  et  quotidienne;  même  contre 
ces  chimères,  on  ne  tient  pas  à  lui  donner  la  parole. 

A  l'origine  de  cette  politique  mesquine  et  négative,  où  s'en- 
lize  la  Sainte-Alliance,  Mûller  entrevoit  et  maudit  deux  influences, 
celle  du  droit  romain  et  celle  d'Adam  Smith,  celle  de  l'abstrac- 
tion ^juridiaue  et  celle  de  l'absolutisme  économique,  masqué  du 


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L* ALLEMAGNE  CATHOLIQUE.  83 

n/m  de  libéralisme  :  il  prévoit  que  ces  deux  idoles  s'écroule- 
raaL 

Déjà,  dans  l'enseignement  du  droit,  Fécole  historique  prend 
k  dessus  ;  elle  oppose  à  une  philosophie  abstraite  et  morte  «  la 
médecine  de  l'expérience  et  de  la  tradition.  »  Et  déjà  s'alignent, 
devant  Fœil  divinatoire  de  Mfiller,  les  futures  revendications 
sodales  :  «  les  deux  cdtés  de  la  nature  humaine,  le  penchant  à 
muntenir  le  gain,  le  capital,  la  propre  situation  de  fortune,  et 
d'autre  part  l'impulsion  à  créer,  à  acquérir  par  le  travail,  s'in- 
camwont  en  deux  partis,  capitalistes  et  travailleurs,  possédans 
e!  non-possédans,  qui  se  rangeront  en  bataille  et  se  détruiront 
réciproquement  en  d'inconsolables  mêlées.  »  Ces  lignes  sont  de 

I  année  1820  :  tandis  que  la  Sainte-Alliance  escarmouchait  contre 
le  libéralisme,  MfiUer  sentait  le  socialisme  se  préparer  à  naître; 
et  dût-il  n'être  qu'une  Gassandre  inutile,  il  voulait,  en  face  de  ce 
BieiidnÊtat  que  Genfz  posait  «  par  procédé,  yf  en  face  de  ce  Dieu 
de  bonnes  gens  à  qui  les  libéraux,  par  représailles,  portaient 
knn  faciles  honmiages,  ressusciter  un  Dieu  plus  ancien,  archi- 
tede  de  la  nature  et  de  Thistoire,  s(ommet  de  la  société  féodale, 
gaidicn  des  rapports  sociaux,  surveillant  indiscret  mais  indispen- 
sable des  opérations  de  crédit,  contrôleur  des  finances  publiques 
CGmme  des  consciences  particulières,  un  |Dieu  très  vigilant"  et 
même,  si  l'on  ose  ainsi  dire,  très  entrant,  mais  un  Dieu  qui 
TÎTait,  et  qui  faisait  vivre. 

Aimant  tous  quatre  une  certaine  forme  prophétique,  et  par* 
(ois  prophétisant  en  effet  ;  ayant  tous  quatre  conscience  d'être 
complètement  distincts  de  leurs  contemporains,  et  d'être  inac- 
cessibles, de  tous  points,  à  la  prise  des  partis  qui  les  voulaient 
cataloguer  ;  toujours  déracinés  de  leur  époque,  souvent  déra- 
cinés de  leurs  patries,  Joseph  Goerres,  Frédéric  Schlegel,  Charles 
Lonb  de  Haller,  Adam  Mûller,  firent  campagne,  chacun  avec  sa 
méftode,  contre  l'absolutisme  politique  et  social,  sous  quelque 
fonne  qu'il  essayât  de  prévaloir.  Goerres  par  ses  leçons  de  Hei- 
delb^,  Schlegel  par  ses  productions  romanesques  et  critiques, 
MûUer  par  ses  conférences  sur  la  science  et  la  littérature  alle- 
mandes, avaient  incarné  le  romantisme;  avec  le  temps,  et  sous 

II  pulsion  de  la  foi  religieuse,  ils  cessaient  de  demander  au 
m  en  âge,  uniquement  des  thèmes  esthétiques,  des  amusemens 
d'    agination,    des    consolations   pour  les  malheurs   de    leur 


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^ 


84  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


peuple  ;  ils  lui  demandaient  des  leçons  d'architecture  politique, 
des  maximes  de  vie  sociale  chrétienne,  des  normes  pour  un 
ordre  économique  chrétien.  Quelque  fragmentaire  qu'ait  été  leur 
œuvre,  quelle  qu'ait  pu  être,  parfois,  leur  complaisance  pour  les 
anachronismes,  ils  furent  les  précurseurs  intellectuels  de  ce  mou- 
vement catholique-social  autrichien  auquel,  il  y  a  vingt-cinq  ans, 
le  baron  de  Vogelsang  rendit  une  impulsion  durable  ;  et  c*en 
serait  assez  pour  nous  attacher  à  leur  œuvre  et  nous  faire  retenir 
leurs  noms.  Mais  leurs  physionomies,  replacées  dans  le  cadre  de 
l'histoire  générale,  méritent  de  s'y  détacher  en  un  relief  plus 
saillant  encore.  Tandis  qu'en  France  la  littérature  catholique, 
hormis  l'école  Menaisienne,  se  donna  trop  souvent  les  apparences 
de  senâr,  en  politique,  la  cause  des  ultras,  et  tandis  que  l'auteur 
du  Pape  était  le  théoricien  par  excellence  de  l'absolutisme,  l'Al- 
lemagne lisait,  dans  les  penseurs  catholiques  que  nous  venons 
d'observer,  la  condamnation  de  ce  système  politique,  et  l'Alle- 
magne constatait  que  la  pensée  catholique  se  dérobait  à  l'orbite 
de  la  Sainte-Alliance.  Lorsque,  plus  tard,  une  opinion  popu- 
laire aura  le  droit  d'exister,  et  lorsque  ce  droit  même  la  rendra 
victorieuse,  eUe  ne  flétrira  pas  dans  Schlegel,  dans  MûUer,  dans 
Haller,  les  complices  des  bureaucraties  vaincues  ;  et  quant  à 
Goerres,  elle  l'honorera  comme  un  devancier  de  la  victoire. 

Georges  Gotau. 


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POÉSIES 


L'ASILE 

Je  reviens  de  la  ville  où  m'appela  l'automne 
A  ma  maison  des  champs  où  m'invite  Tété, 
Et  mon  cœur  doucement  se  recueille  et  s'étonne 
En  retrouvant  ces  lieux  que  mes  pas  ont  quittés. 

La  vigne  vigoureuse  enguirlande  la  porte 
Et  son  jeune  feuillage  y  fête  mon  retour, 
Qui,  lorsque  je  partis,  mêlait  sa  feuille  morte 
Au  sable  jaune  où  s'enfongait  mon  talon  lourd. 

0  Maison,  je  dépose  &  ton  seuil  la  sandale 
Et  je  suspends  au  mur  la  laine  du  manteau  ! 
Mes  pieds  nus  marcheront  encore  sur  la  dalle 
Et  je  respirerai  ton  air  frais  comme  une  eau. 

Me  voici.  Faudra-t-il,  hélas  I  que  je  te  dise 
L«  temps  que  mon  absence  a  passé  loin  de  toi. 
Et  la  longue  saison  intermittente  et  grise 
Où  je  n'ai  pas  dormi  sous  l'ombre  de  ton  toit? 


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86  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Te  dirai-je  la  Ville  et  la  place  publique, 
Et  ma  tristesse  errante  aux  àtres  étrangerSi 
Et  les  noirs  ciels  d'hiver  sur  la  tuile  et  la  brique, 
Et  la  neige  si  lourde  aux  flocons  si  légers? 

Toi,  d'argile  construite  et  couverte  de  paille. 
Humble,  que  penses-tu  des  palais  de  là-bas 
En  l'avare  Cité  où  la  haute  muraille 
Enferme  les  vivans  dans  le  bruit  de  leurs  pas? 

Si  j'ai  vécu  sa  vie  orgueilleuse  et  captive, 
Pardonne-moi,  voici  que  je  suis  revenu 
Vers  la  vigne  qu'Avril  a  faite  verte  et  vive 
Et  qui  rit  au  soleil  en  feu  dans  le  ciel  nu  l 

J'ouvrirai  la  fenêtre  à  l'odeur  des  prairies 
Et  j'ouvrirai  la  porte  au  vent  qui  vient  des  bois, 
Et  les  arbres  féconds  et  les  treilles  mûries 
Porteront  la  grappe  et  le  fruit  comme  autrefois  ; 

Et,  lorsque  reviendra  l'automne  inévitable. 
Je  ne  reprendrai  plus  la  laine  du  manteau 
Ni  la  sandale  dure  et  qui  fait  sur  le  sable 
Crier  l'ingrat  adieu  de  son  départ  nouveau. 

Garde-moi  dans  ta  paix  et  dans  ta  solitude 
Et,  maintenant,  je  suis  ton  hôte  pour  toujours, 
Je  ne  redoute  plus  l'hiver  farouche  et  rude 
Où  Tombre  qui  s'accroît  est  inégale  au  jour. 

Car  ta  vigne,  6  Maison,  attire  les  abeilles, 
Leur  vol  déjà  bourdonne  et  la  ruche  bruit. 
Et  ce  sont  elles  qui  fourniront  à  mes  veilles 
Le  flambeau  dont  la  flamme  éclairera  ma  nuit. 

Sur  la  cire  fidèle,  obéissante  et  douce, 
J'inscrirai  ma  pensée,  heureux  si,  des  mots  vains 
Que  trace  le  roseau  et  qu'efface  le  pouce. 
Naît  le  Vers,  étemel  parce  qu'il  est  divin. 


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POÉSIES.  87 


MIROIR   PERSAN 


L'ëtroH  miroir  qui  dort  en  sa  botte  persane. 
Toute  peinte  de  fleurs  que  traça  le  pinceau. 
Imite,  sans  que  rien  le  tarisse  ou  le  fane, 
La  forme  d'une  feuille  et  la  couleur  de  Teau. 

L'artisan  de  jadis  a  taillé  dans  le  jade 
Son  contour,  qui  remplit  la  paume  de  la  main, 
Pour  ce  geste  qui  fut  le  tien,  Schéhérazade, 
Revoyant  ton  visage  au  soleil  du  matin! 

Car,  chaque  nuit,  ta  longue  et  merveilleuse  histoire 
Suspend  sur  ton  col  nu  le  sabie  redouté, 
Et  ta  langue  te  vaut  l'incertaine  victoire 
De  sourire,  une  fois  encore,  à  ta  beauté  ; 

Mais  le  temps  implacable  et  qui  n'a  pas  d'oreilles, 
Plus  sourd  que  le  Khalife  ingrat  et  curieux, 
N'épargne  pas  la  joue  et  la  bouche  vermeilles. 
Et  la  cruelle  mort  ferme  les  plus  beaux  yeux; 

Le  miroir  qui,  peut-être,  a  miré  la  Sultane, 
Reflète  maintenant  un  visage  nouveau. 
Et  conserve  toujours  en  sa  boîte  persane 
La  forme  de  la  feuille  et  la  couleur  de  Teau. 


FIN    DE   JOURNÉE 

Ma  tristesse  a  devant  soi, 
Gomme  au  temps  de  ma  jeunesse, 
Le  ciel  au-dessus  du  toit 
Par  la  vitre  où  le  jour  baisse. 

Dans  la  maison  pas  de  bruit  ; 
Je  n'attends  rien  ni  personne; 
Et  quelque  chose  m'a  fui... 
Je  suis  seul  et  c'est  l'automne. 


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1 


8S  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  silence  semble  mort 

Où  j'entendais  jadis  rire, 

Au  fond  du  bois  d'ombre  et  d  or, 

La  Faunesse  et  le  Satyre, 

Et,  dans  leurs  roseaux  distincts. 
Murmurantes  et  lointaines, 
Se  répondre,  échos  lointains, 
Les  Mtes  et  les  fontaines  l 


AUTRE   SOIR 


Ce  beau  jour  n'est  plus  rien  que  son  ombre  odorante, 

La  lumière  est  éteinte  et  le  vent  disparu; 

Le  parfum  ténébreux  de  l'arbre  et  de  la  plante 

  remplacé  pour  nous  la  forme  qu'ils  n'ont  plus. 

La  forêt  incertaine  est  à  peine  un  murmure 
Où  la  feuille  invisible  à  la  feuille  s'unit, 
Et  le  fleuve  n'est  plus  qu'une  fraîcheur  obscure 
Qu'aspire  en  soupirant  l'haleine  de  la  nuit. 

Il  semble  que  le  temps  et  l'ombre  et  le  silence 
Ordonnent  de  mourir  et  de  fermer  les  yeux, 
Car  si  le  jour  renatt,  revient  et  recommence, 
Aura-t-il  la  beauté  de  ce  jour  radieux? 

Aura-t-il  cette  aurore,  et  ce  clair  crépuscule, 
Et  ce  midi  de  flamme  où  l'Amour  triomphant 
Pose  aux  lèvres  en  feu  sa  lèvre  qui  les  brûle  ? 
Et  son  soir  sera-t-il  sonore  et  transparent  ? 

Et  du  fleuve,  de  la  forêt  et  de  la  plante. 
Do  tout  ce  qui  fut  lui,  refera-t-il  demain 
Ce  ténébreux  parfum  et  cette  ombre  odorante 
Où  persiste  embaumé  son  souvenir  divin? 


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POÉSIES. 


DIALOGUE 


89 


«  —  Tu  es  TAmour.  Veux-tu  ces  roses  que  tu  touches  ? 

Elles  ont  la  chaleur  et  la  pourpre  des  bouches 

Qui  murmurent  ton  nom  dans  l'ombre,  ô  fier  Amour  ! 

Pour  sceptre  entre  tes  mains  véux-tu  ce  glaïeul  lourd  ? 

En  couronne  à  ton  front  faut-il  que  j'assouplisse 

La  branche  droite  où  luit  la  feuille  verte  et  lisse 

De  ce  jeune  laurier  qui  pousse  dans  le  vent  7 

Parle.  Tout  le  jardin  au  feuillage  mouvant 

Est  à  toi  ;  son  printemps  pour  te  plaire  est  éclos. 

Et  ses  plantes,  ses  fleurs,  ses  arbres  et  ses  eaux 

Attendaient  avec  moi  ton  heure  et  ta  venue. 

Regarde-les.  Voici  ton  temple  et  ta  statue... 

Mais  pourquoi  restes-tu  toujours  silencieux,  ' 

0  cher  Amour?  L'offrande  est  petite  à  tes  yeux^ 

Je  le  sais.  Ma  maison  est  derrière  ce  hêtre. 

Suis-moi.  Voici  la  clé  de  la  porte.  Pénètre 

Dans  la  salle  où  la  table  est  servie  à  ta  faim. 

Les  fruits  juteux,  le  lait,  l'onde  fraîche,  le  vin, 

Groûtes-y.  Laisse-moi,  cher  hôte,  sur  la  dalle, 

A  genoux,  délier  doucement  ta  sandale 

Et  baiser  tes  pieds  nus  qui  t'ont  mené  vers  moi. 

La  route  t'a  blessé.  Tu  es  las,  mais  pourquoi 

Ce  regard,  ce  sourire  amer  et  ce  silence? 

N'est-ce  donc  pas  ainsi  qu'on  t'accueille?  Commence 

A  boire  et  je  boirai  dans  ta  coupe...  J'ai  peur 

Car  te  voici  debout  avec  une  lueur 

Farouche  dans  tes  yeux  que  je  croyais  si  doux. 

Qu'as-tu  donc?  Qn*ai-je  fait?  Tu  grandis  to'ut  à  coup, 

L'ombre  remplit  la  salle  et  la  lampe  s'éteint; 

J'ai  peur.  Tes  mains  ont  pris  brusquement  mes  deux  mains. 

Ne  serre  pas  ainsi  mes  poignets  sans  courage... 

Ton  souffle  me  renverse  et  me  brûle  au  visage, 

Je  tremble.  Je  te  hais.  J'ai  peur.  Ton  corps  ^t  lourd. 

Tu  veux  ma  vie.  Elle  est  à  toi.  Tu  es  l'Amour.  >> 

«  —  Je  suis  l'Amour.  Écoute-moi.  Mes  mains  sont  fortes. 
C'est  en  vain  à  mes  pas  que  Ion  ferme  les  portes 


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90  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

De  la  maison  prudente  et  du  jardin  secret; 
Lorsque  l'on  ne  veut  pas  que  j'entre,  j'apparais. 
Je  suis  le  visiteur  impatient  et  l'hôte... 
Que  la  lampe  baissée  ou  que  la  torche  haute 
Eclairent  plus  ou  moins  mon  visage,  c'est  moil 
Il  n'est  plus  temps  de  fuir,  alors  que  Ton  me  voit. 
Que  la  frappe  l'airain  ou  la  marque  le  sable. 
Accepte  à  son  instant  mon  heure  inévitablei 
Et  ne  t'attire  pas  mon  regard  irrité, 
Mais  attends-moi  plutôt  avec  simplicité, 
La  porte  grande  ouverte  et  la  table  servie; 
Car,  si  veut  ton  destin  que  j'entre  dans  ta  vie, 
Ni  le  verrou  massif,  ni  la  clé,  ni  le  chien 
Qui  aboie  et  qui  mord,  ni  la  serrure,  rien 
N'empêchera  jamais,  sache-le,  que  je  vienne, 
Si  je  le  veux,  poser  ma  bouche  sur  la  tienne, 
Quoi  que  tu  fasses,  malgré  toi,  un  soir,  un  jour  • 
Mes  mains  sont  fortes.  Obéis.  Je  suis  l'Amour.  » 


LE  SOUHAIT 


Peut-être,  si  j'avais  choisi  mon  temps  où"  vivre, 
Eussé-je,  grave  et  doux,  vieilli  sous  le  turban, 
Et  ma  vie  eût  passé  ses  jours  calmes  à  suivre 
L'ombre  du  cyprës  noir  et  du  minaret  Jblanc. 

Dans  la  fraîche  mosquée  où  mille  fleurs  sont  peintes 
Sur  la  faïence  lisse  autour  du  nom  d'Allah, 
J'aurais,  les  yeux  levés  vers  les  lampes  éteintes. 
Attendu  qu'Azraël,  à  mon  tour,  m'appelftt; 

A  la  fontaine  pure,  où  coule  une  onde  claire. 
J'aurais  lavé  mes  pieds,  mon  visage  et  mes  mains. 
Et  prosterné  mon  corps  au  tapis  de  prière. 
Chaque  fois  qu'au  ciel  bleu  chantent  les  muezzins; 


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POÉSIES.  91 

Et,  sur  la  Corne  d'Or  par  la  nuit  étoilée, 

Mon  calque  eût  fendu  le  flot  pareil  aux  cieux;    . 

Et  ma  femme  pour  tous  jalousement  voilée 

N'eût  montré  qu'à  moi  seul  les  astres  de  ses  yeux... 

Ainsi  j'aurais  vécu  dans  ma  demeure  close, 

Mêlant  à  la  senteur  en  feu  du  tabac  fin 

Le  parfum  du  santal  et  l'odeur  de  la  rose, 

Sous  quelque  vieux  Sultan,  au  nom  sonore  et  saint. 

Et  dans  le  cimetière  où  se  pressent  les  tombes, 
Harmonieusement  et  du  baut  des  cyprès, 
La  voix  des  rossignols  et  la  voix  des  colombes 
Auraient  bercé,  là-bas,  mon  sommeil  sans  regrets. 

Mais  qu'importe  sa  vie  à  qui  peut  par  son  rêve 
Disposer  de  l'espace  et  disposer  du  temps? 
Qu'importe,  puisque  j'ai,  d'une  illusion  brève. 
Satisfait  à  jamais  mon  désir  d'un  instant, 

Et  qu'à  travers  Stamboul  et  dans  la  verte  Brousse 
J'ai  ressenti  l'attrait  du  pays  musulman, 
Où  s'allonge,  le  soir,  sur  la  terre  &pre  et  douce 
L'ombre  du  cyprès  noir  et  du  minaret  blanc  1 


LE   CLOITRE 

Fruit  de  l'heure,  éclatant  dans  un  bronze  trop  mûr, 
La  grappe  de  midi  s'égrène  au  campanile, 
Et  le  soleil  vineux  ruisselle  sur  le  mur  ! 

L'été  brûle  alentour  la  campagne  et  la  ville; 
Le  marbre  qui  la  pave  est,  au  talon,  du  feu. 
Tandis  que  cuit  au  toit  la  braise  de  la  tuile 

Le  ciel  est  presque  sombre  à  force  d'être  bleu, 

Ihie  tristesse  ardente  accable  le  silence 

Où  les  cloches  d'or  lourd  se  taisent  peu  à  peu* 


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g-Kv«.v..v.:^- 


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92  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  fait  chaud.  Mon  ombre  me  pèse,  et  je  commence, 
Dans  un  vertige,  à  voir  le  cloître  tout  entier 
Qui  semble,  de  soleil  ivre  jusqu'à  la  danse. 

Autour  de  moi  tourner  au  pas  de  ses  piliers. 


STANCES 

Mon  jardin  est  très  beau,  car  il  est  plein  de  roses 
Dont  Tarome  puissant  Tembaume  tout  entier. 
Et  la  colombe  rauque  y  roucoule  et  se  pose 
Sur  le  vase  de  marbre  où  s'enroule  un  laurier. 

Et,  lorsqu'elle  se  tait  et  que  dans  l'air  sonore 
S'épuise  peu  à  peu  la  force  de  son  chant, 
On  respire  l'odeur  qui,  là-bas,  semble  éclore 
Au  parterre  empourpré,  magnifique  et  vivant; 

Mais  si,  par  le  parfum  de  tant  de  fleurs  hautaines, 
Mon  jardin  au  soleil  est  orgueilleux  et  beau. 
Il  est  doux  et  sait  plaire  aux  âmes  incertaines 
Par  la  fraîche  rumeur  du  feuillage  et  de  Teau; 

Car,  partout  où  ton  cœur  cherchera  le  silence, 
Il  entendra  toujours  la  vasque  dont  le  bruit 
Retrouve,  attend,  rejoint,  accompagne  et  devance 
L'oreille  qui  l'écoute  et  le  pas  qui  le  suit. 

Et,  n'est-ce  point  ainsi.  Amour,  que  tu  demeures 
A  jamais  où  ton  ombre  est  entrée  une  fois. 
Et  que  tu  laisses,  en  souvenir  de  tes  heures 
Heureuses,  un  parfum,  un  murmure,  ime  voix. 

Qui,  pareils  au  parfum  et  pareils  au  murmure 
Que  la  rose  répand  et  que  chuchote  leau, 
Font,  mêlés  à  la  voix  de  la  colombe  pure. 
Plus  divin  le  silence  et  le  jardin  plus  beau  ? 


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POÉSIES.  93 


A   UN    PORTRAIT 


Lorsque  sur  le  papier  que  le  pastel  colore 
Le  peintre  a  figuré  votre  visage  frais, 
Vous  aviez  l'âge  heureux  qui  ne  sait  pas  encore 
Ce  que  cache  la  vie  en  ses  obscurs  secrets. 

Sur  vos  cheveux  plus  blonds  d'une  poudre  légère 
Votre  bonnet  de  tulle  est  noué  d'un  ruban 
Si  bleu,  qu'on  lui  dirait  la  couleur  mensongère 
Que  montre  ravenir  à  vos  regards  d'enfant; 

Car  vos  yeux,  votre  bouche  et  tout  votre  visage, 
Où  du  fard  à  la  joue  en  avive  le  teint, 
Ont  un  air  innocent,  mystérieux  et  sage, 
Et  comme  une  douceur  d'avril  et  de  matin. 

Brève  aurore  !  le  ciel  se  couvre  et  l'éclair  brille  : 
La  fleur  prête  à  s'ouvrir  périt  en  son  bouton  ! 
Et  je  sais  seulement  que  vous  mourûtes  fille 
Et  que  des  grands-parens  m'avaient  dit  votre  nom. 

Bien  longtemps  au  mur  nu  de  ma  chambre  d'étude. 
Ce  portrait  familier,  timide  et  gracieux. 
Veilla  sur  ma  pensée  et  sur  ma  solitude, 
Mais  son  tendre  regard  n'attirait  pas  mes  yeux; 

Et  maintenaut  qu  en  moi,  si  doux  à  ma  tristesse. 
Est  né  le  goût  amer  des  choses  sans  retour, 
J*aime  votre  muette  et  lointaine  jeunesse 
Qui  survit  à  la  mienne  et  qui  dure  toujours  ; 

Et  souvent,  à  ce  cadre  où  votre  claire  image 
Sourit  toujours  la  même  en  son  môme  matin. 
Je  suspends  pour  offrande  et  j'offre  pour  hommage 
Une  rose  pareille  aux  roses  du  jardin, 


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94  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Où  VOUS  marchiez  le  long  des  buis  à  la  française 
Devant  quelque  château  de  Bourgogne  ou  d'Artois, 
Quand  vous  aviez  seize  ans,  au  temps  de  Louis  Seize, 
Et  lorsque  vous  étiez  telle  que  je  vous  vois. 


WATTEAU 

La  guitare,  la  batte  et  la  veste  de  soie, 
Gydalise  épiant  dans  Tombre  Mezzetin, 
Et  l'étreinte  froissant  le  manteau  de  satin. 
Et  Taveu  qui  soupire  et  rit  sans  qu'on  le  croie. 

Tout  ce  songe  léger  de  chansons  et  de  joie, 
C'est  toi  qui  Tas  conduit  vers  le  noble  jardin, 
Où  r Amour  indécis,  d'un  long  geste  incertain, 
Choisit  sa  flèche  sûre  et  tend  son  arc  qui  ploie... 

Avec  la  majesté  des  ombrages  profonds,  1 

Versailles  t'a  donné  ses  dieux  et  ses  fontaines;  I 

Venise  fa  prôté  son  masque  et  ses  bouffons  ; 

< 

Et  tu  tiens  de  tous  deux  les  deux  lettres  marraines, 

Le  V  double  et  pareil,  de  lui-même  jumeau, 

Qui  commence  ton  nom  mystérieux,  Watteau  1  ' 

] 
Henri  de  Reghieh.         * 


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->ip!^r^  '  "f: 


LE  GOUVERNEMENT 


DE    LA 


DÉFENSE  NATIONALE 


LA.  CONQUÊTE  DE  LA  FRANCE 
PAR    LE    PARTI    RÉPUBLIGAIN^) 


II 


I 

De  ces  sommets  gui  élèvent  au-dessus  de  lui  leurs  hauts  pro- 
montoires de  calme,  le  Midi  apparaît  bas  et  vaste,  comme  une 
mer  déroulant  la  faible  houle  de  ses  ondulations  aux  caresses 
du  soleil,  et,  comme  sous  de  légers  embruns,  lumineux  sous  une 
poussière  d'or.  Les  montagnes  qui  le  dominent  au  Nord  ne  lui 
font  pas  une  barrière  continue  :  elles  laissent  ouvertes  deux 
brèches  par  ofi  il  contourne  leur  base  et  pénètre  au  delà  de  leur 
rempart.  Entre  le  fossé  de  la  Gironde  et  le  mur  du  Cantal,  les 
vallées  du  Périgord  et  du  Quercy  communiquent  de  plain-pied 
par  plusieurs  couloirs,  et  font  insensible  le  passage  d*une  région 
à  l'autre  :  ce  sont  les  petites  entrées  du  Midi.  La  grande  s'ouvre 
entre  le  Massif  central  et  les  Alpes,  où  la  vallée  du  Rhône  laisse 
pénétrer  largement,  jusqu'aux  abords  de  Lyon,  le  climat  de  la 
plaine  chaude. 

Dans  ced  contrées  la  vie  circule  plus  rapide  et  plus  ardente. 
1  ;  une  double  partialité  de  la  nature  supprime  les  plus  dures 

[ï]  Voyez  la  Rnu€  du  15  août 


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1 


96  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


servitudes  qui,  ailleurs,  absorbent,  dans  les  sollicitudes  du  pain 
quotidien,  le  temps  et  les  pensées  :  car  elle  accroît  la  fertilité 
du  sol  et  diminue  les  besoins  de  l'homme.  Il  échappe  aux  dé- 
penses qu'imposent  le  froid  rigoureux,  le  sol  humide,  le  jour 
obscurci,  à  l'usure  que  les  climats  hostiles  font  de  la  richesse 
la  plus  précieuse,  la  santé.  Contre  cette  destruction  quotidienne 
il  a  moins  besoin  de  cette  défense  réparatrice  qui,  dans  le  Nord, 
incite  si  aisément  à  la  gloutonnerie  et  à  l'ivresse.  L'atmosphère 
qui  épargne  les  corps  répand  une  vertu,  car  elle  entretient   la 
sobriété  générale.  Là,  le  soleil  est  le  législateur  suprême  des 
habitudes  et  des  caractères,  autant  que  des  heures.  La  maison 
bien  close  qui,  dans  le  Nord,  est  le  centre  de  l'existence,  n'en 
est  ici  que  l'accessoire  :  entre  ses  murs,  où  le  charme  de  la 
contrée  hospitalière  ne  pénètre  pas,  l'homme  tient  à  l'abri  ce 
qu'il  possède,  mais  aime  moins  à  s'enfermer  lui-môme.  Une 
existence  attirée  au  dehors  par  les  actes  mêmes  de  la  vie  domes- 
tique, rend  plus  continu  le  voisinage  des  habitans.  Le  travail 
mieux  récompensé  laisse  plus  de  temps  libre  pour  le  plaisir  et 
le  plaisir  aussi  rassemble  les  populations.  Des  fêtes  nombreuses 
interrompent  la  monotonie  des  jours  ouvrables,  et  toutes,  sous 
les  cieux  des  arènes,  dans  les  rues  décorées  des  villes,  par  les 
gais  sentiers  des  pèlerinages,  promènent  des  chants,  des  faran- 
doles, des  cortèges,  et  associent  la  joie  des  multitudes  à  la  joie 
de  la  nature  amie.  Enfin,  à  certains  instans,  l'activité  même  du 
plaisir,  comme  celle  du  travail,  accable,  et  cette  lassitude  en- 
seigne le  goût  et  l'art  du  repos.  C'est  encore  au  dehors  que  se 
passent  le  plus  souvent  ces  heures  d'immobilité.  Il  n'est  pas  de 
bourgade  qui  n'ait  sa  place  plantée  de  vieux  arbres.  Sous  leur 
feuillage,  quand  il  fait  une  tache  noire  sur  la  blancheur  du  sol, 
les  oisifs  cherchent  abri  contre  les  flèches  éblouissantes  de  la 
lumière  embrasée.  Et,  tandis  que  le  corps  se  repose,  échanger 
des  nouvelles,  des  idées,  ou  seulement  des  propos,  est  ]a  res- 
source de  tous  les  &ges  et  de  toutes  les  conditions.  Ainsi  ces 
populations  vivent  d'une  vie  publique  où  la  puissance  perma- 
nente est  la  parole.  Or  le  sujet  où  les  gens  de  toute  profession 
trouvent  toujours  de  l'intérêt  à  dépenser,  du  nouveau  à  ap- 
prendre, des  controverses  à  soutenir,  au  moins  de  grands  gestes 
à  faire  et  de  grands  mots  à  prononcer,  est  la  politique.  La  po- 
litique doit  donc  prendre  là  une  importance  qu'elle  n'a  pas 
ailleurs.  Le  contraste  est  complet  entre  les  populations  du  Nord 


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r^ 


LE  GOUVERNEMENT   DE   LA    DÉFENSE  NATrONALE.  97 

à  la  voix  sourde,  à  l'accent  lourd,  à  Tesprit  réfléchi  dont  la  len- 
teur semble  paresseuse,  et  les  populations  méridionales  aux 
curiosités  impatientes,  au  verbe  clair,  facile,  intarissable.  Dans 
les  cités  du  Nord,  le  siège  séculaire  des  intérêts  communs  est 
«rhfttel  de  ville  »:  conçu  pour  le  service  d'assemblées  res 
treintes,  les  principaux  des  métiers,  des  corporations,  des  quar- 
tiers, il  est  prêt  à  recevoir  les  représentans  de  la  population 
pas  la  population  elle-même.  L'espace  clos  et  couvert  qu'il 
kut  pour  la  contenir  et  l'abriter  des  intempéries  ne  se  trouve  pas 
lisément;  où  il  se  trouve,  s'en  assurer  la  disposition  ne  fût-co 
que  quelques  heures,  coûte  trop  pour  que  ces  assemblées  soient 
fréquentes  ;  les  rendez-vous  ordinaires  de  la  pensée  pour  le 
peuple  sont  les  cabarets  où  il  ne  s'assemble  que  par  petits 
groupes,  où  chaque  rendez-vous  coûte,  cens  que  les  plus  or- 
donnés et  les  plus  misérables  ne  peuvent  payer  :  ainsi  man« 
qnent  les  rencontres  où  s'enflamment  les  passions  collectives 
Dans  les  villes  du  Midi,  le  forum  d'ombre  est  ouvert  à  tous, 
asseï  vaste  pour  tous,  attire  tous  à  l'assemblée  plénière  et  quo- 
tidienne où  ils  peuvent  raisonner  et  déraisonner  à  leur  gré.  Ce 
n'est  pas  le  vin,  c'est  la  parole  qui  fait  Tivresse  sobre  du  Midi. 
Orateurs,  ils  se  la  versent  les  uns  aux  autres,  et  si  assembler 
les  hommes  est  les  émouvoir,  nuls  ne  doivent  être  aussi  agités, 
parce  que  nuls  ne  sont  si  habituellement  réunis.  Et  comme  U 
foule  s'amasse,  s'informe,  se  passionne  sur  la  place  publique^ 
elle  achève  de  s'exalter  par  le  spectacle  de  sa  force  toute  prête, 
elle  aspire  à  l'action,  et  c'est  tout  un  pour  elle  de  la  désirer  et 
de  renlreprendre.  De  là  les  ressources  qu'elle  offre  à  ses  me- 
neurs, de  là  le  caractère  soudain,  parfois  irrésistible,  de  ses  mou- 
Temens  et  de  ses  excès. 

D'ailleurs  cette  région  de  lumière  et  de  chaleur  n'est  pas 
partout  semblable  à  elle-même.  Toute  plate  qu'elle  paraisse,  elle 
se  relève  près  des  montagnes  auxquelles  elle  s'appuie,  et,  par 
deux  pentes  insensibles,  incline  vers  l'Océan  et  vers  la  Méditer- 
ranée. Son  versant  occidental,  qui  touche  aux  Cévcnnes  silen- 
cieuses, à  l'Espagne  hautaine,  aux  Landes  tristes,  au  golfe  inclé- 
r^'Tit  de  Gascogne,  est  ceint  de  gravité.  Sortis  de  ces  flots  et 
!  étés  par  ces  montagnes,  des  nuages  voilent  parfois  le  ciel,  et 
1  sol  recueille  abondante  l'eau  des  sources  et  des  pluies.  La 
]  »8e  deshabitam  a  pu  fixer  sa  demeure  au  milieu  des  domaines 
WMi  xxni,  — »  1904.  :  :  i-.  --  ?-, 


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'  98  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'elle  cultive,  et  habite  des  métairies  éparses  à  travers  les 
campagnes.  Le  souci  de  se  rapprocher  pour  se  défendre  ne 
préoccupe  pas  les  habitans  de  la  région  qui,  en  France,  a  été  le 
moins  envahie.  Entre  Bordeaux  et  Toulouse,  les  villes  importantes 
ne  dépassent  guère  trente  mille  habitans  et  sont  peu  nom- 
breuses. Dans  le  versant  oriental,  les  hautes  bornes  des 
Gévennes  et  des  Pyrénées  s'abaissent  et  disparaissent  :  vide  de 
ces  obstacles,  il  sélargit,  des  plaines  où  se  hâte  le  Rhône  aux 
grèves  où  dort  la  Méditerranée,  et  se  termine  aux  pieds  des  Alpes 
qui  le  séparent  de  Tltalie.  Entre  les  inépuisables  réservoirs  des 
glaciers  et  de  la  mer,  il  manque  d'eau.  Celle  que  la  chaleur  de 
son  soleil  évapore  de  la  mer  et  suspend  dans  les  nuages  est 
d'ordinaire  emportée  au  loin  ;  les  torrens  qui  des  Alpes  tombent 
dans  des  lits  tour  à  tour  trop  étroits  et  trop  larges,  s'écoulent 
tout  d'un  coup,  et  les  inondations  ne  sont  pas  un  remède  à  la 
sécheresse.  Bien  que  les  profondeurs  du  sol  gardent  une  humi- 
dité cachée,  la  surface  de  la  terre  se  crevasse  et  poudroie  sous 
les  brûlures  du  soleil.  Rar«s  sont  les  sources,  rares  jles  cam- 
pagnes où  la  population  puisse  vivre  dispersée.  Les  cultivateurs 
le  plus  souvent  n'habitent  pas  sur  les  terres  qu'ils  exploitent,  ils  s'y 
rendent  pour  le  travail,  mais  ont  leur  demeure  où  l'eau,  non 
moins  nécessaire  que  le  pain,  est,  soit  offerte  par  la  nature,  soit 
captée.  Plus  elle  est  rare,  plus  autour  d'elle  les  groupes  sont 
denses;  les  paysans  eux-mêmes  vivent  réunis,  non  par  villages, 
mais  par  petites  cités.  Cet  intérêt  eût  suffi  à  accroître  la  popu- 
lation et  à  réduire  le  nombre  de  ces  centres  (1).  L'histoire  aussi 

(i)  Ces  différences  ont  été  constatées  dans  VEnguéte  sur  les  conditions  de  Vha- 
hitation  en  France^  les  mai  sons-types  ^  avec  une  introduction  de  M.  Alfred  de 
Fovilie.  Ministère  de  l'Instruction  publique,  des  Beaux-Arts  et  des  Cultes.  PariSf 
Ernest  Leroux,  1894,  t.  I. 

Les  maisons-types  dans  le  département  du  Lot  (notice  de  M.  Petit,  premier 
commis  des  Contributions  directes,  à  Cahors). 

«  Les  habitations,  généralement  construites  au  centre  de  l'exploitation,  sont 
très  disséminées  dans  la  plaine  ;  dans  la  montagne,  au  contraire,  elles  sont  grou- 
pées en  village^  ?ï  hameaux,  séparés  quelquefois  les  uns  des  autres  par  des  dis- 
tances coDsi<lér»iLies.  <•  (p.  288} 

Les  maisons  types  dans  le  département  de  Tam-e^Craronntf  (notice  deM.Huvier, 
inspecteur  des  Contributions  directes  à  Montauban.) 

«  Les  agglomérations  importantes  sont  assez  rares,  sauf  les  vingt  chefs-lieux 
de  canton  et  les  trois  chefs-Ueux  d'arrondissement.  Autrefois,  les  habitations  se 
groupaient  en  hameaux  dans  certaines  régions  :  on  peut  dire  que.  aujourd'hui,  la 
tendance  inverse  domine  ;  beaucoup  do  ces  hameaux  sont  presque  abandonnés, 
les  maisons  y  tombent  en  ruines  et  on  construit  plus  loin,  sur  sa  terre,  au  milieu 
de  son  bien,  si  cela  est  possible.  »  (p.  282) 


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PW.'" 


•  LK   GOUVERNEMENT   DE    LA    DÉFENSE   NATIONALE.  99 

&  contribué  à  les  former.  Le  nom  même  de  la  Provence  rappelle 
soBorigine.  Elle  fut  la  première  proAdnce  conquise  par  Rome  hors 
de  ritalie.  Rome  étendait  sa  puissance  comme  elle  l'avait  com- 
mencée, elle  fondait  des  villes,  chacune  de  ses  colonies  était  uno 
petite  Rome.  Celles  qui  se  succédaient  sur  les  rivages  de  la  Médi- 
terranée et  les  bords  du  Rhône,  furent  conmie  les  pierres  milliairos 
de  la  voie  que  la  civilisation  se  frayait  à  travers  les  Gaules  vers  h\ 
barbarie  germaine  à  dompter.  Quand  cette  barbarie,  devenue  la 
plus  forte,  suivit  en  sens  inverse  cette  route  vers  la  civilisation  à 
piller,  malheur  aux  isolés  :  il  n'y  avait  de  salut  que  pour  les  for- 
teresses capables  d'opposer  aux  invasions  en  marche  des  enceintes 
Ittoi  closes  et  des  défenseurs  nombreux.  Cette  autre  nécessité 
contribua  à  masser  derrière  ces  retranchemens  la  population 
éligée  de  combattre  pour  vivre.  Même  quand  cette  anarchie  se 
(Qt  changée  en  ordre  et  les  barbares  en  chrétiens,  les  bords  de  la 
Méditerranée  demeurèrent  exposés  aux  descentes  des  Arabes^ 
pnisdtô  Turcs,  puis  des  Rarbaresques ;  le  salut  était  encore  la 
réonion  d^  habitans  en  groupes  assez  forts  pour  se  protéger 

lefwuttsons-lypes  dans  la  région  de  Carcassonne  (notice  de  M.  Pullé,  membre 
de  k  Société  des  Arts  et  Sciences  de  Carcassonne). 

Us  haibitalions  «  se  serraient  autrerois  les  unes  contre  le»  autres  et  formaient 
lies  a^Iomérations  établies  à  l'origine  autour  du  ch&teau  seigneurial  dont  elles 
dépendaient.  Ainsi  se  formaient  les  villages  éloignés  les  uns  des  autres,  isolés  en 
hiver  par  suite  de  la  chute  des  neiges,  de  sorte  que  les  habitans  étaient  enclins  à 
se  rapprocher,  à  se  condenser  pour  se  prêter  mutuellement  un  secours  qu'ils  n'au^ 
raient  pu  aller  chercher  au  loin.  » 

•  Aajourd'hui,  la  création  des  routes  amène  les  habitans  à  se  déplacer.  Ces 
maisons  ne  sont  plus  accolées.  »  (p.  255) 

U*  maisons-types  du  Yar  (lettre  de  M.  Martre,  directeur  des  Contributions  di- 
rectes;. 

■  Dans  le  Var,  les  chefs-lieux  de  communes  tiennent  plutôt  de  la  ville  que  du 
village  proprement  dit.  Les  maisons  ont  plusieurs  étages...  dans  les  hameaux,  les 
habitations  n'ont  généralement  qu'un  étage.  » 

«Les  constructions  rurales  très  spacieuses  ne  sont  pas  en  grand  nombre  dans  le 
Var-  où  les  cultivateurs  habitent  peu  la  campagne  et  rentrent  volontiers  dans  les 
Tiila^es  après  leurs  travaux.  C'est  ce  qui  rend  les  communes  si  populeuses.  <• 
{p.  258) 

iei  maisons' types  de  V arrondissement  de  Toulon  (notice  de  M.  Jolliet,  contrô- 
lev  principal  des  Contributions  directes  à  Toulon). 

•  Bien  que  la  région  dont  je  me  suis  occupé  soit  peu  étendue,  le  terrain  y  est 
tellement  tourmenté  que  rien  n'y  est  uniforme,  et  il  est  bien  difficile  de  dire  si  les 
maisoas  tendent  à  se  serrer  les  unes  contre  les  autres  ou  si  elles  sont  plus  ou 
r^'As  dispersées.  Dans  les  communes  du  nord  et  du  nord-est,  les  villages  sont 
é  eionnéa  le  long  du  rui.sseau  du  Gapeau,  et  il  n'y  a  que  très  peu  d'habitations 
*  wcs.  Tous  les  habitans  restent  fixés  au  village  et  vont  de  là,  chaque  jour, 
h    ailler  ieurs  terrains. 

•  bans  les  communes  un  peu  plus  en  plaine,  celles  du  midi  et  de  l'puest,  les 

0    ^na  épar:»e8  sont  beaucoup  plus  nombreuses.  •  (p.  251^  ■-.  . 


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100  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contre  les  enlèvemens  et  les  rapines.  Tout  ici  a  contribué  à  faire 
une  région  de  cités.  Les  petites  couronnent  les  hauteurs  jadis 
protectrices,  abritent  les  paysans  dans  une  enceinte  de  murs  et 
de  tours  qui  ont  vu  les  barbares,  et  sont  encore  debout.  Les 
villes  établies  dans  des  régions  de  mines  ou  sur  les  routes  du 
commerce,  sont  devenues  de  grandes  cités.  Plusieurs,  de 
70  000  à  100  000  âmes,  voisinent,  entre  Lyon  et  Marseille,  les 
deux  plus  populeuses  de  France  après  Paris. 

Ces  différences  entre  les  deux  régions  du  Midi  ont  contribué 
&  la  diversité  entre  les  deux  principaux  types  de  la  race  :  le 
Gascon  et  le  Provençal.  Le  Gascon  est  un  Méridional  qui  a  les 
jours  de  soleil  pour  s'échauffer,  et  les  heures  de  pluie  pour  se 
refroidir,  les  assemblées  pour  entrer  dans  les  passions  collec- 
tives, et  la  solitude  pour  rentrer  en  lui-même.  Dans  les  premières, 
ardent,  enthousiaste, il  se  donne;  dans  la  seconde,  calculateur 
avisé,  il  se  ressaisit.  Après  avoir  pris  et  répandu  la  fièvre  des 
paroles,  il  voit  qu'en  invoquant  la  cité,  la  patrie,  l'humanité,  la 
plupart  s'occupent  de  leur  avantage  particulier,  et  que  faire  autre- 
ment serait  ignorer  ses  semblables  et  se  trahir  lui-même.  De  ces 
élémens  contraires  s'est  formé  un  être  complexe  qui  s'agite  en 
gestes  de  premier  mouvement,  mais  pour  accomplir  des  actes 
de  mûre  réflexion,  reste  mattre  de  soi  quand  il  semble  le  plus 
entraîné  par  les  autres,  et,  avec  une  générosité  d'attitude  et  de 
paroles  pour  les  idées  désintéressées,  pousse  habilement  sa 
fortune. 

L'intérêt  aussi  est  le  conseiller  intime  du  Provençal  :  qu'on 
cite,  par  toute  la  terre,  la  contrée  où  l'homme  ne  soDge  pas  d'abord 
à  soi!  Mais  l'homme  du  Midi  sans  nuages  et  sans  eau, n'a  point 
autant  que  le  Gascon,  des  retraites  et  de  l'indépendance  pour  mié- 
diter  sur  les  suites  de  ses  actes.  Plus  incessamment  mêlé  aux 
autres  hommes,  il  échappe  moins  à  Tinfluence  des  passions  col- 
lectives au  milieu  desquelles  il  vit,  il  n'a  pas  le  temps  de  se 
mettre  en  garde  contre  elles,  il  est  plus  dupe  lui-même,  plus 
spontané  en  ses  élans,  plus  uni  aux  multitudes  qui  remportent  ; 
et  qu'il  accroît.  Cet  instinct  qui  lui  sert  de  raison  le  gagQC  aux 
formules  absolues,  oratoires,  logiques,  violentes  qui  séduisent 
les  foules.  Môme  dans  les  petites  cités  et  dans  les  populations 
rurales,  il  pousse  aux  programmes  audacieux  qui  d'habitude 
sont    acceptés   seulement    par   les    populations   ouvrières   des 

jgrandcs  villes  :  il  est,  dans  les  grandes  villes,  solidaire  de  ces  ' 
>  **  •••  -    •  • 


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LE   GOUVERNEMEiNT   DE    LA    DÉFENSE   NATIONALE.  101 

foaies  pour  qui,  à  certaines  heures,  la  politique  devient  démente, 
cufflme  un  accès  de  fièvre  chaude. 

n 

La  différence  de  caractère  entre  les  deux  peuples  du  Midi 
fut  visible  dans  leur  attitude  envers  la  révolution   nouvelle. 

Bordeaux  est  la  capitale  du  Midi  calme.  La  ville  comptait 
àas  son  port  et  dans  ses  chais  un  peuple  de  manœuvres,  gens 
lu  sort  précaire,  à  la  cervelle  légère  et  à  la  main  lourde;  sa 
kurgeoisie  même  tenait  depuis  quelques  années  rigueur  à  TEm- 
jàrc,  elle  avait  élu  un  conseil  municipal  d'opposition  et  un  dé- 
poté républicain;  le  4  septembre,  elle  n'avait  plus  de  troupes,  ut 
la  garde  nationale  n'était  pas  disposée  à  se  .battre  pour  Napo- 
léou  (1).  Les  révolutionnaires  avaient  donc  toute  licence  d'agir. 
Mais  eux-mêmes  étaient  là  comme  prisonniers  dans  la  douceur 
des  habitudes.  Ils  s'attaquent  seulement  aux  statues;  celle  ilc 
Napoléon  est  renversée  à  la  place  où  il  avait  dit  :  «  L'Empire, 
cesl  la  paix.  »  Mais  personne  ne  tente  de  déposséder  le  conseil 
municipal.  Le  premier  élu  qui  prend  les  fonctions  de  maire  est 
un  libéral  assez  peu  farouche  pour  avoir  été  décoré  par  l'Empire  : 
nu]  ne  songe  à  lui  reprocher  cette  faveur  du  pouvoir  déchu.  Lui- 
même  se  dit  rinterprète  de  tous  en  demandant  pour  préfet  Lai- 
riea,  le  député  de  la  ville,  et  celui-ci  prend  possession  de  son 
poste  sans  difficulté.  L'opinion  est  assez  tranquille  pour  que  trois 
serviteurs  connus  de  TEmpire,  Haussmann,  Jérôme  David  et 
Forcade  de  la  Roquette  ne  craignent  pas  de  se  montrer  à  Bor- 
deaux (2).  Plus  assoupie  encore  est  l'opinion  dans  les  départe- 
mens  voisins  et  leurs  petits  chefs-lieux.  La  plus  importante  do  ces 
ailles,  Pau,  vient  d'élire  un  conseil  municipal  où  les  libéraux  et 
Ifis  républicains  sont  entrés  de  compagnie.  La  révolution  donne  i 

le  pas  aux  républicains,  et  le  conseil  nomme  une  «  commission  i 

politique  »  de  trois  membres  dévoués  au  nouveau  régime.  Ils  , 

pressent  la  nomination  d'un  préfet,  le  gouvernement  choisit  Tun 
deux,  il  sait  que  leur  parti  est  trop  modéré  et  trop  peu  nom- 

11)  Le  Préfet  impérial  télégraphiait  de  Bordeaux,  le  4  septembre,  4  heures  soir  : 
«  éjordrus  graves  h,  Bordeaux.  Pas  de  troupes  et  la  goi'de  natioaale  refuse  de 
ET  rchcr.  On  rient  de  jeter  à  bas  la  statue  de  l'Empereor.  Bourlon  de  Rouvre.  » 
h  .103M031. 

t)  Id.,  1031. 


L 


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1. 


102 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


breux  pour  devenir  un  embarras  (1).  A  Mont-de-Marsan,  à 
Agen,  les  chefs  de  la  démocratie  ont  moins  d'importance  encore  ; 
et  le  gouvernement,  sans  qu'il  paraisse  les  exclure  et  qu'il 
risque  de  se  les  aliéner,  ne  songe  à  aucun  d'eux  pour  adminis- 
trer le  pays.  Il  envoie  comme  préfets  à  Mont-de-Marsan  un  pro- 
fesseur de  Versailles,  à  Agen  un  avocat  de  Paris  :  ils  remplacent 
sans  obstacle  les  préfets  impériaux,  qui  sont  restés  en  place 
jusqu'au  8  septembre  sans  opposition  (2).  Dans  le  Tarn  et 
TAveyron,  nord  montagneux  du  Midi,  le  calme  descendu  des 
hauteurs  s'étend  jusqu'à  Decazeville  et  à  Garmaux  :  on  ac- 
cueille en  silence  deux  avocats  parisiens  :  Audry  nommé  à 
Rodez  (3)  et  Frédéric  Thomas  à  Albi  (4).  Le  Lot  demeurerait 
dans  la  nonchalance  de  sa  douceur  tranquille,  si  à  Gahors  n'était 
né  Gambetta.  L'étudiant  attardé  du  quartier  Latin  a  longtemps 
été  jugé  par  ses  compatriotes  sur  la  modestie  de  son  origine,  sur 
la  vulgarité  de  ses  allures  :  sa  faconde  ne  suffisait  pas  à  lui  faire 
honneur  dans  une  contrée  où,  plus  que  l'eau,  la  parole  coule  de 
source.  Mais  l'éclat  soudain  d'une  éloquence  qui  s'était  en 
quelques  mois  imposée  aux  magistrats,  aux  électeurs,  aux 
députés,  avait  appris  le  grand  homme  à  sa  province.  Lui  ministre, 
quelque  zèle  de  ses  compatriotes  en  faveur  de  la  République 
devenait  pour  eux  sans  péril,  non  sans  profit,  et  Gahors  avait 
un  conseil  municipal  d'hommes  modérés,  mais  qui, élus  contre 
la  liste  officielle,  devaient  à  cette  petite  guerre  un  petit  air 
d'opposition.  Malgré  toutes  ces  opportunités  d'agir,  il  faut  pour 


(1)  Le  Préfet  impérial  écrit  le  7  septembre,  de  Pau  ;  «  Le  département  est  tran- 
quille, Tordre  n'y  a  été  troublé  nulle  part.  L'opinion  publique  préoccupée  avant 
tout  de  la  défense  nationale.  Le  Masson.  »  Le  Préfet  républicain  écrit,  le  8  :  m  Tout 
est  calme...  Nogué.  »  Id.,  1251. 

(2)  Des  Landes, le  Préfet  impérial  de  Pebeyre  mande, le  1  septembre:  «  L'ordre 
règne  dans  mon  département;  »  et  le  10,  le  Préfet  républicain  :  «  République 
proclamée.  Population  calme  et  confiante...  flippolyte  Maze.  »  1085.  Du  Lot-et-Ga^ 
ronne,  le  Préfet  impérial  écrit,  le  7  :  «  Le  département  comprend  la  gravité  des 
circonstances,  il  est  calme  et  résolu...  Baron  de  Montour;  »  et  le  13,  le  Préfet  répu- 
blicain: •  Tout  va  et  ira  bien...  Audry.  »  W.,  1139. 

(3)  Le  Préfet  impérial  mande,  le  7  septembre  :  «  La  situation  de  l'Ayeyron  ne 
laisse  rien  à  désirer  au  point  de  vue  de  l'ordre  public...  Nau  de  Beauregard.  » 
Le  S,  le  Préfet  républicain  :  «  Impossible  de  consolider  la  République  et  d'orga- 
niser le  gouvernement  de  défense  nationale,  sans  pleins  pouvoirs  aux  préfets  pour 
dissoudre  les  conseils  municipaux,  destituer  les  municipaUtés  et  les  juges  de 
paix.  Oustry.  «  Id.,  801. 

(4)  D'Albi,  le  Préfet  impérial  télégraphie,  le  6  septembre  :  «  Aucun  incident  à 
signaler...  Tordre  règne.  Loire.  •  Le  8,  le  Préfet  républicain  :  «  Confiance  grandit. 
République  plus  sympathiq]}^  chaq^^;^  jour.  Frédéric  Thomas.  »  Id,,  1372. 


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LE   GOUVERNEMENT  DE  LA   DÉFENSE  NATIONALE.  103 

àonner  le  branle  une  énergie  venue  du  dehors.  Le  journal 
\ibéral  du  Lot  a  pour  rédacteur  un  homme  étranger  au  pays, 
Esmenard  du  Mazet  :  c'est  lui  qui  provoque  un  attroupement,  le 
conduit  à  la  préfecture,  somme  le  préfet  de  remettre  ses  pou- 
voirs. Mais  à  peine  s'est-il  déclaré  préfet  lui-même,  la  force 
an  Qom  de  laquelle  il  commande  se  dissout.  Le  journal  qu'il 
dirige  appartient  à  M.  Calmon,  ancien  serviteur  et  partisan 
fidèle  de  la  monarchie  parlementaire  ;  les  républicains  craignent 
d'avoir,  en  suivant  Esmenard,  servi  les  orléanistes;  pour  les 
ambitieux  de  l'un  et  de  l'autre  parti,  Esmenard  est  étranger, 
donc  intrus.  Une  réaction  que  les  bonapartistes  favorisent  se 
produit  en  faveur  de  Tancien  préfet,  le  vicomte  de  Jessaint. 
Celni-ci  s'abandonne  en  philosophe  aux  flots  contraires  qui, 
suivant  l'heure,  le  portent  et  le  déposent,  et  enfin  l'abandonnent. 
Esmenard  reste  :  court  triomphe  I  Les  amis  de  Gambetta  pres- 
sent le  ministre  de  choisir  un  préfet  parmi  ses  concitoyens,  et 
se  proposent  eux-mêmes.  Après  six  jours  de  débats  entre  les 
influences,  Esmenard  doit  céder  la  place,  le  maire  de  la  ville 
devient  l'administrateur  du  département,  «  aux  acclamationa 
chaleureuses  »  d'une  population  qui,  par  son  assentiment  suc- 
cessif à  tout,  prouve  son  indifl'érence  (1). 

Au  sud  du  Lot,  commence  la  contrée  sur  laquelle  Toulouse 
domine.  Une  influence  d'agitation  plus  bruyante  s'étend  de  cette 
capitale  à  ses  villes  satellites.  Montauban  compte  un  petit  nombre 
de  républicains  perdus  dans  une  population  qui,  le  12  août,  a 
composé  de  conservateurs  son  conseil  municipal.  Mais  ces  répu- 
blicains, poussés  par  la  contradiction  à  exagérer  leurs  doctrines, 
remuent  à  leur  gré  quelque  lie  populaire.  Dès  le  4  septembre 
au  soir,  les  principaux  d'entre  eux  se  présentent  au  conseil  mu- 
nicipal comme  «  commission  municipale,  )>  et  demandent  à  s'ad- 
joindre à  lui  «  pour  maintenir  Tordre  dans  la  ville.  »  Le  conseil 
accepte.  Mais  le  lendemain,  sous  prétexte  de  nouvelles  mani- 
festations qu'ils  favorisent,  ils  déclarent  qu'ils  ne  peuvent  par- 
tager le  pouvoir  avec  les  complices  de  l'Empire  :  le  conseil, 
après  un  court  conflit,  prend  peur  et  disparaît  devant  eux.  Ils 
agissent  de  même  avec  le  préfet,  s'imposent  à  lui  sous  le  nom  de 
«  commission  départementale.  »  et,  dès  qu'il  les  a  acceptés,  le 
"ipplantent.  Ils  sont  mattrea  quand  la  préfecture  est  confiée  par 

(1)  Id.,  p.  4133  à  1136. 


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104  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  gouvernement  à  M.  de  Freycinei.  Cet  ingénieur  s'était  ren- 
fermé dans  ses  fonctions,  tant  que  l'Empire  avait  été  une  mo- 
narchie absolue  :  satisfait  par  les  réformes  libérales,  il  s^était 
présenté  avec  succès  au  conseil  général  du  Tarn-et-Garonne,  et 
l'Empire,  qu'il  s'abstenait  d'attaquer,  ne  l'avait  pas  combattu.  Il 
n'en  faut  pas  plus  aux  exaltés  de  Montauban  pour  le  déclarer 
«  réactionnaire,  »  signifier  qu'ils  ne  l'acceptent  pas,  et  prévenir 
que,    s'il   parait,    la  commission    départementale    se  retirera. 
Freycinet  s'installe  :  la  commission,  au  lieu  de  se  retirer,  pré- 
tend rester  à  côté  de  lui  et  qu'il  lui  obéisse.  Il  refuse,  et,  durant 
une    semaine,  administre  seul  le  département  paisible.    Les 
démagogues  du  chef-lieu  vont  être  convaincus  d'impuissance  : 
la  démagogie  toulousaine  leur  vient  en  aide.  Sollicité  par  eux,  le 
proconsul  qui  gouverne  la  Haute-Garonne,  Duportal,  télégra- 
phie au  gouvernement,  le   13  septembre  :  «  Pour  éviter  une 
émeute  à  Montauban  ce  soir,  il  est  indispensable  d'adjoindre 
provisoirement    la    commission    départementale    du   Tarn-et- 
Garonne  au  préfet  de  Freycinet  (1).  »  Le  soir  même,  la  préfecture 
de  Montauban  est  entourée  par  des  groupes  de  populaire  ;  les 
meneurs,  introduits  près  de  M.  de  Freycinet,  exigent  «  la  révo- 
cation en  masse  des  municipalités  du  département  et  la  création 
d'une  commission  préfectorale  dominant  le  préfet.  »  Comme  le 
préfet  continue  à  refuser,  ils  réclament  sa  démission  immédiate, 
déclarant  que,  s'ils  ne  l'obtiennent  pas,  la  foule  mettra  la  pré- 
fecture à  sac.  M.  de  Freycinet  ne  veut  ni  être  le  prétexte  de 
violences  qui  pourraient  ne  pas  s'arrêter  là,  ni  commencer  son 
administration  par  une  guerre  ouverte  contre  les  amis  publics  du 
nouveau  régime.  Il  demande  au  gouvernement  un  successeur. 
Le  gouvernement,  pour  ne  pas  retomber  dans  les  mêmes  embarras, 
choisit  un  candidat  fait  pour  plaire,  non  à  la  grande  majorité 
des  administrés  qui  se  tait,  mais  à  l'infime  minorité  qui  s*agite  : 
il  nomme  Flamens,  un  ami  de  Clemenceau  et  de  Lissa^ray  (2). 
Dans  le  Gers,  les  conservateurs,  disciplinés  par  lïnfluence  de 
Cassagnac,  ont  aimé  l'autorité  jusqu'à  la  dictature,  préféré  le 
régime  du  2  décembre  à  celui  du  19  janvier;  et, par  réaction, les 
partisans  d'un  autre  gouvernement  ont  été  poussés  vers  la  déma- 
gogie. Mais  elle  n'a  de  chefs  qu'à  Auch,  et,  même  à  Âuch,  n  a 
pas  de  troupes,  car  ils  se  sont  présentés  seulement  comme  des 

(«)  Id,,  p.  4003. 

(2]  Id„  p.  1378  à  1379 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE   NATIONALE. 


105 


amis  de  la  liberté,  pour  obtenir,  aux  élections  municipales  du 
10  août,  les  suffrages  de  la  ville  la  plus  avancée.  Cette  ville  reste, 
le  lendemain  du  4  septembre,  aussi  peu  tumultueuse  que  les 
campagnes  (1)  :  les  révolutionnaires  impatiens  du  pouvoir  n'y 
seront  pas  portés  par  un  élan  populaire  ;  ils  ne  peuvent  s'y  glisser 
que  par  leurs  propres  manœuvres.  La  première  est  de  s'imposer, 
par  leur  titre  de  républicains,  au  conseil  municipal  et,  délégués 
par  lui,  de  s'offrir  au  préfet  impérial  comme  des  auxiliaires. 
Celai-ci  accepte  leur  concours,  dans  l'espérance  qu'ainsi  il  pré- 
vient toute  division.  A  peine  admis,  ils  prétendent  connaître 
toutes  les  dépêches  du  gouvernement;  le  préfet  veut  garder 
poor  lui  les  dépêches  contenant  des  instructions,  «  à  cause  du 
caractère  confidentiel  qu'elles  peuvent  parfois  revêtir.  »  L'occa- 
sion du  conflit  est  saisie  aussitôt.  Le  chef  de  la  commission, 
Jean  David,  lié  avec  les  hommes  qui  viennent  de  prendre  l'au- 
torité à  Paris,  leur  dénonce  le  préfet  et  leur  demande  «  des  pou- 
Toirs.  »  Dès  la  veille,  le  maire  révélait  la  pensée  du  parti  par 
cette  dépêche  au  ministre  de  l'Intérieur  :  «  N'envoyez  aucun 
commissaire;  chargez  au  besoin  David.  »  Mais  le  gouvernement, 
pour  terminer  ce  petit  conflit  à  huis  clos,  remplace  le  préfet 
de  TEmpire,  sans  donner  la  place  au  candidat  des  républicains 
locaux.  Il  craindrait  un  manque  de  mesure  dans  le  triomphe 
et  dans  les  représailles,  si  un  de  ces  vaincus,  longtemps  tenus 
à  l'écart  et  rudement  traités,  devenait  maître  où  il  avait  souffert: 
mieux  valait,  comme  dans  les  républiques  italiennes,  choisir 
^  arbitre  étranger  qui  donnât  raison  à  la  minorité,  mais  l'em- 
P^àt  de  se  venger  elle-même.  Le  préfet  envoyé  de  Paris,  Mon- 
ter, ami  de  Ranc,  ne  pouvait  être  suspect  aux  avancés  :  c'est 
son  ardeur  qui  tient  le  pays  pour  suspect  et,  dès  l'arrivée,  le 
dédaigne  en  deux  mots  :  «  population  apathique  (2).  » 

La  race  des  Hautes-Pyrénées,  plus  montagnarde,  plusvigou- 
^nse,  réserve  son  énergie  pour  la  vraie  guerre,  ne  mêle  pas  les 
disputes  de  pouvoir  aux  tristesses  de  la  défaite  ;  elle  respecte 
lautorité  nécessaire  à  diriger  la  défense,  que  cette  autorité  soit 
aux  mains  du  préfet  impérial,  ou  que  ce  préfet  ait  pour  succes- 
seur le  journaliste  républicain  Eugène  Ténot.  Tous  deux  rendent 

)  Le  Préfet  impérial  constate,  le  5  septembre,  que  «  la  tranquillité  publi(|iie 
A  itétrotiblée  sur  aucun  point  du  département...  Labrousse.  »  Le  6,  le  maire  de 
^   Me  télégraphie  :  «  Ordre  parfait.  »  W.,  i025. 

)  id,,  p.  1025  «t  1026. 


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106 


AEVUE  DES   DEUX  MONDES. 


témoignage  à  ce  sentiment  (1).  Mais,  si  tout  cela  est  bien  fran- 
çais,  ce  français  a  Taccent  du  Midi.  L'apparence  théâtrale^  l'ex- 
pression oratoire  des  sentimens,  même  sérieux,  abusent  les  nou- 
veaux venus,  étrangers  au  pays,  et  leur  font  entendre  plus  encore 
que  les  gens  n'ont  voulu  dire.  Le  préfet  Ténot  est  dupe  de  cette 
méprise,  quand  il  déclare  les  mobiles  pyrénéens  (c  résolus  à  mourir 
jusqu'au  dernier,  plutôt  que  d'abandonner  un  pouce  du  sol  na- 
tional, »  et  triomphe  de  «  l'adhésion  solennelle  faite  à  la  Répu- 
blique par  les  autorités  militaires,  armée,  magistrature,  admini- 
stration, municipalité,  clergé,  évêque  en  tête  (2).  » 

Dans  l'Âriège,  la  race  est  la  même,  et  semblables  sont  les 
sentimens.  Mais  il  y  a,  en  plus  que  dans  les  Hautes-Pyrénées,  une 
petite  oligarchie  de  démocrates.  Eux  seuls  parlent  et  agissent, 
ot  c'est  pourquoi  il  n'est  pas  question  de  défense  nationale,  mais 
(le  revanche  politique.  Tenus  à  l'écart  par  le  suffrage  universel, 
ils  saisissent  l'occasion  inespérée  d'atteindre  sans  lui  le  pouvoir. 
Le  triomphe  de  la  République  à  Paris  leur  donne  un  prestige 
soudain  pour  sommer  les  fonctionnaires  démoralisés  de  se  dé- 
mettre à  leur  profit,  et  ce  succès  leur  permet  d'affirmer  au  gou- 
vernement que  la  volonté  générale  les  a  impérieusement  portés 
où  ils  sont  et  oix  ils  veulent  rester.  Nulle  part  de  si  minuscules 
escortes  n'ont  suivi  les  meneurs,  et  nulle  part  les  meneurs  ne  se 
sont  plus  audacieusement  sacrés  au  nom  du  suffrage  populaire. 
A  Foix,  leur  chef  Anglade  annonce  au  «  citoyen  ministre  de  Tln- 
térieur  »  qu'il  a  été  «  appelé  par  la  population  du  chef-lieu  de 
l'Ariège  pour  proclamer  et  constituer  la  République,  »  et  que 
«  les  chefs  d'administration  sont  venus  se  mettre  à  sa  disposi- 
tion, comme  commissaire  provisoire  nommé  par  la  population.  » 
Le  coup  de  main  est  si  facile  qu'il  réussit  même  dans  les  chefs- 
lieux  d'arrondibsemcut  :  à  Pamiers,  Vigne,  ancien  député  de 
184S,  est  <i  porté  triomphalement  à  la  sous-préfecture  (3).  »  Les 
occupans  semblent  si  résolus  à  chicaner  sur  leur  dépossession,  et 
ils  soûl  si  incapables  d'opposer  ime  résistance  à  toute  autre  vo- 
lonté du  gouvernement,  qu'il  les  laisse  en  place. 

A  l'Est  de  ces  co^trée^,  le  sol  par  la  plaine  du  Languedoc 

(i)  Le  A,  le  Préfet  impérial  écrit  :  «  Les  habitants  du  cheMieu  sont  profondé- 
ment attristés  par  nos  revers,  mais  ils  ne  sont  pas  abattus...  De  Cabarieu.  •»  U 
aLtoste  le  6  les  bonnes  dispositions  du  département.  Le  8,  Ténot  :  «  Ordre  parfait 
et  résolution.  •  Ia„  p.  i255. 

(2)  Id. 

(3)  /f/.,  p.  7S6  et  187. 


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LE   GOUYERNGBfENT  DE  LA   DÉFENâE"  NATIONALE^ 


107 


tmie  à  la  vallée  du  Rhône,  penche  vers  la  Méditerranée.  Dès  les 
«i  marches  »  de  cette  région,  à  des  extrémités  opposées  de  la 
Drôme,  des  Alpes-Maritimes,  de  TAude,  on  sent  passer  un 
souffle  plus  impérieux. 

A  Valence,  bien  que  la  ville  ait  peu  d'ouvriers,  l'agitation  de 
Lyon  se  propage,  et,  le  4  septembre,  avant  onze  heures  du  matin, 
le  préfet  impérial  a  déjà  dû  dissiper  plusieurs  manifestations. 
  quatre  heures  du  soir,  avant  de  connaître  les  événemens  de 
Paris,  les  adversaires  de  TEmpire,  appuyés  sur  le  conseil  mu- 
nicipal, ont  assez  d'impatience  pour  courir  le  risque  et  proclamer 
la  République.  Les  chefs  du  parti  républicain,  eux-mêmes  dirigés 
par  Tavocat  Malens,  se  déclarent  «  Comité  exécutif  »  et  s'impo- 
sent au  préfet,  tandis  que  le  conseil  municipal  destitue  et  rem- 
place le  maire,  les  adjoints,  et  que  la  garde  mobile  se  mutine 
mire  ses  officiers.  Malens,  dès  qu'il  connaît  la  révolution  de 
Paris,  annonce  à  Paris  celle  de  Valence,  et,  en  homme  qui  n'aime 
pâs  à  attendre,  télégraphie,  le  5  avant  midi  :  «  D'où  vient  qu'au- 
cune réponse  n'a  été  faite  au  comité  exécutif  de  la  Drôme?  » 
Le  lendemain  le  comité  cesse  de  la  demander  et  avertit  en  ces 
termes  qu'il  s'en  passera  :  «  Nous  n'accepterons  pas  une  longue 
coopération  de  fonctionnaires  impériaux  ».  Le  4,  il  s'installait 
près  du  préfet  pour  collaborer  avec  lui  ;  le  5,  il  prétend  le 
remplacer;  le  6,  il  Texpulse.  Malens  révoque  de  même  le  secré- 
taire général,  les  conseillers  de  préfecture,  exige  que  toutes  les 
dépèches  de  service  adressées  aux  fonctionnaires  lui  soient  re- 
mises, accorde  à  la  garde  mobile  l'élection  des  officiers.  Tout 
plierait  devant  lui,  sans  la  résistance  d'un  règlement  plus  in- 
flexible que  les  hommes.  Les  fonds  de  l'État  ne  peuvent  ôtre 
gérés  qpze  par  des  mandataires  réguliers;  quand  Malens  veut  en- 
gager les  dépenses  nécessaires  aux  services  publics,  les  agcns 
des  finances,  qui  deviendraient  responsables  s'ils  cédaient,  refu- 
sent. Il  lui  faut  donc  être  investi  par  le  gouvernement,  auquel  il 
numde,  le  7  septembre,  «  l'ui^ence  de  donner  la  signature  au  pré- 
sident du  comité.  »  Le  gouvernement  préfère  la  donner,  avec  lo 
titre  de  préfet,  à  Peigné  qui,  étranger  à  la  Drôme  et  gendre  de 
Crémieux,  aura  deux  raisons  pour  une  d'être  docile  et  sûr.  A 
son  arrivée,  Peigné  résume  la  situation  en  ces  mots  :  «  Bien  reçu 
r  tous,  Malens  excepté  :  il  voulait  être  préfet.  »  Mais  si  Peigné, 
UT  rester  maître,  déclare  que  «  l'administration  préfectorale 
it  être  composée  d'étrangers,   »  il  estime  «  très  important 


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i08  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'éviter  des  conflits,  »  et,  pour  les  prévenir,  conclut  que  «  les 
autres  fonctions  peuvent  être  confiées  aux  patriotes  du  déparle- 
ment (1).  » 

Une  agitation  plus  forte,  aux  causes  plus  multiples,  troublait 
Tancien  comté  de  Nice.  Il  n'était  français  que  depuis  1860.  Les 
Niçois  s'étaient  unis  à  la  fortune  de  l'Empire.  La  défaite  enlevait 
à  la  France  son  principal  titre  à  leur  attachement  :  notre  infortune 
leur  semblait  un  abus  de  confiance,  et  la  tentation  était  née  de 
mettre  à  profit  le  désastre  pour  abandonner  ceux  qu'abandonnait 
le  bonheur.  La  rivalité  entre  républicains  et  conservateurs  se 
compliquait  là  d'une  lutte  entre  partisans  de  la  France  et  fau- 
teurs d'un  retour  à  l'Italie  :  complication  d'autant  plus  dange- 
reuse que,  dans  chacun  des  partis  politiques  les  partis  nationaux 
se  heurtaient,  et  dans  chaque  parti  national  les  partis  politiques. 
Les  plus  nombreux   des  Niçois  qui  souhaitaient  le   retour   à 
ritalie,  —  et  c'était  la  majorité  de  la  population  annexée, — étaient 
des  conservateurs  attachés  aux  institutions  monarchistes  ;  mais 
ime  minorité,  non  moins  italienne  de  cœur,  avait  pour  idole  le 
plus  bruyant  citoyen  de  Nice,  Garibaldi,  et  comme  lui  voulait  la 
république  et  la  révolution.  Les  partisans  de  la  France  n'étaient 
pas  moins  divisés.  Les  Niçois  d'origine  les  plus  fidèles  à  leur 
nouvelle  patrie  avaient  beaucoup  reçu,  et  attendu  plus  encore,  de 
Napoléon  111  :  leurs  souvenirs  et  leurs  espoirs  protestaient  contre 
Tavènement  de  la  République.  Elle  était  au  contraire  souhaitée 
par  les  Français  d'origine  qui  habitaient  Nice.  Les  principaux 
avaient  contre  la  dictature  du  second  Empire  cherché  refuge 
dans  la  ville,  alors  italienne.  Quand  elle  était  devenue  française, 
ils  y  étaient  demeurés  en  sûreté,  puisque  l'Empire  se  sentait  assez 
fort  pour  devenir  doux,  mais  eux  n'avaient  rien  pardonné.  Le 
4  septembre,  ils  voulurent  substituer,  aux  fonctionnaires  du  ré- 
gime   déchu,   un  comité  choisi    par  eux  et  soutenu  par  leur 
journal,  le  Réveil  de  Nice  y  et  ne  se  demandèrent  pas  si  ce  n'était 
pas  servir  d'autres  passions  qu'ils  condamnaient.  Rien  de  violent 
n'avait  chance  de  réussir,  sans  les  Niçois  républicains  ^de  pro- 
gramme, mais  séparatistes  de  volonté.  Certains  que  tout  gouver- 
nement de  la  rue  serait  à  eux,  ils  se  laissent  pousser  par  des 
Français  à  une  action  contraire  à  la  France.  Le  préfet  Gavini  les 
devine,  les  devance  et,  dès  le  matin  du  5  septembre,  à  délégué 

(1)  /c/.,  p.  972  à  9^*. 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LÀ    DÉFENSE  NATIONALE. 


109 


sespouvoii-s  au  Conseil  général.  Là,   les  cantons  de  lancien 
L  comté  avaient  pour  mandataires  des  hommes  du  pays,  Français 
frmeiion;  mais  l'arrondissement  de  Grasse,  joint  au  comté 
pr  former  le  département  des  Alpes-Maritimes,  n'avait  pour 
tonseillers  que  des  Français  de  race,  et  grâce  à  eux  celte  assem- 
ik  offrait  plus  de  garanties  que  la  municipalité  de  Nice.  Le 
CiiQseil  général  désigna  cinq  de  ses  membres  pour  i'administr^- 
tiijQ  provisoire  du  département.  Ce  dépôt,  confié  par  le  manda- 
tiire  de  Fancien  gouvernement  aux  mandataires  réguliers  de  la 
f-opulalion,  et  reçu  par  ceux-ci  pour  le  transmettre  au  gouvci*- 
uement  nouveau,  ne  laissait  à  l'imprévu  nulle  fissure  par  oii 
[  pénétrer.  C'est  pour  interrompre  cette  transmission,  où  s'éva- 
nouissaient les  chances  révolutionnaires,  que  fut  tentée,  le  5,  une 
âneate.  Les  agitateurs  français  comptaient  à  peine  :  elle  pensait 
et  parlait  en  italien.  Elle  force  les  portes  des  prisons,  attaque  les 
îimissariats  de  police,  la  gendarmerie,  tente  de  brûler  le  dra- 
[  âu  national,  d'auiant  plus  inquiétante  que  les  mobiles  niçois 
se  mêlent  à  elle  et  à  ses  excès.  La  révolte  se  propage  dans  les 
petites  cités;  surtout  démagogique  sur  la  rive  droite  du  Var,  à 
Caûû^,  à    Grasse,    surtout    italienne  sur   la  rive  gauche,    à 
MentoDjOù  le    commissaire  de  police  est  blessé.  Les  délégués 
k  Conseil  général  font  de  leur  mieux  :  à  Nice,  grâce  au  dépôt 
^  3?  de  ligne,  que  soutient  la   garde  nationale,  l'ordre   est 
létabli.  Dès  que  ces  quelques  escouades  de  soldats  ne  sont  plus 
nécessaires  à  Nice,  elles  courent  à  Menton  où  elles  apportent  le 
calme  :  il  se  fait  de  lui-même  à  Grasse  et  à  Cannes.  Mais  par- 
tout il  est  précaire,  parce  qu'aux  soldats  manque  le  nombre,  et  à 
1»  garde  nationale  la  volonté  de  se  défendre  contre  certaines 
tentatives.  Le  6  septembre,  les  commissaires  du  Conseil  général 
Wégraphient  que  l'arrivée  de  Garibaldi  est  attendue  à  Nice  ; 
c  fit  l'homme  qui  a  toujours  flétri  comme  un  «  odieux  marché  w 
1a  «ssion  de  sa  ville  natale,  et  déclaré  «  sa  Nissa  »  toujours 
italienne  :  sa  venue  donnerait  à  la  rupture,  qu'il  le  voulût  ou 
QOD,  le  signal  et  le  chef.  Or  les  commissaires  du  Conseil  général 
déclarent  que  «  la  garde  nationale,  quoique  parfaitement  disposée 
pour  le  maintien  de  l'ordre,  n'offrirait  pas  de  résistance.  »  Dès 
loR  apparaît  la  complication  des  embarras  :  toute  opposition  des 
rép  ilicains  français  au  gouvernement,  en  faveur  d'une  repu- 
kli(  e  pins  violente,  favorisera  les  desseins  des  révolutionnaires 
qui  renient  changer  non  seulement  de  gouvernement  mais  de 


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110  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

nalion,  et  la  menace  de  cette  république  rend  les  classes  conser- 
vatrices plus  désireuses  de  Téviter  par  le  retour  de  Nice  à  l'Italie, 
[talien  d'origine  et  fixé  à  Nice,  le  père  de  Gambetta  se  montra 
Français  en  conseillant  à  son  fils  de  choisir  un  préfet  en  dehors 
des  «  comités  locaux  qui  s'organisent  et  qui  pourraient  s'entre- 
choquer. »  Nul  ne  leur  est  plus  étranger  que  le  journaliste  pa- 
risien Pierre  Baragnon  quand,  nommé  le  7,  il  arrive  le  8.  Mais 
d  se  sent  isolé  et  faible  en  face  de  ces  forces,  incapable  d'agir 
contre  elles,  ni  sans  elles,  et,  dès  le  10,  mande  qu'il  lui  faut 
(«des  pouvoirs  complets,  avec  hommes  du  pays  (1).  » 

L*Auâe  est  un  de  ces  départemens  auxquels  plusieurs  villes 
rivales  donnent  plusieurs  tètes,  chacune  assez  forte  pour  se  sentir 
liumiliée  de  suivre,  impatiente  de  devancer,  et  ces  émulations 
locales   accroissent  l'élan   révolutionnaire.  Â  Garcassonne,  le 
parti  démocratique  a  pour  grand  homme  Marcou,  victime  du 
2  décembre,  et  ce  parti  vient  de  l'emporter  aux  élections  munici- 
pales. Dès  le  4  septembre  au  soir,  Marcou,  dans  sa  cité,  pro- 
clame la  République,  «  suivi  d'une  foule  nombreuse  de  citoyens 
enthousiastes,  prend  possession  de  la  préfecture,  »  et  notifie  son 
avènement  par  une  dépêche  du  «  citoyen  commissaire  de  la  Ré- 
publique acclamé  par  les  citoyens  de  Garcassonne  au  citoyen 
ministre  de  Tlntérieur.  »  Narbonne  aussi  a  son  grand  homme, 
Raynal»  qui,  en  Espagne  le  4  septembre,  rentre  aussitôt  dans  sa 
ville  et  télégraphie  :  «  Réception  enthousiaste,  populations  en- 
tières sur  pied.  Attends  instructions  précises  indispensables  pour 
agir  efficacement;  »  et,  comme  Marcou, il  signe  :  «  commissaire 
de  l'Aude.  »  Mais  il  a  moins  de  confiance  dans  cette  consécration 
spontanée,  car,  le  8,  il  télégraphie  à  Gambetta  :  «  Ami,  vous  avez 
songé  à  mes  collègues  et  je  suis  oublié  »,  et  à  trois  autres  mem- 
bres du  gouvernement  :  «  Que  dois-je  faire  ?  quel  caractère  me 
donne^hvous?  n  Entre  l'homme  qui  s'est  proclamé  lui-même, 
parle  au  nom  du  peuple,  est  réclamé  comme  préfet  par  le  conseil 
municipal  de  Garcassonne,  au  nom  de  la  «  tranquillité  publique,  » 
et  l'homme  qui  veut  tenir  tout  du  gouvernement,  le  gouver- 
nement n'hésite  pas,   il  nomme  Raynal  préfet  de  l'Aude.  Là 
aussi,  semble-t-il,  tout  le  prestige  des  révolutionnaires  sur  la 
foule  est  l'aptitude  qu'elle  leur  prête  à  saisir  au  vol  le  pouvoir 
vacant  :  s'il  passe  en  d'autres  mains,  ils  n  ont  plus  que  le  crédit 

(1)  /d.,  p.  782  à  781. 


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LE   GOUVERNEMENT  DE   LA   DÉFENSE  NATIONALE.  111 

d*im  joueur  malheureux.  Même  daus  sa  cité  de  Carcassontie, 
Mareoii  voit  la  tranquillité  publique  sanctionner  l'avènement  de 
ItaTnal,  et  n'a  pour  complices  immédiats  de  son  amertume  que 
ses  dépèches.  Il  mande  le  9  :  «  J'attends  Théodore  Raynal,  le 
soeceaseor  que  vous  avez  désigné  pour  prendre  le  poste  que  le 
peaple  m'avait  confié  par  acclamation.  »  Et  comme  Raynal  n'est 
plospressé,  depuis  qu'il  est  pourvu,  et  se  fait  attendre,  Marcou, 
le  12,  exhale  dans  ses  derniers  mots  de  préfet  un  dernier  re- 
proche :  c<  Je  ne  peux  consentir  à  accepter  plus  longtemps  la 
KspoQsahilité  d'une  administration  dont  l'autorité  officielle  est 
détruite  par  votre  mesure.  »  Mais  cette  retraite  est  une  révolte 
ntardée,  les  élémens  d'agitation  survivent  et  Raynal  en  a 
penr.  Il  tient  à  ménager  les  influences  locales^  au  point  d'in- 
sister dans  plusieurs  dépêches  pour  le  maintien  comme  sous- 
préfet  à  Narbonne  d'un  Narbonnais  promu  à  cet  emploi  par 
*  la  commission  provisoire  (1).  » 

Dans  les  Pyrénées-Orientales,  cette  importance  des  chefs 
locaoi  apparaît  mieux  encore.  C'est  le  préfet  impérial  qui,  dès 
le  soir  du  4  septembre  «  et  pour  maintenir  Tordre,  »  demande 
par  télégraphe  à  Paris  de  nommer  à  Perpignan  maire  et  adjoints 
Bscarguel,  Boluix  et  Massot,  a  les  chefs  du  parti  républicain;  » 
et,  le  5  au  matin,  il  désigne  et  obtient  pour  successeur  Pierre 
U&anc  «  à  qui  les  masses  obéissent.  »  Le  6»  le  vieux  républicain 
s'installe  pour  organiser  la  défense.  Dès  le  8,  il  télégraphie  : 
«  L'esprit  public  n'est  pas  bon,  il  a  été  profondément  corrompu 
depuis  dix-huit  ans.  Le  patriotisme,  faible  au  chef-lieu,  est  nul 
dans  les  campagnes.  »  Et  le  9  :  «  Le  patriotisme  ne  se  composant 
ici  que  de  passions  locales  et  les  républicains,  aussi  exclusifs  que 
l'étaient  hier  leurs  adversaires,  repoussant  le  concours  de  ccux- 
<n,  je  donne  ma  démission.  »  Les  républicains  en  effet  se  corn- 
kattent  eux-mêmes.  Escarguel  est  avec  Lefranc  et  le  veut  suivre 
dans  sa  retraite.  Roluix  et  Massot,  qui  s'adjoignent  un  troisième 
démocrate,  s'établissent  en  «  commission  départementale  »  pour 
exercer  tous  les  pouvoirs  vacans.  Leur  accord  semble  se  faire  sur 
wi  dateurs  concitoyens  qu'ils  nomment  préfet  par  intérim  le  10 
à  sept  heures  du  matin,  mais,  avant  quatre  heures  du  soir,  ils  le 
(*'  Jarent  «  suspect  à  la  population  >>  et  notifient  «u  gouveme- 
1   Ht  :  «  Nous  resterons  à  notre  poste  jusqu'à  ce  que  vous  nous 

t)  tt.,  p.  791  à  793. 


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112  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ayez  envoyé  un  préfet  radical  et  sûr.  »  Le  H,  apparaît  Tinten- 
tion  de  sanctionner  et  de  prolonger  ce  provisoire  :  «  Nous 
sommes  parvenus  à  dominer  la  situation  délicate  et  difficile  où 
nous  a  mis  Lefranc,  mais  les  pouvoirs  que  nous  tenons  de  dé- 
légations successives  devraient  nous  être  donnés  directement 
par  le  ministre.  »  Après  avoir  présenté  au  gouvernement  comme 
un  mandat  du  peuple  l'autorité  qu'ils  occupent  par  droit  de 
conquête,  ils  voudraient  s'affermir  auprès  du  peuple  par  un 
mandat  du  gouvernement.  Celui-ci  ne  saurait  les  satisfaire  sans 
irriter  la  faction  d'Escarguel;  pour  obtenir  d'elles  la  paix,  le 
mieux  est  de  ne  donner  à  aucune  le  pouvoir;  il  ne  faut  pas 
moins  que  cette  rivalité  pour  livrer  de  guerre  lasse  le  premier 
poste  du  département  à  un  administrateur  étranger.  Jousse- 
randoty  qui  d'abord  nommé  à  Annecy  par  inadvertance,  a 
trouvé  la  place  occupée  par  un  autre  et  erre  autour  de  sa 
fonction,  est  nommé  à  Perpignan  et  abandonne  les  Alpes  pour 
les  Pyrénées.  Lefrancet  Escarguel  attendent  avec  impatience  la  fin 
des  usurpations  provisoires,  mais  non  de  la  dictature,  car  ils 
demandent  pour  Jousserandot  «  des  pouvoirs  illimités,  »  con- 
seillent le  même  régime  «  pour  tout  le  Midi.  »  Malgré  la  force 
apparente  du  parti  républicain  dans  ces  contrées,  ils  ne  se  trom- 
pent pas  sur  sa  faiblesse  réelle  et  n*espèrent  que  dans  la  dicta- 
ture pour  transformer  comme  ils  le  veulent  ces  «  populations  en- 
dormies, molles,  incapables  par  elles-mêmes  (1).  » 

L'Hérault  a  trois  grandes  villes  :  Montpellier,  Béziers  et  Cette. 
Béziers  seule  a  élu  des  républicains  au  conseil  municipal.  Le 
4  septembre  trouve  Montpellier  calme  :  dès  le  5,  l'avocat  Lisbonne, 
juif  d'allures  conciliantes  et  d'opinions  transactionnelles,  est 
nommé  préfet  et  succède  au  préfet  impérial  aussi  régulière- 
ment que  [si  entre  eux  il  n'y  avait  pas  une  révolution.  A  Béziers, 
le  cbef  des  républicains,  le  docteur  Vernhes,  —  un  de  ces  déma- 
gogues redoutables  qui  adorent  avec  joie  et  inconscience  tous  les 
caprices  de  la  foule,  un  de  ces  «  bons  enfans  »  qu'on  croit  bons 
parce  qu'ils  sont  enfans,  —  est  porté  par  une  manifestation  à  la 
sous-préfecture  et  s'y  établit.  Cette,  où  les  révolutionnaires  sont 
moins  nombreux,  mais  où  le  port  leur  fournit  des  bandes  auda- 
cieuses et  habituées  aux  hasards  dangereux,  a  pris  sa  revanche  de 
ses  votes  conservateurs  ;  la  première,  dès  le  4  septembre  au  soir, 

(1)  I(L,  p.  1261  à  1263. 


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LE  GOUVERNEMENT   DE  LA   DÉFENSE   NATIONALE.  U3 

eUe  a  proclamé  la  République  et  dissous  le  conseil  municipal. 
Selon  le  rite  invariable  de  ces  substitutions,  une  «  commission 
provisoire  »  le  remplace  et  annonce,  le  5  septembre  au  matin,  à 
Paris  qu'elle  «  se  tient  à  la  disposition  de  la  République.  »  Les 
meneurs  que  ces  actes  d'initiative  ont  excités,  ne  sont  pas  satis- 
faits de  Lisbonne  :  ils  le  jugent  tiède.  Le  8  septembre,  ils  vont 
l'attaquer  jusque  dans  Montpellier  où  ils  promènent  le  drapeau 
rouge  ;  sur  plusieurs  points  de  la  ville,  la  gendarmerie  a  peine 
à  se  dégager,  un  chef  d'escadron  est  blessé  au  front  par  un  tronçon 
de  bouteille.  Néanmoins  la  fièvre  que  ces  agitateurs  apportent 
de  Cette  s'éteint  d'elle-même  dans  Montpellier.  Il  faudrait,  pour 
révolutionner  vite,  la  puissance  de  l'État:  c'est  vers  elle  que  1^ 
démagogues  se  tournent  d'instinct.  Sûrs  de  Vernhes,  qui  tient 
encore  la  sous-préfecture  par  droit  de  conquête,  ils  s'assemblent 
àBéziers,  s'y  déclarent  «  congrès  du  département,  »  et,  à  ce  titre, 
réclament  «  la  nomination  du  citoyen  Delescluze  comme  com- 
missaire extraordinaire  dans  le  département  de  l'Hérault  et  du 
Gard  (1).  »  Le  gouvernement  juge  qu'il  peut,  à  moins  de  frais, 
siaon  satisfaire,  du  moins  contenir  ces  exaltés.  Il  confirme 
Vemhes  dans  les  fonctions  de  sous-préfet  pour  mettre  à  l'attache 
le  révolutionnaire  et  enlever  aux  démagogues  leur  place  forte 
dans  l'Hérault. 

Le  congrès  de  Réziers  avait  prouvé  que  ces  jacobins,  si  jaloux 
d'être  maîtres  chez  eux,  prétendaient  l'ôtre  aussi  chez  les  autres  : 
ils  appelaient  une  dictature  de  leur  choix,  non  seulement  sur 
^Hérault  mais  sur  le  Gard.  Le  Gard  en  effet  ne  manifestait,  même 
dans  les  centres  ouvriers  d'Alais,  aucune  agitation,  et  Nîmes 
était  la  seule  ville  où  la  démagogie  eût  trouvé  contre  ses  ten- 
tatives audacieuses  une  résistance  armée.  Dans  la  campagne  plé- 
biscitaire, les  conservateurs  l'avaient  emporté  sur  les  républi- 
cains. La  lutte  du  «  oui  »  et  du  «  non  »  s'était  continuée  lors  des 
élections  municipales;  les  conservateurs  avaient  été  encore  vic- 
torieux, et,  chose  insolite  !  s'étaient  montrés  prévoyans.  Dans  la 
garde  nationale  ils  avaient  trié  les  hommes  les  plus  énergiques 
au  nombre  de  trois  cents,  et  les  avaient  répartis  en  trois  com- 
pagnies de  «  garde  urbaine.  »  Le  4  septembre,  les  chefs  du  parti 
:ivancé  apprennent,  avant  l'arrivée  des  télégrammes  officiels  et  par 
des  dépêches  envoyées  de  Lyon,  les  événemens,  et  se  préparent. 

(1)  !d.,  p.  1033  et  1036. 

TOME  xxiii.  —  1004.  a 


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114  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

A  huit  heures  du  soir,  la  révolution  de  Paris  est  connue  du  public  ; 
des  bandes  arborent  le  drapeau  rouge ,  se  portent  à  la  préfecture 
et  à  l'hôtel  de  ville.  Elles  ne  peuvent  pénétrer  dans  la  mairie  que 
l'atitude  résolue  de  la  garde  urbaine  suffit  à  défendre;  mais, à  la 
préfecture,  elles  désarment  le  poste  et  attendent,  près  d'envahir 
l'édifice,  le  signal  des  meneurs.  Ceux-ci  pénètrent  jusqu'au  préfet, 
se  déclarent  en  permanence  auprès  de  lui,  l'invitent,  au  nom  du 
péril  qu'ils  exagèrent  et  sous  prétexte  d'assurer  l'ordre,  à  rem- 
placer le  conseil  municipal  par  une  commission,  qu'ils  désignent 
et  où  ils  s'assurent  l'omnipotence  :  le  fonctionnaire  du  régime 
déchu  leur  parait  garder  une  autorité  légitime  pour  les  glisser, 
par  un  acte  d'arbitraire,  au  pouvoir.  Le  préfet  consent.  Les  com- 
missaires choisis  partent  pour  l'hôtel  de  ville,  précédés  par  la. 
rumeur  qu'ils  ont  été  choisis  par  Gambetta.  Ce  bruit,  répandu 
peut-être  afin  de  les  rendre  plus  indiscutables,  ne  suffit  pas,  et 
au  contraire,  pour  que  la  garde  urbaine,  de  faction  autour  de  la 
mairie,  leur  ouvre  ses  rangs.  Elle  veut  connaître  les  noms  de 
ceux  qui  prétendent  remplacer  les  élus  de  la  ville,  exige  qu'on  les 
lui  lise  sur  la  place,  les  accueille  par  des  protestations  de  plus 
en  plus  vives,  et  refuse  le  passage.  Elle-même  envoie  ses  délé- 
gués à  la  préfecture  et  impose  une  transaction  qui  associe  aux 
républicains  acceptés  par  le  préfet  les  chefs  du  parti  conserva- 
teur. Cette  nouvelle  commission  s'établit  à  l'hôtel  de  ville,  fait 
disparaître  le  drapeau  rouge,  maintient  la  garde  urbaine  et  la 
paix  des  rues  jusqu'au  soir  du  5  septembre,  jour  où  l'un  de  ses 
membres,  l'avocat  Laget,  républicain  modéré,  est  nommé  préfet  : 
et  celui-ci,  dissolvant  à  la  fois  l'ancienne  municipalité  et  le  con- 
seil provisoire,  les  fond  en  une  commission  qui  maintient  entre 
les  partis  un  équilibre  équitable  et  offre  des  garanties  à  l'ordre  (1). 
Exemple  de  ce  que  pourraient,8'ib  voulaient,  les  honnêtes  gens, 
aux  jours  de  révolution. 

Yaucluse  n'a  pas  de  cité  si  populeuse  ni  de  centres  indus- 
triels; le  désordre  y  a  moins  de  partisans,  mais  l'ordre  n'y  a  pas 
de  défenseurs  organisés;  et  les  premiers  n'ont  pas  besoin  de 
forces,  parce  que  les  seconds  ne  résistent  pas.  Â  Avignon,  le  con- 
seil municipal  est  composé  de  libéraux,  en  majorité  légitimistes, 
que  nul  ne  peut  soupçonner  d'attachement  à  l'Empire.  Mais  le 
4  septembre  apporte  aux  républicains  l'occasion  de  prendre  le 

(i)  Id,,  p.  987  à  988. 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE  NATIONALE.  il5 

pouvoir  que  la  volonté  générale  leur  a  refusé.  Dans  la  foule  que 
là  curiosité  des  nouvelles  jette  sur  les  places  publiques,  ils 
trouvent  une  facile  complice,  impriment  une  direction  à  son 
instinct  de  mobilité,  soufflent  les  mots  à  son  goût  de  retentisse- 
ment. Le  souvenir  des  excès  commis  dans  cette  ville,  à  toutes 
Ifê  époques  de  troubles,  donne  une  puissance  d'intimidation  aux 
gestes,  aux  cris  et  aux  menaces  d'une  populace  tragiquement 
célèbre,  aux  sons  du  même  tocsin  qui  avait  sonné  durant  des 
égorgemens  historiques.  Aussi  les  conducteurs  des  manifesta- 
tions se  substituent-ils  sans  résistance  au  conseil  municipal  et 
au  préfet.  La  ville  et  le  département  appartiennent  d'un  coup  à 
quelques  hommes,  du  droit  de  leur  audace.  Ils  se  mettent  en 
rapport  avec  Paris  comme  «  un  comité  provisoire  nommé  par 
la  population  ;  »  ce  comité,  en  permanence  à  la  mairie,  «  a  dé- 
lé^é  trois  de  ses  membres,  qui  se  tiennent  également  en  perma- 
nence à  la  préfecture.  »  Ils  affirment  que  «  tous  les  pouvoirs, 
de  1  aveu  de  toute  la  population,  sont  concentrés  dans  les  mains 
de  ce  comité  provisoire;  »  le  tout  pour  conclure  :  «  Télégra- 
phiez le  plus  tôt  possible  ordre  qui  régularise  une  situation 
acceptée  par  tous.  »  Ils  désignent  l'homme  de  leur  choix,  «  le 
citoyen  Alphonse  Gent,  attendu,  »  réclament  pour  lui  «  (les  pou- 
voirs extraordinaires  »  et,  jusqu'à  sa  venue,  ces  pouvoirs  pour 
'(  un  membre  du  comité  (1).  »  Le  gouvernement  ne  veut  ni 
doimer  un  chef  important  et  énergique  à  l'exaltation  locale,  ni 
perpétuer  un  interrègne  qui  deviendrait  une  anarchie.  Mais  pour 
que  les  comités  se  dissolvent,  que  la  foule  se  dissipe,  que  le 
tocsin  se  taise,  il  faut  que  cette  population  reconnaisse  à  sa  tête 
un  des  siens.  C'est  un  avocat  républicain  de  Garpentras,  Pou- 
jade,  qui,  dès  le  6,  est  nommé  préfet  de  Vaucluse. 

Voici  enfin,  répandues  à  travers  tout  le  pays,  la  véhémence 
et  la  spontanéité  des  ardeurs  politiques  et,  sinon  l'énergie  des 
convictions,  du  moins  la  violence  du  tempérament  révolution- 
naire :  elles  régnent  sur  le  littoral  de  la  Méditerranée. 

Là  gronde  une  rumeur  de  foule,  profonde  et  continue  conmie 
celle  de  la  mer... 

Le  Var  et  les  Bouches-du-Rhône  sont  le  foyer  le  plus  ardent  de 
la  passion  politique.  Elle  ne  s'exhale  pas  seulement  de  Marseille,  de 
ui  population  deux  fois  plus  populeuse,  avec  ses  400  000  âmes, 

(1)  W.,  p.  1405  à  1406. 


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{16  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que  le  reste  du  département.  Il  brûle  de  son  propre  feu,  sauf 
la  région  d'Aix,  fertile  et  calme  oasis  au  milieu  de  la  fournaise. 
Arles  vient  d'élire  un  conseil  qui  s'appelle  lui-même  «  démocra- 
tique radical;  »  et  dans  l'arrondissement  les  habitans  sont  tous 
blancs  ou  rouges  (1),  c'est-à-dire  chauffés  au  rouge  ou  chauffés  à 
blanc.  Les  villes  du  littoral,  agricoles  comme  Aubagne,  commer- 
çantes comme  Cassis,  maritimes  comme  la  Giotat,  sont  rouges. 
Dans  le  Var,  la  grande  cité,  Toulon,  place  forte  de  la  marine,  est 
aussi  la  place  forte  de  la  démagogie,  qui  a  pour  troupes  les  ou- 
vriers de  Tarsenal;  en  face  de  Toulon,  dans  la  môme  rade,  la 
Seyue,  autre  chantier  de  constructions  navales,  toute  ouvrière  par 
sa  population  et  ses  idées,  est  par  l'importance  la  seconde  ville 
du  département;  la  troisième  est  Hyères,  voisine  et  satellite  de 
Toulon.  Le  chef-lieu  minuscule,  Draguignan,  subirait  l'influence 
au  lieu  de  la  donner,  s'il  ne  maintenait  son  rang  par  l'intran- 
sigeance de  ses  opinions.  Les  campagnes  ne  font  pas  équilibre 
à  cette  poussée,  elles  s'y  ajoutent.  Dans  les  petites  villes  où 
vivent  les  paysans,  il  n'y  a  pas  d'esprit  rural,  mais  encore  l'esprit 
citadin.  Ces  paysans  ont  été  les  adversaires  déterminés  du  2  Dé- 
cembre;, des  résistances  parfois .  sauvages  ont  été  comprimées 
avec  une  rigueur  impitoyable,  et  celui  des  leurs  qu'on  a  tué 
deux  fois,  Martin  Bidauré,  demeure  vivant  dans  leur  souvenir 
comme  la  victime  et  le  symbole  de  la  férocité  conservatrice.  La 
sombre  histoire  de  ces  temps  s*est  perpétuée,  bien  qu'il  n'y 
eût  ni  réunions  ni  presse,  dans  cette  multitude  toujours  groupée, 
toujours  parlante;  et  l'imagination,  avec  de  moindres  faits,  sait 
grandir  des  légendes.  Sous  la  peur  qui  avait  vieilli,  la  haine  se 
retrouvait  jeune.  Elle  s'étendait  de  l'Empire  atout  ce  que  l'Em- 
pire avait  protégé.  L'Internationale  ne  comptait  pas  seulement 
ses  4  000  affiliés  de  Marseille,  ses  ouvriers  do  la  Ciotat  et  de 
Toulon,  elle  s'étonnait  de  ses  faciles  conquêtes  sur  les  paysans 
perdus  dans  les  montagnes  des  Maures  (2).  Là  donc  vibraient 

(1)  «  A  Arles  et  dans  tout  rarrondlssement  dont  cette  ville  est  le  cheMieu,  les 
divisions  politiques  sont  peut-être  plus  tranchées  que  partout  ailleurs.  Les  habi- 
tans y  sont  blancs  ou  rouges,  selon  la  dénomination  qu'ils  se  donnent  entre  eux. 
Il  faut  leur  rendre  cette  Justice  qu'ils  ne  se  doivent  rien  pour  l'exaltation  de  leurs 
opinions,  je  dirais  presque  pour  les  excès  dont  les  uns  et  les  autres  sont  capables.  » 
Rapport  du  premier  Président  à  la  cour  d'Aix.  Annales,  t.  IX,  p.  208. 

(2)  Un  de  ses  agens  les  plus  actifs,  Bastelica,  écrivait,  le  28  avril  1870,  à  Guil- 
laume de  Neufcbàtel  :  «  Je  suis  de  retour  d'une  excursion  parmi  les  populations 
révolutionnaires  du  Var...  J'ai  acquis  cette  fois  la  prerve  invincible,  irrécusable 
que  les  paysans  pensent  et  qu'ils  sont  avec  nous.  Ainsi  j'ai  fondé  en  trois  Jours 


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LE  GOUVERNEMENT  DE  LA   DÉFENSE   NATIONALE.  117 

le  désîr,  l'impatience,  le  fanatisme  de  la  République.  Ces  sen- 
timais  ne  fussent-ils  que  ceux  d'une  minorité,  du  moins  par- 
tout présente  se  renvoyait-elle,  des  petites  villes  aux  grandes, 
Técho  de  sa  voix  assez  répété  et  assez  bruyant  pour  faire  illusion 
âuï  autres,  à  elle-même,  et  échanger  comme  des  défis  d'audace 
et  de  violence.  Avant  le  4  septembre,  les  conseils  municipaux 
de  ces  villes  sont  déjà  républicains  :  seuls,  les  maires  et  ad- 
joints, à  la  nomination  du  gouvernement,  représentent  Tautorité 
de  lEmpereur.  Partout  les  conseils  les  remplacent  par  les  plus 
républicains  de  leurs  membres,  et  n'ont  pas  besoin  d'autre  chan- 
gement pour  assurer  à  la  République  l'autorité  dans  leur  com- 
mune. Â  Draguignan,  le  conseil  municipal  dépose,  sai^s  plus  de 
façons,  le  préfet  impérial.  Il  se  déclare  en  permanence  et  «  dé- 
lègue trois  de  ses  membres  installés  h,  la  préfecture,  en  attendant 
la  nomination  du  préfet  de  la  République.  »  A  Toulon  et  à  Bri- 
gnoles  des  hommes  du  pays,  devenus  sous-préfets  par  invasion 
à  la  tête  de  leurs  partisans,  le  demeurent  par  décret  du  gou- 
vernement sur  la  demande  du  préfet.  Le  préfet,  lui-même  ancien 
déporté  de  1851,  Paul  Cotte  est  choisi  parce  qu'il  est  le  chef 
te  républicains  à  Draguignan.  Si  le  gouvernement  oublie  que 
remettre  les  fonctions  publiques  aux  chefs  d'une  faction  nom- 
ireuse  et  exaltée  est  se  préparer  des  embarras  ou  des  capi- 
tulations, un  intérêt  particulier  le  pousse  :  Laurier,  secrétaire 
général  de  l'Intérieur,  a  été  candidat  «  irréconciliable  »  dans  le 
Var,  et  il  compte  s'y  présenter  de  nouveau.  Il  n'a  pu  mener  sa 
campagne  d'hier,  il  ne  peut  réussir  demain  que  par  le  concours 
des  influences  locales;  en  les  portant  aux  fonctions  publiques,  il 
paye  ses  dettes  de  la  veille  et  s'assure  pour  le  lendemain  des 
agens  qu'il  rend  plus  forts  sur  le  suffrage  universel.  Mais  celte 
raison  n'est  que  la  petite  :  la  grande  est  que  le  gouvernement 
ne  serait  pas  sûr  d'être  obéi,  s'il  n'obéissait  pas  lui-même  aux 
maitres  locaux  de  ce  peuple. 

III 

Entre  le  Midi  et  les  autres  régions  de  la  France,  la  dissem- 
blance se  précise  d'elle-même  par  ces  faits.  Dans  le  reste  de  la 

marches  forcées  et  pénibles  h  travers  un  pays  des  plus  montagneux,  cinq  sec- 
Qs  stratégiques  autour  desquelles  rayonne  toute  la  contrée,  Saint-Tropez,  la 
Jde-Ffeinet,  Cogolin,  Collobrières  et  Gonfaron.  » 


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118  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

France,  chaque  homme  en  face  des  affaires  publiques  a  surtout 
conscience  de  son  isolement  et  de  sa  faiblesse  :  il  voit  extérieure 
à  lui  et  irrésistible  la  puissance  de  l'Etat,  et  il  attend  ce  qu'elle 
aura  résolu,  comme  si  la  manière  dont  il  sera  gouverné  regar- 
dait tout  le  monde  sauf  lui-même.  Dans  le  Midi,  les  mœurs,  qui 
assemblent  par  une  existence  plus  commune  les  habitans,  leur 
donnent  un  autre  sentiment  de  la  collectivité  et  de  ses  droits. 
Ils  savent  que  c'est  à  eux  de  régler  par  leur  volonté  les  intérêts 
généraux,  que  l'autorité  nationale  est  la  somme  des  énergies  ré- 
gionales, les  provinces  un  groupement  de  communes,  la  com- 
mune une  société  de  familles  et  de  personnes  :  habitués  k  consi- 
dérer ainsi  l'individu  comme  la  source  du  pouvoir  public,  ils 
sont  prêts  à  défendre  par  leur  initiative»  partout  où  ils  se  trou- 
vent réunis,  leur  part  de  souveraineté,  et  même,  pour  ôtre  seuls 
maîtres  dans  leurs  municipes  et  dans  leurs  départemens,  à  usur- 
per sur  les  droits  de  la  nation. 

Dans  le  Midi  qui  penche  vers  TOcéan,  cette  vie  politiq[ue 
anime  une  faible  minorité  de  la  bourgeoisie  :  quelques  avocats, 
médecins,  négocians,  échappant  à  l'apathie  générale  de  leur 
classe,  ont  soulevé  çà  et  là  un  petit  levain  d'opposition.  Bour- 
geoise, leur  influence  ne  s'exerce  guère  que  dans  les  villes,  et  ne 
prépare  aucun  dessein  de  réforme  sociale.  Au  moment  où  l'Em- 
pire s'effondre,  tombe  leur  hostilité  contre  le  pouvoir,  puisqu'il 
cesse  d'être  occupé  par  leurs  adversaires,  et  ils  veulent,  comme 
innovation  nécessaire  et  suffisante,  qu'il  passe  aux  mains  de  leurs 
amis.  Mais  ils  forment  un  parti  si  peu  nombreux  que,  prétendre 
au  pouvoir  pour  leurs  amis,  c'est  le  demander  pour  eux-mêmes. 
Cette  conséquence  leur  apparaît  et  ne  les  effraie  pas.  La  vie  exté- 
rieure, la  familiarité  au  moins  verbale  des  populations  avec  les 
affaires  publiques,  ont  donné  à  ces  hommes  le  sentiment  de  leur 
copropriété  dans  le  gouvernement,  et  ils  sont  prêts  h,  éteadre 
la  main  sur  lui,  comme  sur  leur  bien.  Sans  doute,  ils  sont  isolés 
et  faibles;  mais  la  faiblesse  suffit  k  dominer  où  elle  ne  trouve 
pas  de  résistance.  Il  y  a  des  révolutions  où  le  peuple  descend  sur 
la  place  publique  pour  agir,  celles-là  ne  peuvent  être  conduites 
que  par  des  forts;  il  y  a  des  révolutions  où  le  peuple  est  aux 
fenêfares  pour  regarder,  celles-là  sont  à  la  merci  des  premiers  ou 
des  derniers  qui  passent.  Moins  ils  comptent  sur  la  volonté  géné- 
rale pour  obtenir  l'autorité,  plus  il  leur  faut  prendre  d'autorité 
pour  dominer  la  volonté  générale.  À  l'intérêt  du  parti  s'ajoute 


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LE  GOUVERNEMEIÏT  DE  LA  DÉFENSE  NATIONALE.  H 9 

Fintérét  des  personnes,  et  au  désir  de  servir  des  idées  l'impa- 
tience de  récompenser  leurs  défenseurs.  De  là  les  candidatures 
aux  places.  Comme  dans  ces  petites  factions  d'opposans  les  avo- 
Gtts  dominent,  les  postes  de  magistrature  sont  les  plus  désirés, 
avec  les  préfectures  et  les  sous-préfectures  auxquelles  tous  se 
jugent  aptes.  Sur  ces  partages  de  butin  ils  font  leurs  accords  et 
sollicitent  celui  du  gouvernement.  Pour  obtenir,  l'argument  est 
toujours  le  même  :  ils  se  présentent  comme  investis  et  capables 
de  garder  par  le  vœu  du  peuple  les  pouvoirs  qu'ils  sollicitent  du 
gouvemement.  Mais  ils  ne  sont  pas  dupes  de  ce  qu^ils  disent,  ils 
tentent  de  convaincre  sans  croire,  prêts,  s'ils  en  imposent,  à 
profiter  de  leur  chance.  Mais  ils  sont  trop  bons  ménagers  de  leur 
intérêt  pour  s'obstiner  contre  elle.  Le  gouvernement,  éclairé  par 
la  rivalité  des  ambitions  qui  se  trahissent  l'une  l'autre,  refuse-t-il 
de  devenir  leur  dupe,  ils  cèdent;  quand  ils  désespèrent  de  con- 
vaincre, ils  font  retraite  sur  des  compensations  plus  faciles  à 
obtenir;  et,  s'offrant  comme  auxiliaires  où  ils  ne  peuvent  s'éta- 
blir en  maîtres,  ils  se  ménagent  accès  et  influence  auprès  de 
ceux  que  le  gouvernement  leur  a  préférés. 

Plus  on  se  rapproche  du  versant  méditerranéen,  plus  nom- 
breux se  recrutent  les  contingens  de  la  politique  et  plus  impé- 
rieuses deviennent  leurs  exigences.  Dans  la  Provence,  où  ils 
denennent  une  foule,  levée  non  seulement  dans  les  villes  mais 
dans  les  campagnes,  elle  imprime  aux  mouvemens  qu'elle  sou- 
lève son  ampleur,  son  énergie,  sa  brutalité.  Aux  ruses  et  à  la 
souplesse  du  jeu  par  lequel  les  oligarchies  gasconnes  tentent  de 
gagner  au  gouvernement  de  Paris  quelques  emplois,  aux  petites 
tricheries  par  lesquelles  elles  enflent  leur  importance,  à  la  promp- 
titude souriante  de  leur  résignation  quand  leurs  manœmnres  n'ont 
pas  dupé,  se  substitue  la  revendication  impérieuse  et  obstinée 
dune  multitude  qui  croit  à  son  droit  et  sent  sa  force.  Ce  n'est 
plus  seulement  une  délégation  de  l'État  dans  les  préfectures  et 
les  prétoires  qui  est  sollicitée  par  quelques-uns,  c'est  l'indépen- 
dance qui,  même  dans  les  petits  municipes,  est  revendiquée  par 
les  populations;  c'est  une  autonomie  locale  d'autant  plus  prête 
à  la  revanche  sur  le  pouvoir  central,  que  celui-ci  est  lointain,  né 
'une  révolution,  nouveau,  semble  moins  fort,  et  que  le  moindre 
roupe  de  paysans  assemblés  dans  leur  village  a  le  sentiment 
lagéré  de  sa  force,  la  vision  immédiate  de  ses  intérêts,  la  con- 
nence  de  son  droit  à  gouverner  son  territoire,  c'est-à-dire  sa 


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120  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

richesse  et  le  siège  de  sa  vie.  Cette  conviction  devient  d'au- 
tant plus  impérieuse  que  ces  groupes  comptent  plus  d'hommes. 
Dans  les  grandes  villes,  où  ces  foules  s'échauffent  par  leur  masse, 
se  croient  irrésistibles  et,  quand  le  gouvernement  leur  résiste,  sem- 
blent croire  qu'il  se  révolte^  cette  ardeur  de  souveraineté  a  toute 
sa  puissance.  Elle  ne  se  borne  pas  h  vouloir  pour  quelques  chefs 
le  pouvoir,  et  pour  la  foqle  le  spectacle  d'une  révolution  :  elle  en 
veut  le  bénéfice  pour  tous.  Les  uns  rêvent,  chacun  à  son  avan- 
tage, le  pillage  démocratique  de  l'autorité,  de  ses  fonctions,  de 
ses  profits.  Les  autres  aspirent  à  un  changement  plus  vaste,  à 
une  libération  collective  des  classes  malheureuses,  et  cette  géné- 
rosité sociale  les  rend  cruels  et  impitoyables  pour  les  violences 
et  les  ruines  dont  il  faut  acheter  ce  sort  meilleur. 

Si  l'on  considère  la  place  et  l'étendue  de  cette  région  révo- 
lutionnaire, on  la  voit  s'étendre  largement  sur  le  littoral  de  la 
Méditerranée  et  remplir  la  vallée  du  Rhône  circonscrite  en 
un  grand  triangle  dont  les  sommets  s'appellent  Toulouse,  Mar- 
seille et  Lyon.  Emblème  de  la  force  occulte  qui  gouverne  la 
démagogie  par  la  discipline  des  sociétés  secrètes,  ce  triangle  est 
comme  la  marque  imprimée  sur  les  contrées  de  la  France  les 
plus  soumises  à  ce  joug.  Et  Toulouse,  Marseille,  Lyon  présen- 
tent, dans  la  variété  la  plus  parfaite,  les  appétils,  les  ressources 
et  les  actes  de  la  révolution.  C'est  dans  ces  trois  villes  à  la  fois 
qu'elle  a,  dès  le  4  septembre,  éclaté  avec  le  plus  d'énergie  factice 
ou  vraie,  conduite  ou  spontanée.  C'est  là  que  les  événemens 
se  sont  succédé  et  se  sont  glorifiés  au  grand  jour  comme  con- 
formes aux  passions  inconscientes  de  la  plèbe  et  aux  calculs  ré- 
fléchis des  meneurs,  comme  la  suite  nécessaire  de  la  délivrance 
et  le  commencement  des  destructions  nécessaires.  Les  excès  com- 
mis dans  ces  centres  retentissans  de  la  vie  publique  ont  acquis 
aussitôt  une  force  d'exemple,  sont  devenus  un  modèle  pour  les 
régions  à  l'entour,  ont  répandu  au  loin  un  rayonnement  et  la 
contagion  de  l'exemple.  Enfin,  ils  ont  pris  dans  chacune  de  ces 
villes  une  gravité  et  un  aspect  différens  :  diversité  qui,  jusque 
dans  la  source  des  mêmes  passions,  montre  la  différence  des  tem- 
péramens,  et  témoigne  des  contrastes  toujours  maintenus  malgré 
des  siècles  d'unité  entre  les  races  de  la  nation  française.  C'est 
pourquoi  l'étude  de  la  conquête  républicaine  en  France  trouve 
son  complément  et  sa  synthèse  dans  le  récit  des  faits  accom- 
plis à  Toulouse,  à  Marseille  et  à  Lyon. 


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LE  GOUVERNEMENT  DE   LA   DÉFENSE   NATIONALE.  121 


IV 

Toulouse  n'est  pas  une  de  ces  villes  appelées  par  une  vocation 
évidente  à  la  place  où  elles  se  sont  établies,  et  dont  la  nature 
ait  par  avance  préparé  le  destin.  Toulouse  n'occupe  pas  une  po- 
sition privilégiée  sur  les  grandes  voies  du  commerce  ;  elle  ne  s'est 
pas  fondée  près  de  richesses  minières  ou  à  portée  de  la  force  qui 
eottle  avec  les  puissantes  chutes  d'eau;  elle  ne  doit  pas  ses 
progrès  et  son  renom  au  développement  d'une  industrie.  Elle 
semble  avoir  attiré  ses  habitans  par  l'accord  d'une  contrée  ou- 
verte, tempérée,  gaie  et  de  leur  propre  caractère,  comme  s'ils 
se  tussent  réunis  sans  autre  motif  que  l'attrait  d'être  ensemble 
où  ils  se  trouvaient  bien.  Et  comme  ils  avaient  compris  que  le 
charme  des  jours  grandit  avec  l'étendue  de  la  pensée,  dès  l'ori- 
gine y  furent  en  honneur  les  sciences  qui  transforment  la  vie, 
les  lettres  qui  l'ennoblissent,  l'esprit  qui  la  fait  riante.  Toulouse 
ne  ht  ni  un  comptoir,  ni  une  fabrique,  ni  une  banque,  elle  fut 
une  société.  Autour  de  cette  société  les  artisans  se  groupèrent 
dans  la  proportion  qu'il  fallait  pour  servir  ses  besoins  matériels, 
et  reçurent  par  échange  quelque  chose  de  *  sa  vivacité,  de  sa 
eoortoisie,  de  sa  finesse,  de  sa  curiosité  universelle,  de  son  ap- 
titude à  fondre  les  sentimens  particuliers  en  une  opinion  com- 
mune. 

Dn  tel  caractère  ne  prépare  pas  à  l'aveuglement  servile  envers 
aucun  pouvoir.  Sur  tous  elle  avait  fixé  la  clairvoyante  hardiesse 
de  ses  regards.  Trop  pénétrante  d'intelligence  pour  ne  pas  recon- 
naître les  vices  des  divers  régimes,  trop  vibrante  de  nerfs  pour 
rester  impassible  aux  déceptions,  trop  douce  de  mœurs  pour 
apprendre  des  déceptions  les  haines  destructrices,  son  originalité 
^t  de  former  ses  opinions  avec  mesure  et  de  les  manifester 
avec  véhémence.  Si  leur  force  avait  pour  preuve  leur  bruit, 
flnlle  ville  ne  serait  révolutionnaire  à  Tégal  de  cette  cité  qu'un 
rien  suffit  à  émouvoir,  et  dont  l'état  normal  semble  d'être  hors 
de  soi.  Mais  la  perpétuité  de  ces  ardeurs  prouve  que,  si  elles 
trouvent  leurs  prétextes  fugitifs  dans  la  succession  des  événe- 
nt<^ns,  elles  ont  leur  cause  permanente  dans  la  nature  de  la 
I  lulation.  Ily  a  un  peuplier  dont  les  feuilles  s'agitent  toujours, 
1  r  mobilité  n'a  pas  besoin  d'orages,  le  frisson  perpétuel  qui, 
1   me  par  les  souffles  les  plus  doux,  passe  sur  elles  et  semble 


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122  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

palpiter  dans  Farbre  tout  entier,  ne  brise  pas  une  branche,  ne  dé- 
place pas  une  tige  sur  la  ramure  immobile  :  telle  est  cette  ville 
en  ses  instabilités.  Pour  l'entraîner  aux  extrémités  violentes,  il  n'y 
a  en  elle  ni  la  colère  des  souffrances  sans  espoir,  conseillères  des 
représailles  sans  pitié,  ni  la  brutalité  d'un  sang  lourd  et  cruel. 
Nulle  n'est  moins  asservie  aux  instincts  brutaux  que  cette  race 
affinée  et  sobre  où  ne  s'épaissit  pas  la  chair;  et  pas  davantage 
ne  connaît-elle  les  maladies  noires  de  l'esprit  qu'elle  n'a  ni  tra- 
gique, ni  sombre,  ni  même  grave,  mais  accommodant  et  opti- 
miste. Son  habitude  et  son  goût  d'être  heureuse  se  fie,  même 
dans  les  difficultés  du  présent,  aux  bienveillances  de  l'avenir;  ses 
instincts  de  bonté  et  de  quiétude  redoutent,  des  violences  poli- 
tiques, l'effort,  la  tristesse  et  la  laideur.  Au  contraire  sa  belle  hu- 
meur se  plaît  à  découvrir  le  comique  mêlé  par  la  vie  aux  tra- 
gédies même,  sa  verve  le  saisit,  sa  puissance  d'amplification  le 
magnifie.  L'exercice  de  cette  philosophie  sans  illusions  et  sans 
fiel  la  distrait  et  la  désarme  ;  elle  sait  un  peu  de  gré  aux  fautes 
qui  ont  fourni  l'occasion  à  la  finesse  de  ses  critiques,  &  l'entrain 
de  ses  résistances,  et  trouve  que  tout  n'est  pas  mal  dans  les  maux 
dont  on  s'amuse.  Aussi  est-elle  plus  incommode  que  dange- 
reuse aux  pouvoirs  :  son  mouvement  trouble  leur  sommeil  sans 
menacer  leurs  droits,  et  son  ironie  s'attaque  à  leur  prestige  sans 
vouloir  leur  mort. 

Telle  s'était  montrée  Toulouse  sous  le  second  Empire,  dès 
les  élections  municipales  de  1865.  Elle  avait  nommé  des  bour- 
geois un  peu  frondeurs,  pas  révolutionnaires,  et  partisans  de 
libertés  modérées.  L'Empire,  encore  autoritaire,  tenait  surtout 
rigueur  à  ces  vœux  mesurés,  parce  que  leur  modestie  même  était 
faite  pour  leur  gagner  des  partisans.  Le  conseil  toulousain  fut 
presque  aussitôt  détruit  et  remplacé  par  une  commission  muni- 
cipale. La  brutalité  de  la  mesure  était  provocante  :  dès  que  la 
loi  de  1868  sur  la  presse  permit  à  Toulouse  la  riposte,  le  Progrès 
libéral  fut  fondé  par  les  libéraux,  et  Y  Émancipation^  ancien 
journal  des  révolutionnaires,  reparut  avec  son  programme  et  son 
rédacteur.  Celui-ci  était  Armand  Duportal;  ses  opinions  lui 
avaient  valu  la  transportation  à  Lambessa;  que  leur  constance 
eût  été  vaincue  par  un  an  d'épreuyes,  qu'il  eût  offert  la  paix  à 
l'Empire  contre  une  place  de  bibliothécaire  ou  de  sous-préfet, 
qu'il  fût  demeuré  ennemi  pour  n'avoir  pas  été  agréé  comme 
serviteur,  on  l'a  prétendu  plus  tard,  mais  alors  aucune  attaque 


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LE   GOUVERNEMENT   DE  LA   DÉFENSE  NATIONALE.  123 

ne  contestait  l'unité  de  cette  vie,  et  il  ne  témoignait  qu'une  am- 
bition, celle  de  n'être  dépassé  par  personne  en  formules  jaco- 
bines, socialistes  et  athées.  Si,  par  ces  outrances,  il  offensait  la 
raison  de  ses  concitoyens,  il  séduisit  d'abord,  par  un  air  de 
oonrege  et  de  force,  leur  goût  de  rhétorique,  et  par  son  enseigne- 
ment quotidien  outra  peu  à  peu  les  opinions  d'une  partie  de 
ECB  lecteurs. 

Ce  mélange  des  libéraux  et  des  révolutionnaires  fut  rendu 
pins  intime  par  l'affaire  Baudin.  Le  Progrès  libéral  eX  VÉmancipa- 
tm  avaient  tous  deux  adhéré  à  la  souscription  pour  «  le  martyr  » 
da  2  décembre  ;  tous  deux  furent  poursuivis  et  défendus  ensemble 
par  M.  Jacques  Piou,  déjà,  'malgré  sa  jeunesse,  un  maître  du 
krreau  et  un  chef  de  l'opposition.  Us  furent  acquittés.  Le  gou^ 
vomement  donna  ordre  au  procureur  général  de  faire  appel.  Ce 
oigistrat,  le  baron  Séguier,  n'était  pas  de  ceux  qui  se  soumet- 
toit  au  «  fait  [du  prince  ;  »  la  souscription  ne  lui  semblait  pas 
SD  délit  :  plutôt  que  de  requérir  contre  sa  conscience  il  renonça 
à  tt  charge.  Il  y  a  des  instans  où  le  geste  d'un  homme  suffit  à 
révéler  l'usure  d'un  régime.  1^'Empire  était  désavoué  par  une 
seule  personne  ;  il  sembla  qu'avec  elle  une  force  morale  se  reti* 
nitde  lui.  Ainsi  se  préparèrent  à  Toulouse  les  élections  gêné-' 
nies  de  1869.  Les  candidatures  officielles  furent  combattues  & 
la  fois  dans  la  Haute-Garonne  par  les  hommes  du  Progrès  et 
par  ceux   de  V Émancipation.  Les  uns  et  les  autres  échouèrent. 
L'artificieux  tracé   des  circonscriptions,  qui  divisait  Toulouse 
entre  toutes  et  noyait  les  suffrages  de  la  ville  dans  ceux  des 
campagnes,   assura  le  succès  du  gouvernement.  Mais,  à  Tou- 
louse, les  trois  quarts  des  suffrages  s'étaient  prononcés  contre 
lui,  et  de  cette  majorité  les  deux  tiers  avaient  choisi  les  [can- 
didats de  VÉmancipation  ;  le  nom  de  Rémusat,  symbole   des 
idées  moyennes,   avait   groupé   moins    de  voix  que   celui  de 
Dnportal.  Par  le  plébiscite,  Toulouse  ne  donna  à  l'Empire  que 
9128  <f  oui  »  contre  12550  «  non  >>  et  9350  abstentions.    Là, 
plus  encore,  les  modérés,  partagés  entre  toutes  les  réponses,  et 
ne  montrant  nulle  part  leur  masse  tout  entière,  parurent  iné- 
gaux à  leur  nombre  et  inférieurs  aux  révolutionnaires  qui  firent 
\  «  sans  scrupules,  menèrent  la  campagne  et  par  elle  accru- 
I  \i  leur  prépondérance.  Il  était  donc  naturel  que,  trois  mois 
8  'es,  quand  les  municipalités  furent  renouvelées,  le  choix  de 
1   iilouse  se  portât  sur  la  liste  soutenue  par  V Émancipation. 


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124  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

Attaqué  par  le  gouvernement,  ce  scrutin  était  annulé,  le  3  sep- 
tembre, par  le  conseil  de  préfecture.  Mais  dans  la  nuit  du  4  au  5, 
réunis  à  V Émancipation,  les  élus  déclarèrent  non  avenue   la 
sentence  d'une  juridiction  brisée  avec  l'Empire,  et  décidèrent 
que,  nommés    par  Toulouse,  il  leur  appartenait  d'occuper   la 
vacance  du  pouvoir.  Dès  le  matin  du  S,  la  foule  s'amasse  sur  la 
place  du  Gapitole,  enfonce  les  portes  du  monument  pour  ouvrir 
à  ses  mandataires  l'hôtel  de  ville.  Le  Conseil  proclame  au  balcon 
la  République  et  se  divise  en  deux  commissions  :  l'une  gou- 
vernera la  ville,  l'autre  le  département.  La  première  se  déclare 
en  permanence  au  Gapitole  et  désigne  pour  maire  Gatien-Arnoult, 
professeur  à  la  Faculté  de  droit,  un  de  ces  républicains  qui 
ne  poussent  pas  aux  violences,  mais  se  laissent  pousser  par 
elles.  De  la  place  on  réclame  des  armes,  que  la  municipalité 
promet:  aussitôt  une  partie  de  la  foule  court  à  l'arsenal  et, 
moitié  de  gré,  moitié  de  force,  obtient  2000  fusils.  Des  conseillers 
municipaux  président  à  l'égal  partage  entre  les  quatre  cantons 
de  la  ville.  Mais,  pour  assurer  quelque  régularité  dans  la  distri- 
bution, ces  surveillans  délèguent  le  pouvoir  qu'ils  ont  pris,  et 
nomment  sur  l'heure  les  capitaines  de  la  garde  nationale.   Les 
conseillers,  républicains  avancés,  donnent  les  grades  à  ceux  qui 
pensent  comme  eux,  et  ceux-ci  remettent  les  armes  à  ceux  qu'ils 
jugent  sûrs.  Ainsi,  dès  le  5  septembre,  la  première  mesure  ré- 
clamée pour  la  défense  de  la  nation  aboutit  à  l'armement  d'un 
parti  (1).  La  municipalité,  comme  le  dit  Gatien-A moult,  con- 
cilie de  cette  sorte  son  double  devoir  de  corps  <(  élu  régulièrement 
et  acclamé  révolutionnairement  (2).  » 

Tout  est  révolutionnaire  dans  le  mandat  de  la  commission  qui, 
pour  étendre  la  main  sur  le  département,  court  à  la  préfecture  et 
n'a  pas  à  disputer  la  place  au  préfet,  déjà  disparu.  Les  cinq  membres 
dont  elle  se  compose  sont  une  élite  d'irréconciliables.  Elle  se 
donne  pour  président  un  récidiviste  des  rigueurs  politiques, 

(1)  «  On  les  distribuait  d'une  manière  peu  régulière  et  sans  beaucoup  d'ordre.  Ce 
moment  ne  le  comportait  guère.  Cependant  un  conseiller  municipal  au  moins  par 
canton  présidait  &  cette  distribution.  Ils  improvisèrent  alors  capitaines  des  hommes 
qu'ils  connaissaient  et  ces  hommes  donnaient  des  fusils  aux  premiers  de  ceux  qui 
se  présentaient  et  qu'ils  connaissaient  aussi.  >»  Gatien-Ârnoult,  déposition,  Afinales, 
t.  24,  p.  160.  —  «  Le  5.  on  prit  1 000  fusils,  le  6  on  en  donna  encore  i  000;  on  les 
distribua  à  raison  de  500  par  canton  aux  plus  pressés  et,  par  suite,  à  bien  des 
gens  tarés  ou  trop  exaltés  qui  n'auraient  pas  dû  être  armés.  »  Colonel  de  Crouttes, 
directeur  de  l'arsenal.  •—  1d.,  t.  20,  p.  239. 

(S)  Annales,  t.  24,  p.  162. 


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LE   GOUVERNEMI•:^T   DE   LA    DÉFENSE    NATIONALE.  125 

fnppé  en  1851  par  les  commissions  mixtes,en  1858  par  la  loi  de 
sûreté  générale,  l'avocat  Manau;  et  Manau  «  fait  part  »  au  gou- 
Temement  qu'  «  elle  a  reçu  tous  les  pouvoirs  administratifs,  po- 
litiques et  judiciaires,  »  conmie  si  cette  autorité,  définitivement 
conférée  par  Toulouse,  existait  indépendante  de  Paris.  L'audace 
à  usurper,  la  jalousie  k  retenir  lui  sont  en  effet  nécessaires,  car 
sossitôt  elle  s'exerce  au  profit  exclusif  de  ceux  qui  Tout  saisie. 
Certes,  si  Ton  eût  interrogé  le  peuple,  il  n'eût  pas  dit  que  la 
guerre  la  plus  essentielle  à  soutenir  en  ce  moment  était  contre 
la  magistrature.  Si,  dans  les  procès  politiques,  les  juges  s'étaient 
montrés  des  serviteurs  plus  que  des  arbitres,  hors  ces  cas  excep- 
tionnels, ils  inspiraient  par  l'impartialité  de  leur  caractère  comme 
f^  la  dignité  de  leur  vie,  confiance  et  respect.  Seuls,  les  agita- 
teurs et  les  agités  qui,  par  la  plume,  la  parole,  les  attroupe- 
inens  ou  les  conspirations,  avaient  attaqué  l'Empire,  pouvaient 
se  plaindre  des  sentences.  Mais  les  représentans  imprévus  de  la 
Haute-Garonne,  solidaires  de  VÉmancipaliony  avaient  à  venger 
les  condamnations  du  journal;  et  parmi  eux  quelques  membres 
du  barreau,  avocats  habituels  des  accusés  politiques,  avaient 
reçu  plus  d'une  fois  les  contre-coups  des  rudesses  peu  ménagées  i^^ 

à  leurs  cliens.  Frapper  les  magistrats  à.  leur  tour  était  d'abord  % 

goûter  la  satisfaction  des  représailles,  ensuite,  par  des  destitu- 
tions, ouvrir  des  vacances  et  peut-être  succéder  aux  exclus, 
double  avantage.  Aussitôt  cette  ardeur  de  suspicion  politique 
et  d'ambition  personnelle  devient  le  grand  souci.  La  dépêche 
où  Manau  annonce  à  Paris  la  création  de  la  commission  est 
adressée  au  ministre  de  la  Justice;  on  y  présente  «  la  déléga-' 
tion  des  pouvoirs  judiciaires  »  comme  la  plus  urgente  à  exercer, 
et  les  magistrats  du  parquet  de  Toulouse  comme  les  «  persé- 
cuteurs de  la  démocratie,  et  do  la  presse  républicaine.  »  La  popu- 
lation, émue  et  irritée,  désire  ardemment  leur  révocation  immé- 
diate. 11  importe,  dans  l'intérêt  de  Tordre,  que  satisfaction  soit 
donnée  sans  retard  à  l'opinion  publique,  c  Nous  allions  nous- 
mêmes  procéder  provisoirement  à  cette  révocation  et  au  remplace- 
ment de  ces  fonctionnaires  ;  mais  nous  avons  jugé  convenable  au- 
paravant de  vous  demander  un  télégramme  autorisant  les  mesures 
«ne  nous  croyons  urgent  de  prendre.  Nous  lattendons.  »  Au 
lieu  de  ses  premiers  soins,  le  gouvernement  u  a  pas  le  loisir 
répondre.  Dès  le  lendemain,  le  procureur  général  et  le  pro- 
reur  impérial  de  Toulouse  sont  révoqués  par  la  commission 


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126  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  ManaUy  son  président,  annonce  au  ministre  la  mesure  par  ces 
mots  :  «  Nous  avons  dû  considérer  votre  silence  après  notre 
dépèche  comme  une  approbation  (1).  » 

Le  départ  du  préfet  et  l'expulsion  de  ces  magistrats  font  les 
premiers  vides  où  les  républicains  de  Toulouse  vont  trouver 
place.  Pour  défendre  leur  droit  de  naufrageurs  à  Taubaine  des 
naufrages,  il  y  a  près  du  gouvernement  un  Toulousain  qui  de 
vive  voix  complète  et  appuie.  Duportal,  enfermé  h  Paris  dans 
la  même  prison  que  Rochefort,  et  délivré  par  surcroît  le  4  sep- 
tembre, trouva  auprès  de  Favre,  de  Grémieux  et  de  Garnier-Pagès 
Taccès  dû  à  un  compagnon  de  1848,  auprès  de  Gambeltà  la 
familiarité  d'un  client  politique  avec  l'avocat  de  son  dernier  pro- 
cès, auprès  du  gouvernement  tout  entier  l'influence  que  les  révo- 
lutionnaires exerçaient  dès  ce  premier  jour  sur  les  modérés.  Il 
réclame  la  part  de  ses  amis  et  la  sienne,  insinue  que  dans  la 
Haute-Garonne  il  faut  céder  pour  n'avoir  pas  à  combattre,  que 
le  calme  ou  l'agitation  populaire  dépendent  là  de  quelques  me- 
neurs maîtres  de  la  foule,  et  que  le  plus  sûr  est  d'intéresser  ces 
meneurs  à  défendre  le  gouvernement  en  défendant  leurs  places. 
Gambetta,  porté  par  ce  qu'il  avait  d'italien  dans  le  sang  à  ces 
combinaisons,  voulut  d'abord  s'assurer  de  l'horame  qui,  le  plus 
hardi  et  maître  du  journal  le  plus  répandu,  pouvait  devenir  l'ami 
le  plus  incommode,  et  il  ne  jugea  pas  qu'en  faire  le  préfet  de  la 
Haute-Garonne  fût  payer  trop  cher  Duportal. 

Le  marché,  conclu  aussitôt  qu'offert,  ouvrait  lui-même 
d'autres  risques.  Remettre  cette  fonction  &  un  tel  démagogue 
semblait  livrer  la  Haute-Garonne  à  la  démagogie  :  cette  appa- 
rence ne  suffirait-elle  pas  à  indisposer  les  partisans  d'une  répu- 
blique sage?  Le  plus  connu  d'entre  eux  était  M.  de  Saint-Gresse. 
Comte,  il  appartenait  par  sa  naissance  h  la  noblesse  authentique, 
et  par  son  choix  à  la  démocratie,  pour  laquelle  il  était  Saint- 
Gresse.  Il  s'était  uni  à  elle  sans  rompre  avec  des  principes  trans- 
mis par  l'hérédité  :  le  contact  de  politiques  moins  rigoristes  à 
certaines  licences  n'avait  jamais  porté  atteinte  à  la  parfaite  cor- 
rection de  sa  vie  ;  il  croyait  à  la  raison  humaine  avec  les  répu- 
blicains, à  la  Providence  divine  avec  les  catholiques  ;  il  espérait 
obtenir  des  premiers  une  liberté  loyale  et  généreuse  qu'il  vou- 
lait pour  tous.  Avocat,   son  éloquence  était,  comme  sa  robe, 

(1)  td.,  p.  1000. 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA.  DÉFENSE  NATIONALE.  i2  / 

flottante,  solennelle  et  toujours  prête.  Appartenant  par  quelques 
liens  aux  partis  divers,  offrant  à  tous  sécurité  par  ses  doctrines 
et  confiance  par  sa  conduite,  cher  à  ses  compatriotes  par  la  faci- 
lité de  ses  allures  et  la  pompe  de  sa  rhétorique,  il  pouvait 
devenir  la  voix  de  la  déception  publique  et  donner  à  la  ligue 
des  honnêtes  gens  un  chef  républicain,  d'autant  plus  redou- 
table. Mais  que  lui  aussi  reçût  une  fonction,  elle  serait  un  gage 
donné  en  sa  personne  aux  modérés  de  toute  couleur.  Fût-il  seul 
à  penser  ainsi,  pourvu  qu'il  acceptât,  les  mécontens  seraient 
comme  décapités.  Or,  en  chassant  de  son  siège  le  procureur 
général,  les  initiatives  révolutionnaires  avaient  rendu  vacante 
une  charge  pour  laquelle  Saint-Gresse,  jurisconsulte  suffisant, 
orateur  facile,  caractère  intègre,  était  fait,  et  qui  n'était  pas 
moins  faite  pour  lui  ;  car  elle  offrait  à  un  homme  dépourvu  de 
fortune  et  près  de  T&ge  où  la  confiance  en  l'avenir  décline  avec 
les  forces,  un  asile  honoré  et  brillant.  Dès  le  6  septembre,  Saint- 
Gresse  était  procureur  général,  et  Duportal  prenait  possession 
de  la  préfecture. 

Les  natures  despotiques  n'ont  pas  besoin  d'avoir  été  contre- 
dites pour  deviner  les  obstacles  menaçans  pour  leur  toute-puis- 
sance. Duportal  vit  de  suite  ce  qu'il  avait  à  craindre  de  la  com- 
mission départementale.  Usurpatrice,  par  sa  création  même,  de 
tous  les  droits  exercés  par  le  préfet  impérial,  elle  ne  pouvait 
agir  ni  décider,  sans  soulever  par  chacun  de  ses  actes  autant  de 
conflits  avec  le  préfet  républicain.  Et  dans  ces  conflits,  Duportal 
pressentait  la  disgrâce  la  plus  dure  pour  un  démagogue,  si,  aux 
mesures  qu'il  prendrait  au  nom  de  TÉtat,  la  commission  oppo- 
sait des  mesures  révolutionnaires  et  tournait  contre  lui,  comme 
contre  un  transfuge,  le  parti  avancé.  Or  la  commission  serait  ce 
que  la  feraient  deux  de  ses  membres  qui  en  étaient  les  maîtres, 
Manau  et  Cousin,  tous  deux  hommes  de  palais,  donc,  s'ils  le 
voulaient,  hommes  de  chicanes.  Manau,  à  qui  TEmpire  avait  fait 
Thonneur  de  le  traiter  en  adversaire  dangereux,  devait  son 
importance  à  ces  rigueurs.  Elles  avaient  tendu  toute  sa  volonté 
vers  les  représailles.  Sauf  ces  extrémités  de  ses  épreuves  et  de 
ses  sentimens,  rien  en  lui  que  d'ordinaire,  et  cette  médiocrité 
avait  complété  sa  fortune.  C'est  la  marque  et  parfois  la  faiblesse 
des  forts,  qu'ils  comptent  sur  eux  seuls  pour  faire  leur  che- 
min et  leur  place.  Manau,  conscient  qu'il  n'était  pas  de  ceux- 
i,  avait  d'instinct  cherché  hors  de  lui  la  force  où  se  joindre, 


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128  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

voulu  porter  son  petit  ruisseau  à  une  grande  rivière  et  être 
porté  par  elle.  Né  pour  servir,  il  s'attachait  plus  aux  opinions 
des  autres  qu'aux  siennes,  observait  avec  scrupule  la  discipline 
des  paroles  et  des  actes.  Son  indépendance,  qui  ne  supportait 
aucun  joug  de  l'Empire,  les  acceptait  tous  des  frères  et  amis,  et 
son  goût  de  solidarité  avec  des  compagnons  sûrs  l'avait  conduit 
à  rétrécir  son  parti  aux  proportions  d'une  faction  et  d'une  secte. 
Tel  était  aussi  Cousin,  et  si  une  persécution  moins  violente 
l'avait  laissé  plus  obscur,  cette  ombre  couvrait  une  nature  plus 
violente.  Manau  épuisait  toute  l'ardeur  de  la  sienne  dans  sa 
haine  contre  l'Empire  :  pour  le  reste,  il  se  contentait  de  rece- 
voir l'impulsion  révolutionnaire;  Cousin  était  homme  à  la  don- 
ner. Sans  fortune,  sans  principes,  sans  scrupules,  il  avait  le  per- 
pétuel grief  des  irréguliers  de  la  vie  contre  tous  les  hommes 
qui  ne  leur  ressemblent  pas  et  contre  les  institutions  qui  les 
menacent.  Mais  si  les  haines  religieuses  et  sociales  avaient  péné- 
tré plus  profondes  en  Cousin  qu'en  Manau,  tous  deux  étaient 
également  incapables  de  résister  k  leurs  compagnons  ordinaires, 
à  une  poussée  de  la  foule  ;  et  si  la  violence  révolutionnaire  leur 
offrait  par  surcroît  une  chance  de  s'élever  en  se  vengeant,  ils 
pouvaient  devenir  un  embarras.  Eux  aussi  devaient)  être  annulés. 
Duportal  les  connaissait  :  il  conclut  que  le  meilleur  moyen  de 
les  annuler  était  de  les  nantir. 

Avocats,  ils  avaient  sinon  les  aptitudes,  au  moins  les  titres 
indispensables  à  l'exercice  des  charges  judiciaires.  Dans  la  ma- 
gistrature de  Toulouse,  où  les  révocations  n'avaient  pas  seules 
fait  des  vides,  l'âge  venait  d'ouvrir  la  vacance  la  plus  impor- 
tante :  le  premier  président,  M.  Piou,  était  arrivé  à  la  retraite. 
Manau  prétendait  à  la  succession,  Duportal  la  demanda.  Que 
le  candidat  convînt  tout  à  fait  pour  la  charge,  c'est  ce  dont  ne 
s'inquiétait  guère  le  préfet,  assez  révolutionnaire  pour  qu'il  lui 
plût  même,  en  pourvoyant  aux  emplois,  de  continuer  une  œuvre 
destructive  et  d'amoindrir  les  défenses  sociales  par  les  défen- 
seurs préposés  à  leur  garde.  Lui-même  s'est  expliqué  sur  cet 
acte  :  «  Je  lai  fait  sans  sourciller,  tant,  pour  obtenir  au  pro- 
scrit Manau  la  réparation  qu'il  ambitionnait,  étaient  médiocres 
mon  souci  de  la  fonction  et  mon  désir  d'en  relever  Téclat  par. 
le  fonctionnaire  (1).  »  Dans  sa  dépêche  aux  ministres,  il  disai 
présenter  Manau  «  d'accord  avec  Saint-Gresse.   »  Saint-Gress( 

(1)  Fm  Commune  à  Toulouse^  par  Armand  Duportal,  Toulouse,  1871,  Pau]  Sav, 


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LE   GOUVERNEBIENT   DE   14   DÉFENSE  NATIONALE.  129 

s'était  contente  de  proposer  Manau  pour  procureur  de  la  Répu- 
Uique,  et,  soucieux  de  réserver  la  Première  Présidence  à  un 
plus  digne,  l'avait  demandée  pour  lui-même.  Procureur  général, 
il  était  à  la  merci  d'un  gouvernement  incertain  dans  sa  direc- 
tion et  dans  sa  durée,  il  sentait  tout  ce  que  l'inamovibilité 
ajoute  de  prestige  et  de  mérite  à  une  fonction,  il  vit  l'avantage 
de  changer  celle  qui  peut-être  lui  serait  reprise  demain,  contre 
celle  cpi  lui  apportait  une  propriété  incommutable.  Il  pouvait 
aprimer  ce  désir,  sans  qu'il  parût  aspirer  trop  haut.  L'ascen- 
mi  difficile  était  celle  qui  Tavait  de  la  barre  élevé  au  parquet 
de  la  Cour  ;  maintenant,  il  était  de  plain-pied  avec  le  fauteuil 
êe  la  Première  Présidence  et  n'avait  plus  qu'à  s'asseoir.  Il  avait 
(bnc  sur  son  compétiteur  tous  les  avantages,  et  il  lui  suffit  de 
^mander  pour  obtenir.  La  souple  habileté  des  Gascons  à  saisir 
les  chances  de  fortune  ne  fut  pas  plus  souple  en  ce  vainqueur 
quen  son  concurrent  évincé.  Manau,  sans  perdre  son  temps  en 
boitderie  contre  l'auteur  de  sa  déconvenue,  comprit  que  la 
ûofflination  du  premier  président  ferait  vaquer  le  poste  de 
procureur  général,  que  celui-là  aussi  était  enviable,  que  Saint- 
Gresse  ne  manquerait  pas  de  l'y  pousser,  heureux  de  faire  lar-^ 
gesse  à  son  coreligionnaire  avec  une  fonction  abandonnée  pour 
me  meilleure.  En  effet,  Manau  devint  procureur  général.  Dans 
ce  changement,  un  autre  encore  trouva  place,  et  Cousin  fut 
nommé  procureur  de  la  République. 

Telle  fut,  tandis  que  les  Allemands  s'avançaient  sur  Paris,  la 
grande  affaire  de  Toulouse  ou  du  moins  de  ceux  qui  parlaient 
e&  son  nom.  Sans  doute  il  fut  aussi  question  de  défense  natio- 
nale, mais  Duportal  y  pourvut  par  la  distribution  de  fusils  aux 
habitans  reconnus  pour  républicains  sûrs.  C'est  ce  qu'il  appelait 
<  oipniser  la  garde  nationale  pour  la  défense  de  l'ordre  dans 
la  République  et  pour  la  République.  »  Les  seules  mesures  que  les 
nfêneurs  de  Toulouse  tiennent  pour  essentielles  sont  d'assurer 
ravenir  à  leur  parti ,  en  s'assurant  à  eux-mêmes  le  pouvoir.  Ils 
ont  su  se  défendre  contre  les  compétitions  du  dehors  et  se  ré- 
server la  terre  natale,  ils  ont  réuni  l'autorité  politique,  l'autorité 
judiciaire,  en  des  mains  presque  toutes  accoutumées  à  servir 
wtis  le  nom  de  République  la  Révolution,  et  enfin  la  population 
la  [us  exaltée  de  la  ville  est  seule  en  armes,  en  forces  pour  im- 
pc  r  à  eux-mêmes  les  pires  excès  et  appesantir  le  joug  sur  une 
ni     rite  incapable  de  résistance. 

TOM  xxui.  —  ^904.  9 


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iSO  BEVUE  DES  PEU^  MONDES. 

Et  néanmoinB  cette  situation  provocatrice  de  tous  les  dés** 
ordres  ne  las  produisit  ni  contre  les  personnes,  ni  contra  les 
biens.  C'est  le  caractère  des  hommes  qui  résiste  h  la  pente  des 
événemens,  et  ici  apparaissent,  dans  la  capitale  d'une  raoe,  les 
ardeurs  calculatrices  et  le  calme  retentissant  des  Gascons.  Pour 
les  plus  haineux  ennemis  de  l'Empire,  pour  les.  plus  fougueux 
apôtres  des  nouveautés  politiques  ou  sociales,  le  mal  le  plus  îu* 
tolérable  du  passé  était  qu'ils  fussent  relégués  parmi  les  suspects, 
au  lieu  d'être  admis  au  nombre  des  chefs.  Ils  viennent  d'obtenir 
pour  eux  la  revanche  qu'ils  réclamaient  pour  tous,  l'essentiel  des 
changemens  nécessaires  leur  semble  accompli,  et  ils  prennent 
en  patience  le  reste  des  imperfections  humaines.  Les  emplois 
sur  lesquels  ils  se  sont  jetés  les  possèdent,  ils  viennent  d'engloutir 
d'un  coup  une  proie  plus  grosse  qu'eux,  ils  la  digèrent,  gonflés, 
ne  songeant  ni  &  se  mouvoir  ni  à  mordre.  Nulle  part  cette  enflure 
calmante  n'apparaît  mieux  que  dans  le  discours  d'installation  (1) 
où  Manau  laisse  parler  sa  joie  et  célèbre  «  le  triomphe  du  droit 
et  de  la  justice  manifesté  par  ce  qu'il  y  a  de  plus  moral  au 
monde,  la  réparation.  »  C'est  le  14  janvier  1871  qu'il  parle 
ainsi  :  la  France  est  à  bout  de  force  et  Paris  de  résistance,  toutes 
les  lois  de  l'Empire  sont  debout,  pourtant  la  réparation  «  attendue 
depuis  vingt  ans»  fôtaccomplie,parce  que  Manau  reçoit,  pour  prix 
de  fidélité  républicaine  «  l'immense  honneur  »  d'un  grand  poste. 
Il  a  sa  revanche.  Lui-même,  l'adversaire  le  plus  déterminé  de  la 
société  établie,  Duportalne  songe  pas  à  transformer  ses  anciennes 
revendications  en  actes.  Devenir  l'autorité  où  il  était  la  révolte, 
recruter  la  magistrature  dont  il  avait  été  la  victime,  surveiWerî^t 
noter  les  généraux  dont  l'épée  a  contenu  el  blessé  son  «parti,  est 
une  victoire  où  il  laisse  fondre  les  haines  et  paresser  les  autres 
exigences.  Les  symboles  extérieurs  de  son  pouvoir,  les  marques 
du  respect,  le  luxe  de  la  résidence,  la  délicatesse  de  la  table  l'en- 
veloppent de  leur  flatterie  continue.  Réparation  est  faite  en  sa 
personne  à  tous  ceux  au  nom  desquels  il  dénonçait  l'iniquité 
sociale,  et  les  prolétaires  ne  lui  semblent  plus  si  oppressés  et  si 
faméliques,  depuis  que  leur  représentant  commande  et  ne  manque 
de  rien. 

Eux-mêmes  ces  mécontens  dont  le  sort  reste  précaire  comme 

(1)  Procès-verbal  de  l'installation  de  M.  de  Saint-Gresse  premier  président  et  e 
M.  Manau  procureur  général  à  la  Oour  d'appel  de  Toulouse.  Toulouse.  Bonnal  rt 
GibraCi  1871. 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA  DÉFENSE   NATIONALE. 


131 


la  veille,  dont  les  colères  n'auraient  pas  à  redouter  un  pouvoir 
ligoureux,  et  dont  les  bras  sont  armés  par  lui,  ne  se  montrent 
ni  cupides  ni  sanguinaires.  Il  suffit  pour  les  apaiser  qu'ils  soient 
par  prinlège  les  gardiens  de  la  République,  qu'un  symbole  de 
changement  brille  avec  ces  armes  et  ces  galons  refusés  aux  con- 
sorateurs,  réservés  aux  démocrates.  Il  suffit  pour  réjouir  le 
présent  qu'ils  aient  le  moyen  de  défe^dre,  contre  les  dangers 
obscurs  de  Favenir,  les  vagues  dogmes  de  leur  orthodoxie 
sociale.  Ils  occupent  leur  oisiveté  en  parades,  mettent  leurs 
gfiefs  en  chansons,  et  s'amusent  au  bruit  d'une  révolution 
diffgée  à  blanc  comme  leurs  fusils. 

Enfin  la  population  mise  en  joue  ne  se  sent  pas  en  péril. 
Trcp  semblable  à  ceux  qu'elle  contemple  pour  ne  pas  se  recon- 
m\tî  en  eux,  elle  démêle  sans  colère   les  petits  intérêts  des 
ambitieux,  sïntéresse  à  leurs  manèges,  prend  plaisir  aux  jolis 
ails  qui  d'un  coup  les  portent  aux  sommets  de  leurs  rêves,  et 
ait  que  leur  victoire,  ayant  besoin  de  repos,  n'est  pas  immé- 
diatement menaçante.  Pourquoi  craindre  trop  à  l'avance?  Elle 
e4}mprend  la  piété  d'imagination  qui  exalte  le  parti  avancô,  et 
sô  jalousie  de  veiller  sur  le  régime  depuis  si  longtemps  attendu 
parlai.  Elle  voit  que  ces  purs,  s'ils  font  les  farouches,  ne  sont 
pas  des  méchans  ;  que,  s'ils  se  montrent  terribles,  ils  le  sont  eu 
acteurs;  et,  même  quand  la  pièce  lui  donne  un  petit  frisson, 
ëlJe  se  souvient  qu'un  peu  de  peur  peut  être  un  plaisir.  Elle  sait 
que  sur  les  bords  de  la  Garonne  il  faut  beaucoup  de  pluie  pour 
monder  la  plaine,  beaucoup  de  gestes  pour  faire  une  blessure, 
€t  qae  le  tonnerre^y  gronde  volontiers  sans  tomber. 

ÉnfiNm  Lamt. 


'^ 


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A  TRAVERS  U  MANDCHOURIE 


(i) 


NOTES  DE  VOYAGE 


I.   —  DE   LA  FRONTIÈRE   SIBÉRIENNE  A  LA  STATION  DE  MOUKDEN 

Suis-je  réellement  en  territoire  chinois?  La  Mandchourie 
appartient-elle  encore  à  TEmpire  Jaune  ?  Depuis  que  j'ai  passé 
la  frontière,  voici  bientôt  deux  jours,  je  n'ai  pas  remarqué  le 
moindre  changement.  Tout  est  resté  russe  autour  de  moi.  Notre 
train  est  conduit  par  des  soldats  moscovites.  Aux  stations,  les 
chefs  de  gare  soÎEit  des  officiers  ;  les  maisons  d'alentour  abritent 
des  Cosaques.  La  ligne  est  tout  du  long  gardée  par  des  hommes 
armés  et,  si  j'en  crois  les  derniers  rapports,  la  sécurité  publique 
est  encore  très  peu  garantie.  Il  ne  se  passe  guère  de  jours  où 
quelque  crime  ne  soit  commis  et  les  escarmouches  sont  fré- 
quentes entre  maraudeurs  mandchous  et  troupes  russes.  Le  che- 
min de  fer  lui-môme  est  sans  cesse  menacé,  les  remblais  sont 
démolis,  les  rails  enlevés.  On  a  pourvu  notre  train  d'une  escorte 
armée  pour  le  défendre  en  cas  de  besoin. 

Le  chemin  de  fer  de  TEst-Chinois  (comme  on  l'appelle,  pour 
qu'il  ait  quelque  chose  de  chinois,  au  moins  dans  le  nom)  est 
une  entreprise  entièrement  russe  et  nul  n'ignore  que  son  but  tout 

(1)  Au  moment  où  tous  les  yeux  se  tournent  vers  l'Extrême-Orient,  nous  avons 
cru  qu*il  pourrait  y  avoir  quelque  intérêt  à  détacher  de  nos  Carnets  de  voyage,  les 
notes  que  Ton  va  lire.  Ce  ne  sont  en  effet  que  des  notes,  prises  au  jour  le  jour, 
sous  l'impression  prochaine  des  événemens  et  des  lieux;  et  nous  serions  presnie 
tenté  de  nous  en  excuser  auprès  des  lecteurs  de  la  Revue  des  Deux  Mondes  si 
nous  n'espérions  d'ailleurs  que  c'est  précisément  ce  qu'ils  en  apprécieront  le  pi  5  : 
l'air  même  d'improvisation,  et  le  caractère  d'entière  sincérité. 

Vay  de  Vaya  et  Luskod. 


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A  TRAVERS   LA   MANDCHOURIE. 


133 


stratégique  est  de  relier  Port-Arthur  avec  Moscou  et  Pétersbourg. 
Je  m'en  aperçois  bien,  à  mesure  que  j'avance  le  long  de  la  ligne. 
Elle  est  construite  entièrement  par  des  troupes  russes  et  des  in- 
géflieurs  militaires,  sous  la  direction  d'officiers.  Pour  Tinstant, 
elle  est  loin  d'être  achevée  et  je  n'en  suis  ainsi  que  mieux  à  même 
d'examiner  Tintéressant  travail  en  cours.  Il  est  mené  à  grande 
allnre:  des  milliers  de  coolies  s'agitent  sous  les  ordres  des 
Cosaques.  Le  sable  est  voiture  dans  des  brouettes  ;  des  traverses 
sont  déchargées,  des  rails  rivés,  le  tout  en  môme  temps  par  diffé- 
mites  équipes.  Le  système  de  construction  est  le  même  qu'adopta 
avec  tant  de  succès  pour  le  Transcaspien  le  général  Ânnenkoff . 

J'ai  tout  le  temps  d'y  concentrer  mon  attention,  car  il  n'y  a 

rien  d'autre  à  voir.  Nous  traversons  la  bordure  nord-est  du  désert 

deGobi,  et,  si  jamais  désert  mérita  son  nom,  c'est  bien  celui-là. 

Le  Sahara  a  le  charme  des  tropiques  ;  le  désert  d'Arabie  a  la 

beanté  d'un  ciel  sans  nuages  ;  le  désert  de  Bikanir  doit  aux 

teintes  d'or  du  soleil  indien  un  certain  prestige  ;  mais  le  désert 

de  Gobi  est  une  terre  de  parfaite  désolation.  Un  ciel  de  plomb 

pèse  sur  une  étendue  de  poussière  grise  —  de  la  cendre  plutôt,  — 

et(îiiand  le  vent  la  soulève  en  tourbillons,  elle  obscurcit  à  la  fois 

la  terre  et  le  ciel  et  ensevelit  tout  sous  son  lugubre  linceul.  Pas 

HB  village  en  vue,  pas  même  une  habitation  solitaire;  les  seuls 

^tres  vivans  de  ces  régions  semblent  être  les  troupes  russes  et 

les  légions  de  coolies  travaillant  sous  leurs  ordres. 

Avant  d'aller  plus  loin,  je  dois  expliquer  que  je  voyage  en 
train  de  marchandises.  La  ligne,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut, 
n'fêt  pas  terminée  ;  les  stations  ne  sont  pas  construites  ;  chefs 
de  gare  et  employés  vivent  dans  des  abris  ou  campemens  provi- 
soire. Il  n'y  a  pas  de  guichets  ouverts  et  on  ne  délivre  pas  de 
tîillets.  Des  trains,  chargés  de  matériaux  de  construction,  vont  et 
viennent  dans  les  deux  sens,  transportant  quelquefois  des  ou- 
vriers ou  des  gens  en  rapport  avec  l'entreprise.  11  a  fallu  une 
permission  spéciale  des  autorités  pour  que  je  puisse  prendre 
cette  voie.  J'étais  largement  préparé  à  en  voir  de  rudes,  et  les 
administrateurs  ne  m'avaient  pas  dissimulé  que  rien  n'était  en- 
core installé  pour  la  commodité  des  voyageurs.  On  ne  me  pro- 
mettait même  pas  de  pouvoir  atteindre  Port- Arthur  sans  in- 
f<  nption,  car  quelques-uns  des  ponts  provisoires  avaient  ♦'•Ici 
e  vés  car  le^  pluies  d automne,  et  les  remblais,  d'ici  et  do  lu, 
^     aines  par  les  inondations.  Mais  on  avait  mis  à  ma  dispxx^tiou 


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REVUE   DBS   DEUX   MONDES. 


très  aimablement,  un  wagon  spécial  pour  toute  la  durée  de  mon 
voyage  à  travers  la  Mandchourîe  ;  et  ce  wagon  devint  mon  do- 
micile régulier  pendanb  plusieurs  semaines. 

Pour  donner  une  idée  de  ma  maison  roulante,  je  puis  dire  que 
si  l'extérieur  en  tétait  modeste,  l'intérieur  était  confortablement 
aménagé.  Il  se  composait  d'une  chambre  à  coucher,  un  cabinet 
de  travail,  un  corridor,  un  cabinet  de  toilette  et  un  petit  balcon  ; 
il  y  avait  en  outre  une  cuisine  et  de  quoi  loger  un  domestique. 
Le  balcon  fut  ma  retraite  favorite  ;  j'y  ai  passé  bien  des  heures 
tranquilles,  lisant  et  écrivant,  tandis  que  toujours  je  voyais  cette 
lugubre  contrée  se  dérouler  dans  sa  monotone  immensité.  Par- 
fois mon  wagon  était  détaché  et  on  me  laissait  quelques  jours 
près  d'endroits  intéressans  ;  puis  je  roulais  de  nouveau  derrière 
des  plates-formes  chargées  de  briques,  d'acier  et  de  toutes  sortes 
de  machines.  Ma  voiture  était  ma  maisonitet  mon  château  fort. 
Oui,  chftteau  fort  ;  elle  en  eut  bien  souvent  l'air,  imm^»bile  aux 
stations,  tandis  qu'en  voyant  une  sentinelle  ou  une  patrouille 
surgir  du  campement  voisin  ou  descendre  d'un  autre  fourgon, 
j'eusse  été  en  peine  de  dire  s'ils  me  gardaient  de  lennemi  ou 
tenaient  l'œil  sur  moi. 

Par  intervalles,  je  vois  des  gares  en  construction;  quelques- 
unes  sont  même  couvertes.  Les  bâtimens  eux-mêmes  sont  mo- 
destes, sans  jamais  plus  d'un  étage,  avec  un  toit  -.de  tuiles 
noires.  Ils  imitent  h  l'extérieur  les  maisons  chinoises,  et  leurs 
poutres  se  recourbent  dans  le  style  des  pagodes.  Mais  quoique 
inachevés,  ils  semblent  plutôt  avoir  tout  un  passé  fatigué  der- 
rière eux  qu'un  brillant  avenir  en  avant.  C'est  toujours  le  même 
aspect  lugubre  alentour  :  il  n'y  a  ni  cultures,  ni  jardins,  et  le 
quai  consiste  généralement  en  un  marécage  ou  une  nappe  de 
boue  ;  quelquefois,  lorsqu'on  a  visé  au  confortable,  il  y  a  des 
pierres,  de  distance  en  distance,  ou  une  planche,  pour  aider  le 
voyageur  à  traverser.  Quant  aux  restaurans,  qui  sont  si  richement 
fournis  sur  tout  le  transsibérien  et  quelquefois  même  ont  des 
prétentions  au  luxe,  on  ne  trouve,  à  travers  la  Mandchourie, 
que  les  choses  de  première  nécessité.  Parfois  une  pièce  est  amé- 
nagée avec  une  table  de  bois  et  un  banc  grossier  ;  et  un  cuisinier 
amateur,  qui  a  tout  l'air  de  débuter  dans  la  profession,  vous  sert 
un  énorme  plat  de  soupe  aux  choux  ou  le  kasha  national,  fait  c  î 
sarrasin  ;  il  est  vrai  qu'aux  embranchemens,  où  le  commerce  est 
plus  actif,  vous  pouvez  en  revanche  trouver  du  piroshki,  le  mets 


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A   TRAVERS   LA   MANDCHOURIE. 


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fi^  des  Russes.  Si  primitifs  que  soient  le»  restaurans,  —  et 
ils  «msistent  parfois  en  une  tente  et  une  vieille  caisse  renversée 
fhafle  de  kérosène,  qui  servent  de  cuisine,  de  salle  à  manger  et 
le  dressoir  en  môme  temps —  ils  sont  toujours  très  recherchés. 
D'iprèa  le  même  principe  que  pour  la  construction  du  chemin 
de  fer,  les  chefs  russes  emploient  comme  garçons  de  cuisine  des 
Chinois  qu'ils  font  travailler. 

Tandis  que  je  parcourais  ainsi  la  Mandchourie  du  nord,  j'eus 
b«t  loisir  de  me  faire  une  idée  très  complète  de  la  région.  Au 
point  de  vae  géographique,  elle  est  formée,  pour  presque  la 
noitié,  d'un  plateau  stérile  ;  plus  loin,  vers  le  sud,  elle  devient 
loisée,  et  autour  des  villes  la  terre  est  assez  bien  cultivée.  La  ca- 
pitale de  la  Mandchourie  septentrionale  est  Tsi-tsi-kar;  le  Gou- 
Terneur  de  la  province  y  a  sa  résidence  et  c'est  le  centre  de  cette 
partie  du  pays.  Mais  la  ville  est  très  primitive  et  reste  bien  loin 
ies  deux  autres  villes  principales,  Kirin  et  Moukden.  Elle  est 
ïàWée  par  une  population  mixte  de  Mandchous,  de  Mongols  et 
deBooriates.  Elle  n'est  pas  sans  un  certain  trafic,  qui  porte  sur 
fa  produits  bruts  et  particulièrement  les  peaux  de  toutes  sortes. 
Depuis  des  temps  très  reculés,  les  caravanes  en  font  un  lieu  de 
passage  sur  leur  route  des  provinces  du  sud  à  la  province  sep- 
tettlrionale  de  l'Amour,  et  elles  s'y  arrêtent.  Les  chariots  qu'elles 
oiploient  aujourd'hui  encore  sont  très  primitifs,  et  j'en  ai  vu  qui 
^mi  tirés  par  seize  ou  dix-huit  vigoureux  poneys  de  Mongolie, 
^fuelfuefois  même  par  des  bœufs.  Je  m'amuse  de  l'étrange  dis- 
l<é6on  des  harnais,  qui  est  un  inextricable  fouillis  de  lanières 
tdecordfô.  Comment  a-t-on  pu  arranger  cela?  C'est  un  pro- 
iîlème  que  seule  la  patience  chinoise  a  pu  résoudre. 

J'ai  tout  loisir  aussi  d'étudier  les  coutumes  locales  et  les  mœurs 
popalaires.  Dans  toi^te  cette  région  déserte,  où  les  Européens 
û ont  jamais  pénétré  avant  la  construction  du  chemin  de  fer,  il 
Qest  rien  qui  ne  soit  resté  dans  un  état  primitif.  Les  gens 
^ÎTent  partie  de  l'agriculture  et  partie  de  la  pêche  et  de  la  chasse. 
Us  habitent  dans  de  très  pauvres  maisons,  que  nous  appellerions 
des  huttes,  bâties  de  briques  et  de  boue  séchée,  où  ils  s'en- 
tassent avec  leur  bétail  et  les  autres  animaux  domestiques.  Ils  se 
livrent  avec  passion  à  l'élevage  des  chevaux,  et  je  traverse  de 
^^  s  haras.  Les  troupeaux  aussi  sont  nombreux;  mais  Tanimal 
^  Ton  rencontre  le  plus  fréquemment  est  le  porc.  Ceux  de  ce 
{M     sont  très  différens  des  nôtres;  noirs,  avec  un  long  poil 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


maigre,  ils  ressemblent  beaucoup  à  des  sangliers.  Ils  fourmillent 
dans  chaque  cour,  fouissant  et  faisant  des  trous  dans  le  sol  et 
donnant  à  l'entourage  de  chaque  maison  mandchoue  l'aspect  le 
plus  déplaisant  et  le  plus  sale.  Il  y  a  pas  mal  de  volaille,  —  oies, 
canards  et  poules,  —  partageant  la  demeure  de  la  famille. 
Chaque  entrée  est  gardée  par  des  chiens  à  demi  sauvages,  qui  res- 
semblent à  autant  de  loups  et  certainement  ne  sont  pas  moins 
féroces.  J'ai  failli  plus  d'une  fois  être  dévoré;  et  comme  il  ne 
faut  pas  songer  à  se  défendre,  mes  poches  sont  toujours  pleines 
de  biscuits.  Un  logis  mandchou,  au  résumé,  est  comme  une  foire 
aux  bestiaux  ou  une  arche  de  Noé,  et  le  genre  de  vie  est  antédi- 
luvien lui  aussi.  En  général,  l'existence  de  ce  peuple  est  bien 
au-dessous  du  niveau  chinois.  Son  aspect  est  beaucoup  plus  sau- 
vage, d'abord  ;  ses  occupations  sont  tout  extérieures  ;  et  les 
vieilles  doctrines  confucéennes  n'ont  jamais  pénétré  si  loin.  Il  a 
toujours  mené  une  vie  plus  physique  qu'intellectuelle,  où  les  ba- 
tailles ont  tenu  plus  de  place  que  la  pensée,  et  aujourd'hui  encore 
presque  toute  l'armée  impériale  est  composée  de  Mandchous. 

J'avance  lentement.  Le  voyage  se  poursuit  ainsi  pendant  des 
jours,  coupé  de  haltes  prolongées,  que  je  mets  à  profit  pour  des 
excursions  dans  l'intérieur  :  chars  à  bœufs,  poneys  mongols, 
montures  cosaques,  j'use  de  tout,  supportant  beaucoup  de  fa- 
tigues, mais  trouvant  ainsi  d'extraordinaires  occasions  de  me  fa- 
miliariser avec  le  pays  et  les  gens.  J'arrive  enfin  à  Kharbine,  ville 
fameuse,  qui  est  l'embranchement  où  se  réunissent  les  trois 
lignes  du  chemin  de  fer  de  Mandchourie  :  celle  de  Vladivostock, 
celle  de  Port-Arthur  et  celle  de  Sibérie. 

Des  nombreuses  villes  où  je  mis  pied  à  terre,  aucune  ne  m^a 
jamais  présenté  un  plus  morne,  un  plus  désolant  aspect.  C'est 
par  une  sombre  et  froide  après-midi  d'automne;  la  pluie  tombe 
en  nappes  et  l'eau  ne  semble  pas  seulement  descendre  du  ciel, 
mais  aussi  filtrer  du  sol.  La  rivière  a  débordé  et  tout  le  pays  est 
inondé.  La  moitié  de  l'endroit  est  sous  l'eau  ;  la  station  du  chemin  ! 
de  fer  elle-même  semble  une  île  au  centre  d'un  marais.  Les 
quelques  voyageurs  pour  Vladivostock  et  moi-même  sommes 
portés  k  dos  d'homme  dans  la  salle  d'attente,  qui  a  l'air  d'un  lieu 
de  refuge.  Il  y  a  une  foule  mêlée  de  moujiks  et  de  Cosaques,  de 
Chinois  et  de  Mandchous,  tout  leur  bagage  entassé  autour  d'eux  : 
literie,  ustensiles  de  cuisine,  paquets  de  toutes  sortes  et  de  toutes 
dimensions  attachés  ensemble.  Cette  espèce  de  grange  sert  aussi 


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A   TRAVERS   LA   MAINDCHOURIE.  137 

de  buffet.  Autour  de  Ja  grande  table,  une  douzaine  d'officiers 
sont  en  train  de  dîner;  et,  comme  un  ironique  rappel  du  luxe 
occidental,  un  vaste  candélabre  doré  forme  une  prétentieuse 
pèee  de  milieu.  Mais  je  n*ai  pas  le  temps  d'admirer  sa  beauté, 
pas  le  temps  même  de  m'asseoir  pour  mon  repas,  quoique  je  sois 
à  moitié  mort  de  faim.  Le  chef  de  gare  s'avance  avec  une  mine 
décontenancée  et  une  expression  douloureuse,  pour  m'annoncer 
qa'il  vient  de  recevoir  un  télégramme  l'informant  qu'un  pont 
pès  de  Lu-Hu  a  été  emporté  et  que,  d'après  l'état  de  la  ligne,  il 
ne  peut  me  dire  quand  le  prochain  train  pourra  partir.  Je  ne 
fois  décrire  ma  consternation  en  apprenant  cette  nouvelle.  La 
Jéiresse  de  ma  situation  m'apparait  dans  toute  son  horreur  et 
jkîisage  d'un  coup  d'œil  l'étendue  de  mon  infortune,  s'il  faut 
iûrean  séjour  prolongé  dans  ce  lieu.  La  route  est  dans  un  tel 
âaiqae  toute  excursion  sera  impossible  et  je  serai  réduit  à  rester 
prisonnier  dans  mon  wagon.  En  attendant,  j'accepte  l'offre  géné- 
reuse d'une  place  en  tarantassy  pour  faire  une  promenade  autour 
de  la  ville. 

Kbarbine  peut  offrir  un  intérêt  au  point  de  vue  moderne, 
psisqoe  c'est  le  quartier  général  des  Russes  en  Mandchourie.  La 
^Oe  a  surgi  depuis  quelques  années,  peu  après  la  guerre  sino- 
japonaise.  Elle  n'est  composée  que  de  casernes  et  quartiers  mili- 
taires, fonderies  de  canons,  ateliers  de  chemins  de  fer,  et  de 
quelques  maisons  pour  les  familles  des  officiers,  fonctionnaires 
et  employés.  Aussi  n'a-t-elle  aucune  prétention  à  la  beauté,  et, 
inondée  comme  elle  l'est  aujourd'hui,  ses  tristes  édifices  battus 
par  des  torrens  de  pluie,  elle  est  simplement  horrible.  Nous 
passons  devant  quelques  boutiques  où  l'on  vend  des  conserves 
de  viande,  de  légumes  et  toutes  sortes  de  provisions;  il  y  a  aussi 
onhêtel  que  j'aime  mieux  ne  pas  décrire  et,  à  ce  qu'on  m'a  dit^ 
nn  café-concert,  le  seul  lieu  de  plaisir  pour  les  officiers  qui  sont 
en  garnison  ici  avec  leurs  femmes.  Actuellement,  la  population 
est  de  15000  habitans.  Étaient-ils  morts,  endormis  ou  cachés?  Je 
n'en  saurais  rien  dire,  car  je  ne  rencontrai  guère  créature  vi- 
vante. On  ne  s'en  étonnera  pas,  si  j'ajoute  que  l'eau  montait 
dans  les  rues  jusqu'aux  genoux  des  chevaux  et  que  les  roues 
d  otre  véhicule  plongeaient  jusqu'au-dessus  des  essieux.  Mon 
a  *ble  guide  m'expliqua  que  Kharbine  est  une  place  mililuiro 
d  Tande  importance,  destinée  à  jouer  un  rôle  actif,  dès  qu'une 
^    rre  viendrait  à  éclater,  dans  la  mobilisatioii  et  la  concentra^ 


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138  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tien  des  troupes,  située  comme  elle  est  à  rembranchement  de 
trois  grandes  lignes.  Elle  serait  probablement  le  quartier  géné- 
ral de  l'intendance  et  du  service  des  munitions.  On  doit  con- 
struire des  hôpitaux  et  la  Société  de  la  Croix  Rouge  y  aura  un 
vaste  personnel.  J'écoute  avec  intérêt  les  autres  hypothèses  et 
plans  d'avenir. 

Il  fait  nuit  quand,  notre  tour  achevé,  nous  revenons  à  la 
station.  Une  agréable  surprise  m'y  attendait.  J'apprends  qu'un 
train  de  marchandises,  convoyant  des  coolies  et  des  troupes 
pour  réparer  la  ligne  coupée,  partira  un  peu  après  minuit.  Je 
fais  aussitôt  les  démarches  pour  savoir  si  mon  wagon  ne  pourrait 
pas  y  être  attaché.  Les  réponses  d'abord  sont  loin  d'être  en- 
courageantes. Personne  n'a  l'air  dci  savoir  jusqu'où  nous  pour- 
rons aller,  ni  même  si  la  voie  ne  cédera  pas  sous  le  poids  du 
train  ;  mais  j'aime  mieux  n'importe  quoi  que  Kharbine  :  l'incerti- 
tude de  l'avenir  est  préférable  à  la  certitude  du  présent. 

Il  est  environ  trois  heures  du  matin  lorsque,  après  une  inter- 
minable nuit  de  branle-bas,  va-et-vient  des  troupes,  confusion 
générale,  course  folle  des  coolies,  changement  de  voie  des 
trains  et  sifflement  des  machines,  nous  commençons  à  nous 
ébranler.  Le  train  présente  un  aspect  bizarre  :  il  est  formé  sur- 
tout de  plates-formes  découvertes,  avec  quelques  fourgons  oîi  l^ 
soldats,  couchés  au  hasard,  se  font  des  matelas  de  leurs  man- 
teaux d'hiver,  tandis  que  des  centaines  de  coolies  s'entassent 
pêle-mêle  comme  du  bétail  dans  les  premières  voitures.  Nous 
allons  lentement,  k  travers  une  vaste  plaine  en  partie  inondée; 
la  voie  elle-même  disparaît  souvent  sous  l'eau.  En  maints  en- 
droits, elle  est  fort  endommagée  et  notre  train  doit  avancer  avec 
les  plus  grandes  précautions.  A  plusieurs  reprises,  on  descend 
des  coolies  avec  leurs  pioches,  leurs  pelles  et  des  matériaux  de 
construction  ;  les  voici  aussitôt  à  l'ouvrage,  au  commandement 
.perçant  des  officiers  du  service  des  chemins  de  fer. 

Durant  les  nombreux  arrêts  et  notre  marche  très  lente,  j'ai 
tout  le  temps  d'observer  le  pays.  Quand  nous  atteignons  la 
grande  province  de  la  Mandchourie  centrale,  l'aspect  géogra- 
phique change  notablement.  Le  pays  est  plus  accidenté  et  plus 
boisé.  Nous  suivons  différentes  vallées,  arrosées  par  des  cours 
d'eau  sinueux  et  entourées  de  chaînes  de  montagnes.  Par  endroits, 
la  région  est  décidément  jolie.  Le  sol  en  est  riche  et  la  nature 
l'a  douée  de  maints  avantages  visibles  ;  les  pentes  des  montagnes 


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A   TRAYERS   LA   JI^ANDGROUBIE.  439 

sont  fitbes  en  métaux  et  les  bois  abondent  en  gibier.  Les  ri- 
chesses minérales  de  la  Mandchourie  sont  jusqu'à  présent  inex- 
plorées, et  il  n'y  a  encore  que  relativement  peu  de  mines  d'or, 
d'ar^t  ou  de  cuivre  en  exploitation.  Quelques  syndicats  étran- 
gers se  sont  formés,  particulièrement  dans  la  Mandchourie  du 
Sud;  ils  ont  très  bien  réussi.  Mais  depuis  l'occupation  russe  du 
dbtriet  du  cbemin  de  fer,  ils  ont  été  entravés  par  toutes  sortes 
de  difficultés  et,  excepté  dans  le  port  ouvert  de  Niou-Chouang, 
k  l^aeement  des  capitaux  du  dehors  a  été  arrêté. 

La  superficie  de  la  Mandchourie  centrale  est  beaucoup  plus 

pdte  que  celle  de  la  M-andchourie  septentrionale,  ou  Tsi-tsi-kar 

(que  beaucoup  appellent  Halung-Kiang).  Mais  la  population,  qui 

dans  le  Nord  s'élève  seulement  à  un  million  d'habitans,  atteint 

le  double  ici.  Le  centre  du  gouvernement  pour  ce  district  est  à 

Kirin,   ville  très  ancienne,    composée  d'originales  maison»  de 

vieux  style,  yamens  au  toit  brillant,  temples  et  pagodes  égale- 

seot  pittoresques.  Mais  ce  qui  distingue  particulièrement  Kirtn, 

c'est  la  gigantesque  muraille  crénelée  qui,  avec  ses  lourde  rem- 

jttrts  et  ses  tours  en  forme  de  pagodes,  présente  une  masse  très 

imposante.  Pourtant  la  beauté  de  cette  lointaine  capitale  de 

province  est   dans   ses   environs.  Vallées   et    montagnes,  bois 

sombres  et  lointains  pics  bleus  forment  un  charmant  paysage. 

C'est  une  région  magnifique  ;    elle  offre  un  domaine  splendide 

tu  sportsman  et  à  l'artiste.  On  peut  trouver  aussi  une  pèche  ex- 

cdlente  dans  les  cours  d'eau  de  montagnes,  et  il  y  a  encore 

fiantité  de  léopards,  d'ours,  de  loups,  une  certaine  espèce  de 

dsim,  des  r^iards  et  des  lièvres  à  chasser  dans  les  forêts. 

Quant  à  l'artiste,  un  champ  illimité  s'offre  à  son  pinceau  : 

le  joli  paysage,  des  coins  attrayans  de  la  ville,  et  surtout  les 

iBonam^is    historiques,  les   fameuses   tombes   royales  et   les 

tablettes  commémoratives  dispersées  sur  les  bords  de  la  rivière 

ou  cachées  dans  lesf  bosquets  sacrés,  présentent  autant  de  bril-r 

luis  sujets  de  tableaux.  La  grosse  difficulté,  à  l'heure  actuelle, 

est  d'atteindre  ces  beaux  lieux.  Le  long  de  la  ligue,  il  n'y  a  que 

peu  de  gares  en  cours  de  construction  :  elles  portent  les  noms 

de  différentes  villes,  mais  si  on  veut  visiter  lesdites  villes,  il  ne 

f«"i  pas  oublier  qu'elles  sont  souvent  à  vingt  et  trente  milles  de 

station  et  qu'il  n'y  a  rien  pour  vous  y  conduire,  très  souvent' 

même  de  route.  Le  chemin  de  fer  de  T Est-Chinois  semble 

tertres  soigneusement  tous  les  lieux  habités^ et, dans  son  état 


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140  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

actuel,  aussi  longtemps  que  les  embranchemens  ne  seront  pas 
construits,  il  ne  peut  avoir  aucune  destination  commerciale.  Les 
officiers  russes  qui  en  ont  tracé  le  plan  semblent  n'avoir  eu  en 
vue  qu'un  seul  objet,  celui  de  relier  Vladivostock  et  Port-Arthur 
avec  la  ligne  de  Sibérie,  de  la  manière  la  plus  directe,  afin  de 
pouvoir  expédier  les  troupes,  en  cas  de  besoin,  avec  le  moins  de 
difficulté  possible,  le  tout  étant  fait  sans  attirer  plus  d'attention 
qu'il  n'est  indispensable  et  sans  éveiller  de  mauvais  sentimens 
chez  les  indigènes.  Il  est  certain  qu'à  l'heure  actuelle  on  peut 
voyager  du  matin  au  soir  sans  voir  autre  chose  que  les  bàtimens 
du  chemin  de  fer,  des  casernes,  des  campemens,  et  des  soldats 
russes  le  long  de  la  ligne. 

Nous  sommes  de  nouveau  dans  de  vastes  plaines,  formées  de 
riches  pâturages,  coupés  çà  et  là  de  champs  de  maïs  et  de 
fèves;  la  culture  prend  plus  de  place,  et  des  récoltes  de  toutes 
sortes  s'oflFrent  à  nos  yeux.  Le  pays  n'a  plus  la  désolation  du 
désert  de  Gobi  ;  mais  il  n'a  pas  la  romantique  sauvagerie  de  la 
Mandchourie  centrale.  Il  est  plus  peuplé;  je  commence  enfin  à 
apercevoir  des  hommes  qui  travaillent  aux  champs,  et,  dispersées, 
de  misérables  huttes,  de  pauvres  petites  fermes... 

U.  —  DE  LA  GARE  DE  MOUKDEN  A  LA  VILLE 

Comme  je  regarde  hors  de  mon  wagon,  je  vois  poindre  l'aube 
sombre  et  triste.  Le  ciel  est  chargé  de  nuages  de  plomb  et  la 
pluie  tombe  k  verse.  Le  train  fait  halte  dans  une  mer  de  boue 
dont  le  quai  tout  entier  est  inondé.  En  fait,  au  milieu  de  ce 
déluge  général,  on  pourrait  presque  s'imaginer  qu'on  met  le 
pied  hors  de  Tarche.  A  quelque  distance,  j'aj)erçois  une  humble 
bâtisse  d'un  étage,  qui  a  plutôt  l'air  d'une  hutte  de  paysan  que 
d'autre  chose,  et  je  puis  à  peine  croire  que  je  suis  à  la  station 
de  Moukden,  la  capitale  de  la  Mandchourie. 

A  ma  grande  consternation,  j'apprends  que  mon  train  n'ira 
pas  plus  loin  aujourd'hui.  Il  continuera  peut-être  demain,  peut- 
être  dans  une  semaine.  J'ai  ainsi  tout  le  temps  de  visiter  Moukden, 
quoique  la  ville  soit  à  une  distance  de  plus  de  vingt-cinq  milles. 
Mais  comment  puis-je  atteindre  Moukden?  Je  ne  vois  ni  rou^e, 
ni  véhicule.  Je  m'enquiers  auprès  du  chef  de  gare,  qui  est  un  ol  i- 
cier  russe  à  longue  barbe  et  tout  galonné  d'or.  Il  me  consei  e 
d'envoyer  mon  interprète  à  une  des  fermes  voisines  où  je  pour  i 


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A   TRAVERS    LA    MANDCHOURIE.  141 

cbtenir  une  carriole  chinoise,  un  cocher  et  des  mules  qui  me 
tiansporteront  à  Moukden  en  un  temps  aussi  court  que  Tétat  de 
la  route  le  permettra.  Je  suis  le  conseil.  Mon  interprète  perd  la 
phs  grande  partie  de  la  journée  h  discourir  avec  les  fermiers, 
tasilis  que  je  passe  le  temps  à  noter  mes  impressions.  La  pluie 
qui  tombe  à  torrens  fait  sa  musique  sur  mon  wagon,  secoué 
pir  les  rafales  et  menacé  dans  sa  toiture  de  plomb.  L  après-midi 
tc'uche  à  sa  fin  quand  le  fidèle  Sancho  arrive  et  me  montre  au 
km  une  sorte  de  cabriolet  à  deux  roues,  attelé  de  trois  mules 
et  tandem  et  conduit  par  un  tout  petit  Chinois,  natte  dans  le  dos. 
Je  ne  puis  nier  que  l'effet  ne  soit  extrêmement  pittoresque.  La 
Kiture  est  vernie  en  jaune,  la  capote  est  bleue,  les  mules  sont 
grises  et  le  petit  cocher  s'abrite  sous  un  gigantesque  parapluie 
eo  toile  huilée,  couleur  d'or.  Mais  si  c'est  fort  pittoresque,  c'est 
peu  confortable.  Il  n'y  a  pas  de  ressorts  et  pas  de  siège;  toute 
la  voiture  consiste  simplement  en  un  plancher  de  bois,  d'en- 
Tima  deux  pieds  et  demi  carrés,  où  l'on  s'assied  sur  ses  -talons 
fomme  un  turc  ou  un  tailleur;  si  Ton  se  trouve  n'être  ni  l'un  ni 
jaatre,  on  souffre  l'agonie  au  bout  de  cinq  minutes.  La  seule 
commodité  est  une  petite  couverture  de  coton  qui,  encore,  n'est 
que  de  peu  de  secours  contre  le  bois  très  dur  de  Mandchourie. 

J'hésite  un  instant  avant  de  me  confier  à  ce  véhicule  inconi^ 
mode  et  je  me  représente  les  horreurs  d'une  nuit  de  voyage  là 
dedans.  Mais  j  ai  promis  de  voir  l'emplacement  de  notre  mis- 
sion, incendiée  et  pillée  dans  la  dernière  insurrection  des  Boxers, 
et  qui  fut  le  théâtre  de  nombreux  martyrs.  Aussr,  finalement,  je 
paK. 
Le  petit  Li-Hu  fait  claquer  son  long  fouet  qui  ressemble  fort 
'  i  uûe  ligne  de  pèche;  et  en  vérité  il  pourrait  bien  pêcher,  car 
les  mules  sont  jusqu'au-dessus  de  leurs  boulets  dans  une  bouo 
liquide,  couleur  de  chocolat.  La  première  chose  qui  arrête  mes 
regards  au  passage  est  une  caserne  russe  à  un  étage,  remplie  de 
Cosaques.  A  vrai  dire,  c'est  plutôt  un  campement  pour  la  protec- 
tion de  la  gare.  Nous  faisons  ensuite  un  long  trajet  sans  rien  voir 
de  remarquable.  Il  y  a  des  champs  de  chaque  côté  de  la  route, 
mais  ils  sont  invisibles,  comme  en  Egypte  à  la  crue  du  Nil.  Je 
p  ^me  que  nous  sommes  sur  une  route,  car  nous  avançons 
e  e  deux  rangées  d'arbres  irrégulièrement  plantés,  et  j'imagine 
q  cette  route  a  dû  être  jadis  empierrée,  peut-être  il  y  a  dea 
s     fô,  car  elle  est  excessivement  bosselée.  Je  vois  que  je  ne  me 


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tima-. 


142  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

suis  pas  trempé  dans  mes  inductions,  (piand  nous  arrivond  è^  diQ 
pont  qui  lance  son  arche  délicate  par-dessus  une  crique.  Ce  dul 
être  jadis  un  beau  pont^  sculpté  dans  le  style  chinois,  de  grande 
beauté  architecturale.  J«  descends  le  regarder  de  plus  près  ef 
détacher  la  boue  qui  Tincruste,  pour  voir  de  quelle  matière  il 
est  fait;  je  vois  qu'il  est  en  marbre  blanc. 

Après  avoir  passé  le  pont,  la  route  devient  eacote  pire.  Non 
seulement  je  suis  cahoté  de  haut  en  bas,  mais  encore  je  sais 
rejeté  d\m  côté  à  l'autre,  heurtant  de  la  tète  la  capote  et  le  cadre 
de  bois.  Au  bout  d'un  mille,  je  n'y  puis  plus  tenir  :  je  sors  de  la 
voiture  et  monte  sur  une  des  mules.  Mais  le  califourchon  sans 
selle  sur  une  maigre  mule  de  Mandchourie  n'est  pas  non  plus 
une  très  commode  façon  d'aller,  et  l'on  peut  imaginer  mon  dés- 
espoir. Je  suis  perdu  au  milieu  d'un  pays  inconnu,  entouré  d'un 
désert  qui  semble  encore  plus  désolé  sous  cette  inondation  ;  la 
pluie  tombe  comme  si  toutes  les  cataractes  du  ciel  étaient 
ouvertes  ;  le  petit  cocher  qui  me  tient  à  sa  merci  peut  fort  bien 
être  un  assassin  ;  et  mon  vocabulaire  se  borne  k  deux  mots,  houMii 
et  peo-àow  (ils  s'écrivent  peut-être  tout  différemment^  mais  SQ 
prononcent  ainsi),  dont  le  premier  signifie  tout  ce  qui  est  bon, 
joli,  agréable  —  je  n'ai  point  occasion  d'en  faire  usage,  —  et 
l'autre,  tout  ce  qui  est  le  c<mtraire  ;  et  je  suis  tout  à  fait  las  de 
l'employer,  à  causede  son  impuissance  à  améliorer  la  situation. 

Le  long  de  la  route  nous  ne  rencontrons  personne,  si  ce 
n'est  pourtant  une  petite  voiture  pareille  à  la  mienne,  dans 
laquelle  je  compte  au  moins  dix  occupans,  dont  quatre  assis  sur 
les  brancards,  d'autres  sur  les  mules,  et  quelques-uns  en  dessus 
de  la  capote.  Je  ne  puis  deviner  combien  il  y  en  a  à  l'intérieur. 
Tous  les  voyageurs  d^extérieur  portent  d'énormes  p£u*apluies  en 
toile  huilée,  de  la  même  teinte  d'or  que  celui  de  mon  cocher  et 
ont  l'air  d'autant  d'énormes  soleils  en  Qeur.  C'est  vraiment  une 
leçofiL  de  voir  ces  gens,  parfaitement  heureux  dans  de  telles  con-  ^ 
ditions,  rire  et  plaisanter  :  je  secoue  l'eau  de  mes  vêtemens  saturés  \ 
et  je  me  sens  un  peu  mieux.  Mais  comme  la  nuit  commence  à 
tomber  et  que  la  désolation  devient  plus  accablante,  mon  cou- 
rage ne  fait  que  décliner  d'heure  en  heure.  L'obscurité  magnifie 
chaque  objet  en  quelque  chose  de  plus  ou  moins  fantastique»  Les 
lumières  des  fermes  lointaines  semblent  des  feux  follets;  les 
arbres  sont  autant  de  fantômes;  et  Taboiement  des  chiens  fait 
penser  aux  dragons  burlans  qm,  comme  chacun  sait,  sont  e  igi- 


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k  TRAVEBS   LA  MANDGHOURIE.  143 

mires  de  l'Empire  Jaune.  Tous  les  contes  de  fées  de  mon  enfance 
ne  reviennent  en  mémoire,  et  la  réalité  qui  m'environne  leur 
à)nn6  un  corps  maintenant.  Je  dois  confesser  que  mes  récentes 
hctnres  sur  la  Mandchourie  ne  m'encouragent  pas  à  continuer 
BOD  voyage.  Je  n'ignore  point  que  le  pays  est  dans  un  état 
d'agitation  et  de  sourde  révolte.  Des  bandes  de  Boxers  le  par- 
cooreat  encore,  incendiant  les  fermes,  pillant  les  villages  et 
Bterminant  les  voyageurs.  Ils  ont  de  fréquentes  escarmouches 
ivee  les  Cosaques  et  j'eus  l'occasion  d'entendre  plus  d'une  fois 
ées  coups  de  feu,  tandis  que  je  traversais  le  pays  en  chemin  de 
ier.  De  tous  ces  maraudeurs,  les  Kbounkhouzes  sont  les  plus  ter- 
ribles. Ils  forment  un  corps  plus  ou  moins  organisé,  comme  les 
kndits  italiens  de  l'ancien  temps  et  ressemblent  à  la  Maiia  sid^ 
fiemie  pour  Tétendue  de  leur  influence. 

Il  est  tard  maintenant,  et  voilà  des  heures  et  des  heures  que 
fions  voyageons  sans  voir  trace  d'habitations.  Je  ne  puis  rien 
demander,  réduit  comme  je  le  suis  à  poo-how  et  kow-di;  et 
dttlleurs,  même  si  Li-Hu  était  d^humeur  communicative,  je  ne 
poorrais  comprendre  ses  explications.  Nous  continuons  donc 
noire  lugubre  et  taciturne  voyage,  moi  perché  sur  une  mule 
avec  les  brancards  pour  étriers,  tandis  que  Li-Hu,  qui  a  la  voi- 
ture pour  lui  tout  seul,  s'enroule  comme  un  serpent  et  cherche 
une  consolation  à  l'amère  réalité  dans  les  songes. 

Finalement,  les  feux  follets  se  rapprochent,  les  fantômes 
prennent  la  forme  d'arbres  ordinaires  et  le  hurlement  des 
dragons  se  résout  lui-même  en  aboiemens  de  chiens.  Je  n'ose 
croire  encore  pourtant  que  j'aie  atteint  ma  destination,  car  jo 
crains  d'être  bientôt  déçu.  Li-Hu  dort  toujours  ;  mais  les  mules 
Tont  droit  à  une  affreuse  b&tisse  et  s'arrêtent,  comme  par  instinct, 
devant  une  enseigne,  et  le  même  instinct  réveille  Li-Hu.  Je 
demande  avidement:  «  Moukden?  Moukden?  »  Mais  je  com- 
prends mon  erreur,  quand  il  secoue  la  tête.  L'aubergiste  apparaît 
«or  le  seuil  :  son  aspect  est  encore  moins  engageant  que  les 
lourds  nuages  de  fumée  d'opium  qui  s'échappent  de  la  maison. 
J'aimerais  mieux  rester  sur  le  dos  do  ma  mule,  puisqu'il  est 
impossible  de  me  dégourdir  les  jambes  dans  la  bouc.  Mais  nja 
mantare  est  déharnachée,  je  nai  pas  le  choix  et  il  faut  entrer. 

iO  lieu  est  désespérément  lugubre,  pareil  à  i^antro  dune 
i  ière.  Rien  ne  manque  pour  en  donner  l'impression  complète  : 
I     laudron  pend  de  la  cheminée  et  d'énormes  bûches  dégagent 


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144  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  flamme  sulfureuse,  dont  la  lueur  fait  paraître  les  hôtes  de  la] 
pièce  encore  plus  terribles.  Il  y  a  au  moins  une  douzai 
d'hommes,  accroupis  sur  le  sol;  d'autres  sont  couchés  sur  lel 
banc  de  terre  qui  fait  tout  le  tour  de  la  salle.  Chacun  fume  une} 
pipe  en  bronze,  où  brûle  l'opium.  Â  mon  entrée,  ils  sem- 
blent s'éveiller  de  leur  torpeur,  et,  dans  leurs  petits  yeux, 
Tétounement,  la  curiosité,  la  méfiance  et  la  haine  éclatent 
ensemble.  Toute  l'hostilité  de  l'Orient  contre  l'Occident  se  lit 
dans  leur  attitude.  Les  mauvais  sentimens  de  la  race  jaune  à 
l'égard  du  «  Diable  blanc  »  se  manifestent  dans  toute  leur  àcreté 
et  dans  toute  leur  force.  Je  dois  reconnaître  que  je  ne  me  sens 
pas  à  Taise  dans  cette  nouvelle  société.  Seuls,  le  profond  intérêt 
que  m'inspirent  ces  gens,  cette  maison,  cette  salle,  la  nouveauté 
de  la  situation  et  ma  curiosité  passionnée  de  la  nature  humaine 
peuvent  me  soutenir.  Que  va-t-il  arriver?  Vont-ils  rester  passifs 
ou  me  tuer?  En  même  temps,  ils  soumettent  Li-Hu  à  un  inter- 
rogatoire en  règle.  C'est  un  vrai  régal  d'observer  le  débat.  Sans 
comprendre  la  langue,  il  est  assez  facile  de  suivre  sur  quel  ter^ 
rain  portent  les  questions.  «  Qui  est-il?  —  Où j va-t-il?  — 
Qu'art-il  avec  lui?  » 

  l'expression  de  Li  et  à  son  hésitation,  je  puis  voir  que  ses 
renseignemens  sur  son  voyageur  ne  sont  {pas  satisfaisans  ;  en 
même  temps,  j  observe  avec  intérêt  quelle  habileté  il  met  à  com- 
poser la  sorte  d'histoire  qui  pourrait  lui  être  la  plus  avantageuse 
à  lui-même.  Il  y  a  deux  forts  argumens  en  ma  faveur  dans  son 
esprit  :  d'abord,  je  ne  l'ai  pas  encore  payé,  et  en  second  lieu  j'ai 
été  remis  entre  ses  mains  par  le  chef  de  gare,  qui  le  connaît.  Je 
perçois  aussi  qu'il  ne  désire  pas  exciter  l'animosité  des  autres 
hommes.  En  conséquence,  il  se  tait  sur  mon  wagon  spécial,  pro- 
bablement d'après  la  recommandation  du  chef  de  gare  ;  et  à  sa 
figure,  à  la  manière  dont  il  retourne  ses  poches,  je  comprends 
qu'il  me  représente  comme  un  pauvre  missionnaire  qui  va  se 
faire  payer  à  la  banque  de  Moukden  et  dont  l'enlèvement  ne  rap- 
porterait rien  à  personne. 

Les  minutes  traînent  comme  des  heures  et  la  nuit  comme 
une  éternité.  Aussi,  pour  passer  le  temps,  je  commence  à  des- 
siner aux  crayons  de  couleur.  Serait-ce  que  cela  les  intéresse? 
Je  ne  sais*  mais; ils  s'assemblent  autour  de  moi  et  je  n'ai  jan  is 
ea  au  spectateurs  plus  complaisans.  Les  mêmes  hommes  quî  il 
y  a  quelques  mslaus,  auraient  pris  ma  vie  ou  tout  au  moins    la 


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A  TRATERS^LA-MANDCHOURIE.  145 

bourse,  devienneQt  mes  amis.  Comme  la  lyre  d'Orphée ,  mes 
couleurs  font  des  prodiges,  apprivoisant  le  naturel  sauvage  et 
adoucissant  les  passions  de  ces  brigands.  A  coup  sûr,  c'est  le  plus 
grand  triomphe  que  mes  modestes  crayons  m'aient  jamais  valu. 

Enfin,  il  y  a  un  mouvement  général.  Li  prépare  sa  voiture 
et  nous  partons  pour  continuer  notre  voyage  d'exploration.  Il 
fait  encore  sombre  ;  mais  la  pluie  a  cessé,  les  nuages  se  séparent 
et  les  froids  rayons  de  la  lune  brillent  parfois.au  travers.  A  la 
[aveur  de  ces  rapides  clartés,  je  distingue  au  loin  la  sombre  sil- 
houette d'une  pagode  qui  profile  sa  tour  sur  l'horizon.  C'est  le 
but  vers  lequel  nous  nous  dirigeons.  Nous  avons  quitté  depuis 
longtemps  la  soi-disant  grand'route  et  nous  voilà  cahotés  et 
kurtés  dans  les  champs  de  navets  et  de  maïs.  Les  chocs  eux- 
mêmes  ne  sont  pas  si  durs  que  quand  nous  étions  sur  la  route  ; 
mais  leur  force  de  propulsion  est  encore  plus  grande. 

Le  jour  point  comme  nous  arrivons  devant  la  porte  princi- 
pale de  Moukden,  et  après  cette  nuit  de  ténèbres  et  de  périls,  sa 
glûire  est  rehaussée  !  Le  ciel  est  sans  nuages  et  si  bleu  qu'il 
pourrait  être  taillé  dans  un  bloc  de  turquoise.  Les  façades  ri- 
chement sculptées  des  maisons  brillent  d'une  splendeur  tout 
orientale.  C'est  l'heure  où  les  gens  se  répandent  hors  de  la  ville 
pour  leur  tâche  quotidienne  dans  les  campagnes.  Ils  sont  habillés 
de  couleurs  claires  ;  l'eflfet  est  charmant.  TQut  respire  le  bonheur. 
C'est  la  victoire  du  jour  sur  la  nuit.  Le  soleil,  comme  un  grand 
magicien,  a  de  sa  baguette  dissipé  les  nuages  et  l'obscurité  et 
jeté,  semble-t-il,  un  voile  d'oubli  sur  la  tristesse  et  la  misère 


m.  —  MOUKDEN,  CAPITALE  DE  LA  MANDGHOURIB 

Ma  surprise,  en  foulant  le  pavé  des  rues  et  en  jetant  un  pre- 
mier regard  sur  la  fameuse  ville  de  Moukden,  est  aussi  complète 
«juagréable.  La  scène  que  j'ai  sous  les  yeux  est  simplement  en- 
chanteresse. Aux  premiers  momens,  je  ne  puis  rien  distinguer 
de  précis,  ni  lignes,  ni  formes  ;  je  suis  ébloui  par  l'éclat  des  cou- 
leurs et  de  la  lumière.  La  façade  de  chaque  maison  est  riche- 
ment sculptée  de  figures  étranges  et  de  moulures  fantastiques. 
n'avais  jamais  vu  jusqu'ici  une  si  bizarre  prodigalité  de  l'ima-, 
fttion  humaine.  Toutes  les  lignes  se  relèvent  vers  le  ciel  et 
que  maison  a  l'air  d'une  petite  pagode  élancée.  Autant  de 

TOME  XXJIÏ.  —   lOOi.  iO 


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146  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

motifs,  autant  de  couleurs  différentes  —  rouge,  jaune,  vert  et 
bleu,  —  dont  l'effet  se  rehausse  de  riches  dorures.  Ghacpie  mai- 
son a  une  boutique  où  s'étalent,  généralement  à  découvert, 
toutes  les  denrées  et  marchandises  que  le  caprice  de  l'Orient 
entasse  en  brillantes  pyramides  :  broderies,  riches  soieries, 
fleurs  artificielles,  écrans  et  ombrelles,  tout  ce  qui  flatte  le  goût 
local  et  sert  aux  besoins  journaliers.  Les  étalages  de  porcelaines 
sont  particulièrement  séduisans,  ainsi  que  Torfèvrerie  d'argent  et 
de  cuivre  ;  mais  on  est  fasciné  surtout  par  les  comptoirs  de  mar- 
chands de  bric-à-brac  où  sont  exposés  de  vieilles  laques,  des 
vases  cloisonnés  inestimables,  de  vieilles  porcelaines  et  des  ta- 
batières artistement  ouvragées.  Devant  chaque  boutique,  un  im- 
mense mât  se  dresse,  portant  une  enseigne  qui  flotte  comme  une 
bannière.  Mât  et  enseigne  sont  enjolivés  et  exposent  en  signes 
cabalistiques  le  contenu  du  magasin.  Ceux  des  cordonniers  sont 
particulièrement  artistiques  et  ne  sont  surpassés  que  par  les 
riches  festons  d'or  qui  indiquent  un  préteur  sur  gages.  L'aspect 
de  la  grand'rue,  avec  sa  richesse  de  couleur  et  sa  variété  de 
lignes,  est  celui  d'un  bazar  d'Orient  ou  d'un  éblouissant  décor 
de  théâtre  qui  se  déroulerait  sous  mes  yeux. 

Mais  ce  qui  me  frappe  le  plus,  c'est  la  vie  palpitante  de  cette 
ville  merveilleuse  et  l'activité  qu'elle  montre.  On  dirait  uiie 
fourmilière  ou  une  marée  d'êtres  humains  débordant  les  rues. 
Hommes  et  femmes,  jeunes  et  vieux,  tous  les  rangs  et  toutes  les 
nationalités  se  coudoient  et  se  pressent.  Des  gens  sont  portés 
dans  de  magnificjues  chaises.  D'autres  se  contentent  de  la 
brouette,  plus  humble,  où  six  ou  sept  hommes  en  équilibre  sur 
une  étroite  planche  sont  poussés  par  un  coolie  famélique.  Il  faut 
dire  que  ce  sont  là  les  omnibus  de  la  capitale  mandchoue  et  on 
peut  aller  d'un  bout  de  la  ville  à  l'autre  pour  environ  un  quart 
de  centime.  On  a  récemment  introduit  les  «  rickshaws  :  »  c'est 
un  grand  progrès  sur  les  vieux  moyens  de  transport,  car  au  lieu 
d'être  poussés  ils  sont  traînés  par  des  hommes.  On  va  beaucoup 
à  cheval,  et  c'est  le  mode  de  locomotion  par  excellence  pour 
tous  les  vrais  Mandchous. 

Ce  qui  reste  de  place  est  occupé  par  les  piétons  :  ouvriers 
portant  d'énormes  fardeaux,  coolies  vaquant  à  leurs  occupations 
ordinaires.  Le  spectacle  est  certes  impressionnant,  et,  une  fois  de 
plus,  j'arrive  à  cette  conclusion  qu'on  ne  saisit  pas  la  réalité 
d  une  ville  dans  le  plan  des  rues  ou  la  hauteur  et  le  style  des 


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A  TBAVBES   hk  MANDCHOURIE.  147 

iDaîsotis»  mais  daas  la  manifestation  générale  de  son  activité.  Si 
^oeyenx  ont  ainsi  tout  loisir  d'enregistrer  des  impressions^  vos 
oreilles  ne  sont  pas  inactives.  Des  sons  de  toutes  sortes  et  de  cent 
Taiiéiés,  —  depuis  un  vieux  refrain  qui  sort  dWe  maison  de  thé 
jiis<{E'aux  appels  des  marchands  ambulans,  et  d'un  cri  d'enfant 
à  la  ([uerelle  eixaspérée  où  le  seul  argument  convaincant  semble 
èire  U  force  de  la  voix,  —  montent  en  un  assourdissant  crescendo 
dans  l'espace. 

Chaque  pas  réserve  une  nouvelle  surprise.  Par  bonheur, 
aBcan  guide  n'a  encore  été  écrit  pour  détailler  les  beautés  de  la 
capitale  mandchoue  et  aucune  description  encombrante  n'altère 
le  eharme  de  la  réalité. 

Pour  se  représenter  Moukden,  il  faut  imaginer  un  échiquier 
obloBg.  Gomme  toutes  les  villes  chinoises,  die  est  réguli^e  dans 
ses  grandes  lignes  :  deux  rues  principales  en  oroix  et  d'innom- 
brables petites  rues  i|ui  les  coupent.  Au  croisement  des  deux 
gnades  rues,  au  milieu  de  la  ville,  s'élève  une  grande  tour^  au 
sommet  de  laquelle  un  tambour  et  un  gong  servent  à  annoncer 
le  commencement  et  la  fin  de  la  journée  et  à  sonner  l'alarme  en 
cas  de  danger.  Il  y  a  une  petite  salle  pour  un  détachement  de 
soldats  qui  passent,  leur  temps  de  garde  dans  un  paisible 
sommeil. 

n  serait  difficile  d'énuméror  les  curiosités  de  Moukden,  car 
il  n'est  rien,  fût-ce  la  plus  petite  bicoque  avec  son  toit  bizarre  et 
son  singulier  style,  qui  n'y  puisse  intéresser  un  Occidental,  non 
seulemfuit  au  point  de  vue  des  matériaux  et  des  formes,  mais 
comme  indice  de  l'esprit  et  des  conceptions  architecturales  d'une 
nation.  Gomme  je  l'ai  déjà  dit,  c'est  l'effet  général  qui  est  si 
charmant,  le  pittoresque  et  la  nouveauté  qui  nous  frappent.  Par- 
fois les  maisons  sont  très  délabrées,  les  murs  penchent  et  sur 
quelques  toits  pousse  un  vrai  jardin  de  mousses  et  de  fleurs  ; 
mais  ce  n'est  qu'une  raison  de  plus  pour  le  peintre  de  consi- 
dérer qu'il  a  im  objet  sans  prix  sous  les  yeux. 

Parmi  lea  édifices  publics  les  plus  intéressans^  il  y  a  quelques 
yamais  appartenant  au  Grouvemement,  occupés  par  le  gouver- 
neur et  quelques  autres  mandarins  ;  un  ou  deux  monastères  de 
f  Wmas  et  les  vastes  bitimens  où  résident  le  consul  de  Russie  et 
général  en  chef.  Enfin  —  et  non  le  moindre  —  celui  qui  est 
iupé  par  la  fameuse  banque  russo-chinoise  et  ses  agens. 

C'est  naturellement  le  Palais  Impérial  qui  offre  le  plus  d'in- 


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448  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

térêt.  Avec  son  enceinte  de  murailles»  il  forme  une  cité  dans  la 
cité.  Divisé  en  différentes  cours,  il  se  compose  de  nombreux 
bâtimenSy  maisons  détachées,  halls  et  pavillons.  Pris  à  part,  ils 
ne  sont  pas  de  grande  importance,  mais  l'ensemble  est  bien  joli. 
Colonnades,  poutres,  consoles,  tout  est  en  bois  sculpté,  riche- 
ment peint  et  doré.  Toute  la  boiserie  est  pourpre  foncé,  et  les 
toits,  conmie  tous  les  édifices  en  général  qui  appartiennent  à  la 
famille  impériale  ou  au  culte  de  Gonfucius,  sont  couverts  de 
tuiles  jaunes.  La  plus  grande  partie  du  Palais  est  aujourd'hui 
occupée  par  les  troupes  russes.  A  Feutrée,  dans  un  bâtiment 
bas,  il  y  a  tout  un  détachement;  une  cour  découverte  est  garnie 
de  canons  ;  et  ce  n'est  qu'avec  une  permission  spéciale  du  conir 
mandant  que  les  sentinelles  me  laissent  passer. 

L'intérieur  du  Palais  est  dans  un  triste  état  de  dilapidation. 
Depuis  que  la  famille  impériale  est  partie  pour  Pékin,  il  n'a 
jamais  été  habité;  et  les  fameux  trésors  artistiques  dont  il  sub- 
siste encore  quelque  chose  sont  dispersés  au  hasard  comme  dans 
un  garde-meubles.  Il  y  a  encore  quelques  pièces  de  cloisonnés, 
quelques  précieux  jades  et  quelques  belles  porcelaines  ;  mais  la 
plus  grande  partie  a  disparu  après  la  dernière  guerre.  D'aucuns 
affirment  que  ces  trésors  furent  volés  par  les  Boxers;  suivant 
une  autre  version,  il  faut  chercher  ailleurs  les  voleurs.  On  m'a 
dit  que  la  collection  de  vieux  manuscrits  et  de  documens  ofli- 
ciels  était  d'un  rare  intérêt  et  que  tout  cela  se  trouvait  mainte- 
nant préservé  avec  soin  de  la  destruction  dans  les  Archives  de 
Saint-Pétersbourg.  Je  promène  mon  étonnement  des  salles  de 
I  éception  aux  vestibules,  des  terrasses  aux  jardins.  Tout  est  si 
original,  si  rare!  Mais  ce  qui  frappe  encore  plus  aujourd'hui 
Tobservateur,  c'est  que  ce  berceau  sacré  des  maîtres  du  Céleste- 
Empire  ait  pu  être  transformé  en  un  camp  de  Cosaques.  Comme 
je  sors  par  la  grande  entrée,  un  guerrier  moscovite  est  là,  gar- 
dant la  porte  du  Dragon,  et  sa  blouse  blanche  s'enlève  légère- 
ment sur  la  lourde  masse  du  Palais. 

A  mesure  que  le  jour  passe,  je  vois  toujours  plus  d'occupans 
et,  à  plusieurs  reprises,  je  passe  au  milieu  de  soldats  russes, 
llânant  par  les  rues,  de  petits  détachemens  en  patrouille  sur  les 
remparts,  d'officiers  cavalcadant  sur  de  fringans  poneys  et  même 
de  dames  se  promenant  avec  leur  famille  dans  les  troïkas  natio- 
nales. Et  ce  qui  est  particulièrement  digne  de  remarque,  c'est 
que  non  seulement  ces   gens  semblent    être  chez    eux,  mais 


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A  TRAVERS   LA   MANDCHOURIE.  149 

tDCore  que  les  indigènes  et  leurs  ennemis  se  mêlent  le  plus  pa- 
cifiquement du  monde  dans   les   auberges  et  les  cabarets.  Ils 
sassoient  à  côté  les  uns  des  autres  et  semblent  être  de  très  bons 
amis.  11  est  vrai  que  beaucoup  d'entre  eux  sont  nés  sur  le  même 
conlment;  ils  sont  de  part  et  d'autre  Asiatiques,  souvent  même 
GQt  une  origine  commtme,  appartiennent  à  la  même  race,  et 
snrtout  ils  ont  la  même  vie  grossière.  La  grande  différence  qui 
«pare  un  Européen,  qu'il  soit  Anglo-Saxon  ou  Latin,  du  Mongol 
08  du  Tatar  n'existe  point  ici.  Le  combat  fini,  on  arrive  bien 
Tite  à  s'entendre  ;  les  plus  grandes  cruautés  commises  des  deux 
eétés  sont  oubliées.  Il  peut  y  avoir  de  la  haine  au  fond  des 
cffBPs;  mais  extérieurement  on  a  le  même  train  de  vie  journa- 
Ik,  les  mêmes  goûts,  les  mêmes  récréations.  En  particulier,  on 
s'accorde  dans  la  frugalité  des  besoins,  l'insouciance  du  confor- 
table, l'indifférence  à  l'égard  du  raffinement,  et  le  degré  rudî- 
meniaire  de  culture.  Et  ce  qui  certes  empêche  les  froissemens 
dans  les  relations  de  chaque  jour,  c'est  que,  loin  d'essayer  de 
bafisformer  et  d'éduquer  le  peuple  conquis,  les  conquérans  eux- 
jnémes  s'abaissent  très  souvent  à  son  niveau.  A  l'exception  du 
ciemin  de  fer,  jo  ne  vois  guère  de  tentative  pour  civiliser  les 
Mandchous.  Il  n'y  a  même  pas  d'encouragement  au  commerce  et 
le  trafic  international,  en  particulier,  est  tout  à  fait  nul,  car  toutes 
les  villes  sont  encore  fermées  aux  étrangers;  le  gouvernement 
nisse  a  même  fait  des  arrangemens  pour  que  les  entreprises 
anglaises  et  américaines  de  mines,  montées  par  des  capitaux 
anglais    et    américains,  soient   remises   entre    ses    mains.  Il 
semble  y  avoir  les  mêmes  restrictions  en  matière  spirituelle  et 
on  suscite  des  difficultés  chaque  jour  plus  grandes  à  l'extension 
de  l'œuvre  des  missionnaires^ 

Pendant  ce  temps,  l'administration  mandchoue  conserve  ses 
Veilles  formes  extérieures.  Elle  est  divisée  en  trois  gouverne- 
inens  :  Tsi-tsi-kar,  Kirin  et  Moukdeu .  Chaque  province  a  un 
gouverneur  et  tous  les  trois  sont  sous  Tautorité  d'un  vice-roi  ou 
ïûwndarin  de  haut  rang  qui  réside  à  Moukden.Le  y  amen  officiel 
et  ses  dignitaires  de  toutes  fonctions,  en  nombre  infini,  sont 
exactement  ici  ce  qu'ils  sont  partout,  et  on  les  voit  fort  affairés 
^  ^  rire  d'extraordinaires  signes  cabalistiques  sur  des  feuillets 
^  Mipier  de  riz.  Je  les  crois  tous  très  occupés,  appliqués  au  dé- 
^  de  mille  menues  questions  locales.  Ils  sont  tenus  serrés  à  la 
'     gne  tout  le  long  du  jour.  Je  ne  pense  pas  qu'ils  aient  rien  à 


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150 


REVUE  I>Bft  DEUX  MOlfM». 


dire  «ur  les  sujets  imporlans,  mais  ils  paraissent  s'acccMiuiioder 
fort  bien  d'une  situation  qui  diminue  leurs  responsabilités  et 
laisse  subsister  tout  leur  salaire.  Les  mandarins  mandcbous  et 
les  généraux  russes  semblent  marcher  dans  une  parfaite  «c  en- 
t^ikte  cordiale,  »  et,  si  parfois  une  divergence  d'opinions  se  mani- 
fesie,  les  difficultés  sont  généralement  aplanies  par  l'irrésistible 
influence  et  la  force  mystérieuse  qui  sort  d'un  nom  :  celui  de-la 
banque  dite  Russo-Chinoise. 

Lie  fait  important  de  ma  journée  est  la  récêptioa  officielle 
donnée  par  le  gouverneur.  Je  suis  porté  en  chaise  au  Palais, 
suivi  de  mon  interprète  et  de  mon  petit  état-major.  Le  balda- 
quin de  la  chaise  est  tendu  de  soie  verte,  et  huit  gaillard»  vigou- 
reux me  secouent  d'une  façon  terrible.  Les  rues  sont  très  étroites 
et  tortueuses  :  en  guise  de  pavé,  de  grands  trous  remj^is  de 
boue  liquide.  Je  pardonne  à  mes  porteurs  d'avoir  la  main  un 
peu  dure.  Ce  qu'il  est  plus  difficile  de  leur  pardonner,  c'est 
que,  quand  ils  changent  d'épaule,  tout  en  continuant  de  courir, 
ils  me  laissent  tomber  sur  le  sol.  Ce  n'est  pas  d'une  grande 
hauteur,  mais  je  dois  dire  que  la  s^dsation  est  très  angoissante; 
le  temps  de  la  chute,  comme  dans  un  cauchemar,  paraît  sans 
fin,  et  quand  on  atteint  le  sol,  on  se  figure  qu'on  est  ton^bé  au 
foaM'un  précipice. 

Enfin  nous  sommes  devant  la  grande  porte,  ou  du  moins  je  le 
suppose,  d'après  un  groupe  de  créatures  bizarrement  vêtues  qui 
présentent  les  armes,  —  et  quelles  armes  I  C'est  une  collection 
extraordinaire.  On  dirait  un  décor  de  vieille  potiche  chinoise  : 
des  guerriers  à  l'air  farouche,  portant  des  hallebardes,  des  jave- 
lines et  des  faucilles  ^oimanchées  sur  des  perches,  se  profilent 
sur  le  ciel. 

Le  Palais,  il  faut  l'avouer,  est  une  pauvre  bâtisse,  vu  du  de- 
hors. On  contourne  le  vaste  pan  de  mur  qui  se  dresse  devant 
l'entrée  principale,  ornée  d'un  dragon  peint,  pour  effrayer  tous  | 
les  mauvais  esprits  et,  m'a-t-on  dit,  les  «  diables  blancs  »  ;  Is  ^ 
cour  intérieure  n'est  pas  plus  séduisante.  En  fait,  c'est  une  cour 
d'écurie  avec  quelques  chevaux  attachés  à  leur  stalle,  et  des 
hangars  pour  les  soldats  et  les  serviteurs  du  dehors.  On  me  fait 
traverser  plusieurs  cours  et  nous  arrivons  enfin  à  la  cotir  (Thon' 
neur,  quadrilatère  régulier  comme  toutes  celles  que  j'ai  ^  les 
avec  un  hall  de  chaque  côté  et,  comme  décoration,  quelqies 
fieurs  et  des  arbres  ;  des  chrysanthèmes,  des  orangers,  péc^  ^rs 


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A   TRAVERS   LA   MANDCHOURIE.  151 

et  poiriers  nains,  cultivés  comme  plantes  d'ornement.  L'effet  est 
exquis  et,  quoique  l'entourage  soit  plus  ou  moins  délabré,  cette 
cour  intérieure  est  un  coin  très  pittoresque  d'architecture  domes- 
tique chinoise. 

Mais  je  n'en  puis  examiner  le  détail,  car  le  mandarin  est  là, 
debout  au  milieu,  entouré  de  toute  sa  cour.  Il  est  vêtu  d'ime 
robe  de  soie  bleu  sombre,  magnifiquement  brodée,  et  sa  suite 
n'a  pas  de  moins  somptueux  atours.  Dès  que  j'apparais  sur  le 
5puil  du  vestibule,  nous  échangeons  de  profonds  saints,  et  cha^ 
ran  de  nous,  en  avançant,  répète  plusieurs  fois  la  même  civilité 
jusqu'à  la  rencontre  finale  à  mi-chemin  ;  nous  nous  serrons 
ibre  la  main  à  la  manière  occidentale,  ce  qui  n'est  pas  une 
ttcke  aisée,  étant  donné  que  les  ongles  de  mon  hôte  ont  au 
moins  deux  pouces  de  long.  Après  les  présentations  accoutu- 
mées, il  me  fait  pénétrer  dans  ses  appartemens.  La  première 
pièce  est  chinoise,  avec  quelques  fauteuils  délicieusement  sculp- 
tés. L'effet  artistique  de  la  seconde  est  gâté  par  deux  fauteuils 
de  Vienne,  une  hideuse  horloge  française  et  un  tapis  de  table 
proluiblement  fabriqué  à  Manchester.  Après  les  premiers  compli- 
mens  échangés,  —  et  ce  n'est  pas  une  petite  affaire,  attendu  que 
Son  Excellence  m'adresse  quelques  douzaines  de  questions  qui 
seraient  très  indiscrètes  en  Occident,  mais  sont  obligatoires  en 
Orient  et  auxquelles  je  dois  répondre  exactement  dans  le  môme 
ordre, — il  me  conduit  dans  la  salle  à  manger  où  une  table  ronde, 
eouverte  de  fleurs  et  de  friandises,  nous  attend. 

D'innombrables  petits  plateaux  et  soucoupes,  garnis  de  rai- 
sins secs,  de  raisins  frais,  d'amandes,  d'olives  et  de  toutes  sortes 
de  desserts,  sont  disséminés  sur  la  table.  L'étiqpette  exige  que 
le  convive  prenne  place  à  la  gauche  de  son  hôte,  et  que  le  pre- 
mier morceau  où  il  goûte  soit  placé  sur  son  assiette  par  l'hôte 
lui-même.  Les  domestiques  apportent  ensuite,  sur  des  plateaux, 
toutes  les  inventions  de  l'art  culinaire  chinois.  Des  soupes  de 
poisson  et  d'escargots,  des  nageoires  de  requin  accommodées 
d'une  gelée  immangeable,  toutes  sortes  de  hachis  et  petits  pâtés, 
humectés  de  sauces  extraordinaires,  composent  le  menu.  L'usage 
qui  règle  toutes  les  fonctions  publiques  ou  sociales  dans  ce  pays, 
ige  qu'on  n'offre  pas  moins  de  cinquante  plats  à  un  convive  de 
irque.  Os  paraissent  différens  ;  mais  on  les  sert  sur  de  grands 
ateaux  par  séries  de  huit  et  ils  ont  exactement  le  môme  goût, 
1  moins  ils  m'ont  produit  cet  effet.  Us  sont  tous  sucrés  et  surs 


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152  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  même  temps,  et  qu'on  les  appelle  nids  d*oiseau  hachés  oti 
croquettes  de  canfches,  je  n'y  sens  pas  beaucoup  de  différence. 
Les  autres,  pourtant,  dont  le  palais  a  plus  d'entraînement,  peu- 
vent jouir  de  ce  que  ma  frugalité  barbare  ne  sait  pas  apprécier. 
'  A  mesure  que  le  dîner  avance,  la  conversation  devient  plus 
animée.  Après  les  propos  de  cérémonie,  la  compagnie  se  montre 
intéressée  à  mes  enquêtes  et  à  mes  études  ;  mon  hôte  essaie 
d'obtenir  toutes  sortes  de  renseignemens.  A  n'en  pas  douter, 
c'est  tin  habile  homme,  et,  quoiqu'un  chapeau  en  forme  de 
pagode,  surmonté  d'une  pierre  grosse  ^conmie  une  pomme  de 
terre  et  orné  de  plumes  de  paon  qui  se  balancent,  fasse  oublier 
le  sérieux  de  la  situation  —  car  le  plus  sage  des  hommes  ainsi 
affublé  a  l'air  d'un  fou  —  je  ne  puis  me  défendre  d'être  impres- 
sionné bientôt  par  ses  capacités.  Très  réservé,  il  parle  pourtant 
volontiers  de  son  pays,  et  en  voyant  quel  intérêt  m'en  inspire  ^la 
vieille  histoire  et  celle  des  origines  de  ses  habitans,  partis,  il  y  a 
des  milliers  d'années,  du  même  berceau  que  les  hommes  de 
ma  propre  race  qui  établirent  un  royaume  en  Pannonie,  il  me 
donne  les  plus  précieuses  informations.  La  fondation  du  royaume 
mandchou  est  plus  étroitement  liée  encore  aux  migrations  des 
Huns  que  je  ne  l'aurais  pensé.  Rechercher  le  lien  et  retrouver 
l'affinité  entre  les  Magyars  et  les  Mandchous,  il  y  aurait  là  un 
vaste  champ  d'études  pour  l'historien. 

Après  la  collation,  le  gouverneur  propose  une  visite  aux 
tombes  impériales,  qui  sont  la  principale  curiosité  de  tout  le 
pays.  Il  n'y  a  rien  en  effet  de  plus  vénérable,  car  ces  monumens 
des  membres  défunts  de  la  dynastie  sont  aussi  ceux  de  lorgueil 
national. 

Nous  partons  ;  c'est  un  brillant  après-midi  et,  dans  la  splen- 
deur du  soleil  d'automae,  le  pays  revêt  toute  sa  beauté.  Nous 
galopons  à  travers  une  prairie  où  des  chevaux  paissent  avec  du 
bétail  dans  la  solitude.  Çà  et  là  un  berger,  comme  tous  les  êtreé 
humains  perdus  dans  l'immensité  de  la  nature,  cherche  une 
diversion  dans  la  musique.  L'air  est  simple  et  plus  simple  encore 
l'instrument,  flûte  archaïque  taillée  dans  un  grêlp  roseau.  En 
bordure  du  pâturage,  là-bas ,  un  bois  sombre  :  on  m'explique 
que  c'est  le  bosquet  sacré  où  se  cachent  les  tombes  impériales. 
Elles  sont  à  une  distance  de  six  ou  sept  milles,  mais  nos  vaillans 
petits  chevaux  la  couvrent  bien  vite.  Mes  compagnons,  avec 
leurs  soieries  flottantes,  leurs  chapeaux  pagodes,  leurs  ornemens 


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A   TRAVERS   LA   MANDCHOURIK.  15.'. 

\roàés  et  lours  longues  nattes,  font  un  effet  extrêmement  pitto- 
resqae.  Ma  monture  et  ma  selle  sont  comme  les  autres,  et  je 
hks  avouer  que  je  ne  me  suis  jamais  assis  sur  quelque  chose 
(f aussi  inconfortable  qu'une  selle  chinoise  en  bois  sculpté  avec 
te  étriers  en  forme  de  pantoufles,  si  hauts  qu'on  a  les  genoux 
jresque  sous  le  menton. 

Deux  grands  monumens  de  pierre  flanquent  le  sentier  qui 
conduit  au  bois.  Des  dragons  à  Tair  sinistre  gardent  l'entrée. 
>  assommes  au  milieu  d'une  longue  percée  menant  aux]tombes, 
k  long  de  laquelle  nous  rencontrons  par  intervalles  d'autres 
îBôûstres  —  éléphans  ou  chameaux,  gigantesques  figures 
hmaines  —  en  vis-à-vis,  énormes  gardiens  de  pierre,  qui 
tidioent  en  respect  à  la  fois  les  gens  et  les  mauvais  esprits.  La 
beauté  de  ce  lieu  est  indescriptible.  Les  sombres  arbres  toujours 
verts,  les  statues  bizarres  et  le  sentier  à  demi  pavé,  tout  con- 
court à  lui  donner  Tair  d'une  forêt  enchantée  dont  le  prestige  est 
lit  surtout  de  solitude  et  le  charme  de  poésie  éparse  dans  l'air. 

Nous  traversons  quelques  ponts,  exquises  constructions  de 
Ttirbrc  qui,  avec  leurs  balustrades  aux  sculptures  étranges,  se' 
nirent  mollement  à  la  surface  des  petits  ruisseaux  paresseux 
^:«laDt  en  paix  entre  des  rives  fleuries.  Au  passage,  on  me 
^i^ale  que  statues,  rivières  et  ponts  ont  tous  des  significations 
^iinboliques  en  rapport  avec  l'esprit  envolé. 

Nous  nous  arrêtons  devant  un  porche  qui  conduit  à  un  arc 
<Ie triomphe  et  je  reste  presque  stupéfait  de  surprise.  A  n'en  pas 
ioaler,  j'ai  devant  moi  le  plus  parfait  monument  du  vaste 
Empire  Jaune  :  matière,  dessin,  proportions,  détails,  tout  est 
iune  beauté  achevée.  C'est  une  construction  en  marbre,  de 
limeusions  colossales,  soutenue  par  d'énormes  blocs,  avec  des 
traverses  de  marbre  arc-boutées  sur  des  dragons  impériaux.  La 
décoration  est  du  plus  beau  travail  et  la  sculpture  des  frises 
ïuûque  en  son  genre.  Je  n'ai  jamais  vu,  parmi  tous  les  merveil- 
leux monumens  de  Pékin,  Nankin  ou  Hankéou,  rien  qui  puisse 
rivaliser  avec  celui-ci.  Ce  n'est  pas  seulement  la  perfection  du 
travail  qui  vous  impressionne,  mais  la  conception  de  l'archi- 
tecte. Elle  répond  merveilleusement  au  dessein  de  l'édifice,  qui  est 
f*"  "onduire,  après  une  vie  de  bataille  et  de  victoire,  au  séjour  de 
fnelle  paix.  A  cet  égard,  je  ne  connais  rien  de  comparable, 
î  n'est  la  perle  architecturale  de  l'Asie,  le  Taj  Nahal. 
a  tombe  elle-même  est  entourée  de  cours  diverses,  salles, 


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1S4  RRVUE  DES  DEUX  MONDES. 

temples  pour  les  sacrifices,  abris  pour  les  gardiens  et  les  soldais. 
Nous  descendons  de  cheval  devant  l'entrée  intérieure.  Le» 
massives  portes  laquées  de  rouge  gémissent  sur  leurs  gonds, 
tandis  que,  poussées  par  une  demi-douzaine  de  soldats,  elles 
s'ouvrent  lentement.  Nous  entrons  dans  une  cour  carrée,  une 
sorte  de  cour  d'honneur,  coupée  par  des  avenues  d'arbres 
centenaires,  peuplée  par  des  géans  et  monstres  de  pierre, 
sillonnée  de  petits  canaux  avec  balustrades  et  ponts  de  marbre. 
Les  cours  sont  séparées  par  des  galeries  ouvertes  qui  conduisent 
à  la  pagode  centrale.  Gelle*ci  abrite  la  tablette  commémorative, 
haute  de  trente  pieds  environ,  posée  sur  une  colossale  tortue 
plus  grosse  que  deux  éléphans.  Quelques  énormes  chaudrons 
sont  épars;  ils  servent  à  faire  cuire  des  bœufs  entiers  pour  les 
sacrifices.  Une  fois  par  an,  il  y  a  une  grande  cérémonie  en 
l'honneur  du  défunt.  L'Empereur  devrait  être  présent  en  per- 
sonne; mais  depuis  plusieurs  années  la  Cour  impériale  se  fait 
représenter  par  des  ambassadeurs;  et  en  considérant  ce  qu'est 
le  voyage  de  Pékin  à  Moukden,  je  n'ai  pas  de  peine  à  comprendre 
que  les  souverains  se  contentent  d'être  présens  par  procuration. 
On  m'a  conté  que  les  mandarins  choisis  pour  cet  onéreux  pèleri- 
nage étaient  souvent  ceux  dont  la  présence  n'est  pas  désirée  à 
Pékin;  leurs  aventures  de  voyages  durent  souvent  plusieurs 
mois  et  dans  certains  cas  on  ne  les  a  jamais  revus. 

Le  grand  ancêtre  fut  im  des  fondateurs  de  la  souveraineté 
mandchoue  en  Chine  et  sa  tombe  est  taillée  au  cœur  de  la  mon* 
tagne  ;  mais  on  n'en  connaît  pas  l'emplacement  exact.  Nous  passons 
là  presque  tout  l'après-midi  et  je  mets  à  profit  de  mon  mieux 
ma  permission  de  dessiner  et  de  photographier.  Mais  le  meilleur 
appareil,  comme  aussi  la  plume  du  plus  accompli  narrateur,  reste 
condamné  à  trahir  la  réalité.  L'art  et  la  nature  se  combinent  ici 
d'une  si  exquise  manière  qu'il  est  impossible  de  décrire  la  scène 
à  ceux  qui  ne  l'ont  pas  vue.  Le  charme  et  la  beauté  de  ce  lieu, 
encore  une  fois,  naissent  de  la  parfaite  harmonie  du  calme,  de  la 
solitude  et  de  la  paix. 

Les  misérables  faubourgs  boueux  semblent  sans  fin  quand 
nous  les  suivons  au.  retour.  De  pauvres  huttes,  bâties  de  mottes 
de  terre  et  couvertes  de  paille,  avec  des  portes  faites  de  quelques 
planches  et  des  fenêtres  où  le  papier  de  riz  pend  en  lambeaux 
8'alig;nent  le  long  des  rues  désertes.  Nous  rencontrons  des  cor 
tèges  qui  se  pressent  derrière  d'énormes  cercueils  noirs.  J'a 


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A  TRAVERS   LA   MANDCHOURIE.  155 

Mbiié  de  mentionner  qn'one  épidémie  de  choléra  sévit  dans  la 
TiUe.  Des  centaines  de  personnes  meurent  chaque  jour;  mais 
àans  d'aussi  déplorables  conditions  ^sanitaires  il  n'y  a  rien  à  faire. 
Qoandje  vois  dans  quel  état  vivent  les  coolies ,  je  m'étonne  qu'ils 
nesaceombent  pas  tous.  Les  autorités  étaient  tout  à  fait  opposées 
à  ma  visite  de  Moukden.  Mais  comme  il  y  avait  la  petite  vérole 
en  Chine,  la  typhoïde  en  Corée,  il  ne  me  restait  pas  beaucoup 
ie  choix,  et  d'ailleurs  j'étais  fermement  convaincu  que  la  Pro- 
tidence  me  laisserait  finir  l'oF^uvre  que  j'avais  entreprise.  La  der- 
nière explosion  de  l'épidémie  datait  de  trois  mois,  et  il  y  avait 
e«  aussi  beaucoup  de  victimes   parmi  les  troupes  russes;  le 
n»ral  des  hommes  était  très  abattu.  Mais  il  en  va  tout  autre- 
ment avec  les  coolies  et  les  pauvres  Mandchous.  Leur  fatalisme 
mné  leur  fait  regarder  la  mort  comme  une  amie  bienveillante. 
Quand  ils  emportent  les  lourds  cercueils  des  êtres  qui  leur  furent 
dters,  ils  ont  l'air  aussi  libres  de  soucis  et  de  chagrins  que  s'ils 
l&  conduisaient  à  une  dernière  demeure  de  joie.  Le  cercueil 
noir  est  couvert  d'innombrables  bibelots,  de  toutes  les  petites 
choses  qu'aimait  le  défunt;  on  va  les  brûler  sur  sa  tombe,  et, 
tandis  que  la  fumée  monte,  tout  le  monde  est  là  à  croire  que 
ces  objets  reprennent  leur  forme  dans  une  sphère  plus  haute, 
pour  l'agrément  de  leur  ancien  possesseur.  Il  faut  ajouter  ce- 
pendant que  les  héritiers,  soucieux  d'épargner  ce  qui  a  de  la 
valeur,  s'astreignent  à  en  faire  des  ima^s  de  papier  et  de  car- 
ton, et  ainsi  l'auto-da-fé  n'est  (p'en  effigie. 

Si  j'ai  été  traité  au  déjeuner  par  le  Gouverneur  chinois,  je 
suis,  au  dîner,  le  convive  du  Résident  russe.  Nous  pouvons  cri- 
tiquer le  système  moscovite  de  gouvernement,  nous  pouvons 
juger  avec  sévérité  beaucoup  des  voies  et  moyens  de  cette  admi- 
nistration; mais  tout  le  monde  est  d'accord  en  ce  qui  regarde 
l'hospitalité  russe.  Qu'on  vienne  de  n'importe  quelle  partie  du 
globe,  qu  on  soit  un  allié  politique  ou  un  ennemi  traditionnel, 
jamais  un  Russe  ne  manquera  de  faire  tout  ce  qu'il  pourra  pour 
son  hftte.  Le  temps  que  vous  êtes  sous  son  toit,  vous  devenez 
un  membre  de  la  famille  ;  hôte  et  hôtesse  et  toute  la  maison 
s'efforcent  à  vous  gâter,  et  tout  est  fait  avec  une  prodigalité  sans 
borne.  On  surchauffe  votre  chambre  ;  on  met  sur  vous  toutes  les 
rfures  et  toutes  les  couvertures,  si  vous  vous  aventurez  dehors, 
m  prend  un  plaisir  tout  particulier  à  vous  accabler  de  nourri- 
e,  qu'on  vous  offre  à  toute  heure  du  jour  et  de  la  nuit. 


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156  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  Résidence  russe,  ou,  comme  on  l'appelle  encore  quelque- 
fois devant  le  monde,  le  Consulat,  est  un  yamen  comme  tous  les 
autres,  plus  délabré  même  que  ceux  que  j'ai  visités  le  matin,  et 
son  intérieur  n'a  pas  beaucoup  plus  de  confortable  ni  de  luxe. 
C'est  un  camp  plutôt  qu'un  foyer;  il  n'a  de  meubles  que  le  strict 
nécessaire,  sans  qu'on  ait  rien  fait  pour  le  rendre  joli  ou  agréable 
à  l'œil.  La  seule  exception  est  la  vaste  table,  qui  semble  être  mise 
en  permanence;  elle  est  couverte  d'autant  de  petits  plats  que 
celle  du  mandarin»  mais  au  lieu  de  contenir  des  fruits  et  de  la 
canne  à  sucre,  ils  sont  remplis  de  hors-d'œuvre  tels  que  caviar, 
harengs,  saumon  fumé,  concombre,  et  toutes  les  innombrables 
variétés  de  la  fameuse  «  zakouska  »  nationale.  Et  il  y  |a  une 
quantité  de  bouteilles,  telle  que  je  n'en  ai  jamais  vu,  autant  que 
la  table  en  peut  tenir,  avec  des  vins  de  Crimée,  des  liqueurs  de 
baies  de  sorbier  et  autres,  et  du  vodka.  Tandis  que  les  convives, 
assis  autour  de  cetle  table,  fument  sans  interruption  des  ciga- 
rettes parfumées,  causant  de  leurs  affaires  de  famille  et  de  leurs 
logis  lointains,  on  peut  à  peine  se  figurer  que  les  plaines  illi- 
mitées de  la  Sibérie  les.  séparent  des  rives  de  la  Neva.  Le  groupe 
que  j'ai  sous  les  yeux  est  si  typique,  avec  ses  clartés  et  ses 
ombres,  que  j'aurais  pu  me  croire  tombé  dans  la  «  nichée  de 
gentilshommes  »  de  Tourguéniew. 

Mon  séjour  à  Moukden  fut  incontestablement  du  plus  haut 
intérêt.  Non  seulement  la  ville  elle-même,  ses  monumens  fameux 
et  son  étrange  peuple  suranné,  mais  la  situation  actuelle,  telle 
qu'elle  se  manifeste  aujourd'hui,  offrent  un  champ  illimité  d'ob- 
servations. Mandarins  chinois  et  généraux  russes,  Cosaques  et 
coolies,  comme  tout  cela  se  mêle  en  groupes  incohérens  !  Qu'ap- 
portera lavenir?  Voilà  certes  un  fascinant  problème.  La  Mand- 
chourie  sera-t-elle  plus  prospère  sous  le  nouveau  régime?  Le 
peuple  s'élèvera-l^il  à  un  plus  haut  niveau?...  Au  moment  où  je 
dis  adieu  au  seuil  désolé  de  la  mission  incendiée,  je  me  demande 
quand  elle  sera  reconstruite  et  quand  les  martyrs  qui  sacrifièrent 
leur  vie  pour  secourir  les  orphelins  et  les  enfans  abandonnés, 
seront  remplacés...  Je  me  retourne  pour  voir  une  dernière  fois 
la  place  que  vraisemblablement  je  ne  reverrai  plus  jamais. 
J'aperçois  encore  dans  le  lointain  la  silhouette  lugubre  du  clocher 
à  demi  ruiné  qui  se  dresse  comme  une  protestation  émouvant  i 
contre  l'intolérance  humaine  et  l'aveugle  persécution. 


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▲  TRAVERS   LA  MANDGHOURIE,  157 


I?.  —  RETOUR  A  tK  GARE 

Si  le  voyage  de  la  gare  de  Moukden  à  la  ville  a  été  périlleux 
et  fertile  en  émotions,  le  retour  ne  Test  pas  moins.  Il  y  avait 
tant  de  choses  intéressantes  pour  moi  à  Moukden  que  mon  séjour 
s'y  est  prolongé  au  delà  de  mes  prévisions.  Le  gouverneur,  qui 
a  su  toutes  les  difficultés  et  tous  les  désagrémens  de  mon  voyage, 
ma  très  aimablement  offert  une  voiture  et  une  escorte  pour  me 
ramener. 

C'est  un  glorieux  jour  d'automne  ;  la  nature  semble  faire  un 
dernier  effort  pour  affirmer  sa  puissance  avant  de  tomber  dans 
son  sommeil  d'hiver;  et,  sur  notre  passage  à  travers  les  fau- 
bourgs de  la  ville,  les  jardins  brillent  de  toutes  les  teintes  ima- 
ginables, depuis  le  cuivre  safran  jusqu'au  bronze  pourpre,  car 
ibsont  magnifiquement  cultivés.  Un  peu  plus  loin, nous  entrons 
en  pleins  champs  et  j'ai  maintenant  une  occasion  qui  ne  m'avait 
pas  été  donnée  à  mon  arrivée,  de  juger  de  la  fertilité  de  cette 
terre  privilégiée.  La  Mandchourie  est,  à  n'en  pas  douter,  un  des 
phs  riches  pays  du  monde  :  le  sol  est  excellent,  les  collines  sont 
conyertes  de  bois  épais  et  les  montagnes  pleines  de  minéraux. 
Le  long  de  la  route,  nous  passons  devant  quelques  fermes  où 
l'on  cultive  surtout  les  fèves  et  le  maïs  ;  hommes,  femmes  et 
entans  sont  tous  occupés  aux  champs.  Le  paysage  n'est  pas  très 
varié.  Nous  traversons  une  vaste  plaine,  entourée  de  montagnes 
qui  touchent  l'horizon.  Mais  si  on  ne  peut  pas  dire  que  le 
paysage  soit  pittoresque,  il  ne  manque  pas  de  grandeur  ;  il 
a  un  charme  qui  lui  est  propre  et  comme  une  atmosphère  de 
vague  mélancolie.  Sur  toutes  les  grandes  plaines,  celles  d'Egypte, 
par  exemple,  ou  de  Rajpootana,  se  répand  quelque  chose  d'in- 
définissable, d'insaisissable,  mais  qu'on  ne  peut  manquer  pour- 
tant de  sentir.  Les  gens  qui  les  habitent  sont  affectés  par  cette 
atmosphère  et  le  Mandchou  a  tous  les  caractères  d'une  race  qui 
habite  un  pays  découvert.  Il  est  dévoué  à  sa  terre  natale,  aime 
la  vie  du  dehors,  et  n'est  vraiment  heureux  que  quand  il  galope 
à  travers  les  pâturages  ou  chasse  dans  les  forêts  vierges. 

Tandis  que  nous  suivons  au  trot  la  pénible  route,  mon  esprit 

^bonde  et  reçoit  des  idées  et  des  impressions  toutes  neuves 

:e  milieu  nouveau.  Je  dois  avouer  que  mes  idées  sur  la  Mand- 

urie  et  les  Mandchous  étaient  bien  différentes  avant  que  j'aie 


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iS8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ainsi  exploré  à  fond  le  pays.  Mais  le  cours  de  mes  pensées  est 
violemment  interrompu  quand  nous  sautons  les  fossés,  pimpant 
d'un  côté,  dégringolant  de  l'autre,  et  il  ne  s'en  faut  de  guère  que 
mon  pauvre  tarentass  soit  brisé  en  deux.  Avant  d'aller  plus  loin, 
je  crois  qu'il  serait  bon  de  décrire  mon  tarentass. 

Il  consiste  donc  en  quatre  petites  roues,  très  distantes,  Tes- 
sieu  de  bois  étant  fixé  au  centre  k  une  longue  tige.  Un  panier, 
qui  a  l'air  de  tenir  le  milieu  entre  le  canot  et  la  baignoire,  est 
attaché  au  timon,  et  la  vibration  de  ce  timon  tient  lieu  de  reç- 
sorts.  Il  ne  serait  pas  exact  de  dire  qu'il  en  fait  l'office  ;  mais  il 
sert  à  maintenir  ensemble  les  roues  et  le  panier,  ce  qui  est  après 
tout  un  résultat  dont  on  peut  être  fier  sur  les  grandes  routes 
d'Asie.  Je  ne  suis  plus  traîné  par  des  mules  et  j'ai  trois  chevaux 
attelés  côte  à  côte,  à  la  mode  moscovite.  Ce  sont  de  petits  poneys 
cosaqties,  la  crinière  et  la  queue  très  longues,  la  taille  un  peu 
au-dessus  des  poneys  des  Shetlands,  forts  et  vifs.  Le  cheval  du 
milieu  est  plus  gros  que  les  deux  autres  et  peut  trotter,  tandis 
que  les  poneys  de  droite  et  de  gauche  doivent  galoper  tout  le 
temps,  la  tête  gracieusement  enrênée  et  maintenue  de  côté.  Le 
harnais  n'est  pas  moins  excentrique.  Il  est  composé  de  brides 
interminables  dont  on  ne  saisit  pas  l'utilité,  mais  qui  sont  très 
pittoresques  avec  leur  garniture  de  clous  d'argent.  Slon  cocher, 
comme  les  chevaux,  est  cosaque  et  semble  être  pleinement  con- 
scient de  l'importance  de  son  rôle.  Comme  escorte,  j'ai  une 
quinzaine  d'hommes;  avec  leur  blouse  de  toile  blanche  et  leur 
casquette  plate,  blanche  aussi,  ils  font  une  traînée  brillante  dans 
le  paysage.  Ce  sont  de  bonnes  natures,  toutes  simples,  des  fils 
dé  moujiks,  avec  de  brillans  yeux  bleus,  le  teint  clair  et  une 
expression  d'enfans.  Ils  ont  l'air  de  se  sentir  tout  à  fait  chez  eux 
dans  cette  contrée  lointaine,  car  leur  propre  genre  de  vie,  pri- 
mitif et  patriarcal,  difi'ère  peu  de  leur  nouveau  milieu.  On  a 
peine  à  croire  que  ces  gens  puissent  devenir  cruels  et  altérés  de 
sang  à  la  guerre,  commettre  des  atrocités  de  sang-froid  et  presque 
inconsciemment.  Quand  le  combat  est  fini,  ils  deviennent  très 
bons  amis  avec  les  vaincus  et  se  mêlent  sans  aucune  gène  aux 
tribus  jaunes. 

Une  carriole  à  provisions,  petite  voiture  à  deux  roues  con- 
duite par  un  jeune  Cosaque,  complète  l'escorte. 

Si  on  me  demandait  de  mentionner  les  curiosités  qui  me 
frappèrent  le  plus  durant  le  trajel,  je  citerais  deux  pagodes,  dont 


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A  THAVERg  liA  MANDCHOIJRIE.  .189 

Vone  particulièrement  belle,  haute  de  plus  de  sept  étages,  riche-^ 
ment  sculptée  de  tous  les  monstres  dQ  la  mythologie  chinoise 
eloniée  de  tout  ce  que  l'imagination  maladive  de  cette  vieille 
race  a  pu  inventer.  Nous  voyons  aussi,  en  passant,  quelques  re- 
marquables pierres  commémoratives  —  blocs  massffs  dressés 
sur  d'énormes  tortues  —  qui  relatent  les  exploits  des  héros  dé« 
hots  du  pays.  Les  fermes  devant  lesquelles  nous  passons  rév^ 
Icnl  les  ressources  agricoles  de  la  contrée,  et  je  trouve  que  les 
Tillages  ne  sont  pas  dépourvus  d'intérêt  au  point  de  vue  socio- 
logique. Je  n'ai  jamais  vu  de  bàtimens  plus  délabrés  ni  tant 
dentans  jouant  devant  les  portes  des  maisons;  celles-ci  étant 
généralement  en  petit  nombre,  la  population  semble  être  sortie 
(h  sol,  ainsi  que  poussent  les  champignons. 

.Nous     rencontrons    beaucoup    de    charrettes,   de   piétons, 
d'étranges  équipages  et  d'étranges  cavaliers,  et  enfin  un  man- 
dirin  voyageant  en  cérémonie.  Le  personnage  est  porté  dans  une 
Utière  tendue  de  soie  verte  brodée,  tandis  que  tout  son  bagage, 
emballé  dans  des  caisses  de  laque  merveilleuse,  va  &  dos  d'hom- 
me. Sa  suite  et  ses  domestiques  l'escortent  en  une  longue  file 
et  tous  les  emblèmes  de  sa  dignité,  —  étendards,  lanternes  chi- 
ooises,  parasols  et  bannières  couvertes  d'inscriptions,  —  sont 
portés  devant  lui.  Son  Excellence  est  protégée  par  un  détache- 
ment de  soldats  indigènes,  drapés  dans  des  manteaux  cramoisis, 
un  losange  de  velours  avec  une  inscription  chinoise  cousu  sur 
la  poitrine  et  dans  le  dos.   Il  faut  avouer  que  bien  des  détails  de 
cette  pompe  sont  très  misérables  :  le  dais  de  la  litière  est  déchiré 
Bipassé,  le  velours  des  uniformes  incrusté  de  boue,  les  ban- 
nières en  loques,  et  pourtant  l'ensemble  du  groupe  offre  un  des 
spectacles  les  plus  artistiques  que  j'aie  jamais  rencontrés.  La 
inanière  asiatique  d'exprimer  le  faste  est  certes  très  impression- 
nante. Un  mandarin  de  second  ordre,  voire  un  fonctionnaire  à 
peu  près  équivalent  à  un  percepteur,  a  un  cortège  de  suivans  et 
de  soldats  cpii  comprend  jusqu'à  plusieurs  douzaines  d'hommes  ; 
t^uidis  que  dans  les  pays  occidentaux,  notre  plus  grand  appareil 
ne  va  qu'à  avoir  deux  valets  de  pied  debout  derrière  la  voiture 
dans  les  grandes  circonstances. 

J'ai  déjà  déclaré  que  dans  mon  voyage  de  Moukden  le 
r"*'^'ur  n'avait  rien  à  envier  à  l'aller,  et  pourtant,  au  moment  où 
j  ris  ces  lignes  dans  mon  confortable  wagon,  maintenant  que 
1    '  cela  est  passé,  il  me  semble  que  mon  aventure  doit  être 


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1 60  REVUE  DÉS"*DEUX '  MONDES. 

un  rêve.  Pour  rendre  mon  histoire  vraiment  intéressante,  il 
faudrait  commencer  par  la  fin,  rincident  dramatique  du  trajet, 
quand  nous  faillîmes  être  enlevés  ou  massacrés  par  une  bande 
de  brigands.  Mais,  grâce  à  Dieu,  à  part  la  culbute  du  taren- 
tass  dans  une  rivière  grossie,  quelques  Cosaques  forcés  de 
prendre  pour  la  première  fois  un  bain  en  grand  uniforme, 
quelques  bras  foulés,  quelques  visages  égratignés  et  un  bran- 
card brisé,  il  n'y  eut  aucun  malheur  sérieux.  L'attaque  eut.  vite 
fait  de  se  changer  en  fuite  et  la  tragédie  tourna  au  comique,  à 
la  satisfaction  de  tous.  Afin  d'abréger  le  récit,  je  donnerai  briè- 
vement les  faits. 

Quand  nous  arrivons  an  premier  villajge,  les  Cosaques  ex- 
pliquent que  leurs  chevaux  ont  très  soif  et  qu'il  faut  faire  halte. 
Ils  descendent  tous  et  se  précipitent  dans  l'auberge  du  bord  de 
la  route,  me  laissant  le  soin  des  chevaux.  Mais  comme  je  ne  vois 
trace  ni  de  puits  ni  de  seau,  je  ne  puis  être  d'aucune  aide.  J'at- 
tends un  bon  moment  ;  quand  mes  amis  reparaissent,  il  n'y  a 
pas  à  s'y  tromper  :  si  les  chevaux  n'ont  pas  eu  d'eau,  eux  ils  ont 
bu.  Bientôt  nous  atteignons  un  autre  village  et  la  même  histoire 
recommence  ;  mais  cette  fois  ils  ne  se  donnent  pas  la  peine  d'in- 
venter une  excuse  et  ne  parlent  pas  de  leurs  chevaux.  Je  n'ai 
peut-être  pas  besoin  de  dire  qu'après  chaque  halte  la  conversa- 
tion devient  plus  animée  et  les  chevaux  sont  poussés  plus  fu- 
rieusement. A  la  troisième  étape,  la  situation  devient  inquié- 
tante. La  conversation  fait  place  k  des  chœurs;  des  refrains 
populaires  sont  chantés  crescendo  et  fortissimo,  tandis  que  le 
irot  modéré  des  chevaux  devient  un  petit  galop..  Mon  état  est 
désespéré.  Je  suis  impuissant  à  détourner  ces  enfans  de  la  na- 
ture d'une  habitude  nationale  invétérée.  D'ailleurs,  ils  se  con- 
duisent tous  bien  envers  moi  et  me  témoignent  un  respect  ab- 
solu; ils  sont  seulement  très  excités.  Cela  ne  fait  aucun  doute. 
Ils  poussent  des  cris  et  des  clameurs  et  agitent  leurs  mouchoirs 
rouges  tandis  que  nous  poursuivons  notre  course. 

Le  dernier  hameau  passé,  quand  il  n'y  a  plus  aucun  endroit 
pour  se  rafraîchir  avant  la  station  de  Moukden,  ils  proposent  un 
steeple-chase  à  travers  champs  jusqu'à  la  gare.  Quelle  distance 
nous  couvrons  ainsi,  je  Tignore,  car  elle  est  franchie  à  une 
allure  dont  je  n'ai  jamais  fait  auparavant  l'expérience.  Sur  ce 
terrain  accidenté,  la  course  amène  des  sensations  différentes. 
A  travers  la  prairie,  c'est  rapide  et  excitant  et  je  partage  tout  à 


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A  TRAVERS   LA  MANDGHOURIB.  161 

Ut  la  joie  de  ces  grands  enfans;  à  travers  les  terres  labourées, 
b11  y  a  beaucoup  d'agrément  pour  ceux  qui  sont  à  cbeval,  j'ai 
dms  mon  tarentass  la  sensation  d'être  passé  au  crible  ;  mais  ce 
scfit  les  champs  de  maïs  qui  me  font  le  plus  souffrir. 

La  course  s'accélère.  Chevaux  et  hommes  perdent  complète- 
ment la  tète,  tant  qu'à  la  fin  il  n'est  plus  question  de  conduire  du 
tout:  les  poneys  prennent  le  mors  aux  dents  et  s'emballent.  Nous 
colons  par-dessus  les  fossés,  nous  abattons  les  haies  de  grands 
nteaux.  Des  chevaux  trébuchent  et  les  cavaliers  culbutent  dans  la 
Inné,  tandis  que  les  fusils  et  les  sabres  décrivent  des  cercles 
éclatans  dans  l'air.  Finalement,  à  un  fossé  profond,  une  roue  du 
ehar  aux  provisions  se  détache  et  le  contenu  est  dispersé  sur  le 
sol.  Enfin,  à  ma  grande  joie,  j'aperçois  au  loin,  comme  un  ch&- 
lesaen  l'air,  la  misérable  cabane  qu'on  appelle  une  gare  et  je 
me  recouche  au  fond  du  tarentass  avec  un  sentiment  de  déli- 
îranee.  11  faut  dire  que  mon  siège  de  paille  a  été  mis  en  pièces 
tout  an  début  de  cette  course  sauvage,  en  sorte  que  le  seul 
nwjen  de  ne  pas  fausser  compagnie  &  mon  tarentass  est  de  me 
cottcber  au  fond  et  de  tenir  les  rebords. 

Mais  je  suis  réveillé  par  un  choc  formidable,  un  grincement 
plaintif  de  la  voiture,  les  exclamations  inintelligibles  pour  moi 
de  mon  cocher,  le  clapotis  des  chevaux  dans  l'eau,  et  soudain  je 
me  trouve  moi-même  submergé  d'un  flot  glacé.  Je  me  crois 
noyé  et  me  dresse  instinctivement  dans  mon  tarentass,  d'où  je 
découvre  que  nous  sommes  au  beau  milieu  d'une  rivière  dé- 
lK)rdée.  Mes  petits  chevaux  disparaissent  h  moitié  ;  quelques  Co- 
saques sont  encore  en  selle  ;  d'autres  sont  en  train  de  barboter, 
de  l'eau  jusqu'à  la  poitrine,  au  milieu  du  courant;  et  chacun  est 
dans  un  grand  état  d'excitation,  parlant  et  criant,  mais  tous 
joyeux  :  ceux-ci  lavent  le  sang  des  égratignures  qu'ils  ont 
reçues;  ceux-là  pèchent  désespérément  leurs  affaires  qui  s'en 
vont  à  la  dérive  ;  et  les  chevaux,  avec  un  calme  et  une  satisfac- 
tion suprêmes,  savourent  enfin  la  boisson  qu'on  leur  a  tant  fait 
attendre. 

Sans  aucun  doute,  notre  course  n'était  pas  banale.  Le  steeple- 
chase  en  selle  peut  avoir  ses  charmes  et  ses  dangers  ;  mais  il  ne 
IK  ;  être  comparé  au  steeple-chase  en  tarentass,  conduit  par  un 
H  chement  de  Cosaques.  Et  pourtant  je  dois  être  reconnaissant, 
à  s  hardis  compagnons,  car  leur  folle  ardeur  et  leur  sauvage 
pi   umterie  nous  ont,  en  fait,  sauvé  la  vie. 

Ton  uni.  —  1904.  41 


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162  KCVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Gomme  nous  étions  précisément  en  pleine  course,  parmi  le 
hennissement  des  chevaux,  les  cris  des  Cosaques,  rétincellement 
des  armes,  nous  voyons  une  bande  de  gens,  qui  s'étaient  tenus 
cachés  dans  une  bordure  d'arbres,  s'enfuir  vers  les  bois  éloignés. 
Il  est  clair  qu'ils  nous  croient  à  leur  poursuite,  et  ils  se  sauvent 
en  désordre.  J'apprends  plus  tard  que  c'est  une  bande  de  ces 
Khounkhouzes,  qui  sont  la  terreur  du  pays  depuis  nombre  d'an^ 
nées.  Ils  ont  enlevé,  il  n'y  a  pas  longtemps,  le  Directeur  du 
chemin  de  fer  de  l'Est-Chinois,  M.  Wetzel,  dont  la  triste  aven- 
ture a  été  rapportée  en  détail  dans  les  journaux.  Il  fut  entraîné 
dans  l'intérieur,  soumis  à  des  tortures  atroces,  et  il  faillit  perdre 
la  raison  avant  que  sa  rançon  n'arrivât. 

Si  mes  Cosaques  n'avaient  pas  fait  halte  aux  villages,  bu  tout 
le  long  de  la  route  et  finalement  joué  cette  partie  de  steeple, 
mon  voyage  aurait  fini  d!une  autre  manière.  Grâce  â  notre  élan 
et  à  l'allure  furieuse  de  notre  approche,  nous  effrayâmes  ceux 
qui  allaient  tomber  sur  nous.  S'ils  nous  avaient  vus  trotter  tran- 
quillement le  long  de  la  grande  route,  ils  nous  auraient  atta* 
qués  ;  et  je  puis  ainsi  conclure,  avec  le  proverbe  bien  connu,  que 
«  tout  nuage  a  son  pli  d'argent.  » 

C**  Vày  de  Vatà  et  Luskod. 


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11$  mmM  DE  mnm  rojiiams 


SODS 


LA  RÉPUBLIQUE  ET  L'ElilPIRE 


n  n'est  aucun  ami  de  Rome  et  des  environs  de  Rome  qui  ne 
5e  rappelle  avoir  passé  quelques  heures  délicieuses  parmi  les 
ruioÊsde  la  villa  d'Hadrien  (1).  Elles  se  dressent  à  25  kilomètres 
environ  de  la  grande  cité,  au  pied  de  Tivoli,  le  Tibur  chanté 
par  Horace,  sur  la  première  pente  des  Apennins,  dans  une  situa- 
tion des  mieux  choisies.  Il  faut  aller  s'asseoir,  vers  la  fin  du  jour, 
à  Teitrémité  de  la  vaste  plate-forme,  jadis  tout  entourée  de  por- 
tiifues,  où  l'empereur  ^vait  voulu  imiter  le  Pœcile  d*Athènes  : 
la  Tue  dont  on  jouit  est  superbe.  Devant  soi,  Ton  a,  déployée 
dans  toute  son  immensité,  la  plaine  onduleuse  de  la  campagne 
Tomaîne,  dont  les  vallonnemens  prennent,  sous  les  ombres  gran- 
feantes  du  soir,  un  relief  plus  accusé.  Au  milieu  de  Tétendue 
silencieuse,  la  Ville  Éternelle  détache  les  saillies  de  ses  coupoles, 
les  courbes  de  ses  campaniles,  et  lance  hardiment  sur  le  fond 
Q  or  du  ciel  le  dôme  de  Saint-Pierre,  qui  semble  rayonner  dans 
uîie  gloire  et  n'apparaît  jamais  mieux  qu'à  cette  distance  et  à 
^ette  heure  ce  qu'il  a  voulu  être  :  le  symbole  de  «  l'Église  triom- 
^jhante.  »  Au  loin,  dans  la  direction  d'Ostie,  une  ligne  éblonis- 
»nlede  lumière,  d'abord  blanche,  puis  de  plus  en  plus  empour- 

(1)  M.  Pierre  Gnzman  Tient  justemeil  de  faire  paraître,  en  raccompagnant 
•MiÉ   fféînce  de  M.  Gaston  Boissier,  un  ouvrr.ge  intitulé  la   Villa  impériale  de 

**»'  où  tout  ce  qui  reste  de  la  demeure  d'JaJrien  est  4;oigneusement  décrit. 
i^  oit,  commenté.  On  le  lira  aTec  autant  de  plaisir  que  de  profit. (Paris,  Fon- 


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164  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

prée  par  les  feux  du  couchant  :  c'est  la  mer  avec  riiorizon  saas 
limites.  Le  soleil  y  descend  peu  à  peu,  majestueusement,  et, 
sur  le  point  de  disparaître,  il  achève  de  donner  à  ce  spectacle 
d'une  capitale  perdue  dans  un  désert  son  caractère  de  grandeur 
calme  et  de  splendeur  mélancolique. 

Cette  impression,  on  pouvait  déjà  l'éprouver  dans  l'antiquité; 
moins  forte  assurément  :  le  sol  étant  alors  plus  cultivé,  la  cana- 
pagne  plus  habitée  et  plus  vivante,  on  n'était  pas  oppressé  par 
ce  sentiment  de  l'abandon  et  de  la  désolation  des  choses.  Mais 
les  contours  avaient  déjà  leur  sévère  harmonie,  le  paysage  sa 
beauté  puissante,  et  il  est  à  croire  qu'un  artiste  conmie  Hadrien 
n'y  était  pas  insensible.  En  revanche,  aux  yeux  des  rêveurs  et 
des  amateurs  de  pittoresque,  la  villa  elle-même  a,  depuis  l'Em- 
pire romain,  acquis  des  charmes  qu'elle  n'avait  pas  autrefois.  Si 
elle  était  intacte,  j'imagine  qu'avec  son  incroyable  accumulation 
d'édifices,  —  pièces  de  réception,  cabinets  de  repos,  basiliques  et 
exèdres,  bibliothèques,  thermes  et  nymphées,  théâtres,  odéons, 
vestibules,  péristyles,  salles  de  tout  genre  et  de  toutes  propor- 
tions, serrées  les  unes  contre  les  autres,  et  resplendissant  des 
marbres  les  plus  variés,  —  elle  nous  aurait  produit  un  effet  de 
magnificence  sans  égale.  Mais  trop  de  luxe  fatigue.  Devant  ces 
merveilles  d'architecture  et  ces  raffinemens  de  l'invention  hu- 
maine, nous  aurions  fini  par  regretter  un  peu  la  simple  nature, 
que  l'art  avait  trop  supprimée. 

La  nature,  aujourd'hui,  a   repris  ses  droits.  La  villa,  après 
avoir  subi  d'abord  les  invasions  des  barbares,  puis  le  pillage  des 
antiquaires,  a  été  entièrement  envahie  par  la  végétation  ;  le  lierre 
a  grimpé,  l'herbe  a  crû,  les  arbres  ont  poussé.  Oserai-je  avouer 
que  je  ne  le  déplore  qu'à  moitié?  Ces  constructions  éparses,  ces 
blocs  de  pierre,  ces  pans  de  murs  sont  la  joie  des  archéologues 
et  des  architectes  ;  ils  y  trouvent,  les  uns  une  occasion  d'exercer 
leur  sagacité  et  de  faire  d'ingénieuses  hypothèses,  les  autres  une 
belle  matière  à  restauratious.  Puis,  c'est  ici  le  lieu,  ou  jamais, 
de  parler  de  la  poésie  des  ruines.  L'unique  muraille  qui  s'est 
conservée  du  Pœcile,  est  peut-être  plus  belle,  plus  saisissante, 
débris  resté  debout  au  milieu  de  l'édifice  écroulé,  qu'au  temps 
où  le  portique  se  dressait  tout  entier.  Elle  tire  de  son  isolement 
même  une  valeur  inattendue.  Outre  que  l'œil  apprécie  mieux 
ses  étonnantes    dimensions,   ses   10    mètres   de    haut    et    $es 
230  mètres  de  long,  elle  se  profile  avec  plus  de  netteté  sur  T'to- 


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LES   MAISONS   DE   CAMPAGNE   ROMAINES.  465 

rizon  de  verdure  et  de  collines.  Il  s'y  attache  aussi  cette  sym- 
pathie mêlée  d'admiration,  gui  va  aux  choses  comme  aux  êtres 
qui  ont  souffert,  quand,  malgré  leur  souffrance,  ils  ont  su  garder 
un  grand  air.  Et  que  de  surprises  de  tous  côtés  !  Les  hautes  tiges 
des  plantes,  l'herbe  touffue  où  l'on  enfonce  et  qui  se  presse  au  pied 
des  ruines  pour  les  revêtir;  les  oliviers  aux  formes  tourmentées 
et  robustes,  si  nombreux  qu'ils  forment  conmie  un  bois,  dont 
les  branches  ténues  et  le  feuillage  pâle  s'unit  à  la  masse  sombre 
des  cyprès  et  au  ton  rouge  des  constructions  de  briques  ;  les 
murailles  entr'ouvertes  et  les  voûtes  effondrées  découvrant  sou- 
dain un  coin  de  ciel,  le  tronc  capricieusement  tordu  d'un  vieux 
figuier,  la  nappe  étendue  d'un  pin  parasol  ;  et  le  tout  baigné  dans 
cette  lumière  idéale  dont  parle  Chateaubriand,  où  se  fondent  les 
objets  et  s'harmonisent  les  couleurs  !  N'avons-nous  pas  raison 
de  dire  que  ce  sont  là  des  sensations  qui  demeurent,  et  qu'il 
suffit  de  prononcer  le  mot  de  villas  romaines  pour  évoquer 
aussitôt  dans  le  souvenir  la  villa  Hadriana  de  Tibur  ? 

Mais  ce  rapprochement  que  fait  notre  esprit  est-il  légitime  ? 
Sommes-nous  autorisés  à  nous  figurer  plus  ou  moins  les  autres 
maisons  de  campagne  sur  le  modèle, de  la  démeure  impériale  ? 
Car  enfin,  c'était  le,  palais  d'un  prince  ;  il  avait  sans  doute 
reçu  du  maître  tout-puissant  qui  l'habitait  un  caractère  excep- 
tionnel. Les  particuliers  avaient-ils  le  même  goût  pour  les  im- 
menses villas,  de  plusieurs  kilomètres  d'étendue,  pour  les 
énormes  substructions,  la  multiplicité  des  appartemens,  l'entas- 
sèment  des  édifices  ?  Ou  bien  se  faisaient-ils  une  idée  différente 
de  ce  que  doit  être  une  maison  de  plaisance?  Gomment,  en 
d'antres  termes,  comprenaient-ils  le  séjour  aux  champs  et  amé- 
nageaient-ils l'endroit  où  ils  venaient  se  reposer  du  bruit  de 
Rome  et  du  tracas  des  affaires  ?  Voilà  ce  que  l'on  aimerait  à 
savoir,  et  ce  que  nous  nous  proposons  de  rechercher  aujourd'hui. 

I 

Il  ne  faut  pas  compter  trouver  beaucoup  de  renseignemens 
chez  Vitruve.  Celui-ci,  dans  son  Traité  d'architecture,  parle  lon- 
guement de  la  maison  de  ville,  plus  longuement  de  la  ferme  de 
mpport;  mais  sur  la  villa  de  pur  agrément,  habitation  de  luxe 
et  de  nul  revenu,  il  est  d'ime  sobriété  désolante.  On  est  d  au- 
*ant  plus  étonné  dé  ce  silence  que,  à  l'époque  môme  o^  il  vivait, 


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t. 


166  REVUE  DES  DEUX'  MONDES. 

c'est-à-dire  dans  les  derniers  temps  de  la  République  et  au  corn- 
meacement  de  FEmpire,  la  mode  des  maisons  de  campagne 
s'était  déjà  beaucoup  répandue  dans  toute  l'Italie.  Elle  n'était  | 
pas  très  ancienne,  il  est  vrai.  Jus(pie-là,  les  Romains  n'avaient 
guère  le  temps  d'aller,  pour  leur  plaisir,  respirer  en  été  l'air 
frais  des  montagnes  jsabines  ou  goûter  au  printemps  la  douceur  ] 
du  ciel  de  Naples.  Ils  pensaient  cp'ils  avaient  mieux  à  faire  :et' 
qu'une  autre  besogne  réclamait  leur  activité  :  le  service  d§  l'état 
et  la  conquête  du  monde.  Ils  venaient  donc  à  la  ville  pour  bri- 
guer les  fonctions  publiques  ;  ils  y  restaient  ensuite  pour  les 
exercer.  Ou,  s'ils  la  quittaient,  à  la  tète  des  [légions,  dans  l'ad* 
ministration  des  provinces,  généraux,  préteurs  ou  proconsuls, 
ils  continuaient  à  faire  acte  de  citoyens.  Scipion  retiré  à  Literne 
et  obstinément  résolu  à  mourir  loin  de  Rome,  est  une  exception 
parmi  les  grands  personnages  d'alors.  Les  autres  avaient  beau 
être  propriétaires  de  domaines  importans  ;  au  milieu  des  soin» 
de  la  vie  rustique,  ils  ne  négligeaient  pas  de  remplir  exacte- 
ment les  magistratures  que  leur  confiait  la  cité.  Ils  ne  demeu- 
raient aux  champs  que  pour  leurs  intérêts.  Être  à  la  campagne, 
pour  eux  ce  n'était  pas  rester  oisif  et  rêver  au  milieu  des  beautés 
de  la  nature,  c'était  diriger  l'exploitation  de  son  bien,  faire  tra- 
vailler les  esclaves,  assurer  la  rentrée  des  récoltes,  surveiller 
les  pressoirs  où  coulent  l'huile  et  le  vin.  Un  Gaton  visitait  sa  terre 
en  maître  impitoyable,  qui  cherche  comment  il  tirera  d'elle  le 
meilleur  rendement,  non  en  ami  qui  lui  sait  gré  d'être  bonne  et 
féconde,  douce  et  reposante.  La  maison  d'habitation,  dès  lors,  se 
réduisait  à  n'être  qu'une  maison  de  ferme.  Aussi  bien,  dans  le 
langage,  le  même  terme  de  villa  servait  à  la  fois  pour  désigner 
Tune  et  l'autre. 

Mais  depuis  Gaton  les  temps  ont  changé.  La  Grèce  et  surtout 
«  la  molle  lonie,  »  sans  cesse  fréquentées,  ont  enseigné  le  bien-^ 
être  et  le  luxe,  la  valeur  des  objets  d'art  et  l'agrément  des  belles 
résidences.  Puis,  aux  mains  des  officiers  et  des  fonctionnaires 
d'Orient,  les  fortunes  se  sont  accrues,  et  la  richesse  nouvelle  a 
donné  les  moyens,  en  même  temps  que  l'envie,  de  satisfaire  de 
nouveaux  désirs.  Enfin,  sans  se  désintéresser  de  la  chose  pu- 
blique, on  commence  à  souhaiter  de  vivre  un  peU;  pour  soi  et 
ses  amis.  Les  lettres  grecques  se  sont  maintenant  emparées  des 
esprits;  on  les  aime  avec  passion; l'on  n'est  plus  réputé  homme 
bien  né,  si  l'on  ne  peut  causer  poésie,  éloquence,  philosophie. 


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LES   MAISONS   D^   CAMPAGNE   ROMAINES. 


167 


De  là  une  tendance,  inconnue  jusqu'alors  et  croissante  désormais, 
à  réserver  pour  l'étude  une  partie  de  son  existence  ;  à  garder  un 
coin  de  soi<-méme  oh  la  politique  ne  pénètre  pas,  le  coin  des 
jouissances  paisibles  et  sûres  ;  plus  exactement  à  distinguer  dans 
sa  personne  deux  personnes  différentes,  le  citoyen  qui  domie 
ce  qu'il  doit  à  TÉtat,  assiste  aux  séances  du  Sénat  ou  aux  débals 
duforom,  et  l'homme  qui,  le  rôle  officiel  terminé  et  le  magistrat 
dépouillé,  se  délasse  en  d'élégantes  conversations,  lit  Platon  et 
Xénophon,  Euripide  et  Ménandre.  La  littérature  faisait  sentir 
davantage  le  besoin  d'une  vie  retirée.  Mais  où  trouver  plus 
sûrement  cette  intimité,  oïl  s'appartenir  mieux  à  soi-même  que 
lors  de  Rome,  loin  des  cliens?  C'est  pourquoi  Cicéron,  lorôqu'il 
Teut  donner  un  cadre  à  ses  réflexions  sur  l'éloquence  ou  h  ses 
discussions  philosophiques,  ne  manque  pas  de  transporter  h  la 
campagne  la  scène  de  seâ  dialogues.  C'est  dans  les  monts  Âlbains, 
ms  les  platanes  familiers,  que  Crassus  l'orateur  fait,  en  com- 
pagnie d'Antoine  et  de  quelques  amis,  la  théorie  de  son  art. 
Cesi  à  Arpinum,  dans, son  pays  natal,  que  Cicéron  lui-même, 
se  promenant  aux  bords  du  Liris  et  du  Fibrène  avec  son  frère 
e(  Atticus,  leur  expose  ses  idées  sur  le  droit  et  les  lois  ;  à  Gumes^ 
gu'il  s'entretient  du  souverain  bien;  à  Tusculum,  dont  l'aspect 
im  peu  sévère  convenait  aux  graves  pensées,  qu'il  discourt  sur 
la  douleur  et  la  mort. 

Tous  les  magistrats  lettrés  aimaient  donc  à  posséder  aux 
champs  une  demeure,  qu'ils  s'empressaient  de  gagner  à  la  pre- 
mière occasion,  désireux  de  s'y  ressaisir.  Quant  aux  riches 
moins  cultivés,  qui  ne  tenaient  point  à  se  créer  une  retraite  rus- 
tique, ils  bâtissaient  tout  de  même  à  la  campagne  comme  ils 
bâtissaient  à  la  ville,  par  goût  du  faste  et  pour  employer  leurs 
richesses.  On  s'explique  alors  que  tant  de  villas  se  soient  élevées 
dans  les  quarante  dernières  années  de  la  République.  Chaque 
particulier  se  fit  bientôt  gloire  d  en  avoir  un  grand  nombre,  et 
celles  de  LucuUus  ou  d'Hortensius  étaient,  dès  cette  époque, 
citées  pour  leur  magnificence.  Les  énumérer  toutes  risquerait  de 
nous  entraîner  trop  loin;  l'exemple  de  Cicéron  suffira  pour  nous 
instruire, 

Cicéron  a  eu  la  passion  des  maisons  de  campagne.  Quand, 
ers  la  fin  de  sa  vie,  après  la  mort  de  César,  il  eut  résolu  de 
litter  Rome  où  il  ne  se  sentait  pas  en  sûreté,  au  moment 
â  s'embarquer  pour  la  Grèce,  il  ne  pouvait  se  consoler  à  l'idée 


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168   <  REVUE  DÈS  DEUX  MONDES. 

de  ne  plus  revoir  ses  villas  qui  lui  tenaient  tant  au  cœur,  <c  ces 
villas  si  joliment  construites,  si  charmantes,  ces  perles  de 
ritalie.  »  Ce  qu'il  en  regrettait,  c'étaient  les  objets  d'art  dont  il 
les  avait  ornées  à  profusion,  les  tableaux  de  ses  galeries,  les 
statues  de  ses  jardins,  tous  ces  chefs-d'œuvre  des  maîtres  hellé- 
niques qu'il  appréciait  en  connaisseur  délicat  ;  c'étaient  les  livres 
de  ses  bibliothèques,  vieux  et  fidèles  compagnons  qui  l'avaient 
recueilli,  quand  il  était  meurtri  par  la  politique,  et  plus  d'une 
fois  réconforté  ;  c'étaient  les  beaux  ombrages  de  ses  allées,  sous 
lesquels  il  s'entretenait  avec  ses  amis  de  philosophie  et  d'élo- 
quence ;  c'était  enfin  cette  paix  des  champs,  si  favorable  à  l'étude, 
qui  lui  avait  procuré  ses  momens  de  plus  complet  bonheur. 

Ainsi,  d'une  part  son  goût  de  la  vie  large  au  milieu  de  jouis- 
sances artistiques,  son  amour  du  luxe  même,  mais  d'un  luxe 
de  bon  aloi,  et  d'autre  part  le  besoin  de  repos  après  les  luttes 
du  forum  et  les  fatigues  du  pouvoir,  voilà  ce  qui  l'attacha  pen- 
dant toute  son  existence  à  ses  maisons  de  campagne.  Nous  ne 
serons  pas  étonnés  qu'elles  aient  été  nombreuses.  Il  nous  parle 
lui-même  à  maintes  reprises,  —  car  il  se  plaît  à  en  faire    les 
honneurs,  —  de  huit  habitations  très  importantes  qu'il   avait 
en  diflférens  points  de  l'Italie.  A  ce  chiffre  ajoutons  toutes  les 
petites  maisons  achetées  le  long  des  grandes  voies  romaines, 
sortes  de  pied-à-terre  où  il  descendait,  quand  il  ne  pouvait  pas 
atteindre  en  une  seule  journée  tel  ou  tel  de  ses  domaines,  ou 
quand  il  se  transportait  de  l'un  à  l'autre.  Sans  doute,  même  les 
plus  belles  de  ces  demeures  ne  devaient  point  égaler  en  opu* 
lence  celles  d'un  Métellus.  Cicéron  n'avait  pas  une  de  ces  fortunes 
prodigieuses,  comme  on  en  voyait  alors,  capables  de  suffire  aux 
profusions  les  plus  insensées.  Mais  ce  qu'il  avait,  —  une  jolie 
aisance  encore,  —  il  le  dépensait  pour  embellir  ses  villas.  Il  se 
ruinait  en  statues,  en  tableaux,  en  livres,  et,  une  fois  ruiné,  il 
s'endettait  plutôt  que  de  renoncer  à  ses  caprices  d'amateur. 

Sa  résidence  la  plus  éloignée  était  à  Pompéi,  non  loin  du 
golfe  de  Naples.  Sur  la  mer  elle-même,  il  possédait  des  maisons  à 
Pouzzoles,  à  Gumes,  et  près  du  lac  Lucrin.  De  la  première  il 
goûtait  fort  la  tranquillité;  mais  «  il  ne  s'y  sentait  pas  chez  lui 
comme  ailleurs.  »  Les  autres  étaient  bien  rapprochées  de  8aies* 
et  Baies  était  un  endroit  dangereux,  l'hôtellerie  de  tous  la 
vices,  dira  plus  tard  Sénèque,  tout  au  moins  le  rendez-vous  d« 
mondains  et  des  élégans,  un  lieu  d'amusement,  où  se  donnaien 


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LES   MAISONS  DE  CAMPAGNE   ROMAINES.  169 

des  réunions  somptueuses^  et  se  nouaient  mille  intrigues  galantes. 
Telle  était  cependant  la  séduction  du  pays,  du  climat,  du  ciel, 
des  flots,  qu'il  se  risquait  jusque  sur  ces  rivages  mal  famés,  — 
pour  en  repartir  bientôt  il  est  vrai,  chassé  par  le  bruit  des  fêtes 
qui  se  faisaient  importunes  à  la  longue,  et  soucieux  de  ne  pas 
compromettre  trop  longtemps  sa  réputation  d'homme  grave  au 
milieu  de  ce  tourbillon  de  plaisirs.  A  Formies  ou  à  Antium,  en 
revanche,  il  pouvait  demeurer  tout  à  sa  guise,  sans  encourir  les  . 
reproches  d'un  Gaton  ou  les  accusations  violentes  d'un  Clodius. 
C'était  une  joie  pour  lui,  près  de  la  mer  du  Latium,  de  se  livrer 
au  repos,  de  lire  paresseusement  quelque  ouvrage,  ou  de  se  pro- 
mener en  regardant  les  vagues  qui  déferlaient  sur  la  plage. 
Formies  aussi  lui  aurait  paru  un  délicieux  séjour,  s'il  y  avait 
été  davantage  à  Tabri  des  importuns.  Mais  les  fâcheux  y  abon- 
dent, des  fâcheux  de  Rome  qui  viennent  le  relancer  jusque-là  et, 
malgré  ses  prières,  refusent  de  s'en  retourner:  ils  veulent  lui 
tenir  compagnie  et  passer  les  journées  à  philosopher  avec  lui. 
«  Ce  n'est  plus  une  villa,  s'écrie  alors  Cicéron  éperdu,  c'est  une 
salle  publique.  »  Que  faire?  Gomment  leur  échapper?  Vite, 
H  courons  à  nos  chères  montagnes,  au  berceau  de  notre  enfance  !  » 
Et  le  voilà  en  route  pour  Arpinum,  à  l'entrée  des  Abruzzes. 
Tout  d'abord,  cette  nature  sauvage  l'enchante  ;  «  il  ne  rêve  plus 
que  rochers.  »  Mais  avec  son  incroyable  mobilité  d'impressions, 
il  ne  tarde  pas  à  changer  de  sentiment.  Bientôt  l'éloignement 
lui  pèse.  Cet  enragé  de  solitude  trouve  maintenant  qu'il  est 
trop  seul.  A  Formies  déjà,  il  se  plaignait  d'être  comme  au  bout 
du  monde,  sans  nouvelles  de  Rome  et  des  événemens  qui  s'y  pas- 
sent. Au  fond,  il  ne  peut  pas  renoncer  à  la  politique.  Il  a  beau 
déclarer,  par  momens,  qu'il  lui  dit  adieu  pour  toujours:  promesse 
impossible  à  tenir  !  Il  quitte  Arpinum,  il  quitte  Formies  et  revient 
avec  bonheur  s'installer  à  Tusculum. 

Là  au  moins  il  est  près  de  Borne.  Des  jardins  aux  portes 

mêmes  de  la  ville  lui  auraient  plu  assurément  davantage  ;  mais 

le  terrain  y  est  cher,  et  il  faut  être  Pompée  ou  Lucullus  pour  se 

payer  cette  coûteuse  fantaisie.  A  défaut  des  bords  du  Tibre,  les 

moQts  Albains  le  satisfont  encore  et  lui  procurent  cette  rési- 

'^ence  de  banlieue,  ce  suburbanum,  dont  il  avoue  qu'il  no  se 

assevait  pas  volontiers.  Il  peut  s'y  rendre  en  tout  temps,  au 

remier  loisir,  et,  quand  il  y  prolonge  sa  villégiature,  il  n'y 

este  pas  étranger  aux  bruits  du  dehors  :  par  des  amis^'  par  des 


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170 


REVUB  DES  DEUX  MONDES. 


courriers,  il  est  toujours,  et  vite,  renseigné  sur  les  affaires  pu- 
.  bliques.  Aussi  n'a4-il  préféré  aucune  maison  de  campagne  k  cette 
ancienne  propriété  de  Sylla.  Nulle  part,  en  dehors  de  Rome,  il 
n'a  plus  souvent  séjourné.  Il  l'avait  achetée  de  bonne  heure,  dès 
qu'il  était  devenu  un  personnage,  empruntant  même  pour 
8*acquitter,  tant  il  avait  hâte  d'en  jouir.  Il  s'y  était  retiré  dans 
les  épreuves,  après  Pharsale  et  la  chute  de  la  République.  Il 
s'y  trouvait  encore  avec  son  frère  Quintus,  pendant  les  proscrip-* 
tions.  C'est  là  qu'il  apprit  qu'Octave  avait  livré  sa  tète  à  Antoine; 
c'est  de  là  qu'il  pai*tit,  pour  tomber  quelques  jours  après  sous  le 
poignard  des  meurtriers  lancés  à  sa  poursuite. 

Cette  maison,  qui  a  tenu  tant  de  place  dans  ses  pensées,  qui 
a  été  étroitement  associée  à  sa  vie  littéraire  et  politique,  qu'il 
n'a  cessé  d'agrandir  et  d'orner,  nous  voudrions  la  connaître,  en 
découvrir  au  moins  quelques  vestiges  sur  la  hauteur  où  était 
bâti   l'antique  Tusculum.  Mais,  au  milieu  de  ces  pierres,   qui 
n'offrent  qu'un  amas  confus  de  ruines,  il  est  impossible  d'en 
distinguer  l'emplacement  avec  exactitude.  Nous  savons  seule- 
ment qu'elle  était  située  au-dessus  de  la  ville  moderne  de  Fras- 
cati,  sur  le  versant  de  la  colline,  et  que  les  terres  dont  elle  était 
entourée  descendaient  jusqu'à  la  plaine.  Un  ruisseau  la  traver- 
sait, l'Aqua  Craba,  dont  l'eau,  moyennant  une  redevance  payée 
au  municipe,  était  utilisée  pour  l'entretien  et  l'embellissement 
du  domaine.  Gicéron,  dans  un  passage  bien  connu  du  de  Finibus, 
songeant  au  petit  bois  d'Académos  où  Platon  instruisait  ses  dis- 
ciples, au  bourg  de  Golone,  patrie  de  Sophocle,  aux  jardins 
d'Ëpicure,  parle  de  l'émotion  qu'on  éprouve  à  visiter  les  endroits 
célèbres,  et  des  souvenirs  qui  vous  assaillent  en  foule,  là  où  des 
grands  hommes  ont  vécu,   pensé,  enseigné.    Privé  de  la  vue 
directe  des  lieux,  ces   évocateurs  du  passé,  il  tenait  encore  à 
retrouver  sur  le  sol  même  de  l'Italie  quelque  chose  des  impres- 
sions que  lui  avait  causées  son  voyage  de  Grèce.  Aussi  avait-il 
attaché  à  certaines  parties  de  sa  villa  des  noms  glorieux,  qui 
ââns  cesse  lui  rappelaient  Athènes.  Le  bas  de  la  propriété  et  le 
gymnase  inférieur,  c'était  son  «  Académie,  »  où  l'on  descendait 
surtout  dans  la  seconde  partie  du  jour.  Un  autre  gymnase  placé 
plus  haut  s'appelait,  en  l'honneur  d'Aristote,  le  «  Lycée.  »  Et 
ces  gymnases,  —  ou  ces  palestres,  comme  il  disait  encore,  faisan 
toujours  allusion  aux  joutes  philosophiques  qui  s'y  livraient,  - 
étaient,  remplis    d'oeuvres  d'art  :  il  fallait  qu'on  n'eût  rien 


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LES  MAI80I9S   DE   CAMPAGNE   ROMAINES.  171 

envier  aux  gymnases  hellénique».  A  peine  était-il  devenu  pro- 
priétaire à  Tusculuih,  qu'il  avait  écrit  à  son  ami  Atticus  de 
lui  expédier  de  Grèce,  sans  regarder  à  la  dépense  ni  craindre 
«  d'épuiser  son  coffre,  »  «  tout  ce  qui  lui  paraîtrait  digne  »  de 
sa  nouvelle  demeure  :  statues  en  marbre  de  Mégare,  hermès  en 
pentélique  et  tètes  de  bronze  pour  TAcadémie,  bas-reliefs  à 
encastrer  dans  la  paroi  de  son.  atrium,  couvercles  de  puits  à 
figures  sculptées  pour  sa  terrasse.  L'affranchi  Tiron  s'occupait 
de  sa  bibliothèque,  la  rangeait,  en  dressait  le  catalogue.  Uno 
allée  couverte,  en  l'abritant  du  soleil  et  de  la  pluie,  lui  permet- 
tait de  faire  des  promenades  par  tous  les  temps.  Il  y  avait  dis- 
posé, de  distance  en  distance,  des  sièges  en  forme  d'exèdres  qui 
indtaient  au  repos.  Par-devant,  s'étendait  peut-être  la  pelouse 
où  il  s'asseyait,  avec  Brutus  et  Atticus  pour  passer  en  revue  les 
maîtres  de  l'éloquence.  Non  loin,  la  statue  de  Platon,  le  philo- 
sophe préféré,  semblait  par  sa  gravité  souriante  donner  le  ton  à 
l'entretien,  et  présidait  aux  causeries  à  la  fois  doctes  et  enjouées. 
Vraiment,  il  y  avait  dans  sa  villa  de  quoi  satisfaire  tous  les 
goûts  d'un  artiste  et  d'un  lettré  comme  lui,  et  nous  comprenons 
qu'il  y  a^it  été  si  heureux. 

\         '  II 

Ainsi,  vers  la  fin  de  la  République,  les  Romains,  longtemps 
réfractaires  aux  plaisirs  de  la  campagne,  avaient  fini  les  uns  ou 
les  autres  par  trouver  quelque  motif  de  s'y  laisser  gagner.  A 
Tuscuïum  même,  parmi  les  voisins  de  Cicéron,  outre  Lucullus, 
Hortensius  et  Pompée,  nous  pourrions  citer  d'autres  noms  que 
l'histoire  a  retenus  :  Brutus,  le  meurtrier  de  César,  M.  /Emilius 
Scaurus,  célèbre  par  son  théâtre  dont  la  scène  était  de  marbre, 
de  verre  et  d'or,  Lentulus  Spinther,  qui  fit  rappeler  d'exil  le  grand 
orateur,  Gabinius,  tribun,  consul  et  gouverneur  de  Syrie,  This- 
torien  Luccéius,  l'Espagnol  Cornélius  Balbus,  homme  de  con- 
fiance et  d'affaires  du  dictateur.  Après  l'établissement  de  1  Em- 
pire, c'est  bien  autre  chose  encore.  A  ces  magistrats  chargés  du" 
gouvernement  de  la  cité,  à  ces  orateurs  qui  vivaient  sur  la  place 
pubUque  dans  le  tumulte  des  passions  populaires,  Auguste, 
devenu  le  maître  unique,  fait  des  loisirs.  Plus  que  jamais,  on  se 
Tejette  vers  la  littérature,  qui  est  un  dérivatif  pour  beaucoup 
d'activités  laissées  sans  emploi.  En  même  temps,  la  vie  de  société 


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172  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

se  développe.  On  prend  davantage  Thabitude  de  se  voir,  pour 
se  lire  une  pièce  de  vers,  échanger  quelques  idées  à  cette  occa- 
sion, ou,  simplement,  pour  causer  sur  tous  sujets.  C'est  une 
façon  d'occuper  les  momens  de  repos  que  le  nouveau  régime 
dispense  avec  tant  de  largesse. 

On  va  demander  la  fraîcheur  aux  bords  du  Tibre,  qui  se 
couvrent  bientôt  de  maisons  jusqu'à  la  mer.  Ces  villas  sont 
même  si  nombreuses  que,  selon  Pline  l'Ancien,  tous  les  autres 
fleuves  du  monde  réunis  n'en  montreraient  pas  autant  sur  leurs 
rives.  Exagération  à  part,  il  resteque  c'est  un  lieu  très  fréquenté 
par  la  société  élégante,  et  nous  nous  représentons  aisément, 
d'après  quelcpies  vers  de  Proper.ce,  les  jardins  terminés  en  ter- 
rasses, qui  dominent  le  Tibre  et,  vers  la  fin  du  jour,  de  gais 
convives  couchés  sur  des  lits  de  table,  buvant  du  vin  de  Lesbos 
dans  des  coupes  ciselées  par  Mentor,  tandis  que  sous  leurs  yeux 
des  barques  légères  sillonnent  le  courant.  —  On  se  porte  aussi  à 
Tembouchure  même  du  fleuve,  près  d'Ostie,  devenue  depuis 
l'Empire  le  grand  entrepôt  de  Rome,  et  où  chaque  jour  affluent 
davantage  les  blés  d'Afrique  destinés  à  nourrir  le  peuple  maître 
du  monde.  Comme  dans  toutes  les  villes  de  conmierce,  il  y  a 
là  de  grosses  fortunes,  de  riches  négocians,  des  banquiers,  qui 
veulent  jouir  de  leur  opulence,  construisent  de  superbes  villas, 
donnent  des  fêtes  brillantes.  L'argent  vite  amassé  s'y  dépense 
avec  la  même  rapidité.  Les  citadins  de  Rome  ne  résistent  pas 
à  cet  attrait  du  luxe  ;  ils  désirent  prendre  leur  part  d'une  vie 
aussi  facile,  passer  quelque  temps  dans  ces  lieux  que  l'on  croi- 
rait être  le  séjour  de  Vénus,  tant  la  verdure  et  les  fleurs  y  sont 
abondantes,  tant  l'air  y  est  embaumé  du  parfum  des  roses.  Et 
ce  n'est  pas  seulement  le  voisinage  immédiat  d'Ostie  qui  offre 
un  séjour  délicieux;  toute  la  côte,  dans  la  direction  d'Antium, 
n'est  nî  moins  agréable  ni  moins  peuplée.  Là  s'étend  le  terri- 
toire de  l'ancienne  Laurente,  où  régnait  le  vieux  Latinus,  le  roi 
légendaire  de  VÊnéide.  Pline  le  Jeune,  qui  viendra  souvent  s'y 
reposer,  parle  avec  admiration  de  ce  rivage,  «  où  se  pressaient 
les  maisons  de  campagne,  tantôt  sans  interruption,  tantôt  avec 
quelque  intervalle,  de  façon  à  former  comme  autant  de  villes, 
de  1  aspect  le  plus  varié.  » 

Ce  qui  nous  étonne,  nous  modernes  parcourant  tout  ce  pays, 
de  Rome  à  la  mer,  c'est  qu'il  ait  pu  être,  à  une  certaine  époque, 
si  vivant  et  si  habité.  Aujourd'hui  ce  ne  sont  que  des  solitudes^ 


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LES  MAISONS   DE  CAMPAGNE  ROMAINES. 


173 


oix  qà  et  là  des  bœufs  aux  longues  cornes,  de  petits  chevaux 
tgpdes  paissent  une  herbe  maigre,  vite  séchée.  Le  Tibre  ne  voit 
^\is  de  jardins  sur  ses  bords,  n'entend  plus  de  joyeux  bruits  de 
fête;  mais  il  roule  ses  eaux  limoneuses  entre  des  rives  de 
sable  arides  et  s'achemine  vers  la  mer  silencieusement.  Ostie, 
Il  ville  du  mouvement  et  des  affaires,  où  tout  le  jour  les  navires 
«iraient,  les  patrons  donnaient  leurs  ordres,  les  portefaix  débar- 
fiaient  les  marchandises,  Ostie  est  en  ruines,  aux  trois  quarts 
occffe  enfouie  sous  les  tertres  de  gazon  pelé  qui  font  saillie  sur 
h  plaine.  Et  l'élégante  plage  de  Laurente  est  devenue  une  plage 
déserte  ;  la  mer  seule  y  chante  sa  plainte  monotone  et  obstinée. 
Certes,  il  y  a  une  grandeur  incomparable  dans  cette  tristesse  de 
la  nature;  mais  combien  il  nous  est  difficile  d'évoquer,  au  milieu 
te  spectacles  de  mort  qui  nous  entourent,  le  souvenir  de  Tagi- 
tation  et  de  la  vie  d'autrefois  I 

D  le  faut  cependant.  Quelque  surprenant  que  soit  le  contraste, 
le  contraste  est  réel.  La  surprise  augmente,  quand  on  songe  que, 
parmi  les  habitans  de  cette  contrée,  beaucoup  venaient  là,  non 
point  par  nécessité  ni  pour  les  intérêts  de  leur  commerce,  mais 
uniquement,  conmie  nous  le  disions,  pour  échapper  à  Rome 
pendant  la  saison  chaude.  Maintenant  que  la  malaria  règne  sur  la 
région  en  terrible  souveraine,  qu'on  n'y  voit  guère  que  des  mal- 
heureux au  teint  jaune,  aux  yeux  caves,  tout  secoués  des  frissons 
de  la  fièvre,  nous  avons  peine  à  croire  que  les  anciens  aient  pu 
chercher,  dans  ces  lieux  maudits,  le  plaisir,  le  repos  de  l'esprit,  et 
même  la  santé  physique.  N'oublions  pas  toutefois  que  l'insalu- 
brité du  pays  a  pour  cause  principale  le  déplorable  état  où  l'ont 
Bais  quinze  siècles  d'abandon.  Depuis  que  les  invasions  barbares 
ont  passé  sur  la  campagne  romaine,  elle  n'a  jamais  retrouvé 
son  aspect  riant  et  sa  prospérité.  La  population  s'est  enfuie;  les 
terres  n'ont  plus  été  cultivées,  faute  de  bras  ;  les  travaux  de  drai- 
nage, n'étant  pas  entretenus,  ont  péri  ;  dès  lors  plus  d'écoulement 
pour  les  eaux  qui  sont  demeurées  à  la  surface  du  sol,  croupis- 
santes, foyer  de  miasmes  pestilentiels.  Mais,  sous  l'Empire,  bien 
que  Fair,  dans  cette  plaine  basse,  fût  très  loin,  même  alors,  de 
valoir  celui  des  hauteurs,  la  culture,  multipliant  les  canaux, 
Mwunissait  le  terrain  et  chassait  la  fièvre,  ou  en  rendait  les 
ï  intes  plus  rares.  On  ne  s'en  préoccupait  donc  pas  outre 
1  ure;  et,  comme  les  rives  du  Tibre  ou  la  côte  de  Laurente 
i     ent  le  grand  avantage  d'offrir  la  campagne  à  peu  de  distance 


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174  BEVUB.DB8  DEUX  MONDES.^ 

de  la  villey  on  passait  aisément  par-dessus  un  danger  incertam. 
pour  jouir  d'une  commodité  assurée. 

Si  les  Romains,  au  risque  de  quelque  péril,  fréquentaient^ 
les  environs  (f  Ostie,  à  plus  forte  raison  Tibur,  situé  au*dessu8 
des  exhalaisons  de  la  campagne,  sur  la  pente  des  Apennins, 
devait-il  être  très  recherché.  Rien  de  plus  sain  en  eifet  que 
Texposition  de  ce  bourg.  Protégé  contre  les  vents  du  midi,  tourné 
vers  Touest,  il  s'ouvre  à  la  brise  rafraîchissante  de  la  mer  et  ne 
reçoit  du  soleil,  déjà  sur  son  déclin,  que  les  rayons  obliques  et 
attiédis.  Aussi  les  villas  ne  tardèrent  pas  à  s'étager  en  amphi* 
théâtre  sur  les  flancs  de  la  gracieuse  colline.  Dès  le  temps  de 
César,  le  poète  Catulle  remerciait  Tibur  de  l'avoir  guéri  d'une 
toux  persistante  contractée  à  Rome,  et  qui  lui  déchirait  la  poi- 
trine. Pourtant  ce  fut  après  Actium,  sous  Auguste,  qu'il  devint 
surtout  le  lieu  de  prédilection  de  tous  les  gens  distingués. 
.    Il  s'y  prêtait,  avec  sa  verdure,  ses  bois  d'oliviers,  ses  frais 
vergers  arrosés  d'une  onde  pure,  les  cascades  sonores  de  son 
fleuve,  ses  grottes  pleines   d'ombre.  Qui  nie  sait   avec  quelle 
constante  admiration  Horace  en  a  célébré  les  beautés  ?  Il  souhai- 
tait d'y  reposer  sa  vieillesse.   Aucun  séjour,  non   pas  même 
Tarente,  la  moîle  Tarente  et  ses  grasses  campagnes  que  traverse 
le   Galèse,  ne  lui  paraissait  comparable    au  bosquet  sacré  de 
Tibumus.et  à  la  fontaine  de  la  nymphe  Albunée.  Ce  n'est  pas  là 
cependant  qu'il  posséda  son  petit  domaine.  La  terre  que  Mécène 
lui  avait  donnée  se  trouvait  plus  avant  dans   la  Sabine,  dans 
ime  partie  plus  sauvage  de  la  montagne.  Mais,  pour  y  aller  ou 
en  revenir,  il  passait  par  Tibur.  Soyons  sûrs  qu'il  s'y  arrêtait.  Il 
y  avait  assez  d'amis  désireux  de  le  recevoir,  et  ses  descriptions 
du  pays  si  précises  attestent  qu'il  en  avait  maintes  fois  et  Ioa- 
guement  savouré  tout  le  charme.  Il  est  impossible  aujourd'hui 
de  longer  la  vallée  et  de  gravir  la  colline,  sans  que  le  souvenir 
de  l'aimable  poète  se  présente  aussitôt  à  l'esprit.  Horace  et  Tibur 
sont  devenus  inséparables. 

Mais  si  l'ami  de  Mécène  a  fait  plus  que  tout  autre  pour  la 
réputation  de  l'endroit,  il  n'est  pas  seul  à  y  avoir  contribué, 

Et  l'Anio  marmure  encore 
Le  doux  nom  de  Gynthie  aux  rochen  de  Tibur. 

Que  de  personnages  illustres  de  l'époque,  que  de  femmes  char 
mantes,  que  d'écrivains  appliqués  à  chanter  les  peines  et  h» 


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LES   MAISONS   DE   CAMPAGNE   ROMAINES.  175 

î&ies  de  l'amour   se  donnaient  rendez-vous  sur   les  bords  du 
Qeuve  !  Les  Gallus,  les  TibuUe,  les  Properce  et  leurs  maîtresses 
9  y  rencontraient  avec  Quintilius  Varus,  Munatius  Plancus,  Loi- 
lins,  Pison,  presque  tous  les  correspondans  d'Horace,  tous  ces 
ariftocrates  qui  tenaient  à  grand  honneur  de  se  voir  dédier  une 
Ode  ou  adresser  une  Épitre  par  un  fils  d'affranchi.  On  ima- 
gine quelles  réunions  délicates  se  formaient  et,  entre  gens  qui 
oubliaient  leurs  différences  de  condition  et  de  fortune,  quelle  , 
agréable  existence  on  devait  mener. 
Malheureusement,  de  toutes  ces  villas  qui  durent  être  nom- 
{  breuses  et  élégantes,  il  ne  subsiste,  —  quand  il  subsiste  encore 
2  qoelque  chose,  — que  des  substructions  qui  apparaissent  de  loin 
I  en  loin.  Les  attribuer  à  la  demeure  de  tel  ou  tel  personnage  se- 
rait le  plus  souvent  téméraire,  tant  les  débris  sont  incomplets  et 
les  renseignemens    littéraires,  d'autre   part,    insuffisans.    Sauf 
pour  la  villa  de  Varus  et  celle  de  Cynthie,  qui  étaient  presque 
contiguës  sur  la  rive  droite  de  l'Anio,  en  face  des  cascades,  il 
bat,  pour  les  autres,  nous  résigner  à  ignorer  :  ce  sont  des  ruines 
uooymes.  Mais  ce  que  nous  pouvons  discerner  très  nettement, 
t'est  la  peine   que  tous  ces  propriétaires,  quels  qu'ils  fussent, 
^'étaient  donnée  pour  aplanir  le  sol  de  leur  propriété.  Partout 
les  substructions  sont  énormes.  Et  sans  doute  c'était  un  peu 
une  nécessité  du  lieu.  Bâties  pour  la  plupart  sur  le  flanc  de  la 
colline,  les  maisons  devaient  être  soutenues  par  de  vastes  fon- 
dations qui  missent  le  rez-de-chaussée  de  plain-pied.  Mais  comme 
tous  ces  travaux  qu'on  rencontre  n'ont  pu  servir  à  supporter  les 
seuls  corps  d'habitation,  il   faut   bien   admettre  que  les  gens 
d'alors  cherchaient,  de  parti  pris  et  le  plus  possible,  à  supprimer 
lesaccidens  naturels  du  sol.  Exemple,  entre  beaucoup  d'autres, 
des  variations  du  goût.  Autant  aujourd'hui  nous  avons  soin  de 
conserver  ces  inégalités,  si  môme  nous  n'en  créons  d'artificielles, 
autant  les  Romains  aimaient  les  grandes  surfaces  planes  formant 
terrasses.  Les  ruines  existantes  nous  font  môme   reconnaître 
^'une  villa,  à  elle  seule,  en  comprenait  souvent  plusieurs.  Selon 
la  pente  plus  ou  moins  rapide,  ces  terrasses  étaient  superposées 
en  deux,  trois  ou   quatre   étages  qui   découpaient    la    colline 
comme  en  ime  série  de  gradins.  Des  escaliers,  d'ailleurs,  met- 
ent  en  communication  l'une  avec  l'autre.  De  la  plus  élevée, 
stable  plate-forme   d'observation,  la  vue   pouvait  s'étendre 
loin  sur  toute  la  campagne,  dans  la  direction,  de  Borne,  et 


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176  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

c'était  là  un  avantage  qu'on  tenait  beaucoup  k  se  procurer. 

Mais  Tibur,  séjour  des  poètes  et  des  esprits  délicats,  théâtre 
des  entretiens  discrets  et  des  repas  finement  enjoués,  ne  pouvait 
convenir  à  toute  la  société  romaine.  Parmi  le  monde  élégant, 
combien  de  jeunes  gens,  combien  même  d'hommes  mûrs,  préfé- 
raient à  ce  lieu  paisible  un  lieu  de  plaisirs,  de  gaieté  bruyante, 
de  fêtes  sans  cesse  renouvelées,  comme  Baies  et  ses  environs  I  La 
Gampaniô  ne  devait  pas  tarder  à  attirer  tous  ces  amateurs  de  vie 
facile  et  luxueuse.  Nous  avons  vu  commencer  la  mode  au  temps 
deCicéron.  Sous  Auguste  elle  fait  de  rapides  progrès.  Désormais, 
et  pendant  les  deux  premiers  siècles  de  l'Empire,  il  est  de  bon 
toû  d'aller  passer  l'arrière-saison  sur  les  bords  du  golfe  de  Pôuz- 
zoles,  et  tout  riche  qui  se  respecte  y  possède  une  villa.  La  côte 
du  Pausilippe,  ou  de  «  Sans-Souci,  »  est  appelée  de  ce  nom  par 
le  débauché  Védius  PoUion,  celui-là  même  qui  engraissait  les 
murènes  de  ses  viviers  en  leur  jetant  comme  nourriture  ses 
esclaves.  À  sa  suite,  beaucoup  d'autres  viennent  oublier  sous  ce 
ciel  enchanteur  les  soucis  de  leur  frivole  existence.  De  Naples 
à  la  pointe  du  cap  Misène,  c'est,  autour  des  flots,  comme  une 
ceinture  ininterrompue  d'habitations  magnifiques.  Chacim  est 
de  l'avis  du  personnage  d'Horace  :  «  Rien  au  monde  vraiment 
n'égale  les  charmes  de  la  mer  de  Baies.  » 

Mais  on  ne  se  contente  pas  de  bâtir  des  villas  sur  le  rivage. 
A  la  longue,  cela  devient  trop  banal.  Il  faut  faire  mieux.  On^ 
veut  étonner,  éblouir  ;  et  ici  se  révèle  la  passion  des  Romains 
pour  l'extraordinaire.  Je  ne  parle  pas  des  folies  d'un  Galigula, 
qui,  hanté  par  les  souvenirs  des  despotes  orientaux,  fait  couvrir 
le  golfe  de  Pouzzoles  d'un  pont  avec  une  large  chaussée  et,  le 
premier  jour,  y  passe  à  cheval,  suivi  de  toutes  ses  troupes,  en- 
seignes déployées,  le  lendemain  y  donne  une  course  de  chars 
qu'il  conduit  en  personne  sous  la  casaque  du  cocher.  Les  riches 
particuliers  de  l'époque,  sans  être  des  Galigulas,  cherchaient,  eux 
aussi,  à  réaliser  des  fantaisies  bien  insensées.  On  jetait  dans  la 
mer,  comme  autrefois  LucuUus,  d'énormes  digues,  de  façon  à 
installer  un  palais,  loin  de  la  terre,  au  milieu  même  des  flots. 
Il  est  vrai  que  les  passions  de  ces  maîtres  capricieux  étaient 
aussi  changeantes  que  les  nuages,  et  à  peine  la  villa  commen- 
çait-elle à  se  dresser  au-dessus  des  vagues  que,  déjà  dégoûtés, 
ils  envoyaient  leurs  ouvriers  en  construire  une  autre  dans  la 
montagne.  Bientôt,  ce  fut  l'Italie  entière,  du  sud  au  nord,  depuis 


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LES  MAISONS  DE  CAMPAGNE  ROMAINES.  177 

b  voluptueuse  Campanie  jusqu'aux  bords  gracieux  et  ombragés 
èQ  lac  de  Gôme,  qui  se  peupla  de  maisons  de  plaisance. 

Horace  s'indignait  à  la  pensée  que  les  édifices  somptueux, 
avec  leurs  viviers  plus  grands  que  le  lac  Lucrin,  leurs  plantations 
improductives  y  leurs  bosquets  de  myrtes  et  de  lauriers,  leurs 
parterres  de  violettes,  bons  seulement  pour  flatter  l'odorat,  al- 
laient tout  envahir,  remplacer  le  fertile  olivier,  et  ne  plus  laisser 
à  la  charrue  que  quelques  misérables  arpens  de  terre.  Gin- 
foaiite  ans  plus  tard,  sous  Néron,  Sénèque  reprenait  le  mftme 
ftème  et  le  développait  :  «  N'y  aura-t-il  donc  plus,  s'écriait-il, 
tacon  lac  que  ne  dominent  vos  maisons  de  campagne,  aucun 
fienve  dont  vos  palais  ne  bordent  les  rives?  Dans  tous  les  lieux 
(A  jaillissent  des  sources  d'eau  chaude,  vous  courez  loger  vos 
plaisirs.  Partout  où  le  rivage  se  courbe  en  un  golfe,  vous  jetez 
èaa  les  flots  un  sol  artificiel  et  vous  forcez  la  mer  à  reculer. 
E&quel  pays  enfin  ne  faites-vous  pas  resplendir  vos  habitations, 
iastôt  sur  la  cime  des  montagnes  pour  embrasser  une  vaste 
éte&due  d'horizon,  tantôt  au  milieu  des  plaines,  mais  pour  donner 
alors  i  vos  demeures  l'élévation  d'une  montagne?  »  J'admets 
{06  ces  morceaux  d'éloquence  ne  doivent  pas  être  pris  au  pied 
de  la  lettre.  Horace,  comme  poète  et  poète  officiel,  Sénèque, 
comme  moraliste  qui  a  charge  d'flmes"^  et  veut  redresser  son 
siècle,  se  croient  le  droit  de  hausser  le  ton,  pour  être  mieux  en- 
tendus, n  y  a  cependant  à  garder  de  leurs  vigoureuses  protesta- 
tions que,  ce  qui  avait  été  d'abord  un  goût  légitime  de  bâtir, 
dégénéra  en  une  maladie  de  bâtir. 

III 

D'après  ce  qui  précède,  nous  saisissons  déjà  un  caractère  frap- 
pant des  villas  romaines  comparées  à  celles  de  nos  jours  :  le 
grand  nombre  des  bâtimens  et  les  vastes  dimensions  de  chacun 
d'eux.  Nous  comprenons  qu'Horace  ait  pu  parler  des  construc- 
tions vraiment  princières  de  ses  contemporains  {regiae  moles),  et 
que  Tibère  dans  le  Sénat  se  soit  plaint  de  l'étendue  exagérée 
des  maisons  de  campagne  {villarum  infinita  spatia).  Mais  c'est 
encore  n'avoir  de  notre  sujet  qu'une  vue  superficielle  et  exté- 
ure.  Nous  voudrions  maintenant  parcourir  quelques-unes  de 
8  propriétés,  faire  avec  elles  connaissance  plus  intime.  Nous  le 
nvons,  grâce  aux  Silves  de  Stace  et  aux  Lettres  de  Pline  le 
Tow  xxin.  —  1904,  \% 


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178  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Jeune.  Tous  deux,  le  premier  en  nous  décrivant  les  résidences 
de  ses  protecteurs  et  amis,  le  second  en  nous  [décrivant  le^ 
siennes,  nous  renseignent  avec  assez  de  précision  pour  contenter 
souvent  notre  curiosité,  et  les  habitations  qu'ils  dépeignent,  dont 
les  unes  sont  fastueuses,  les  autres  beaucoup  plus  simples,  nous 
permettent  fort  bien  de  nous  faire  une  idée  de  toutes  celles  de 
TEmpire. 

Staoe  a  eu  deux  fois,  dans  les  petites  pièces  qu'il  improvi- 
sait sur  commande  à  la  louange  des  grands  seigneurs,  l'occasion 
de  célébrer  des  maisons  de  campagne.  Manilius  Yopiscus  vient 
de  se  faire  construire  sur  les  rives  de  l'Anio,  à  Tibur,  une  splen- 
dide  demeure;  Pollius  Félix  a  reçu  le  poète  dans  sa  propriété 
de  Sorrente  :  Stace  aussitôt  de  mettre  en  vers  ce  double  événe^ 
ment,  et  de  chanter  les  merveilles  qu'il  n'a  pu  se  lasser  d'ad* 
mirer  chez  ses  riches  patrons.  Ce  qui  nous  intéresse  dans  les 
deux  pièceà,  c'est  que,  malgré  la  mythologie  dont  elles  sont 
pleines,  mythologie  parfois  débordante,  elles  contiennent  sur  les 
villas  elles-^mêmes  beaucoup  d'indications  dont  nous  faisons 
notre  profit.  Cette  poésie  de  circonstance  est  une  poésie  précise. 
Obligé  de  produire  vite,  Stace  trouve  dans  l'énumératiou  des 
principaux  détails  que  lui  fournit  l'examen  des  lieux,  une  source 
commode  de  développemens  ;  et  l'exactitude  descriptive  lui  est 
ainsi  un  procédé  de  composition.  Non  pas  que  ce  soin  aille  jus- 
qu'à nous  permettre  de  retrouver  le  plan  même  des  bàtimens. 
Un  poète  n'est  pas  un  architecte.  Nous  revoyons  toutefois  très 
nettement  les  différentes  parties  de  la  villa  de  Tibur  :  l'habita- 
tion elle-même,  séparée  par  l'Anio  en  deux  moitiés  qui,  s'avan- 
çant  chacune  au-dessus  du  fleuve,  semblent  vouloir  se  rejoindre 
et  sont  si  rapprochées  en  effet  que  d'un  bord  à  l'autre  on  peut  se 
voir,  se  parler,  presque  se  tendre  la  main;  le  pont  jeté  pour 
relier  les  deux  demeures,  devenues  ainsi  une  demeure  unique; 
les  quais  de  pierre  qui  régularisent  le  courant  et  le  font  paisible 
là  où  est  bâtie  la  maison,  tandis  qu'en  amont  et  en  aval,  agréable 
contraste,  il  se  précipite  impétueux  au  milieu  de  rochers  qu'il 
couvre  d'écume;  le  bois  touffu  de  vieux  chênes  dont  les  branches 
se  reflètent  dans  le  miroir  des  flots  transparens  ;  les  thermes  où 
Teau  glacée  du  fleuve  vient  se  tiédir  et  se  transformer  en  vapeur 
sous  l'action  de  l'hypocauste;  les  salles  à  manger  bâties  sur  les 
rives,  pour  que  le  maître  puisse  prendre  ses  repas,  s'il  le  veut, 
bercé  par  les  murmures  de  TAnio;  le  verger,  à  la  fois  ensoleillé 


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XES  MAISONS  DÊ^ICAHPAGNE  BOMÂINES.        _  179 

etbomide,  d'tiné  fertilité  à  rendre  jaloux  le  vieil  Àlcinoos  ou 
ïenchaDteresse  Circë. 

Qoel  charmant  séjoui;  cette  description  nous  révèle  déjà! 
Kais  entrons  iu  Tintérieur  de  l'habitation  ;  visitons  les  divers 
bàtimens.  Le  spectacle  est  plus  admirable  encore.  Toutes  les 
murailles  resplendissent  d'incrustations.  C'est  là  un  système  de 
décoration  coûteux^  mais  magnifique,  qui  avait  été  fort  en  usage 
lu  temps  des  monarchies  macédoniennes,  dans  les  opulentes  cités 
d'Egypte  et  d'Asie  Mineure,  k  Ântioche,  Séléucie,  Pergame, 
Alexandrie.  Il  consiste  à  orner  les  parois  d'une  salle  de  revète- 
mens  précieux,  plaques  de  marbre,  lames  d'or,  d'argent  ou 
d'airain  y  dalles  d'ivoire,  de  verre  ou  de  mosaïque,  et  à  relever 
encore  ces  surfaces  par  des  reliefs  travaillés  en  l'une  de  ces  bril-^ 
laates  matières.  Des  pays  grecs  la  mode  avait  passé  en  Italie  où« 
dès  le  début  de  l'Empire,  elle  faisait  fureur.  Plus  elle  offrait 
l'occasioit  de  déployer  une  richesse  extravagante,  plus  elle  devait 
Kre  adoptée  avec  passion,  par'  ceç  grands  seigneurs  romains, 
préoccupés  de  dépenser  leurs  colossales  fortunes.  On  peut  donc 
ritiendre  à  la  retrouver  avec  tout  son  éclat  dans  la  villa  de 
Tibar.  De  toutes  parts  en  effet,  d'après  Stace,  ce  ne  sont  que 
poutres  au  plafond  couvertes  de  dorures,  jambages  de  portes  en 
bois  de  Mauritanie,  marbres  de  Phrygie  violets  ou  rosàtres', 
parsemés  de  taches  brillantes  et  dont  la  bigarrure  naturelle  est 
rehaussée  de  veines  peintes,  riches  pavemens  en  mosaïque.  Mais 
^  nul  endroit  mieux  que  dans  les  thermes  ne  s'étale  cette  ma- 
gnificence d'incrustation.  Les  bains  n'étaient  plus  seulement,  à 
cette  époque,  une  nécessité,  comme  sous  la  République;  ils 
étaient  devenus  im  luxe  auquel  on  apportait  des  raiffinemens 
extraordinaires. 

Rien  ne  paraissait  ass^z  beau  pour  décorer  cet  ensemble  de 

salles  où  Ton  passait  voluptueusement  de   longues  heures  du 

jour.  Sénèque,  étant  allé  voir  à  Literiie  la  villa  de  Scipion  l'Afri-» 

caiu,  avait  contemplé  plein  d'étonnemènt  l'étuve  étroite,  obscure, 

dont  se  contentait  le  grand  homme.  «  Maintenant,  ajoute-t-il, 

qui  daignerait  se  baigner  ainsi?  On  se  regarde  comme  pauvre 

et  misérable,  si  les  murs  n'étincellent  de  plaques  précieuses, 

'rrondies  au  ciseau;  si  au  marbre  d'Alexandrie  ne  se  mêlent 

es  incrustations  de  Numidie  ;  si  la  mosaïque  n'y  rivalise  avec 

i  peinture;  si  le  plafond  n'est  lambrissé  de  verre;  si  les  piscines 

le  sont  taillées  dans  la  pierre  de  Thasos  ;  si  l'eau  ne  s'échappe 


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i80  REVUE  DES  DEUX  MOITOES. 

par  des  robinets  d'argent.  Et  je  ne  parle  encore  que  des  bains 
de  la  plèbe.  Mais  dans  ceux  des  affranchis,  combien  de  statues, 
de  colonnes  qui  ne  soutiennent  rien,  qui  sont  là  comme  un  vain 
ornement  et  parce  qu'elles  coûtent  très  c]ier  !  Nous  en  sommes 
arrivés  à  ce  point  de  délicatesse  que  nous  ne  voulons  plus  fouler 
que  des  pierres  précieuses.  »  Tels  étaient  aussi  les  thermes  de 
Manilius  Vopiscus.  Stace  nous  les  montre .  remplis  des  chefs- 
d'œuvre  des  maîtres  helléniques,  et  non  seulement  de  ces  hautes 
statues  de  marbre  ou  de  bronze  qui  attirent  d'abord  le  regard, 
mais  de  ces  objets  de  moindre  dimension,  statuettes  et  figurines, 
qui  révèlent  encore  l'art  exquis  de  la  Grèce,  de  ces  joyaux  enfin 
où  l'orfèvre,  le  graveur  en  pierres  fines,  ont  mis  toute  la  grâce  de 
leur  imagination  et  toute  la  finesse  de  leur  travail.  On  se  de- 
mande jusqu'à  quelles  folies  devaient  aller  les  Romains  dans 
l'embellissement  de  leurs  maisons  de  ville,  si  pour  leurs  mai- 
sons de  campagne  ils  se  permettaient  de  telles  prodigalités. 

Les  autres  appartemens  nous  sont  décrits  par  le  poète  avec 
moins  de  détails.  Nous  devinons  cependant  des  ailes  à  plusieurs 
étages  réunies  par  un  corps  de  logis  plus  bas,  un  atrium  au  centre 
duquel  a  été  conservé  un  arbre  dont  le  sommet  dépasse  la  toi- 
ture. Nous  entrevoyons  surtout  que  cette  villa  n'était  pas  seule- 
ment une  résidence  d'apparat,  mais  qu'elle  réunissait  encore 
toutes  les  commodités  de  la  vie.  Une  conduite  d'eau  circulait 
dans  toutes  les  chambres,  dont  chacune  avait  sa  fontaine  spéciale  ; 
chaque  pièce  en  outre  offrait  une  vue  différente,  celle-ci  sur  le 
fleuve  qui  coulait  au  pied,  celle-là  sur  la  forêt  paisible  qui  s'éten- 
dait par  derrière.  Enfin,  ce  qui  achevait  de  donner  à  cette  de- 
meure tout  son  prix,  c'était  la  délicieuse  fraîcheur  entretenue 
par  les  bois,  les  eaux  vives,  grâce  à  laquelle  on  bravait  impuné- 
ment les  feux  de  Sirius  et  la  dévorante  canicule  ;  c'était  aussi 
l'admirable  silence  de  jour  et  de  nuit,  qui  laissait  à  l'heureux 
Vopiscus  le  loisir  de  se  consacrer  aux  Muses. 

De  l'autre  villa  célébrée  par  Stace,  celle  de  PoUius  Félix  à 
Sorrente,  nous  savons  moins  bien  quelle  était  la  composition  et 
l'ordonnance  des  bâtimens.  Mais  nous  en  connaissons  mieux  le 
site,  les  jardins,  la  nature  environnante.  Faut-il  être  surpris 
que,  devant  le  paysage  napolitain,  captivé  par  la  mer  et  le  ciel, 
le  poète  ait  fait  dans  ses  vers  une  assez  large  place  aux  beautés 
pittoresques,  et  qu'il  ait  trouvé  d'agréables  accens  pour  chanter 
la  courbe  harmonieuse  du  rivage,  la  puissance  de  la  végétation, 


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LES   MAISONS   DE  CAMPAGNE   ROMAINES.  181 

le  calme  ou  le  sourire  des  flots?  Tous  ceux  qui  ont  traversé 
Sorrenie  se  rappellent;  au  delà  de  la  ville,  sur  la  route  de  Massa 
Labrense,  dans. la  direction  de  Capri,  le  coup  d'œil  que  Ton  a 
en  gravissant  la  colline.  A  cet  endroit  la  côte  pousse  une  pointe 
Wdie  dans  le  golfe.  C'est  entre  ce  promontoire  et  celui  de 
Massa,  à  quelque  distance,  d'une  saillie  moins  accusée,  que. 
s*ète&dait  le  vaste  domaine  de  Tami  de  Stace.  La  «  Silve  »  ne 
laisse  aucun  doute  à  cet  égard,  et,  de  plus,  on  a  trouvé, entre  les 
deux  promontoires,  sur  la  hauteur  dite  Punta  délia  Calcarellay 
des  mines  importantes  de  murailles  anciennes,  qui  semblent 
fetieles  restes  de  la  villa  de  Pollius.  Le  nom  môme  de  Marina 
ix  Puolo,  que  la  plage  a  gardé,  rappelle  le  nom  de  famille  du 
propriétaire  romain.  C'est  la  survivance  d'un  vieux  souvenir,, 
que  les  pêcheurs  de  la  côte,  sans  le  soupçonner,  se  sont  transmis 
desièdeen  siècle  dans  leur  langage  populaire. 

Voilà  donc  la  situation  de  la  villa  bien  établie,  —  ce.  que 
nous  n'avions  pu  faire  pour  celle  de  Tibur,  dont  il  ne  subsiste, 
plus  iQcune  trace.  Quand  on  arrivait  par  mer  dans  la  baie,  échan- 
crée  do  cap  de  Sorrente  au  cap  de  Massa,  on  débarquait  à  la 
Marinaj  seul. point,  sur  ce  rivage  presque  partout  hérissé  de 
roehers,  où  la  falaise  s'arrête  pour  dessiner  une  plage  de  sable  de 
qadqae  étendue.  Stace  se  laisse  prendre  d'abord  à  la  grâce  tran- 
(pdlk  da  paysage.  Mais  il  nous  introduit  bientôt  dans  la  propriété 
elle*fflême.  Devant  soi  on  trouve  alors  deux  temples  assez  voi- 
sins, consacrés  l'un,  comme  de  juste,  à  Neptune,  «  le  souverain 
azuré  des  vagues  écumantes,  »  le  dieu  qui  accueille  les  naviga- 
teurs, l'autre  à  Hercule,  plus  spécialement  chargé  de  ^veiller  sur 
les  campagnes.  Derrière  le  temple  de  Neptune,  «  que  l'onde  amie, 
vient  caresser  de  son  écume,  »  à  l'endroit  où  un  clair  ruisseau 
se  jette  dans  le  golfe,  des  thermes  dressent  leurs  deux  coupoles 
qui  recouvrent. deux  salles,  la  piscine  d'eau  salée  et  la  piscine 
d'eau  douce.  Nous  savons  déjà  par  la  maison  de  campagne  de 
Vopiscus  l'importance  des  bains  dans  la  vie  antique,  surtout  à 
Tépoque  impériale.  Si  les  Romains  avaient  une  prédilection  mar- 
quée pour  les  rives  des  fleuves,  les  bords  des  lacs,  les  côtes  de  la 
mer,  c'était  sans  doute  à  cause  de  la  variété  et  de  l'agrément  du 
snAAtacle,  mais  aussi  parce  qu'ils  y  installaient  plus  aisément 
Cl     hermes,  lieux  de  repos  et  de  rafraîchissement,  nécessaires 
s<      l'accablante  température,  des  pays  méridionaux. 

le  les  bains  de  Pollius  Félix  eussent  la  même  splendeur  de 


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i83  REVUB  DB8  DBUX  HONDfiS. 

décoration  que^  ceui)  de<  Vopiscus,  Stace  ne  'nous  Ta  pas  dit, 
mais  nous  pouvons  raffirmer  sanc^  rien  hasarder  de  téméraire.  Un 
portique  immense  montait  depuis  la  plage,  en  nombreuses  sinuo* 
sites,  sur  le  iBanc  de  la  falaise,  et  conduisait  les  visiteurs^  à  Tabri 
du  soleil,  jusqu'à  Thabitation  proprement  dite.  De  ces  avenues 
couvertes  qui  avaient,  elles  aussi,  leur  raison  d^étre  eontre  la 
chaleur  ou  la  pluie,  le  lu^ce  s'était  emparé  comme  des  thermes, 
pour  en  faire  de  splendides  ccmstructions.  Tout  propriétaire  de 
villa   importante  possédait  des  portiques  et  les  multipliait,  ici 
'pour  se  défendre  du  brûlant  sirocco,  là  pour  mieux  recevoir  la 
brise  de  la  mer  ou  du  tac,  très  souvent  encore  par  simple  amu- 
sement et  pour  égayer  le  paysage  d'un  motif  d'architecture.  On 
aime  la  nature  alors,  mais  non  pas  pour  elle  seule.  On  la  veut 
parée,  embellie,  animée  par  la  présence  de  l'homme  ou  com- 
plétée par  quelque  œuvre  du  génie  humain.  C'est  ce  qpie  nous 
font  bien  voir  les  fresques  des  habitations,  de  Pompéi  ou  celles 
d'autres  villas  aux  environs   de    Rome,  comme  aussi  les  gra^ 
cieuses  décorations  en  stuc  de  la  maison  antique  qui  s'élevait 
le  long  du  Tibre,  à  l'emplacement  de  la  Farnésîne.  Les  unes  et 
les  autres  reflètent  le  goût  contemporain.  Qu^y  trouvons-nousî 
Le  sujet,  quand  il  n'est  pas  inythologlque,  représente  presque 
toujours  un  paysage.  Mais  ce  paysage  n'est  pas  à  lui-mômc  sa' 
raison  d'être;  il  est  Ikpour  servir  de  cadre  à  des  scènes  de  Tba- 
manité,  cadre  d'une  rusticité  tout  élégante,  avec  des  statues  au 
bord  d'une  fontaine,  au  pied  d'un  arbre,  avec  des  pavillons,  des 
autels,  des  sanctuaires  champêtres  à  l'arrière-plan.  Si  parfois 
les  personnages  sont  l'accessoire,  s'ils  sont  même  absens  (ce 
qui  est  rare\  quelque  terrasse  ou  belvédère,  quelque  portique 
profilant  sa  colonnade  montrent  encore  que  l'homme  a  pris  pos^ 
session  de  cette  nature  et  l'a  marquée  de  son  empreinte. 

C'est  bien  là,  aux  yeux  de  Stace,  un  des  mérites  de  la  villa 
de  Sorrente  :  la  terre  y  a  senti  U  rude  main  de  Pollius,  gui 
1^  façonnée,  bouleversée,  domptée  à  sa  guise.  Déjà,  pour  con- 
struire l'avenue  qui  du  rivage  menait  à  la  maison,  il  avait  fallu 
vaincre  l'âpre  falaise.  Mais  voici  des  tentatives  phis  hardies  et 
des  succès  plus  étonnans  :  «  Là  où  vous  voyez  maintenant  une 
plaine,  se  dressait  une  montagne  ;  où  vous  entrez  dans  une  su- 
perbe demeure,  régnait  la  solitude,  repaire  des  bêtes;  où  \  us 
admirez  de  hautes  forêts,  s'étendait  la  pierre  nue.  Partou  le 
maître  a  triomphé.  Reçardez^  comment  les  rocs  ont  appr:    ^ 


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USS  MAISONS   DE  CAMPAGNE   ROMAINES.  183 

forter  le  joug.  Le  palais  s'est  avancé,  la  montagne  a  reculé, 
docile  à  la  voix  de  l'homme.  »  Et  1  on  s'attend  à  ce  que  Poliius, 
latear  de  ces  miracles,  soit  comparé  par  le  poète,  qui  connaît 
sa  mythologie,  à  Orphée,  Ârion  ou  Âmphion.  Stace  fait  bonne 
mesure  :  il  le  compare  à  tous  les  trois  à  la  fois. 

Laissons  laies  souvenirs  mythologiques  de  Stace.  Ces  énormes 
travaux  avaient  quelquefois  leur  utilité  pour  ménager  une  vue 
pins  belle,  ou  pour  livrer  à  la  culture  un  sol  auparavant  stérile  : 
à  Sorrente,  par  exemple,  le  rocher  aride  avait  été  recouvert 
d'one  terre  féconde  ;  les  moissons  croissaient  jusqu'au  botxl  de  la 
mer,  suspendues  au-dessus  des  flots,  et  la  vigne,  sur  le  penchant 
de  la  côte,  descendait  si  bas  qu'elle  était  plus  d'une  fois  atteinte  - 
par  l'éclaboussement  de  la  vague.  Mais  souvent  aussi,  c'était 
pour  le  seul  plaisir  d'affirmer  sa  puissance  et  de   frapper  les 
esprils.  Avant  d'être  arrivé  à  la  maison  de  Pollius,  et  tandis 
qu'en  suivant  le  portique  on  s'élève  à  travers  le  parc,  on  est 
déjà  pénétré  de  l'opulence  du  propriétaire.  La  villa  elle-même 
est  construite  tout  à  fait  sur  la  hauteur,  de  façon  qu'on  puisse 
embrasser  la  mer  dans  toute  son  étendue,  depuis  les  maisons 
d'Berculanum  et  de  Pompéi  qui  mettent  au  pied  de  la  masse 
udre  du  Vésuve  la  note  gaie  de  leurs  couleurs  claires,  jusqu'aux 
deox  tles  rocheuscB  qui  ferment  harmonieusement  le  golfe  : 
(sebia  et  Capri.  Rien  de  plus  vaste  que  les  bàtimens,  de  plus 
varié  aussi  comme  exposition.  Il  y  a  des  appartemens  pour  les 
différentes  heures  du  jour,  comme  pour  les  différens  caprices  du 
maître.  Tel    pavillon  est  tourné  vers  TOrient  et  jouit,  avec  le 
premier  éclat  du  soleil,  de  la  fraîcheur  matinale.  Tel  autre  veut 
eneore  retenir  l'astre  à  son  déclin;  il   s'obstine   à  garder  la 
lumière  du  globe  déjà  disparu,    «  quand  meurt  le  jour,  que 
l'ombre  des  montagnes  boisées  s'allonge  sur  la  mer  et  que  les 
palais  semblent  flotter  dans  le  cristal  humide.  »  Aime-t-on  en- 
tendre les  vagues  qui   déferlent  ?  Préfère-t-on  au   contraire  le 
silence  de  la  terre?  Il  y  a  de  quoi  satisfaire  tous  les  goûts,  et  il 
suffit  de  passer  d'un  logement  dans  un   autre.  Mais  un  même 
eorps  de  logis  offre,  à  lui  seul  déjà,  une  extrême  diversité   de 
points  de  vue.  De  chaque  pièce  et  de  chaque  coin  d'une  pièce 
1  spectacle  est  nouveau.  Gomme  les  fenêtres  sont  très  hautes 
I    s  très  étroites,  aucune  ne  permet  à  l'œil  de   saisir  un  très 
I    ^  horizon.  En  revanche,  à  chaque  fois,  l'échappée  est  diffé- 
I    ie  sur  la  mer  ou  les  terres  qu'on   découvre  au  delà  des 


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d8i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

flots.  Voici  la  rocheuse  Ischia,  Procida,  Nisida  la  volcanique,  au 
milieu  de  ses  vapeurs  de  soufre,  puis  la  côte  du  Pausilippe, 
Naples  enfin  que,  d'une  chambre  formant  la  partie  saillante   de 
l'édifice,  on  aperçoit  en  droite  ligne  étinceler    sur  le   rivaige 
opposé.  Dans  cette  aile,  où  PoUius  doit  aimer  à  se  tenir,  ont  été 
prodigués   les  marbres  des  plus  célèbres  carrières  de    Grèce, 
d'Asie  et  d'Afrique  ;  et  leurs  nuances   se  mêlent,  du  plus  cha- 
toyant effet,  le  blanc  aux  veines  pourprées  de  Synnade,  le  vert 
d'Âmyclées,  le  jaune  de  Numidie,  le  bleu  de  mer  de  Carystos. 
—  Pour  achever  de  se  représenter  cette  villa,  il  faudrait   la 
peupler  partout  des  chefs-d'œuvre  de  l'art,  statues  de  Myron,  de 
Polyclète  et  de  Phidias,  bronzes  de  Gorinthe,  tableaux  d'Âpelle, 
et  aussi  des  portraits  dé  généraux,  de  poètes,  de  philosophes; 
car  l'habitude  d'honorer  les  grands  hommes  du  passé  en  midti- 
pliant  leur  image  s'était  répandue  de  Grèce  en  Italie,  et  le  pos- 
sesseur de  la  maison  de  Sorrente,  à  la  fois  élève  des  Muses  et 
disciple  d'Épicure,  avait  à  cœur  plus  qu'aucun  autre  de  se  con- 
former à  cette  pieuse  coutume. 

Tel  est  le  séjour  où  PoUius  Félix  cultivait  la  poésie  et  de- 
mandait aux  leçons  du  vieillard  de  Gargette  la  sagesse  et  la  paix 
de  l'âme.  Mais  cette  demeure,  comme  celle  de  Vopiscus  à  Tibur, 
est  encore  une  villa  de  grand  seigneur.  Qu'étaient  au  juste  les 
maisons  de  campagne  que  nous  appellerions  bourgeoises?  C'est 
Pline  le  Jeune  cette  fois  qui  nous  l'apprendra;  deux  de  ses 
lettres,  sous  ce  rapport,  sont  des  plus  curieuses.  Pline  n'était  pas, 
si  l'on  veut,  un  bourgeois,  puisque  la  classe  moyenne  n'existait 
pas  à  Rome.  Mais,  originaire  de  G6me,  il  n'appartenait  qu'à  la 
noblesse  provinciale  et  municipale  ;  et,  d'autre  part,  sa  fortune, 
qui  pourrait  nous  sembler  assez  considérable  —  elle  devait  se 
monter  à  plusieurs  millions  de  sesterces,  dépassant  ainsi  de  beau- 
coup la  somme  nécessaire  pour  entrer  aa  Sénat  (1),  ^i^  était 
regardée  à  cette  époque  comme  une  fortune  ordinaire.  Lui- 
même  qualifie  ses  ressources  de  modestes  ;  en  tout  cas,  il  ne 
comptait  certainement  point  dans  la  première  catégorie  des  séna- 
teurs, parmi  ces  personnages  dont  la  richesse  atteignait  300  à 
400  millions  de  sesterces.  Il  suit  de  là  que  ses  descriptions  au- 
ront d'abord  l'avantage  de  nous  mettre  sous  les  yeux,  non  pas 
quelque  villa  exceptionnelle,  mais  le  genre  d'installation   qi  e 

(1)  n  suffisait  d'un  million  de  sesterces  pour  posséder  le  cens  sénatorial. 


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LES  MAISONS   DE  CAMPAGNE  ROMAINES.  i85 

tcffliprenait  et  aimait  à  la  campagne  la  majoritédes  citoyens.  Pais, 
si  iMras  songeons  que,  malgré  cette  simple  aisance,  il  ne  laissait 
pas  âe  posséder  de  nombreuses  maisons  sur  le  lac  de  r46me,  à 
Tifemum  d'Étnirie,  près  de  Tusculum,  de  Tibur,  de  Préneste,  de 
Lauréate,  son  exemple  achèvera  de  nous  prouver  à  quel  point  le 
goût  de  la  villégiature  s'était  emparé  des  Romains  de  l'Empire. 

De  Stace  à  Pline,  nous  passons  donc  des  villas  luxueuses  aux 
habitations  bourgeoises.  La  différence  se  marque  surtout  par  la 
âmpiicité  plus  grande  de  la  décoration  intérieure.  Point  de  ces 
reTètemens  précieux  qui  resplendissaient  aux  murailles,  de  ces 
marbres  aux  nuances  multiples  amenés  à  grands  frais  des  pays 
lointains,  de  ces  œuvres  d'art  des  meilleurs   maîtres,  de  ces 
objets  mobiliers  si  variés  et  si  chers.  Dans  la  maison  de  Lau- 
rmte,  n'était  l'emploi  du  verre  pour  certaines  cloisons  et  pour 
des  galeries  couvertes,  «  agréables  retraites  contre  le  mauvais 
temps,  »  rien  ne  porterait  la  marque  des  raffinemens  contem- 
porains. Et  dans  celle  de  Toscane,  à  Tifernum,  si  Ton  excepte 
quatre  colonnettes  en  marbre  vert  de  Caryste  qui  soutiennent 
I       une  treille  au  fond  du  jardin^  partout  n'apparaît  que  du  marbre 
Wanc.  Encore  a-t-on  fait  de  celui-ci  un  usage  très  modéré  ;  sou- 
vent la  muraille  ou  l'encadrement  des  portes  et  des  fenêtres  n'est 
relevé  que  d'une  simple  peinture  :  ce  soat  des  arabesques,  c'est 
gndque  paysage  représentant,  non  sans  charme  d'ailleurs,  un 
jardin  avec  des  fleurs,  de  la  verdure,  des  oiseaux,  qui  tiennent 
lieu,  comme  à  Pompéi  (1),  d'une  décoration  en  une  plus  riche 
matière.  L'arrangement  intérieur  est  donc  d'un  goût  sobre  et  dis- 
cret, élégant,  si  l'on  veut,  dans  sa  mesure  ;  mais  nulle  recherche 
et,  à  proprement  parler,  absence  presque  complète  de  luxe.  Pour, 
le  reste,  les  maisons  de  Pline  (2)  ne  diffèrent  pas  essentiellement 
des  villas  de  Vopiscus  et  de  PoUius  ou  même  de  celle  d'Hadrien. 

(i)  Voir  aussi  la  célèbre  maison  de  Livie,  découverte  près  de  Rome,  h  Prima 
Porta. 

P)  Je  laisse  de  côté  les  propriétés  de  Cômë,  dont  il  nous  parle  cependant  en 
tennes  aimables,  pour  ne  m'attacher  qu'à  celles  de  Tifemum  et  de  Laurente  qui 
sont  mentionnées  plus  longuement.  Non  pas  que  nulle  part  ici  nous  puissions  trou- 
ver Texactitude  d*un  plan  topographique  :  toutes  les  restaurations  qu'on  a  tentées 
par  le  dessin  ne  sont  que  des  hypothèses.  Pline  écrit  à  des  amis  pour  les  engager 
avenir  le  Yoir  ;  U  n'a  pas  à  leur  envoyer  un  relevé  minutieux  des  moindres  recoins 
de  son  habitation,  ni  à  suivre  dans  son  exposé  un  ordre  scrupuleusement  métho- 
B;il  se  contente,  pour  leur  vanter  ses  villas,  de  leur  montrer  ce  qui  en  fait 
ément  et  le  prix.  Toutefois  ses  descriptions  sont  encore  les  plus  complètes 
Q0118  ayons  d'une  maison  de  campagne,  et,  les  réserves  nécessaires  une  fois 
piées,  eUes  nous  donnent  de  l'ensemble  une  vne  suffisamment  précise. 


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186  RKYUE  DES  l>fX5J.  MONDES. 

Bien  entendu,  certains  avantages  ne  s'y  rencontreront  qu'à  on 
moindre  degré.  Pline,  répétons-le,  n'est  pas  vraiment  riche; 
encore  moins  peut-il  se  passer  les  fantaisies  d'un  empereur.  Ce 
que  nous  avons  vu  chez  PoUius  et  Vopiscus,  il  faut  le  transpo- 
ser dans  un  ton  moins  éclatant.  Mais  diminué,  et  en  raccourci» 
tout  s'y  retrouve.  Les  villas  de  Pline  ont  la  môme  destination 
que  les  autres,  répondent  aux  mêmes  besoins,  cherchent  à  les 
satisfaire  par  les  mêmes  moyens.  Chez  le  modeste  particulier  ou 
chez  l'opulent  personnage,  la  façon  de  comprendre  la  campagne 
et  d'en  jouir  se  ressemble  singulièrement. 

C'est  d'abord,  dans  ce  pays  fiévreux  qu'était  souvent  l'Italie^ 
dès  l'antiquité  même,  la  préoccupation  de  choisir  pour  sa  maison 
un  emplacement  sain,  à  Tabri  des  miasmes.  ApoUinaris  ayant 
émis  quelques  doutes  sur  la  salubrité  de  la  Toscane,  Pline,  qui 
se  propose  d'aller  passer  l'été  dans  sa  terre  de  Tifernum,  se  hâte 
de  rassurer  son  ami.  A  ce  propos,  il  s'étend  sur  la  situation  de 
sa  villa  et  le  climat  de  la  contrée.  Il  reconnaît  que  la  côte  de 
Toscane  est  empestée;  mais  son  domaine  se  trouve  dans  la  région 
montagneuse,  fort  éloignée  de  la  mer,  et  s'élève  sur  une  colline 
où  le  vent  de  l'Apennin  souffle  toujours  léger,  même  dans  la  [ 
saison  chaude.  L'air  y  est  si  pur,  qu'il  n'est  pas  rare  daîas  le  pays 
de  voir  des  vieillards  fort  âgés,  et  parmi  tous  ses  serviteurs  Pline 
n'a  pas  un  seul  malade.  * 

C'est  ensuite  le  même  souci  de  se  ménager,  des  fenêtres  de  sa 
demeure,  une  vue  très  étendue.  Pline,  comme  tous  ses  contem- 
porains, aime  les  espaces  largement  découverts.  Il  est  vrai  que, 
de  sa  maison  de  Tifernum,  il  n'avait  pas  sous  les  yeux  un  vaste 
panorama,  comme  celui  de  la  campagne  romaine  dont  jouissaient, 
à  Tibur,  Vopiscus  et  l'empereur  Hadrien.  Il  est  vrai  aussi  qu'à 
Laurente  la  côte  basse  et  droite  était  loin  de  valoir  l'admirable 
^olfe  de  Naples  que  PoUius  embrassait  du  promontoire  de  Sor- 
rente.  Cependant  la  mer  du  Latium,  tout  inférieure  qu'elle  fût  h 
celle  de  Gampanie,  lui  offrait  encore  l'infini  de  ses  horizons.  Et 
à  Tifernum  sa  villa,  assise  au  revers  de  l'Apennin,  à  la  ren- 
contre de  la  vallée  du  Tibre  et  d'une  vallée  latérale,  voyait  se 
dérouler  devant  elle,  h  travers  des  prairies,  le  long  ruban  du 
fleuve  qui  descend  vers  Rome,  puis,  tout  autour,  s'étager  en  un 
gracieux  amphithéâtre,  des  champs  de  blé,  des  vignes  sur  le 
flanc  des  coteaux,  des  bois  au  sommet,  et  à  l'arrière -plan  se 
profiler  la  crête  bleue  des  hautes  montagnes. 


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LES  MAISONS  DE  CAMPAGNE  ROMAINES.  iS7 

(7e&t  encore  —  et  ici  la  ressemblance  entre  les  deux  catégo* 
1  ne&  de  ylllas ,  en  même  temps  que  plus  complète,  est  plus  im* 
portante  —  la  prodigieuse  quantité  de  foàtimens  dont  se  com- 
posent les^  unes  comme  les  autres.  Certes  il  faut  beaucoup  de 
place  pour  abriter  le  nombreux  personnel  qu'un  Romain,  n'eût- 
'fl  ^'un  train  de  vie  ordinaire,  emmène  toujours  avec  lui  à  la 
campagne.  La  division  du  travail  est  telle,  dans  la  société  an- 
liqœ,  l'achat  et  l'entretien  d'un  esclave  sont  si  peu  de  chose, 
et  la  mode  a  tant  d'empire  sur  la  vanité  humaine,  qu'une  mai- 
son, mâme  bourgeoise,  doit,  sous  peine  de  déchoir,  être  abon- 
damment pourvue  de  serviteurs.  Mais  enfin,  ces  esclaves  et  ces 
affranchis  une  fois  logés  et  même  bien  logés,  puisque  leurs 
Cambres,   nous  dit  Pline,  pourraient  «u  besoin  recevoir  des 
hfttes,  on  demeure  frappé  et  presque  confondu  de  tout  ce  qu'il 
reite  encore  de  pièces,  d'appartemens,  de  pavillons  entiers  pour 
le  propriétaire  et  sa  famille.  Pareille  accumulation  nous  avait 
été  montrée  dans  les  villas  précédentes.  A  Laurénte  ou  &  Tifer- 
BoiD,  elle  est  plus  sensible,  parce  que  nous  la  saisissons  dans  le 
détail;  nous  sommes  introduits  partout.  C'est  à  s'y  perdre.  Le 
nombre  des  chambres  &  coucher  est  incroyable.  Une  seule  ne 
sa/fit  pas  au  maître  pour  dormir.  Car  le  maître  cherche  son  bien- 
<be  et  veut  sa  commodité.  Il  lui  faut  une  pièce  tantôt  grande 
et  tantôt  petite,  tantôt  chaude  pour  l'automne,  par  .suite  exposée 
an  soleil  et  abritée  des  vents,  tantôt  fraîche  pour  l'été,  peu  ou- 
verte sur  le  dehors  et  précédée  d'un  vestibule  (l'obscurité  entre- 
tenant la  fraîcheur),  tantôt  calme  et  disposée  de  façon  que  ni  la 
Toix,  ni  le  bruit,  ni  le  jour  n'y  pénètrent,  tantôt  animée  par  le 
murmure   d'une     fontaine    dont.    Feau    s'écoûIe    doucement. 
Incroyable  aussi  est  le  nombre  des  salles  à  manger.  Il  y  en  a  de 
toutes  les  dimensions,  pour  toutes  les  circonstances,  chacune  ne 
devant  servir  qu'à  un  usage  particulier,  comme  chaque  esclave 
ne  sert  qu'à  une  fonction  délinie.  Il  y  a  la  salle  de  tous  les  jours, 
celle  des  repas  intimes  entre  amis,  celle  des  grands  festins.  Bien 
plus,  comme,  en  ces  diverses  circonstances,  on  désire  faire  jouir 
ses  invités  ou  jouir  soi-même  d'une  vue  différente,  on  a  des 
salles  à  manger  qui  donnent  sur  les  champs  et  les  montagnes 
de  l'horizon  ou  sur  un<  vignoble  des  prairies  voisines,  sur  les 
fi    lers  et  1^  mûriers  d'un  jardin  potager  ou  les  buis  et  les 
p    arins  d'un  jardin  d'agrément,  d'autres  qui  s'avancent  au- 
d    us  de  la  mer  et  dont  le  soubassement  est  baigné  par  la^ 


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188  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vague,  d'autres  installées  dans  une  tour  d'où  Ton  a  un  coup  d'cBÎl 
étendu  à  la  fois  sur  la  plage  et  les  villas  des  environs.  Ce  n'est 
pas  tout,  et,  parmi  celles  qui  sont  tournées  vers  le  rivage,  cha- 
cune a  son  mérite  particulier,  selon  que  Ton  désire  voir  la  mer 
de  toutes  les  fenêtres  ou  l'entendre  sans  la  voir  ou  la  voir  sans 
l'entendre.  Quelle  recherche  I  Et  quels  goûts  capricieux  à 
contenter  ! 

Mais  que  dire  maintenant  des  autres  pièces,  des  pièces  ordi- 
naires? L'énumération   en  serait  fastidieuse.  Gomme  dans  les 
maisons  de    Pompéi,   plus  encore  que  dans  les    maisons    de 
Pompéi,  car  la  place  &  la  campagne  est  moins  mesurée  qu'à  la 
ville,  on  en  trouve  qui  répondent  à  toutes  les  saisons,  à  tous  les 
jours  de  la  saison,  à  toutes  les  heures,  presque,  de  la  journée. 
Deux  choses,  dans  la  construction  d*un  logement,  préoccupent 
surtout  les  anciens,  et  Pline  décrivant  ses  villas  ne  se  lasse  pas 
d'y  revenir  :  l'orientation  et  la  vue,  le  plus  ou  moins  de  soleil 
ou  de  fraîcheur  qu'une  pièce  reçoit,  et  la  variété  des  aspects  que 
présente    chaque   fenêtre.    D'où    nécessité   de    multiplier    les 
chambres  d'un  même  bâtiment  ;  nécessité  aussi  de  multiplier  les 
bfttimens  séparés,  pour  avoir  beaucoup  d'expositions  et  de  vues 
différentes.  Tel  pavillon  contient  trois  pièces  distribuées  de  telle 
sorte  qu'en  passant  de  Tune  à  l'autre  on  peut  suivre  le  soleil  à 
mesure  qu'il  tourne,  ou  au    contraire,   selon  ses  préférences, 
gagner  à  l'opposé  quelque  chambre  déjà  envahie  par  l'ombre.  Il 
y  a  mieux,  et  il  faut  songer  à  ceux  qu'un  dérangement  incom- 
mode; il  faut  pouvoir,  sans  changer  de  place,  avoir  le  soleil  à  tous 
les  momens  du  jour  ;  on  dispose  donc  une  pièce  en  abside,  et, 
grâce  à  cette  forme  circulaire,  les  rayons  pénètrent  sans  cesse 
par  une  ouverture  ou  par  l'autre.  Aussi  est-ce  dans  une  chambré 
de  cette  sorte  que  Pline  demeure  le  plus  volontiers  :  une  ar- 
moire, ménagée  dans  le  mur  en  façon  de  bibliothèque,  est  soi- 
gneusement approvisionnée  de  ces  livres  qu'il  aime  à  lire  et  à 
relire. 

Ajoutez  à  ce  qui  précède  des  portiques  et  des  crypto- 
portiques, c'est-à-dire  des  galeries  ouvertes  ou  des  galeries  fer- 
mées, sur  les  côtés,  par  des  vitres  qui  protègent  du  vent  et  de  la 
pluie,  sans  nuire  à  la  vue,  les  unes  et  les  autres  d'ailleurs  éteut 
exposées  soit  au  Nord,  soit  au  Midi,  recevant  la  chaleur  ou  g  r- 
dant  une  fraîche  température.  Ajoutez  des  tours  à  plusiei  rs 
étages  qui  donnent,  avec  ragrémerit  d'un  plus  large  horizon,  l'avf  J- 


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LES  MAISONS  DE   CAMPAGNE  ROMAINES.  189 

tage  d'un  air  plus  vif.  Ajoutez  des  vérandas,  ombragées  jusqu'au 
fa!te  de  vigne  grimpante,  à  ce  point  qu'on  se  figure  être  couché 
dans  un  bois,  des  cabinets  de  repos  très  isolés,  situés  dans  les 
parties  reculées  de  la  villa,  où  Ton  peut  travailler  sans  être 
troublé  par  rien  au  monde,  où  Ton  se  sent  &  mille  lieues  de 
Rome,  à  mille  lieues  même  de  chez  soi.  Et  tout  cela,  diverses 
chambres  d'un  corps  de  logis,  divers  corps  de  logis,  construc- 
tions de  toute  sorte,  se  trouve  élevé  un  peu  au  hasard,  sans  re- 
cherche de  symétrie,  sans  souci  de  belle  ordonnance,  au  fur  et 
à  mesure  des  besoins,  avec  un  manque  d'harmonie  et  un  laisser 
aller  qui  étonne  et  nous  choquerait  à  coup  sûr,  si  l'ensemble  se 
dressait  encore  sous  nos  yeux.  C'est  ime  agglomération  ou  mieux 
nne  juxtaposition,  plutôt  que  ce  n'est  un  tout  ayant  de  Funité. 
Les  Romains,  évidemment,  ne  tenaient  pas  à  la  symétrie.  La 
chose  peut  étonner  chez  un  peuple  si  ami  de  Tordre  dans  l'État 
et  dans  la  famille,  si  épris  de  régularité  dans  les  habitudes  de 
la  vie.  Mais  nous  devons  en  prendre  notre  parti.  Déjà  le  forum 
de  leur  capitale,  centre  de  leur  vie  publique,  résumé  et  symbole, 
pour  ainsi  dire,  de  leur^  histoire,  n'offrait  qu'un  entassement 
extraordinaire,  plus  -singulier  qu'heureux  et  plus  confus  que 
pittoresque,  de  temples,  de  basiliques,  d'arcs  de  triomphe,  de 
passages  voûtés,  de  colonnes  et  d'édicules.  Â  plus  forte  raison, 
pour  leurs  maisons  de  campagne,  se  préoccupaient-ils  moins  en- 
core de  l'apparence  extérieure  et  de  l'effet  général.  Il  faut  savoir 
reconnaître  leurs  lacunes;  ils  étaient  peu  artistes,  et  de  là  Tirré- 
golarité  de  leurs  constructions.  Mais  il  faut  aussi  reconnaître 
leur  sens  pratique  :  ils  voulaient  avant  tout  être  logés  à  l'aise. 
Si  des  bàtimens  de  toute  forme  et  de  toute  dimension,  répartis 
de  divers  côtés  sans  aucun  plan,  devaient  être  plus  commodes 
qu'une  suite  d'édifices  à  la  façade  symétrique,  ils  sacrifiaient 
sans  hésiter  l'harmonie  de  l'architecture  au  confortable  de  l'exis- 
tence. Cette  impression  d'entassement  et  de  surcharge  est  bien 
celle  qu'on  emporte  d'une  visite  à  la  villa  d*Hadrien,  quand  par 
Timagination  on  a  relevé  toutes  les  ruines  à  terre;  c'est  celle 
aussi  que  les  descriptions  de  Stace  nous  laissaient.  Les  lettres 
de  Pline  la  confirment  d'une  façon  décisive. 

Une  dernière  analogie  rapproche  la  maison  toscane  de  Ti- 
/emum  des  demeures  plus  brillantes  que  nous  avons  décrites 
d*abord  :  c'est  l'abondance  des  eaux  vives  qui  partout  circulent, 
dans  les  chambres,  dans  les  vestibules,  courai^t  le  long  de  petits 


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190  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

canaux  et  venant  aboutir  à  des  bassins  de  marbre  où  elles 
tombent  et  rejaillissent  après  être  tombées.  Ce  devait  être  un 
des  grands  charmes  de  ces  villas  que  d'entendre,  dans  le  silence 
des  appartemens  clos,  à  l'heure  où  le  soleil  est  de  feu  au  dehors, 
la  discrète  sonorité  de  l'eau  qui  s'écoule  à  petit  bruit  ou  son 
léger  tintement  dans  la  vasque,  de  sentir  autour  de  soi  flotter 
dans  l'air,  en  poussière  impalpable,  cette  fraîcheur  humide  que 
donne  le  voisinage  des  fontaines.  C'était  le  luxe  de  Pline.  Â  Lan- 
rente,  sur  le  bord  de  la  mer,  îl  avait  été  obligé  d'y  renoncer, 
parce  que  la  région  manquait  de  sources  naturelles.  Mais  dans 
les  montagnes  de  Tifernum,  il  avait  à  volonté  des  eaux,  et  de 
superbes  eaux  jaillissantes.  Aussi  nous  en  parle-t-il^vec  une 
certaine  fierté.  Voici,  dans  une  cour  plantée,  un  Réservoir  'de 
marbre  qui  déborde  et  s'épanche  doucement  pour  aller  arroser 
les  platanes  qui  rentourent.  Voici,  dans  une  chambre,  une  petite 
fontaine  avec  son  agréable  murmure.  Sous  les  fenêtres  de  cette 
autre,  un  large  bassin  reçoit  de  l'eau  qui,  versée  d'une  assez 
grande  hauteur,  fait  une  écume  blanchissante.  Ailleurs,  nouvelles 
fontaines  et  nouveaux  jets  d'eau*.  Mais  le  plus  admirable,  c'est 
encore,  sous  une  treille  épaisse  portée  par  quatre  colonnes  en 
marbre  vert,  un  lit  de  repos  d'où  «  l'eau  s'échappe  de  tous  côtés 
par  de  petits  tuyaux,  comme  si  la  pression  même  de  celui  qui 
s'y  couche  la  forçait  de  jaillir.  »  Fantaisie  coûteuse  certaine- 
ment, qui  prouve  à  oruel  point  un  homme  simple,  comme  Pline, 
devenait  voluptueux  dans  l'aménagement  des  eaux  de  sa  demeure. 
Est-il  nécessaire,  après  cela,  de  dire  qu'il  y  avait  des  thermes? 
'On  le  suppose  aisément,  sans  que  j'aie  besoin  d'insister.  Pline, 
en  vrai  Romain,  devait  attacher  une  grande  importance  à  cette 
partie  indispensable  de  l'habitation.  Nous  retrouvons  en  effet 
chez  lui  toutes  les  pièces  principales,  le  vestiaire,  les  salles  de 
bain  froid,  de  bain  tiède  et  de  bain  chaud,  la  salle  de  frictions, 
l'étuve;  nous  retrouvons  aussi  les  annexes  où  l'on  se  délassait, 
le  bain  une  fois  pris,  et  notamment  le  jeu  de  paume  divisé  en 
plusieurs  compartimens  pour  permettre  les  exercices  les  plus 
variés.  Rien  ne  manquait  d'une  installation  complète. 

On  voit  donc  qu'entre  les  villas  bourgeoises  et  les  villas  de 
riches  personnages,  entre  celles  de  Pline  et  celles  de  Vopiscus, 
de  PoUius  Félix  ou  même  d'Hadrien,  il  n'y  a  aucune  différence 
essentielle.  Conditions  générales,  goûts  à  satisfaire,  nombre, 
forme  et  disposition  des.bâtimens,  tout  cela  se  ressemble;  et  qui 


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LES  MAISONS   DE  CAMFAONB   ROMAINES.  191 

eonnatt  les  maisous  de  campagne  de  Plixxe  se  rend  très  bien 
eompte  de  celles  de  Pollius  :  il  suffit  d'enrichir  la  décoration 
intérieure  et  l'ameublement.  Inversement,  qui  connaît  la  villa 
d'Hadrien  se  fait  une  idée  assez  exacte  des  villas  de  Pline  :  il  faut 
tout  réduire,  ramener  les  énormes  proportions  à  des  proportions 
plus  modestes,  le  luxe  pompeux  à  la  simplicité,  au  moins  &  une 
sobre  élégance.  Au  total,  différence  de  degré,  mais  non  pas  diffé- 
rence de  nature. 

IV 

Une  question  se  pose  d'elle-même  avant  de  terminer.  Sans 
vouloir  la  traiter  entièrement,  nous  ne  pouvons  nous  dispenser 
de  l'indiquer  en  quelques  mots.  Tous  ces  Romains  qui  bâtissaient 
des  maisons  de  campagne,  —  avec  quel  empressement,  on  Ta 
vu,  —  aimaient-ils  vraiment  la  campagne?  Pour  le  savoir, 
cherchons  comment  à  l'ordinaire  ils  employaient  leur  temps  en 
villégiature. 

Ici  encore,  Pline  le  Jeune  sera  notre  guide.  Suivons-le  au 
cours  d'une  de  ses  journées  ;  il  nous  renseigne  par  le  menu  sur 
ses  différentes  occupations.  C'est  à  son  ami  Fuscus  qu'il  écrit  : 
la  lettre  vaut  qu'on  la  cite  en  partie  :  «  Tu  demandes  cpmment 
je  règle  ma  journée  en  été  dans  ma  terre  de  Toscane  ?  Je  m'éveille 
quand  je  puis,  d'habitude  vers  six  heures,  quelquefois  plus  tôt, 
rarement  plus  tard.  Je  tiens  mes  fenêtres  fermées,  car  le  silence 
et  les  ténèbres  animent  mon  esprit,  qui,  n'étant  point  distrait, 
demeure  libre  et  tout  entier  à  ma  disposition...  Si  j'ai  quelque 
ouvrage  en  train,  j'y  porte  ma  pensée  ;  je  range  jusqu'aux  pa- 
roles, comme  si  j'écrivais  et  corrigeais.  Je  travaille  ainsi,  tantôt 
plus,  tantôt  moinÂ,  selon  que  je  me  trouve  plus  ou  moins  de  faci- 
lité à  composer  et  à  retenir.  J'appelle  alors  un  secrétaire,  je  fais 
ouvrir  les  fenêtres  et  je  dicte  ce  que  j'ai  formé  dans  mon  esprit. 
Dix  ou  onze  heures  venues,  je  vais,  selon  que  le  temps  m'y 
invite,  me  promener  dans  une  allée  ou  dans  une  galerie,  et,  pen- 
dant ma  promenade,  je  ne  cesse  pas  de  composer  et  de  dicter. 
Ensuite  je  monte  en  voiture;  là  encore,  je  poursuis  mon  ou- 
'nrage.  Après  un  léger  sommeil,  nouvelle  promenade;  puis  lec- 
ure  à  haute  voix  de  quelque  harangue  grecque  ou  latine.  Je 
le  promène  encore,  je  me  frotte  d'huile,  je  fais  un  peu  d'exer- 
iee,  je  me  baigne.  Vient  alors  le  repas  du  soir;  si  je  dine  avec 


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192  RËVÎTB  DES  DEUX  MONDES.      '. 

ma  femme  ou  quelques  amis,  il  y  a  place  de  nouveau  pour  une 
Jecture.  Enfin,  au  milieu  d'entretiens  variés,  le  jour  le  plus  long 
se  trouve  vite  écoulé.  »  Ainsi,  qu'il  se  repose,  qu'il  marche  ou 
qu'il  mange,' dans  son  lit,  en  voiture,  à  table,  en  tout  lieu,  à 
toute  heure,  Pline  travaille.  Mais,  penserez-vous,  il  oublie  donc 
qu'il  est  à  la  campagne?  Le  programme  qu'il  se  trace  peut  aussi 
bien  convenir  à  un  citadin.  La  nature,  les  beautés  pittoresques, 
à  quel  moment  de  la  journée,  par  où  le  prennent-elles?  On  ne 
sait;  il  n'en  est  pas  question!  Jusqu'aux  deux  tiers  de  la  lettre,  on 
ne  se  douterait  pas  qu'il  a  quitté  Rome.  Rien  de  plus  curieux 
et  de  plus  significatif. 

Voilà  pour  sa  saison  d'Étrurie,  à  Tifemum  Tiberinum.  —  Et 
à  La.urente,  le  verrons-nous  jouir  un  peu  plus  des  champs  et 
quitter  une  bonne  fois  ses  études  ?  La  mer  le  passionnera-t-elle 
plus  que  les  montagnes? —  Elle  le  passionne  en  effet,  et  Lau- 
rente  lui  plaît  infiniment.  Sachons  pourquoi.  «  C'est  ici,  s'écrie- 
t-il,  que  je  ne  suis  dérangé  par  personne.  Je  ne  m'entretiens 
qu'avec  moi-même  et  avec  mes  livres.  0  la  douce  et  bonne  vie  I 
0  l'agréable  repos!  Mer,  rivage,  mes  vrais  et  discrets  cabinet^ 
de  travail,^  que  d'idées  vous  me  faites  trouver,  que  d'ouvrages 
vous  me  dictez  I  »  En  vérité,  il  n'aime  le  spectacle  des  vagues  et 
de  la  côte  du  Latium,  que  comme  un  excitant  à  la  composition 
littéraire.  Cequïl  lui  faut,  c'est  encore  lire  ou  écrire  de  la  prose, 
des  vers,  rédiger  un  discours,  aligner  des  hendécasyllabes  : 
façon  particulière,  et  singulière,  d'entendre  la  campagne  I  Va-t-il 
à  la  chasse,  -^  car  il  y  va  tout  de  même  quelquefois,  —  il  ne 
manque  jamais  d'emporter  ses  tablettes.  «  Si  je  m'en  retourne  les 
mains  vides,  je  reviens  au  moins  les  pages  pleines.  »  Du  reste, 
ne  croyez  pas  qu'il  aille  à  la  chasse  par  plaisir  ;  c'est  seulement 
qu'il  a  remarqué  que  le  mouvement  et  l'exercice,  donnant  le 
branle  à  sa  pensée,  faisaient  naître  en  lui  d'heureuses  inspi- 
rations. 

Et  je  veux  bien  que  l'excellent  Pline  ait  eu  plus  qu'aucun 
autre  la  démangeaison  d'écrire.  Mais  ses  contemporains  aussi,  et 
tous  plus  ou  moins,  étaient  atteints  du  même  mal  :  sa  corres- 
pondance le  montre  assez.  Que  fait  Pomponius  Bassus,  au  bord 
de  la  mer?  Il  disserte  et  écoute  des  conférences.  Et  Cornélius 
Tuscus,  dans  son  domaine?  Il  demande  un  plan  d'études  à  son 
maître,  qui  le  lui  envoie  aussitôt,  lui  conseillant  de  traduire  du 
grec  en  latin  ou  du  latin  en  grec,  de  composer  des  œuvres  d'his- 


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LES   MAISONS   DE   CAMPAGNE   ROMAINES.  193 

toiie,  des  lettres  et  de  petits  vers.  Et  Romanus,  pendant  que  ses 
^ns  s'occupent  à  la  vendange  ?  Il  écrit  ou  dicte  ses  composi- 
\îoi\s.  Et  Ganinius,  dans  sa  villa  du  lac  de  Gôme?  Il  cherche  des 
sajets  de  poème,  et  Pline  le  presse  de  se  mettre  à  la  besogne. 
lÀUerarum  intemperantia  laboramus,  dit  Sénèque.  Sénèque  a 
nison,  non  seulement  pour  son  épocpie,  mais  pour  les  cent  cin- 
gnaDte  premières  années  de  TEmpire.  Tous  ces  gens-là  souffrent 
d'an  excès  de  littérature.  C'est  ce  qui  les  perd  ;  c'est  ce  qui  les 
empêche  tout  au  moins  de  goûter  la  campagne. 

Ou  plutôt  ils  la  goûtent,  mais  non  pour  elle-même  ;  ils  n'y 
cherchent  que  la  tranquillité  propice  aux  travaux  sérieux,  un 
repos  sans  distraction  qui  permette  des  études  recueillies.  Ils  la 
goûtent  par  opposition,  si  l'on  peut  dire.  Ils  la  goûtent  par  dé- 
goût de  la  ville.  Le  mot  connu  :  «  on  aime  toujours  quelque 
ehose  contre  quelque  chose,  »  n'est  pas  toujours  vrai,  mais  dans 
la  circonstance  est  vrai  des  Romains.  Ils  aiment  la  campagno 
pour  y  mieux  faire  ce  qu'ils  font  à  la  ville,  non  pas  pour  y  faire 
mtre  chose.  A  Rome,  dès  que  l'on  est  un  certain  personnage,  on 
est  assailli  par  les  solliciteurs.  L'on  a,  de  plus,  les  devoirs  de 
l'amitié  ou  de  la  clientèle,  les  mille  obligations  de  société  :  c'est 
une  cérémonie  de  fiançailles  ou  de  noces,  une  prise  de^  toge 
virile,  une  convocation  à  la  signature  d'un  testament.  Bref, 
importunités  et  bagatelles,  on  n'a  plus  le  temps  de  travailler.  — 
Oo  si,  par  hasard,  on  est*  libre  un  moment  de  ces  soins  frivoles, 
ee  sont  alors  les  bruits  de  la  rue  qui  ne  vous  laissent  pas  de 
repos.  «  Le  matin,  les  maîtres  d'école,  la  nuit  les  boulangers, 
tout  le  jour  les  forgerons  et  leu^s  marteaux.  Ici  un  changeur 
désœuvré  fait  résonner  sur  son  sale  comptoir  les  pièces  marquées 
à  l'effigie  de  Néron  ;  là  un  batteur  de  lin  d'Espagne,  de  son 
fléau  poli,  frappe  la  pierre  jusqu'à  l'user.  Jamais  de  répit  ;  c'est 
la  foule  en  délire    des  prêtres  de  Bellone,  le    naufragé  qui 
porte  au  con  le  tableau  de  son  naufrage  et  le  raconte  sans  fin, 
le  Juif  que  sa  mère  a  dressé  à  mendier,  l'aveugle  qui  débite 
ses  allumettes.  »  Sans  doute  Martial  qui  nous  fait  cette  peinture 
amusante,  reconnaît  que  le  riche  peut  davantage  se  préserver 
de  ces  misères.  Il  ne  peut  pas  toutefois  vivre  dans  une  maison  si 
close  que  rien  n'arrive  à  ses  oreilles  du  tumulte  du  dehors.  Et 
à  supposer  même  qu'il  soit  à  l'abri  des  cris  des  marchands  et  de 
tes  les  voix  humaines,  restent  les  chaleurs  et  la  fièvre  dont  il 
]     it  pas  aisé  au  mois  d'août  de  se  garantir.  C'est  pour  toutes 
TOM»  xxin.  —  1904.  I  j* 


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194  REV'UE   DES   DEUX   MONDES. 

ces  raisons  que  Ton  court  à  la  campagne.  On  lui  demande  le 
calme  au  sortir  de  l'agitation  de  la  ville,  la  solitude  après  tant 
d'odieuses  visites,  un  air  pur  au  lieu  de  l'atmosphère  empestée 
de  Rome.  Tranquillité  d'une  part,  saine  fraîcheur  de  l'antre, 
ce  sont  les  mots  qui  reviennent  toujours  sous  la  plume  des 
écrivains,  quand  ils  parlent  des  champs  ;  ce  sont  les  mérites 
qu'ils  célèbrent  à  l'envi  ;  mais  de  la  nature  ils  ne  connaissent 
guère  autre  chose. 

Il  y  a  un  danger  à  cela.  Avec  ces  dispositions  d'esprit,  on  ne 
saurait  aimer  la  campagne  d'une  façon  constante.  On  l'aimera 
par  périodes,  par   accès,  et  comme  par  crises.  Lorsqu'on    sera 
fatigué   du  tracas  des  affaires  ou  simplement  de  la  monotonie 
des  plaisirs,  lorsqu'une  journée  on  aura  été  eji  butte  à  un  trop 
grand  nombre  de  fâcheux,  que  la  poussière,  la  fumée,  les  em- 
barras de  Rome  auront  paru  plus  désagréables  qu'à  l'ordinaire, 
chacun  s'écriera  comme  Horace,  qui  venait  justement  d'essuyer 
d'agaçans  bavardages  :  «  0  campagne,  quand  donc  te  verrai-je  ?  » 
On  s'en  ira,  au  bord  de  la  mer,  dans  la  Sabine  ou  les  monts 
Âlbains.  Mais  supposez,  ce  qui  arrivera  bientôt,  le  corps  reposé 
et  l'esprit  retrempé;  le  calme  et  la  solitude  des  champs,  dont 
on  n'aura  plus  besoin,  finiront  par  peser.  Â  distance  les  impor- 
tunités  de  la  ville  paraîtront  supportables;  peut-être  même  les 
oubliera-t-on.  Que  les  chaleurs  diminuent,  et  ces  campagnards 
d'occasion,  ces  ruraux  par  nécessité,  auront  vite  fait  de  regagner 
la  capitale.  Personne  n'allait  plus  volontiers  que  Cicéron  philo- 
sopher sous  les  ombrages  de  Tusculum  ;  mais  s'il  avait  été  con- 
damné à  y  demeurer  toute  sa  vie,  c'est  des  monts  Àlbains  qu'il 
aurait  adressé  à  son  ami   Cœlius,  comme  il  la  lui  adressa  de 
Cilicie,  cette  exclamation  désolée  :  «  Rome  !  Rome  !  là  est  la  vie, 
là  est  la  lumière  !  »  JBorace  aussi,  que  nous  venons  d'entendre 
souhaiter  avec  tant  de  passion  la  campagne,  soupire  surtout 
après  elle  quand  il  est  à  la  ville.  Il  en  fait  l'aveu:  «  Dès  que  je 
suis  à  Tibur,  je  désire  être  à  Rome.  »  Tel  fut  le  sentiment  gé- 
néral des  Romains  de  l'Empire.  Les  écrivains,  lorsqu'ils  font 
l'éloge  d'une  -^âlla,  ont  bien  soin  de  mettre  au  nombre  de  ses 
avantages  la  proximité  où  elle  est  des  sept  collines  et  la  facilité 
des  communications  pour  s'y  rendre.  Quatre  milles  seulement 
séparent  Tibur  de  Rome,  et  c'est  un  grand  mérite.  «  Tu  t'étonnes, 
disait  Pline  à  son  ami  Gallus,  que  je  me  plaise  tant  à  ma  terre  (  a 
Laurentin.  Tu  cesseras  de  t'étonner  lorsque  tu  connaîtras  ce  Iv  ii 


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LES   MAISONS   T>E    CAMPAGNE   ROMAINES.  195 

duarmant  et  les  agrémens  de  la  situation.  Le  Laurentin  n'est  qn'k 
àk-sept  milles  de  Rome.  Je  peux  donc  ne  m*y  transporter 
qu'après  avoir  achevé  toutes  mes  affaires  et  sans  rien  prendre  suc 
ma  journée.  i>  * 

Pais(fue  l'on  a  une  villa  pour  échapper  de  temps  en  temps 
à  Aome  et  à  ses  servitudes,  pour  y  dormir  tout  son  soûl  quand 
ùù  est  un  paresseux  épicurien  comme  Martial,  ou  y  travailler  à 
son  aise  quand  on  est  studieux  comme  Pline  le  Jeune^un  jardin, 
des  fleurs,  des  arbres  ne  sont  pas  indispensables  ;  il  suffit  d'avoir 
des  bâtimens  commodes,  une  habitation  tranquille  et  fraîche  ; 
on  y  reste,  on  en  sort  peu. 

De  la  verdure  autour  des  constructions,  c'est  en  effet  ce  qi|i 
nous  parait  faire  le  plus  défaut  à  ces  maisons  de  plaisance,  quel*, 
que  belles  qu'on  les  suppose.  Si  les  Romains  ne  pouvaient  pi|$* 
avoir  cette  variété  de  fieurs  et  de  plantes  qu'une  culture  plus» 
savante,  la  connaissance  des  régions  tropicales  et  le  goût  de 
Texotisme  ont  répandue  dans  l'Europe  moderne,  il  leur  était 
iaoile  de  développer  la  végétation  indigène  et  de  multiplier  les 
arbres  de  leur  pays.  La  vérité  est  qu'ils  n'y  ont  pas  tenu.  À  Lau- 
réate, Pline  n'a  ni  parc  ni  jardin,  et  cette  absence  n'est  pas  pour 
loi  une  privation.  Mais  alors  môme  qu'ils  ont  un  jardin,  au  lieu 
Ad  laisser  la  nature  croître  librement,  ils  la  compriment  d'une 
oumière  artificielle  et  lui  imposent  des  formes  factices,  le  plus 
souvent  tourmentées  et  bizarrea.  C'est  le  buis  qui  domine  surtout 
daas  ces  jardins,  précisément  parce  que  c'est  lui  qu'on  peut  le 
mieux  tailler  à  sa  guise.  11  sert  de  bordure  aux  allées  et  aux 
parterre,  cache  les  murs  qui  soutiennent  les  terrasses,  est  tantôt 
rabattu,  tantôt  étage  à  diverses  hauteurs.  Il  représente  même 
des  figures  d*animaux.  D'autres  fois,  il  décrit  des  lettres  qui 
figurent  ou  le  nom  du  maître  ou  celui  du  jardinier.  Il  n'est  pas 
seul,  d'ailleurs,  à  être  ainsi  torturé  ;  plantes,  arbres  et  arbustes 
sont  eoupés  diversement,  mais  presque  toujours  en  manière  de 
palissades.  Si  les  buis  font  songer  aux  ifs  de  Versailles,  ces  mu- 
railles de  verdure  rappellent  les  charmilles  des  parcs  du  grand 
siècle.  Joignez  à  cela  les  longues  allées  tirées  au  cordeau  et  se. 
Annpant  à  angle  droit,  parfois  des  allées  circulaires,  mais  alors; 
I  ^entriques  et  gardant  une  géométrique  régularité  ;  par  en- 
I  ts,  à  certains  ronds-points,  des  fontaines,  des  jets  d'eau  qui 
1  mbent  dans  des  bassins  de  marbre  ;  des  statues,  comme  chez 
1     jus  Félix  et  Manilius  Vopi&cus,  alignées  au  bord  deft  haie^.do 


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196  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

buis  on  dressées  dans  la  perspective  des  avenues  :  voilà^  quand 
on  s'entoure  d'un  jardin,  le  genre  que  Ton  aime.  On  veut,  — 
comme  aussi  Ton  voudra  au  temps  de  Louis  XIV,  —  une  nature 
arrangée,  artificielle,  transformée  par  *la  main  victorieuse  de 
l'homme.  On  la  croit  embellie;  elle  est  plus  parée,  il  est  vrai, 
mais  combien  moins  belle,  à  notre  sens,  que  si  elle  était  davantage 
abandonnée  à  elle-même,  dans  sa  grâce  même  un  peu  négligée! 

Que  conclure  des  remarques  antérieures?  Et  irons-nous 
jusqu'à  prétendre  que  les  Romains  n'ont  pas  eu  du  tout  le  sen- 
timent de  la  nature?  On  nous  rappellerait  qu'ils  ont  su  d'ordinaire 
très  bion  situer  leurs  maisons  de  plaisance,  recherchant  les 
larges  vues  et  les  grands  horizons,  qu'ils  ont  de  la  campagne 
aimé  la  fraîcheur  et  la  tranquillité.  Cela  est  bien  quelque  chose. 
Il  reste  cependant  qu'ils  n'auraient  peut-être  pas  été  aussi  sen- 
sibles au  grand  air  et  au  calme,  s'ils  n'avaient  vécu  dans  les 
pays  du  Midi,  où  l'on  aspire  avec  délices  la  brise  qui  s'élève  des 
eaux  ou  descend  des  montagnes,  et  s'ils  n'avaient  été  des  mon- 
dains lassés  par  momens  des  devoirs  de  société  comme  de 
l'atmosphère  étouffante  de  la  capitale. 

Il  y  avait  là  pour  eux,  nous  l'avons  fait  remarquer,  un  effet 
de  contraste.  Qu'est-ce  à  dire,  sinon  qu'ils  n'ont  pas  pénétra  la 
poésie  intime  de  la  campagne?  Et  je  ne  parle  pas  des  sites 
grandioses,  ni  des  spectacles  alpestres.  Je  parle  de  la  poésie  que 
recèle  même  le  coin  de  terre  le  plus  humble,  le  paysage  le  pins 
vulgaire:  une  prairie,  un  ruisseau,  un  arbre  penché  sur  le 
courant  où  se  reflète  son  feuillage,  un  champ  enveloppé  par  la 
nuit  qui  tombe.  11  faut  une  émotion  un  peu  vive  pour  sentir 
vibrer  l'âme  des  choses;  il  faut  un  peu  de  rêve  et  de  songe  pour 
deviner  le  mystère  de  la  nature.  Et  les  Romains  ont  toujours 
été  peu  faciles  à  l'émotion,  et  ils  n'ont  pas  du  tout  été  rêveurs. 
Je  no  vois  guore  que  Virgile  dans  l'antiquité  latine,  le  doux, 
le  tendre,  le  mélancolique  Virgile,  pour  qui  ait  palpité  cette  âme 
universelle,  qui  ait  frissonné  à  son  contact,  qui  ait  été  en  com- 
munion avec  elle.  Aussi  quel  accent  dans  ses  vers  !  Quelle  ardeur 
passionnée,  passion  contenue  mais  frémi$sante,  il  apporte  à  célé- 
brer les  grottes  rustiques,  les.  eaux  vives,  les  vertes  vallées  c  i 
nnigisscnt  les  bœufs,  et  le  sommeil  sous  un  arbre,  dans  1  5 
champs  I  Aimer  les  fleuves  et  les  forêts,  ou,  plus  simplemei  l 
encore^  goûter  l'ombre  et  le  frais  au  bord  d'ime  source,  entend]  ) 


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LES   MAISONS   DE   CAMPAGNE  ROMAINES.  197 

dans  la  haie  de  saules  voisine  le  bourdonnement  des  abeilles, 

tandis  que  sur  un  orme  élevé  roucoule  une  tourterelle  et  que 

le  paysan,  au  flanc  du  coteau  rocheux,  émonde  sa  vigne  en 

ehaotant  ;  puis,  le  soir,  contempler  la  fumée  qui  s'élève  du  toit 

des  métairies,  ou  Tombre  qui  s'allonge  sur  le   versant  de  la 

montagne,  et  s'absorber  dans  cette  contemplation,  faire  entrer 

eo  soi  toutes  ces  émotions  pour  se  perdre  en  elles  à  son  tour, 

deyenir  si  rapproché  de  la  nature  qu'on  n'est  plus  qu'un  avec 

elle  :  tel  est  le  souhait  de  sa  vie  entière,  la  jouissance  divine 

dont  il  s'enivre,  la  volupté  où  se  fond  son  cœur.  Et  voilà  bien  le 

Téritable  amour  de  la  campagne,  celui  que  nous  comprenons 

aujourd'hui,  que  nous  sentons  avec  plus  ou  moins  de  force, 

suivant  que  nous  sommes  nous-mêmes  plus  ou  moins  capables 

de  poésie  et  de  rêverie  ;  mais  voilà  celui  que  les  Romains  n'ont 

^ère  connu.  Virgile  est  une  exception  dans  son  siècle  et  dans 

son  pays.  Ses  contemporains,  ses  successeurs,  s'en  tiennent  aux 

jardins  coquets,  aux  jets  d'eau  compliqués,  aux  lacs  artificiels, 

à  l'çprôté,  au  fardé,  sans  pousser  jusqu'au  simple  et  au  vrai.  — 

Cest  une  auire  manière,  dira-t-on,  d'entendre   la  campagne; 

ààam.  l'aime  comme  il  lui  plaît.  Les  Romains  ont  goûté  la 

natare  à  leur  façon.  —  Sans  doute.  Mais  nous  répéterons  alors 

avec  La  Rruyère  :  «  Il  y  a  un  bon  et  un  mauvais  goût,  et  l'on 

dispute  des  goûts  avec  fondement.  »  Celui  de  Virgile,  qui  est 

aussi  le  nôtre,  valait  mieux. 

Edmond  Gourbaud. 


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QUESTIONS  SCIENTIFIQUES 


LA  STATURE  DE  L'HOMME 

ADX  DIVERSES  ÉPOQUES 


C'est  une  opinion  vulgairement  répandue  et  qui^  mftme,  flotte 
encore  comme  une  brume  imprécise  dans  beaucoup  d^esprits 
cultivés,  que  les  hommes  actuels  sont  les  fils  dégénérés  d'une 
race  plus  belle,  plus  grande  et  plus  forte  que  celles  d'aujour- 
d'hui. La  sève  puissante  qui  alimentait  ces  grands  corps  de  nos 
aïeuxy  se  serait  corrompue  ou  épuisée  petit  à  petit,  dans  le  cours 
des  temps;  et  des  générations  grêles,  menues,  faibles  et  ner- 
veuses^auraient  succédé  aux  générations  plantureuses,  sanguines, 
et  exubérantes  de  jadis. 

Sans  pousser  les  choses  à  ce  degré  d'exagération,  quelques 
esprits,  plus  positifs  et  plus  scientifiques,  n'en  pensent  pas  moins 
que  l'espèce  humaine  subit,  au  point  de  vue  corporel,  une  sorte 
d'évolution  fléchissante  qui  se  traduit  par  la  diminution  progres- 
sive de  la  taille. 

Sous  des  formes  diverses  et  de  plus  en  plus  prudentes,  ces 
idées  ne  sont  autre  chose  que  des  déformations  d'une  ancienne 
superstition:  la  croyance  auxgéans. 

Qu'est-ce  qu'un  géant?  existe-t-il,  peut-il  exister  des  ra(  s 
de  géans?  en  a-t-il  existé?  Voilà  des  questions  qui,  de  te  t 
temps,  ont  excité  un  vif  intérêt.  L'imagination  des  peupl  5 
anciens  a  été  nourrie  d'histoires  dont  les  géans  étaient  les  hérc  , 


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LA    STATURE   DE   l'hOMME  AUX   DIVERSES   ÉPOQUES.  199 

à  moins  que  ce  ne  fussent  les  pygmées.  Encore  aujourd'hui,  ee 
sont  des  contes  de  géons  qui  bercent  notre  enfance.  La  question 
ie  la  réalité  de  leur  existence  intéresse  la  curiosité  univer- 
selle. Aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner  qu'elle  ait  donné  lieu  entre 
savaDs  à  d'interminables  discussions  et  fait  couler  des  flots  d'une 
encre  vaine. 

De  tous  ces  écrits,  de  ces  innombrables  gigantomachies, 
gigantologies  et  antigigantologies,  rien  ne  reste  et  n'était  digne 
de  rester.  Les  écrits  récens  valent  mieux.  Le  problème  se  pré- 
sente à  nous  aujourd'hui  d'une  manière  plus  utile  qu'il  ne  fai- 
sait devant  nos  prédécesseurs.  Nous  sommes  mieux  documentés 
qn'eox.  Nous  sommes  en  mesure  de  savoir  si  la  taille  de  l'homme 
a  yarié  aux  diverses  époques  préhistoriques  et  historiques;  s'il  a 
existé  des  groupes,  des  agglomérations  de  colosses  humains  mé- 
ritant le  nom  de  races  de  géans  ;  et,  puisqu'il  est  incontestable 
qae  des  individus  d'une  taille  démesurée  apparaissent  de  temps 
à  autre,  individus  que  nous  qualifions  de  géans,  il  a  bien  fallu 
en  entreprendre  l'étude  systématique.  Les  fruits  en  ont  été  pré- 
cieux. On  commence  à  pénétrer  la  signification  et  les  raisons 
d'ête  de  ces  productions  monstrueuses.  Enfin  nous  savons  pour- 
(jQoi  ces  individus  colossaux  ne  peuvent  créer  et  perpétuer  des 
(ires  semblables  à  eux-mêmes. 

Ces  questions  intéressent  deux  sciences  différentes,  l'anthro- 
pologie, d'une  part,  la  médecine,  de  l'autre.  Les  progrès  de  nos 
connaissances  viennent  de  ces  deux  sources.  Nous  ne  voudrions, 
aujourd'hui,  parler  que  de  l'une  d'elles.  Nous  voudrions  entre- 
tenir nos  lecteurs  de  ce  que  l'anthropologie  contemporaine  a 
apporté  de  lumières  sur  ces  problèmes.  La  part  de  la  méde- 
cine viendra  plus  tard.  Son  heureuse  intervention  dans  l'expli- 
cation des  causes  du  gigantisme  forme  un  sujet  assez  bien  défini 
et  délimité  pour  pouvoir,  sans  inconvénient,  être  examiné  à 
part.  Nous  n'en  dirons  ici  qu'un  mot. 

Les  anthropologistes  ont  appliqué  la  règle  et  le  compas  à 
l'examen  de  l'homme  primitif.  Ils  ont  métré,  en  totalité  et  en 
détail,  les  restes  de  l'ancêtre  humain  qui  vivait  aux  époques 
géologiques,  de  l'humble  tailleur  de  pierres  de  l'époque  quater- 
naire ou  de  l'aurore  de  la  période  actuelle.  L'imagination  popu- 
laire l'avait  démesurément  grandi  ;  ils  l'ont  fait  passer  sous  la 
t(  e  et  lui  ont  trouvé  une  stature  non  pas  gigantesque,  mais 
n    iocre.  Les  anthropologistes  ont  encore  examiné  les  généra- 


L 


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-00  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

lions  qui  se  sont  succédé  depuis  les  commencemens  de  la 
période  historique;  ils  en  ont  exhumé  les  ossemens,ils  les  ont 
mesurés, et  ils  ont  constaté  que  la  taille  moyenne  ne  montre 
aucune  tendance  à  diminuer.  Ils  ont  réussi,  en  un  mot,  par 
lusage  de  procédés  rigoureux  de  mensuration,  à  mettre  en 
évidence  une  vérité  que  déjà  Jean  Riolan  s'efforçait  d'établir  au 
commencement  du  xviî^  siècle,  et  qu'il  exprimait  si  clairement 
dans  le  titre  d'un  de  ses  écrits,  publié  en  1618  :  «  Discours  sur 
la  grandeur  des  fféans,  où  il  est  démontré  que,  de  toute  ancien- 
neté, les  plus  grands  hommes  et  les  géans  n'ont  été  plus  hauts 
que  ceux  de  ce  temps.  » 

Mais,  nous  le  répétons,  ce  n'est  pas  seulement  de  l'anthro- 
pologie, c'est  de  la  médecine  que  nous  sont  venues  les  dernières 
lumières  sur  la  question  du  gigantisme.  La  médecine  réclame 
leS'  géans  du  temps  présent,  les  rares  exemplaires  qui  s'en  ren- 
contrent de  temps  à  autre,  comme  ressortissant  à  son  domaine. 
Les  géans  sont  des  hommes  dont  le  développement,  au  lieu  de 
suivre  une  voie  régulière,  a  subi  une  déviation  morbide  et  dont 
la  nutrition  est  pervertie  :  ce  sont  des  dystrophiques.  Leur  haute 
stature  n'est  qu'un  stigmate  de  déchéance,  un  symptôme  de 
leur  infériorité  dans  la  lutte  pour  la  vie.  Ils  ne  sortent  pas  seule- 
ment des  conditions  ordinaires  du  développement,  —  c'est-à-dire 
qu'ils  sont  des  «  monstres  infantiles  »  que  réclame  la  tératologie, 
—  mais  ils  sortent  des  conditions  physiologiques  et  normales  de 
la  santé,  —  c'est-à-dire  qu'ils  sont  des  malades,  qui  relèvent  de 
la  pathologie.  «  Voici  donc,  comme  a  pu  Técrire  E.  Brissaud, 
les  géans  dépouillés  de  leur  antique  et  fabuleux  prestige.  La 
mythologie  cède  la  place  à  la  pathologie  !  »  Telle  est,  dans  sa 
forme  la  plus  catégorique  ou  la  plus  expressive,  la  doctrine 
nouvelle.  Nous  aurons  quelque  jour  l'occasion  de  l'examiner.  ' 

I 

L'imaginafjon  de  tous  les  peuples  de  l'antiquité  a  été  hantée 
par  la  vision  chimérique  d'une  espèce  de  surhomme,  c'est-à-dire 
d'une  sorte  d'être  parfaitement  constitué  comme  l'homme  ordi- 
naire, mais  plus  g-rund  ,et  plus  fort.  Ces  êtres  de  proportions 
parfaites,  mais  de  taille  colossale,  c'étaient  les  géans.  L'opinic  i 
populaire  s'est  toujours  montrée  fermement  attachée  à  cet  3 
croyance.  Elle  a  été  si  générale  et  si  enracinée,  qu'il  a  fallu    ) 


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LA    STATURE   DE   L*HOMME   AUX   DIVERSES   ÉPOQUES. 


201 


demander  si  elle  n'avait  pas  quelque  fondement  dans  la  réalité 
observée.  A  priori^  on  était  tenté  d'y  voir  le  souvenir,  amplifié 
par  Ja  tradition,  d'une  race  colossale  ayant  réellement  existé. 
On  retrouve  en  effet,  dans  toutes  les  mythologies,  des  légendes  de 
géans.  La  mythologie  grecque  nous  représente  ces  colosses,  fils  de 
la  Terre,  soutenant  des  luttes  formidables  contre  les  dieux  habi- 
(ans  du  Ciel.  Le  détail  de  ces  combats  est  présenté  de  mille 
manières  :  c'est  tantôt  une  armée  de  géans  qui  se  range  en  ba- 
taille sous  la  conduite  d'Alcyonée  et  de  Porphyrion,  et  qui  attend 
le  choc  des  habitans  de  TOlympe  aidés  par  le  héros  Hercule. 
D'autres  fois  ce  sont  Otus  et  Éphialtes  qui  entassent  les  mon- 
tagnes pour  escalader  le  ciel,  et  qui  lancent  contre  lui  des  roches 
enflammées  ;  mais  la  lutte  qui  renaît  sans  cesse  finit  toujours 
par  le  triomphe  du  maître  des  dieux  ;  et  les  géans,  voués  à  une 
défaite  inévitable,  sont  foudroyés  par  Jupiter,  écrasés  sous  les 
roues  de  son  char  et  finalement  précipités  dans  le  Tartare. 

Les  historiens  et  les  critiques,  qui  veulent  que  toutes  les  lé- 
gendes mythologiques  aient  une  signification  symbolique  et 
Baturelle  à  la  fois,  sont  à  Taise  pour  expliquer  celle-ci.  Ils  y 
retrouvent  une  image  et  une  personnification  des  forces  souter- 
raines en  révolte  contre  les  lois  naturelles,  —  les  Grecs  disaient 
divines,  —  qui  exigent  et  maintiennent  la  solidité  et  la  fixité  du 
sol.  Ces  forces  irrégulières  et  tumultueuses,  éruptions  volca- 
niques, tremblemens  de  terre,  cataclysmes  violens;  ces  agensde 
destruction  sortis  des  entrailles  de  la  Terre  et  déchaînés  contre 
Tordre  du  monde,  c'est-à-dire  contre  les  dieux,  ce  sont  les  géans. 
Il  est  très  remarquable  que,  si  les  poètes  en  ont  donné  des  des- 
criptions effrayantes,  s'ils  leur  ont  attribué,  pour  symboliser  leur 
force,  des  membres  multiples  et  des  têtes  horribles  dont  la  bouche 
énorme  vomit  des  torrens  de  flammes,  les  artistes  grecs,  au 
contraire,  toujours  épris  des  formes  réelles,  les  ont  représentés 
comme  des  figures  purement  humaines.  On  voit,  par  exemple, 
dans  une  peinture  de  vase  très  archaïque,  le  géant  Antée  ren- 
versé par  Hercule  et  cherchant  à  toucher  la  terre  avec  ses  mains 
pour  y  puiser  une  nouvelle  vigueur  :  son  corps  est  celui  d'un 
hnnime  admirablement  proportionné,  mais  sa  stature  est  à  peu 
I  i  le  double  de  celle  de  Minerve  qui  le  frappe  de  sa  lance,  ou 
(  srcule  qui  bande  contre  lui  son  arc.  Et  cette  taille  énorme  est 
<  -même  un  trait  rare  et  exceptionnel  ;  les  artistes  renoncèrent 
1     '  vite  à  cette  déformation  significative;  de  sorte  que  rien,  dans 


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202  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  représentations  de  l'art  antique,  ne  distinguerait  donc  les 
géans  des  autres  hommes,  si  l'usage  ne  s'était  établi,  après  la 
période  archaïque,  de  terminer  leurs  membres  inférieurs  par  des 
corps  de  serpens.  Un  très  beau  camée  du  musée  de  Naples  repré- 
sente Jupiter  écrasant  sous  les  roues  de  son  char  des  géans 
anguipèdes  déjà  terrassés  par  sa  foudre. 

Des  légendes  analogues  nous  ont  été  transmises  par  les  histo- 
riens de  tous  les  peuples  de  l'antiquité.  Des  érudits  et  des 
savans  se  sont  occupés  à  recueillir  la  plupart  des  mentions  qui 
sont  faites  des  géans  dans  l'Écriture  sainte  et  par  les  auteurs 
profanes.  Tantôt  ces  sortes  de  colosses  forment  des  peuples,  des 
tribus  et  des  groupes  ethniques  ;  tantôt,  et  c'est  le  cas  le  plus 
fréquent,  ils  apparaissent  dans  ces  histoires  comme  des  excep- 
tions individuelles.  La  liste  en  serait  trop  nombreuse  pour 
trouver  place  ici.  Il  suffira  d'indiquer  où  on  la  trouverait.  Nous 
renvoyons  pour  cela  au  livre  de  MM.  Launois  et  Roy  sur  les 
géans,  dont  nous  aurons  à  nous  occuper  prochainement  (1).  Nous 
renvoyons  encore  à  Buffon  qui,  dans  son  histoire  naturelle  de 
l'homme,  cite  quelques  renseignemens  puisés  dans  le  Mémoire  de 
Lecat  lu,  de  son  temps,  à  l'Académie  de  Rouen.  Il  y  rappelle  que 
les  Grecs  attribuaient  au  corps  d'Oreste  une  longueur  de  onze 
pieds  et  demi,  longueur  que  Pline  consentait  à  réduire  à  sept 
coudées,  c'est-à-dire  à  dix  pieds  et  demi.  Il  mentionne  aussi  les 
squelettes  de  Secondilla  et  de  Pusio  conservés  dans  les  jardins 
de  Salluste  et  qui  n'auraient  pas  mesuré  moins  de  dix  pieds.  De 
notre  temps,  le  professeur  G.  Taruffi,  de  Bologne,  dans  son 
ouvrage  sur  le  gigantisme,  —  qu'il  appelle  macrosomie,  —  et  qui 
a  paru  en  1878  à  Milan,  a  rassemblé  une  infinité  de  documens 
qui  montrent,  à  travers  l'histoire,  cette  croyance  générale  de 
tous  les  peuples  à  l'existence  d'ancêtres  d'une  stature  gigan- 
tesque dont  les  générations  présentes  ne  seraient  que  des  reje- 
tons amoindris  et  dégénérés.  Dans  cette  manière  de  voir,  les 
géans  qui,  de  loin  en  loin,  se  montrent  isolément,  ne  seraient 
autre  chose  qu'une  répétition  accidentelle  d'un  type  disparu,  des 
représentans  attardés  d'une  race  éteinte. 

Ge  préjugé  si  universel  et  si  bien  enraciné  s'appuie  sur  dt 
témoignages  si  nombreux  et  si  catégoriques  qu'ils  sont  bien  fai^ 

(1)  P.>E.  Launois  et  P.  Roy,  Études  biologiques  sur  les  géans ,  Masson,  1904. 


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Là  stature  de  l'homme  aux  diverses  époques. 


263 


|K)iir  impressionner  toute  autre  critique  que  la  critique  scienti- 
fique. Et  encore  n'est-ce  qu'à  une  date  relativement  récente,  que 
celle-ci  s'est  trouvée  en  mesure  de  les  discuter  et  de  les  mettre 
en  doute.  Il  n'est  pas  inutile  de  rappeler  que  l'opinion  contempo- 
raine était  encore  assez  hésitante  à  cet  égard,  pour  que  Silberman, 
en  i8o9,  ait  cru  devoir  soulever  devant  l'Académie  des  Sciences 
la  question  de  savoir  si  la  taille  humaine  avait  varié  depuis  les 
iemps  historiques.  Il  la  résolut  négativement.  Il  affirma  que  la 
taille  des  Égyptiens  n'avait  pas  changé,  depuis  le  temps  de  la 
construction  des  Pyramides.  Mais  les  calculs  d'où  ce  savant 
déduisait  la  stature  des  contemporains  du  roi  Ghéops,  pour  la 
comparer  à  celle  des  hommes  d'aujourd'hui,  présentaient  encore 
quelque  incertitude. 

n  n'en  est  pas  de  même  pour  les  méthodes  de  Tanthropo- 
métrie  nouvelle.  EUe  n'accordé  qu'une  confiance  limitée  aux 
témoignages  des  historiens,  des  géographes  ou  des  voyageurs. 
Bile  ne  se  fie  qu'à  des  mesures  scientifiques.  La  taille  des  popula- 
tions disparues  est  obtenue  directement  par  la  mensuration  de 
lenrs  squelettes,  ou  de  quelqu'une  des  parties  de  leur  squelette 
dont  les  relations  avec  la  taille  ont  été  établies  par  une  étude 
préalable  très  approfondie.  Personne  n'a  poussé  plus  loin  que 
M.  L.  Manouvrier  la  détermination  précise  de  ces  rapports,  long- 
temps méconnus,  qui  existent  entre  les  diverses  parties  du  sque- 
lette. Il  a,  en  quelque  sorte  codifié,  à  l'usage  des  anthropolo- 
gistes,  les  règles  anciennement  esquissées  par  Orfila  et  revisées 
par  Topinard  et  E.  Rollet  en  France,  par  Humphry  et  J.  Beddoe 
en  Angleterre,  par  Langer  et  Toldt  en  Allemagne.  Il  a  établi  une 
sorte  de  tableau  barème,  qui  permet  de  déduire  des  dimensions 
du  fémur  et  du  tibia  la  stature  véritable.  On  connaît  le  degré 
d'approximation  des  résultats  que  fournit  le  procédé,  l'étendue 
des  écarts  extrêmes,  les  causes  de  ces  écarts,  les  conditions, 
enfin,  qu'il  faut  observer  pour  les  réduire  à  la  moindre  valeur 
possible.  Armée  de  ces  moyens  d'investigation,  l'anthropologie 
contemporaine  a  pu  s'attaquer  aux  préjugés  qui  ont  longtemps 
régné  relativement  à  la  stature  gigantesque  des  lointains  an- 
cêtres de  l'homme  et  à  la  prétendue  réduction  progressive  qu  au- 
mt  subie  la  taille  humaine. 

'les  erreurs  i5t  ces  exagérations  ont  été  recueillies,  transmises 
<  tropagées  par  les  historiens  de  tous  les  temps.  Quant  à  l'ori- 
i     *  de  ces  idées,  à  la  première  expression  qu'elles  ont  reçue,  c'est 


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204  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

incontestablement  dans  la  Bible  qu'il  faut  la  cbercher.  C'est  là, 
qu'elles  ont  reçu  leur  première  expression.  Les  Livres  hébraïques 
font  allusion,  en  plusieurs  endroits,  à  des  peuples  de  géans.  Telle, 
par  exemple,  la  population  que  les  envoyés  de  Moïse  trouvèrent 
dans  la  Terre  promise.  Le  commentaire  du  prophète  Amos  com- 
parait ces  occupans  à  des  chênes  pour  la  force  et  à  des  cèdres 
pour  la  taille.  Et,  soit  dit  en  passant,  ces  images  rappellent  invin- 
ciblement à  Tesprit  les  termes  presque  pareils  dont  s'est  servi 
le  chantre  des  Poèmes  barbares  lorsqu'il  décrit  les  hordes  des 
hommes  primitifs  sortant  des  sombres  bois  et  des  déserts  sans  fin, 

\  Plus  massifs  que  le  cèdre  et  plus  hauts  que  le  pin. 

Ailleurs,  dans  le  Livre  des  Rois^  c'est  l'aventure  du  géant 
Goliath  à  qui  l'historien  sacré  attribue  une  taille  de  neuf  pieds 
quatre  pouces,  équivalant  à  3",50;  en  un  autre  endroit  encore, 
dans  le  Deutironome,  il  est  parlé  du  lit  de  fer  sur  lequel  reposait 
Og,  roi  de  Basan,  et  qui  aurait  eu  une  longueur  de  neuf  coudées. 

Tous  les  Juifs  cependant  n'avaient  pas  une  foi  aveugle  dans 
la  précision  de  ces  mesures,  et  beaucoup  se  demandaient  comment 
ces  races  gigantesques  et  si  puissamment  constituées  avaient  pu 
disparaître.  Le  prince  des  docteurs,  Esdras,  qui  commenta  les 
livres  canoniques    à  la  fin  de   la  captivité  de  Babylone  et  les 
purgea  des  erreurs  qui  s'y  étaient  glissées,  invoque  précisément 
l'abâtardissement  progressif  de  la  race.  Les  générations  qui  se 
succèdent  se  réduisent  de  plus  en  plus;  et  ainsi,  les  statures 
colossales  des  premiers  hommes  auraient  fait  place  à  des  formes 
toujours  plus  grêles.  C'est  cette  opinion  d'Esdras  que  l'on  re- 
trouve chez  tous  les  peuples  et  dans  toutes  les  histoires  posté- 
rieures. Les  Grecs  ont  exprimé  le  même  sentiment  d'une  déca- 
dence physique  par  rapport  à  des  temps  héroïques.  Homère  et 
Hésiode  se  lamentent  à  propos  de  cette  déchéance.  Hérodote, 
l^ausanias  et  Philostrate  en  parlent  avec  la  même  tristesse,  et 
enfin  Plutarque  va  jusqu'à  assimiler  les  hommes  de  son  temps 
à  des  nouveau -nés  en  comparaison  des  anciens.  Chez  les  Romains 
on  retrouve  les  mêmes  idées.  On  se  rappelle  les  vers  de  Vir- 
gile :  «  Lorsque  le  laboureur,  avec  le  soc  de  sa  charrue,  met  au 
jour  les  ossemens  et  les  armes  de  ses  ancêtres,  il  est  frappé 
d'étonnement  et  il  admire  leur  taille  gigantesque.  » 

Qrandiaqut  effossis  mirabitur  ossa  sepulcrii. 


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LA  STATURE  DE   l'hOMMB   AUX   DIVERSES   ÉPOQUES.  205 

Pline,  dans  son  histoire  naturelle,  renchérit  encore  sur  cette 
manière  de  voir,  et  il  mentionne  la  découverte,  faite  dans  une 
montagne  de  Crète,  d'un  squelette  humain  haut  de  six  coudées, 
c'est-à-dire  de  plus  de  20  mètres. 

Les  modernes  n'ont  pas  eu  d'autres  opinions  que  les  anciens 
sur  tous  ces  points.  Les  historiens  des  pays  du  Nord  ont  célébré 
en  bien  des  endroits  la  taille  gigantesque  des  anciens  habitans  de 
h  Scandinavie. 

Ces  croyances  au  sujet  de  la  stature  colossale  des  premiers 
hommes  et  de  sa  diminution  continuelle  au  cours  des  temps, 
semblaient  vérifiées  par  les  découvertes  d'ossemens  gigantesques 
que  Ton  trouvait  dans  d'anciens  tombeaux.  Lecat  a  fait  mention 
àe  tombeaux  où  Ton  a  trouvé  des  os  de  prétendus  géans  de 
quinze,  vingt,  trente  et  trente-deux  pieds  de  hauteur.  À  ce  mo- 
ment, les  savans  n'étaient  déjà  plus  dupes  de  ces  rencontres.  On 
savait  enfin,  à  cette  époque,  c'est-à-dire  dans  la  seconde  moitié 
dû  xviu*  siècle,  que  ces  énormes  ossemens  n'étaient  point  des  os 
humains  et  qu'ils  appartenaient  à  de  grands  animaux.  C'étaient, 
de  Tavis  de  Buffon,  des  os  de  cheval  ou  d'éléphant  ;  car,  ajoute- 
t-il  «  il  y  a  eu  des  temps  où  l'on  enterrait  les  guerriers  avec  leur 
àeval,  peut-être  avec  leur  éléphant  de  guerre.  » 

Mais,  en  des  temps  moins  éclairés,  ces  débris  animaux  avaient 
été  pris  pour  ceux  de  géans  immenses,  et  vénérés  comme  tels. 
Ils  étaient  quelquefois  exposés  à  la  porte  des  cathédrales.  D'après 
Langer,  cité  par  MM.  Launois  et  Roy,  on  pouvait  voir,  encore 
e&  1872,  sous  le  porche  de  la  chapelle  du  château  de  Cracovic, 
une  exhibition  de  ce  genre  composée  d'os  de  mastodonte,  d*un 
crâne  de  rhinocéros  et  d'une  demi-mâchoire  de  cétacé. 

De  toutes  ces  trouvailles,  la  plus  célèbre,  à  cause  des  discus- 
sions auxquelles  elle  a  donné  lieu,  fut  celle  que  firent,  en  1613, 
dans  les  environs  de  Romans  en  Dauphiné,  des  ouvriers  occu- 
pés à  tirer  du  sable.  Ils  mirent  au  jour,  auprès  d'une  bâtisse  de 
briques,  un  squelette  de  25  pieds  de  longueur.  On  prétendit  avoir 
découvert  dans  le  voisinage  des  médailles  à  l'effigie  de  Marins. 
C'en  fut  assez  pour  que  Ton  supposât  que  ces  ossemens  appar- 
tenaient au  géant  Teutobochus,  roi  des  Teutons,  vaincu  par 
Marins  aux  environs  d'Aix  en  Tan  102  avant  Jésus-Christ  et  mort 
bientôt  après.  Jean  Riolan,  médecin  et  anatomiste  habile,  traita 

Tenr  et  d'imposture  cette  attribution  inacceptable.  D'autres, 

ime  Guillemeau,  chirurgien  du  roi,  et  Nicolas  Habicot,  la 


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206  REVUS  DES  DEUX  MONDES. 

r 

défendirent.  Il  en  résulia  une  polémique  fertile  en  incidens  et  qui 
dura  cinq  cuinées.  La  légende,  déjà  invraisemblable  au  temps  de 
Bufloû,  ne  disparut  cep^idant  pas  entièrement.  Elle  ne  fut  dé- 
finitivement dissipée  que  le  jour  où  de  Blainville,  au  mois  de 
mai  1835,  déclara  à  rAcadémie  des  sciences  que  les  prétendus 
ossemens  de  Teutobochus  étaient  ceux  d'un  mastodonte  identique 
à  ceux  que  i'xm  avait  trouvés  dans  l'Ohio. 

•  II 

A  défaut^de  véritables  populations  géantes,  c'est-à-dire  dont 
la  taille  dépasse  d'une  quantité  notable  les  plus  hautes  tailles 
habituelles  et  en  est  séparée  par  une  sorte  d'hiatus,  les  explorateurs 
modernes  ont  fait  connaître  deux  races  d*une  stature  très  élevée 
sans  être  excessive.  On  les  a  appelés  des  <«  pseudo-géans.  »  Ces 
deux  groupes,  qui  représentent  les  types  de  plus  haute  taille  qui 
vivent  sur  le  globe,  sont  les  Patagons  de  l'Amérique  et  les  Poly- 
nésiens. 

Le  cas  des  Patagons  est  particulièrement  intéressant.  C'est 
Magellan  qui  les  aperçut,  pour  la  première  fois,  en  1519,  dans  le 
détroit  qui  a  gardé  son  nom,  entre  la  Terre  de  Feu  et  le  conti- 
nent américain.  Pendant  l'hivernage  de  cinq  mois  qu'ils  durent 
faire  dans  ces  i*égions  qu'ils  croyaient  inhabitées,  les  Espagnols 
reçurent  un  jour  la  visite  d'un  naturel,  sans  doute  venu  d'assez 
loin,  gai,  vigoureux,  confiant,  et  qui  n'hésita  pas  à  se  rendre  i 
bord.  Il  est  dit  dans  la  relation  du  voyage  que  la  taille  de  ce 
sauvage  était  si  haute,  que  la  tête  d'un  homme  de  taille  moyenne 
de  Téquipage  ne  lui  allait  qu'à  la  ceinture.  Il  était  gros  à  pro- 
portion. Sa  force  était  considérable  et  son  appétit  en  rapport 
avec  sa  taille.  Ayant  été  bien  traité,  il  amiBna  bientôt  d'auti^s 
de  ses  compagnons,  bâtis  comme  lui-même.  Magellan  leur  donna 
le  nom  de  Patagons. 

Si  Ton  devait  prendre  les  termes  de  cette  description  dans 
leur  sens  rigoureux,  il  faudrait  admettre,  pour  ce  Patagon,  une 
taille  d environ  8  pieds  et  demi.  Ailleurs,  il  est  vrai,  lauteur  du 
récit  n'accorde  plus  à  ces  indigènes  qu'une  stature  de  7  pieds 
6  pouces,  c'est-à-dire  de  près  de  2  mètres  et  demi.  Rien  n'est 
plus  instructif  à  connaître  que  la  variété  des  appréciations  dont 
cette  taille  a  été  lobjet  de  la  part  des  voyageurs  qui  les  ont  vuî 
Magellan  leur  donnait  7  pieds  et  demi  ;  le  commodore  Byroi 


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LA    STATURE  DE   l'hOMMË   AUX   DIVERSES    ÉPOQUES.  207 

1  pieds,  le  Hollandais  Sebald  de  Noort  10  à  11  pieds.  D'autre 
pui,  Commerson,  compagnon  de  voyage  de  M.  de  Bougainville 
et  du  prince  de  Nassau,  ne  leur  attribue  plus  qu'une  taille  un 
pea  au-dessus  de  la  taille  ordinaire  de  nos  pays,  c'est-à-dire  com- 
munément de  S  pieds  8  pouces  à  6  pieds.  Aucun  ne  passait 
6  pieds  4  pouces.  Il  y  a  bien  loin  de  là  au  gigantisme,  comme  le 
fait  observer  l'auteur  de  cette  relation,  et  il  s'élève  très  vivement 
contre  les  fables  et  les  mensonges  qui  ont  été  débités  à  propos 
de  ces  prétendus  Titans.  Il  a  pleinement  raison.  Les  Patagons 
sont  des  hommes  de  grande  taille  ;  ce  ne  sont  point  des  géans. 
Topinard  qui,  il  y  a  une  quarantaine  d'années,  a  mesuré  les 
ossemens  d'un  assez  grand  nombre  d'entre  eux,  leur  assigne  une 
taille  de  1",78. 

Les  anthropologistes,  assez  généralement,  admettent  la  dis- 
tribution des  races  ou  des  peuples  en  quatre  groupes  d'après  la 
^eor  de  la  taille  moyenne.  Le  premier  est  le  groupe  des  <c  tailles 
hautes,  »  qui  va  des  Anglais  (1™,703)  aux  Tehuelches  de  Pata- 
gonie  (1"",781),  en  passant  par  les  Écossais  (i",710),  les  Scandi- 
iiaTe8{i",7i3),  les  nègres  de  Guinée  (1"',724)  et  les  Polynésiens 
(1",762).  —  Un  second  groupe  comprend  les  «  tailles  au-dessus 
de  la  moyenne  »  {l'",6o  à  1",70).  Les  Français  (1",650)  occupent 
le  premier  échelon  de  cette  série  qui  comprend  les  Russes 
(I-.660),  les  Allemands  (1",677),  les  Belges  (1",684)  et  les  Irlan- 
dais {1°",697).  —  Le  troisième  groupe  serait  formé  par  «  les 
tailles  dites  au-dessous  de  la  moyenne,  »  de  l'^jGS  à  l^jGO,  eu 
descendant  :  on  peut  y  classer  les  Hindous  (1"',642),  les  Chinois 
(1",63),  les  Italiens  du  Midi  et  les  Péruviens.  Enfin,  les  «  tailles 
petites»  sont  celles  qui  sont  inférieures  à  l^'jôO.  Les  Malais,  les 
Lapons  font  partie  de  ce  groupe. 

Les  Patagons  sont  donc  seulement  des  hommes  de  «  haute 
taille.  »  Ils  tiennent  «  le  record  »  de  la  stature,  qui  leur  est  disputé, 
toutefois,  par  une  population  des  bords  du  Haut-Nil,  les  Dinkas, 
et,  à  un  plus  grand  intervalle,  par  les  Polynésiens,  les  Scandi- 
naves et  puis  les  Écossais.  —  Au  résumé,  il  n'existe  donc  point 
actuellement  de  géans  rassemblés  en  corps  de  population  ou  en 
gi^upes  ethnologiques.  Il  n'en  apparaît  qu'à  l'état  d'exemplaires 
i  es,  individuels  et  accidentels.  Et  puisque  les  médecins  assi- 
I  mt  maintenant  le  gigantisme  à  une  maladie,  nous  pouvons, 
(  empruntant  dès  à  présent  leur  langage,  dire  que  cette  ma- 
1     *y  n'est  nulle  pai*t  endémique,  qu'elle  se  montre  seulement  un 


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208  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

peu  partout  à  l'état  sporadique,  sous  Tinfluence  de  conditions 
qui  restent  à  déterminer. 

Tel  est  l'état  des  choses,  dans  le  temps  présent,  en  ce  qui 
concerne  le  gigantisme.  Mais  il  ne  s'agit  pas  du  présent.  C'est  le 
passé  qui  est  embarrassant  ;  c'est  le  passé  qui  est  en  question. 

III 

C'est,  en  effet,  comme  on  l'a  vu,  dans  le  passé,  dans  le  plus 
lointain  passé,  que  la  tradition  a  placé  lorigine  du  gigantisme, 
qui  aurait  depuis  lors  subi  une  dégradation  progressive.  Cette 
thèse  a  été  adoptée  par  quelques  écrivains  plus  ou  moins  qualifiés. 
Certains  d'entre  eux,  comme  Henrion  en  1718,  se  sont  même 
hasardés  à  donner  un  tableau  exprimant  en  chiffres  positifs  la 
série  des  dégradations  de  la  stature  humaine  dans  la  suite  des 
temps,  depuis  celle  d'Adam  estimée  à  123  pieds,  c'est-à-dire  à 
40  mètres,  celle  d'Abraham  de  27  pieds  ou  9  mètres,  celle  d'Her- 
cule, de  10  pieds  ou  3  mètres  environ,  jusqu'à  Alexandre  le 
Grand,  dont  la  taille  aurait  atteint  6  pieds,  c'est-à-dire  près  de 
2  mètres,  et  César,  haut  de  5  pieds,  c'est-à-dire  de  1"',62. 

Ce  sont  là  des  supputations  absolument  puériles  et  fantaisistes 
et  qui  ne  méritent  pas  examen.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
c'est  la  tâche  de  l'anthropométrie  d'essayer  d'évaluer  la  taille  de 
l'homme  aux  différentes  époques  de  l'histoire,  de  la  préhistoire 
et  des  temps  géologiques.  Il  faut  pour  cela  qu'elle  dispose  d'une 
méthode  assez  sûre  pour  calculer,  d'après  les  squelettes  ou  les 
fragmens  de  squelettes  incomplets  qui  ont  été  découverts  dans 
les  dépôts  tertiaires  ou  quaternaires,  ou  qui  ont  été  recueillis 
dans  les  sépultures  de  la  période  historique,  la  taille  véritable  du 
sujet  vivant.  C'est  l'établissement  de  cette  méthode  de  mensu- 
ration qui  a  préoccupé  depuis  de  longues  années  M.  L.  Manou- 
vrier,  et  qui  constitue  l'un  de  ses  meilleurs  titres  scientifiques. 
Le  travail  fondamental  qu'il  a  publié  sur  ce  sujet  remonte  à 
Tannée  1892.  —  Plus  récemment,  en  1902,  le  même  savant  lui 
a  donné  une  sorte  de  couronnement  dans  une  étude  «  sur  les 
rapports  anthropométriques  et  sur  les  principales  proportions  ^" 
corps.  »  Ce  Mémoire  est  d'un  très  grand  intérêt  pour  l'histoi 
naturelle  en  général.  Certaines  parties,  en  outre,  sont  bien  dign 
de  fixer  Tattention  des  artistes,  des  peintres  et  des  sculpteui 
dont  les  canons  classiques,  peut-ôtre  un  peu  factices,  doivo 


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LA    STATURE  DE   l'hOMME   AUK   DIVERSES    ÉPOQUES.  209 

se  soumettre  au  contrôle  de  la  science   de  l'homme  naturel. 

Quels  ont  été  les  résultats  de  ces  recherches?  On  peut  les 
indiquer  d'un  mot.  Elles  ont  prouvé  que  la  taille  de  l'homme 
n'avait  subi  aucime  variation  systématique  importante  pendant 
les  centaines  de  mille  ans  qui  se  sont  écoulés  à  partir  de  sa  pre- 
mière apparition.  Autant  qu'il  est  permis  d'en  juger  d'après  les 
rares  épaves  que  les  fouilles  ont  mises  au  jour^  la  stature  de 
rhomme  n'a  pas  éprouvé  de  changement  appréciable.  L'homme 
civilisé  est,  à  cet  égard,  tel  qu'était  Thomme  primitif. 

La  considération  des'animaux  a  conduit  à  des  conclusions  du 
même  genre.  La  taille  des  animaux  d'une  espèce  ou  d'une  variété 
déterminée  ne  se  modifie  point  en  général; ou,  si  elle  se  modifie, 
c'est  pour  des  raisons  qui  n'ont  aucun  caractère  d'évolution 
chronologique.  Geoffroy  Saint-Hilaire  se  fondait  précisément  sur 
ce  que  la  taille  d'une  espèce  domestique  est  identique  à  celle  de 
l'espèce  sauvage,  pour  admettre  que  la  stature  de  l'homme  n'avait 
pas  dû  changer  depuis  les  temps  géologiques. 

IV 

Le  plus  lointain  ancêtre  de  l'homme  parait  être  le  fameux 
pithecanihropus  erectu^,  —  On  se  rappelle  que  c'est  dans  le 
courant  des  années  1891  et  1892,  qu'un  médecin  de  l'armée  hol- 
landaise, Eugène  Dubois,  découvrit  près  de  Trinil,  dans  l'île  de 
Java,  quelques  ossemens  énigmatiques  dont  les  caractères  étaient 
intermédiaires  entre  ceux  de  l'homme  et  ceux  des  singes  anthro- 
poïdes. 11  y  avait  là,  dans  un  gisement,  incontestablement  de 
Tépoque  tertiaire,  un  crâne  complet,  un  fémur  et  deux  dents 
molaires. 

Si  rudimentaires  que  fussent  ces  restes,  ils  permettaient  ce- 
pendant d'assigner  à  l'être  dont  ils  provenaienf  sa  place  et  son 
rang  dans  la  hiérarchie  animale  ;  —  et  cette  place  est  intermé- 
diaire entre  le  singe  anthropoïde,  le  gibbon,  et  l'homme  môme. 
Le  fémur,  dont  la  forme  indique  l'adaptation  à  la  stature  de- 
bout, trahit  l'homme;  le  crâne,  dont  la  capacité  est  à  la  fois 
*rop  petite  pour  l'homme;  mais  un  peu  grande  pour  le  singe,  ré- 
èle  un  anthropoïde  supérieur.  Ces  restes   énigmatiques   pré- 
^ntaient  un  degré  de  fossilisation  qui  était  en  rapport  avec  leur 
itiquité,  et  qui  permettait  de  les  manier  sans  risques.  Ils  ont  été 
iromenés  dans  toute  l'Europe  et  présentés  à  l'examen  de  tous 
TOUS  xxin.  —  1004.  14 


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210  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  anatomistes  compétens  :  Krause,  Waldeyer,  Vîrchow,  Lus- 
chan,  Nehring,  en  Allemagne;  Milne  Edwards, E.  Perrier,  Filhol, 
en  France;  Guningham  et  Tumer,  en  Angleterre.  A  Berlin,  les 
savans  mirent  en  relief  les  raisons  pour  lesquelles  Tanthropopi- 
thecus  ne  pouvait  pas  être  un  homme;  à  Londres,  on  montra 
qu'il  ne  pouvait  pas  être  un  singe.  Et  ainsi  fut  rendue  inévi- 
table pour  les  transformistes  la  conclusion  que  cet  être  qui  n'était 
ni  un  homme,  ni  un  singe,  devait  être  à  la  fois  l'un  et  Tautrc  ; 
qu'il  formait  la  transition  du  singe  à  l'homme,  l'anneau  manquant 
le  «  messing  link  »  de  la  chaîne  qui  relie  l'espèce  humaine  à 
l'animalité.  E.  Dubois  assignait  à  l'anthropopithèque  une  taille 
de  1"*,70.  M.  Manouvrier  a  réduit  cette  estimation.  La  me- 
sure du  fémur  permet  d'attribuer  à  ce  précurseur,  à  ce  premier 
ancêtre  de  l'homme,  une  stature  de  1"*,65  environ,  qui  est  la 
stature  moyenne  des  Européens. 

Après  l'homme  tertiaire,  ainsi  passé  à  la  toise  par  M.  Manou- 
vrier, il  fallait  s'attaquer  à  l'homme  quaternaire.  La  tâche  de 
reconstituer  de  la  même  façon  la  taille  de  l'homme  quaternaire 
est  incombée  à  M.  Rahon  (1).  Le  plus  ancien  des  exemplaires  de 
cette  époque  est  le  squelette  de  Neanderthal.  Ces  ossemens 
furent  trouvés,  en  1857,  dans  une  caverne  calcaire  de  Neander- 
thal, entre  Dusseldorf  et  Elberfeld.  Les  premières  mesures,  exé- 
cutées par  le  professeur  Schaafhausen,  montrèrent  que  les  pro- 
portions relatives  des  membres  étaient  celles  d'un  Européen  de 
taille  moyenne,  ou  un  peu  au-dessous  de  la  moyenne.  Le  chiffre 
de  Schaafhausen  était  de  1™,601  :  le  nombre  de  Rahon  est 
l™,6i3,  qui  se  confond  presque  avec  le  précédent. 

11  serait  oiseux  d'entrer  dans  le  détail  des  mensurations  ana- 
logues exécutées  sur  tous  les  ossemens  humains  de  l'époque 
quaternaire,  dont  MM.  L.  Manouvrier  et  Rahon  ont  pu  avoir 
entre  les  mains  les  originaux  ou  les  moulages.  Ils  ont  évalué  à 
1™,610  la  taille  de  l'homme  de  Spy,  et  à  1™,720  celle  de 
rhomme  trouvé  dans  le  lehm  de  Lahr.  Celui-ci,  comme  on  le 
voit,  appartenait  au  groupe  des  hommes  de  haute  taille.  — 
Le  troglodyte  de  Chancelade,  trouvé  dans  des  couches  plus  ré- 

(1)  U  est  utile  d'indiquer  que  les  nombres  que  nous  donnons  ici  sont  ceux  du 
«  sujet  en  chair  »  et  non  du  squelette.  Ils  expriment  la  taille  du  cadavre,  supposé 
étendu  et  couché  sur  le  sol.  L'homme  debout  et  vivant  mesurerait  2  centimètres  de 

moins. 


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LA   STATURE   DE    f/ilOMME   AUX    DIVERSES    ÉPOQUES.  211 

tentes  du  terrain  quaternaire,  était  haut  de  l'",612;  rhomme 
écrasé  de  Laugerie  de  1°^,669.  La  moyenne  pour  ces  cinq  cas 
€sldel»,652. 

Ce  chiffre  donne  une  idée  médiocre  de  la  stature  de  nos 
lointains  ancêtres,  contemporains  de  Tours  des  cavernes,  et  qui 
chassaient  le  mammouth  et  le  rhinocéros  aux  narines  cloison^ 
nées.  Ils  ne  ressemblaient  en  rien  à  ces  colosses  créés  par  Tima- 
^ination  populaire,  et  que  les  poètes  nous  dépeignent  «c  plus 
massifs  que  le  cèdre  et  plus  hauts  que  le  pin.  »  Pas  davantage  ils 
n'étaient  »  plus  forts  que  le  chêne.  »  Ils  vivaient  plus  ou  moins 
misérablement.  Déjà  industrieux,  ils  se  fabriquaient  d/»s  instru* 
mens  en  pierre  taillée  par  éclats.  C'était  le  début  de  la  pé- 
riode quaternaire,  Tàge  paléolithique  ou  de  la  pierre  taillée. 
La  durée  dut  en  être  considérable,  si  Ton  en  doit  juger  par  tous 
les  changemens  du  climat  et  du  régime  des  eaux  qui  se  succé- 
dèrent 


L'&ge  suivant  est  celui  de  la  pierre  polie,  T&ge  néolithique. 
La  durée  en  a  été  fort  longue  également.  Elle  a  suffi  pour  cou- 
vrir TEurope  de  monumens  mégalithiques  et  de  grottes  funé- 
raires. C'est  le  temps  où  l'industrie  de  la  taille  du  silex,  perfec- 
tionnée successivement,  aboutit  à  la  fabrication  d'ustensiles 
variés,  d'instrumens  de  pêche,  d'armes  de  chasse  ou  de  guerre, 
qû  ont  perdu  le  caractère  grossier  de  Tépoque  précédente.  Il  y  a 
là  an  tournant  de  la  préhistoire  marqué  par  l'invention  du  polis- 
sage du  silex. 

Les  ossemens  de  cette  époque  néolithique  ont  été  soumis  à 
la  même  patiente  investigation  et  aux  mêmes  mensurations  que 
les  précédons.  MM.  Rahon  et  Manouvrier  ont  déterminé  la  taille 
de  ces  populations  néolithiques.  Les  documens  étaient,  ici, 
beaucoup  plus  nombreux.  Le  nombre  des  squelettes  recueillis 
est  considérable.  Les  déterminations  ont  porté  sur  429  hommes 
et  t89  femmes.  La  stature  moyenne  est  de  1"',645  pour  les 
premiers  :  celle  des  femmes  était  de  l'^,526.  Mais  dans  cet 
ensemble  il  y  avait  des  séries  de  haute  taille  et  de  petite  taille, 
''''mme  dans  les  populations  actuelles. 

11  suffit  de  citer  quelques  exemples.  L'homme  de  la  Madè- 
re, station  voisine  dés  Eyzies,   dans  la  Dordogne,  mesurait 


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212  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

1"^,86.  Les  ossemens  des  Eyzies  appartiennent  à  des  types  plus 
grands,  encore.  Christy  et  Lartet  ont  exhumé  autrefois  de  la 
grotte  de  Cro-Magnon,  dans  cette  région,  trois  squelettes  bien 
conservés,  qui  ont  donné  lieu  à  des  observations  extrêmement 
intéressantes  pour  l'anthropologie.  Les  squelettes  appartenaient 
à  un  vieillard,  à  un  adulte  et  à  une  femme.  Ces  sujets  ont  servi  de 
types  pour  l'établissement  d'une  race  devenue  célèbre  sous  le 
nom  de  race  de  Gro-Magnon.  A  la  simple  inspection  des  os,  on 
reconnaît  des  êtres  robustes  et  de  haute  taille.  Broca  déclarait 
leur  stature  très  nettement  supérieure  à  la  nôtre  ;  mais  aucun 
squelette  n'ayant  pu  être  reconstitué  en  entier,  il  lui  fut  impos- 
sible de  faire  une  mesure  directe  et  de  fournir  un  chiffre  précis. 
Aussi  est-ce  avec  un  peu  d'hésitation  qu'il  avança  comme  chiffre 
probable  celui  de  l'",80. 

Broca  n'avait  pas,  en  effet,  la  ressource  de  recourir  aux 
tableaux  de  reconstruction  qui  permettent  maintenant  de  déduire, 
avec  une  approximation  connue,  la  taille  totale  de  la  seule 
mesure  d'un  os  comme  le  fémur.  Il  existait  bien  des  tableaux  de 
ce  genre  fournis  par  les  médecins  légistes,  mais  ils  ne  lui  inspi- 
raient point  confiance,  parce  que  les  rapports  des  longueurs  de 
ces  articles  du  squelette  avaient  été  établis  daprès  le  canon 
parisien  ou  lyonnais,  c'est-à-dire  pour  des  types  de  structure 
de  notre  race.  Or  on  sait  que  les  proportions  des  diverses  parties 
du  corps  ne  sont  pas  les  mômes  dans  toutes  les  races  de  notre 
époque  :  les  canons  qui  les  expriment  sont  différens  de  Tune  à 
l'autre;  à  plus  forte  raison,  pouvaient-ils  être  différens  pour  les 
races  préhistoriques.  De  plus,  dans  une  race  comme  la  nôtre, 
il  y  a  deux  types  distincts,  représentés  par  les  sujets  qui,  pour  un 
même  buste,  ont  les  jambes  longues  (macroskélie  des  anthropo- 
logistes),  et  ceux  qui  ont  les  jambes  courtes  (microskélie).  11 
semble  a  priori  que  toutes  ces  difficultés  dussent  interdire  l'es- 
poir d'établir  un  rapport  plus  ou  moins  fixe  entre  la  mesure 
d'un  segment  de  membre  et  celle  du  corps  tout  entier.  Mais  ce 
sont  précisément  ces  difficultés  que  les  méthodes  anthropomé- 
triques sont  faites  pour  écarter;  et  nous  avons  dit  que  celle  de 
M.  Manouvrîer  y  avait  réussi. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Broca  était  arrivé,  par  certaines  considé- 
rations inutiles  à  rappeler  ici,  à  fixer  à  1"',80  la  taille  du  vieil- 
lard de  Cro-Magnon.  D'autres  observateurs  lavaient  estimée  à 
1",78  et  Topinard  était  allé  jusqu'à  1",90,  chiffre  tout  à  fait 


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LA   STATURE   DE   L^HOMME  AUX   DIVERSES  ÉPOQUES. 


213 


exceptionnel  et  sans  exemple  jusqu'ici  pour  l'homme  préhisto- 
rique. MM.  Rahon  et  Manouvrier  ramenèrent  cette  stature  à  un 
taux  plus  modeste  :  ils  la  fixent  à  l^^^TSC.  Celle  de  la  femme  est 
del»,658,  et  celle  de  l'adulte  est  de  l'^jGG?.  Ce  sont  là  des  chiffres 
assez  élevés  encore  et  certainement  supérieurs  à  la  moyenne  des 
iiabitans  de  notre  pays.  La  race  de  Cro-Magnon  était  de  haute 
taille. 

La  stature  de  l'homme  de  Menton  était  encore  plus  élevée. 
Il  s'agit  du  squelette  découvert  par  M.  Rivière  dans  le  terrain 
quaternaire  néolithique  de  Menton.  Les  cavernes  qui  existent 
dans  les  escarpemens  rouges  qui  surmontent  la  voie  ferrée  de 
Menton  à  Vintimille,  ont  fourni  des  ossemens  assez  nombreux  et, 
en  dernier  lieu,  ceux  d'un  enfant,  d'une  femme  et  d'un  homme. 
La  fragilité  de  ces  ossemens  ne  permet  pas  de  les  manipuler  et 
en  rend  la  mesure  délicate.  Les  tableaux  de  reconstitution  de 
M.  Manouvrier  donnent  pour  la  taille  de  l'homme  le  chiffre  de 
i',752.  M.  Rivière  lui  avait  attribué  1°,95  à  2  mètres.  Il  est  clair 
que,  si  l'on  devait  considérer  l'homme  de  Menton  comme  le  type 
moyen  des  hommes  de  son  temps,  cette  race  aurait  été  supé- 
rieure, comme  taille,  à  celle  qui  habite  aujourd'hui  le  même 
pays  :  il  faudrait  la  comparer  à  celles  des  Scandinaves  ou  des 
Écossais,  c'est-à-dire  aux  plus  grandes  de  celles  qui  vivent  dans 
l'Europe  actuelle.  Mais  il  y  a  beaucoup  de  raisons  de  penser 
que  cet  homme  de  Menton  appartenait  à  la  série  des  hautes 
tailles  parmi  les  hommes  de  sa  race. 

On  retombe  ensuite  sur  des  races  inférieures  à  la  nôtre. 
L'homme  de  Bolwillier  mesurait  1°,60;  celui  de  la  grotte  sépul- 
crale de  l'Homme  Mort,  en  Lozère,  avait  1",62;  celui  de  Gémé- 
nos,  1"»,67;  celui  de  la  grotte  du  Rousson,  dans  le  Gard,  1",63. 
L'homme  de  la  grotte  d'Orrouy,  dans  l'Oise,  qui  représentait  une 
population  vigoureuse,  mesurait  1™,64. 

Mais  il  serait  fastidieux  de  prolonger  cette  énumération. 
Toutes  les  cavernes,  toutes  les  grottes  qui  ont  livré  des  ossemens 
humains  à  la  curiosité  des  anthropologistes,  toutes  les  cryptes 
sépulcrales,  les  sépultures  préhistoriques,  les  dolmens  de  Bel- 
gique et  de  Quibcron,  ceux  de  la  Lozère  et  de  l'Indre,  les  caveaux 
'inéraires  dolméniques  pareils  à  ceux  de  Crécy-en-Vexin,  les 
lées  couvertes  comme  celle  des  Mureaux,  les  tourbières  de  la 
>mme  et  les  dolmens  d'Algérie,  toutes  ces  sépultures  préhis- 


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244  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

toriques  ont  vu  leurs  ossemens  mesurés.  Ces  mensurations^  qui 
portent  sur  plus  de  quatre  cents  sujets  masculins  (exactement 
429),  permettent  d'attribuer  à  nos  ancêtres  de  la  période  néoli- 
thique une  stature,  rectifiée,  q[ui  est  sensiblement  inférieure  à 
celle  des  Français  d'aujourd'hui  (1",645  au  lieu  de  1",680)-  Il 
n'est  donc  pas  vrai  de  prétendre  que  nous  ayons  subi  une  dégé- 
nérescence  évolutive  :  il  n'est  pas  exact  que  les  hommes  pri- 
mitifs aient  eu  aucune  supériorité  sur  nous^  au  point  de  vue  de 
la  stature. 

VI 

L'examen  des  temps  historiques,  au  point  de  vue  particulier 
qui  nous  occupe,  n'offre  presque  plus  d'intérêt  maintenant.  On 
devine  que  les  mensurations  de  la  taille  ne  fourniront  point  de 
résultats  différens  de  ceux  qui  viennent  d'être  exposés.  La  sta- 
ture des  hommes  de  notre  race,  qui  n  a  pas  varié  au  cours  de 
milliers  de  siècles,  pendant  lesquels  se  sont  produites  d'extra- 
ordinaires vicissitudes,  n'a  pu  subir  de  variations  bien  sensibles 
au  cours  de  quelques  centaines  d'années  pendant  lesquelles  ses 
conditions  d'existence  n'ont  subi  que  deschangemensinsignifians 
en  comparaison  de  ceux  des  périodes  précédentes.  C'est,  en  eilet, 
la  conclusion  qui  se  dégage  des  recherches  exécutées  par 
MM.  Rahon  et  Manouvrier  sur  les  ossemens  de  diverses  époques. 

Ils  ont  placé  dans  un  premier  groupe  les  ossemens  qui  mé- 
ritent le  nom  de  proto-historiques,  parce  qu'ils  appartiennent 
en  effet  à  une  époque  dont  la  date  n'est  pas  numériquement 
fixée,  ou  dont  il  ne  reste  pas  de  documens.  Il  y  a,  par  exemple, 
dans  les  galeries  du  Muséum  d'histoire  naturelle,  une  collection 
d'ossemens  qui  ont  été  recueillis  par  M.  de  Morgan  dans  les 
dolmens  du  Caucase,  près  de  Koban.  Ils  proviennent  d'hommes 
qui  vivaient  dans  ces  contrées  h  une  époque  indécise,  qui  corres- 
pond au  premier  fige  du  fer.  Ce  sont  eux  qui  ont  construit  les 
monumens  mégalithiques  de  Roknia  et  du  Caucase  où  l'on 
retrouve  leurs  restes.  La  stature  de  cette  population  n*est  pas 
sensiblement  au-dessus  de  celle  des  habitans  actuels  du  pays  : 
les  hommes  atteignaient  en  moyenne  i^^yQlS  et  les  femmes  1<°,S64. 
Or,  d'après  Schortt,  le  chiffre  moyen  de  la  taille  des  indigènes 
du  Caucase  est  de  l'",650.  Cest  aussi  une  stature  moyenne 
sensiblement  voisine  de  la  nôti*e. 


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hk   STATURE  DE  l'hOMME   AUX   DHnSRSES   EPOQUES.  215 

En  ce  qui  concerne  la  France,  1  examen  des  squelettes  trouvés 
dans  les  cimetières  gaulois  et  gallo-romains  de  Vert-la-Gravelle, 
de  Jonchery  et  de  Mont-Bemy  a  révélé  des  tailles  de  1"*,66 
chez  les  hommes,  et  de  l^^^SS  chez  les  femmes.  Les  populations 
franques  inhumées  dans  les  sépultures  de  la  Marne  avaient 
une  stature  de  1°>,67  ;  celles  du  cimetière  de  Ramasse,  dans  l'Ain, 
que  M.  de  Mortillet  a  considérées  comme  des  Burgondes,  me- 
suraient 1",666  pour  les  hommes,  et  i",538  pour  les  femmes. 
La  stature  moyenne  de  ces  populations,  qui,  à  Tépoque  gallo- 
romaine,  occupaient  le  sol  de  la  France,  était  un  peu  supé- 
rieure à  la  nôtre  ;  mais  elle  l'était  beaucoup  moins  qu'on  n'aurait 
pu  s'y  attendre,  d'après  ce  que  disent  les  historiens.  C'est  tou- 
jours la  môme  conclusion  qui  revient,  avec  la  régularité  d'un 
refrain  après  chaque  couplet  d'une  chanson  :  invariabilité 
presque  absolue  de  la  stature  dans  la  période  proto-historique, 
comme  dans  l'âge  précédent. 

Les  dernières  recherches  de  M.  Rahon  sont  relatives  à  la 
population  parisienne,  examinée  entre  le  iv®  et  le  xi*  siècle.  Le 
cimetière  Sahit-Marcel,  a  fourni  un  dernier  abri  à  des  hommes 
du  v«  et  du  VI®  siècle  :  le  cimetière  de  Saint-Germain-des-Prés 
avait  servi  de  lieu  de  sépulture  à  une  population  plus  récente  qui 
vivait,  selon  toute  vraisemblance,  au  x«  et  au  xi®  siècle.  La  com- 
paraison et  la  mensuration  des  ossemens  provenant  de  ces  deux 
nécropoles,  ont  montré  que  les  tailles  moyennes,  masculine  et 
féminine,  sont  absolument  identiques  dans  les  deux  cas.  À  Saint- 
Marcel,  comme  à  Saint-Germain-des-Prés,  elles  sont  de  1°,677 
pour  les  hommes,  et  de  1°,875  pour  les  femmes.  Ce  résultat 
domie  matière  à  deux  observations.  La  première  c'est  que,  dans 
ce  laps  de  six  siècles,  la  stature  moyenne  des  Parisiens  s'est 
maintenue  avec  une  fixité  remarquable.  La  seconde  observation 
est  relative  à  la  comparaison  avec  le  temps  présent.  Il  y  a 
presque  1  centimètre  (7  millimètres)  de  différence,  au  profit  des 
Parisiens  du  moyen  âge.  C'est  à  la  fois  très  peu  de  chose  et 
beaucoup.  Cette  majoration  s'explique  parce  que  les  ossemens 
qui  ont  été  mis  de  côté,  gardés  dans  les  collections  et  finalement 
umisàla  mensuration,  étaient  les  mieux  conservés,  les  plus  so- 
les et  ceux,  par  conséquent,  qui, ayant  mieux  résisté  aux  causes 
î  destruction,  prouvaient,  par  cela  môme,  qu'ils  avaient  appartenu 
des  sujets  choisis.  Une  circonstance  de  ce  genre  est  bien  suf- 


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216  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fisante  pour  expliquer  ce  léger  écart  de  quelques  millimètres. 

On  peut  admettre  comme  un  résultat  d'expérience  très  gé- 
néral,  —  et  c'est  en  effet  celui  qui  ressort  de  tout  ce  que  nous  avons 
dit  jusqu'ici,  —  que  lorsqu'une  population  ou  lorsqu'une  race 
sont  suffisamment  homogènes,  qu'elles  ne  sont  pas  trop  mêlées  à 
d'autres  races  très  différentes,  la  stature  moyenne  reste  fixe,  si 
elle  est  obtenue  d'un  nombre  suffisant  de  mensurations.  Elle  est, 
au  cours  des  temps,  un  trait  invariable  :  elle  fournit  un  rensei- 
gnement signalétique  de  haute  valeur.  L'amélioration  des  condi- 
tions d'existence,  qui  parait  agir  pour  accroître  la  stature,  ne  con- 
tribue à  ce  résultat  que  d'une  manière  indirecte.  Elle  ne  fait 
qu'éliminer  de  la  moyenne  un  plus  grand  nombre  de  cas  excep- 
tionnels, qui  l'abaissent  d'une  manière  factice.  Elle  exclut  de  la 
confrontation,  des  sujets  que  la  misère  physiologique,  ou  les  ma- 
ladies survenues  pendant  la  période  de  croissance,  ont  empêchés 
d'atteindre  leur  développement  harmonique  et  de  donner  leur 
pleine  mesure. 

il  importe  de  dire,  toutefois,  que  les  résultats  annoncés,  il  y 
a  déjà  quelques  années,  par  MM.  Manouvrier  et  Rahon,  ont  sou- 
levé certaines  objections.  11  est  visible,  du  premier  coup  d'œil, 
que  toutes  leurs  mensurations  abaissent  d'une  manière  systé- 
matique les  valeurs  généralement  admises  pour  les  statures 
humaines.  Dans  beaucoup  de  cas,  leurs  mesures  précises  contre- 
disent, non  seulement  l'opinion  commune,  mais  les  mesures  ap- 
proximatives ou  les  affirmations  des  historiens.  L'objection  a  été 
faite  devant  la  [Société  d'anthropologie.  A.  Hovelacque  s'éton- 
nait, en  particulier,  du  chiffre  très  bas  qui,  d'après  M.  Rahon, 
exprimait  la  stature  des  Burgondes  de  Ramasse.  Tous  les  auteurs 
anciens  sont  d'accord  pour  déclarer  que  les  Burgondes,  popula- 
tion teutonique  originaire  de  la  Germanie  septentrionale,  entre 
roder  et  la  Vistule,  étaient  des  hommes  de  grande  taille.  Les 
mensurations  de  M.  Rahon  n'en  faisaient  que  des  hommes  un 
peu  supérieurs  h  la  moyenne  (1,666).  Si  l'attribution  de  M.  de 
Mortillet  est  exacte,  si  les  hommes  inhumés  h  Ramasse  étaient 
bien  des  Burgondes,  et  si  la  série  des  squelettes  examinés  est 
vraiment  suffisante  pour  établir  la  moyenne,  on  voit  la  consé- 
quence: la  contradiction  est  flagrante  entre  lanthropologie,  d'une 
part,  et  les  témoignages  historiques,  d*autre  part. 

M.  Manouvrier  a  répondu  à  cette  objection.  Il  a  déclaré  que 
cette  contradiction  ne  Timprcssionnait  pas.  La  détermination  de 


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LA   STATURE  DE   l'HOMME  AUX   DIVERSES   ÉPOQUES.  217 

la  taille  d'après  la  mensuration  des  os  longs  est  une  opération 
assez  précise  pour  permettre  de  contrôler  les  assertions  des  his- 
loriens  et  des  géographes.  Les  historiens,  même  les  plus  précis, 
Hérodote,  César  et  Strabon,  ont  pu  exagérer  la  taille  des  popula- 
tioDS  dont  ils  parlent.  Ce  qui  est  advenu  aux  navigateurs  et  aux 
explorateurs  du  xvm*  siècle,  à  propos  des  Patagons,  dont  la  taille 
a  été  évaluée  par  les  uns  à  6  pieds  et  par  les  autres  à  7  et  demi 
ou  plus,  tous  parlant  d'individus  qu'ils  ont  vus,  est  bien  fait  pour 
nous  mettre  en  garde  contre  les  surprises  de  l'œil  et  mieux 
encore  contre  celles  de  l'imagination. 

D'ailleurs  les  chi£Fres  fournis  à  propos  de  ces  Burgondes  de 
la  Bresse,  en  font  encore  une  race  d'assez  haute  taille.  Leur 
stature  est  encore  de  16  millimètres,  c'est-à-dire  de  près  de 
2  centimètres,  supérieure  à  la  taille  moyenne  du  Français  de 
notre  temps.  Or,  une  différence  de  ce  genre  n'est  pas  négligeable. 
Elle  impressionne  l'œil  d'une  façon  très  satisfaisante.  Elle  répond 
à  la  différence  des  jugemens  que  nous  portons,  lorsque  nous  disons 
d'un  homme  qu'il  est  moyen  ou  qu'il  est  grand.  Et,  par  exemple, 
nous  disons  des  Sardes  qu'ils  sont  petits,  et  des  Belges  qu'ils  sont 
grands,  alors  que  la  moyenne  de  stature  des  uns  et  des  autres  ne 
diffère  de  la  nôtre  que  de  deux  centimètres  en  plus  ou  en  moins. 

La  conclusion  générale  des  études  que  nous  avons  brièvement 
résumées  ne  peut  être  que  la  répétition  de  la  conclusion  de  cha- 
cnne  d'elles.  —  Les  ossemens  de  l'homme  primitif,  de  l'homme 
préhistorique  et,  enfin,  de  l'homme  hisloriqùe,  interrogés,  ont 
répondu  que  sa  stature  n'avait  pas  éprouvé  de  changemens 
appréciables  au  cours  des  temps.  Ils  n'ont  point  montré  de  traces 
d'une  dégénérescence  évolutive.  Hommes  d'aujourd'hui,  nous 
ne  sommes  pas  une  postérité  amoindrie,  et  nous  pouvons  re- 
pousser l'injure  du  poète,  «  que  nous  sommes  des  nains  à  côté 
de  nos  pères.  » 

Â.  Dastre. 


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MUSIQUE  D'ÉGUSE  AU  THÉÂTRE 


Ce  sujet  n*6st  que  la  réciproque  et  comme  Tenvers  d'un  autre,  pins 
considérable,  plus  actuel,  que  nous  avons  abordé,  pour  ne  pas  dire 
attaqué  déjà  maintes  fois,  et  qui  s'énoncerait  en  termes  contraires  : 
La  m\mqm  de  théâtre  à  Féglise.  Le  contre-sujet  aurait,  disons-noas, 
plus  d'actualité,  puisque  la  question  de  la  musique  liturgique  vient 
d'être  à  nouveau  posée  et  résolue  par  une  volonté  suprême,  chez  nous, 
hélas  I  encore  mal  comprise  et  plus  mal  obéie.  n  serait  aussi  plus 
étendu,  l'église  faisant  au  théâtre,  chez  elle,  une  place  que  sur  le 
théâtre  môme  elle  n'a  jamais  occupée.  Mais  on  sait,  —  les  instruc- 
tions pontificales  en  témoignèrent  hautement,  —  que  l'église  aujour- 
d'hui ne  craint  pas  d'imiter  le  théâtre.  On  sait  peut-être  moins  bien 
que  le  théâtre,  toutes  les  fois  qu'U  a  figuré  des  sujets  ou  des  actions 
religieuses,  n'a  rien  négligé  pour  ressembler  à  l'église,  n  en  a  pris 
le  ton  ou  le  style  avec  autant  de  goût  que  de  respect.  Ainsi,  par  un 
échange  ou  plutôt  par  un  renversement  bizarre  et  fâcheux,  la  mu- 
sique d'église  au  théâtre  est  d'église  plus  qu'à  l'église  môme.  Sous 
l'apparence  d'un  paradoxe,  cela  n'est  qu'une  vérité  de  fait  ou  d'his- 
toire ;  et  c'est  cela  que  nous  voudrions,  non  pas  en  théorie,  mais  en 
fait  et  par  l'histoire  également,  essayer  d'établir  ou  de  rappeler. 

La  reproduction  dramatique  et  musicale  d'offices  ou  de  cérémonies 
religieuses  —  j'entends  celles  de  notre  religion  —  n'est  pas  fort  an- 
cienne. Je  ne  sache  pas  que  les  deux  premiers  siècles  de  l'opéra,  qui 
sont  le  XVII»  et  le  xviii*,  s'en  soient  avisés.  En  Italie  d'abord,  pu'i 
en  France  et  en  Allemagne,  nous  voyons  alors  la  tragédie  musîca  i 
s'inspirer  de  l'antiquité  seule  et  ne  chercher  ses  héros  que  parmi  1   • 


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LA   BfUSIQUE   d'église   AU  THÉÂTRE.  219 

Qreos  et  les  Romains.  Lully  ni  Rameau,  Gluck  ni  Mozart  ne  p6u- 
nient  avoir  Tidée,  ou  Taudace,  de  choisir  un  sujet  chrétien,  encore 
moins  liturgique.  C'est  au  romantisme,  —  et  au  romantisme  français, 
car  Weber  lui-même  n'y  songea  pas,  —  qu'il  était  réservé  d'intro- 
duire non  seulement  le  christianisme,  mais  l'église,  dans  l'esthé- 
tique de  l'opéra.  Et  le  premier  exemple  de  cette  nouveauté  fut  peut- 
être  Moberi  le  Diable  (1831). 

Les  deux  «  grands  opéras  français  »  qui  précédèrent  :  La  Muelte  de 
Portici  {iS^S)  et  Guillaume  Tell  (1839),  contiennent  des  parties  reli- 
gieuses, et  fort  belles,  mais  qui  ne  sont  pas  d'église.  Au  début  du 
second  acte  de  Guillaume  Tell,  U  est  un  petit  chœur  adorable,  triste  et 
tendre  conmie  VAve  Maria  des  soirs  italiens.  Une  cloche  au  loin 
l'accompagne,  «  ehe  paia  il  giorno  pianger  che  si  muore.  »  Mais  l'ex- 
quise prière  résonne  auprès  d'une  chapelle,  elle  ne  nous  y  fait  point 
entrer.  Pour  la  première  fois  avec  Robert  et  Bertram  qui  le  suit,  nous 
franchissons  le  seuil  non  d'une  chapelle,  mais  d'une  cathédrale.  Dans 
la  sacristie,  qu'une  simple  tenture  sépare  du  sanctuaire,  Meyerbeer 
Doos  a  montré  a  l'homme  divisé  contre  lui-même,  partagé  entre  la 
chair  et  l'esprit,  entraîné  vers  les  ténèbres  et  l'abrutissement,  mais 
protégé  par  l'intelligence  vivifiante  et  sauvé  par  Tespoir  divin  (1).  » 
Le  <c  grand  drame  catholique  de  Robert  (2)  »  trouve  son  dénouement 
à  l'église,  au  son  des  chants  de  l'église,  et  par  l'effet,  par  la  vertvt 
même  de  ces  chants. 

C'est  d'abord  un  cantique  de  moines,  sans  accompagnement,  qui 
tient  à  la  fois  du  choral  et  de  la  psalmodie.  L'  <«  écriture,  »  comme  on 
dit  aujourd'hui,  n'en  est  peut-être  pas  très  serrée  ;  la  polyphonie  de 
Bach  a  plus  de  richesse  et  celle  de  Palestrina  plus  de  pureté.  Mais  le 
style  sobre  et  grave  de  cette  prière  est  vraiment  d'église,  même  d'office. 
Elle  se  continue  et  s'achève  par  une  admirable  ritournelle  d'orgue, 
phrase  mélodique  et  chantante,  mais  dont  aucun  accent,  aucun 
éclat  trop  pathétique  ne  hâte  ou  ne  trouble  le  cours.  Alors  paraissent 
Robert  et  Bertram,  et  les  thèmes  sacrés  reviennent  accompagner  leur 
dialogue  tragique  et  le  faire  plus  tragique  encore.  La  grandeur  de 
cette  scène,  où  Meyerbeer  se  révèle  tout  entier,  consiste  d'abord  dans 
larenc(mtre  de  l'élément  humain  ou  profane  et  de  l'élément  religieux; 
elle  tient  aussi,  peut-être  davantage,  à  leur  distinction.  Partout  ici  la 

mté liturgique  ajoute  à  la  beauté  pathétique;  nulle  part  elle  ne  s'y 

imet  ou  seulement  ne  s'y  conforme.  L'une  et  l'autre  se  côtoient, 

^1)  George  Sand  :  Lettrée  d'un  voyageur, 
(3)  Ikid. 


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220  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  ainsi  dire;  elles  se  renforcent  et  se  multiplient,  mais  sans  se 
confondre.  Les  thèmes  d'église  demeurent  d*église,  insensibles  à 
Faction  passionnée  que  pourtant  ils  soutiennent,  et  que  même  ils 
exaltent.  Ils  se  prêtent,  les  nobles  thèmes,  aux  deux  héros  en  conflit  : 
à  Bertram  qu'ils  combattent,  à  Robert  qu'ils  secourent;  et  le  père  et 
le  fils  Jettent  au-dessus  d'eux  leurs  cris  d'angoisse  ou  de  fureur.  Ils 
se  prêtent,  mais  ils  ne  se  donnent  pas.  Robert  peut  bien  emprunter 
la  pure  phrase  de  l'orgue  ;  pour  faire  de  ce  chant  paisible  et  divin  le 
chant  '  de  son  humaine  détresse,  il  y  ajoutera  de  sublimes  accens  et 
ces  notes  de  ténor,  les  plus  hautes,  qu'on  n'entend  Jamais  sans  émoi. 
Mais  ces  notes  ne  sont  qu'à  lui,  ne  sont  que  lui  seul,  et  l'hymne  se 
déroule  au-dessous  d'elles,  invariablement  pieux  et  liturgique,  sans 
leur  abandonner  rien  de  sa  paix  auguste  et  de  sa  rituelle  majesté. 

Vous  vous  rappelez  le  mot,  déjà  si  juste  alors  et  plus  juste  encore 
aujourd'hui,  de  Thomas  Graindorge  au  sortir  d'un  mariage  parisien  : 
«  Bel  opéra,  analogue  au  cinquième  acte  de  Robert  le  Diable;  seule- 
ment Robert  le  Diable  est  plus  religieux.  »  De  quoi  précisément 
s'agit-il  en  ce  cinquième  acte?  D'un  mariage,  voire  d'un  «  grand  ma- 
riage, »  car  la  princesse  de  Sicile  elle-même  attend  au  pied  des  autels 
un  fiancé  qui  tarde,  il  est  vrai,  mais  qui  finit  par  la  rejoindre.  Or  îl 
est  certain  que  les  chants,  dont  ce  fictif  hymen  s'accompagne,  ne 
ressemblent  guère  à  ceux  qu'en  des  circonstances  pareilles,  mais 
réelles,  nous  avons  coutume  d'entendre.  Ici,  pour  la  première  fois, 
la  musique  de  théâtre  l'emporte  sur  la  musique  d'église  par  la  conve- 
nance et  par  la  piété. 

Dans  l'œuvre  de  Meyerbeer  encore,  voici  venir  un  autre  cortège 
nuptial.  Plus  blanche  que  ses  voiles  de  fiancée,  Valentine  de  Saint- 
Bris  passe  au  bras  de  son  père,  et,  sur  son  passage,  des  jeunes  filles, 
des  femmes  prient  et  chantent  à  genoux.  C'est  le  soir  de  la  Saint- 
Barthélémy,  un  soir  d'été  chargé  d'orage;  déjà  catholiques  et  hugue- 
nots se  regardent  et  tout  bas  se  défient,  et  leur  sourde  colère,  et 
le  soir,  et  la  prière,  tout  est  sombre  comme  ce  triste  mariage,  qui 
va  s'accomplir  sans  amour.  Oh  !  la  plaintive,  attendrissante  litanie, 
sur  laquelle  tombe  et  retombe  sans  cesse,  en  deux  étranges  accords, 
un  douloureux  et  presque  funèbre  Ave!  n  est  admirable,  cet  Ave 
Maria,  par  la  couleur  pittoresque  et  dramatique,  par  tout  ce  qu'il 
ajoute  à  la  scène,  au  tableau,  de  mélancolie  et  d'inquiétude.  Il  ne 
l'est  pas  moins  par  la  simplicité,  par  la  pureté  du  sentiment  religieux. 
On  chante  ici,  hors  de  l'église,  comme  il  faudrait  chanter  au  dedans. 
Une  zone  sacrée  environne  la  chapelle,  la  défend,  et  sur  le  parvis 


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LA   BCUSIQUE  d'ÉGLISE   AU   THÉÂTRE.  221 

même  fl  semble  qae  la  musique  ei^piime,  inspire  déj&  le  respect  du 
sanctaaire.  Pas  d'accompagnement  et  pas  de  solo;  rien  qui  sente 
•  l'air  »  de  théâtre  on  la  romance  de  saloD  ;  rien  d'antre  que  deux 
Toix,  auxquelles  les  voix  en  chœur  répondent.  C'est  peu  de  chose 
sans  doute,  mais  c'est  grave  et  touchant,  c'est  à  la  fois  austère  et 
tendre,  et,  comme  a  dit  Musset  d'une  prière  encore  plus  modeste, 
t  c'est  tout  ce  qu'il  faut  à  Dieu.  » 

c  Un  grand  liturgique,  ce  Meyerbeerl  »  s'écriait  un  de  nos  amis, 
avec  lequel  nous  écoutions  le  quatrième  acte  du  Prophète.  Et  Wagner 
M-rnème  n'a-t-il  pas  écrit  naguère  (nous  citons  de  mémoire)  : 
t  C'est  à  ce  fils  de  l'Allemagne  qu'il  était  réservé  de  faire  voir  com- 
rnsnt  il  faut,  sur  le  théâtre,  parler  des  choses  de  Dieu?  »  Au  quatrième 
acte  du  Prophète,  comme  au  cinquième  acte  de  Robert  le  Diable^  une 
des  principales  scènes  du  drame  se  passe  à  l'église.  Et  le  drame, 
cela  va  sans  dire,  ne  pouvait,  ne  devait  être  et  n'est  en  effet  repré- 
senté que  par  une  musique  dramatique.  Mais,  cette  fols  encore,  la 
musique  de  drame,  loin  de  rien  entreprendre  contre  la  musique 
d'église,  en  a  subi  plutôt  à  de  certains  momens  l'influence  et  la  con- 
tagion sainte. 

Les  dernières  fanfares  de  la  «  marche  du  sacre  »  ont  cessé.  L'office 
commence.  Alors,  que  n'entendrions-nous  pas  à  l'église  ?  Mais,  au 
théâtre,  qu'entendons-nous?  Au  lieu  d'une  de  ces  cavatines  de 
concert  ou  d'opéra  qui,  chantées  par  un  «  ténor  puissant,  »  ravissent 
les  fidèles  parisiens  et  leurs  pasteurs,  la  plus  sérieuse,  la  plus  sobre 
polyphonie,  un  Domine,  salvum  fac  I  [a  capella),  auquel  répond  en 
psalmodiant  la  foule  recueillie.  Puis  l'imprécation  de  Fidès  éclate  en 
sa  libre  fureur.  Meyerbeer  ici  pouvait  déchaîner  son  orchestre,  l'ir- 
liter,  l'humaniser  et  le  dramatiser  autant  que  la  voix.  Il  a  fait  Jus- 
tement le  contraire.  Il  a  voulu  tendre,  pour  ainsi  dire,  derrière  la 
passion  humaine,  un  fond  religieux  :  que  l'église  restât  église,  et  que 
l'atmosphère  ou  l'esprit  en  fût  respecté.  Sous  la  malédiction  mater- 
nelle, une  pièce  d'orgue,  en  vrai  stylo  d'orgue,  se  développe,  sans 
rien  emprunter  à  la  situation  pathétique,  sans  que  rien  de  cette  situa- 
tion agisse  ou  réagisse  sur  ce  morceau  purement  religieux.  Même 
réserve,  même  calme  rituel  dans  le  chœur  des  enfans,  au  moins  au 
'^'^but  de  ce  chœur.  S'il  s'anime  ensuite,  s'il  s'échauffe  jusqu'au  plus 
adroyant  éclat,  c'est  que  le  Roi-Prophète  alors  apparaît,  couronné; 
est  que  nous  touchons  au  centre,  ou  plutôt  au  sommet  du  drame 
que  le  théâtre  ici  reprend  ses  droits.  Il  suffit,  —  et  nous  ne  vou- 
ons pas  rappeler  autre  chose  —  qu'il  les  ait  d'abord  sacrifiés,  et 


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222  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

que,  dans  la  représentation  d'une  Qérémonie  de  l'église,  magiiifigne, 
extraordinaire  même,  et  permettant  comme  telle  un  surcroit  de 
pompe  liturgique,  la  musique  de  théâtre  ait  pourtant  reconnu  l'éxni- 
nente  dignité  du  style  de  la  liturgie. 

Vous  plalt-^il  que  nous  entrions  dans  une  autre  église,  non  plas  der- 
rière un  héros  triomphant,  mais  sur  les  pas  d'une  pécheresse  et  d'une 
pénitente  ?  Ce  n'est  point  aujourd'hui  Jour  de  fête:  la  nef  est  à.  peu 
près  déserte  et  quelques  fidèles  à  peine  y  ont  précédé  Marguerite.  C'est 
peut-être  Jour  de  funérailles,  car  un  Dies  irm  presque  liturgique   va 
tout  à  l'heure  se  faire  entendre,  mais  de  funérailles  modestes  et  vrai- 
ment funèbres,  dont  la  musique  ne  ressemble  pas  à  celle  de  ces 
«  grands  enterremens,  »  qu'une  jeune  femme  qualifiait  devant  nous  de 
«  délicieux.  »  Une  pièce  d'orgue  encore  nous  accueille  ;  enpore  un 
morceau  de  style  simple  et  sévère,  et  non  point  une  s3rmphonie  à 
grand  orchestre,  comme  cette  ouverture  d'O^ëron,  dont  retentissait 
naguère,  un  jour  que  nous  y  entrâmes,  la  basilique  du  Sacré-Cœur. 
Dans  la  scène  de  Gounod,  comme  dans  les  scènes  de  Meyerbeer, 
une  action  dramatique  est  accompagnée  par  un  office  religieux  ;  seu- 
lement l'accord  est  ici  plus  étroit.  Ainsi  que  l'imprécation  de  Fidèft»  le 
reproche  infernal  :  Souviens-toi  du  passé  !  plane  sur  des  harmonies 
saintes.  Mais  il  s'unit,  il  se  fond  davantage  avec  elles  ;  il  s'efforce 
même  de  leur  ressembler  et,  pour  être  plus  cruelle,  plus  injurieuse 
encore,  la  voix  du  démon  imite  ou  contrefait  la  voix  de  Dieu. 

De  cette  admirable  page»  la  phrase  la  plus  belle,  au  moins  de  la 
beauté  particulière  que  nous  cherchons  aujourd'hui,  c'est  assurément 
la  première  :  Seigneur!  daignez  permettre  à  voire  humble  servante^  de 
s'agenouiller  devant  vous.  Ces  quelques  mesures  contiennent  et  résu- 
ment en  quelque  sorte  une  triple  perfection  :  celle  de  la  parole,  celle 
du  chant  et  celle  de  la  prière.  La  musique  n'a  Jamais  rien  trouvé  de 
plus  triste,  de  plus  humble  et  de  plus  las  ;  rien  qui  s'abaisse  et  tombe, 
d'une  chute  plus  profonde,  sous  un  plus  pesant  fardeau;  rien  qui  figure 
avec  plus  de  vérité  l'affaissement  de  l'âme  et  môme  du  corps,  la  dé- 
mission, la  prostration  de  tout  l'être  et  son  anéantissement  devant 
Dieu.  Chaque  point  de  cette  courbe  sonore,  chaque  note,  chaque  mot 
est  précieux.  Elle  est  mélodie  :  en  d'autres  termes,  une  forme  définie 
et  plastique  ;  elle  a  ses  contours  et  son  reUef  arrêté.  Mais  elle  est  mé- 
lopée aussi,  ou  récitatif.  Elle  parle  aussi  bien  qu'elle  chante  et  qu'ell< 
prie.  Elle  est  récitatif,  et  rien  qu'à  ce  titre  elle  Jouit  d'une  certaim 
liberté  dans  le  temps  :  cela  signifie  qu'elle  obéit  moins  aux  lois  d( 
la  mesure  qu'à  celles,  beaucoup  plus  larges,  du  rythme,  et  du  rythm< 


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LA   MUSIQUE   d'église  AU   THÉÂTRE.  223 

oratoire.  Enfin,  elle  est  purement  vocale  :  pas  on  seul  instrament  ne 
la  soutient.  De  tout  cela  que  résulte-t-il  ?  Q9e  la  phrase  en  question, 
par  ses  différens  caractères  —  le  chromatisme  excepté  —  se  rap- 
proche sensiblement  d'une  phrase  de  plain-chant.  Imaginez-la  seule- 
ment entonnée  par  vingt,  par  cinquante  voix,  au  lieu  d'une  seule  ;  puis, 
étendue  et  développée  ;  devenant,  au  lieu  d'une  phrase  initiale,  tout 
on  discours,  toute  une  prière  :  vous  aurez  en  elle  un  exemplaire 
accompli  d'oraison  grégorienne  et  purement  liturgique. 

Et  maintenant  au  contraire,  cette  phrase  de  théâtre,  essayez  de  la 
remplacer  par  toute  autre,  si  belle  qu'elle  soit,  empruntée  môme  aux 
œnvres  religieuses  de  l'auteur.  Sera-ce  le  Félix  culpa  de  Mors  et  Vita  ? 
ou  bien,  dans  Rédemption,  la  cantilène  :  Vos  bontés  paternelles?  Sera-ce, 
enfin,  et  pour  choisir  un  exemple  encore  plus  connu,  l'admirable  Ave 
Maria  —  mais  admirable  autrement  —  sur  le  premier  prélude  de 
Bach?  Gageons  que  le  public  ne  souffrirait  pas,  sans  crier  à  Firrévé- 
rence,  au  scandale  peut-être,  de  voir  un  personnage  de  drame  entrer 
dans  h  maison  de  Dieu  avec  ces  accens  et  ces  mouvemens  de  passion 
homaine  sur  les  lèvres  et  dans  le  cœur.  Ainsi  la  musique  la  plus 
théâtrale  n'est  pas  toujours  celle  qu'on  pense,  n  n'est  pas  sans  origi- 
nalité, ni  sans  intérêt  pour  notre  cause,  qu'un  musicien,  aussi  grand 
dans  l'art  sacré  que  dans  l'art  profane,  nous  donne  une  pareille 
leçon,  et  que  l'idéal  de  la  prière,  —j'entends  et  je  ne  saurais  trop  y 
insister  —  de  la  prière  à  l'église,  ce  soit  dans  une  scène  de  théâtre 
qu'on  Gounod  en  ait  le  plus  approché. 

Désireux  d'y  atteindre  également,  d'autres  compositeurs,  et  non 
des  plus  petits,  ne  s'y  sont  pas  pris  d'autre  sorte.  Rappelez-vous, 
dans  le  Roi  d' Kf ,  quel  sobre  et  simple  Te  Deum  accompagne  les  noces 
de  Rozenn  et  de  Mylio  victorieux.  Une  délicieuse  introduction,  mo- 
nastique et  virginale  à  la  fois,  puis  un  Ave  Maria  polyphonique  où 
se  mêlent  des  orgues  légères,  annonce  le  pur  et  pieux  chef-d'œuvre 
qu'est  le  second  acte  de  la  Proserpine  de  M.  Saint-Saëns.  Plût  à  Dieu 
que  les  véritables  couvens  ne  connussent  pas  d'office  plus  mondain 
et  de  plus  profane  musique!  Il  n'est  pas  jusqu'à  M.  Massenet...  Après 
tout,  ce  n'est  pas  sa  faute  si  la  fameuse  «  méditation  «>  que  vous  savez 
ost  entrée  dans  l'  «  ordinaire  y>  de  la  messe  de  mariage,  au  moins 
des  mariages  élégans.  L*auteur  de  TAob,  en  l'écoutant,  s'excuse  peut- 
être,  comme  Lully  naguère  et  dans  les  mômes  termes  :  «  Pardonnez- 
""oi,  Seigneur,  je  ne  l'avais  pas  faite  pour  vous  î  »  D'autant  plus  qu'à 

)cca8ion,  il  a  su  faire  autrement,  et  très  bien,  pour  le  Seigneur.  Les 

hos  d'un  irréprochable  Magnificat  arrivent  jusqu^au    parloir  de 


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224  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Saint-Sulpice  (quatrième  acte  de  Manon),  et  récemment  encore  le  mu- 
sicien vraiment  religieux  du  Jongleur  de  Notre-Dame  a  tracé  finement 
une  esquisse,  à  demi  grégorienne  et  palestrinienne  à  demi,  de  la  plus 
orthodoxe  Schola, 

Le  chef-d'œuvre  enfin,  ou  le  miracle  de  l'art  non  seulement  reli- 
gieux, mais  liturgique  au  théâtre,  vous  l'avez  déjà  nommé  :  c'est  le 
second  tableau  du  Parsifal  de  Richard  Wagner. 

Ici  tout  est  sacré.  Ici  nous  ne  voyons  plus  se  passer  à  l'église, 
comme  dans  le  Prophète,  des  événemens  qui  pourraient  aussi  bien 
s'accomplir  ailleurs.  Non:  l'action  et  le  décor,  le  fait  et  le  lieu  se  com- 
mandent et  pour  ainsi  dire  se  conditionnent  l'un  l'autre  ;  on  ne  saurait 
les  diviser,  et  les  rites  chrétiens,  loin  d'entourer  seulement  le  drame 
et  de  l'orner,  en  font  le  principal  ressort  et  comme  la  matière  morale 
elle-même. 

Dès  les  premières  scènes,  extérieures  encore  au  sanctuaire,  une 
influence  mystique  se  répand.  Depuis  Guillaume  Tell  et  le  modeste 
chœur  de  la  chapelle,  le  sentiment  de  Dieu  dans  la  nature  s'est 
étendu  et  fortifié.  Là-bas  une  humble  cloche  seule  sanctifiait  l'heure. 
Ici  résonnent  d'augustes  sonneries,  des  fanfares  suaves  et  lentes,  et  le 
soir,  les  bois,  les  eaux,  toutes  les  choses  sont  bénies,  toutes  semblent 
prier. 

L'homme  n'a  Jamais  prié  comme  prient,  autour  'de  l'autel  qui 
porte  le  cristal  sanglant,  les  serviteurs  du  Graal.  Voici  la  plus  sublime 
représentation  que  l'église  catholique  ait  trouvée  encore  de  ses  plus 
sublimes  mystères.  La  plus  sublime,  et  la  plus  complète  aussi  :  car 
le  sentiment  et  le  culte,  l'esprit  et  la  lettre,  les  attitudes  et  les  mou- 
vemens,  aussi  bien  que  l'oraison,  la  méditation  et  l'extase,  que  la  foi 
et  que  l'amour,  toute  notre  église,  ou  tout  de  notre  église  est  figuré 
musicalement  ici.  Cherche-t-on  par  quelles  figures?  n  apparaît  aussitôt 
que  c'est  par  celles-là  justement,  par  ces  deux-là,  qu'une  longue  tra- 
dition consacre,  que  la  pratique  moderne  avait  abandonnées,  et  que 
les  instructions  pontificales  se  proposent  et  nous  ordonnent  de  rétablir. 
Cette  longue,  très  longue  scène  de  Parsifal  ne  comporte  pas  un  solo, 
pas  un  morceau  qui  sente  le  théâtre,  ou  seulement  le  concert,  pas  un 
éclat,  pas  xm  soupçon  de  ce  style  profane,  —  Je  veux  dire  dramatique  et 
passionné,  —  où  se  développe  et  s'épanouit  pour  elle-même  une  mu- 
sique étrangère,  quand  ce  n'est  point  indocile,  aux  paroles  ainsi  qu'aux 
rites  sacrés.  L'orchestre  môme,  —  l'orchestre  de  Wagner  et  de  sa  der- 
nière partition  —  ne  craint  pas,  à  l'occasion,  de  s'effacer  devant  la  voi^ 
ou  mieux,  car  l'ensemble  de  la  scène  est  choral,  devant  les  voix,  tantô 


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LA    MUSIQUE    d'église    AU    THÉÂTRE.  223 

devant  leur  unisson,  tantôt  devant  leurs  accords.  Mais  il  est  un  instru- 
ment ou  plutôt  un  organe  sonore,  et  vraiment  d'église,  dont  cet 
orchestre  a  reconnu  et  subi  volontairement  ici  la  souveraineté  sainte  : 
cest  la  cloche.  Lamennais,  dans  sa  Philosophie  de  Vart,  avait  défini  le 
caractère  grandiose  et  surnaturel  de  la  cloche  ;  Wagner,  dans  Parsifal, 
Ta  rendu  sensible  et  magniûquement  réalisé.  Extérieure  à  Téglise,  la 
cloche  lui  apporte,  afin  qu'elle  les  unisse  à  celles  de  Thumanité,  les 
voix  de  la  nature  ou  de  l'univers,  de  ces  dehors  dont  elle  vil  elle- 
même  environnée  :  voix  de  la  terre,  au  sein  de  laquelle  elle  fut  arra- 
chée; voix  du  cieU  dans  lequel  elle  se  balance;  voix  de  la  plaine,  de 
la  montagne  et  de  la  forêt,  de  l'horizon  enfin,  que,  du  haut  de  sa  tour, 
elle  domine  et  ([u'elle  emplit  tout  entier  de  ses  ondes.  Cloches  de 
deuil  ou  de  fêle,  de  mort  ou  de  nativité;  couvre-feu  mélancolique 
ou  tocsin  meurlrier  des  Huguenots;  à  Tautre  extrémité  et  comme  au 
pôle  opposé  de  notre  art  français,  dans  Fra  Diavolo,  gai  carillon  de 
Pâques  fleuries;  cloches  fidèles  de  Moerling,  qu'en  un  de  ses  lieder 
les  plus  touchans  Liszt  écoutait  pieusement  et  déjà  de  si  loin;  cloches 
imitées  par  l'orcheslre,   par  le  piano  même  accompagnant  la  voix, 
ou  cJoches  véritables;  cloches  des  cathédrales  ou  des  chapelles,  des 
cités  ou  des  hameaux,  jamais  jusqu'à  Parsifal  vous  n'aviez  sonné, 
chanté,  prié  ainsi.  Jamais  vous  n'aviez  été  les  interprètes  ou  les  an- 
nonciatrices d'une  foi  si  robuste  et  d'un  si  tendre  amour;  jamais 
surtout  vous  n'aviez  donné  l'idée  et  l'exemple  de  ce  que  la  musique 
à  réglise  pourrait  vous  devoir  de  grandeur  religieuse  et  de  liturgique 
beauté. 

Et  jamais  non  plus,  à  l'église,  les  chants  ne  furent  depuis  long- 
temps aussi  purs,  aussi  pieux.  On  l'a  fait  observer  avec  justesse  :  dans 
les  parties  relifrieuses  de  Parsifal,  Wagner  s'est  proposé,  voire  im- 
posé, d'  «  éviter  toute  harmonie  pathétique  et  toute  mélodie  senti- 
mentale (  I  j.  »  Or,  pour  y  réussir,  il  n'a  pas  trouvé  de  plus  sûr  moyen 
que  de  revenir —  sans  rien  sacrifier  pourtant  de  son  génie  moderne 
—  de  revenir,  par  un  libre  mais  fidèle  retour,  aux  deux  formes  par 
excellence  de  la  musique  d'église  :  la  monodie  grégorienne  et  la 
polyphonie  alla  Palestrina. 

Parmi  les  thèmes  sacrés  de  Parsifal,  celui  qu'on  peut  nommer  le 

principal,  parce  qu  on  l'entend  le  premier  et  qu'il  surpasse  tous  les 

antres  en  ampleur  comme  en  beauté,  ce  thème  approche  de  près 

type  grégorien.  Il  en  possède  les  caractères  essentiels.  A  peine 

1)  Parsifal,  de  Richard  Wagner,  ipax  M.  Maurice  Kufferath.  Paris,  1890;  Fisch- 
her. 

TOME  xxni.  —  1904.  15 


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'226  REVUE    DES    DEUX   MONDES. 

accompagné,  par  un  sourd  et  monotone  roulement  de  timbales,  il 
n'est  que  mélodie  ;  il  n'existe  et  ne  vaut,  du  moins  en  son  premier  état, 
que  par  la  succession  et  non  par  la  combinaison  des  notes.  En  outre 
il  évolue,  il  se  développe  avec  tant  de  lenteur,  que  la  mesure  en 
devient  pour  ainsi  dii*e  insaisissable.  Elle  se  fond,  elle  se  perd  dans  un 
rythme  très  large,  un  peu  lâche,  et  qui  enveloppe,  au  lieu  de  la  par- 
tager, rimmense  période  tout  entière.  Et  cela  aussi  est  de  style  gré- 
gorien. Une  certaine  asymétrie  générale  de  la  phrase  fortifie  ce 
caractère.  Il  n'y  a  pas  jusqu'à  la  tonalité  ou,  pour  parler  plus  exacte- 
ment, jusqu'au  mode,  qui  n'y  ajoute  encore.  C'est  le  mode  hypo- 
lydien  pur,  un  de  ceux  qui  de  la  musique  antique  ont  passé  dans  le 
plain-chant  (1).  Ce  thème  enfin,  —  si  nous  le  prenons  toujours  à  son 
origine,  avant  qu'il  s'anime  et  se  dramatise  au  contact  de  la  passion  et 
de  la  douleur  humaines  d'Amfortas,  —  ce  thème  est  doué  d'une  expres- 
sion ou  d'un  éihos  vraiment  surnaturel  et  comme  divin.  Aussi  Wagner 
Ta-t-il  choisi  pour  traduire  les  paroles  de  la  consécration  :  «  Prenez 
et  mangez,  ceci  est  mon  corps.  Prenez  et  buvez,  ceci  est  mon  sang  ;  » 
paroles  saintes  entre  toutes,  si  redoutables  à  la  musique,  qu'elles  lui 
sont  môme  interdites  parla  liturgie,  et  que,  dans  la  réalité  du  sacrifice^ 
le  prêtre  les  parle  à  peine  et  les  prononce  tout  bas.  Sébastien  Bach  les 
avait  chantées  avant  Wagner.  Mais  le  musicien  de  Parsifal  l'emporte 
ici  sur  celui  de  la  Passion  selon  saint  Matthieu,  et  c'est  l'honneur  du 
génie  ou  de  l'idéal  grégorien,  qu'une  mélodie  qu'il  inspira  nous  pa- 
raisse, plus  que  toute  autre,  digne  du  plus  grand  de  tous  les  mystères 
et  de  tous  les  miracles  chrétiens. 

C'est  une  mélodie  à  l'unisson.  Et  le  chœur  des  chevaliers,  sur  un 
rythme  de  marche,  est  un  unisson  aussi.  Mais  à  ces  chants  homo- 
phones d'admirables  polyphonies  vocales  répondent  et  font  équilibre. 
Partout,  en  ces  pages  véritablement  liturgiques,  partout  et  toujours 
dominent  les  voix.  Les  voix,  non  l'orchestre,  expriment  tous  les  degrés 
et  comme  tous  les  modes  de  la  prière,  de  la  méditation,  de  l'adoration 
et  de  l'extase.  Elles  ne  font  pas  autre  chose  que  prier.  Mais  comme 
elles  prient  !  Comme  leur  oraison,  qui  tout  à  l'heure  se  rassemblait 
pour  ainsi  dire  en  une  seule  coulée  sonore,  se  divise  maintenant,  se 
décompose  en  accords  subtils  et  en  atomes  harmonieux  !  Durch  Mitleid 
wissend,  Der  reine  Thor!  Rappelez-vous  quel  mystérieux  et  mystique 
soupir  promet  au  martyre  d'Amfortas  le  sauveur  «  innocent  et  pur, 
instruit  par  la  pitié  I  »  Telle  autre  phrase,  polyphonique  aussi.  Te 

(1)  M.  Maurice  Kufferath, 


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LA    MUSIQUE   d'église    AU    THÉÂTRE.  227 

afec  plus  d'abondance  et  se  développe  davantage.  De  plus  en  plus,  on 
dirait  que  des  harmonies  sixtines  remplissent  et  font  chrétienne,  ca- 
tkoliqae  même  et  presque  romaine,  la  chapelle  du  Montsalvat.  Un 
thème  très  court,  mais  très  caractéristique,  composé  d'une  suite  de 
sixtes  ascendantes,  n'est  autre  chose  que  la  formule  d'un  Amen  en 
usage  dans  la  liturgie  de  Téglise  de  Dresde.  Mais  certains  musico- 
logues allemands  ont  cru  pouvoir  l'attribuer  à  un  maître  de  chapelle 
italien,  et  des  successions  harmoniques  semblables  à  celles  qui  le 
constituent  se  rencontrent  constamment  dans  les  messes  de  Pales* 
trina. 

Ainsi,  répétons-le,  la  plus  belle  scène  d'église  que  le  génie  moderne 
ait  conçue  et  réalisée  au  théâtre,  se  partage  entre  les  deux  formes 
par  excellence  de  la  musique  d'église  :  celles-là  justement  que  le  chef 
de  l'Eglise,  il  y  a  peu  de  mois,  a  jugé  convenable  et  nécessaire  de 
remettre  en  honneur.  Une  œuvre  telle  que  Parsifal  est  peut-être,  bien 
^  théâtrale,  assez  pure,  assez  sainte,  assez  chrétienne,  pour  témoi- 
^er  indirectement  de  cette  convenance  et  de  cette  nécessité.  Relue 
à  l'occasion  et  sous  l'impression  des  préceptes  du  Saint-P  ère ,  il 
semble  que,  par  une  sorte  d'harmonie  préétablie,  elle  s'accorde  avec 
«a,  qu'elle  les  éclaire  et  les  confirme,  et  que,  leur  soumettant 
d'avance,  et  comme  d'instinct,  la  musique  religieuse,  même  drama- 
tique, elle  montre  assez  tout  ce  que  la  musique  liturgique  gagnerait 
à  leur  obéir  à  son  tour. 

11  est  un  point  particulier  des  instructions  pontificales  que  peut 
élucider  l'exemple  de  Parsifai,  ou  plutôt  une  objection  qu'on  leur  a 
faite,  et  qu'il  résout.  Après  avoir  ordonné  le  retour  au  chant  grégorien 
et  à  la  polyphonie  classique,  le  Motu  proprio  se  garde  sagement  d'in- 
terdire la  musique  moderne  dans  l'église.  Q  l'y  subordonne  seulement 
à  plusieurs  conditions,  dont  la  première  —  qui  n'est  pas  la  moins 
libérale  —  consiste  dans  une  certaine  analogie  ou  communauté  de 
sentiment  et  de  style  avec  le  plain-chant  et  le  chant  palestrinien . 
D'aucuusont  cru  pouvoir  conclure  de  cette  restriction  et  de  cette  direc- 
tiou  indiquée,  au  péril  inévitable  de  l'imitation  et  du  pastiche,  à  l'as- 
servissement  et  par  conséquent  à  la  paralysie  et  à  la  mort  de  l'art  re- 
ligieux. Que  l'exemple  de  Parsifal  suffise  à  dissiper  de  trop  promptes 
alarmes  I  Le  régime  établi  par  le  Motu  proprio  n'a  rien  de  si  funeste 
on  seulement  de  si  rigoureux,  puisque  le  plus  grand  des  musiciens 
dernes  a  pu  le  supporter  sans  dommage  et  sans  apparence  même 
contrainte.  Créé  sous  l'influence  du  génie  grégorien  et  du  génie 
estrinien,  Parsifal  n'en  demeure  pas  moins  l'œuvre  d'un  génie  au- 


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228  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quel  il  est  difficile  de  refuser  roriginalité,  la  nouveauté,  et  rindépen- 
jance.  Aussi  bien' il  serait  aisé,  en  reprenant  les  divers  passages  cités 
plus  haut,  de  montrer  tout  ce  que  Wagner  a  su  introduire  de  son 
âme  et  de  la  nôtre,  de  notre  âge  et  du  sien,  tantôt  en  des  mélopées 
issues  du  plain-chant,  tantôt  en  des  accords  inspirés  de  Palestrina* 

Voilà  ce  que  la  musique  a  fait  hier  pour  la  représentation  de 
Téglise  au  théâtre.  Pourquoi  ne  le  ferait-elle  pas  demain  à  l'église  et 
pour  Téglise  même  ?  Alors  on  saura  ce  que  peut  être  un  art  vraiment 
liturgique  et  comment  il  peut  l'être  :  par  le  sentiment  et  le  respect 
de  la  parfaite  convenance,  sans  laquelle  il  n'est  pas  de  beauté  par- 
faite, et  par  l'accord,  invariablement  cher  au  christianisme,  de  la 
tradition  avec  le  progrès  et  de  la  discipline  avec  la  liberté. 

Maintenant,  au  moment  de  conclure,  il  n'est  pas  inutile  de  pré- 
venir une  objection,  pour  y  répondre,  une  équivoque  même,  afin  de 
la  dissiper.  Rien  ne  serait  plus  contraire  à  notre  dessein,  —  à  peine 
avons-nous  besoin  de  le  dire,  ou  de  le  répéter,  —  non  pas  que  d'in- 
troduire la  musique  dramatique  à  l'église,  puisque,  hélas  I  elle  y  a 
pris  place,  mais  que  de  Ty  fortifier.  Entre  le  sanctuaire  et  la  scène,  nous 
demandons  plus  que  jamais  que  rien  ne  soit  commun  :  non  seulement 
les  morceaux  profanes,  tels  que  l'entr'acte  de  VArlésienney  l'intermezzo 
de  Cavalleria  rusiicana,  la  marche  à'Aiceste,  le  Preislied  des  Maîtres 
Chanteurs  —  fût-ce  le  «  Sommeil  de  la  Walkyrie;  »  —  mais  les  pas- 
sages même  les  plus  religieux,  presque  les  plus  liturgiques,  des  opéras 
que  nous  venons  d'analyser.  Nous  ne  conseillons  pas  à  nos  curés  et  à 
nos  maîtres  de  chapelle  d'emprunter  un  Te  Deum  au  Roi  <V  Y$  ou  au 
Prophète^  et  nous  aimerions  pouvoir  interdire  à  nos  organistes  d'ac- 
compagner avec  les  motifs  de  Par  si  f al  l'offertoire  ou  la  communion. 
De  quoi  s'agit-il  donc?  Tout  simplement  de  ceci,  que  nous  annon- 
cions tout  à  l'heure  et  que  nous  voudrions  avoir  démontré  :  c'est 
que  le  théâtre,  quand  il  l'a  fallu,  s'est  renoncé  lui-même,  pour  se  faire, 
en  quelque  sorte,  l'église  qu'il  avait  le  devoir  et  l'honneur  de  figurer. 
Il  a  dépouillé  le  caractère  mondain,  profane,  théâtral  en  un  mot,  que 
l'église  au  contraire  n'a  pas  honte  d'affecter  ou  de  revêtir.  Ainsi  la 
représentation  ou  la  liction  des  choses  saintes  est  devenue  plus  sainte 
et  plus  vraie  que  leur  réalité.  Cela  suffit  peut-être  pour  que  la  musique 
d'église  reçoive  de  la  musique  de  théâtre,  —  nous  parlons  de  la  plus 
grave,  de  la  plus  pure  —  de  piquantes  et  justes  leçons. 

Camille  Bellaigue. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


31  août. 

Pendant  que  nous  écrivons,  une  bataille  se  livre  en  Extrême-Orient 
entre  les  Japonais  et  les  Russes.  Tout  fait  croire  qu'elle  sera  très  im- 
portante; niais  nous  n'en  connaissons  encore  que  les  premiers  détails. 
La  hardiesse  et  la  confiance  des  Japonais  s'y  manifestent  plus  que 
jamais.  On  croyait  que,  occupés  au  siège  de  Port-Arthur,  ils  atten- 
draient de  l'avoir  terminé  pour  rassembler  leur  effort  contre  Liao- 
Yang;  de  même  qu'ils  auraient  pu  livrer  d'abord  bataille  au  général 
Kouropalkine  et,  s'ils  l'avaient  gagnée,  se  retourner  contre  Port- 
klliur,  dégagés  de  toute  préoccupation  sur  leurs  derrières.  Mais  ils 
poursuivent  les  deux  objectifs  en  même  temps.  Quel  sera  le  résultat 
â'une  double  manœuvre  aussi  audacieuse  ?  Nous  le  saurons  bientôt. 
L'avenir,  même  le  plus  rapproché,  échappe  à  nos  prévisions; 
voyons  plutôt  le  passé  d'hier.  Depuis  trois  semaines,  les  événemens 
se  sont  précipités  avec  une  extrême  rapidité.  C'est  le  10  août  que  la 
flotte  russe  a  essayé  de  sortir  de  Port-Arthur,  résolution  héroïque, 
inais  imprévue,  qui  a  inspiré  des  craintes  sérieuses  sur  la  situation  de 
la  place.  Le  souvenir  de  la  flotte  espagnole  enfermée,  et,  comme  on 
l'a  dit,  «  embouteillée  »  dans  le  port  de  Santiago  de  Cuba,  était  encore 
présent  à  toutes  les  mémoires  :  l'impression  générale  a  été  que  la 
tlolte  russe  ne  voulait  pas  rester  exposée  au  même  sort,  et  qu'elle 
^tait  prête  à  tout  risquer  pour  s'y  soustraire.  Malheureusement  le 
ces  a  manqué  à  l'entreprise.  Pendant  quelques  jours  on  a  attendu 
nouvelles  avec  une  grande  anxiété.  Qu'allait-il  arriver?  Le  blocus 
'ait-il  forcé  ?  L'escadre  russe  tromperait-elle  la  vigilance  ou  brise- 


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230  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rait-elle  la  résistance  de  Tescadre  japonaise  ?  Atteindrait-elle,  de  ma- 
nière ou  d'autre,  le  but  qu'elle  s'était  proposé?  A  cette  question  les 
événemens  n'ont  pas  tardé  à  donner  une  réponse.  L'escadre  russe 
a  échoué.  Des  navires  qui  la  composaient  les  uns  ont  été  coulés; 
d'autres  ont  été  très  maltraités  et  ont  rejoint  la  rade  de  Port-Arthur  ; 
quelques-uns  enfin,  pourchassés  à  travers  les  mers,  ont  cherché  un 
refuge  où  ils  ont  pu,  dans  les  ports  chinois  ou  allemands,  et  n'y  ont 
pas  toujours  trouvé  la  sécurité  à  laquelle  ils  avaient  droit.  On  connaît 
l'incident  de  Che-fou,  qui  a  failli  se  renouveler  à  Changhaï.  Les  Japo- 
nais ont  montré  une  fois  de  plus  que,  pour  eux,  les  principes  du  droit 
des  gens  étaient  matière  à  interprétations  tout  à  fait  Ubres,  ou  plutôt 
ne  comptaient  pas,  lorsqu'ils  avaient  le  moindre  intérêt  à  les  violer. 
Mais  alors  une  nouvelle  question  s'est  posée,  celle  de  la  neutraUté  de 
la  Chine,  et  pendant  quelques  jours  il  en  est  résulté  pour  les  puis- 
sances neutres,  en  Europe  et  en  Amérique,  des  préoccupations  très 
vives  qui  sont  encore  loin  d'être  dissipées.  Elles  pourraient  renaître 
demain  avec  toute  leur  acuité. 

Les  principes  du  droit  des  gens  dans  la  guerre  maritime  ne  sont 
pas  établis  d'une  manière  parfaitement  nette  :  il  n'y  a  pas  là  de  code 
international  qui  soit  l'objet  d'un  consentement  universel.  Gela  viendra 
peut-être,  et  les  partisans  de  la  paix  et  de  l'arbitrage  devraient  bien 
tourner  leurs  efforts  de  ce  côté.  Il  y  a  quelque  chose  d'un  peu  flottant 
dans  des  règles  qui  ne  sont,  en  somme,  que  des  coutumes  :  encore 
ne  sont-elles  pas  les  mômes  partout.  Cependant  on  admet  d'une  ma- 
nière générale  que,  lorsqu'un  navire  belligérant  pénètre  dans  un  port 
neutre,  il  ne  peut,  en  aucun  cas,  y  être  poursuivi  et  attaqué  par 
l'ennemi.  Le  même  principe  s'applique  ici  sur  mer  et  sur  terre,  non 
toutefois  sans  quelque  différence.  Sur  terre,  im  détachement  d'une 
armée  belligérante  qui  se  réfugie  en  territoire  neutre  doit  y  être 
immédiatement  désarmé  et  interné.  Sur  mer,  le  navire  qui  entre  dans 
un  port  neutre  a  un  temps  plus  ou  moins  long,  mais  qui  ne  saurait 
jamais  l'être  beaucoup,  pour  en  sortir  après  avoir  réparé  ses  avaries 
avec  ses  propres  ressources,  faute  de  quoi  il  est,  lui  aussi,  désarmé  et 
jusqu'à  la  fin  de  la  guerre  perd  la  qualité  de  combattant.  Ces  principes 
ont-ils  été  respectés  par  le  Japon?  On  va  le  voir.  Un  navire  russe,  le 
Rechitelny,  s'était  réfugié  dans  le  port  chinois  de  Che-fou.  Il  devait 
être  mis  en  demeure  par  les  autorités  maritimes  chinoises,  ou  de 
quitter  le  port  ou  de  désarmer.  Le  Rechitelmj  ne  pouvait  pas  hésiter  i 
accepter  le  second  terme  de  l'alternative.  S'il  avait  voulu  sortir  d 
Che-fou,  il  se  serait  heurté  aussitôt  aux  navires  japonais  qui  l'avaient 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  231 


pourchassé,  et  il  aurait  eu  affaire  à  eux  dans  des  conditions  d'infé- 
norité  manifestes.  Le  désarmement  a  donc  été  opéré,  et  dans  des  con- 
ditions telles  que,  si  le  Rechitelny  était  attaqué,  il  ne  pouvait  pas  se 
défendre.  Dès  lors  11  était  parfaitement  en  règle.  Mais,  ne  Teût-il  pas 
été,  les  Japonais  n'avaient  aucun  droit  de  rassaillir  dans  des  eaux 
neutres.  Us  n'en  avaient  pas  d'autre  que  d'adresser  des  observations  et, 
su  besoin,  des  injonctions  au  gouvernement  chinois.  Us  n'ont  pas 
hésité  cependant  à  pénétrer  pendant  la  nuit  dans  le  port  de  Che-fou 
et  à  sommer  le  commandant  du  Rechitelny  de  se  rendre.  Celui-ci 
a  refusé,  bien  entendu;  tout  autre  aurait  fait  de  môme  à  sa  place; 
mais,  comme  il  n'avait  plus  d'armes  à  sa  disposition,  Russes  et  Japo- 
nais en  sont  venus  à  une  lutte  corps  à  corps  qui  fait  assurément 
plus  d'honneur  aux  premiers  qu'aux  seconds.  U  est  heureux  pour 
tes  Japonais  qulis  aient  d'autres  faits  d*armes  à  leur  actif.  L'issue 
d'an  pareU  combat  ne  pouvait  pas  être  douteuse  :  les  Japonais  sont 
restés  maîtres  du  Rechitelny  et  l'ont  emmené  avec  eux.  Les  autorités 
dinoises  n'ont  rien  fait  de  sérieux  pour  s'y  opposer,  c'est-à-dire  pour 
faire  respecter  leur  neutralité.  Incontestablement  cette  neutralité 
I  été  violée  à  Che-fou,  et  probablement  elle  l'aurait  été  encore 
ailleurs  si,  d'une  part,  l'impression  produite  en  Europe  et  en  Amé- 
rique, et,  de  l'autre,  l'extrême  modération  de  la  Russie,  n'avaient  pas 
empêché  ce  triste  incident  de  se  reproduire  à  Ghanghal  où  VAskold  et 
te  GTo$sovot  avaient  cherché  un  asile. 

Mais,  avant  de  parler  de  cette  seconde  affaire,  il  est  intéressant  de 
Toir  comment  les  Japonais  expliquent  et  essaient  de  justifier  la  pre- 
mière. Le  gouvernement  de  Tokio  a  communiqué  à  ce  sujet  une  note  à 
la  presse,  dont  l'argumentation  plus  que  subtile  semble  vouloir  ré- 
volutionner la  logique  aussi  bien  que  le  droit  des  gens.  Les  Japonais 
prennent  partout  l'offensive,  en  diplomatie  comme  en  guerre,  et,  le 
croirait-on?  leur  note  est  ime  longue  et  amère  nomenclature  des  cas 
nombreux  où  les  Russes  auraient  eux-mêmes  violé  la  neutralité  de  la 
Chine.  Us  l'ont  violée  notamment  à  Che-fou  en  s'y  réfugiant.  Une 
telle  affirmation  a  de  quoi  surprendre  :  voici  comment  les  Japonais 
Texpliquent.  «  La  position  de  la  Chine  dans  la  lutte  actueUe,  disent- 
ils,  est  exceptionnelle.  La  plupart  des  opérations  militaires  sont  faites 
sur  son  territoire.  Ce  territoire  est,  pour  partie,  belligérant  et,  pour 
uartie,  neutre;  néanmoins,  la  Chine  n'est  point  belligérante.  Ce  cas 
ormal  et  contradictoire  au  point  de  vue  du  (hoit  des  gens,  a  fait 
bjet  d'une  entente  spéciale  destinée  à  limiter  le  théâtre  des  hosti- 
es, entente  k  laquelle  les  belligérans  ont  souscrit.  »  Tout  cela  est 


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232  REVUE  DES  DEUX. MONDES. 

parfaitement  vrai,  sauf  en  un  point.  Les  Japonais  semblent  croire  que 
le  cas  d'une  neutralité  partielle  et  localisée  n*a  pas  de  précédent,  ce 
qui  est  une  erreur  ;  mais  nous  la  signalons  sans  y  insister.  Quelle  a 
été,  demandent-ils,  la  condition  principale  de  l'entente?  C'est  qu'aucun 
des  deux  combaltans  n'emploierait  «  dans  un  but  de  belligérance,  un 
port  chinois  quelconque  ou  une  portion  quelconque  du  territoire 
chinois  en  dehors  de  la  zone  constituant  le  théâtre  de  la  guerre,  parce 
que  cette  occupation  ou  cet  emploi  convertissait  ou  convertirait  ces 
porta  ou  ces  portions  en  territoires  belligérans.  »  Et  cela  encore  est 
exact  ;  mais  ce  qui  ne  Test  plus,  c'est  la  conclusion  'suivante  :  «  La 
Russie  a  cherché  à  Che-fou  un  abri  contre  les  attaques  contre  les- 
quelles elle  ne  trouvait  plus  de  protection  à  Port-Arthur.  En  faisant  cela, 
la  Russie  a  violé  la  neutralité  de  la  Chine,  telle  que  la  définit  l'enga- 
gement signé  par  les  belligérans,  et  le  Japon  était  de  plein  droit  justifié 
déconsidérer  le  port  de  Che-fou  comme  port  belligérant  en  ce  qui  con- 
cerne Tincident  du  Reckitelny.  Une  fois  l'incident  du  Rechiielny  terminé, 
le  port  de  Che-fou  a  recouvré  sa  neutralité.  »  Rien  de  plus  simple  I  Mais 
que  faut-il  penser  de  cette  neutralité  intermittente  dont  le  Japon  fait 
ce  qu'il  veut,  et  qu*il  viole  ou  rétablit  à  son  gré?  Une  neutralité  sujette 
à  de  pareils  caprices  n'est  pas  une  neutralité,  c'est  tout  simplement 
l'exercice  du  droit  du  plus  fort.  Revenons  aux  principes  du  droit  des 
gens,  ou  plutôt  du  sens  commun.  La  situation  de  la  Chine,  excep- 
tionnelle si  l'on  veut,  n'a  rien  qui  ne  puisse  être  clairement  défini.  La 
partie  du  territoire  qui  est  livrée  à  la  guerre  obéit  aux  lois  de  la 
guerre,  et  la  partie  qui  est  neutre  est  soumise  aux  lois  de  la  neutra- 
lité. Les  navires  russes  avaient  donc  le  droit  de  se  réfugier  dans  les 
ports  chinois;  aussi  bien  que  dans  ceux  de  toute  autre  puissance, 
s'ils  en  avaient  rencontré  à  proximité.  La  protestation  des  Japonais 
aurait  été  légitime  si  le  Reckitelny,  réfugié  à  Che-fou,  y  était  resté 
armé  au  delà  du  temps  habituellement  accordé  aux  navires  qui  invo- 
quent le  droit  d'asile.  Alors  on  aurait  pu  dire  qu'il  avait  employé  le 
port  de  Che-fou  «  dans  un  but  de  belligérance  »  et  qu'il  avait  violé  la 
neutralité  de  la  Chine.  Mais  rien  de  tel  n'a  eu  lieu.  Le  navire  russe 
était  loyalement  désarmé,  lorsque  les  Japonais  l'ont  traîtreusement 
assailli.  Et  sans  nul  doute  la  neutralité  de  la  Chine  a  été  violée;  mais 
elle  Ta  été  par  eux. 

Il  s'en  est  fallu  de  peu,  nous  l'avons  dit,  qu'un  incident  du  même 
genre  ne  se  reproduisit  à  Changhaï,où  deux  navires  russes  VAskold . 
le  Grossovoï  s'étaient  réfugiés.  Forts  de  la  théorie,  ou  plutôt  du  s< 
phisme  qu'ils  ont  établi,  les  Japonais  les  y  auraient  probableme 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  233 

attaqués,  s'ils  avaient  cru  pouvoir  le  faire  aussi  impunément.  Mais  il 
a  en  est  pas  tout  à  fait  de  Changhal  comme  de  Che-fou.  Ghe-fou  est 
in  port  chiûois  quelconque/ tandis  que  les  nombreuses  concessions 
accordées  à  diverses  puissances  européennes  ont  fait  de  Changhaï  un 
port  international,  et  ce  n'est  pas  sous  les  yeux  du  monde  civilisé, 
rq)ré$enté  là  presque  tout  entier,  que  l'occasion  aurait  été  propice  pour 
se  livrer  à  un  acte  de  brigandage.  Personne,  en  somme,  ne  peut  savoir 
ce  qui  se  serait  passé,  si  les  Japonais  avaient  voulu  procéder  à  Chan- 
ghaï comme  ils  l'avaient  déjà  fait  à  Che-fou,  ni  quelles  auraient'été  les 
conséquences  d'ime  récidive  aussi  risquée.  Ils  s'en  sont  prudemment 
abstenup.et  l'empereur  Nicolas  a  dénoué  la  situation  en  donnant 
rotdre  de  désarmer  les  deux  navires  russes.  Cette  résolution  de  Tem- 
pereur  est  doublement  sage  :  elle  met  fin  à  un  incident  que  personne 
n'envisageait  sans  inquiétude,  et  elle  sauve  probablement  les  deux 
wites  du  mauvais  sort  qui  les  menaçait.  Le  délai  qui  leur  a  été 
actordé  ne  pouvait  plus  se  prolonger  beaucoup.  En  fin  de  compte, 
Uàold  et  le  Grossovoï^  s'ils  étaient  restés  armés,  auraient  dû  quitter 
les  eaux  chinoises,  et  une  escadre  japonaise  les  attendait  impatiem- 
ment à  la  sortie.  Que  serait-il  arrivé?  Mieux  vaut  que  la  question 
soit  restée  sans  réponse. 

On  voudrait  être  sûr  que  des  épisodes  de  même  genre  ne  se 
renouvelleront  pas,  et  que  la  neutralité  de  la  Chine  sera  désormais  une 
vérité.  Mais  comment  ne  pas  avoir  des  doutes  à  cet  égard?  La  note 
japonaise,  dont  nous  avons  déjà  parlé,  s'exprime  comme  il  suit  : 
«  L'expérience  a  démontré  que  la  Chine  ne  prendra  pas  de  mesures 
propres  à  faire  respecter  les  lois  concernant  sa  neutralité.  »  Et  le  Japon 
est  assurément  bienvenu  à  invoquer  cette  expérience,  puisqu'il  l'a 
provoquée  lui-même,  et  que  la  faiblesse  ou  la  complaisance  de  la 
Chine  à  son  égard  en  est  ressortie  avec  une  incontestable  évidence. 
Nous  savons  bien  que  dans  sa  pensée,  ou  du  moins  dans  celle  qu'il 
cherche  à  inculquer  aux  grandes  puissances,  c'est  la  Russie  et  non 
pas  Ini  qui  a  violé  la  neutralité  chinoise.  «  La  Chine,  dit-il,  notifiera 
simplement  à  la  Russie  d'avoir  à  tenir  ses  engagemens  à  l'avenir.  » 
Cette  assurance  nous  laisse  sceptiques.  Ce  n'est  pas  seulement  à 
la  Russie,  c'est  encore  et  surtout  au  Japon  que  la  Chine  devrait 
adresser  une  sommation  de  ce  genre;  et  peut-elle  le  faire  avec  auto- 
n**^  peut-elle  le  faire  avec  efficacité?  Le  caractère  instable  et  fra- 
i  de  la  neutralité  chinoise  est  l'une  des  grandes  préoccupations 
t  heure  actuelle.  Tout  le  monde  a  le  sentiment  que  cette  neutralité, 
î     "iment  violée  à  Che-fou,  n'est  peut-être  qu'un  mythe;  et  qui  sait 


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234  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

si  nous  ne  sommes  pas  à  la  Teille  d'événemens  qui  feront  ressortir 
encore  davantage  ce  qu'il  y  a  en  elle  d'inconsistant  et  d'illusoire? 

Ces  inquiétudes  ne  sont  pas  les  seules  qui  aient  agité  les  esprits 
dans  ces  dernières  semaines.  Une  grande  guerre,  comme  celle  qui 
se  poursuit  en  Extrême-Orient,  ne  pouvait  pas  manquer  de  mettre  en 
cause  les  intérêts  du  commerce  des  neutres.  Ce  qui  devait  arriver 
est  arrivé,  et,  cette  fois  encore,  la  modération  des  Russes  nons  a 
épargné  de  graves  embarras. 

Nous  avons  déjà  parlé,  11  y  a  un  mois,  de  Taffaire  du  Malacca^  ce 
vaisseau  de  commerce  anglais  qui  a  été  arrêté  dans  la  Mer-Rouge  par 
deux  navires  de  la  flotte  volontaire  russe,  et  qui,  sur  les  représentations 
du  gouvernement  britannique,  n'a  pas  tardé  à  être  remis  en  liberté. 
Nous  avons  dit  alors  ce  qu'il  y  avait  d'équivoque  dans  le  caractère  de 
ces  navires  russes  qui  arborent  le  pavillon  commercial  lorsqu'ils  sont 
dans  la  Mer-Noire  et  qu'il  s'agit  pour  eux  d'en  sortir,  et  qui,  une  fois 
dehors,  arborent  un  pavillon  militaire  et   se  métamorphosent  en 
navires  de  guerre.  C'est  à  ce  dernier  titre  qu'Us  exercent  le  droit  de 
visite,  mais  ce  titre  peut  leur  être  contesté.  11  l'a  été  par  le  gouverne- 
ment anglais.  Les  argumens  que  celui-ci  a  invoqués  avaient  leur 
valeur.  La  Russie  a  mieux  aimé  ne  pas  les  discuter,  et,  sans  se  pro- 
noncer sur  la  question  de  droit  qui  est  douteuse,  elle  a  donné  à  l'An- 
gleterre une  satisfaction  de  fait  dont  ce  pays,  tout  pratique,  n'a  pas 
manqué  de  se  contenter.  Il  a  été  convenu  que  les  navires  de  la  flotte 
volontaire  n'exerceraient  plus  le  droit  de  \dsite.  Un  incident  nouveau 
qui  est  d'hier,  loin  de  jeter  des  doutes  sur  la  parfaite  correction  du 
gouvernement  russe,  a,  au  contraire,  rendu  sa  bonne  foi  encore  plus 
manifeste.  Il  paraît  que  le  Smohnsk,  un  des  navires  qui  avaient  arrêté 
et  saisi  le  Malacca  dans  la  Mer-Rouge,  a  continué  ses  opérations 
plus  au  Sud,  et  qu'il  a  arrêté  et  saisi  un  autre  navire  anglais  dans  la 
région  du  Cap  de  Bonne-Espérance.  Cela  vient  simplement  de  ce  que 
les  dernières  instructions  du  gouvernement  russe  n'ont  pas  touché 
tous  ses  navires,  disséminés  sur  l'étendue  des  mers,  où  il  n'est  pas 
toujours  facile  de  les  suivre  et  de  les  atteindre.  La  difûculté  est  d'autant 
plus  grande  pour  les  navires  russes  qu'ils  sont  relativement  moins 
nombreux  en  dehors  de  l'Extrême-Orient.  Il  n'en  est  pas  de  même  des 
navires  anglais  :  U  y  en  a  partout.  Le  gouvernement  russe  a  fait 
preuve  de  sa  bonne  volonté  en  chargeant  le  gouvernement  anglais  de 
transmettre  lui-même,  par  ses  moyens  propres,  les  instructions  q  il 
envoyait  au  Smolensk,  et  cette  décision  a  paru  à  Londres  satisfaisai  e 
et  rassurante.  L'opinion  anglaise  a  été,  à  maintes  reprises,  très  vf  3- 


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REVUE.    —   CHRONIQUE,  235 

ment  surexcitée  depuis  le   commencement  de  la  guerre  ;    et  cela 
seiplique.  L'Angleterre  étaût,  et  de  beaucoup,  le  pays  du  monde  qui 
lait  te  plus  grand  commerce  maritime,  est  également  celui  qui  est 
appelé  à  souffrir  le  plus  d'une  guerre  qui  met  en  cause  les  intérêts 
éûconmierce  universel.  L'exercice  du  droit  de  visite  est  sans  doute 
pour  elle  une  grande  gène-  :  il  n'y  a  malheureusement  aucim  moyen 
d'y  échapper,  lorsqu'il  ne  sort  pas  des  limites  légitimes,  et  c'est  ce 
qaeM.  Balfour  a  reconnu  très  sensément  lorsqu'il  a  dit  à  la  Chambre 
des  communes  que,  les  neutres  d'aujourd'hui  pouvant  ôtre  les  belli- 
gérans  de  demain,  tous  avaient  un  égal  intérêt  à  la  reconnaissance  de 
droits  dont  chacun  était  appelé  à  profiter  à  son  tour.  Les  Anglais  ont, 
Ws  laidement   appliqué  le  droit  de  visite  pendant  leur  guerre  du 
Tnnsiaal ;  ils  ne  sauraient  donc  le  contester  aujourd'hui;  et  qui  sait 
fiUs n'auront  pas  encore  à  en  user  dans  un  temps  plus  ou  moins  pro- 
dain?  Mais  les  pays,  comme  les  individus,  vivent  surtout  dans  l'heure 
présente.  De  là  l'irritation  et  l'impatience  qu'éprouve  parfois  l'opinion 
kHlannique,  et  qui  ne  se  calment  chez  elle  que  par  un  effort  de  raison. 
Bfiut  d'ailleurs  reconnaître  que  jusqu'ici  la  raison  a  toujours  prévalu. 
Mais  une  nouvelle  question  a  surgi  entre  Londres  et  Saint-Péters- 
iourg,  celle  de  savoir  ce  qu'il  faut  entendre  exactement  par  contre- 
tande  de  guerre.  Le  droit  de  visite  s'exerce  pour  la  rechercher  et 
poor  la  saisir  sur  le  navire  suspect.  Quelquefois  on  saisit  le  navire 
lui-même,  et  nous  avons  vu  que,  dans  certains  cas,  les  Russes  l'ont 
walé  sans  autre  forme  de  procès,  ce  qui  est  sans  doute  un  peu 
expéditif  et  a  amené  de  nouvelles  protestations  de  la  part  de  l'Angle- 
terre. Disons  en  passant  que  le  gouvernement  russe,  toujours  conci- 
liant, a  promis  de  ne  plus  couler  les  navires  sur  lesquels  il  aurait 
frouvé,  ou  cru  trouver  de  la  contrebande  de  guerre  :  car  enfin  on  peut 
s'y  tromper.  Il  s'en  faut  de  beaucoup,  en  efTet,  que  les  articles  qui 
•entrent  dans  la  nomenclature  de  la  contrebande  de  guerre  soient 
reconnus  tels  en  vertu   d'un  consentement  universel.   Lorsqu'une 
nation  fait  la  guerre,  ce  qui  est  actuellement  le  cas  de  la  Russie,  elle  a 
tme  inclination  naturelle  à  étendre  la  nomenclature  ;  et  lorsqu'elle  ne 
faitpas  la  guerre,  mais  seulement  du  commerce,  ce  qui  est  actuelle- 
ment le  cas  de  l'Angleterre,  elle  a  une  inclination  non  moins  naturelle 
^  la  restreindre.  Il  est  fâcheux  que,  sur  un  point  aussi  délicat,  une 
entente  internationale  n'ait  pas  eu  lieu  en  temps  de  paix.  On  comprend 
P3    :e  que  nous  venons  de  dire  combien  elle  est  plus  difficile  en 
te    s  de  guerre,  et  c'est  encore  un  desideratum  à  soumettre  à  nos 
P    ^s  «  pacifistes   »  d'aujourd'hui,    comme   ils  s'intitulent  eux- 


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236  REVUE  DES  DEUX  MONDES.  / 

niémes.  Ils  rendraient  un  réel  service  au  genre  humain  s^ils  parve-t 
naient  à  mettre  ici  tout  le  monde  d'accord.  Pour  le  moment  on  en  est 
loin,  et  nous  ne  savons  pas  comment  se  terminera  la  controverse 
diplomatique  qui  se  poursuit  à  ce  sujet  entre  TAngleterre  et  la  Russie. 

n  y  a  quelques  jours,  les  délégués  du  commerce  de  Londres  ont 
demandé  à  être  entendus  par  M.  Balfour  :  ils  désiraient  lui  faire  part 
de  leurs  inquiétudes  et  de  leurs  doléances  sur  ce  sujet  aussi  bien  que  - 
sur  quelques  autres.  M.  Balfour  s'est  empressé  de  leur  donner  audience,  - 
et,  dans  la  conversation  qu'il  a  eue  avec  eux,  il  a  dissipé  quelques  - 
malentendus.  Il  a  reconnu,  par  exemple,  l'esprit  conciliant  et  modéré  du 
gouvernement  russe  dans  l'affaire  du  droit  dje  visite,  et,  comme  on  lui 
demandait  si,  le  commerce  anglais  étant  celui  qui*  avait  le  plus  souiïert 
de  l'exercice  de  ce  droit,  il  n'y  avait  pas  eu  de  la  part  des  Russes  une 
mauvaise  volonté  particulière  contre  les  alliés  du  Japon,  il  a  répondu 
très  loyalement  que  rien  dans  les  faits  connus  ne  permettait  d'émettre 
un  pareil  soupçon.  La  vérité,  nous  l'avons  dit,  est  que,  si  le  commerce 
anglais  a  été  le  plus  éprouvé,  c'est  parce  qu'Q  est  le  plus  développé, 
le  plus  répandu  et  le  plus  abondant. 

Sur  tous  ces  points,  M.  Balfour  a  pu  répondre  de  la  manière  la 
plus  satisfaisante  :  il  n'en  a  plus  été  tout  à  fait  de  même  lorsqu'il  s*est 
agi  de  définir  la  contrebande  de  guerre.  Il  s'est  reconnu  lui-même 
dans  l'impossibilité  de  donner  une  définition,  qui  comprendrait  tout  ce 
qu'elle  devait  comprendre  et  exclurait  tout  ce  qu'elle  devait  exclure. 
Où  commence  et  où  finit  la  contrebande  de  guerre?  Il  y  a  des  objets 
qui,  de  leur  nature  même,  sont  purement  militaires  et  ne  peuvent 
servir  qu'à  la  guerre.  Ceux-là,  à  coup  sûr,  sont  de  la  contrebande  de 
guerre,  et  un  belligérant  a  le  droit  indéniable  de  les  saisir  lorsqu'il 
les  trouve  sur  un  na^dre  neutre.  Des  canons,  des  fusils,  des  matières 
explosibles  entrent  naturellement  dans  cette  catégorie.  Mais  d'autres 
objets  sont  d'une  nature  mixte  en  quelque  sorte  :  ils  peuvent  égale- 
ment ser\ar  à  la  guerre  et  à  la  paix,  et,  dès  lors,  ils  sont  ou  ne  sont  pas 
contrebande  de  guerre  suivant  leur  destination  :  par  exemple,  les  den- 
rées alimentaires  ou  les  matières  qui,  comme  le  coton  ou  la  laine,  ser- 
vent à  faire  des  vêtemens.  M.  Balfour  admet  fort  bien  qu'elles  soient  de 
la  contrebande  de  guerre  lorsqu'elles  sont  destinées  au  ravitaillement 
ou  à  l'entretien  d'armées  en  campagne  ;  mais  encore  faut-il  en  faire 
la  preuve,  et  ce  n'est  pas  toujours  facile.  Peut-être  même  est-ce  quel- 
quefois impossible.  Aussi  est-on  tenté  de  déclarer  sommairement .  w, 
pendant  la  guerre,  tous  ces  objets  sont  de  la  contrebande,  et  M .  BaL  ur 
a  dit  que,  d'après  certaines  de  ses  déclarations,  ce  sentiment  sem  lô- 


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r^ 


REVUE.    —   CHRONIQUE.  237 

rail  être  celui  du  gouvernement  russe.  Mais  ou  voit  où  cela  peut  con- 
duire, et  quelles  restrictions  du  commerce  international  en  seraient  la 
conséquence.  M.  Balfour  n'a  pas  conclu  ;  il  a  fait  part  seulement  de  son 
opinion  personnelle  aux  représentans  du  commerce  de  Londres  ;  il  n*a 
pas  caché  le  dissentiment  qui  existait  entre  Saint-Pétersbourg  et  lui 
sur  cet  objet  important,  et  tout  fait  craindre  que  rechange  de  vues 
actuellement  en  couis  n'amène  pas  une  concordance  qui  serait  pour- 
tant si  utile.  La  guerre  est  la  guerre.  Aux  horreurs  qu'elle  accumule 
sur  les  champs  de  bal  aille,  il  faut  ajouter  les  souffrances  qu'elle 
impose  encore  aux  non-belligérans.  Mais  ne  le  savait-on  pas?  Si  on 
s'en  était  mieux  souvenu  avant  la  guerre,  peut-être  aurait-on  fait 
un  effort  plus  vigoureux  pour  en  détourner  le  fléau.  Il  est  un  peu  tard 
maintenant. 

On  a  parlé  depuis  quelques  jours,  en  s'appuyant  sur  tous  ces  inci- 
dens,  de  l'opportunité  d'une  médiation  des  puissances,  qui  offriraient 
leurs  bons  offices  aux  belligérans  en  vue  du  retour  de  la  paix.  Ces 
velléités,  d'ailleurs  un  peu  vagues,  ont  trouvé  un  assez  bon  accueil 
dans  la  presse  anglaise  et  allemande.  A  l'exception  d'un  très  petit 
nombre  de  journaux,  les  nôtres  ont  été  plus  réservés.  Sans  doute,  il 
n'y  a  pas  de  moment  où  la  paix  ne  soit  infiniment  désirable;  mais 
c'est  une  question  de  savoir  si  une  intervention  en  ce  moment,  de 
quelque  nature  qu'elle  fût,  n'en  rendrait  pas  le  rétablissement  plus 
difficile.  On  n'arrêterait  pas  aisément  les  Japonais  au  milieu  de 
leurs  victoires,  dont  ils  s'éblouissent  peut-être  à  l'excès  et  dont  ils 
croient  n'avoir  pas  épuisé  la  série  ;  et  quant  aux  Russes,  ce  n'est  pas 
au  lendemain  d'échecs  partiels,  qui  n'ont  rien  de  décisif  et  sont 
même  parfois  plus  apparens  que  réels,  qu'ils  consentiraient  à  mettre 
bas  les  armes.  S'ils  ont  éprouvé  sur  mer  des  désastres  probablement 
irréparables,  il  n'en  est  pas  de  même  sur  terre  où  la  campagne  est  à 
peine  commencée  pour  eux.  Il  est  vrai  que  tout  peut  dépendre  du 
résultat  d'une  bataille,  de  celle  d'aujourd'hui  ou  de  celle  de  demain, 
car  les  Japonais  paraissent  résolus  à  brusquer  les  choses  ;  mais  nous 
n'en  sommes  pas  encore  là.  Les  Russes  n'ont  pas  cessé  de  compter  sur 
leur  revanche  et  de  s'y  préparer.  La  chute  même  de  Port-Arthur  ne 
les  y  ferait  pas  renoncer,  et  avec  raison.  Pour  le  moment  donc,  les 
puissances  neutres  ne  peuvent  que  rester  spectatrices  du  grand  duel 
qui  ensanglante  l'Extrême-Orient,  et,  certes,  c'est  un  rôle  pénible  pour 

es,  quelquefois  même  douloureux  ;  mais  qui  sait  si,  le  jour  où  elles 
adopteraient  un  autre,  elles  ne  feraient  pas  naître  de  nouvelles 

mplications  ?  Pour  se  prononcer  sur  une  question  aussi  délicate,  il 


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238  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

faudrait  avoir  des  informations  qui  nous  manquent  sur  la  pensée  se- 
crète, non  seulement  des  deux  belligérans,  mais  des  puissances 
neutres.  Aussi  ne  pouvons-nous  raisonner  que  sur  des  vraisem- 
blances. Elles  encourageraient  peu,  aujourd'hui,  des  démarches  que 
personne  ne  parait  désirer,  et  encore  moins  solliciter.  Les  puis- 
sances neutres  doivent  surveiller  les  événemens  avec  une  vigilance  | 
attentive,  et  se  tenir  prêtes  à  faire  entendre  des  paroles  de  paix  1 
quand  l'heure  en  sera  venue.  Elle  ne  Test  pas  encore,  et  quelque 
triste  qu'il  soit  de  penser  que  chaque  jour  qui  s'écoule  se  solde  par 
une  destruction  nouvelle  de  vies  humaines,  la  sagesse,  la  prudence, 
la  dignité  même  n'en  conseillent  pas  moins  de  s'abstenir  de  toute  dé- 
marche indiscrète  et  prématurée.  Si  nous  nous  trompons,  et  si  une 
intervention  des  puissances  produisait  demain  un  heureux  effet,  nous 
serions  les  premiers  à  nous  en  réjouir. 

Le  Congrès  international  que  les  socialistes  viennent  de  tenir  à 
Amsterdam  n'a  peut-être  pas  une  grande  importance,  et  nous  sommes 
portés  à  croire  qu'il  ne  changera  rien  à  rien  ;  en  revanche,  il  a  éU 
très  intéressant,  et  nous  en  parlerions  avec  plus  de  détails  s'il  ne  de- 
vait pas  être  l'objet  d'une  étude  spéciale  dans  un  des  prochains 
numéros  de  la  Revue,  Il  faut  avouer,  d'ailleurs,  que  les  socialistes  ne 
renouvellent  pas  beaucoup  les  spectacles  qu'ils  nous  donnent  ;  leur 
répertoire  est  très  limité,  mais  ils  en  changent  quelquefois  la  mise  en 
scène  et  y  introduisent  des  acteurs  nouveaux.  C'est  ainsi  qu'à 
Amsterdam  on  a  entendu  M.  Bebel  et  M.  Jaurès  jouter  Tun  contre 
l'autre  d'argumens  et  d'éloquence.  Nous  aurions  été  bien  embarrassés, 
nous  qui  ne  sommes  pas  socialistes,  de  savoir  auquel  des  deux  il 
convenait  d'attribuer  la  palme.  Le  Congrès  l'a  décernée  à  M.  Bebel. 

C'est  toujours  la  même  question  de  tactique  qui  s'agite  dans  ces 
congrès.  M.  Bebel  et  M.  Jaurès,  sans  oublier  M.  Jules  Guesde,  sont 
parfaitement  d'accord  sur  le  fond  des  choses;  ils  diffèrent  seulement 
sur  la  méthode.  En  ce  qui  concerne  la  doctrine  elle-même,  veut-on 
une  preuve  de  la  parfaite  orthodoxie  de  M.  Jaurès  ?  On  la  trouvera 
dans  maints  passages  des  discours  qu'il  a  prononcés  à  Amsterdam, 
et  par  exemple  dans  le  suivant:  «  Il  faut,  a-t-il  dit,  que  le  proléta- 
riat soit  un  parti  de  classe,  un  parti  autonome  par  le  but,  auto- 
nome par  l'organisation,  autonome  par  les  moyens.  Autonome  pa-le 
but  parce  que,  au  delà  des  réformes  qui  peuvent  pallier  les  misère:  et 
les  vices  de  la  société  capitaliste,  il  poursuit  la  transformation  c(  m- 
plète  de  la  propriété    individuelle  capitaliste  en  propriété  socij  le. 


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REVUE. 


CHRONIQUE. 


239 


Eveul  arracher,  déraciner  jusqu'à  la  dernière  radicelle,  toutes  les 
formes  du  capitalisme,  la  rente,  le  fermage,  le  loyer,  le  profit,  le  bé- 
ftéke,  et  restituer  tous  les  profits  du  travail  à  la  collectivité,  à  la  corn- 
mmiauté  sociale  des  travailleurs  organisés.  »  On  ne  saurait  dire  plus, 
fltane  pareille  profession  de  foi  a  dû  plaire  au  Congrès.  Malheureuse- 
ment, s'ils  sont  daccord  sur  le  but  à  atteindre,  M.  Bebel  et  M.  Jaurès 
Ae  le  sont  plus  sur  le  meilleur  et  le  plus  court  chemin  qui  y  conduit,  et 
dans  le  carrefour  d'où  partent  les  routes  diverses,  au  moment  de 
dioisir  entre  elles,  ils  se  battent  furieusement.  Pourquoi?  Parce  que 
M.Btrbel  et  les  socialistes  révolutionnaires,  ennemis  des  réformes  par- 
tielles qui  affadissent  le  socialisme  et  le  détournent  de  la  révolution 
intégrale,  condamnent  le  système  opportuniste  de  M.  Jaurès,  qui  con- 
siste à  prendre  une  part  directe  ou  indirecte  au  gouvernement  bour- 
geois, et  à  obtenir  par  là  des  améliorations  successives  dont  le  total 
finira  par  réaliser  un  jour  ou  l'autre  le  programme  en  son  entier.  C'est 
Wessus  qu'on  se  dispute  depuis  bien  longtemps  déjà,  et  qu'on  ne 
s'entendra  vraisemblablement  jamais.  Tous  ces  congrès  internatio- 
naux ne  servent  qu'à  creuser  davantage  le  fossé  ou  l'abîme  entre  les 
deux  partis,  et  M.  Jaurès  en  invoque  ou  en  répudie  l'autorité,  avec 
Me  parfaite  désinvolture,  suivant  qu'ils  lui  donnent  tort  ou  raison. 
Généralement,  sinon  môme  toujours,  ils  lui  donnent  tort,  et  c'est  ce 
qui  est  arrivé  une  fois  de  plus  à  Amsterdam.  M.  Jaurès  déclare  qu'il 
s>n  moque  et  qu'il  n'en  fera  ni  plus  ni  moins.  H  a  peut-être  raison  : 
mais  alors  pourquoi  est-il  allé  au  Congrès? 

Tous  ces  congrès  se  ressemblent  terriblement.  Il  y  a  en  eux  du 
radotage.  Le  seul  intérêt  que  nous  ayons  trouvé  dans  ce  dernier  est  la 
parfaite  IndifTérence  que  les  socialistes  révolutionnaires,  non  seule- 
ment allemands  mais  français,  ont  professée  en  ce  qui  touche  la  forme 
du  gouvernement.  République  ou  monarchie,  peu  leur  importe,  et 
M.  Bebel,  tout  en  donnant,  pour  la  forme,  c'est-à-dire  en  pure  théorie, 
la  préférence  à  la  République,  a  déclaré  que  l'Empire  allemand  est, 
en  fait,  bien  préférable  à  la  République  française.  Les  impôts  y 
sont  mieux  répartis,  les  grèves  y  sont  plus  libres,  enfin  les  progrès 
déjà  réalisés  par  le  socialisme  y  sont  beaucoup  plus  substantiels. 
M.  Jules  Guesde  a  abondé  dans  le  même  sens,  en  expliquant  que,  le 
socialisme  étant  le  produit  de  faits  économiques  et  non  pas  politiques, 
la  forme  et  le  nom  du  gouvernement  sont  pour  lui  choses  négli- 
g  blés.  M.  Jaurès  a  éprouvé,  en  entendant  ces  blasphèmes,  un  sai- 
si eraent  dont  il  n'est  pas  encore  revenu.  Il  croyait  ingénument 
4     le  fait  pour  lui  d'appartenir  à  une  république  et  de  représenter. 


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n 


210  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


comme  il  dit,  une  tradition  révolutionnaire,  lui  permettait  de 
morigérer  de  très  haut  de  pauvres  gens  qui  avaient  le  malheur  d'ap- 
partenir à  une  monarchie,  ou  même  à  un  empire,  et  de  n'avoir  pas  der- 
rière eux  une  belle  tradition  comme  la  nôtre,  où.  résonnent  glorieuse- 
ment les  dates  de  1789,  de  1793,  de  1830,  de  1848,  de  1870.  Nous  ne 
sommes  pas  sûr  que  ces  prétentions  de  M.  Jaurès  n'aient  pas  un  peu 
agacé  ses  auditeurs,  et  que  MM.  Bebel  et  Jules  Guesde  n'aient  pas 
cédé  à  la  tentation  de  renvoyer  promener  avec  sa  république,  et 
sa  république  avec  lui.  D'autant  plus  que,  pour  justifier  sa  méthode 
temporisatrice,  il  s'efforçait  de  prouver  que  le  triomphe  du  socia- 
lisme était  absolument  impossible,  si  on  ne  commençait  pas  par  éta- 
blir la  république  et  la  laïcisation  complète  de  renseignement,  car, 
(lit-il  éloquemment,  la  lumière  ne  saurait  sortir  de  l'ombre.  M.  Bebel  a 
pensé  sans  doute  que,  s'il  devait  renoncer  à  tout  progrès  socialiste 
avant  d'avoir  établi  la  république  en  Allemagne,  il  pourrait  attendre 
longtemps  !  En  vérité,  M.  Jaurès  abusait  un  peu  trop  de  ses  avantages. 
11  s'est  vanté  d'avoir  sauvé  la  république  en  France.  —  Soit,  lui  a-t-on 
répondu,  gardez-la;  mais  ne  nous  dites  pas  que  vous  avez  fait,  avec  ce 
bel  instrument,  plus  que  nous  qui  en  avons  un  plus  imparfait,  car 
en  réalité  vous  avez  fait  moins! 

Peut-être  cette  nouvelle  épreuve  dégoûtera-l-elle  M.  Jaurès  de  ces 
conciles  laïques.  Il  semble  renoncer  provisoirement  à  convertir  le 
socialisme  universel,  pour  se  consacrer  tout  entier  à  l'éducation  du 
socialisme  français.  lU'exhorte  plus  fortement  que  jamais  à  soutenir 
U  laïcisation  totale  de  la  société,  à  séparer  TËglise  de  l'Etat,  enfin  à 
îiàre  \dvre  le  ministère  Combes,  toutes  choses  qui,  essentielles  k  ses 
yeux,  sont  pures  billevesées  à  ceux  des  socialistes  revolutionnaires.il 
n'a  rien  appris  de  l'autre  côté  de  la  frontière,  ou  il  a  tout  oublié  en 
la  repassant.  Et  voilà  pourquoi  nous  avons  dit  que  le  Congrès 
d'Amsterdam  avait  peu  d'importance.  \  eutjon  voir  le  socialisme  vrai- 
ment à  l'œuvre?  Il  ne  faut  pas  se  tourner  du  côté  d'Amsterdam,  où  il 
déclame,  mais  du  côté  de  Marseille  où  il  agit.  La  grève  de  Marseille  a 
autrement  de  gravité  pour  nous  que  tous  les  congrès,  où  l'on  discute  des 
doctrines  ou  des  tactiques.  Mais  il  est  encore  trop  tôt  pour  en  parler. 

Fkancis  Cuarmes. 


Le  Directeur-Gérant^ 
F.  Brunetièrb. 


( 


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LA 


PRINCESSE  D'ERMINGE 


TBOISliMB  PABTIia) 


Habiter,  passé  la  quarantaine,  la  maison  où  l'on  naquit,  et 
n'avoir  jamais  eu  à  Paris  d'autre  domicile  —  sauf,  de  quinze  à 
dix-huit  ans,  sa  chambre  à  Sainte-Barbe,  —  c'est  un  jcsls  assez 
rare  parmi  les  Parisiens  qui,  d'après  la  statistique,  déménagent 
en  moyenne  trois  fois  par  décade.  Le  baron  Jérôme  de  Péfaut 
devait  cette  exceptionnelle  stabilité  à  plusieurs  causes.  D'abord, 
l'hôtel  de  la  rue  de  l'Université,  maintenant  divisé  en  apparte- 
mens,  et  dont  il  occupait  le  troisième  étage,  était  sa  propriété. 
Vivant  avec  sa  mère  jusqu'à  la  mort  de  celle-ci,  il  ne  s'était  pas 
marié.  Enfin,  ayant  connu  le  désir  de  la  notoriété,  de  l'activité 
extérieure,  les  événemens  l'avaient  assez  promptement  replié 
sur  lui-même,  incité  à  la  retraite  et  dégoûté  du  changement. 
Il  avait  été  brillant  barbiste,  puis  lauréat  de  la  Faculté  de  méde- 
cine. Docteur  à  vingt-cinq  ans,  il  rêvait  alors  d'être  en  même 
temps  un  praticien  et  un  savant  de  laboratoire.  Il  s'aperçut  vite 
que  son  titre  et  sa  fortune  n'aidaient  pas  à  ses  ambitions.  11 
signait  ses(  brochures,  ses  communications  aux  journaux  scien- 
tifiques ou  aux  académies  :  baron  Jérôme  de  Péfaut.  Quand  on 
vfiïuiit  le  chercher  pour  un  malade  et  qu'on  demandait  si  le  doc- 
t<  r  était  là,  le  valet  de  chambre  rectifiait  :  «  M.  le  baron  est 


1  Voyei  la  Revue  da  i5  août  et  du  !•'  septembre. 
T0«  ixrii.  —  1904. 


IC 


L 


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242  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chez  luî.  »  Non  que  Jérôme  tirât  de  sa  naissance  une  vanité  dé- 
mesurée, mais  il  jugeait  puéril  et  pusillanime  de  s'appeler  au- 
trement que  ses  parens.  Résolu  à  ne  pas  abdiquer  son  titre,  à  ne 
pas  s'isoler  des  gens  de  son  monde,  il  était  toutefois  trop  perspi- 
cace pour  ne  pas  s'être  avisé  que  les  savans  le  regardaient  comme 
un  amateur  distingué,  tandis  que  les  gens  du  monde  le  tenaient 
pour  un  aimable  original,  très  intelligent,  qui  avait  l'étrange 
manie  de  travailler.  Quand  il  eut  bien  constaté  cela,  il  n'insista 
pas  contre  là  destinée,  et  se  gara  des  illusions  et  des  mécomptes 
en  se  retirant  chez  lui.  Il  cessa  de  pratiquer  la  médecine  ;  mais  il 
poursuivit  activement  ses  travaux  personnels,  appliquant  son 
effort  aux  questions  où  s'illustrent  les  modernes  biologistes  alle- 
mands, chimistes  et  philosophes  à  la  fois.  D'autre  part,  le  pro- 
blème d'une  morale  scientifique  le  tourmentait  :  fils  libre 
penseur  d'une  mère  pieuse,  il  ne  se  dissimulait  pas  le  vide 
périlleux  que  laisse  dans  les  mœurs  l'abolition  de  la  foi...  Il  eût 
souhaité  attacher  son  nom  à  une  doctrine  morale  capable  de 
combler  ce  vide.  De  telles  préoccupations  ne  sont  point  cou- 
rantes ;  elles  exilent  ceux  qui  s'y  adonnent  sur  une  sorte  d'îlot 
peu  accessible.  M.  de  Péfaut  vivait  donc  intellectuellement  à  part 
de  son  monde,  ne  laissant  pas  toutefois  de  le  fréquenter  et 
même  de  s'y  divertir,  parce  qu'il  y  trouvait  plus  d'élégance  et  de 
(Politesse,  et  qu'enfin  il  s'y  sentait  h  l'aise.  La  sévérité  puritaine 
de  sa  propre  vie  ne  Tempèchait  pas,  d'ailleurs,  d'exercer  de  pré-- 
cieuses  observations  sur  ce  que  deviennent  les  mœurs  d'un 
groupe  social,  quand  il  s'établit  défenseur  politique  d'une  certaine 
religion,  sans  observer  dans  la  pratique  le  strict  contrat  de  mo- 
ralité qu'impose  la  religion. 

Il  était  un  peu  moins  de  huit  heures  et  demie  quand  Ariette 
sonna  à  la  porte.  Un  très  vieux  domestique,  traînant  la  jambe, 
vint  ouvrir.  Bien  qu'il  n'eût  pas  vu  la  princesse  depuis  plusieurs 
années,  il  la  reconnut  aussitôt,  et,  conune  elle  se  nommait  : 

—  M.  le  baron  ne  reçoit  personne  à  cette  heure-ci...  Il  a 
déjà  dîné  et  il  est  dans  son  laboratoire.  Mais  pour  Madame  la 
princesse...  Que  Madame  la  princesse  veuille  bien  entrer. 

Activant  sa  lourde  démarche,  il  précéda  la  visiteuse  vers  le 
salon.  C'était  une  vaste  pièce  à  trois  fenêtres,  qui  donnait  sur 
la  rue  de  l'Université.  Rien  n'y  avait  bougé  depuis  le  temps  où 
la  mère  de  Jérôme  s'y  était  installée,  au  moment  de  son  mariagei 


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LA    PRINCESSE  D  ERMINGE. 


243 


et  il  offrait  ainsi  un  exemplaire  assez  curieux  du  style  et  du 
goût  «  second  empire.  »  - 

—  Il  y  a  bien  longtemps  qu'on  n'avait  vu  ici  Madame  la  prin- 
cesse, dit  le  valet  de  chambre...  Monsieur  sera  bien  content... 

Ariette  le  laissa  sortir  sans  lui  répondre.  Elle  était  émue, 
et  pas  seulement  par  la  confession  qu'elle  allait  faire.  Retrouver 
cette  maison  de  la  rue  de  TUniversité,  où  elle  passait  naguère 
on  mois  chaque  année,  la  troublait,  l'attendrissait,  par  cette 
remise  soudaine  en  présence  de  notre  personnalité  d'autrefois,  L 
laquelle  nos  nerfs  ne  résistent  point.  L'immobilité,  l'identité  des 
choses  aggravait  cette   impression.  Au  coin  de  la  cheminée, 
Ariette  reconnaissait  le  grand  fauteuil,  un  voltaire  à  oreilles, 
dans  lequel  s'asseyait  chaque  soir  M**  de  Péfaut,  liseuse  infati- 
gable de  mémoires  historiques.  Ariette  revit  la  tête  cireuse  de 
la  Weille  dame,  ses  cheveux  un  peu  jaunes,  partagés  au  milieu 
du  front,  plaqués  sur  les  tempes,  son  binocle  d'écaillé,  ses  mains 
fines  que  la  goutte  commençait  à  déformer.  Hien  qu'aujourd'hui 
le  salon  fût  éclairé  à  l'électricité,  la  grosse  lampe  à  huile  dont 
elle  se  servait  était  toujours  là,  sur  un  guéridon.  Ariette  s'approcha 
d'une  des  fenêtres,  reconnut  à  travers  la  pénombre  le  morne 
bfttiment,  magasin,  entrepôt,  elle  ne  savait  à  quoi  il  servait,  qui 
faisait  vis-à-vis  à  l'hôtel,  de  Tautre  côté  de  la  rue. 

«  C'est  triste  ici,  pensa-t-elle...  Et  pourtant  j'y  ai  été  heu-' 
rense.  Quelle  admirable  femme,  cette  pauvre  tante  Hélène !.>. 
Ah!  si  j'avais  eu  une  mère  pareille  !...  » 

Elle  eut  un  sursaut  de  rancune  contre  la  destinée.  N*eût-îl 
pas  mieux  valu  rester  orpheline,  toute  petite,  que  d'ôtre  livrée  à 
une  mère  comme  M"*  de  Gudère  ? 

c(  Bah  !  Jérôme  a  eu  une  sainte  femme  pour  mère,  et  tbut  de 
même  il  a  manqué  sa  vie...  Il  n'est  arrivé  à  rien  de  ce  qu'il 
souhaitait.  Il  n'est  pas  heureux.  La  vie  est  mauvaise.  » 

Les  paroles  de  Martine  lui  revinrent  à  la  mémoire. 

«  Elle  a  l'air  de  dire  qu'il  m'aime...  Quelle  folie!  Jérômi? 
n'aime  personne.  Jérôme  amoureux,  ce  serait  comique:  Et 
amoureux  de  moi  1...  » 

Comme  elle  songeait  ainsi,  la  porte  du  salon  s'ouvrit  et  Jérôme 

entra.  Par-dessus  ses  habits,  il  était  vêtu  d'une  longue  blouse  en 

ile  grise,  brûlée  d'acides.  Il  tenait  encore  eu  main  un  de  ces 

lits  b&tons  de  verre  que  les  chimistes  appellent  des  agitateurs. 

vînt  à  Ariette,  la  main  tendue  : 


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^ 


2iîf  ^^^XE  des  deux  mondes. 


—  Qu'y  a-t-il,  ma  chère  amie?...  Rien  de  grave»  j'espère? 
L'émotion  de  son  visage,  ordinairement  si  froid,  toncha  la 

princesse.  Elle  lui  àerra  alTectueusement  la  main. 

—  Un  conseil  à  vo^ts  demander,  Jérôme,  voilà  tout. 

—  Ah!  je  craignais,  je  ne  sais  pourquoi,  quand  on  m'a 
annoncé  votre  visite  à  pareille  heure,  quelque  incident  survenu 
chez  vous. 

Il  déposa  son  bâton  de  verre  sur  un  guéridon,  fit  asseoir 
Ariette  et  s'assit  près  d'elle. 

—  Le  prince  est  définitivement  rentré  à  Paris? 

—  Non...  Il  chasse  en  ce  moment  à  Saint-Clair,  chez  les 
Dostreux.  Je  ne  l'ai  pas  revu,  depuis  que  j'ai  moi-même  quitté 
les  Tachouères...  Dites-moi, Jérôme, sommes-nous  seuls? 

—  Absolument. 

Ariette  chercha  une  entrée  en  matière,  un  prologue  à  la  con- 
fession nécessaire.  Elle  ne  trouva  rien;  les  mots  semblaient  la 
fuir...  Finalement,  elle  murmura  très  bas: 

—  Jérôme...  Je  suis  bien  misérable. 

Elle  posa  instinctivement  ses  mains  sur  son  front,  sur  ses 
yeux.  Elle  eût  souhaité  que  toute  lumière  fût  éteinte,  ne  pas 
voir  Jérôme  et  que  Jérôme  ne  la  vit  pas  parler. 

Jérôme  approcha  sa  chaise . 

—  Mon  amie  !  fit-il,  troublé  lui-même.  Je  suis  tout  à  vous. 
Vous  savez  bien  que  je  suis  tout  à  vous. 

Il  détacha  doucement  les  mains  dont  elle  masquait  ses  yeux, 
et  les  garda  dans  les  siennes. 

—  Il  ne  faut  pas,  continua-t-il  avec  effort,  il  ne  faut  pas 
craindre  de  parler  au  vieil  ami  que  je  suis  pour  vous...  et  qui 
ne  souhaite  que  vous  servir...  De  quoi  s'agit-il? 

—  Je  ne  pourrai  jamais,  murmura  Ariette...  Non...  je  ne 
peux  pas  vous  avouer.  Je  n'en  ai  pas  la  force. .^ 

Il  y  eut  un  très  court  silence,  pendant  lequel  le  regard  effaré 
d'Ariette  parcourut  le  salon,  d'objet  en  objet,  y  accrochant  des 
souvenirs  avec  unç  précision  extraordinaire  :  «  Le  cahier  des 
mélodies  de  Schumann  sur  le  piano  d'acajou...  Le  canapé  où  jo 
me  suis  endormie,  un  soir,  toute  gamine,  la  tête  sur  les  genoux 
de  Jérôme...  »  Et  tout  à  coup  Jérôme  dit  simplement  : 

—  Ariette,  ce  n'est  pas  la  peine  d'avouer.  J'ai  deviné. 
Elle  sursauta,  épouvantée  et  pourtant  délivrée  : 

—  Vous  avez  deviné  ? 


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LA   PRINCESSE  d'eBMINGB.  245 

—  Oui,  depuis  cette  après-midi  où,  revenant  ensemble  de  la 
Fauconnière,  vous  m'avez  consulté,  soi-disant  au  sujet  de  votre 
femme  de  chambre.  A  votre  inquiétude,  à  votre  nervosité,  j'ai 
compris  que  c'était  pour  vous-même  que  vous  aviez  peur.  Êtos- 
wus  certaine  de  votre  état? 

—  J'ai  passé  par  des  alternatives  de  désespoir  et  de  doute. 
Tous  qui  êtes  médecin,  il  m'a  semblé  que  vous  pourriez  me 
renseigner.  Et  c'est  une  des  raisons  pour  lesquelles  je  suis  venue. 

Jérôme  réfléchit  un  instant  : 

—  J'ai  un  peu  de  gêne,  et  vous  le  comprenez,  à  jouer  avec 
TOUS  le  rôle  d'un  médecin. 

—  Et  moi,  dit  Ariette,  le  visage  en  feu,  j'en  ai  une  honte 
extrême.  Pourtant  il  le  faut... 

—  Soit,  répliqua  Jérôme,  je  vais  vous  ausculter  sommai- 
rement. 

n  lui  désigna  une  chaise  longue  où  elle  s'étendit.  D'abord  de 
la  main,  puis  de  l'oreille,  il  l'ausculta...  Gela  dura  h  peine  une 
minute. 

—  Eh  bien?  fit-elle,  quand  Jérôme  la  quitta. 

Dressée  sur  son  séant,  elle  s'émouvait  d'un  faible,  d'un  der- 
nier espoir. 

—  Il  n'y  a  pas  de  doute.  J'ai  perçu  le  signe  infaillible  :  le 
battement  du  cœur  de  votre  enfant. 

Ariette  ne  reçut  pas  le  choc  douloureux  qu'elle  redoutait.  Ces 
mois  «  votre  enfant,  »  entendus  pour  la  première  fois,  descen- 
dirent, au  contraire,  dans  son  coBur  et  lui  donnèrent  une  sensa- 
tion de  douceur.  Elle  se  les  redit  à  elle-même  :  «  Mon  enfant!...  » 
Le  grand  apaisement  de  la  maternité  consentie  s'imposa  à  toute 
son  intelligence,  et  en  même  temps  à  ses  nerfs. 

—  Votre  grossesse  date  de  quatre  mois  et  demi  environ,  dit 
Jérôme.    ~ 

—  C'était  mon  calcul. 

Ils  reprirent  les  sièges  où  ils  s'étaient  assis  tout  à  riieiirc. 

—  Ne  m'expliquez  pas,  dit  Jérôme,  pourquoi  vous  legardoz 
cette  grossesse  comme  une  calamité.  Je  l'ai  compris.  Dites-moi 
ce  que  vous  comptez  faire. 

—  Je  ne  sais  pas.  Je  ne  sais  plus.  D'abord,  j'ai  songé  à 
m  franchir  de  cette  angoisse,  à  n'importe  quel  risque...  vous 
l'î    z  pressenti,  aux  Tachouères... 

-  Et  vous  y  ave-z  renoncé  ? 


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246  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Oui.  C'est  trop  vilain  décidément...  Ce  que  vous  m'avez 
(lit  m'avait  d'abord  effrayée  :  vous  vous  rappelez  :  le  chantage,  la 
mort...  Puis,  à  mesure  que  je  méditais  sur  les  solutions  extrêmes, 
un  dégoût  affreux  me  serrait  la  gorge.  Je  n'aurais  pas  pu,  voyez- 
vous...  Enfin,  j'ai  sous  les  yeux  un  tel  exemple,  une  mère  si 
courageuse,  cette  Martine,  ma  femme  de  chambre... 

—  Elle  a  un  enfant  ? 

—  Oui,  un  enfant  qu'elle  a  élevé  avec  un  dévouement  joyeux 
au  milieu  de  mille  traverses.  Alors,  j'ai  rougi  de  ma  lâcheté. 

—  Je  savais  bien,  fit  Jérôme,  que  votre  cœur  n'était  pas  per- 
verti. 

—  Oh  !  je  ne  vaux  pas  cher  tout  de  même,  s'écria  la  prin- 
cesse, les  yeux  secs,  mais  brûians,  et  la  fièvre  aux  doigts.  J'ai 
renoncé  à  ces  infamies,  autant  par  dégoût  que  par  peur.  Vrai, 
que  ce  soit  mal  ou  non,  cela  m'est  égal...  J'ai  fait  quelque  chose 
de  pire,  de  plus  déshonorant  du  moins  :  j'ai  essayé  de  reprendre 
mon  mari...  pour  le  tromper. 

—  Mais,  fit  Jérôme,  il  était  trop  tard,  beaucoup  trop  tard. 
Cette  tromperie  ne  sauvait  rien. 

—  Est-ce  que  je  savais?...  D'ailleurs,  là  encore  le  courage 
m'a  manqué;  je  me  suis  enfuie,  dans  un  élan  de  terreur  folle,  à 
la  minute,  même  où  peut-être  j'allais  réussir...  Et  rien  que  dy 
avoir  songé  un  instant,  j'ai  honte  de  mon  corps,  tellement  honte 
que  je  me  demande,  par  momens,  si  je  ne  vais  pas  courir  au- 
devant  du  coup  dont  je  suis  menacée,  afin  d'en  finir  tout  de  suite. 
Je  serais  débarrassée  de  l'avenir,  du  passé,  et  de  moi-même  ! 

Elle  laissa,  du  geste  qui  lui  était  familier,  tomber  ses  mains 
en  avant,  entre  ses  genoux,  et  fléchit  le  buste,  les  yeux  à  terre. 
Jérôme  dit  doucement  : 

—  Puisque  vous  voilà  ici,  c'est  qu'heureusement  vous  n'avez 
pas  encore  pris  ce  parti  désespéré. 

—  C'est  vrai.  Il  y  en  a  un  autre  :  la  fuite.  J'ai  une  petite  rente 
de  deux  mille  francs,  insaisissable,  bien  à  moi.  Avec  cela  je  puis 
vivre;  Martine  ne  m'abandonnerait  pas  et  vivrait  avec  moi... 
Seulement,  j'ai  peur  que  mon  mari  ne  me  fasse  rechercher... 

—  Il  vous  ferait  certainement  rechercher,  si  vous  disparais- 
siez sans  cause  connue.  Mais,  dût-il  vous  laisser  partir  et  ne  pl"'S 
s'occuper  de  vous,  avez-vous  le  droit  de  ne  pas  essayer  la  soi  - 
tion  la  plus  favorable  à  votre  enfant  :  le  pardon  du  prince,  l'a  - 
ceptation  de  sa  paternité?...  Attendez,  insista-t-ilj  arrêtant  d'v^ 


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LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  247 

geste  les  objections  d'Ariette...  Je  ne  juge  pas  cela  impossible... 
Quelle  que  soit  d'abord  son  irritation,  le  prince,  s'il  garde  une 
lueur  de  raison,  sera  forcé  de  constater  que  le  moindre  scan- 
dale est  d'accepter  la  paternité;  que  c'est,  somme  toute,  son 
mtérét. 

—  Je  ne  tiens  pas  à  ce  que  mon  enfant^^^orte  ce  nom  d'Er- 
minge,  que  je  bais. 

—  Oui...  Mais  pour  votre  enfant,  vis-à-vis  de  qui  vous  êtes 
responsable,  c'est  le  meilleur  parti.  Vous  lui  devez  au  moins  de 
k  rendre  possible...  Croyez  que  je  ne  vous  dis  pas  cela  à  la 
légère.  Depuis  que  vous  m'avez  consulté,  aux  Tachouères,  j'y 
ai  réfléchi. 

Ariette  médita  quelques  instans. 

—  Alors,  fit-elle,  laisser  aller  les  cboses...  jusqu'à  ce  que  le 
prince  s'aperçoive?... 

—  Non...  Prendre  les  devans  :  informer  Christian. 
Ariette  se  dressa  debout  : 

—  Avouer  la  vérité?  Mais  Christian  ne  me  laissera  pas  ache- 
ver la  première  phrase...  Il  me  brisera  tout  de  suite. 

—  Je  ne  crois  pas.  Il  y  a  dans  la  vérité,  dite  hardiment,  une 
telle  force  !  Dire  à  qui  l'ignore  :  «  J'ai  fait  cela. . .  »  c'est  une  attitude 
moins  dangereuse  que  de  rendre  compte  de  ses  actes  à  qui  vous 
interroge  soudain. 

La  princesse  d'Erminge  écoutait  Jérôme  avec  un  étrange 
malaise.  Elle  haïssait  le  conseil  qui  lui  était  donné;  et  pourtant 
elle  éprouvait  elle-même  cette  force  de  la  vérité  nue  dont  parlait 
M.  de  Péfaut.  Et  elle  s'irritait  du  consentement  de  sa  raison. 

Jérôme,  qui  suivait  sur  la  jeune  femme  l'effet  de  ses  pa- 
roles, murmura  : 

—  11  m'en  coûte  de  vous  mettre  en  face  de  cette  nécessité. 
Mais  je  mentirais  à  vous  et  à  moi-même,  si  je  vous  conseillais 
autre  chose. 

Ariette  devina  l'émotion  de  son  cousin,  bien  qu'il  s'efforçât 
de  la  cacher  sous  la  simplicité  des  mots.  Son  hostilité  se  fondit. 
Elle  ne  fut  plus  qu'une  pauvre  femme  faible  et  craintive.  Elle 
implora;  * 

—  Jérôme,  ne  pourriez-vous  pas  m'épargner  l'humiliation... 
ei  e  danger  de  cet  aveu...  aller  trouver  Christian  de  ma  part... 
lii  dire  ce  qui  est. 

—  Si  vous  l'exigez,  je  le  ferai.  Mais  vous  sentez  bien  qu'il  est 


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i 
248    .        ^    REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

imprudent  de  mettre  un  intermédiaire  entre  votre  marî  et  vous. 
Une  seule  chose  bridera  Christian  :  la  peur  du  scandale  ;  pour 
qu'elle  le  bride  efficacement,  il  faut  qu'il  soit  persuadé  que  seul 
il  connaît  le  secret. 

—  Môme  en  admettant  qu'il  accepte  la  paternité  de  mon  en- 
'fant,  imaginez,  mon  ami,  ce  que  sera  ensuite  notre  vie! 

—  Sera-t-elle  pire  qu'auparavant?  Vous  vivez  séparés  l'un 
de  l'autre...  Vous  vous  parlez  à  peine...  Croyez-moi  :  votre  vie 
dans  l'avenir  sera  ce  que  vous  la  ferez,  selon  votre  volonté  d'y 
mettre  de  l'ordre  et  de  la  dignité. 

Il  y  a  dans  certaines  paroles,  dites  en  de  certains  momens, 
une  sorte  de  magie  évocatrice.  Aux  derniers  mots  prononcés  par 
Jérôme,  Ariette  évoqua  une  vie  régulière,  après  la  crise,  pure 
de  toutes  les  tares,  de  toutes  les  compromissions  qui  jusqu'alors 
l'avaient  enlaidie.  Et,  soudain,  elle  désira  passionnément  cette 
vie  régénérée. 

—  Vous  avez  raison,  Jérôme.  La  vie  que  j'ai  vécue  jusqu'ici 
ne  mérite  pas  qu'on  y  tienne. 

—  Vous  l'expiez  cruellement,  ma  pauvre  amie,  dit  M.  de 
Péfaut,  lui  prenant  la  main  ;  plus  cruellement  que  ne  valaient 
les  misérables  joies  qu'elle  vous  a  données  ! 

Et,  après  un  instant  de  silence,  il  continua,  sans  qu'Ariette 
pût  savoir  s'il  lui  parlait  ou  s'il  se  parlait  &  lui-même  : 

—  Mais  qui  donc,  sachant  ce  qu'a  été  votre  éducation  et 
votre  mariage,  aurait  le  courage  de  vous  condamner?...  Vous 
disiez  tout  à  Theure  :  «  Je  ne  vaux  pas  grand'chose  !  »  Je  crois 
que  vous  valez  beaucoup,  au  contraire  :  c'était  l'avis  de  ma  mère, 
qui  se  connaissait  en  âmes...  Seulement,  sauf  peut-être  dans 
cette  maison,  vous  n'avez  jamais  entendu  dire  avec  autorité  : 
«  Cela  est  bien...  ceci  est  mal...  »  On  vous  disait  :  «Cela  se  fait, 
ceci  ne  se  fait  pas...  »  Hélas  !  vous  n'êtes  pas  la  seule  parmi  vos 
contemporaines,  ma  pauvre  enfant,  à  qui  se  fait  soudain  sentir, 
en  face  de  la  vie,  le  manque  de  toute  règle  morale  efficace. 
Combien  de  gens  autour  de  nous,  parmi  ceux  qui  professent  h 
foi  chrétienne,  laissent  la  morale  chrétienne  influer  réellement 
sur  leurs  mœurs?  La  plupart  sont  des  épicuriens  déguisés.  Les 
autres,  ceux  qui  ne  croient  pas  à  une  morale  révélée,  sont  de 
francs  païens...  à  moins  quïlsne  cherchent  en  tâtonnant,  comme 
moi,  leur  chemin  dans  la  nuit. 

La  princesse  d'Ermingc  écoutait,  s'étonnant  que  Jérôme  lui 


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TÉLÉPHONE   707-61 


Aux  Aboknés  de  cette  revue 


-^«*n 


La  Société  Anonyme  Française  du  Livre  remercie 
vivement  les  1547  lecteurs  de  cette  Revue  qui  ont  bien  voulu 
répondre  à  son  appel  et  souscrire  à  l'intéressant 

ALBUM  fl  GflHTES  POSTJILES 

qu'elle  avait  créé  spe'cialement  pour  la  Revue  des  Deux  Mondes. 

Nous  avons  le  plaisir  d'informer  les  Abonnés  de  cette  Revue  que 
nous  avons  amélioré  encore  cet  Album  par  un  intérieur  très  riche,  en 
coloris  en  un  dessin  art  nouveau,  bistre  sur  fond  bouton  d'or  avec 
semis  fleurettes. 

Comme  les  précédents,  la  couverture  est  «n  plein  maroquin  écrasé 
Grenat  ou  Vert  olive,  bords  biseautés,  nervures  au  dos,  bordures 
intérieures  à  fleurettes  or,  s'ouvrant  à  l'italienne  et  d'une  contenance 
de  1.000  cartes.  Hauteur  o"28,  largeur  o^SS. 


y 


Cet  Album  perfectionné  sera  du  même  prix  et  envoyé  franco  à 
toute  personne  qui,  en  ayant  bien  soin  d'indiquer  la  nuance  très  exacte- 
^M,  nous  en  fera  la  demande  contre  un  mandat-poste  de  18  francs, 
adressé  à  M.  le  Directeur  de  la  Société  Anonyme  Française 
du  Livre, 

4  et  6,  Rue  Saint- Amand,  4  et  6.  —  PARIS  {xv^) 


INITIALES,  INCRUSTATIONS  OR:  1  ir.  SUPPLÉMENT 


NOTE  IMPORTANTE.  —  Les  Spécimens  sont  à  h  disposition  de  tous  les 
Abonnés  de  la  Revue,  qui  présenteront  leur  bande  d'abonnement  au  Siège 
V       de  la  Société  :  4,  Rue  Saint- Amand  et  à  la  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 
\\^^f  ft^^  de  l'Université, 

kr\>*^!^-^  >        _     _         ^,  Digitizedby  Google 


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LA    PRINCES8R   D  ERMINGE. 


249 


parlât  ainsi^  comme  il  ne  lui  avait  jamais  parlé,  s'étonnant  aussi 
de  rintérôt  passionné  qu'elle  prenait  à  ses  propos,  malgré  son 
iSreuse  angoisse  personnelle. 

—  Mais  vous,  mon  cousin,  dit-elle,  vous  êtes  sûr  de  ce  qui 
esl  bien  et  de  ce  qui  est  mal  ?  Vous  avez  une  règle  de  vie,  et 
TOUS  l'observez?... 

Elle  s'eflFrayait  de  rencontrer  encore  de  Tincertitude  chez  le 
seul  ami  en  qui  elle  eût  confiance,  et  qu'elle  osât  consulter. 

—  Je  n'ai  pas  la  certitude  tranquille  que  j'ai  admirée  chez 
cerlùnes  âmes  religieuses,  répondit  M.  de  Péfaut.  J'ai  tout  de 
même  une  règle  de  vie  :  je  vous  l'ai  dite  un  soir  — vous  en  sou- 
venez-vous ?  —  chez  Holtz,  et,  ce  soir-là,  elle  ne  vous  a  guère 
fait  d'impression  :  «  Obéir  à  la  vérité,  par  conséquent  la  dire 
toujours,  et  toujours  agir  de  façon  à  pouvoir  la  dire.  »  Je  no 
TOUS  offre  pas  cela  comme  une  invention  merveilleuse;  mais  je 
peux  vous  assurer,  par  expérience,  que  cela  suffit  à  donner  la 
paix  du  cœur  et  à  ordonner  la  vie.  Dans  votre  cas  spécial,  cette 
règle  vous  dicte  votre  conduite.  Votre  existence  actuelle  est 
tout  embrouillée  de  mensonges  :  vous  ne  sortirez  de  l'impasse 
qu'en  vous  précipitant,  coûte  que  coûte,  vers  la  vérité.  Toute 
autre  solution  reculerait  seulement  la  catastrophe...  Donc,  je  le 
répète,  pratiquement  et  dans  votre  intérêt,  dire  la  vérité...  Et 
puis,  surtout!  ce  retour  à  la  vérité  vous  permet  de  repartir  dans 
l'avenir,  de  rétablir  cet  accord  entre  vos  actes  et  votre  conscience, 
dont  vous  sentez  de  plus  en  plus  le  besoin,  n'est-ce  pas? 

Ariette  acquiesça,  sans  répondre.  ' 

—  Oh  I  poursuivit  Jérôme,  j'ai  suivi  attentivement  le  drame 
de  votre  conscience.  Vous  êtes  de  celles  qui,  n'ayant  pas  été 
guidées,  découvrent  la  nécessité  d'une  règle  et  la  règle  elle- 
même,  après  l'avoir  transgressée.  Il  se  passe  ce  phénomène  sin- 
gulier: la  faute  révèle  la  morale...  A  l'origine,  l'angoisse,  la 
sensation  du  péril  personnel.  Déjà  cela  contraint  è.  regarder  en 
'^^oi,  à  considérer  ce  qu'on  a  fait,  qui  cause  ce  péril  et  cette  an- 
goisse. Il  n'en  résulte  d'abord  que  de  l'irritation,  de  la  révolte 
contre  des  êtres  humains  hostiles,  contre  la  dureté  de  la  destinée, 
et,  comme  une  bête  prise  au  piège,  on  enrage,  on  se  débat. 
L'imagination  affolée  suggère  des  moyens  d'évasion,  mais  ces 
moyens,  on  ne  les  adopte  plus,  cette  fois,  à  la  légère.  La  peur 
égoïste  de  souffrir  par  eux  oblige  k  les  étudier  de  près.  Alors,  si 
1  àme  qui  les  regarde  n'est  pas  foncièrement  corrompue,  la  lai- 


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250  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

deur  de  quelques-uns  l'offusque...  «  Non,  faire  cela,  je  ne  le 
veux  pas  !  je  ne  le  peux  pas,  môme  pour  me  servir  !...  »  Le  cercle 
des  possibilités  se  rétrécit  :  voici  que  s'offrent,  encore  humbles, 
hésitantes,  les  solutions  douloureuses,  mais  saines  :  «  Ceci  me 
sauvera  peut-être,  seulement  j'aurai  mal!...  »  Dès  lors  le  plus 
solide  principe  de  la  loi  morale  apparaît  :  que  toute  faute  est  une 
dette,  mais  que  toute  dette  est  susceptible  de  rachat... 

Ariette  ne  répondit  pas.  Ce  qu'elle  venait  d'entendre  résu- 
mait si  exactement  ce  qu'elle  éprouvait,  qu'il  lui  semblait  qu'on 
la  découvrait  à  elle-même.  Et,  comme  il  arrive  toujours  quand  on 
aperçoit  trop  tard  ce  qu'on  aurait  dû  faire,  être  se  révolta  contre 
l'impossibilité  de  rebrousser  chemin  dans  la  durée,  de  revivre 
autrement  le  passe. 

—  Vous  me  dites  ces  choses  aujourd'hui,  fit-elle  ;  je  les  com- 
prends, je  les  sens  vraies  el  importantes.  Pourquoi  me  les  dites- 
vous  si  tard  ?  Pourquoi  ne  me  Ifes  avez-vous  pas  dites  autrefois, 
alors  qu'elles  auraient  pu  me  prémunir?.,. 

—  Autrefois?...  quand  cela?... 

—  Mais,  quand  je  venais,  jeune  fille,  ici...  Du  temps  que 
votre  mère  vivait. 

Ils  se  regardèrent,  et  soudain  leurs  regards  s'intimidèrent 
l'un  l'autre  et  se  quittèrent. 

—  Bien  des  fois  j'y  ai  songé,  fit  Jérôme,  non  sans  embarras. 
Mais  vous  étiez  si  jeune  !...  entre  treize  et  dix-huit  ans  !  Et  votre 
visage,  vos  façons,  vos  paroles  respiraient  une  si  sincère  inno- 
cence, que,  vraiment,  ma  mère  et  moi,  nous  nous  disions  : 
«  Faut-il  la  troubler?  Elle  est  parfaite...  » 

—  C'est  vrai,  murmura  Ariette.  J'étais  une  petite  chose  toute 
blanche. 

Elle  eut  un  soupir  de  regret  vers  ce  passé. 

—  Considérez  encore  que  toute  prétention  à  vous  enseigner 
eût  impliqué  une  critique  indirecte  de  vos  parents.  Ni  ma  mère, 
ni  moi  ne  nous  sommes  reconnu  le  droit  de  la  formuler.  Pour- 
tant nous  vous  aimions  bien. 

—  Moi  aussi,  Jérôme,  j'aimais  votre  mère.  J'ai  été  heureuse 
dans  cette  maison.  Ah!  pourquoi  ne  m'y  avez-vous  pas  retenue? 
ajouta-t-elle  involontairement.' 

Cette  question  n'avait  pas  de  sens  précis  dans  sa  pensée  ;  el  > 
n'eût  pas  su  dire  comment,  par  quels  moyens,  sa  tante  et  Jérôm  î 
eussent  pu  la  «  retenir  »  ici    Mais  elle  vit  Jérôme  si  troubl  i 


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LA  PRINCESSE  d'eRBANGE.  2S1 

qu'elle  regretta  ses  paroles.  Une  gêne  plana  entre  eux  :  ils  cher- 
chèrent des  choses  à  se  dire  et  n'en  trouvèrent  point. 

—  Allons,  fit  Ariette  ;  il  me  reste  à  vous  dire  merci,  et  à 
retourner  chez  moi  mcrttre  vos  conseils  en  pratique, 

—  Ce  soir  môme? 

—  Dès  que  je  pourrai  parler  au  prince.  N'est-ce  pas  le  mieux? 

—  Maintenant  que  je  vous  ai  persuadée,  c'est  moi  qui  vais 
avoir  peur  pour  vous.  Ce  Christian  est  une  telle  bête  sauvage  ! 

—  Qu'est-ce  que  cela  fait?  répondit  Ariette. 

Au  ton  de  sa  voix,  à  je  ne  sais  quelle  résolution  désespérée 
dans  toute  son  attitude,  M.  de  Péfaut  comprit  qu'elle  allait  à 
cette  entrevue  comme  à  une  sorte  de  suicide. 

a  Où  est  la  vérité?  songea-t-il...  Suis-je  tellement  sûr  des 
règles  de  la  vie  pour  les  imposer  à  autrui,  moi  qui  parfois  me 
les  impose  sans  y  ajouter  foi?  » 

Us  étaient  sortis  du  salon,  traversaient  le  vestibule,  vitré  en 
façon  de  jardin  d'hiver,  vers  la  porte  extérieure.  Ariette  regar- 
dait les  objets,  les  tableaux,  les  plantes. 

—  Rien  n'a  changé  ici,  depuis  la  dernière  fois  que  j'y  suis 
venue,  murmura-t-elle...  Il  ny  a  que  quatre  ans,  d'ailleurs.  Ah  l 
combien  ces  quatre  années  ont  pesé  lourdement  sur  moi  !  Ma 
vieille  amie  n'est  plus,  et  moi,  je  suis  une  malheureuse,  si  seule, 
si  seule... 

Des  larmes  lui  montaient  aux  yeux.  Jérôme  prit  ses  mains 
qui  tremblaient. 

—  Les  gens  de  notre  monde  sont  presque  tous  cruellement 
seuls,  dit-il.  Regardez  autour  de  vous,  vous  verrez...  L'intimité, 
la  solidarité,  semblent  être  les  privilèges  de  la  vie  médiocre. 

—  C'est  vrai,  dit  Ariette. 

Sans  appeler  le  vieux  domestique,  il  aida  la  jeune  femme  à 
remettre  son  manteau. 

—  Adieu,  fit-elle. 
Jérôme  lui  dit  : 

•^  Ne  me  laissez  pas  ignorer  ce  qui  arrivera. 

Elle  eut  un  geste  vague,  comme  pour  exprimer  qu'elle  ne 
promettait  rien,  qu'elle  s'en  remettait  à  la  destinée.  Et  M.  do 
Péfaut  la  vit  disparaître  dans  l'escalier. 

Dans  le  landaulet  qui  virait  vers  la  Seine,  Martine,  dès  que 
^maîtresse  entrepris  sa  place  auprès  d'elle,  questionna  : 


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2S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

~  Eh  bien? 

—  Mon  cousin  est  d'avis  que  je  dois  parler  au  prince. 

—  Et  tout  lui  dire? 

—  Oui. 

—  Oh  !  ma  princesse,  s'écria  la  jeune  femme  en  joignant  ses 
mains,  si  vous  devez  parler  au  prince,  je  vous  en  conjure, 
laissez-moi  ne  pas  vous  quitter...  ou  du  moins  cachez-moi  à 
portée  de  vous. 

Ariette  ne  répondit  pas;  elle  sourit,  touchée...  Elle  était 
extrêmement  lasse,  toute  sa  force  nerveuse  usée  par  la  démarche 
qu'elle  venait  d'accomplir.  Pourtant  sa  conversation  avec  M.  de 
Péfaul  lavait  réellement  soulagée.  A  travers  des  souvenirs  plus 
confus,  elle  en  emportait  au  moins  ce  sentiment  très  net  : 
qu'elle  n'aurait  de  paix  avec  elle-même,  qu'après  a\oir  dit  Ja 
vérité  à  son  mari,  et  subi  les  conséquences  de  son  aveu. 

Rentrée  chez  elle,  elle  s'étendit  sur  la  chaise  longue  de  son 
cabinet  de  toilette.  Martine  lui  prépara  le  seul  repas  dont  elle  ne 
fût  pas  dégoûtée  :  un  jaune  d'œuf  battu  dans  du  café  noir.  Sou- 
dain elle  l'appela  : 

—  Martine  ! 

La  femme  de  chambre  accourut. 

—  Martine,  fit  Ariette,  j'éprouve  une  cnose  étrange.  Comme 
si  des  chocs  étaient  frappés  au  dedans  de  moi...  C'est...  cela, 
n'est-ce  pas? 

—  Oui,  ma  princesse...  C'est  l'enfant...  N'est-ce  pas  que 
c'est  douloureux  et  doux,  en  même  temps? 

Ariette  fit  signe  que  oui.  Martine  avait  pris  la  main  toute 
pâle  de  sa  mai  tresse.  Elle  la  baisa  en  murmurant  : 

—  Que  Dieu  le  fasse  naître...  et  le  bénisse  ! 

Si  Ariette  leût  pu,  elle  eût  joint  le  prince  le  soir  môme. 
Elle  avait  peur  de  voir  tomber  cette  fièvre  qui  lui  donnait  actuel- 
lement le  courage  de  Taveu.  Malheureusement,  le  prince  était 
absent.  Des  Tachouères,  il  s'était  rendu  chez  les  Destreux  de 
Saint-Clair,  où  il  chassait.  Dans  l'intervalle,  il  avait  passé  uu 
jour  à  Paris,  obsédé  par  le  souci  que  Madeleine,  peut-être,  se 
jouait  de  lui,  que  peut-être  le  voyage  à  Rouen  n'était  qu'un 
leurre.  Il  avait,  tout  un  après-midi, guetté  la  façade  de  l'hôtel  de 
la  rue  d'Ofîémont,  emprisonnant  là,  sans  le  savoir,  Rémi  de 
I-assçrrade'rqui  était  venu  déjeuner  avec  M""*  de  Guivre.  Mais 


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LA    PRINCESSE   D*ERM1NGE.  253 

ITiôlel  n'avait  pas  livré  son  secret,  et  Christian,  n'ayant  rien 
surpris,  était  parti  pour  Saint-Clair  à  demi  rassuré. 

Durant  ces  jours  d'attente,  Ariette  se  sentit  si  faible,  qu'elle 
demeura  couchée,  veillée  par  Martine...  Une  prostration  pro»- 
ionde  Tavait  saisie,  quelques  heures  après  sa  visite  chez  Jérôme 
Péfaut.  Prostration  analogue  à  celle  que  suscite  tout  change- 
neut,  toHte  mue  de  l'organisme  humain  :  la  conscience  humaine 
(Ile  aussi  a  ses  mues,  qui  ne  troublent  pas  moins  profondément 
'être  qui    les  subit...  Tandis  que  des  chocs  intérieurs  confir-- 
maient  à  Ariette  sa  future  maternité,  un  puissant  influx  de  pen- 
sées, une  intense   chaleur  d'émotion  la  travaillaient.  Elle  qui 
I~  ûvait  jamais  soumis  ses  propres  actes  à  une  critique  morale 
]Qelconque,  voici  que  la  nécessité  tyrannique  l'y  forçait.  Jérôme 
lui  avait  dit  justement  :  «  Le  principe  de  la  loi  morale  vous 
ar  jjraît  :  que  toute  faute  est  une  dette,  mais  que  toute  dette 
M  susceptible  de  rachat.  »  Sous  cette  forme  élémentaire  de  la 
I    dtlte,  l'idée  de  la  faute  commise  s'imposait  désormais  à  la  prin- 
I  tesse  d'Erminge...  Elle  ne  s'avouait  pas  encore  coupable  contre 
L  son  mari,  de  qui  elle  pensait  :  «  Il  m'a  trop  sacrifiée  :  ce  n  est 
■  pas  un  mari.  »  Toute  concentrée  dans  l'idée  qu'elle  serait  mère. 
I     elle  ne  songeait  qu'à  cet  enfant,  cause  de  son  angoisse  et  de 
'     son  énergie.  Elle  se  disait  :  «  Quoi  que  je  fasse,  l'enfant  souf 
frira  par  moi...  »  Même  si  Christian  la  laissait  vivre,  toujours 
ce  mari  et  cet  enfant  se  combattraient. 

Des  conditions  de  vie  diminuée,  difficile,  dangereuse,  pèse- 
raient par  sa  faute  sur  un  petit  être  qui  n'avait  pas  demandé  à 
naître;  d'où  l'impérieux,  le  généreux  besoin  de  réparer,  autant 
que  possible,  cette  injustice  initiale.  «  Ce  que  je  pourrai  faire 
pour  cet  enfant,  je  le  ferai...  je  ne  céderai  rien  de  ce  qui  peut* 
servira  sa  sécurité,  à  son  bonheur...  »  L'idée  de  Timmolation 
germait  ainsi,  après  celle  du  rachat  :  cela  sans  orgueil,  sans  la 
moindre  sensation  d'être  héroïque,  avec  la  conviction,  au  con 
traire,  de  cédera  la  pression  des  choses.  Certes,  l'angoisse  conti- 
nuait à  lui  tenailler  les  nerfs,  et,  par  momens,elle  ne  trouvait  de 
soulagement  qu'à  des  appels  désespérés  vers  le  justicier  inconnu  : 
*'  Ayez  pitié  de  moi  !...  »  Cela  voulait  dire  :  «  Sauvez-moi  de  la 
mort  que  je  redoute,  contre  laquelle  toute  ma  jeune  volonté  de 
vre  proteste  :  sauvez-moi  de  cette  force  de  meurtre  à  laquelle 
3  vais  m'exposer...  w  Mais  cette  éventualité  de  mourir,  quelle 
oyait  poindre  le  bout  de  toutes  ses  réflexions,  contribuait  auisi 


» 


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254  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  sa  rénovation  morale.  L'âme  est  assainie,  éclairée  jusqu'au 
fond  d'une  pure  lumière,  dès  qu'elle  fait  accueil  à  l'image  de  la 
mort. 

Le  surlendemain  de  sa  visite  à  Jérôme,  comme  Ariette,  tou- 
jours couchée,  faible  et  fiévreuse,  rêvait  ainsi,  Martine  cousant 
à  son  chevet,  le  roulement  du  téléphone  fit  lever  celle-ci.  Elle 
cl«jposa  vivement  son  ouvrage  et  courut  au  cabinet  de  toilette. 
Elle  revint  presque  aussitôt  : 

—  Madame  la  comtesse  de  Cuivre  fait  dire  à  Madame  la 
princesse  qu'elle  est  rentrée  de  Rouen,  ce  matin,  et  qu'elle  va 
venir  prendre  des  nouvelles. 

—  Maintenant? 

—  Oui...  Elle  monte  en  voiture.  C'est  le  valet  de  pied  qui 
téh^phone...  Faudra-t-il  la  recevoir? 

—  Recevez-la  !  dit  la  princesse  après  une  seconde  d'hésitation. 
Depuis  que  M"*  de  Cuivre  avait  quitté  les  Tachouères,  sous 

prétexte  d'un  voyage  à  Rouen,  ni  Christian,  ni  Ariette  ne  l'avaient 
renie.  Elle  adressait  chaque  jour  à  Christian,  chez  les  Destreux 
dé  Saint-Clair,  une  lettre  ou  une  dépêche.  Ariette  avait  eu  un 
unique  billet  auquel  elle  avait  fait  répondre  par  Martine,  allé- 
^lant  une  extrême  fatigue.  Il  était  exact  que  Madeleine  avait 
réintégré,  le  matin  même,  son  hôtel;  il  était  vrai  aussi  que,  tout 
te  temps,  elle  l'avait  passé  à  Rouen,  sauf  la  journée  consacrée 
à  Rémi  de  Lasserrade,  la  journée  où  Christian  avait  vaine- 
ment fait  le  guet  rue  d'Ofifémont.  Malgré  tant  de  précautions 
prises,  elle  ne  regagnait  point  Paris  absolument  rassurée.  Les 
lettres  de  Christian  lui  avaient  paru  mystérieuses,  semées^  de 
réticences.  Il  y  dissimulait  naturellement  son  arrêt  à  Paris.  Mais 
cédant  à  ce  besoin  qu'a  tout  homme  de  prouver  à  sa  maîtresse 
une  aptitude  à  en  conquérir  d'autres,  il  racontait  la  scène  des 
Tachouères  entre  Ariette  et  lui,  la  présentait  comme  une  tenta- 
tive formelle  d'Ariette  pour  le  reprendre,  et  s'attribuait  l'initia- 
tive "d'y  avoir  résisté.  Madeleine  rapprochait  malgré  elle  cette 
étrange  aventure  du  voyage  inopiné,  secret,  de  Christian  à  Paris, 
de  ce  guet  forcené  que  Rémi  et  elle-même  avaient  surpris  der- 
rièîpe  les  persiennes  closes  de  la  rue  d'Ofifémont.  Ariette  devien- 
drait-elle jalouse?  de  Christian,  ou  de  Rémi?  Aurait-elle  parlé? 
Il  fallait  savoir;  il  fallait  causer  avec  elle  et  la  souder,  avant 
'de  revoir  Christian  qui  rentrait  le  soir  même. 


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LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  255 

Madeleine  de  Guivre  entra,  vive  et  gracieuse,  enveloppée  d'un 
long  manteau  de  fourrure  qui  mêlait  à  son  parfum  ordinaire  une 
étrange  odeur  fauve.  Les  mains  d'Ariette  se  crispèrent  quand  la 
grande  taille  de  la  comtesse  se  pencha  sur  elle,  et  que  ses 
lèvres  lui  baisèrent  les  cheveux. 

—  Ah!  chérie...  Comme  il  me  tardait  de  fembrasserl...  Dès 
que  j'ai  eu  cette  lettre  de  Martine^  où  elle  m'annonçait  que  tu 
étais  souffrante,  j'ai  laissé  à  Rouen  toutes  mes  affaires  en  plan  et 
je  suis  venue...  Tu  n'as  rien  de  sérieux,  n'est-ce  pas? 

Redressée,  sa  main  gauche  serrant  le  fin  poignet  d'Ariette, 
elle  la  regardait  dans  les  yeux,  avec  un  air  d'intérêt  affectueux  qui 
vraiment  ne  semblait  pas  joué. 

—  Non,  rien  de  sérieux,  dit  Ariette.  Je  ne  saurais  même  pas 
dire  ce  que  j'ai  :  le  médecin  appelle  cela  de  la  neurasthénie.  Moi, 
j  appelle  cela  de  la  patraquerie:  le  dégoût  de  manger,  de  dormir, 
de  marcher.  Tout  de  même,  je  vais  mieux  aujourd'hui. 

Débarrassée  de  ses  fourrures  par  Martine,  la  comtesse  s'assit 
au  chevet  d'Ariette  et  commença,  parfaitement  à  l'aise,  à  lui 
parler  de  son  voyage,  de  la  vente  du  domaine  de  Goberville, 
puis  des  toilettes  qu'elle  se  commandait,  et  des  parties  projetées 
avec  la  «  bande.  »  Elle  demanda  négligemment  : 

—  As-tu  des  nouvelles  du  prince?  J'ai  vu  qu'il  chassait  à 
Saint-Clair,  chez  les  Destreux. 

Ariette  répondit,  avec  une  évidente  sincérité  : 

—  Je  n'ai  pas  vu  mon  mari  depuis  notre  départ  des  Ta- 
chouères  ;  Martine  a  appris  par  le  valet  de  chambre  qu'il  rentre 
de  Saint-Clair  ce  soir  ou  demain  matin. 

«  Décidément  cette  petite  sotte  ne  sait  rien,  »  pensa  M"*  de 
Guivre,  et  elle  continua  de  papoter  avec  des  affectations  de  ten- 
dresse, de  gâterie  pour  Ariette.  La  princesse  écoutait  ces  propos 
comme  une  langue  étrangère,  apprise  et  sue  naguère,  puis 
désapprise.  Dans  un  étrange  raccourci,  son  esprit,  aiguisé  pai-  la 
souffrance  et  la  méditation,  évoquait  le  thème  de  sa  vie. 

«Madeleine...  maîtresse  de  mon  naari,  avant  et  après  mon  ma- 
riage... peut-être  aujourd'hui  maîtresse  d'un  homme  qui  n'est 
pas  mon  mari  et  qui  m'a  rendue  mère...  Nous  deux  sachant  à  peu 
près  toutes  ces  choses  l'une  de  l'autre...  Et  elle  se  dit  ma  meil- 
leure amie,  et  je  la  laisse  dire...  et  la  voilà  à.  mon  chevet,  pour 
me  soigner  et  me  gâter,  assure-t-elle  I...  »  . 

Tout  cela  maintenant  lui  paraissait  invraisemblable^  comme 


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2o6  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

certains  rêves  au  milieu  desquels  le  dormeur  comprend  que  ce 
qu'il  voit  n'est  pas  vrai,  va  cesser,  faire  place  au  réveil  et  à  la 
réalité. 

«  Cependant  ce  cauchemar  a  été  ma  réalité...  » 
Et  tandis  qu'elle  songeait  à  cela  dans  un  recul  profond  de 
sa  pensée,'  sans  effort,  par  le  jeu  de  Thabitude,  et  comme  une 
poupée  dont  le  ressort  n'est  pas  à  bout  de  détente,  elle  répondait 
à  Madeleine  sur  le  ton  des  papotages  accoutumés. 

—  Quand  comptes-tu  te  lever,  ma  chérie? 

—  Mais,  je  ne  sais  trop...  Demain  probablement... 

—  Tu  pourras  quitter  la  chambre? 

—  Le  docteur  ne  me  le  défend  pas.  C'est  moi  qui  suis  pares- 
seuse. -    -       - 

—  Eh  bien  !  tu  me  feras,  le  plaisir  de  rester  encore  au  lit 
demain,  toute  la  journée,  jusqu'à  l'heure  où  tu  t'habilleras, 
pour  venir  dîner  avec  moi.  Toute  la  «  bande  »  se  rallie  au  restau- 
rant Kieffer  pour  aller  ensuite  aux  ^  Bouffes,  où  l'on  donne  une 
opérette  nouvelle. 

—  Amusante? 

—  Idiote,  bien  entendu...  Mais  ce  sera  excellent  pour  toi,  ça 
ne  te  fatiguera  pas  les  nerfs... 

Debout,  elle  regarda  Ârlette  en  souriant. 

—  Je  comprends  que  tu  te  plaises  ainsi,  ma  belle;  tu  es  char- 
mante avec  tes  cheveux  d'or  à  moitié  défaits...  Le  lit  t'a  reposée; 
tu  as  repris  des  couleurs.,.  Martine,  mon  manteau,  je  vous  prie  I 
Allons,  continue  de  te  soigner  pour  ne  pas  nous  manquer 
demain. 

Elle  se  pencha,  effleura  les  joues  d'Ariette  qui,  indifférente, 
ne  se  déroba  point. 

—  C'est  convenu,  n'est-ce  pas? 

—  C'est  convenu. 

Dans  ce  même  relent  de  parfums  et  d'odeur  fauve,  M"*  de 
Cuivre  sortit,  envoyant  un  baiser  à  la  princesse.  Ariette,  de- 
meurée seule,  méditait.  Elle  n'éprouvait  nulle  haine  contre 
Madeleine;  seulement,  le  lien  de  sympathie  mondaine  qui  les 
avait  unies  se  dénouait.  Quand  la  haute  et  charmante  silhouette 
de  la  comtesse  disparut  derrière  la  porte.  Ariette,  avec  cette 
netteté  de  pressentiment  dont  les  grandes  crises  dotent  la 
conscience,  sut  qu'elle  disparaissait  aussi  de  sa  vie,  pour  tou- 
jours. 


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LA   PRIKCESSE  D  ERMINGE. 


257 


Cependant  M"*  de  Guivre,  rassurée  sur  l'objet  principal  de 
son  inquiétude,  rentra  chez  elle  en  quittant  Ariette.  Vers  cinq 
heures,  le  prince  se  fit  annoncer  rue  d'OflFémont.  Madeleine  le 
laissa  attendre,  et,  après  un  quart  d'heure  où  elle  lui  imposa  de 
ronger  son  frein,  le  reçut  froidement.  L'explication  inévitable 
ne  tarda  guère.  Madeleine  avertit  Christian  que  ses  pratiques 
d'espionnage  avaient  été  surprises  par  sa  femme  de  chambre  et 
par  les  gens  des  maisons  voisines,  qui  le  connaissaient.  Elle 
exagéra  son  irritation. 

—  Je  ne  veux  pas  être  surveillée,  et  il  me  déplaît  qu'on  doute 
de  moi.  Nous  sommes  libres  l'un  et  l'autre.  Si  nous  en  venons  à 
de  tels  procédés,  mieux  vaut  rompre. 

Souvent,  par  le  sortilège  de  ce  seul  mot  de  rupture,  elle  avait 
jeté  le  prince  à  ses  pieds,  en  larmes,  comme  un  enfant.  Cette  fois 
Christian  resia  grave,  et  ne  répondit  pas. 

—  Vous  m'entendez,  Christian?  répéta-t-elle. 
Il  répliqua  : 

—  J'ai  eu  tort  et  je  m'excuse.  Mais  je  ne  crois  pas  qu'un 
homme,  lorsqu'il  aime  comme  je  vous  aime,  puisse  être  garanti 
contre  de  pareilles  folies,  qui,  je  l'avoue,  sont  inopportunes,  et 
blessantes  pour  vous.  Encore  une  fois,  pardonnez-moi... 

Il  la  regardait  en  face,  si  fixement  qu'elle  s'alarma  et  n'in- 
sista plus.  La  lueur  de  menace  brutale,  mortelle,  déjà  quelquefois 
entrevue  dans  ces  yeux  d'un  bleu  germanique,  elle  venait  de  l'y 
reconnaître;  comme  toujours,  elle  en  ressentait  de  l'épouvante. 
Limage  de  Rémi  ensanglanté,  que,  depuis  des  nuits,  un  cauchemar 
obstiné  lui  montrait,  traversa  son  esprit.  Et  cette  fois  encore  elle 
voulut  désarmer  Christian.  Elle  souffrit  qu'il  rentrât  en  grâce. 
Elle  s'aperçut  d'ailleurs  que  le  prince,  heureux  d'être  pardonné, 
restait  inquiet.  Cette  inquiétude  obséda  Madeleine  jusqu'à  l'an- 
goisse. «  Qu'est-ce  qu'il  a  donc  surpris?  pensait-elle.  Qu'est-ce 
qu'il  médite?  »  L'affolement  de  sa  peur  pour  Rémi  la  rendit,  ce 
jour-là,  ingénieuse  à  reconquérir  Christian,  —  avec  une  sorte 
d'exaltation,  comme  on  s'immolerait,  —  gardant  au  cœur  la 
pensée  de  l'autre,  à  qui  elle  offrait  ce  sacrifice,  le  plus  doulou- 
reux à  une  femme  éprise.  Elle  permit  que  le  prince  dinât  avec 
elle;  elle  le  toléra  jusqu'aux  environs  de  minuit.  Alors  il  la 
itta,  enfin  rassuré.  Et,  comme  tous  les  esprits  courts,  il  passa 
doute  anxieux  à  la  confiance.  Il  marcha,  alerte  et  gai,  depuis 
parc  Monceau  jusqu'à  son  cercle.  Il  y  trouva  engagée  une 

I  TOME  XXIII.  —   1904.  ^"^ 


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258  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

forte  partie,  prit  la  suite  d'une  banque,  et,  pendant  une  heure, 
gagna  presque  sans  relâche.  Très  lucide,  il  resta  sur  son  gain, 
—  une  grosse  corbeille  pleine  de  jetons  qu'il  évaluait,  à  vue,  à 
plus  de  soixante  mille  francs,  —  remonta  les  Champs-Elysées, 
toujours  à  pied.  Il  se  sentait  fier  et  jeune  :  comme  vingt  ans 
auparavant,  son  succès  présent  lui  donnait  le  désir  et  la  puis- 
sance de  nouvelles  fortunes.  D'ailleurs,  Tair  froid  le  saisissait, 
après  la  chaleur  du  club  toute  saturée  d'alcool,  et  le  grisait. 
Dans  l'anxiété,  il  avait  été  scrupuleusement  fidèle  à  sa  maîtresse  : 
réconforté  maintenant,  le  goût  des  expériences  amoureuses  lui 
revenait  ;  c'est  un  phénomène  habituel  chez  tous  les  hommes 
d'amour.  Il  aborda,  avenue  Hoche,  une  jolie  fille  qui  passait,  et 
qui,  impressionnée  par  la  carrure  et  l'élégance  de  ce  promeneur 
en  frac  sous  le  mac-farlane  noir,  causa,  se  dit  ouvrière,  donna 
son  adresse  avec  un  rendez-vous.  Christian  oublia  l'adresse,  quel- 
ques pas  plus  loin,  mais  cette  facile  conquête  échauffa  son  amour- 
propre...  Une  détente  calmait  son  organisme  robuste.  Quand  il 
arriva  chez  lui,  l'ascenseur  était  en  course  dans  sa  gaine.  Chris- 
tian monta  d'un  pas  vif  les  quatre  énormes  étages,  jouissant  de 
cette  satisfaction  aiguë  que  vaut  aux  hommes,  après  la  quaran- 
taine, la  persistance  de  leur  vigueur  et  de  leur  souplesse. 

Dans  lantichambre,  où  luisait  une  veilleuse  électrique,  le 
valet  de  chambre,  assoupi  sur  la  banquette,  sursauta,  quand 
Christian  le  toucha  du  bout  de  sa  canne.  Tandis  que  l'homme, 
encore  ensommeillé,  ôtait  le  mac-farlane  de  son  maître,  il  lui  dit  : 

—  Le  prince  a  une  lettre  de  Madame  la  princesse  sur  la 
table  de  son  cabinet;  Madame  la  princesse  prie  le  prince  de  la 
lire  tout  de  suite. 

«  Une  lettre  de  ma  femme?...  pensa  Christian...  Que  peut-elle 
bien  me  vouloir?...  Une  suite  à  la  scène  des  Tachouères?  Pour- 
quoi pas?...  » 

Sa  gaîté  confiante  du  moment  lui  fit  envisager  sans  ennui  un 
raccommodement  conjugal  :  les  propos  de  Madeleine  touchant 
Ariette  avaient  laissé  percer  une  légère  anxiété,  sur  le  sens  de 
laquelle  Christian  s'était  mépris.  Il  l'avait  crue  jalouse  d'Ar- 
iette. Il  sourit  ài  ridée  de  se  venger  des  angoisses  que  lui  avait 
récemment  infligées  sa  maîtresse. 

Il  gagna  son  cabinet  de  travail,  où  le  valet  de  chambre,  '  > 
précédant  lestement,  avait  allumé  les  boules  électriques.  C'éta  t 
une  pièce  au  style  de  yacht,  en  citronnier  jaune,  prétentieuse  <  t 


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LA    PRINCESSE   D*ERMINGE.  259 

banale.  Une  haute  glace  renvoya  au  coup  d'ϔl  du  prince  son 
image  de  viveur  robuste,  où  se  composaient  la  nonchalance  de 
la  noce  et  rentrainemenl  sportif.  Il  fendit  Tenveloppe  et,  de- 
bout, écartant  un  peu  le  papier,  car  la  presbytie  commençait 
d'aplatir  le  globe  de  ises  yeux,  il  lut: 

«  Je  vous  serais  reconnaissante,  Christian,  de  venir  causer 
avec  moi<^e  soir,  quelle  que  soit  Theure  à  laquelle  vous  rentrerez. 
Je  vous  attendrai  dans  le  petit  salon  voisin  de  ma  chambre.  » 

Le  billet  était  signé  simplement  «  Ârlette  »  et  non  «  Gudère- 
Erminge,  »  selon  la  coutume  de  la  princesse.  Petit  fait  que  nota 
Christian,  et  aussi  la  brièveté  du  billet;  si  peu  perspicace  quil 
tût,  il  y  distingua  un  ton  grave  qui  l'impressionna. 

n  resta  pensif  quelques  inslans.  Il  hésitait  entre  deux  hypo- 
thèses :  celle  d'un  caprice  de  la  princesse  et  celle,  moins  flatteuse, 
dW  dette  qu'elle  aurait  à  lui  avouer.  La  curiosité  le  décida. 

—  C'est  bon,  Urbain,  dit-il  au  valet  de  chambre,  allez  vous 
coucher.  Je  n'ai  plus,  besoin  de  vous... 

Le  cabinet  du  prince  était  séparé  du  domaine  réservé  à  sa 
femme  par  les  deux  vastes  salons  et  la  salle  à  manger  :  toutes  les 
pièces  de  l'appartement  donnaient,  d'autre  part,  sur  une  longue 
galerie,  servant  d'antichambre.  Christian  se  demanda  un  mo- 
ment: (c  Par  le  salon  ou  par  la  galerie?  »  Jugeant  que  d'arriver 
par  les  salons  accuserait  par  trop,  entre  des  époux  si  peu  conju- 
gaux, le  caractère  de  rendez- vous  galant,  il  se  décida  pour  la 
galerie...  Une  chose  le  confirma  toutefois  dans  cette  idée  de 
rendez-vous  qui  le  hantait  :  comme  il  approchait  du  boudoir  de 
la  princesse,  la  porte  s'entr'ouvrit  d'elle-même.  Une  silhouette 
féminine  se  dessina  dans  rentre-bâillement.  Ce  fut  seulement 
quand  le  prince  atteignit  le  seuil,  que  la  porte  ouverte  laissa  voir 
Martine. 

—  Madame  la  princesse  prie  le  prince  de  l'attendre  id... 
Elle  vient  à  l'instant. 

Le  trouble  extrême  de  la  femme  de  chambre,  quand  elle 
prononça  ces  mots,  né  détrompa  pas  encore  Christian.  «  Elle 
est  confidente  et  complice,  »  pensa-t-il. 

Martine  le  laissa  seul  dans  le  petit  salon.  A  peine  une  minute 

nassa,  durant  laquelle  le  prince  considéra  comme  quelque  chose 

nouveau,  tant  il  y  avait  de  jours  qu'il  n'y  pénétrait  plus,  ce 

udoir  en  faux  style  «  Joséphine,  »  comme  l'appelaient  les 

)issiers  du  moment...  Il  entendit  un  chuchotement,  le  bruit 


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260  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'un  sanglot  étouffé,  presque  un  cri.  Le  silence  se  fit  de  nouveau 
et  Ariette  parut. 

Il  avait  supposé  qu'elle  viendrait  vêtue  d'un  souple  peignoir 
de  mousseline  ou  de  crêpe,  telle  que  durant  la  nuit  des  Ta- 
chouères;  il  s'étonna  de  la  voir  en  toilette  d'après-midi,  la  jupe 
en  velours  sombre,  seulement  ornée  de  dentelles  aux  manches,  le 
corsage  montant  jusqu'au  col.  Elle  lui  tendit  la  main  et  lui  dit 
d'une  voix  calme  : 

—  Christian,  je  m'excuse  de  vous  importuner  à  une  heure 
pareille. 

Le  prince  gardait  la  main  qu'elle  lui  avait  tendue,  bien  qu'il 
sentît  l'effort  subtil  de  cette  main  pour  s'échapper.  Il  répliqua: 

—  C'est  moi  qui  m'excuse  de  vous  avoir  fait  veiller  si  tard. 
J'ai  dîné  au  cercle  et  j'ai  eu  l'imprudence  de  me  laisser  engager 
dans  une  partie  frénétique,  qui  s'est  prolongée  et  que  j'ai  quittée 
après  une  heure  du  matin,  honteux  d'avoir  gagné  soixante-dix 
mille  francs  environ,  sans  un  instant  de  déveine.  Et  tenez,  ajoula- 
t-il  en  lâchant  la  main  d'Ariette  et  en  fouillant  dans  la  poche  de 
son  gilet  :  voici  une  plaque  que  j'ai  emportée  par  mégarde;  je 
vous  en  fais  cadeau. 

Il  jeta  sur  une  console  la  rondelle  de  nacre  sur  laquelle  était 
inscrit  le  chiffre:  3000.  Ariette  ne  remercia  pas  et  sembla 
n'avoir  pas  vu. 

Tous  deux  s'observèrent,  debout  en  face  l'un  de  l'autre,  à 
l'angle  de  la  cheminée.  Ariette  lisait  la  pensée  de  Christian  dans 
ses  yeux  allumés  de  vin  et  d'appétit  sensuel.  Christian  retrouvait 
dans  le  regard  d'Ariette  le  reflet  de  cette  gravité  qu'il  avait  pres- 
sentie en  lisant  son  billet,  tout  à  l'heure.  Cela  le  gêna,  l'ennuya; 
l'hypothèse  d'une  dette  à  payer  sïmposa  de  nouveau,  il  prévit 
une  grosse  demande  d'argent,  la  menace  de  quelque  créancier 
exaspéré.  Mais  d'avoir  fait,  tout  à  l'heure,  cet  énorme  gain,  ilso 
sentait  ce  mépris  quasi  haineux  que  les  joueurs  ont  pour  l'ar- 
gent, —  pareil  au  mépris  des  débauchés  pour  les  filles  :  —  l'ar- 
gent qui  se  donne  et  trahit  au  hasard,  conmie  une  fille. 

II  passa  derrière  Ariette  et  lui  dit  plus  bas,  d'une  voix  de 
caresse,  tandis  qu'elle  reculait  : 

—  Vous  êtes  délicieuse  ce  soir...  Mais  pourquoi  au  milieu  de  la 
nuit,  vous  guinder  dans  un  corsage  montant? 

Les  belles  et  robustes  mains  du  prince,  effleurant  la  taill''. 
s'irritèrent  à  la  rJsistance  du  corset,  pourtant  léger  et  soupl 


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LA    PRINCESSE   d'eRMINGE.  261 

Ariette  se  dégagea  sans  brusquerie.  Christian  ne  vît,  là  encore, 
qu'un  jeu  de  coquetterie,  et  insista  : 

—  Je  n'ai  été  guère  galant  avec  vous,  l'autre  nuit,  aux  Ta- 
chouères...  J'étais  énervé,  las...  Laissez-moi  prendre  ma  revanche 
aujourd'hui. 

Captive  dans  les  bras  de  son  mari,  frôlée  par  des  baisers  qui 
cherchaient  ses  lèvres,  Ariette  se  défendait  sans  tentation,  oh  ! 
non...  mais  aussi  sans  horreur,  sans  la  révolte  nerveuse  qu'elle 
avait  éprouvée  quelques  jours  auparavant.  Elle  n'en  ressentait 
que  l'importunité  d'une  diversion  frivole. 

—  Je  vous  en  prie,  Christian... 

Ces  seuls  mots  furent  prononcés  d'un  ton  si  sérieux,  que  le 
prince,  aussitôt,  lâcha  prise.  Il  ressaisit  sa  tenue  de  mondain, 
et  la  bouche  pincée  d'un  sourire  malveillant,  il  dit  : 

—  Que  vous  êtes  bizarre,  ma  chère  amie!  L'autre  jour  vous 
m'attendez  dans  les  couloirs  des  Tachouères,  dans  une  tenue  et 
avec  des  façons  qui  me  donnaient  à  croire  que  vraiment  j'étais  en 
grûceprès  de  vous;  puis  brusquement  vous  vous  dérobez.  Cette 
fois,  après  m'avoir  dérangé  à  trois  heures  du  matin,  même  déro- 
bade. Franchement,  n'importe  quel  mari  se  méprendrait  sur  vos 
intentions. 

—  C'est  vrai,  Christian...  Aux  Tachouères,  j'ai  essayé  de  me 
rapprocher  de  vous  par  des  moyens  méprisables...  Mais  (elle  con- 
tinua, avec  difficulté)  depuis...  j'ai  souffert,  j'ai  réfléchi...  et  au- 
jourd'hui je  vaux  peut-être  un  peu  mieux.  Vous  pouvez  me 
donner  votre  confiance.  Ce  que  j'ai  à  vous  dire  vous  sera  pé- 
nible; mais  je  n'userai  pas  de  subterfuges  et  je  vous  dirai  la 
vérité. 

ce  C'est  bien  une  dette,  »  pensa  le  prince.  Pourtant  le  ton 
d'Ariette,  si  inusité,  i'étonnait  de  plus  en  plus.  Sa  déception  se 
doubla  d'un  violent  ennui,  l'ennui  des  hommes  de  plaisir  à  qui 
Ion  veut  parler  sérieusement. 

—  Ma  foi,  dit-il,  si  je  dois  écouler  des  choses  pénibles,  j'aime- 
rais mieux  remettre  à  demain...  Est-ce  si  pressant? 

—  Oui,  Christian.  Je  vous  en  prie,  écoutez-moi. 

Il  s'assit  dans  le  coin  de  la  cheminée,  sur  un  petit  fauteuil 
dont  le  dossier  carré  s'ornait  d'une  mince  palme  sculptée,  et 
iont  les  pieds  frôles  s*évasaient  un  peu  par  en  bas. 

—  J'écoute,  fit-il. 

Ariette,  du  fond  de  son  cœur,  adressa  un  appel  à  ce  mys. 


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262  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

térieux  Arbitre  de  nos  destinées,  qae  les  misérables  ne  peuvent 
supposer  inexistant  ou  indifférent... 

Il  lui  semblait  qu'elle  avait  devant  les  yeux  un  gouffre  où  il 
fallait  descendre.  Elle  eut  un  recul  involontaire,  une  sorte  de 
parade  de  l'instinct  : 

—  Christian,  j'ai  été  bien  abandonnée,  depuis  mon  mariage 
avec  vous.  Je  vous  demande  un  peu  de  miséricorde. 

Le  prince,  maintenant  tout  à  fait  détrompé,  commença  à  re- 
douter que  la  confidence  ne  roulât  pas  seulement  sur  Targent. 
L'orgueil  de  la  race  et  la  coutume  de  tenue  mondaine  lui  ren- 
dirent sa  parfaite  possession  d'esprit.  Sans  savoir  encore  jus- 
qu'où la  princesse  prétendait  pousser  lès  confidences,  il  s'irrita 
de  la  démarche,  comme  d'une  inconvenance  : 

—  Ma  chère  Ariette,  dit-il,  je  vous  vois  très  nerveuse...  Moi- 
même,  vous  comprenez  que  votre  accueil  m'a  un  peu  énervé... 
Réfléchissez  avant  de  continuer.  Si  ce  sont  des  reproches  sur  ma 
conduite  que  vous  voulez  me  faire,  je  les  trouve  fort  inoppor- 
tuns. 

La  princesse  fit  «  non,  »  du  geste. 

—  Non?  reprit  Christian.  Ce  ne  sont  pas  des  reproches?... 
Ce  sont  des  confidences?  Alors,  de  grâce,  épargnez-les-moi. 

—  Mais,  Christian... 

—  Je  ne  demande  aucune  confidence...  Si  vous  avez  fait  des 
dettes,  envoyez  vos  fournisseurs  à  Verdet,  mon  homme  d'affaires . . . 
Il  les  réglera  encore  une  fois.  Vous  devez  me  rendre  cette  jus- 
tice :  je  ne  vous  accable  pas  de  récriminations  là-dessus. 

—  C'est  vrai,  Christian.  Peut-être  aurait-il  mieux  valu,  pour 
nous  deux,  que  vous  me  fissiez  mieux  sentir  votre  autorité. 

—  Voilà  de  bien  beaux  sentimens,  dit  le  prince  en  souriant. 
Décidément  vous  êtes  une  nouvelle  convertie...  Je  m'apercevais 
bien,  depuis  quelque  temps,  que  vous  deveniez  singulière.  Il  doit 
y  avoir  du  confesseur  là-dessous...  Eh  bien!  qu'il  soit  convenu 
que  je  réglerai  vos  dettes  et  que  vous  n'en  ferez  plus.  En  échange 
de  ce  bon  procédé  conjugal,  ne  me  reprochez  plus  l'usage  que  je 
fais  de  ma  liberté.  Je  n*ai  pas  été  un  mari  modèle,  c'est  exact  : 
mais  vous  savez  comme  moi  que,  dans  notre  milieu,  il  eu  est  sou- 
vent ainsi.  Un  certain  état  de  vie  comporte  certaines  habitudes  : 
et,  saus  jouer  à  Thomme  de  cour,  à  une  époque  où  il  n'y  a  plus 
de  cour,  nous  ne  nous  demandons  pas,  Tun  à  l'autre,  quand  nous 
nous    marions,  tous    les   trésors   des  vertus   bourgeoises.   La 


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LA   PRIKCESSE   d'eRMINGE.  263 

liberté  dont  j'ai  .besoin  pour  moi,  ne  vous  Tai-je  pas  laissée  à 
vous-même? 

—  Oh  !  murmura  la  princesse,  je  n'ai  eu  que  trop  de  liberté.  ; 

—  Je  proteste  contre  ce  mot.  Vous  vous  calomniez.  Vous 
vous  êtes  toujours  parfaitement  bien  tenue,  et  si  quelqu'un  se 
permettait  là- dessus  une  critique,  il  aurait  affaire  h  votre  mari. 
Allons  :  causez  dès  demain  avec  Verdet,  qui  aplanira  vos  diffi- 
cultés^ sans  vous  donner  de  tracas...  Est-ce  convenu  et  puis-je 
me  retirer?  . 

Il  se  levait,  faisait  un  pas  vers  la  porte.  Ariette  l'arrêta.  Elle 
eut  peur  de  manquer  l'aveu  ;  elle  voulait  le  gouffre,  elle  8*en  ap- 
procha fébrilement  : 

—  Christian,  il  ne  s'agit  pas  ici  de  questions  d'argent  ni  de 
tenue.  Ne  comprenez-vous  pas  que  j  ai  à  vous  faire  l'aveu  le  plus 
grave? 

Le  prince,  brusquement  rouge  autour  du  front,  demeura.  La 
voix  houleuse,  il  répliqua  : 

—  Je  ne  veux  pas  d'aveu,  là!  Comment  faut-il  vous  parler, 
pour  se  faire  entendre?  Je  n'en  veux  pas,  je  n'en  veux  pas!  Je 
ne  vous  demande  aucun  compte  ;  je  trouve  absurde,  inconve- 
nant que  vous  m'en  rendiez  malgré  moi. 

—  Christian,  il  faut  que  vous  m'écoutiez. 

—  Ah!  laissez-moi...  Est-ce  donc  un  propos  délibéré  de  me 
faire  perdre  mon  sang-froid? 

Il  mit  la  main  sur  le  bouton  de  la  porte,  il  allait  l'ouvrir. 
Ariette  dit  d'une  voix  nette  et  basse  : 

—  Christian,  j'ai  eu  un  amant. 

Le  prince  sursauta  sous  le  choc  du  mot.  Ariette  vit  que  la 
respiration  lui  manquait:  «  Quand  il  la  retrouvera, pensa-t-elle, 
il  me  brisera...  »  Et  sa  chair  souffrait  déjà  du  broiement  imaginé. 
Mais  le  prince  se  rassit  sur  le  fauteuil,  les  mains  appuyées  aux 
bras  du  siège.  Il  fixa  sur  Ariette  un  regard  où  celle-ci  lut  une 
véritable  haine.  Depuis  qu'elle  voyait  suspendu  sur  elle  le 
danger  imminent  de  la  mort,  elle  se  calmait. 

Le  prince  dit  d'une  voix  voilée,  saccadée  : 

—  Vous  êtes  folle...  Vous  rêvez...  Si  vous  aviez  eu  un  amant, 
vous  ne  le  diriez  pas  à  votre  mari  qui  ne  vous  demande  nul 
compte  de  votre  conduite. 

—  Je  ne  suis  pas  folle,  Christian.  J'ai  eu  un  amant...  au 
printemps  dernier.  Je  vous  jure  que  c'est  mon  seul  péché  contre 


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261  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

VOUS.  J'ai  appartenu  à  cet  amant  deux  mois  et  demi,  et  depuis... 
depuis...  la  rupture,  rien  d'autrp  ne  s'est  passé,  rien. 

—  Vous  lairez-vous?  gronda  Christian,  et  les  bras  du  fau- 
teuil crièrent  sous  ses  poignets  crispés.  Je  vous  dis  que  je  ne 
veux  pas  de  vos  confidences,  d'abord  parce  que  je  n'y  crois  pas, 
et  puis  parce  que  je  me  moque  de  ce  que  vous  me  racontez, 
entendez- vous  ?  Je  m'en  moque,  ça  m'est  égal,  égal,  égal...  Je 
sais  que  vous  ne  valez  rien,  pas  plus  que  votre  mère,  ni  que 
votre  père.  Et  si  le  nom  d'Erminge  ne  devait  pas  en  être  souillé 
par  contre-coup,  il  y  a  longtemps  que  je  vous  aurais  envoyée  les 
rejoindre,  vos  parens,  la  détraquée  et  l'escroc. 

La  cinglure  de  l'outrage  ne  toucha  pas  Ariette  en  un  point 
sensible  de  son  cœur.  Elle  voulait  dire  la  vérité,  voilà  tout,  et 
déjà  ressentait  un  grand  soulagement  de  ce  qu'elle  avait  dit. 

—  Mon  père,  ni  ma  mère  n'ont  rien  à  faire  entre  nous, 
Christian,  reprit^elle.  Je  suis  seule  responsable.  Je  vous  demande 
pardon. 

—  Pardon?  Quelle  plaisanterie  !  Je  vous  répète  que  votre  vie 
personnelle,  je  m'en  moque,  cria  le  prince.  C'est  assez  pour  moi 
de  l'embarras  que  me  causent  vos  folies  de  dépense.  Savez- vous 
que,  ce  matin  encore,  Verdet  a  reçu  de  la  maison  Jubillard  une 
menace  de  saisie,  pour  quinze  mille  francs  de  dettes  que  vous 
y  avez  faites?...  La  saisie!  Le  papier  timbré  chez  le  prince 
d'Erminge!  Je  vous  aurai  dû  ça,  si  je  ne  paye  pas...  Payer! 
payer  !  avec  quoi  ?  Avec  largent  de  votre  dot,  n'est-ce  pas? 

—  Dois-je  vous  dire,  demanda  Ariette  comme  si  elle  n'avait 
pas  entendu  la  réplique  du  prince,  et  comme  si  une  pensée 
unique  l'hypnotisait,  dois-je  vous  dire  le  nom? 

—  Je  vous  commande  de  vous  taire,  fit  le  prince  qui  blêmis- 
sait. 

Il  demeura  une  longue  minute  immobile,  cloué  sur  son  fau- 
teuil, de  grosses  veines  saillant  au  milieu  du  front.  Ariette  fut 
empêchée  de  parler  par  la  peur  de  le  voir  soudain  foudroyé  d'une 
congestion.  Elle-même  s'étonnait  d'être  encore  vivante,  de  n'avoir 
pas  subi  le  choc  de  ces  poings  de  lutteur,  qui  tourmentaient 
les  bras  du  fauteuil...  A  la  vérité,  Christian  souffrait  cruellement. 
Les  paroles  d'Ariette  ne  lui  apprenaient  rien.  L'intimité  avec 
Rémi  avait  été  trop  naïvement  étalée  pour  qu'il  ne  s'en  doutât 
pas.  Il  n'avait  pas  voulu  voir,  parce  que,  comme  il  le  disait, 
cela  lui  était  égal,  à  la  condition  que  la  sauvegarde  du  décorum 


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LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  265 

fût  maintenue,  que  tout  se  passât  à  la  mode  facile,  tolérante,  des 
liaisons  mondaines.  L'aveu  d'Ariette,  au  contraire,  Tirritait; 
c'était  l'inconvenance,  plus  grave  que  le  libertinage.  L'aveu 
l'exaspérait  comme  un  commencement  d'esclandre,  et,  voyant  sa 
femme  si  résolue,  prête  à  continuer,  il  cherchait  maintenant 
un  moyen  de  la  faire  taire  ;  et  cette  peur  qu'elle  ne  criât,  que 
d'autres  gens  ne  vinssent  et  n'entendissent,  cette  peur  d'un  scan- 
dale plus  bruyant,  plus  public,  et  le  désir  qu'Ariette  n'allât  pas 
plus  loin,  n'avouât  pas  davantage,  ne  rendit  pas  par  ses  aveux  la 
situation  plus  insupportable,  le  clouaient  sur  place,  refrénaient 
sa  violence. 

11  parla  le  premier,  la  voix  blanche,  lasse,  ime  voix  de 
malade,  d'homme  accablé  qui  se  relève  pour  se  plaindre. 

—  Je  vous  prie  de  ne  pas  ajouter  un  mot.  Je  ne  veux  pas 
le  nom,  je  neveux  pas!...  Si  vous  le  prononcez,  vous  comprenez 
bien  que  les  choses  ne  sarrèteront  pas  ici,  et  alors,  tout  sera 
lâché,  tout  sera  public.  Je  ne  veux  pas  !  Notre  maison  ne  doit 
pas  être  tachée  par  vos  galanteries.  Tenez-vous  tranquille,  donc, 
si  vous  pouvez.  Vous  m'avez  déjà  fait  assez  de  mal  conmie 
cela.  Je  vous  exècre.  Je  vous  méprise.  Ne  m'adressez  plus  la 
parole.  Devant  le  monde,  rien  de  changé  :  je  vous  parlerai  comme 
par  le  passé.  Mais  entre  nous,  c'est  fini,  je  ne  vous  connais  plus. 
El  tâchez  que  je  ne  vous  rencontre  pas  trop  souvent  sur  mon 
chemin,  ou  je  ne  réponds  pas  de  moi. 

Ariette  reprit  : 

—  Je  vous  assure,  Christian,  qu'il  m'en  coûte  de  vous  faire 
du  mal...  et  je  vois  que  je  vous  fais  du  mal.  Mais  je  ne  vous  ai 
pas  tout  avoué. 

—  Je  vous  ai  dit  que  je  ne  veux  pas  savoir  le  nom  !  gronda 
le  prince.  Prenez  garde  !  (Ses  traits  se  convulsèrent.)  Je  vous 
jure  que  ce  nom,  si  vous  essayez  de  le  prononcer,  je  vous  le 
ferai  rentrer  dans  la  gorge,  avant  que  vous  n'ayez  achevé... 

«  Voilà...  il  va  me  tuer,  »  songea  Ariette...  Tout  Christian 
signifiait  la  mort  en  cet  instant,  comme  une  bombe  dont  la  mèche 
finit  de  se  consumer...  «  Voilà...  il  va  me  tuer.  »  Pour  la  pre- 
mière fois,  la  mort  apparut  à  la  princesse  avec  son  visage  de  dé- 
livrance, ce  visage  mystérieux  qu'elle  montre  à  ceux-là  seuls  qui 
ont  touché  le  fond  de  l'angoisse  humaine.  Elle  fut  possédée  par 
le  vertige  des  martyrs,  quand  elle  répliqua  : 

■^  Je  ne  vous  dirai  pas  ce  nom,  puisque  vous  refusez  de  l'en- 


I 


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266  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tendre  ;  mais  je  dois  VOUS  laisser  connattre  que,  cet  amant...   jo 
suis  enceinte  de  lui. 

Elle  ferma  les  paupières,  espéra  le  coup  mortel.  Elle  entendit 
le  fauteuil  de  Christian  s'ouvrir  sous  l'écart  brusque  des  mains 
frémissantes,  les  bois  jetés  sur  le  ^arquet^  4m  mot  grondé  près 
d'eUe: 

—  Drôlessel 

Le  souffle  de  fièvre  et  de  colère  du  prince  l'effleura.  Et  en 
relevant  instinctivement  les  paupières,  elle  vit,  tout  proche,  les 
traits  décomposés  de  son  mari. 

—  Drôlesse  !...  répéta-l^il. 

Dans  la  figure,  comme  disent' les  gens  du  peuple,  il  conti- 
nua à  lui  parler,  haletant  :  • 

—  Quand  on  se  conduit  comme  une  fille,  on  prend  garde,  au 
moins,  comme  une  fille.  On  ne  risque  pas  de  jeter  un  bâtard 
dans  une  maison  comme  la  mienne!.,  entends-tu?..',  entends-tu  ? 

Deux  fois  il  l'insulta,  blanche  comme  une  morte,  d'un  miot 
populacier.  Comme  elle  ne  répondait  pas,  comme  elle  ne  bou- 
geait pas,  il  accompagna  la  dernière  insulte  d'un  choc  de  son 
poing  sur  l'épaule  droite  d'Ariette.  Sous  ce  choc,  il  sentit  l'épaule 
si  faible  qu'il  eut  sans  doute  une  honte  instinctive  et,  s'écar- 
tant,  il  alla  retomber  sur  un  pouf,  devant  la  cheminée.  Là,  ma- 
chinalement, il  prit  un  rond  de  dentelle  sur  un  guéridon  à  portée 
de  sa  main,  et  en  épongea  la  sueur  de  son  visage.  Il  y  avait  de 
la  poussière  sur  la  dentelle,  elle  se  détrempa  dans  la  sueur  et 
composa  au  prince  un  étrange  masque,  menaçant  et  comique. 

—  Quand  je  pense  que  j'ai  épousé  ça,  grommela-t-il. 

—  Christian,  implora  la  princesse,  soyez  miséricordieux. 
Vous  m'avez  laissée  si  seule  dans  la  vie  1 

—  Ah!  voilà  le  comble!  s'écria  le  prince...  C'est  ma  faute I 
C'est  parce  que  je  vous  ai  laissée  seule,  que  vous  vous  êtes  fait 
faire  un  enfant  !...  Si  toutes  les  femmes  du  monde  que  leur  mari 
n'espionne  pas  vous  imitaient,  on  repeuplerait  vite  !  Est-ce  par 
stupidité  ou  par  méchanceté  que  vous  avez  fait  cela,  voyons?... 
(Il  se  releva,  marcha  de  nouveau  sur  elle.)  Moi,  j'ai  une  maî- 
tresse, c'est  entendu  et  vous  le  savez.  Mais  je  ne  vous  arrive  pas 
avec  un  bâtard  à  élever,  en  vous  le  donnant  pour  fils.  Je  com- 
prends, maintenant,  l'histoire  des  Tachouères!  C'est  plus  drôle 
que  je  n'avais  cru,  par  exemple. 

Ariette  souffrait  maintenant,  sous  les  injures  :  elle  souffrait 


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LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  267 

dans  cette  nouvelle  conscience  que  lui  faisait  la  maternité.  Le 
mot  «  bâtard,  »  flétrissant  d'avance  Têtre  innocent  qu'elle  por- 
tait, la  brûlait.  Elle  mesurait  sa  faute  à  sa  honte,  à  l'impossi- 
bilité de  relever  l'outrage.  Jusque-là  elle  n'avait  pas  pleuré.  De 
lourdes  larmes  commencèrent  de  couler  sur  ses  joues. 

—  Il  ne  s'agit  pas  de  pleurnicheries,  dit  le  prince.  Voyons, 
continua-l^ii  tâchant  de  maîtriser  ses  pensées  en  déroute  et  sa 
voix  défaillante.  Il  faut  sortir  de  cette  impasse,  et  sans  scandale. 
Vous  êtes  grosse  de  combien  de  mois? 

—  De  quatre  mois,  je  crois.  ' 

—  Quatre  mois  !  mais  vous  êtes  folle  d'avoir  attendu  quatre 
mois.  Ne  pouviez-vous  pas  aviser  plus  tôt?  Qu'est-ce  qui  vous  a 
empêchée?  Il  n'est  pas  possible  que  vous  n'y  ayez  pas  songé! 
Mais  répondez  l 

.    Ariette  réfléchit  : 

—  Je  crois  que  je  comprends  ce  que  vous  voulez  dire.  Et  je 
vous  confesse  que  j'ai  pensé  moi-même,  un  instant,  à  me  tirer 
ainsi  d'embarras. Mais  aujourd'hui,  je  ne  le  ferais  à  aucun  prix, 
même  si  je  n'y  risquais  rien. 

—  Je  vous  affirme  pourtant  que  vous  le  ferez.  N'allez  pas 
vous  imaginer  que  je  laisserai  naître  cet  enfant. 

Les  veines  de  ses  tempes  se  sculptèrent  de  nouveau  en  relief 
blafard  sur  le  rouge  de  la  peau. 

—  Je  ne  ferai  pas  ce  que  vous  projetez,  Christian.  Ne  me  le 
demandez  pas,  c'est  inutile.  J'ai  péché  contre  vous,  c'est  vrai  : 
je  m'en  humilie.  Mais  je  ne  peux  pas  faire  cela. 

—  Alors,  bégaya  Christian,  vous  voulez  que  ce  bâtard  naisse 
chez  moi,  et  qu'il  soit  mon  fils?  Voyons  !  ajouta-t-il,  en  faisant 
un  effort  pour  se  calmer.  Vous  n'avez  pourtant  rien  à  gagner  à 
me  pousser  à  bout. 

Ariette  ne  pleurait  plus;  Elle  se  hâta  de  parler,  de  s'expliquer, 
comme  un  enseveli  se  hâte  vers  une  issue  qu'il  aperçoit. 

—  Oh  !  non,  Christian.  Dieu  m'est  témoin  que  je  ne  cherche 
pas  à  vous  irriter,  et  que  votre  mal  me  fait  mal.  Je  me  prêterai 
à  tout,  pour  diminuer  sur  vous  le  contre-coup  de  ma  faute.  Seu- 
lement, contre  mon  enfant,  ne  me  demandez  rien.  Je  ne  pour- 
rais rien  céder,  et  rien  ne  me  fera  céder.  Car  vous  comprenez 
bien  qu'en  me  décidant  à  avouer  ce  que  j'avoue,  j'ai  fait  le 
sacrifice  de  tout. 

Elle  parlait  si  ferme,  que,  d'abord,  Christian  ne  répliqua  pas. 


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2G8  RtIVUE   DES   DEUX   MONDES. 

Il  considérait  avec  élonnement  cette  Ariette  inconnue  de  lui,  si 
franche,  si  résolue.  Et,  comme  nul  n'a  de  prise  sur  la  vérité 
dite  tout  entière,  déjà  il  sentait  qu'il  fallait  ployer,  rendre  du 
terrain. 

—  Pourtant!  fit-il,  contenant  son  front  avec  sa  main,  vous 
ne  supposez  pourtant  pas  que  je  vais  accepter  un  enfant  qui 
n'est  pas  de  moi? 

—  Mais  je  ne  vous  le  demande  nullement  I 

—  C'est  heureux. 

Il  se  mit  à  se  promener  de  bout  ^n  bout  de  la  petite  pièce  ; 
son  visage  était  convulsé,  il  gesticulait,  et  sa  voix,  de  temps  en 
temps,  émettait  des  sons  que  les  lèvres  n'articulaient  pas.  Cela 
dura...  un  temps  que  ni  Ariette  ni  Christian  n'apprécièrent. 
Ariette,  échouée  sur  sa  chaise,  commençait,  sous  l'action  des  nerfs 
tendus  à  l'extrême,  à  souffrir  dans  les  reins  et  dans  les  entrailles. 
Elle  se  raidissait  contre  cette  souffrance,  ne  voulait  pas  souffrir, 
parce  cpi'il  lui  semblait  que  cela  lui  ôtait  la  lucidité  dont  elle 
avait  besoin.  Elle  obsevait  Christian,  sans  terreur,  même  avec 
un  peu  de  pitié,  car  il  était  évidemment  ravagé  par  l'angoisse. 
Enfin  il  s'arrêta,  adossé  à  la  cheminée,  et,  sans  regarder  sa 
femme,  en  phrases  sèches  et  impérieuses,  conMnc  s'il  eût  réglé 
le  compte  d'une  servante,  lui  dit  : 

—  Vous  allez  faire  une  absence,  un  voyage  à  l'étranger. 
Ariette  accepta  d'un  signe. 

—  Nous  ne  mettrons  aucun  médecin  dans  la  confidence. 
Vous  vous  installerez  sous  un  faux  nom,  dans  un  coin  d'Alle- 
magne ou  d'Italie.  Votre  femme  de  chambre,  Martine,  se  doute 
évidemment  de  la  vérité? 

—  Elle  sait  tout. 

—  La  regardez-vous  comme  sûre  ? 

—  Absolument. 

—  Vous  l'emmènerez.  Vous  achèverez  là-bas  votre  gros- 
sesse :  nous  trouverons  quelque  prétexte  de  santé  pour  expliquer 
cette  longue  absence. 

De  nouveau  la  princesse  acquiesça. 

—  Au  moment  de  votre  délivrance,  je  veux  être  prévenu.  Je 
viendrai  moi-même  vous  rejoindre,  et  y  assister.  Rien  ne  vous 
manquera,  je  vous  le  promets. 

—  Merci,  Christian;  vous  êtes  plus  miséricordieux  que  je  ne 
lavais  attendu. 


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ii 


LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  269 

^  Quand  Tenfant  sera  né;  je  me  chargerai  de  son  entretien 
k  son  é  du  cation  • 

—  Vous  ferez  cela? 

—  Je  le  ferai,  à  une  seule  condition  :  c'est  que  jamais,  jamais 
^^D?,  vous  ne  le  verrez. 

I    —  Comment  ?  fit  Ariette.  On  me  l'enlèvera?  J 

I    —  Dès   qu'il  sera  né.  Et  jamais  vous  ne  me  demanderez  où  l 

est.  Seulement,  je  vous  donne  ma  parole,  et  vous  savez  qu'elle 
valable,  que  l'enfant  sera  bien  élevé,  ne  manquera  de  rien, 
l'on  lui  enseignera  un  métier  qui  assurera  sa  vie. 
.\rlette  secoua  la  tète  et  dit  simplement  : 

—  Cela  ne  se  peut  pas. 
±     —Que  voulez- vous  dire? 
■     —  Je  ne  veux  pas  quitter  mon  eufant. 
I     —  Vous  ne  voulez  pas?  vous  ne  voulez  pas?  ricana  le  prince. 
KVoilà  une  façon  de  parler  qui  vous  sied  bien  !  Savez-vous  que 
Rfous  n'avez  plus  à  vouloir,  mais  à  vous  soumettre  ?  Ou  bien  je 
BraisTous  faire  enfermer,  entendez-vous,  enfermer  à  Saint-Lazare 
Bavec  les  filles  et  avec  les  folles  !... 
V     —  Christian  ! 

—  Ah  !  j'en  ai  eu,  de  la  patience,  je  crois,  et  peu  d'hommes 
auraient  souffert  sans  révolte  ce  que  je  viens  de  souffrir.  Mais  je 
vous  jure  que,  si  vous  continuez  à  me  braver,  je  vous...  je  vous 
briserai. 

Il  pouvait  à  peine  parler,  sa  voix  s'empâtait  et  se  faussait. 
.Wette  tenta  de  le  calmer. 

—  Mais  je  ne  vous  brave  pas,  Christian  !  Oh  Dieu  !  c'est  bien 
loin  de  ma  pensée.  Mettez-moi  où  vous  voudrez,  cachez-moi  pour 
la  vie,  cela  m'est  égal.  Vous  avez  le  droit  de  me  punir.  J'accepte 
d'avance  toutes  les  punitions,  sauf  de  me  séparer  de  mon  enfant. 

—  On  ne  vous  consultera  pas,  dit  Christian. 

—  Je  ne  me  laisserai  pas  faire,  il  vaut  mieux  que  vous  le 
sachiez  d avance. 

Quand  elle  prononça  ces  mots,  elle  vit  de  nouveau,  dans  les 
yeux  de  son  mari,  la  menace  du  meurtre. 

—  Gredine!  murmura  Christian.  Si  je  pouvais  t'étrangler 
ici...  Prends  garde...  Je  n'aurai  peut-être   pas  la  force  de  me 

sisler  tout  à  l'heure. 
Il  résista  pourtant  ;  la  peur  du  scandale  le  mata  cette  fois 
if«r«.  Ariette,  si  têtue,  à  quoi  bon  \e   frapper,  puisqu'elle  se 


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270  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

laisserait  frapper  et  ne  céderait  pas?  Il  sentait  cela  à  Tévidence  : 
et  le  besoin  d'obtenir  d'elle  qu'elle  cédât  était  à  ce  point  tyran- 
nique,  qu'il  n'avança  pas  sur  elle.  A  bout  d'espoir  et  même  do 
force,  ce  géant  affolé  murmura  naïvement,  pour  lui-même  ; 

—  Mais  que  faire  ?  que  faire? 
Ariette  implora: 

—  Ne  pourrais- je  pas  disparaître  de  votre  vie,  sous  un  pré- 
texte quelconque  de  maladie?...  Vous  direz  qu'on  m'a  installëe 
dans  un  sanatorium^  dans  une  maison  de  retraite...  Ni  mon 
père,  ni  ma  mère  ne  protesteront  :  personne  ne  s'intéresse  à 
mon  bonheur,  ni  à  mon  existence.  Ne  puis-je  pas  passer  pour 
morte? 

Elle  était  si  manifestement  sincère,  que  le  prince  s'apaisa  un 
peu. 

—  Une  séparation...  murmura-t-il.  Mais  tout  "se  saura.  On 
fera  des  conjectures.  On  devinera.  Ah  !  je  suis  bien  misérable  ! 

Il  s'assit  sur  le  divan  où  tout  à  l'heure  était  Ariette.  Sa  figure 
vieillit,  s'hébéta,  de  grosses  larmes  brillèrent  au  coin  de  ses 
yeux  et  roulèrent  sur  ses  joues  maculées  de  poussière. 

—  Christian!...  s'écria  la  princesse.  Ah  !  pardonnez-moi! 
Elle  voulut  lui  prendre  la  main.  Elle-même  lui  pardonnait 

tout,  en  ce  moment,  affolée  à  l'idée  qu'elle  avait  créé  une  telle 
douleur,  elle  qui  se  croyait  incapable  de  nuire. 
Christian  reprit  : 

—  Tâchons  d'y  voir  clair  et  de  décider  quelque  chose...  H 
n'y  a  décidément  pas  moyen  de  sauver  toute  la  face,  pour  le 
monde.  Le  mieux  est  de  nous  séparer,  de  divorcer.  Je  ne  me 
remarierai  pas.  On  admet  qu'un  homme  divorce,  s'il  ne  se  re- 
marie pas...  Eh  bien!  c'est  dit...  Nous  allons  nous  séparer...  le 
plus  discrètement  possible.  Bien  entendu,  il  ne  sera  pas  question 
de  votre  grossesse.  Je  prendrai  même  tous  les  torts  à  ma  charge. 
Nous  laisserons  passer  le  temps  légal...  trois  ans,  je  crois... 
après  ces  trois  ans,  vous  demanderez  à  convertir  la  séparation  en 
divorce. 

—  Je  ferai  tout  ce  que  vous  voudrez. 

—  Bien,  dit  Christian. 

Comme  un  homme  qui  vient  de  porter  un  poids  trop  lourd 
pour  ses  muscles,  il  se  reposa  de  penser  pendant  quelques 
instans...  Son  esprit,  peu  habitué  à  l'effort,  était  harassé  et 
satisfait  de  sa  trouvaille.  Tout  lui  semblait  aplani,  désormais. 


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LA    PRINCESSE   d'eRMINGE.  271 

Ariette  partait  de  sa  vie...  On  ne  la  revoyait  plus...  Et  si  la  cour 
de  Rome  dénouait  le  lien  conjugal  (la  chose  est  possible,  en 
somme),  peut-être  le  mariage  avec  Madeleine... 
Il  dit  : 

—  Alors...  c'est  convenu?  L'accouchement  à  Tétranger,  la 
séparation  amiable...  le  divorce  à  votre  requête. 

Ariette  hésita. 

—  Vous  ne  répondez  pas  ? 

—  Je  vous  répète  que  je  vous  obéirai  en  tout  mon  possible, 
du  Ariette...  Mais...  au  milieu  de  tout  cela... mon  enfant? 

—  Quoi,  votre  enfant? 

—  Que  deviendra  mon  enfant?  Quelle  sera  sa  condition  dans 
la  rie,  avant  el  après  le  divorce? 

Christian  réfléchit,  agacé  de  ce  nouvel  effort  d'invention  et  de 
prévision  qu'on  lui  demandait. 

—  L'enfant...  murmura-t-il...  mais,  on  ne  le  verra  pas,  on 
ne  le  connaîtra  pas,  puisque  votre  maternité  aura  été  secrète... 
Personne  ne  parlera  de  l'enfant,  ni  vous,  ni  moi.  Et,  tenez,  voici 
la  solution...  qui  est  excellente,  qui  vous  donne  satisfaction, 
puisque  vous  pourrez  indéfiniment  et  sans  inconvénient  garder 
lenfant  près  de  vous,  et  l'élever... 

—  Dites  !  fit  Ariette  anxieuse. 

—  Votre  femme  de  chambre  a  toute  votre  confiance  ? 

—  Oui. 

—  Eh  bien  i  on  donnera  une  somme  à  cette  fille,  et  l'enfant, 
là  où  il  naîtra,  sera  inscrit  à  l'état  civil  comme  né  de  Martine 
Lebleu  et  de  père  inconnu. 

—  Non,  Christian,  répliqua  Ariette.  Je  ne  peux  pas  dire  que 
cet  enfant  n'est  pas  mon  enfant...  Mais  qu'est-ce  que  cela  vous 
fait?  ajouta-t-elle,  épouvantée  par  le  retour  d'orage  qu'elle  lisait 
dans  les  yeux  de  son  mari...  qu'est-ce  que  cela  vous  fait,  puisque 
je  m'en  irai,  je  disparaîtrai?...  je  vous  le  jure...  oîi  il  vous  plaira 
dem'envoyer...  en  Amérique,  en  Australie...  et  je  ne  reviendrai 
jamais. 

Il  parut  que  Christian  n'avait  pas  entendu  ces  derniers  mots 
par  lesquels  Ariette  avait  tenté  de  parer  la  violence  qu'elle  de- 
vinait imminente. 

—  Vous  êtes  folle  !  cria-t-il. 

La  colère  recommençait  à  étouffer  et  à  fausser  sa  voix. 

^  Décidément,  quelqu'un  vous  mène,  et  je  suis  bien  sot  de 


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272  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

discuter...  Pas  de  plaisanterie,  allons  !  St  vous  ne  m'obéîssez  pas, 
je  vous  chasse  d'ici,  je  vous  le  jure...  et  il  vaut  même  mieux 
que  vous  vous  sauviez  tout  de  suite,  car  je  ne  suis  pas  sûr  de  ne 
.  pas  vous  briser  avant...  L'enfant  sera  Tenfant  de  Martine.  Il  sera 
déclaré  à  l'état  civil  comme  enfant  de  Martine.  Vous  relèverez, 
si  bon  vous  semble  :  je  vous  donnerai  de  quoi  l'élever.  Mais 
comme  un  fils  de  vous,  tant  que  vous  êtes  ma  femme,  est  réputé 
pour  mon  fils,  je  ne  me  soucie  pas  qu'un  jour  ou  l'autre  ce 
bâtard  ou  vous-même  veniez  me  faire  du  scandale  et  du  chan- 
tage... ■-■      -'- 

—  Christian!...  implora  Ariette. 

—  Oui,  du  scandale,* du  chantage...  et  toute  votre  résistance 
d'aujourd'hui  n'est  oas  autre  chose  que  du  chantage...  Une 
fois  que  vous  ne  serez  plus  ma  femme,  et  qu'il  ne  pourra  pas  y 
avoir  de  doute  sur  ma  non-paternité,  menez  la  vie  qu'il  vous 
plaira,  faites  vingt  enfans,  si  vous  voulez...  je  ne  serai  pas  le  pre- 
mier prince  dont  la  femme  aura  tourné  à  la  gueuse.  Je  ne  veux 
pas  de  bâtard  dans  la  maison  d'Erminge.  Donc  l'enfant,  si  je 
tolère  sa  naissance,  ne  saurait  être  vo/re  enfant.  Est-ce  dit? 

—  Je  ne  peux  pas,  dit  Ariette  très  bas. 

—  Quoi?  qu'est-ce  que  vous  ne  pouvez  pas? 

—  Je  ne  peux  pas  promettre  que  je  ne  dirai  pas  à  mon  enfant 
que  je  suis  sa  mère.  Lui  et  moi,  nous  serons  des  absens  pour 
toujours.  Je  lui  dirai  qu'il  n'est  pas  de  vous,  mais  quelle  que 
soit  la  loi  des  hommes,  je  ne  lui  laisserai  pas  croire  qu'il  est 
l'enfant  d'une  autre  que  moi-même...  Christian!... 

Elle  cria  ce  nom  avec  épouvante,  tant  la  révulsion  du  visage 
de  son  mari,  à  sa  réplique,  avait  été  soudaine  et  effrayante... 
«  Ah  !  je  vais  mourir  !...  »  pensa-t-elle  encore,  et,  par  lassitude  de 
cette  lutte  trop  longue,  dont  l'issue  était  maintenant  évidemment 
désespérée,  elle  accepta  la  fin,  et  la  souhaita  brusque,  sous  un 
choc  do  cette  force  formidable,  déchaînée,  qui  s'élançait  sur 
elle...  Le  choc  fut  la  simple  rencontre  du  corps  de  Christian 
et  de  son  frêle  corps  à  elle  qui  aussitôt  céda,  s'abattit  sous  la 
poussée...  En  arrière  elle  buta  contre  un  siège  et  tomba  à  la  ren- 
verse, presque  sans  bruit,  sur  le  tapis...  Là  elle  vit,  une  seconde, 
la  stature  dressée  de  son  mari,  qui  lui  sembla  gigantesque,  les 
lourds  pieds  germaniques,  serrés  dans  le  vernis  des  chaussures; 
elle  eut  l'impression  qu'elle  allait  être  foulée  par  cela,  comme  un 
passant  par  les  roues    d'un   fardier.  A  ce    moment   l'horreur 


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tA   PRINCESSE  D^ERMIKGE.  273 

physique  de  la  souffrance  et  de  la  mort  la  recroquevillèrent 
sur  le  tapis,  comme  une  pauvre  chenille  menacée,  heurtée.  Et 
sans  doute  le  prince  hésita  lui-même  à  l'écraser  là,  à  s'assouvir 
dans  du  sang  de  tout  ce  qu'il  souffrait  depuis  une  heure.  11 
œgna  tout  de  môme  du  pied,  mais  avec  une  rudesse  contenue, 
celte  forme  de  femme  effondrée. 

Ariette  reçut  le  coup  sur  la  main  instinctivement  déployée 
contre  son  ventre;  et  la  peau  délicate  s'érafla,  tandis  qu'une  dou- 
leur se  prolongeait  dans  les  entrailles.  Presque  aussitôt,  le  géant 
se  baissa,  prit  cette  chose  qui  pantèlait  à  terre,  la  saisit,  la  sou- 
leva, la  logea  sous  son  bras  gauche.  Puis,  il  ouvrit  la  porte  du 
petit  salon,  tirant  Ariette  dont  les  bras  l)&ttaient  les  meubles, 
dont  la  figure  balayait  le  sol;  il  traversa  vivejnent  la  galerie  où 
1  électricité  répandait  un  jour  éclatant,  gagna  le  seuil  de  la  porte 
d'entrée,  l'ouvrit  furieusement,  et,  d'un  geste  furieux  aussi, 
poussa  la  loque  humaine  dans  la  nuit  du  palier  solennel,  usant 
sa  suprême  envie  de  meurtre  dans  la  violence  de  ce  geste.  La 
tête  d'Ariette,  que  ses  mains  ne  protégeaient  plus,  heurta  une 
banquette  du  palier  ;  elle  avait  perdu  connaissance  avant  que  la 
porte  ne  se  fût  refermée  sur  le  prince  qui  rentrait  chez  lui,  chan- 
celant, ivre. 

La  lourde  et  somptueuse  maison,  dans  ses  murs  massifs,  dans 
ses  plafonds  rembourrés  de  liège,  dans  ses  tapis  et  ses  tentures, 
avait  englouti  le  bruit  du  drame.  Et  le  silence  s'y  appesantit  de 
nouveau. 

Les  yeux  d'Ariette,  quand  ils  se  rouvrirent,  virent  très  clair 
dans  ce  qui  lui  avait  paru  un  abtme  obscur,  à  Tinstant  où  elle 
y  était  projetée...  Délivrée  du  noir  mortel  d*oû  elle  remontait  à  la 
sensation,  ses  prunelles  rétrécies  perçurent  les  moindres  détails 
des  choses  autour  d'elle  :  l'escalier  blanc  avec  son  tapis  de 
Srayme  barré  de  cuivre  au  pied  des  contremarches,  les  tor- 
chères de  bronze  doré...  un  escalier  de  rêve  s'enfonçant  dans  de 
Tombre...  puis  lé  palier  sur  lequel  elle  gisait,  le  bas  du  corps 
sur  un  chemin  de  moquette,  le  buste  contre  la  dalle,  avec  la 
banquette  aux  pieds  de  chêne  au-dessus  de  sa  tête,  montrant  les 
sangles  entre-croisées  de  son  envers.  A  gauche,  sous  la  double 
rte  d'entrée  de  son  appartement,  toute  la  lumière  de  la  galerie 
sait  en  nappe  d'or,  illuminait  le  cauchemar.  ^ 

Ariette  remua  :  aussitôt  sa  main,  sa  tête  et  son  ventre  ren- 
ToiE  util.  —  19©4.  18 


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274  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Voyèrent  à  son  cerveau  trois  souffrances  différentes,  simul- 
tanées... c(  Peut-être  est*ce  la  mort?  »  se  dit-elle.T.  Elle  sentit 
que  sa  volonté  se  détachait  de  son  corps,  devenait  indifférente  au 
mal  de  sa  chair.  Elle  commanda  à  ses  membres  de  remuer  dans 
la  douleur...  Maladroite  et  meurtrie,  elle  s'évada  de  dessous  la 
banquette  qui  l'offusquait,  et  se  cognant,  se  blessant  encore,  s'en 
éloigna,  sans  même  imaginer  que  c'était  une  chose  pour  s'as- 
seoir, pour  le  repos...  Le  lieu  du  repos,  dans  le  réveil  confus  de 
sa  pensée,  elle  le  voyait  aux  marches  de  l'escalier,  en  face  d'elle. 
Elle  s'y  traîna  et  réussit,  s'aidant  des  lourds  balustres  de  la 
rampe,  à  se  hisser,  à  s'accroupir  sur  la  première  marche.  Elle 
y  demeura,  le  buste  penché  sus  ses  genoux,  attendant  pour  se 
redresser  qu'elle  eût  la  force  de  vaincre  la  douleur  aiguë  de  ses 
reins. 

Ainsi  crispée,  elle  songea. 

Ce  qui  s'était  passé  entre  elle  et  son  mari,  peut-èb'e  dix  mir 
nutes,  peut-être  une  heure  ou  deux  heures  auparavant,  lui  revint 
brusquement  en  mémoire.  Mais  elle  ne  pouvait  imaginer  ce 
qui  allait  advenir  d'elle,  comment  elle  s'en  irait  de  cette  marche 
sur  laquelle  elle  était  assise.  Elle  ne  s'attarda  pas  à.  se  le  figurer. 
Elle  rêva  sur  sa  douleur  présente,  sur  les  minutes  horribles  qui 
l'avaient  précédée.  «  C'est  fini  :  cette  heure  affreuse  ne  recom- 
mencera jamais.  »  Il  lui  sembla  qu'au  prix  de  cela  elle  venait 
d'acheter  le  droit  d'avoir  son  enfant.  Une  dette  était  payée. 
Elle  tressaillit  d'un  léger  sursaut  d'espoir,  pour  la  première 
fois  depuis  bien  longtemps.  Puis  la  faiblesse  physique  l'em- 
porta.^. Sa  tête  s'inclina  dans  ses  genoux,  elle  ne  pensa  plus... 
ou  du  moins  elle  ne  pensa  que  juste  assez  pour  savoir  qu'elle  ne 
dormait  pas...  Et  du  temps  coula  encore,  dans  la  nuit. 

—  Ma  princesse  ? 

Ariette  releva  les  yeux  :  la  forme  souple  de  Martine,  d'abord 
debout  devant  elle  dans  la  lumière  intense  de  la  porte  ouverte, 
aussitôt  se  ploya  vers  elle,  l'enlaça  de  ses  bras.* 

—  Ma  princesse  I...  Qu'avez-vous ?  Vous  avez  mal...  Oh! 
dites  que  vous  vivez  I 

—  Oui...  oui...  je  n'ai  rien...  mais  restez...  restez...  mu^ 
mura  Ariette...  Ne  me  quittez  pasl 

—  Bien  sûr,  je  ne  vous  quitterai  pas...  Allons  I  il  faut  rei 
trer,  ma  princesse  ;  laissez-moi  vous  soutenir. 


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LÀ  PRINCESSE   d'eRMINGE  275 

—  Non...  dit  Ariette  effarée:  je  ne  veux  pas  rentrer.  Le 
prince  m'a  jetée  dehors.  Martine,  je  veux  m'en  aller  d'ici,  de 
cette  maison.  Je  vous  en  conjure,  emmenez-moi... 

Martine  se  redressa  et  songea  un  instant. 

—  Poiivez-vous  rester  seule  un  peu,  ma  princesse?  dit-elle. •• 
Je  vais  revenir,  attendez-moi. 

—  Non,  ne  me  quittez  pas,  soupira  encore  Arlrette... 

—  Je  reviens  tout  de  suite.  Tenez,  asseyez-vous  sur  la  ban-' 
quette.  Vous  serez  mieux,  appuyée  au  mur.  Attendez-moi... 

Elle  guida  Ariette  docile,  l'assit,  puis  rentra  dans  l'apparte- 
ment. Ariette  aurait  voulu  la  rappeler,  la  rejoindre,,  obsédée 
par  la  peur  que  Martine  ne  ramenât  Christian  ;  mais  le  seuil 
illmniné  de  l'appartement,  bien  que  la  porte  fût  demeuré)^ 
ouverte,  liii  semblait  infranchissable,  comme  barré  par  du  feu. 
Son  anxiété  fut  atroce,  jusqu'à  ce  que  la  femme  de  chambre 
reparût,  apportant  un  chapeau,  un  manteau  d'Ariette,  un  petit 
sac,  et  vêtue  elle-même  à  la  hâte.  La  princesse  ne  résista  pas  à. 
mettre  le  manteau  et  le  chapeau.  Le  moindre  geste  la  faisait 
souffrir;  mais  elle  se  sentait  souffrir  avec  une  extrême  indif- 
férence. 

Quand  elle  fut  debout,  habillée  et  coiffée  tant  bien  que  mal, 
Martine  la  prit  par  le  bras. 

—  Descendons,  dit-elle. 

Ariette  descendit...  A  mesure  qu'on  descendait,  l'obscurité 
s'épaississait. 

A  l'entresol,  la  princesse  épuisée  dut  s'asseoir.  Martine  lui 
laissa  quelques  instans  de  repos,  puis  la  pressa  : 

—  Allons. . .  Courage  ! 

Elle  se  releva  et  descendit  encore,  automatiquement,  de^ 
marches,  des  marches  :  il  lui  semblait  que  ces  marches  innom- 
brables s'enfonçaient  jusque  sous  terre. 

Elle  demanda  faiblemeoit  : 

—  Où  allons-nous,  Martine  î 
Martine  répondit  : 

—  Mais  chez  nous,  ma  princesse  !...  Chez  bébé  ! 

Marcel  Prévost. 
{La  dernière  partie  au  prochain  numéro.) 


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AU  CONGRÈS  D'AMSTERDAM 


De  tous  les  Congrès  socialistes  internationaux,  celui  d'Am- 
sterdam a  provoqué  en  France  le  plus  d'attention  et  soulevé  le 
plus  de  polémiques.  C'est  à  peine  si  la  presse  anglaise  en  a  fait 
mention.  Les  socialistes  d'Amsterdam  ont  aussi  peu  excité  la 
curiosité  des  Anglais,  que  s'il  s'était  agi  d'une  réunion  cosmo- 
polite de  médecins  ou  de  philosophes,  bien  que  les  socialistes 
se  proposent  non  d'améliorer  ou  d'interpréter  le  monde,  mais 
de  le  changer  ;  —  c'est  que  les  Anglais  professent  la  plus  par- 
faite indifférence  pour  les  phrases  et  les  théories.  Les  socia- 
listes du  continent  sont  d'habiles   metteurs    en  scène,  et  ils 
savent  organiser  leurs  représentations  théâtrales.  Ils  ont  exhibé 
à  Amsterdam  un  marxiste  japonais,  un  parsi  hindou,  des  révo- 
lutionnaires russes.  Afin  de  rendre  sensible  h  tous  les   yeux 
l'éclatant  contraste  de  la  civilisation  prolétarienne  et  de  la  bar- 
barie capitaliste  qui  remplit  l'Extrême-Orient  de  sang  et  de 
ruines,  le  citoyen  Plekhanoff  et  le  citoyen  Sen  Katayama  se  sont 
serré  solennellement  la  main,  au  milieu  des  hurrahs  et  des 
trépignemens  de  l'assistance.  Mais  le  grand  attrait  d'Amsterdam, 
digne  de  rivaliser  avec  la  coupe  Gordon  Bennett,  ou  le  match  des 
grands  escrimeurs,  fut  le  duel  oratoire  entre  Bebel  et  M.  Jaurès. 
A  tort,  ou  à  raison,  on  estimait  qu'en  France  les  résultats  de  cette 
lutte  pouvaient  causer  une  répercussion  sur  notre  politique  inté- 
rieure, et  l'on  en  a  discuté  avec  passion  les  résultats. 

I 

Ces  sortes  de  Congrès  présentent  cependant  quelque  întér  i 
général.  Ils  permettent  aux  socialistes  de  frapper  l'attention  <  i 


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m»-'^'^      ^ 


AU   CONGRÈS   D* AMSTERDAM.  *      277 

public,  de  se  mieux  connaître  eux-mêmes,  de  se  rendre  compte 
de  la  situation  respective  de  leurs  partis,  des  résultats  acquis 
et  des  moyens  d'en  obtenir  de  meilleurs,  de  discuter  les  pro- 
blèmes qui  se  posent,  de  rechercher  la  meilleure  tactique  :  ce 
sont  les  séances  académiques  des  états-majors  socialistes  de 
tous  les  pays.  Le  spectateur  attentif  a  le  privilège  de  voir, 
d  entendre  des  êtres  vivans. 

Au  fond  de  la  plus  élégante  salle  de  concert  d'Amsterdam, 
le  Concerl  GebouWj  une  estrade  est  dressée,  garnie  de  drap 
TOQge.  Une  guirlande  de  fleurs  rouges  court  le  long  de  la 
rampe.  Derrière  l'estrade,  du  parquet  au  plafond,  s'étend  une 
longae  toile,  sur  laquelle  vous  lisez- en  lettres  gigantesques  le 
eri  de  guerre  par  lequel  se  terminait  le  manifeste  communiste 
de  Karl  Marx  en  1848,  et  qui  est  la  devise  même  de  l'Interna* 
tioDale  :  Proletariers  Van  Aile  Landen  Vereinifft  U  —  Prolétaires 
de  tous  les  pays,  unissez-vous  1  unissez-vous  pour  la  lutte  de  classe 
contre  la  bourgeoisie  capitaliste,  votre  seule  ennemie.  Paix  entre 
les  nations,  guerre  entre  les  classes,  entre  les  exploiteurs  et  les 
exploités,  jusqu'à  lexpropriation  finale! 

Si  maintenant,  sous  l'impression  de  cette  devise,  vous  cher- 
chez des  yeux  les  prolétaires  parmi  les  470  délégués  accourus  à 
Amsterdam,  de  Yokohama  à  New- York,  vous  n'en  trouvez  pas 
tm  seul  dont  Taspect  extérieur  réponde  à  cette  idée.  On  attache 
à  ce  mot  de  prolétaires ^  considéré  par  les  ouvriers  anglais  comme 
ime  injure,  une  image  de  misère  ou  de  pauvreté.  Le  prolétariat 
en  haillons,  le  Lumperiproletariat^  est  sévèrement  exclu  des 
partis  socialistes  :  vous  n'y  rencontrez  pas  même  le  prolétariat 
en  blouse.  La  blouse  bleue  que  M.  Thivrier  arborait  au  Palais- 
Bourbon  ferait  tache  dans  un  Congrès  de  socialistes.  Mais  le 
terme  prolétaires,  en  langage  socialiste,  s'applique  à  tous  ceux 
qui  vivent  de  leur  travail,  dans  des  situations  dépendantes, 
quelque  élevés  que  soient  leurs  salaires  ou  leurs  honoraires.  Si 
la  théorie  de  Marx  était  vraie,  si  la  grande  industrie  avait  pour 
effet  de  paupériser  les  masses,  les  Congrès  internationaux  de- 
vraient, d'une  période  à  l'autre,  présenter  un  aspect  plus  lamen- 
table de  corps  amaigris  et  de  visages  affamés.  C'est  le  contraire 
qi"  arrive  :  les  physionomies  sont  florissantes,  les  ceintures 
s'(  trgissent.  Le  développement  de  la  production  accroît  le  bien- 
ê<  des  classes  ouvrières,  bien  loin  de  les  appauvrir.  Devant 
r    dence  des  faits,  la  théorie  marxiste  çst  aujourd'hui  abt^n- 


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278  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

donnée,  même  par  les  dépositaires  de  la  doctrine  (i).  Mais 
les  socialistes  ne  font  qu'en  tirer  de  plus  grandes  espérances. 
Plus  les  classes  se  rapprochent,  -plus  elles  se  combattent.  La 
bourgeoisie  n'a  pu  vaincre  la  noblesse  et  se  substituer  à  elle 
qu'après  s'être  rapprochée  d'elle  par  la  culture  et  la  richesse.  Le 
dénuement  ne  pousse  qu'à  la  résignation  ou  à  la  révolte;  il 
fait  des  ouvriers  religieux  ou  des  anarchistes.  Le  socialisme 
éduque  et  organise  les  travailleurs  en  voie  de  prospérité  ;  il  les 
prépare  à  arracher  à  la  bourgeoisie  la  direction  politique  et 
économique  de  la  société. 

Ces  socialistes  éducateurs,  lorsqu'il  s'agit  de  politique,  de 
conquête  des  pouvoirs  publics,  se  recrutent  en  partie  dans  l'élite 
de  la  classe  ouvrière,  surtout  chez  les  typographes,  mais  aussi 
dans  les  couches  les  plus  diverses  de  la  bourgeoisie,  et  c'est  ce 
qui  donne  à  ces  sortes  de  Congrès  un  aspect  si  particulièrement 
bourgeois. 

Le  mouvement  socialiste  se  produit  dans  deux  directions  :  de 
bas  en  haut,  pour  ainsi  dire,  par  les  syndicats,  avec  l'arme  des 
grèves;  les  syndicats  sont  uniquement  composés  d'ouvriers, 
dirigés  par  les  militans  ouvriers.  Il  s'exerce  d'autre  part,  de 
haut  en  bas,  par  Tinfluence  que  les  politiciens  socialistes  acquiè- 
rent dans  les  municipalités,  dans  les  Parlemens.  L'exemple  de  la 
ville  de  Marseille  étale  à  nos  yeux  les  résultats  auxquels  peu- 
vent aboutir  ces  deux  mouvemens,  économique  et  politique, 
lorsqu'ils  se  rejoignent  et  se  combinent.  Marseille,  si  riche  et  si 
active,  a  l'importance  d'un  petit  État.  La  classe  commerçante 
et  industrielle  s'y  est  trouvée  prise,  comme  dans  un  étau,  entre 
les  meneurs  syndicalistes  et  les  politiciens  socialistes.  Le  résultat 
ne  s'est  pas  fait  attendre  :  c'est  la  ruine  de  la  grande  cité. 

Au  Congrès  d'Amsterdam,  les  syndicats  qui  se  rattachent 
aux  partis  socialistes  n'étaient  représentés  qu'imparfaitement, 
d'une  façon  très  inégale  d'un  pays  à  l'autre.  Presque  seules  (2), 
les  organisations  politiques  de  France  s'y  étaient  donné  rendez- 

(1)  Voir  la  prérace  de  M.  Rautsky  à  la  4*  édition  de  das  Brfurter  Programm, 
(Test  dans  ce  commentaire  du  programme  d'Erfurt  qu'il  faut  chercher  les  textes  do      , 
marxisme  orthodoxe.  J 

(2)  Quelques  syndicats  isolés  se  rattachent  aux  organisations  politiques  fi  n- 
çaises.  La  Confédération  générale  du  Travail  et  la  Fédéralion  des  Bounes  du  '  '' 
vail,  tout  à  fait  indépendantes,  qui  aspirent  h  la  concentration  de  toutes  les  fo  ei 
ouvrières,  n*ayaient  pas  envoyé  de  délégués  à  Amsterdam,  l/our  organe  la  Voi  '« 
peuple,  sons  rinHuence  des  anarchistes,  n*a  pas  souftlé  mot  du  Congrès. 


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i 


I  AU   CONGRÈS   d' AMSTERDAM.  279 

!  Tous^  et  c'est  ce  qui  explique  pourquoi,  parmi  ces  propagan- 
distes, on  apercevait  tant  de  bourgeois  de  toutes  les  classes,  des 
avocats,  des  vétérinaires,  des  médecins,  des  étudians,  des  profes- 
seurs, des  journalistes  en  nombre,  des  propriétaires,  des  patrons 
et  jusqu'à  des  millionnaires.  Depuis  que  les  classes  ouvrières 
sont  entrées  sur  le  champ  de  bataille  de  l'histoire,  nombre  de 
gens  désertent  leur  propre  classe  et  s'enrôlent  au  service  de  la 
cause  socialiste,  pour  conquérir  le  pouvoir  et  l'exercer  au  nom 
du  <f  prolétariat.  )> 

  vrai  dire,  les  cadres  socialistes  existaient  avant  que  les 
troupes  ne  fussent  recrutées.  La  première  Internationale,  dirigée 
par  Karl  Marx,  de  1864  à  1872,  qui  présenta  au  début  un  visage 
assez  bénin  pour  attirer  des  républicains  philanthropes  tels  que 
Jules  Simon  et  Ghaudey,  avant  de  se  changer  en  tête  de  Gor- 
gone, ne  comprenait,  dans  les  divers  pays,  que  des  chefs  et  point 
de  soldats.  On  serait  môme  tenté  de  croire  que  le  socialisme  po- 
Utique,  aussi  bien  que  le  socialisme  théorique,  est  d'invention 
bourgeoise.  D'après  un  écrivain  socialiste  (1  ),  «  les  tendances  com- 
munistes ne  sont  pas,  tant  s'en  faut,  le  fruit  de  l'esprit  populaire  : 
les  intellectuels  de  la  bourgeoisie  en  ont  été  les  véritables  insti« 
gatenrs.  »  Nous  pouvons  en  dire  autant  des  partis  socialistes 
{politiquement  organisés.  Â  force  de  propagande,  et  par  suite  du 
mode  de  suffrage  démocratique,  les  intellectuels  de  la  bour- 
geoisie sont  parvenus  à  former  des  milices,  à  agir  sur  les  élec- 
teurs, et  à  créer  des  groupes  dans  les  Parlemens.  C'est  en  cela, 
tout  d'abord,  que  la  nouvelle  Internationale  se  distingue  de 
Vancienno. 

Les  premières  assises  en  ont  été  jetées  au  Congrès  de  Paris 
en  1889.  L'Internationale  s'est  reconstituée  au  second  Congrès 
de  Paris  en  1900,  avec  un  bureau  permanent  :  en  1904,  elle  réu- 
nissait à  Amsterdam  5  délégués  de  l'Italie,  7  du  Danemark, 
66  de  l'AUemagne,  3  de  la  Hongrie,  1  de  l'Australie,  11  des 
États-Unis,  1  du  Canada,  1  de  l'Arménie,  101  de  l'Angleterre, 
2  de  la  République  Argentine,  11  de  l'Autriche,  38  de  la  Bel- 
gique, 3  de  la  Bohème,  2  de  la  Bulgarie,  5  de  l'Espagne,  89  de 
la  France,  33  de  la  Hollande,  1  du  Japon,  2  de  la  Norvège, 
29  de  la  Pologne  autrichienne,  russe  et  allemande,  45  de  la 
1     sie,  6  de  la  Suède,  7  de  la  Suisse,  1  de  la  Serbie  :  au  total 

M.  Rappoport,  Revue  socialiste,  ayril  1901. 


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280  ilEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

470  délégués,  qui  représentent  les  organisations  socialistes  de  ces 
divers  pays.  Jamais  les  Russes  n'avaient  figuré  aussi  complète- 
ment à  un  Congrès. 

Le  nombre  des  délégués  ne  correspond  pas  nécessairement  à 
Timportance  des  groupes  qui  les  ont  envoyés  à  Amsterdam.  Ces 
groupes  sont  unifiés  dans  certains  pays,  par  exemple  en  Alle- 
magne, en  Belgique,  en  Hollande;  diversifiés  dans  d'autres,  et 
parfois  très  hostiles.  Il  suffit  de  citer,  en  France,  les  Guesdistes 
(parti  socialiste  de  France),  les  Jauressistes  (parti  socialiste  fran- 
çais), et  les  AUcmanistes  (parti  ouvrier  socialiste  révolution- 
naire). En  Russie  le  Bund  (alliance  des  ouvriers  juifs),  le  parti 
ouvrier  social  démocrate,  et  le  parti  socialiste  révolutionnaire 
(terroriste),  font,  la  plupart  du  temps,  très  mauvais  ménage.  L^ 
trois  sections  de  la  Pologne  ne  s'entendent  pour  ainsi  dire  jamais. 
A.UX  États-Unis,  on  compte  trois  organisations  différentes;  en 
Angleterre,  sept,  qui  ont  envoyé  au  Congrès  des  délégations  dis- 
tinctes. Les  forces  numériques  de  ces  groupes  ne  nous  sont  pas 
connues  dans  l'ensemble.  Qu'il  nous  suffise  de  remarquer  que 
les  voix  obtenues  par  les  socialistes  dans  le  corps  électoral  et 
les  sièges  qu'ils  gagnent  dans  les  Parlemens,  ne  sont  nullement 
en  proportion  de  leurs  organisations  étroites.  Ni  les  Américains, 
ni  les  Anglais  n'ont  dj9  représentans  qui  comptent  dans  les  corps 
élus.  A  Westminster,  il  n'y  a  qu'un  seul  socialiste,  élu  comme 
tel,  M.  Keir  Hardie. 

C'est  que  les  ouvriers  anglais  préféraient  voter  jusqu'ici  pour 
des  libéraux,  ou  pour  des  ouvriers  alliés  aux  libéraux.  Ils  ne  se 
soucient  pas  d'ouvrir  le  Parlement  aux  déclassés,  aux  ambitieux, 
aux  intellectuels  de  la  bourgeoisie,  pour  qu'ils  y  fassent  figure 
et  carrière.  Un  comité  s'est  fondé  récemment  en  Angleterre,  le 
Labour  représentation  commit tee^  en  vue  de  réunir  des  fonds 
pour  une  représentation  ouvrière  exclusivement  distincte,  sé- 
parée des  libéraux  à  tendance  socialiste.  Ce  comité  compte  déjà 
900  000  adhérens.  11  était  représenté  à  Amsterdam  par  deux  dé- 
légués. Un  certain  nombre  de  Trades-Unions,  mais  non  les  plus 
importantes,  avaient  envoyé  26  délégués. 

En  France,  au  contraire,  où  les  députés  socialistes,  bourgeois 
en  majorité,  jouent  le  premier  rôle  à  la  Chambre,  les  organ^'î- 
tions  socialistes  paraîtront  extrêmement  faibles.  C'a  été  une  stu  ^ 
faction  pour  les  Anglais  d'apprendre  que  les  bataillons  sacréî  le 
M.  Guesde  et  de  M.  Vaillant  ne  comptent  dans  toute  la  Fra    e 


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AU  CONGRÈS   d'aMSTERDAM.  281 

que  16000  membres  cotisans:  ils  ont  fait  élire  13  députés  à  la 
Chambre,  et  leurs  candidatures  multiples  ont  réuni  487  000  suf- 
fnges.  Quant  aux  jauressistes^  ib  ne  dépassent  pas  8  500  membres 
organisés,  auxquels  on  a  peine  à  arracher  30  centimes  de  coti- 
sation par  an!  Malgré  un  nombre  si  minime  d'adhérens,  qui 
diminue  d'une  année  à  l'autre,  les  jauressistes  ont  obtenu 
406377  voix  aux  dernières  élections,  un  peu  plus  dWe  trentaine 
de  sièges  à  la  Chambre,  et,  alliés  aux  radicaux  et  à  25  000  francs- 
maçons,  ils  gouvernent  la  Chambre,  le  Ministère  et  38  millions 
de  Français. 

Si  ron  excepte  la  France,  on  peut  estimer  que,  depuis  le  der- 
nier Congrès  international,  il  y  a  progrès  pour  les  organisa- 
dons  socialistes  permanentes  des  divers  pays.  Quant  aux  frac- 
tions socialistes  dans  les  Parlemens,  il  faut  enregistrer  des 
succès  et  des  revers.  Les  Allemands  tiennent  de  beaucoup  la 
lèle,  avec  leiirs  trois  millions  de  voix,  qui  les  ont  mis  au  premier 
rang  des  partis  allemands  dans  le  corps  électoral,  et  au  second 
rang  au  Reichstag  avec  leurs  81  députés.  De  1898  à  1903,  ils 
ont  gagné  900  000  voix.  Ils  n'ont  devant  eux  que  le  centre  catho- 
lique pour  leur  barrer  la  route;  mais  ils  subissent  des  échecs 
aux  élections  partielles,  grâce  au  zèle  de  presque  tous  les 
partis  à  se  grouper  contre  eux.  Les  Belges,  au  nombre  do 
28  députés,  ont  perdu  sept  mandats  au  dernier  renouvellement 
de  la  Chambre,  mais  au  profit  des  libéraux,  lesquels,  s'ils 
arrivent  au  pouvoir,  ne  pourront  se  passer  du'  concours  des 
socialistes.  En  1900,  les  socialistes  autrichiens  ont  perdu  cinq 
sièges,  et  leur  douzaine  de  députés  ne  joue  au  Reichsrath 
qu'un  rôle  modeste.  En  Italie,  les  socialistes  comptent 
42000  membres  régulièrement  cotisans;  ils  sont  27  au  Parle- 
ment; ils  ont  vu  M.  Giolitti,  au  début  de  son  ministère,  rechercher 
leur  concours  et  leur  offrir  un  portefeuille. 

L'événement  le  plus  remarquable  qui  se  soit  accompli,  depuis 
1900,  a  été  non  pas  l'accession  au  pouvoir  de  quelque  socialiste 
isolé,  mais  bien  la  constitution  en  Australie  d'un  ministère  entiè- 
rement socialiste,  exclusivement  composé,  à  l'exception  d  un  seul 
de  ses  membres,  d'ouvriers  appelés  au  pouvoir  par  lord  Northcote. 
Le  collectivisme  du  ministère  Watson  s'est  aussitôt  réduit  à  une 
istion  d'arbitrage  et  de  retraites.  Ce  cabinet  socialiste  a  ma- 
este  les  affinités  les  plus  marquées  pour  le  protectionnisme 
e  nationalisme.  Il  est  tombé,  le  mois  dernier,  après  cent  jours, 


V 


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1 


282  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  peine,  d'existence^  sur  la  proposition  de  privilèges  exorbitans 
à  accorder  aux  ouvriers  syndiqués,  question  qui  était  sa  seule 
raison  d'être.  Rien  n'est  plus  conforme  à  l'esprit  du  socialisme 
ouvrier  que  cet  égoïsme  syndical,  qui  sacrifie  le  peuple  des  tra- 
vailleurs aux  intérêts  d'une  minorité  tvrannique. 

II 

Nous  venons  d'essayer  de  nous  rendre  compte,  trop  sommai- 
rement, de  ce  que  représente  un  Congrès  tel  que  celui  d'Amster- 
dam :  à  côté  du  nombre,  il  faudrait  pouvoir  déterminer  le  carac- 
tère, la  valeur  des  individus.  Le  programme  des  questions  sou- 
mises au  Congrès  par  les  organisations  socialistes  des  divers 
pays  était,  comme  toujours,  trop  chargé.  Il  comprenait  la  légis- 
lation ouvrière,  la  politique  générale,  la  tactique  socialiste,  à 
l'exclusion  des  questions  agraires  qui  ne  sont  jamais  abordées, 
et  pour  cause  :  les  socialistes  Allemands,  qui  ont  tenté  de  les 
discuter  jadis  à  Breslau,  se  sont  heurtés  à  la  difficulté  inextri- 
cable de  concilier  Tagrarisme  et  le  collectivisme.  Les  ouvriers 
des  champs  commencent  cependant  à  se  sjmdiquer  et  à  faire 
grève;  dans  certaines  contrées,  ils  votent  en  faveur  des  candidats 
socialistes.  Les  guesdistes  se  montraient  très  fiers  d'un  rural, 
objet  rare,  qu'ils  avaient  amené  au  Congrès.  M.  Jaurès  a  pré- 
senté une  adresse  de  paysans  languedociens. 

La  plupart  des  sujets  traités,  quand  les  personnes  ne  sont 
pasen  jeu,  sont  expédiés  d'une  façon  indiflférente  et  superficielle 
le  plus  souvent,  ou  ne  sont  même  pas  discutés.  Les  socialistes 
émettent  des  revendications  ou  des  vœux,  sans  se  donner  la 
peine  d'indiquer  les  moyens  pratiques  de  les  réaliser.  Ou  encore, 
ils  protestent  contre  tout  ce  qui  blesse  leurs  sentimens  socialistes. 
Molkenbuhr,  député  au  Reichstag,  s'est  fait  une  spécialité  de 
!a  politique  sociale  et  de  l'assurance  ouvrière.  11  veut  bien  re- 
connattre  que  les  grandes  lois  d'assurances  ouvrières  ont  donné 
quelques  satisfactions  aux  ouvriers  allemands.  Mais  les  accidens 
deviennent  de  plus  en  plus  nombreux  dans  l'industrie,  et  cela 
tient  uniquement  à  ce  que  l'excès  de  travail  fatigue  l'attention. 
L'assurance  contre  les  accidens  doit  donc  avoir  pour  complé- 
ment la  diminution  des  heures  de  travail.  L'assurance  cont. 
le  chômage  résulte  du  droit  à  l'existence.  11  faut  donc  l'orge 
niser.  Les  capitalistes,  chargés  du  poids  de  cette  assurance,  ai 


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JlV  congrès   d' AMSTERDAM.  2S3 

TOttt  intérêt  à  réduire  le  nombre  des  ouvriers  chômeurs.  Notez 
qoc,  SI  l'ouvrier  a  son  existence  assurée,  même  en  cas  de  grève, 
riei  ne  lui  sera  plus  facile  que  de  mettre  le  capital  en  échec. 
Les  députés  socialistes  exigeront  donc,  dans  tous  les  Parlemens, 
un  système  complet  d'assurances,  sous  l'administration  des 
assurés.  Le  parti  socialiste  de  France,  d'accord  avec  les  syn- 
dicats, a  fait  voter  par  le  Congrès  une  résolution  qui  écarte  tout 
prélèvement  sur  le  salaire  des  ouvriers  pour  alimenter  les  caisses 
d'assurances. 

La  politique  coloniale  est,  à  tous  les  Congrès,  comme  à  la 
Chambre  des  députés  de  Hollande, dont  il  fait  partie,  laifairede 
Van  Kol,  riche  Hollandais,  propriétaire  à  Java,  qui  connaît,  au- 
trement que  par  ouï  dire,  l'exploitation  coloniale.  Il  est  certain 
qne^dans  les  colonies,  les  peuples  chrétiens  ont  ime  singulière 
façon  d'interpréter  l'Évangile.  Van  Kol  reconnaît  toutefois  le 
droit  des  peuples  supérieurs  à  coloniser,  à  élever  les  peuples 
barbares  à  la  civilisation,  et  il  distingue  la  colonisation  capita- 
liste et  ses  brigandages,  de  la  colonisation  socialiste,  dont  il 
pend  soin  de  fixer  les  règles...  futures. 

Un  Anglais,  Hyndman,  dénonce  Tinfamie  du  système  capi- 
taliste dans  les  colonies  anglaises.  Dababhai  Naorop,  de  la  reli- 
gion des  parsis,  membre  de  la  délégation  socialiste  d'Angle- 
terre à  Amsterdam,  petit  vieillard  de  quatre-vingts  ans,  combat 
vainement,  depuis  cinquante  années,  pour  Taffranchissement  de 
ses  compatriotes  du  joug  des  Anglais  dans  llnde.  Un  fonction- 
naire de  l'administration  de  Tlude  nous  expliquait  un  jour  la 
politique  anglaise  à  l'égard  des  Hindous  :  We  sçueeze  them,  nous 
disait-il,  et  il  faisait  le  geste  d'exprimer  un  citron  et  d'en  jeter 
Técorce.  Dababhai  Naorop  demande  que  les  Hindous  s'adminis- 
trent eux-mêmes  sous  la  suprématie  de  l'Angleterre  :  par  là  ils 
échapperont  aux  horreurs  de  la  famine .  Et  le  €ongrès  approuve  ; . . . 
il  ne  reste  plus  qu'à  obtenir  le  consentement  du  gouvernement 
britannique. 

Le  bureau  du  parti  socialiste  international  avait  mis  à  l'ordre 

du  jour  du  Congrès  la  question  des  Trusts,  Rien,  cependant,  ne 

tonche  de  plus  près  les  socialistes  que  l'énorme  développement 

^'^  Trusts.   Par  la   concentration  des  entreprises,   les   Trusts 

orient  la   concurrence,  règlent  la   production.  Supposez  les 

ists  du  pétrole,  du  sucre,  de  l'acier,  de  la  viande,  de  la  naviga- 

ij  etc.,  expropriés  par  l'État  qui  les  administrerait  au  profit 


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284  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  public,  pous  voilà  en  régime  collectiviste.  Il  faudrait  seule-: 
meut  que  i*État  fût  assuré  d'enrôler  comme  fonctionnaires, 
modestement  rémunérés,  des  hommes  de  Tenverguro  des  Rocke- 
feller,  des  Ârmour,  des  Pierpont  Morgan.  Les  Trusts  ont  pour 
consécpience,  d'une  part,  ta  concentration  des  forces  capita- 
listes, d'autre  part,  la  concentration  des  forces  ouvrières.  Le 
Congrès,  conformément  à  la  résolution  de  Paris  en  1900,  recom- 
mande aux  ouvriers  de  ne  pas  s'associer  à  la  campagne  contre 
les  Trusts,  attendu  que  les  Trusts  hâtent  l'avènement  du  collec- 
tivisme, mais  d'organiser,  de  fortifier  chaque  jour  l'armée  ou- 
vrière, pour  qu'elle  soit  de  taille  à  lutter  contre  le  monstre 
capitaliste.  — Nous  arrivons  enfin  à  la  question  des  règles  inter- 
nationales de  la  politique  socialiste,  qui  seule  passionna  et 
anima  le  Congrès,  autant  que  le  permet  une  discussion  où  il 
faut  traduire  chaque  discours  en  deux  langues.  Le  sujet  exige 
quelques  explications  préalables. 

111 

L'ancienne  Internationale  avait  été  remplie  par  la  lutte  entre 
Karl  Marx  et  Bakounine,  la  lutte  entre  Tesprit  centralisateur  et 
l'esprit  fédéral,  et  aussi  entre  le  socialisme  et  l'anarchisme.  L'In- 
ternationale dut  se  dissoudre  en  1872  après  le  Congrès  de  La 
Haye. 

La  tradition  internationale,  selon  l'esprit  marxiste,  fut  reprise 
à  Paris  en  1889,  au  Congrès  qui  coïncida  avec  le  Centenaire  de 
la  Révolution  française.  Sur  l'initiative  des  délégués  français,  le 
Congrès  de  Paris  décréta  la  démonstration  du  1®'  mai,  manifes> 
tation  de  la  lutte  de  classes  entre  la  bourgeoisie  et  le  proléta- 
riat, de  même  que  la  fête  du  14  juillet  symbolise  la  victoire 
remportée  par  la  bourgeoisie  sur  la  noblesse.  Le  chômage  du 
l*'  mai,  qui  causa  d'abord  un  grand  effroi,  devient  d*année  en 
année  plus  insignifiant,  si  bien  que  les  socialistes  modérés  com- 
mencent à  en  demander  la  suppression  dans  leurs  Revues, 
attendu  que  c'est  là,  pour  les  ouvriers,  une  perte  de  temps  et 
(le  salaire  bien  superflue  ;  mais  ils  n'auraient  pas  osé  s'adresser 
au  Congrès.  Une  décision  spéciale  recommande  Tobservance 
de  la  fêle  prolétarienne. 

A  partir  de  1889,  ce  furent  les  socialistes  allemands,  les  pb 
savans  et  les  mieux  organisés,  les  plus  préoccupés  de  doctrine 


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AU   CONGRÈS   d'aMSTERDAM.  28S 

et  de  discipline,  qui  eurent  la  haute  main  sur  ces  Congrès.  Dans 
tous  les  pays 'où  le  socialisme  s'est  répandu,  les  partis  socia- 
listes se  sont  formés  sur4  le  modèle  de  la  démocratie  alle- 
mande. C'est  le  cas,  par  exemple,  en  Autriche,  en  Belgique,  en 
Italie,  en  Espagne,  etc. 

Dans  les  pays  où  le  socialisme  allemand  a  trouvé  plus  de 
peine  à  se  répandre,  à  cauâe  dé  son  caractère  exotique,  des  sortes 
de  succursales,  à&  filiales  de  la  Social-démocratie  allemande,  se 
sont  maintenues  à  côté  des  organisations  plus  conformes  au 
caractère  national.  Ainsi,  en  Angleterre,  la  Social-democratic 
Fédération;  en  France,  l'ancienne  organisation  guesdiste;  en 
Pologne,  le  parti  social  démocratique  ;  en  Russie,  le  parti  ouvrier 
social  démocrate  que  dirige  M.  Plekhanoff,  restent  sous  l'inspi- 
ration directe  des  socialistes  allemands.  Cette  prééminence  et 
prépondérance  de  l'élément  tudesque,  qui  ne  vise  à  rien  moins 
qu'à  pangermaniser  le  mouvement  socialiste,  plutôt  qu'à  l'inter- 
nationaliser, se  manifesta  dans  les  Congrès  de  Bruxelles  (1891), 
de  Zurich  (1893),'' de  Londres  (1896),  par  la  lutte  contre  les 
anarchistes,  lutte  dans  laquelle  avait  sombré  la  première  Inter- 
nationale de  Karl  Marx. 

L'anarchisme  diffère  essentiellement  du  socialisme,  autant 
que  l'autonomie  individuelle  s'insurge  contre  l'association  ré- 
glée. Mais  les  anarchistes  et  les  socialistes,  au  début,  se  rappro- 
chaient en  ceci,  qu'ils  recommandaient  également  la  violence  et 
Tinsurrection  :  les  anarcliistes,  pour  détruire  les  pouvoirs  publics, 
et  les  socialistes,  pour  les  conquérir.  Les  socialistes  changèrent 
de  méthode,  lorsqu'ils  commencèrent  à  pénétrer  en  nombre 
dans  les  corps  élus.  Dès  lors,  ils  répudièrent  toute  violence, 
toute  tentative  insurrectionnelle,  et  n'admirent  plus  que  l'action 
parlementaire.  Particulièrement,  en  Allemagne,  où  les  attentats 
contre  l'empereur  Guillaume  suscitèrent  les  lois  draconiennes 
contre  les  socialistes,  ceux-ci  chassèrent  les  anarchistes  de  leurs 
organisations  et  tentèrent  de  les  expulser  des  Congrès  socialistes 
internationaux. 

A  la  conquête  légale  des  pouvoirs  publics,  les  anarchistes  oppo- 
sèrent alors  l'action  directe  sous  le  drapeau  de  la  grève  générale, 
de  la  grève  militaire,  de  la  grève  révolutionnaire.  Ils  ne  cessent 
de  la  préconiser  aux  syndicats  ouvriers,  parmi  lesquels  ils  s'in- 
3X)dm8ent.  Ils  leur  prêchent  l'abstention  électorale.  Ils  leur  pré- 
sentent les  socialistes  dans  les  corps  élus  comme  autant  de  char- 


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286  REVtJlî  DES   DEUX   MONDES. 

iatans,  qui  visent  non  à  la  révolution,  mais  à  obtenir  des  places,  et 
qui  trompent  le  peuple,  en  sollicitant  ses  suffrages.  Les  nombreux 
attentats  commis  par  les  anarchistes,  les  grandes  grèves  qpi'ils 
ont  fomentées,  particulièrement  en  Espagne,  prouvent  à  quel 
point  leurs  propagandistes  sont  écoutés.  Les  socialistes  les  con- 
sidèrent comme  les  plus  dangereux  compagnons  et  les  meillears 
alliés  de  la  bourgeoisie,  de  la  réaction.  Les  social-démocrates 
réussirent  à  les  expulser  définitivement  au  Congrès  international 
de  Londres  en  1896,  oîi  ils  étaient  accourus  en  foule,  afin  d'oblî- 
ger,  disaient-ils,  les  socialistes  à  révéler  qu'ils  étaient,  non   des 
révolutionnaires,  mais  de  simples  politiciens.  Désormais,  pour 
être  admis  dan3  le  giron  de  l'Église  internationale  représentée 
par  les  Congrès,  il  faut  :  «  i<^,  être  le  délégué  des  organisationd 
qui  ont  pour  objet  la  substitution  du  mode  de  propriété  et  de 
production  socialistes  au  mode  de  propriété  et  de  production 
capitalistes,  et  considérer,  l'action  législative  et  parlementaire 
conune  un  des  moyens  (T atteindre  cette  fin;  —  2«,  ou  bien  encore 
être  le  délégué  d*associations  purement  syndicales  qui,  sans 
prendre  part  elles-mêmes  à  une  action  politique  vigoureuse, 
admettent  cependant  la  nécessité  de  Faction  politique  et  législa* 
tive.  Par  conséquent  les  anarchistes  en  sont  exclus.  » 
,       La  résolution  de  Londres  que  nous  venons  de  citer,  et  qui  est 
demeurée  la  règle  inflexible,  ne  parle  de  l'action  législative  et 
parlementaire  que  comme  de  Vun  des  moyens  d! atteindre  le  coUec- 
tivîsme.  Il  s'agissait  de  ne  pas  laisser  aux  anarchistes,  populaires 
dans  les  syndicats,  le  monopole  de  la  grève  générale.  La  grève 
générale  compte  donc  des  partions  convaincus  dans  les  Congrès 
internationaux,  et  même  des  spécialistes,    tels   que  M.  Aile- 
mane  et  M.  Briand  en  France.  Les  députés  socialistes  belges, 
en  1902,  ont  tenté  d'appuyer,  par  une  grève  générale  qui  dégé* 
néra  en   émeute,  la  revendication  du  suffrage   universel.  Les 
Hollandais,  en  1903,  entraînés  par  l'influence  des  anarchistes  dans 
les  syndicats,  commirent  la  faute  de  décréter  la  grève  générale 
pour  soutenir  les  employés  de  chemins  de  fer.  Ils  aboutirent  à 
un  désastre,  non  pour  les  chefs  socialistes,  mais  pour  les  ouvriers. 
Belges  et   Hollandais  se  sont  bien  gardés  de  rappeler  à  Ams- 
terdam  ces    souvenirs   cuisans,   dans  la   discussion  théorique 
qui  eut  lieu  sur  la  grève  générale.  On  y  entendit,  pour  la  pre- 
mière fois  depuis  1896,  un  Allemand,  délégué  de  quelques  syn- 
dicats berlinois,  demander  au  Congrès  de    ne  pas  creuser  un 


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AU   CONGRÈS   D  AMSTERDAM.  287 

abîme  entre  les  anarchistes  et  les  socialistes  ;  sa  proposition  fut 
accueillie  par  les  huées  des  social-démocrates,  qui  ont  toujours 
déconseillé  la  grève  générale  dans  le  sens  anarchiste,  —  et  c*est 
aussi  la  raison  pour  laquelle  M.  Guesde  la  désapprouve  en 
France. 

Après  une  discussion  sur  ce  sujet,  écourtée  et  très  confuse, 
où  il  ne  fut  jamais  question  d'expériences  subies,  le  Congrès 
écarta  la  motion  des  Français,  qui  demandaient  une  étude  mé- 
thodique et  une  propagande  en  faveur  de  cet  instrument,  d'après 
eux  si  redoutable,  de  la  grève  de  plus  en  plus  généralisée,  dont 
nul  ne  connaît  encore  toute  la  portée.  La  proposition  des  Hol- 
landais, —  de  condamner  toute  idée  de  grève  révolutionnaire,  de 
n'admettre  que  des  grèves,  pour  ainsi  dire,  démonstratives,  desti- 
nées à  appuyer  des  revendications  possibles,  à  obtenir  des  ré- 
sultats importans,  —  fut  votée  par  le  Congrès. 

Le  Congrès  recommande  aux  ouvriers  de  ne  pas  se  laisser 
hypnotiser  par  l'idée,  purement  utopique,  d'une  grève  qui,  d'un 
coup  d'épaule  vigoureux,  mettrait  à  bas  la  société,  du  jour  au 
lendemain,  mais  de  travailler  chaque  jour  à  fortifier  leurs  orga- 
nisations. Les  Allemands,  eux-mêmes,  si  hostiles  à  la  grève 
générale,  en  ont  discuté,  dans  leurs  journaux,  l'éventualité,  au 
cas  où  le  suffrage  universel  serait  supprimé  en  Allemagne  par 
un  coup  d'État;  mais  cela,  en  vue  d'intimider  les  pouvoirs 
publics,  et  non  de  faire  éclater  la  Révolution. 

Aussi  bien  que  la  discussion  de  la  grève  générale»  la  présence 
au  Congrès  des  terroristes  russes  prouve  que  l'action  politique 
n'est,  selon  la  règle  édictée  à  Londres,  qu'un  des  moyens  de 
combat  admis  par  les  socialistes.  En  Russie,  l'action  politique 
n'est   pas    possible.  Les  social-démocrates  russes  qui,  sous  la 
direction  de  Plekhanoff,  un  marxiste  orthodtfUe,  suivent  la  mé- 
thode allemande,  se  bornent  à  faire  de  la  yît)pagande  parmi 
les  ouvriers  de  la  grande  industrie;  il  les  instruisent,  les  poussent 
à  s'organiser.  Les  terroristes  ont  une  tactique  toute  différente, 
spécifiquement  russe.  De  même  que  les  Bakounine  et  les  Kropot- 
kine,  ils  appartiennent  en  grande  partie  à  l'aristocratie,  et  se 
donnent  pour  mission  de  soulever  les  paysans,  mieux  préparés 
qu'au  temps  où  Tourguenef  décrivait  dans  Terres  viei^ges  la  vaine 
tentative  du  pauvre  Nedjanof.  Les  terroristes  us3nt  de  l'assas- 
sinat comme  moyen  d'action.  Le  comité  central  des  terroristes  a 
distribué  au  Congrès  une  sorte  de  jugement,  en  vertu  duquel 


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288  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

M.  de  Plewhc  fût  «  exécuté  »,  ou  plutôt  un  acte  d'ace usaiion^ 
car  «  l'accusé  »  ne  fut  pas  entendu  avant  la  sentence.  Mais  les    j 
social-démocrates  désapprouvent  en  général  la  méthode  terro-   ^ 
riste  :  le  Vortvaerts  considère  toutefois  que  l'attentat  contre  M.  do    j 
Plcwhe  est  «  le  résultat  de  la  force  des  choses.  »  Des  socialiste^    i 
aussi  modérés  que  Bemstein  ont  salué  le  meurtre  de  M.  de  Plewhc    , 
comme  l'acte  héroïque  d'un  nouveau  Guillaume  Tell,   et  cité 
Schiller  à  ce  propos.  Si  divergentes  que  soient  les  opinions  sur 
l'opportunité  de  l'as^ssinat  politique,  les  Allemands  considèrent 
les  terroristes  comme  leurs  alliés  dans  la  guerre  au  tsarisme.  Que 
leur  servirait  de  conquérir  le  pouvoir  en  Allemagne,  si  l'abso- 
lutisme régnait  en  Russie?  la  République-allemande  serait  à  la 
merci  des -Cosaques:  -  '    ' 

IV 

L'anarchisme  est  considéré  par  les  socialistes,  comme  appar- 
tenant aux  années  de  jeunesse,  d'irréflexion,  d'impulsivité,  de 
gaminerie,  d'espièglerie  [Flegeljahré)  du  socialisme  international. 
Années  à'espièglerie!  ce  mot  charmant  a  été  prononcé  au  Congrès 
d'Amsterdam.  Une  autre  maladie  de  croissance,  en  un  sens  fout 
opposé,  s'est  manifestée  ces  dernières  annéesT'avec  une  inten-  i 
site  toujours  accrue  :  c'est  l'opportunisme,  le  réformisme,  le  mi- 
nistérialisme,  que  les  Allemands  expriment  d'un  mot  :  le  Revi- 
sionnismusy  la  tendance  à  reviser  la  tactique  et  les  principes 
fondamentaux.  C'est  en  France  que  la  crise  a  éclaté  avec  le  plus 
d'intensité,  sous  la  forme  aiguè  du  Miller andismus,  d'abord,  con« 
tinuée  et  aggravée  par  le  Jauressismus. 

La  conquête  des  pouvoirs  publics  par  le  bulletin  de  vote 
conduisait,  comme  conséquence  nécessaire,  à  des  coalitions  au 
scrutin,  à  des  alliances  entre  les  socialistes  et  les  partis  démocra- 
tiques, à  des  combinaisons,  à  des  compromis  dans  les  assem- 
blées, et  atténuait  l'opposition  irréductible  qui  distingue  le  parti 
socialiste  de  tous  les  autres  partis  bourgeois.  Engels,  le  confident, 
le  collaborateur  de  Karl  Marx,  avait  annoncé  cet  accroissement 
de  force  et  d'influence  du  socialisme,  et,  à  côté  des  avantagés,  il 
prévoyait  des  difficultés.  Il  écrivait  en  1894  au  socialiste  italien 
Turati,  qui  le  consultait  sur  la  tactique  socialiste  :  que  le  mo- 
ment viendrait  où  les  radicaux,  pour  se  maintenir  au  pouvoir, 
solliciteraient  le  concours  des  socialistes,  et  leur  offriraient  des 


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AU  CONGRÈS  d' AMSTERDAM.  289 

portefeuilles;  mais  alors  les  socialistes,  «  toujours  en  minorité 
dans  le  cabinet,  partageraient  la  responsai)ilité  des  actes  d'un 
ismistère  bourgeois,  et  c'était  là  le  plus  grand  des  dangers,  car 
leur  présence  dans  le  gouvernement  diviserait  la  classe  ouvrière, 
et  paralyserait  complètement  l'action  révolutionnaire.  »  *—  Cette 
accession  des  socialistes  au  pouvoir  devait  avoir  encore  pour 
ineonvénîent  de  leur  amener  une  foule  de  recrues  douteuses, 
de  coureurs  de  places,  qui  deviennent  les  plus  fermes  conser- 
Tatears  de  l'ordre  établi,  une  fois  qu'ils  y  participent  fructueu- 
sement. Karl  Marx,  danis  une  circulaire  de  l'Internationale  du 
21  juillet  1873,  ne  mettait-il  pas  déjà  les  travailleurs  en  garde 
contre  tous  ce  les  avocats  sans  cause,  les  médecins  sans  ma- 
lades et  sans  savoir,  les  étudians  de  billard,  les  journalistes 
de  petite  presse,  »  qui  se  présentaient  en  foule  dans  les  partis 
socialistes,  bien  qu'ils  n'eussent  pas  encore  de  profits  à  espé- 
rw.  Puis,  c'était  en  France,  comme  l'écrivait  encore  Engels, 
une  invasion  de  Normaliens  :  «  ceux-ci  considèrent  l'Univer- 
sité comme  une  école  de  Saint-Cyr,  destinée  à  fournir  à  l'armée 
socialiste  ses  officiers  et  ses  généraux.  »  Le  socialisme  parle- 
mentaire était  ainsi  menacé  de  devenir  un  socialisme  de  jour  en 
joui  plus  emboui^eoisé,  et  de.  perdre  la  confiance  des  classes 
ouvrières.  Sans  doute,  concluait  Engels,  nous  serons  obligés 
dépasser  par  la  république  radicale  avant  d'arriver  au  socialisme  ; 
les  socialistes  ont  donc  intérêt  à  soutenir  les  radicaux  qui 
préparent  la  dernière  étape,  mais  non  à  s'inféoder  à  eux,  car 
le  socialisme  difiFère  du  tout  au  tout  de  ]eur  politique  réfor- 
miste. 

Les  choses  se  sont  exactement  passées  comme  le  prédisait 
Engels.  M.  Waldeck-Rousseau  fit  appel  à  M.  Millerand.  M.  Mille- 
rand  était  le  plus  prudent  des  socialistes,  mais  aussi  le  plus 
iimi.  Il  ajournait  le  collectivisme,  il  répudiait  la  lutte  de  classes, 
il  considérait  le  socialisme  comme  synonyme  de  démocratie,  de 
réformes  et  d'assurances  ouvrières.  Il  siégeait  à  côté  du  général 
de  Galliffet,  vainqueur  de  la  Commune.  11  saluait  le  tsar.  Il  en- 
dossait la  responsabilité  des  fusillades  de  Châlon.  L'émotion  fut 
considérable  parmi  les  ouvriers  et  les  socialistes  de  tous  les  pays. 
Le  «  cas  Millerand  »  fut  soumis  au  Congrès  de  Paris  en  1900. 
C  Parlement  du  prolétariat  mondial  fut  appelé  à  trancher  so- 
1<  tellement  la  question  de  savoir  si,. oui  ou  non,  le  parti  socia- 
1  était  un  parti  de  négociation,  d'alliance,  de  paix,  ou  un  parti 
"oin  xxm.  —  1904.  10 


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290  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  guerre  vis-à-vis  de  la  bourgeoisie.  Le  Congrès  se  prononça 
pour  la  guerre.  Mais,  entre  M.  Guesde  qui  excluait  toute  partici- 
pation ministérielle,  et  M.  Jaurès  qui  prétendait  faire  de  cette 
participation  constante,  à  jet  continu,  la  règle  même  du  socia- 
lisme dans  des  Républiques  comme  la  France,  le  Congrès  adopta 
la  célèbre  motion  Kautsky.  Cette  motion  déclarait  tout  d'abord 
contre  les  anarchistes  :  «  que  la  conquête  du  pouvoir  politique 
ne  peut  être  le  résultat  d'un  coup  de  main,  mais  bien  d'un  long 
et  pénible  travail  d'organisation  politique  et  économique.  »  Puis, 
contre  les  réformistes  ministériels,  la  motion  disait  :  (c  que  l'en- 
trée d'un  socialiste  isolé  dans  un  gouvernement  bourgeois  est 
une  expérience  dangereuse,  un  expédient  forcé,  transitoire, 
exceptionnel,  une  question  à  trancher  dans  chaque  parti,  dont  le 
ministre  socialiste  doit  toujours  rester  le  mandataire.  » 

La  tactique  allemande  dictait  donc  encore  ses  règles,  au  Con- 
grès de  1900,  conmie  aux  précédens  Congrès.  A  l'occasion  de  ce 
vote,  une  scission  se  produisit  dans  le  parti  socialiste  français 
mal  unifié  :  chacun  interpréta  à  sa  manière  l'oracle  de  M.  Kautsky, 
jusqu'au  jour  où  M.  Millerand  fut  exclu  de  sa  propre  organisation 
et  rejeté  dans- le  camp  radical. 

Le  réformisme  n'est  pas  spécial  h  la  France.  Les  deux  ten- 
dances, révolutionnaire  et  réformiste,  au  début  même  du  mouve- 
ment socialiste,  s'incarnèrent  en  Marx  et  en  Lassalle,  et  divi- 
sèrent le  parti  allemand  en  marxistes  et  en  lassalliens.  Les  deui 
sectes  finirent  par  se  fondre  en  un  seul  parti,  mais  les  tendances 
subsistèrent  et  se  firent  jour,  lorsque  fut  abrogée  la  loi  contre 
les  socialistes,  dans  d'ardentes  polémiques  entre  YoUmar  et  la 
majorité  du  parti  socialiste  allemand.  VoUmar  préconisait  la 
tactique  d'alliance  gouvernementale.  Il  fut  puissamment  secondé 
par  Bemstein,  un  marxiste  de  la  première  heure,  qui  revisa  le 
marxisme,  contesta  les  prétendues  lois  de  Marx  sur  la  paupérisa- 
tion des  masses,  sur  les   crises  catastrophiques,  et  appuya  la 
nécessité  d'un  changement  de  tactique  sur  une  critique  des  théo- 
ries en  harmonie  avec  l'observation  des  faits.  Si  la  société  capi- 
taliste ne  marche  pas  à  une  catastrophe  prochaine,  destinée  à 
ouvrir  l'ère  collectiviste,  il  s'agit  de  ne  plus  se  laisser  hypnotiser 
par  le  but  final,  mais  bien  de  travailler  à  des  réformes  de  chague 
jour.  Les  classes  ouvrières  ne  possèdent  ni  la  maturité  politiq  9, 
ni  la  capacité  industrielle.   Le  socialisme  consiste  à  les  oi  i- 
niser,  à  les  éduquer,  à  réaliser  des  progrès  dans  les  instituti^  is 


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AU  CONGRÈS   d'aMSTERDAM.  291 

démocratiques,  et  non  à  exproprier  la  bourgeoisie  (1).  Il  s'agit 
donc  de  reviser  en  ce  sens  le  programme  et  la  tactique  du  parti 
socialiste  Le  révisionnisme  ne  fut  d'abord  qu'une  opposition 
KUéraire  condamnée  à  chaque  Congrès  de  la  social-démocratie 
allemande.  Il  prit  figure  de  question  pratique^au  lendemain  des 
dernières  élections  au  Reichstag,  quand  se  posa  la  question  de 
savoir  si  les  socialistes  exigeraient  un  siège  à  la  vice-présjdence, 
au  prix  d'une  visite  obligée  à  Guillaume  II,  à  ce  même  Empe- 
reur qui  désignait  les  socialistes  comme  une  cible  à  ses  soldats. 
Devant  l'attitude  du  gouvernement,  et  au  lendemain  d'un 
triomphe  électoral,  n'était-ce  pas  pour  les  socialistes  une  humi- 
liation, un  aveu  de  faiblesse  et  d'impuissance,  une  trahison  à 
l'égard  de  leurs  électeurs,  que  de  risquer  une  pareille  démarche? 
La  motion  que  Bebel  et  Kautsky  firent  voter  au  Congrès  de 
Dresde,  par  la  presque  unanimité  des  délégués,  devait  couper 
coart  à  ces  premières  velléités  d'avances  à  la  monarchie  impé- 
riale. <c  Le  Congrès,  disait  cette  motion,  condamne  de  la  façon 
la  plus  énergique  les  teutatives  révisionnistes,  tendant  à  changer 
notre  tactique  éprouvée  et  victorieuse,  basée  sur  la  lutte  de 
classes,  et  à  remplacer  la  conquête  du  pouvoir  politique,  de 
hâte  lutte  contre  la  bourgeoisie,  par  nne  politique  de  conces- 
sions à  Tordre  établi...  Les  antagonismes  de  classes,  loin  de 
diminuer,  vont  s'accentuant...  C'est  pourquoi  le  Congrès  dé- 
clare que  la  démocratie  socialiste  ne  saurait  viser  à  aucune  par- 
ticipation au  gouvernement  dans  la  société  bourgeoise,  et  ce 
conformément  h  Tordre  du  jour  Kautsky,  voté  au  Congrès  inter- 
national de  Paris  en  1900.  Enfin  le  Congrès  compte  que  le 
groupe  parlementaire  se  servira  de  sa  puissance  accrue,  pour  per- 
sévérer dans  sa  propagande  pour  le  but  final  (l'expropriation  de 
la  bourgeoisie  et  l'établissement  du  collectivisme).  » 

Le  révisionnisme  ne  se  manifestait  pas  seulement  en  Alle- 
magne. M.  Turati  s'en  était  fait  le  champion  en  Italie,  et  il  eût 
peut-être  accepté  le  portefeuille  que  lui  offrait  M.  Giolitti,  s'il 
n'avait  eu  à  compter  avec  l'opposition  des  socialistes  intransi- 
geans  révolntionnaires.  M.  Turati  fut  condamné  au  Congrès  de 
Bologne;  et  le  parti  socialiste  italien  est  menacé  d'une  scission, 
f*-  le  fait  de  M.  Turati,  que  les  révolutionnaires  cherchent  à 
1     ttir,  tandis  qu'il  veut  les  quitter.  Les  mêmes  tendances  rçvî- 

Yoir  notre  article  sur  la  dHse  du  socialisme  dans  la  Revue  du  15  sep- 
1      -e  1899. 


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292  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sionnistes  se  font  jour  en  Belgique  et  eH  Autriche.  Dans  quelques- 
unes  des  vingt-deux  petites  républiques  autonomes  qui  consti- 
tuent les  cantons  suisses,  le  révisionnisme  a  conduit  &  la  même 
expérience  qu'en  France,  avec  des  Milierand  et  des  Jaurès  en 
miniature  ;  et  les  résultats  en  sont  très  discutés,  très  contestés 
entre  socialistes.  A  Genève,  à  Saint-Gall,  à  Berne,  la  participa- 
tion au  pouvoir  cantonal  calme  Tardeur  des  militans,  met  leurs 
capacités  au  service  des  finances  bourgeoises,  ou  les  rend  com- 
plices de  la  répression  dans  les  grèves.  L'influence  délétère  du 
révisionnisme  se  fait  sentir  jusqu'à  Tokio,  où,  au  dire  du  citoyen 
Katayama,  les  professeurs,  les  universitaires  sont  des  étatistes, 
qui  cherchent  à  endormir  le  prolétariat  et  à  sauver  la  bour- 
geoisie capitaliste  par  une  politique  réformiste. 

Enfin  c'est  en  France,  avec  M,  Jaurès,  que  le  révi- 
sionnisme a  trouvé  sa  plus  éclatante  expression.  M.  Jaurès, 
qui  fut  le  conseil,  l'appui  de  M.  Milierand,  tant  que  dura  le 
ministère  Waldeck-Rousseau ,  et  son  plus  ardent  défenseur, 
M.  Jaurès  a  repris  en  l'aggravant  la  politique  ministérielle,  il  a 
fait  de  son  parti  à  la  Chambre  le  ciment  du  bloc  radical,  il  a 
couvert  de  son  approbation  et  de  ses  votes  tous  les  actes  du 
ministère  Combes.  La  motion  Kautsky,  édictée  par  le  Congrès 
international  de  1900,  trop  élastique,  trop  «  Kaoutchousky,  » 
selon  le  mot  d'un  plaisant,  était  donc  restée  lettre  morte;  il 
s'agissait  de  la  reprendre  et  de  la  renforcer.  Il  suffisait  pour  cela 
d'internationaliser  la  motion  de  Dresde,  en  la  faisant  ratifier 
par  le  Congrès  d'Amsterdam.  Telle  est  la  proposition  que  pré- 
sentait au  Congrès  le  parti  de  M.  Vaillant  et  de  M.  Guesde,  lequel 
joue  en  France  le  rôle  d'une  sorte  de  nonce  apostolique  de 
M.  Bebel  et  de  M.  Kautsky. 

La  question  fut  d'abord  discutée  au  sein  d'une  commission 
nommée  k  cet  effet,  car  les  socialistes  sont  dressés,  depuis 
nombre  d'années,  aux  jeux  parlementaires,  et  deviennent  en 
vérité  des  virtuoses.  Ce  fut  comme  une  répétition  à  huis  clos 
de  la  grande  scène  attendue  par  le  Congrès  avec  une  impatience 
fébrile,  répétition  plus  intéressante  et  plus  passionnée  que  la 
pièce  même.  Dans  une  salle  assez  étroite  où  se  pressaient  les 
délégués  qui  avaient  vidé  le  Congrès,  M.  Jaurès,  le  représentant 
le  plus  autorisé  de  la  nouvelle  méthode,  était  assis,  assisté  ie 
quelques  fidèles.  Il  avait  en  face  de  lui  Minos  et  Rhadamant'  ^* 
M.  Kautsky;  M"^  RosaLuxembourg, révolutionnaire  exaltée,    ui 


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y^.. 


AU  CONGRÈS  d'amsterpam.  293 

brandit  parfois,  dans  les  Congrès  allemands,  la  torche  de  la 
Commune  ;  Bébel,  le  «  Kaiser  »  de  la  social-démocratie  allemande  ; 
puis  M.  Guesde  et  M.  Vaillant,  le  continuateur  de  la  tradition 
blanquiste.  Contrairement  aux  précédens  Congrès,  il  n'y  eut 
aucun  tumulte.  M.  Eautsky  fit  d'abord  remarquer  à  M.  Jaurès 
que  son  cas  était  bien  plus  grave  que  celui  de  M,  Millerand,qui 
ne  gouvernait  pas  en  qualité  de  mandataire  de  son  parti.  La 
scène  la  plus  vive  se  passa  entre  M.  Guesde  et  M.  Jaurès,  à  propos 
des  résultats  réciproques  de  leurs  deux  méthodes.  M.  Jaurès 
reprochait  à  M.  Guesde  d'avoir  fait  perdre  au  socialisme,  par 
son  intransigeance,  la  place  forte  de  Lille,  et  M.  Guesde  rendit  au 
contraire  le  bloc  responsable  de  cet  échec.  Il  constata  que 
tontes  les  candidatures  des  socialistes  ministériels  furent  des 
candidatures  officielles,  à  peu  d'exceptions  près.  Devant  la  pré- 
tention de  M.  Jaurès  d'avoir  empêché  la  République  de  sombrer 
dans  la  toiurmente  nationaliste,  M.  Guesde  douta  que  la  Répu- 
blique ait  été  en  péril.  Il  opposa  à  la  conception  de  M.  Jaurès 
K  que  le  socialisme  sortira  de  la  République,  »  la  conception 
marxiste  qui  fait  surgir  le  socialisme  de  l'évolution  capitaliste. 
Nous  entendîmes  M"*  Rosa  Luxembourg  s'étonner  que  M.  Jaurès 
pût  allier  à  une  mine  si  florissante  une  si  mauvaise  conscience. 
Elle  se  plut  &  constater  à  quel  point  M.  Jaurès  était  isolé,  ren- 
contrant une  opposition  dans  son  propre  parti.  M.  Jaurès  n'eut 
pour  alliés  que  des  Belges,  M.  Furnémont,  surtout  M.  Ânseele. 
Ce  n'est  pas  un  ministère  que  M.  Ânseele,  l'habile  directeur  du 
Vooruit  de  Gand,  réclame  du  roi  des  Belges,  c'est  deux  minis- 
tères, trois  ministères,  tous  les  ministères  :  que  les  socialistes 
s  emparent  de  toutes  les  places  de  la  bourgeoisie,  il  n'y  a  pas  de 
meilleure  tactique.  —  L'attaque  de  M.  Bebel  et  la  contre  attaque 
de  M.  Jaurès  remplirent  deux  longues  séances  de  la  commission 
et  deux  séances  du  Congrès. 

M.   Jaurès  se  déclara,  avec  force,  partisan  de  la  lutte  de 

classes,  de  la  destruction  de  la  propriété  privée.  Le  fait  pour  le 

prolétariat  de  poursuivre  son  but  par  de  violens  combats,  n'exclut 

pas  Talliance  des  radicaux  bourgeois.  Cette  alliance  a  porté  ses 

fruits.  La  République,  l'instrument  indispensable  à  Témancipa- 

iion  prolétarienne,  a  été  sauvée.  Les  lois  ouvrières  ont  abrégé  le 

ups  de  travail;  les  lois  d'assurances,  d'impôt  sur  le  revenu, 

nt  en  préparation.  Des  ministres,   tel  M.   Pelletan,  frater- 

sent  avec   les  syndicats.   En  travaillant  à  la   séparation  de 


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294  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

rÉglise  et  de  l'État,  en  établissant  l'enseignement  laïque,  les 
socialistes  alliés  aax  radicaux  ne  font  que  suivre  la  méthode 
indiquée  par  Blanqui,  et  qui  consiste  à  révolutionner  les  têtes, 
avant  de  s'adresser  aux  bras.  Attendez  seulement,  disait  Bluiqui 
à  ses  disciples,  le  résultat  de  vingt  années  d'école  primaire  sous 
la  direction  d'instituteurs  démocrates  !  Vous  verrez  les  résultats. 
—  Passant  ensuite  à  l'offensive,  M.  Jaurès  reprocha  aux  socia* 
listes  allemands  leurs  prétentions,  leur  inaction,  leur  pusillani- 
mité: 

«  Le  suffrage  universel  vous  a  été  octroyé  par  la  grâce  de 
Bismarck;  et  vous  vous  le  laisseriez  reprendre  en  Allemagne, 
comme  vous  l'avez  perdu  en  Saxe,  sans  oser  remuer  le  doigt  I 
Après  les  élections  au  Reichstag,  fiers  de  vos  trois  millions  de 
voix,  vous  vous  êtes  écriés  :  «  l'Empire  est  h  nous  !  le  mande 
est  à  nous!  »  Pure  fanfaronnade!  vous  n'avez  rien  fait,  il  n'y  a 
rien  de  changé.  Vous  cachez  votre  faiblesse  et  votre  impuis- 
sance, en  essayant  d'en  faire  la  loi  de  tous.  Laissez  donc 
chaque  peuple  déterminer  sa  tactique  à  sa  guise,  selon  des  cir- 
constances particulières  qui  vous  échappent.  Votre  motion  de 
Dresde  ne  respire  que  cet  esprit  d'hésitation  et  de  doute  que 
vous  cherchez  à  nous  imposer.  »     , 

Et  Bebel  de  riposter  :  «  Eussiez-vous  donc  voulu  qu'au  len- 
demain des  élections,  nous  prissions  d'assaut  le  palais  royal, 
pour  ensuite  déposer  l'Empereur?  Quand  nous  aurons  obtenu 
huit  millions  de  voix,  nous  saurons  agir:  Si  nous  avions  les  mains 
aussi  libres  que  vous,  nous  obtiendrions  bien  d'autres  résultats. 
Vous  avez  amélioré  les  écoles,  combattu  le  cléricalisme,  par  des 
moyens  que  nous  n'approuvons  pas  toujours;  vous  travaillez  à 
la  séparation  de  l'Église  et  de  l'Etat,  c'est  fort  bien.  Vous  pré- 
parez des  lois  pour  améliorer  la  condition  des  ouvriers  ;  nous 
approuvons  des  alliances  passagères  en  vue  d'obtenir  ces  résul- 
tats, mais  non  l'alliance  durable  entre  la  bourgeoisie  et  le  prolé- 
tariat, car  cette  alliance  esta  l'avantage  de  la  bourgeoisie.  Je  suis 
républicain,  mais  ne  me  vantez  pas  votre  république  bourgeoise. 
Je  lui  préférerais  la  monarchie  prussienne.  Les  ouvriers  sont 
écrasés,  fusillés  dans  les  grèves,  en  France,  en  Suisse,  et  en  Amé- 
rique, comme  ils  ne  l'ont  jamais  été  chez  nous.  Un  député  soc'v 
liste  qui  eût  souscrit  tacitement  à  l'envahissement  d'une  Bour  e 
du  travail,  aux  brutalités  policières  contre  les  militans  ouvriei  , 
un   député  socialiste  qui   aurait  voté  en  cette  circonstance    e 


1 


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AU  CONGRÈS  d'amsterdam.  295 

passage  àFordre  du  jour,  eût,  dès  le  lendemain,  payé  sa  félonie 
par  la  perte  de  son  mandat.  Ce  suffrage  universel  que  vous  vous 
vantez  d'avoir  conquis  de  haute  lutte  sur  les  barricadés,  vous 
fut  donné  par  Napoléon  III  :  votre  République  est  un  cadeau  de 
Bismarck.  Vous  vous  vantiez,  vous,  Jaurès,  d'avoir,  au  prix  de 
vofa^e  popularité,  en  combattant  le  chauvinisme  de  la  revanche, 
sauvé  la  paix  du  monde.  Et  vos  amis  votent  le  budget  de  la 
Guerre  et  de  la  Marine,  les  fonds  secrets!...  Autant  de  raisons 
pour  lesquelles  le  Congrès  doit  fixer  des  règles  &  la  politique 
socialiste  internationale,  n 

Les  deux  conceptions  contraires  de  la  théorie  et  de  la  tac- 
tique socialistes  s'exprimèrent  par  ces  deux  discours.  La  doctrine 
marxiste,  défendue  par  Bebel,  considère  les  formes  politiques 
comme  subordonnées,  et  n'accorde  d'importance  qu'aux  trans- 
fonnations  économiques;  M.  Jaurès  attribue  à  la'  République 
bourgeoise  la  vertu  mystérieuse  de  réaliser  peu  à  peu  le  socia- 
lisme. 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  discuter  les  interprétations  historiques 
de  Bebel  sur  l'origine  du  suffrage  universel  et  de  la  République, 
ni  de  comparer  les  avantages  ou  les  inconvéniens  de  la  forme 
républicaine  et  de  la  forme  monarchique.  D'autant  que  Bebel 
émettait  un  avis  diamétralement  opposé,  il  y  a  un  an  (i).  Une 
monarchie,  en  effet,  comme  l'écrit  Kautsky,  est  un  obstacle  de 
plus  à  vaincre  pour  le  prolétariat.  De  là  l'avantage  d'une  Répu- 
blique. Mais  sous  une  République,  d'autre  part,  la  haine  de  classe 
est  plus  développée,  et  la  bourgeoisie  est  moins  scrupuleuse  : 
elle  cherche  à  écraser  brutalement  le  prolétariat,  ou  à  le 
tromper  et  à  le  corrompre.  Mais  la  thèse  de  M.  Bebel  est  parfai- 
tement fondée,  lorsqu'il  constate  que  le  progrès  social  n'a  pas 
suivi  en  France  le  progrès  politique.  Et  c'est  justement  cette 
priorité  du  progrès  politique  qui  a  entravé  le  progrès  social.  Sous 
la  pression  des  masses  populaires,  le  gouvernement  de  Louis- 
Philippe  allait  entreprendre  des  réformes  ouvrières,  lorsqu'il  fut 

(1)  Dans  un  article  sur  la  question  de  la  vice>présidence  au  Reichstag,  Bebel 

combattait  contre  Vollmar  la  tbèse  qu'il  a  soutenue  h  Amsterdam  contre  M.  Jaurès. 

Il  déplorait  qne  rAlIemagne  ne  fût  pas  en  République...  si  bleue  que  pût  être  cette 

publique,  et  il  ajoutait,  s'adressant  à  Vollmar  :  «  que  diraient  nos  camarades 

uiçais,  s'ils  entendaient  votre  langage  ?»  —  M.  Jaurès,  de  son  côté,  conseillait 

K  socialistes  allemands  de  revendiquer  cette  vice-présidence,  même  au  prix 

■ne  visite  à  Guillaume  11.  tes  rôles  étaient  donc  alors  renversés.  Bebel  aspirait 

&  République,  M.  Jaurès  voulait  qu'on  se  rapprochât  de  la  monarchie. 


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296  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

renversé  par  rémcutc.  M.  Emile  OUivier,  à  la  fin  de  l'Empire, 
préparait  des  lois  d'assurances  que  les  classes  populaires  atten- 
dent encore.  Malgré  93,  les  journées  de  Juin,  la  Commune  et  la 
République,  Fimpôt  sur  le  revenu,  qui  fonctionne  en  Prusse, 
en  Suisse,  en  Angleterre,  n'a  pu  s'installer  en  France.  Si  l'on 
considère  le  degré  de  culture,  d'organisation,  des  classes  ouvrières, 
on  voit  l'Angleterre,  l'Allemagne,  la  Belgique  monarchiques 
primer  de  beaucoup  la  France  républicaine.  Sans  doute,  dans  les 
pays  monarchiques,  les  socialistes  sont  pour  quelque  chose  dans 
ces  résultats  :  M.  de  Bismarck  disait  qu'en  Allemagne  il  n  y 
aurait  pas  eu  de  politique  sociale  sans  la  pression  des  socia- 
listes. Mais,  très  favorables  aux  classes  ouvrières  comme  parti 
d'opposition,  les  socialistes  deviennent  un  danger  pour  elles,  lors- 
qu'ils participent  au  pouvoir. 

L'idée  socialiste  ou  plutôt  marxiste,  représentée  par  Bebcl, 
c'est  qu'il  ne  peut  y  avoir  de  concordat  entre  la  bourgeoisie  et 
le  prolétariat.  Les  représentans  du  prolétariat  ne  doivent  pas 
s*allier  au  pouvoir  bourgeois  d'une  façon  continue.  Us  peuvent 
voter  des  réformes  ;  mais  ces  réformes,  œuvre  de  la  bourgeoisie, 
ne  seront  jamais  de  nature  à  satisfaire  les  ouvriers. 

Toutes  ces  promesses  qu'ils  ont  faites,  les  socialistes  ralliés 
ne  sont  pas  capables  de  les  tenir.  Après  un  siècle  de  luttes  poli- 
tiques, les  socialistes  partagent  enfin  la  puissance  gouvernemen- 
tale avec  les  radicaux,  et  ils  nous  disent,  par  la  bouche  de 
M.  Jaurès  :  «  Nous  allons  dépasser  tous  les  autres  peuples!  Que 
seront  les  lois  d'assurances  allemandes,  comparées  aux  nôtres,  et 
l'impôt  sur  le  revenu  des  pays  monarchiques,  auprès  de  l'impôt 
que  nous  allons  établir?»  Laissons  le  futur  et  tenons-nous  au 
présent.  Le  ministérialisme  de  M.  Jaurès  a  eu  pour  effet  de 
multiplier  les  grèves  et  de  les  rendre  plus  violentes,  pour  cette 
raison  très  simple  que  la  présence  des  socialistes  au  pouvoir 
encourage  les  grèves,  mais  que  les  socialistes  sont  impuissans 
à  les  faire  aboutir  :  de  là  vient  la  défiance  des  militans  ouvriers 
contre  l'action  politique.  On  l'a  constaté  au  Congrès  :  l'influence 
des  anarchistes  grandit  dans  les  syndicats  en  France  et  en 
Suisse,  où  les  socialistes  sont  associés  au  gouvernement.  Les 
projets  de  réforme  semblent  dérisoires,  après  tant  d'espérances; 
rappelez-vous  le  projet  de  retraites  de  M.  Millerand,  et  l'hilar  é 
qu'il  suscita  parmi  les  syndicats.  Hé  quoi!  la  montagne  coll(  - 
tiviste  accouchait  de  cette  souris  réformiste.  M.  Millerand  po  - 


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AU  CONGRÈS  d'amsterdam.  297 

vait^  en  qualité  de  radical^  proposer  une  loi  de  retraites  qui  le 
rendait  ridicule,  en  tant  que  socialiste,  et  il  a  été  finalement 
exclu  de  son  parti.  Ce  n'est  pas  avec  les  «  petits  profits  >»  dont 
parlait  M.  Briand,  que  les  soeialistes  au  pouvoir  apaiseront  les 
masses  déchaînées.  Le  ministérialisme  a  donc  pour  conséquence 
nécessaire  de  favoriser  Faction  anarchiste.  On  Ta  constaté  maintes 
fois  au  Congrès.  Et  c'est  encore  une  des  raisons  pour  lesquelles 
les  Allemands,  révolutionnaires,  disciplinés,  ordonnés,  deman- 
daient au  Congrès  de  condamner  la  nouvelle  méthode.  Après 
avoir  chassé  les  anarchistes,  ils  veulent  écarter  le  ministérialisme 
qui  manifestement  accroît  leur  force  de  propagande. 

Et  le  Congrès  leur  a  donné  raison.  Il  a  d'abord  rejeté,  à  éga^ 
lité  de  voix,  une  motion  transactionnelle  dans  la  forme,  rédigée 
par  l'Autrichien  Adler  et  le  Belge  Vandervelde,  qui  reproduisait 
le  sens  exact  de  la  motion  de  Dresde,  mais  d'une  façon  adoucie, 
en  limant  à  cette  motion  les  dents  et  les  ongles. Le  Congrès  leût 
votée,  presque  à  l'unanimité,  si  M.  Jaurès  n'avait  déclaré  qu'il  la 
voterait  lui-même.  On  tenait  à  lui  infliger  un  blâme.  La  motion 
de  Dresde,  après  une  modification  insignifiante  de  Bebel  (la 
substitution  du  mot  repousser  au  mot  condamner)^  obtint  28  voix 
contre  5  et  12  abstentions.  Bebel  déclara  que  le  succès  dépas- 
sait ses  espérances.  Il  engagea  les  Français  à  oublier  leurs  que- 
relles, à  se  tendre  une  main  fraternelle,  comme  le  Russe  et  le 
Japonais,  à  imiter  les  Allemands  qui  finirent  par  s'unir  après 
huit  ans  d'injures  et  de  controverses.  Mais  les  mains  de  M.  Guesde 
et  de  M.  Jaurès  ne  se  sont  point  rapprochées. 

Les  jauressistes  ministériels  sortirent  du  Congrès  humiliés  et 
offensés.  Ils  épiloguèrent  sur  le  vote.  Ce  vote  s'obtient  par  natio- 
nalités, et  chaque  nationalité  dispose  de  deux  voix.  Les  petites 
nationalités   comptent  autant   que   les   grandes.  Les   amis    de 
M.  Jaurès  pesèrent  donc  ces  voix,  ce  qui  est  contraire  à  l'esprit 
démocratique,  qui  écrase  la  qualité  sous  la  quantité.  «  Nous 
avions  pour  nous,  disent-ils,  tous  les  pays  à  self  govemmeîit 
démocratique,  Angleterre,  Belgique,  Hollande,  Pays  Scandinaves, 
et  contre  nous  des  pays  courbés  sous  le  despotisme,  comme 
l'Allemagne,  dont  les  socialistes,  très  naturellement,  mesurent 
leur  intransigeance  pour  autrui  à  leur  impuissance  chez  eux  : 
îela  démontre  que  l'autorité  morale  du  Congrès  s  est  prononcée 
en  noire  faveur.  »  Il  se  trouva  que  la  voix  du  citoyen  Katayama 
avait   déterminé    le   rejet    de    la    motion   Ad  1er- Vandervelde. 


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298  REVUH  DES  DEUX  MONDES. 

M.  Jaurès,  allié  du  Japon  capitaliste  et  guerrier,  a  été  battu  par 
le  Japon  socialiste  :  n'est-ce  pas  justice? 

M.  Gérault-Hichard,  en  qui  l'on  trouve  l'expression  d'un  so- 
cialisme populaire,  railla  «  l'unique  Bulgare  et  l'unique  Japonais 
qui  cherchèrent  à  nous  imposer  la  conception  et  la  tactique  à 
laquelle  ils  doivent  leurs  éclatans  succès.  »  Il  ne  s'embarrasse 
guère  des  décisions  du  Congrès,  «  simples  paperasses  qui  enri- 
chiront les  archives  des  différens  partis  socialistes.  »  M.  de  Pres- 
sensé,  avec  le  sérieux  du  protestantisme,  déclare,  au  contraire, 
«  avoir  reçu  à  Amsterdam  un  avertissement,  qui  correspond  aux 
convictions  intimes  et  profondes  de  chacun  de  nous.  »  .  - 

Quant  à  M.  Jaurès,  il  ne  s'avouera  jamais  vaincu,  ainsi  qu'il 
convient  à  un   stratège.  La  manœuvre   de  M.  Guesde    et    do 
M.  Vaillant  a,  d'après  lui,  complètement  échoué.  De  même  qu'il 
avait  jadis  interprété  en  sa  faveur  la  motion  Kautsky,  il  découvre 
que  la  motion  de  Dresde  ne  le  condamne  pas.  M.  Jaurès  s'est 
aperçu  que,   dans  le  texte  français    présenté  au  Congrès     par 
M.  Guesde  et  par  M.  Vaillant,  cette  motion  avait  été  traduite 
faussement.  Il  y  est  dit  «  que  la  démocratie  socialiste  ne  saurait 
accepter  aucune  participation  au  gouvernement  de   la  société 
bourgeoise.  »  Or,  le  texte  de  Dresde  porte  le  mot  erstreben,  qui 
signifie  viser  à.  Viser  à  un  portefeuille  ministériel,  y*  tendre 
de  tous  ses  efforts,  y  aspirer  de  toute  son  âme,  n'a  pas  le  même 
sens  que  l'accepter,   contraint   et  forcé.  Vous  pouvez,  sous  la 
pression  des  événemens,  recevoir,  la  mort  dans  l'âme,  un  porte- 
feuille auquel   vous  ne  songiez  pas.    Et  la   motion  Kautsky, 
maintenue  expressément  par  la  motion  de  Dresde,  vous  autorise, 
ou  plutôt  ne  vous  interdit  pas,  d'entrer  dans  un  ministère  bour- 
geois, si  les  circonstances  l'exigent  et  si  votre  parti  l'autorise.  Le 
futur  ministère  de   M.  Jaurès  est  donc  sauvé  grâce  à  cette  dis- 
tinction entre  l'esprit  et  la  lettre,  ou  plutôt  grâce  à  cette  contra- 
diction peut-être  voulue  (les  théologiens  tudesques  sont  si  re- 
tors !),  qui  consiste  à  dire  aux  socialistes  de  partout  :  «  Nous  vous 
interdisons  d'entrer  dans  un  ministère  bourgeois,  conformément 
à  la  motion  Kautsky  (qui  ne  le  défend  pas).   »  C'est  décréter 
l'intransigeance  des  principes  et  laisser  à  la  tactique,  toujours 
opportuniste,  une  porte  dérobée. 

M.  Jaurès  et  ses  amis  ne  considèrent  donc  pas  qu'ils  aier 
rien  à  changer  à  leur  politique.  Ils  ne  se  détacheront  pas  pk 
du  bloc  international  que  du  bloc  national,  bien  que  la  décisioi 


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AU   CONGRÈS  d' AMSTERDAM.  299 

du  Congrès  les  mette  dans  cette  alternative  de  choisir  entre  les 
deux  blocs.  M.  Jaurès  a  le  plus  grand  intérêt  à  ne  pas  se  séparer 
de  rÉglise  socialiste  universelle.  De  membre  éminent  de  l'In- 
ternationale rouge,  il  serait  rabaissé  au  rôle  de  simple  directeur 
d'une  agence  dç  «  chambardement.  » 

M.  Jaurès,  par  ses  attaques,  a  blessé  les  Allemands,  très  in- 
fluens  dans  le  socialisme  international;  il  aura  donc  à  se  dé- 
brouiller avec  ses  coreligionnaires  d'outre-Vosges.  Gomment 
d'ailleurs  les  socialistes  pourraient-ils  s'entendre?  Ils  ne  parlent 
pas  la  même  langue.  Les  délégués  ouvriers  anglais  ne  com- 
prenaient rien  au  Congrès.  Ils  rejettent  le  shibboleth  socialiste 
de  la  «  lutte  de  classes,  »  qui  n'exprime  pas  exactement,  à  leur 
sens,  le  conflit  des  intérêts  économiques  entre  employeurs  et  em- 
ployés. Pour  eux,  le  socialisme  consiste  à  gagner  dix  schellings 
par  jour  et  à  ne  travailler  que  huit  heures.  Les  Français  ne  goû- 
tent le  socialisme  qu'enguirlandé  de  phrases  sonores  :  la  Prater- 
niié  de  [avenir!  la  République!  C Émancipation  du  genre  humain! 
Les  Allemands  méprisent  la  rhétorique,  construisent  le  socia- 
lisme sur  la  dialectique  hégélienne,  la  conception  matérialiste 
de  Fhistoire,  F  infrastructure  économique  de  la  société,  et  autres 
formules  alambiquées  qu'ils  démolissent  ensuite,  mais  avec  autant 
de  logique. 

En  France,  les  polémiques  entre  socialistes  vont  se  raviver. 
—  Vous  n'êtes  pas  socialistes,  disent  les  guesdistes  aux  jaures- 
sistes  ministériels.  —  Vous  n'êtes  pas  républicains,  ripostent  ces 
derniers;  —  et  cela  ne  sera  pas  pour  fortifier  les  guesdistes  de- 
vant le  corps  électoral.  Le  bureau  international  a  offert  ses  bons 
offices,  en  vue  de  faire  cesser  ces  divisions  fratricides;  il  s'est 
chargé  de  la  mission  délicate  de  réconcilier  M.  Guesde  et 
M.  Jaurès,  mais  aucun  des  deux  partis  ne  semble  préparé  à  une 
entente.  Ce  qui  peut  nous  toucher  de  plus  près,  c'est  que 
M.  Jaurès,  afin  de  se  laver  du  soupçon  de  réformisme  et  de 
modérantisme,  tentera  peut-être  d'accentuer,  dans  le  sens  socia- 
liste, la  politique  du  bloc. 

En  dernière  analyse,  le  Congrès  d'Amsterdam  n'a  guère  pour 
nous  d'autre  intérêt  que  de  jious  faire  assister  à  la  querelle  entre 
deux  méthodes:  celle  de  Bebel,  qui  consiste  à  attendre  patiem- 
nent  que  le  jeune  Hercule  soit  devenu  assez  fort  pour  asséner 
L  la  société  bourgeoise  le  coup  de  massue  décisif,  et  celle  de 
tf.  Jaurès,  oui  pratique  Tart  de  Locuste,  l'empoisonnement  sûr 


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300  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  doses  savamment  graduées.  Â  chacun  de  choisir,  selon  ses 
préférences,  entre  ces  deux  genres  de  mort. 

i 

IV 

A  considérer  le  mouvement  socialiste  dans  son  ensemble,  il 
présente  de  frappantes  analogies  avec  la  propagande  qui  précéda 
la  Révolution  française.  Les  théoriciens  socialistes  jouent, 
au  XIX*  siècle,  le  rôle  des  Encyclopédistes.  Nous  trouvons  encore 
ce  rapport  entre  ce  temps-ci  et  1789,  que  les  gens  qui  ont  le 
plus  à  perdre  à  une  révolution  sont  ceux  qui  y  poussent  avec  le 
plus  d'ardeur.  Dans  les  partis  socialistes  de  tous  les  pays,  parmi 
les  chefs  les  plus  chauds,  vous  rencontrez  des  gens  très  riches. 
Une  lady  de  la  plus  haute  naissance  vint  de  Londres  à  Amster- 
dam se  faire  présenter  les  principaux  meneurs.  Nombre  de  bour- 
geois décadens,  de  snobs,  acclament  les  socialistes  qui  tournent 
en  dérision  leur  propre  classe.  Nombre  d'aristocrates  se  jetèrent 
dans  la  Révolution  qui  devait  les  dépouiller,  leur  couper  la  tête. 
Ce  n'est  qu'en  France  que  le  mouvement  général  d'émancipation 
du  xvm®  siècle  aboutit  à  un  bouleversement  social  ;  partout 
ailleurs,  l'affranchissement,  dans  le  sens  libéral  et  démocratique, 
s'est  accompli  sans  grandes  secousses.  Et  peut-être  en  sera-t-il 
de  même  pour  le  courant  socialiste  qui  nous  entraîne. 

Certains  penseurs  ont  signalé  dans  la  Révolution  française 
un  caractère  religieux.  Ce  caractère  semble  plus  marqué  encore 
dans  le  socialisme.  Si  l'on  considère  la  force  du  sentiment  qui 
rapproche  les  hommes,  qui  les  unit,  l'ardeur  du  prosélytisme, 
le  pullulement  et  la  rivalité  des  sectes,  d'autant  plus  hostiles 
qu'elles  sont  plus  rapprochées,  la  tendance  au  dogmatisme,  à  la 
casuistique  et  aux  excommunications,  l'aspiration  à  fonder,  par- 
dessus les  frontières  des  peuples,  une  Église  universelle  en  vue 
d'une  rénovation  totale  de  la  société,  le  socialisme,  qui  compte 
aussi  ses  enthousiastes,  qui,  par  sa  prédication  humanitaire,  rap- 
pelle et  remplace  la  foi  perdue,  participe  en  une  certaine  mesure 
de  la  nature  des  religions.  Les  juifs  y  jouent  un  très  grand  rôle. 
Leur  nombre  à  Amsterdam  s'explique  sans  doute  par  l'abon- 
dance de  la  population  israélite;  mais  les  deux  grands  organi- 
sateurs du  mouvement  ouvrier,  Marx  et  Lassalle,  appartieiment 
à  la  race  juive  :  des  juifs  dirigent  les  états-majors  socialistes 
d'Allemagne  et  d'Autriche.  Dans  son  Coup  d'œil  sur  i* Histoire  du 


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AU  CONGRÈS   D*AMSTERDAM.  301 

peuple  juif  y  James  Darmsteter  exalte  le  rôle  révolutionnaire  et 
civilisateur  du  Peuple  élu  :  il  attribue  &  Tinfluence  juive  la 
Réforme  et  la  Révolution  française.  La  Révolution  nous  ramène 
directement,  selon  lui,  aux  prophètes  d'Israël,  ces  grands  apôtres 
du  socialisme.  Mais  le  judaïsme  est  une  religion  aristocratique, 
impliquant  le  privilège,  l'hégémonie  d'une  race.  Dans  le  judaïsme, 
le  cosmopolitisme  extérieur  s'associe  au  nationalisme  spirituel 
le  plus  exclusif  et  le  plus  fermé.  Le  socialisme  international 
participe  beaucoup  plus  de  l'essence  du  christianisme,  qui  se  pro- 
duisit lorsque  Rome  eut  rapproché  et  égalisé  sous  son  joug 
toutes  les  nations. 

La  vapeur,  l'électricité,  la  presse  resserrent  aujourd'hui  les 
liens  entre  les  esprits  et  les  peuples;  les  socialistes  qui  se  com- 
parent parfois  aux  premiers  chrétiens,  en  diffèrent,  autant  que  le 
monde  industrialisé  diffère  du  monde  romain.  Les  premiers 
chrétiens  avaient  l'horreur  d'un  siècle  corrompu.  Nous  ne 
retrouverions  guère  ce  sentiment  que  chez  les  mystiques  russes, 
qui  offraient  un  si  marqué  contraste  avec  le  reste  du  Congrès, 
si  nous  avions  pu  oublier  les  bombes  et  la  dynamite,  et  ne  voir 
en  eux  que  des  disciples  de  Tolstoï.  Quant  aux  autres  socialistes, 
ils  nous  faisaient  plutôt  songer  à  cette  période  où  le  christia- 
nisme, étant  sorti  des  catacombes  et  gagnant  les  couches  supé- 
rieures de  la  société,  Constantin  finit  par  l'incorporer  à  l'Empire. 
11  fut  dès  lors  permis  à  ses  adeptes,  après  avoir  achevé  de  ruiner 
le  monde  antique,  de  devenir  préfets  ou  ministres,  sans  qu^aucun 
Bebel  songe&t  à  y  mettre  son  veto. 

J.  BOURDEAU» 


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L'ALLEMAGNE  CATHOLIQU 

ENTRE  1800  ET  1848 


IV(iy 

L'ÉGLISE   ET   LES   ÉTATS    PROTESTANS. 
L  AFFAIRE    DE   COLOGNE 


I 

Des  concordats,  négociés  avec  le  Pape  par  les  représentans 
des    souverains,    avaient,  nous  l'avons  vu,  réorganisé    TEglise 
d'Allemagne.  Les  pouvoirs  laïques,  en  condescendant  à  l'entente 
avec  Rome,    avaient  implicitement  admis  que   l'établissement 
religieux  ne  pouvait  renaître  de  ses  ruines  qu'avec  Tassistance 
du  Saint-Siège.  Mais  ils  auraient  voulu  que  le  vicaire  de  Dieu, 
pareil  au  Dieu  d'Aristote,  se  désintéressât  de  cette  Eglise   qu'il 
venait  de  créer  à  nouveau  ;  un  artificieux  travail  commença  pour 
installer  dans  l'Eglise  l'État  omnipotent.  Après  s'être  servi  de 
Rome  pour  encadrer  les  sujets  catholiques,    TÉtat  prétendait, 
dans  ces  cadres  nouveaux  qu'une  fois  pour  toutes  le  Pape  avait 
bénis,  demeurer  le  seul  maître.  A  nulle  époque,  sauf  peut-être 
en  certaines  périodes  de  l'histoire  byzantine,  la  police  des  coa- 
sciences  ne  fut  plus  subtilement  tatillonne. 

Le  souverain  protestant  du  Wurtemberg  nommait  lescui  '  : 
l'évoque  apprenait  leurs  noms  par  le  journal;  et,  lorsqu'en  1     l 

U)  Voyez  la  Revue  des  15  juillet  1903, 15  janvier  et  1"  septembre  1904. 


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l'allemagne  catholique.  303 

on  loi  concéda  le  droit  de  nomination  pour  quinze  cures  du 

royaume,   cela  fut  regardé  comme  un  joli  cadeau.  Des  corn- 

mimiques    officiels   fixaient  les    prescriptions  liturgiques  que 

YÉglise  devait  exécuter.  Défense  était  faite  à  Dieu  par  le  roi  de 

Wurtemberg  d'empiéter  avec  trop  d*importunité  sur  les  loisirs 

des  sujets  :  Tévéque  enregistrait  la  défense,  et  la  subissait.  En 

T^rlu  d'une  ordonnance,  sorte  de  loi  somptuaire  qui  limitait  les 

mimificences  de  l'homme  envers  le  Très-Haut,  il  était  interdit 

de  célébrer  plus  d'une  messe  dans  chaque  église,  les  jours  de 

semaine;  interdit  de  commémorer  par  quelque  pieuse  pratique 

les  anciennes  fêtes  d'obligation  déchues  au  rang  des  fêtes  de 

dévotion  ;    interdit   d'offrir  à  la   Madone   des   ex-voto    et   des 

cierges,    et  d'exposer  des    reliques;   interdit  d'avoir,  dans  une 

paroisse,    plus  d'une  confrérie,  et,  pour  cette   confrérie,  plus 

d'une  fête  annuelle.  On  multipliait  les  précautions  raffinées  : 

de  crainte  que  les  fidèles  d'une  paroisse  ne  s'en  fussent  s'age* 

nouiller   au  pied  d'un  tabernacle  voisin,  toutes  les  fêtes   de 

confréries,  sur  tout  le  territoire,  devaient  se  célébrer  le  jour  de 

l'Assomption  :  à  l'évêque  de  s'arranger  pour  que  ses  ouailles,  le 

15  août  au  soir,  fussent  quittes  envers  le  ciel.  Les  pèlerinages 

étaient  jalousement  surveillés  :  les  images  miraculeuses  devaient 

se  contenter  d'un  seul  hommage,  celui  du  prêtre  attaché  à  leur 

chapelle  :  tout  autre  ecclésiastique  était  frustré  du  droit  de  dire 

la  messe  en  leur  honneur.  Il  n'était  pas  jusqu'au  sacrement  de  pé* 

niteuce  sur  lequel  la  bureaucratie  n'eût  ses  idées  :  elle  invitait  les 

confesseurs  à  se  contenter  d'une  déclaration  générale  du  fidèle 

attestant  qu'il  avait  péché.  Il  était  temps  qu'au  xix*  siècle  la  divinité 

devînt  enfin  discrète  ;  ainsi  le  voulait  le  roi  de  Wurtemberg. 

Le  gouvernement  badois,  lui,  intervenait  peut-être  moins 
avant  dans  les  affaires  de  sacristie,  mais  s'intéressait  plus  acti- 
vement encore  à  la  conduite  des  presbytères.  Sur  quatre-vingt- 
qnatre  paroisses,  il  en  était  vingt-quatre  seulement,  pour  lesquelles 
le  Grand-Duc  concédait  à  l'archevêque  de  Fribourg  un  droit  de 
présentation  :  partout  ailleurs,  l'Etat  faisait  le  curé,  et  signifiait 
à  l'arehevôque,  sans  commentaires,  les  nominations  et  les  dé* 
placemens  de  ses  prêtres.  Ce  n'était  point  assez  :  par-dessus  les 
curés  que  nommait  l'État,   mais  qui,  canoniquement,   dépen- 
ent  de  la  curie  archiépiscopale,  le  Grand-Duc  voulait  avoir  ses 
ens  à  lui,  chargés  de  surveiller  en  son  nom  tous  les  prêtres 
n  district.  On  faisait  à  l'archevêque  la  faveur  de  lui  laisser 


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304  REVUE  DB8  DECX  MONDES. 

visiter  l'établissement  eeclésiastique  oii  se  préparaient  lei'sémïna* 
ristes,  mais  on  lui  refusait  tout  droit  de  direction;  et  ce  n'est 
qu'au  prix  d'interminables  démarches  qu'il  obtenait  qu'on  éloi- 
gnât de  la  Faculté  de  théologie  de  Fribourg  certains  professeurs 
impies  ou  libertins.  Ses  mandemens  étaient  soumis  à  l'approba- 
tion de  l'État.  Bref,  entre  l'ordinaire  et  les  curés,  ^^^^^9  \  ï-ordi- 
naire  et  les  clercs,  entre  l'ordinaire  et  les  fidèles,  le  Grand-Duc 
protestant  s'interposait;  et,  en  cas  de  vacance  du  siège,  il  prenait 
toutes  privautés  à  l'endroit  des  chanoines,  pour  exclure  de  l'épis- 
copat,  quelque  fût  leur  désir,  l'ecclésiastique  qui  lui  déplaisait. 
On  faisait  un  pas  de  plus  en  Nassau  :  on  y  cernait  les  cha- 
noines électeurs  dans  un  tel  réseau  de  vetos,  que  leur  vote  leur 
était  dicté:  il  fallut,  en  1840,  que  le  Pape  annulât  une  nomi- 
nation d'évèque  pour  laquelle  le  chapitre  n'avait  été  que  le  greffier 
du  commissaire  grand-ducal.  L'État  de  Hesse-Nassau  trouvait 
malséant  que  l'Église  fit  respecter  le  devoir  pascal  :  un  message 
de  l'Ordinaire,  qui  sanctionnait  par  certa*  .es  pénalités  religieuses 
la  cavité  de  cette  obligation,  fut  Jettra  morte,  faute  de  placet. 
L'Etat  voisin  de  Hesse-Darmstadt  suivait  les  mêmes  maximes  : 
il  décidait,  à  lui  seul,  que  l'instruction  des  clercs,  assurée 
jusque-là  par  le  grand  séminaire  de  Mayence,  serait  désormais 
donnée  à  Giessen;  et  dans  cette  ville  si  exclusivement  protestante, 
que,  jusqu'en  1838,  elle  n'eut  même  pas  une  église  catholique, 
on  improvisa  une  Faculté  de  théologie,  Faculté  fort  mêlée,  où 
l'enseignement  d'élite  donné  par  Staudenmaier  et  par  Kuhn 
rachetait  insuffisamment  les  théories  étrangement  anti-romaines 
professées  par  leurs  collègues. 

II 

Ce  qui  méritait  d'inquiéter  TËglise  dans  cette  attitude  des 
diverses  souverainetés,  c'est  qu'il  y  avait  là  beaucoup  moins 
une  politique  de  caprices  qu'une  politique  de  principes. 

Derrière  les  à-coups  d'arbitraire,  par  lesquels  la  bureaucratie 
s'ingérait  dans  la  vie  religieuse,   deux  principes^   en  effet,  se 
dressaient  et  s'affichaient,  Tun  emprunté  à  la  vieille  théologie 
fébronienne,  l'autre  se  déduisant  de  la  jeune  philosophie  hég" 
lienne.  Febronius,  avec  sa  théorie  des  églises  d'État,  Hegel,  ave 
sa  théorie  même  de  TÉtat,  servaient  d'auxiliaires  à  l'ambitio 
des  pouvoirs  laïques  ;  et,  soit  qu'ils  alléguassent  Febronius  poi 


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l'atxemagne  catholique.  305 

légiférer  à  leur  aise  sur  une  institution  religieuse  enclose  dans 
les  limites  d'un  territoire  royal  ou  princier,  soit  que,  pour  réaliser 
d'une  façon  quasi  jacobine  Tunité  morale  des  sujets,  ils  cher- 
chassent et  trouvassent  dans  Hegel  les  élémens  d'un  système  de 
nivellement  des  consciences,  ils  aboutissaient  pratiquement  à  un 
droit  ecclésiastique  dont  l'Église  avait  motif  d'être  anxieuse.  Car 
l'Église,  par  delà  son  propre  asservissement,  première  consé- 
quence du  système,  voyait  se  dessiner  la  perspective  troublante 
de  je  ne  sais  quelle  union  officielle,  réalisée  par  l'État,  entre  les 
diverses  confessions  chrétiennes;  et,  dans  ces  tentatives  artifi 
cielles  de  fusion,  ce  ne  serait  plus  seulement  la  liberté  de  l'Église, 
ce  serait  Tessence  même  du  catholicisme  qui  péricliterait.  Ne 
Toyait-on  pas  déjà  le  grand-duché  de  Nassau  organiser  un  ensei- 
gnement religieux  commun  pour  les  enfans  des  deux  confes- 
sions; et  ne  voyait-on  pas,  en  Wurtemberg,  à  l'occasion  du 
Jubilé  du  Roi,  le  clergé  catholique  venir  au  temple  protestant 
de  Rottweil,  entonner  des  chants  protestans,  écouter  un  prêche 
et  célébrer  la  messe  ?^  'n  directeur  de  gymnase  écrivait  un  livre 
sur  l'union  des  église^  allemandes,  assez  remarqué  pour  que 
Dœllinger  crût  y  devoir  répondre  ;  et  ce  livre  conviait  le  pouvoir 
laïque  à  déclarer  sans  valeur  les  articles  des  divers  symboles 
confessionnels,  et  à  protéger  contre  tout  fanatisme  séparatiste 
les  fidèles  de  la  future  Église  unie.  Pratiquement  parlant,  on 
pouvait  prévoir  que,  dans  ces  mariages  forcés  entre  confessions 
diverses,  ce  n'était  point  au  protestantisme,  mais  bien  au  catho- 
licisme,  que  l'État  laïque,  rédacteur  autoritaire  du  contrat, 
demanderait  et  imposerait  des  concessions,  et  le  pronostic  était 
justifié,  dune  façon  décisive,  par  l'exemple  de  la  Prusse. 

Spiegel,  archevêque  de  Cologne,  écrit  sans  ambages  dans  ime 
de  ses  lettres  :  «  Intolérance,  rage  contre  ce  qui  est  catholique, 
voilà  les  mobiles  de  l'administration,  dans  les  pays  rhénane;  » 
et,  dès  1834,  il  signalait  avec  tristesse  l'effort  du  gouvernement 
prussien  pour  accroître  sur  le  Rhin,  par  un  afilux  de  fonction- 
naires, la  force  numérique  de  Télément  protestant.  11  en  était  en 
Silésie  comme  en   Prusse  rhénane  :  le  président  Merckel,  qui 
pourvoyait  en  1827  aux  destinées  de  cette  pro\nnce,  adressait  à 
Frédéric-Guillaume  III,  sur  les  prérogatives  religieuses  de  TÉtat, 
~no  lettvc  qui  est  un -bréviaire  de  joséphisme;  et  la  politique 
-ont  elle  était  le  programme  se  traduisit,  pendant  près  de  vingt 
unées,  par  la  suppression  systématique  et  successive  d'un  cer- 
TOME  xzni.  —  1904.  20 


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306  REVUE   DES    DEUX   MONDES. 

tain  nombre  de  paroisses  catholiques.  Ainsi  la  bureaucratie  prus- 
sienne, par  un  seul  et  même  labeur,  infiltrait  le  protestantisme 
en  terre  rhénane  et  tarissait  le  catholicisme  en  terre  silésienne. 
La  crudité  de  nuances  qui,  sur  les  carte^  confessionnelles  de 
l'Allemagne,  distinguait  certaines  régions  exclusivement  catho- 
liques, était  comme  un  affront  pour  le  roi  de  Prusse  :  on  essayait 
de  délayer  les  couleurs,  en  attendant  qu'on  les  pût  noyer  dans 
la  pacifique  uniformité  d'une  teinte  homogène.  Fixer  cette  teinte, 
et  puis  la  faire  adopter,  telle  quelle,  par  toutes  les  âmes  sujettes, 
c'eût  été  le  rêve  des  bureaucrates  prussiens. 

Moyennant  un  ordre  de  cabinet  et  quelques  dragonnades,  la 
dynastie  prussienne,  luthérienne  au  xvi^  siècle,  calviniste  au 
xvii»,  avait  inauguré  une  troisième  façon  de  protestantisme  :  Fré- 
déric-Guillaume 111,  de  gré  ou  de  force,  rassemblait  tous  les 
proteslans  de  son  royaume  dans  une  église  évangélique  offi- 
cielle, disciplinée,  bien  encadrée,  authentiquement  royale,  qui, 
parfois,  plaçait  sur  ses  autels,  à  côté  du  crucifix,  le  buste  du 
roi.  Il  avait  suffi  d'un  acte  de  la  volonté  souveraine  pour  faire 
taire  toutes  divergences  entre  les  confessions  protestantes. 

Un  second  succès  restait  à  poursuivre  :  c'était  Tabolition  de 
toutes  difficultés  entre  les  diverses  confessions  chrétiennes.  11  n'y 
avait  plus,  en  Prusse,  quune  Eglise  protestante  royale;  il  ne 
devait  plus  y  avoir,  tôt  ou  tard,  qu'une  Eglise  chrétienne  royale. 
Lentement  cette  Eglise  s'édifiait,  dans  le  cerveau  des  fonction- 
naires :  puisque  la  nouvelle  liturgie  évangéliaue  officielle  com- 
portait, le  dimanche,  une  sorte  de  messe,  où  Ton  récitait  et  où  l'on 
chantait  alternativement  des  fragmens  tirés,  pour  la  plupart,  du 
missel  romain,  quelle  raison  restait  aux  catholiques  de  ne  point 
opter  pour  TÉvangélisme ?  Elle  comportait  aussi,  chaque  année, 
un  jour  de  prière  et  de  pénitence;  le  gouvernement  de  Berlin, 
par  une  pieuse  fraude,  faisait  inscrire  ce  jour  dans  la  liste  des 
fêtes  catholiques  soumises  à  [agrément  du  Saint-Siège;  Rome 
approuvait  l'ensemble,  sans  apercevoir  l'interpolation,  et  l'arche- 
vêque Spiegel  acceptait,  sans  mot  dire,  que  cette  solennité  pro- 
testante fût  introduite  dans  la  liturgie  diocésaine.  De  vastes  es- 
poirs illuminaient  l'horizon  du  fonctionnarisme  prussien  :  la 
cathédrale  de  Cologne,  qui  commençait  à  s'achever,  s'ouvrirait, 
peut-ôtre,  à  l'exercice  simultané  des  deux  cultes,  en  attendant 
qu'ils  n'en  fissent  plus  qu'un. 

Qu'une  fois  pour  toutes  les  sujets  fussent  instruits,  qu'ils  se 


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L* ALLEMAGNE   CATHOLIQUE.  307 

rendissent  compte  de  la  ressemblance  des  liturgies  et  dn  léger 
sacrifice  qu'ils  avaient  à  consentir  pour  être  agréables  au  roi,  et 
l'Évangélisme  ferait  des  conquêtes  parmi  les  fidèles  de  Rome.  Or 
il  y  avait,  dans  toutes  les  villes  de  Prusse,  un  endroit  propice 
pour  donner  aux  catholiques  cette  leçon  :  c'était  la  caserne.  Les 
hommes  des  différens  cultes  s'y  coudoyaient  et  s'y  mêlaient  : 
l'ordonnance  du  12  février  1832,  renouvelant  et  complétant  un 
premier  acte  royal  de  1810,  édicta  une  sorte  de  dressage  religieux 
pour  les  soldats  de  Sa  Majesté.  Tous,  une  fois  par  mois,  ils  dé- 
valuât participer  à  un  service  divin  commun;  ainsi  l'exigeaient 
«  le  respect  nécessairement  dû  à  la  religion  principale  du  pays, 
et  la  nécessité  d'en  finir  avec  les  préjugés  nuisibles  qui  se  trouvent 
encore  chez  le  bas  peuple,  à  l'égard  de  la  différence  des  religions  ;  » 
el  le  roi  ne  doutait  pas  qu'en  écoutant  le  prêche,  les  catholiques 
n'y  trouvassent  a  l'avantage  que  chaque  homme  raisonnable  saura 
toujours  tirer  d'un  service  divin  quelconque  convenablement 
établi.  »  La  discipline  militaire,  avec  sa  rigueur  de  fer,  se  niet- 
tait  au  service  de  l'Évangélisme  national;  le  citoyen  prussien  qui 
portait  l'uniforme,  était  par  là  même  contraint  de  prendre  con- 
tact avec  la  religion  de  son  souverain;  et  la  caserne  devenait 
une  école  d'assouplissement  pour  les  consciences,  comme  pour 
les  muscles.  C'est  ainsi  que  le  roi  de  Prusse,  entre  deux  parades, 
fwsait  prier  tous  ses  soldats  à  sa  propre  façon.  L'on  ne  plaisan- 
tait pas,  dans  l'Évangélisme  prussien,  sur  les  honneurs  dus  au 
Très-Haut;  c'est  Tépoque  où,  dans  un  journal,  un  censeur  officiel 
biffait  l'annonce  d'une  traduction  de  Dante,  en  expliquant  que  les 
choses  '.<  divines  »  ne  devaient  pas  être  un  sujet  de  comédie. 

Mais  l'accoutumance  catholique  grave  trop  profondément  dans 
fes  âmes  l'idée  de  teur  indépendance  à  Tendroit  du  pouvoir  laïque, 
pour  que  cette  pédagogie  autoritaire  eût  chance  d'être  efficace. 
La  religion  du  Roi,  devant  laquelle  tout  Prussien  sous  les  armes 
(levait  prosterner  son  hommage,  se  heurtait,  dans  la  vie  civile, 
à  la  résistance  passive  des  fidèles  du  Pape;  où  la  caserne  elle- 
même  échouait,  le  succès  était  impossible.  Il  fallait  donc  re- 
noncer à  proposer  aux  catholiques  l'accès  d'une  religion  étran- 
gère à  la  leur.  Alors  la  bureaucratie  changea  de  tactique;  so 
résignant  à  de  plus  lointaines  espérances,  elle  se  flatta  que,  dans 
w  ultramontanisme  »  même,  se  pourraient  produire  quelques  ini- 
'atives  séparatistes,  dont  le  résultat  serait  de  jeter  un  pont  entre 
établissement  catholique  et  la  Réforme.  Au  lieu  de  pousseivjcs 


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308  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

âmes^  sans  transition,  d'une  Église  dans  l'autre,  on  les  ferait 
s  engouffrer,  tout  doucement,  insensiblement,  dans  quelque  cha- 
pelle, attenante  encore  à  la  vieille  église,  et  même  arborant 
encore  sur  sa  façade  la  prétention  d'être  catholique,  mais  ayant 
toutes  les  fenêtres  ouvertes,  et  grandes  ouvertes,  sur  l'horizon 
de  la  Réforme,  et  imprégnée,  déjà,  d'atmosphère  protestante;  et 
c'est  avec  l'illusion  de  rester  catholiques,  que  l'es  sujets  du  roi 
de  Prusse  deviendraient  des  protestans.  .- 

Aussi  verrons-nous  les  fonctionnaires  prussiens  souhaiter  que 
Sedlnitzky,  prince  évêque  de  Breslau,  s'essaie,  après  ses  différends 
avec  l'Église  romaine,  à  provoquer  un  mouvement  «  néo-catho- 
lique; »  puis  Sedlnitzky  n'ayant  rien  osé,  leurs  complaisances 
émigreront  avec  d'encourageans  sourires  vers  les  sectes  <c  catho^ 
liques  allemandes;  »  et  ce  seront  eux  encore,  ou  leurs  légitimes 
héritiers,  qui,  trente  ans  plus  tard,  partageront,  à  moins  même 
qu'ils  ne  les  dictent,  les  actives  sympathies  de  Bismarck  pour 
le  «  vieux  catholicisme.  »  «  Néo-catholicisme,  catholicisme  alle- 
mand, vieux  catholicisme,  »  n'étaient-ce  point  là,  peut-être,  d'effi- 
caces moyens  de  désagréger  le  catholicisme  romain  et  d'accé- 
lérer, sous  l'égide  du  Roi,  l'unification  d'un  christianisme  d'État? 
C'est  ainsi  qu'en  Prusse,  de  l'idée  de  dominer  le  catholicisme, 
commune  à  la  foule  des  souverains  allemands,  l'on  passait,  len- 
tement, à  l'idée  de  le  dissoudre,  et,  si  nous  osons  dire,  de  lo 
défaire;  et,  pour  guider  l'État  prussien  dans  ces  voies  d'intolé- 
rance, un  homme  se  rencontra,  illustre  par  le  savoir,  distingué 
par  son  adresse,  qui  n'était  autre  que  le  propre  ministre  du  roi  de 
Prusse  auprès  du  Pape,  le  chevalier  de  Bunsen. 

Tout  en  Bunsen  conspirait  contre  Rome,  contre  cette  Rome 
où  il  était  accrédité.  Originaire  de  la  principauté  de  Waldeck, 
son  zèle  pour  l'omnipotence  prussienne  était  d'autant  plus  ex- 
clusif, qu'il  n'avait  pas  de  sang  prussien  dans  les  veines.  Orien- 
taliste consommé,  la  science  lui  paraissait,  tout  comme  la 
Prusse,  menacée  par  «  l'intolérance  romaine.  »  Expert  en  ar- 
(îhéologie  chrétienne,  familier  avec  la  littérature  chrétienne  pri- 
mitive, il  se  faisait,  de  son  érudition  même,  une  arme  perpétuelle 
contre  1'  «  idolâtrie  catholique.  »  Versé  dans  la  connaissance 
lies  anciennes  liturgies,  il  se  croyait  qualifié  pour  infuser  une  vie 
nouvelle  aux  institutions  religieuses  issues  de  la  Réforme,  et  pour 
unifier  et  universaliser  la  Réforme,  —  pour  la  catholiciser,  si 
l'on  peut  ainsi  dire,  —  en  ramen$tnt  au  christianisme  d'autre* 


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L'ALLEMAGNE   CATHOLIQUR. 


309 


fois  les  églises  évangéliques  de  tous  pays  et  en  les  reliant 
entre  elles.  Partout  à  travers  l'univers,  l'Église  catholique  réus- 
sissait ou  s'essayait  à  vivre  ;  Bunsen  rêvait  do  la  faire  se  heurter, 
jarlout,  à  une  sorte  de  corpus  evangelicoruniy  comme  Ton  disait 
au  ivii*  siècle,  à  une  organisation  solide  et  savante  de  toutes 
les  Églises  que  la  Réforme  avait  détachées  les  unes  des  autres 
en  même  temps  que  du  tronc  commun.  11  s'agissait  de  donner 
an  protestantisme  ces  caractères  d'unité  et  de  catholicité  qui, 
d'après  le  catéchisme  romain,  définissent  la  véritable  Église  et 
n'appartiennent  qu'à  celle  de  Rome,  et  c'était  à  Rome  môme  que 
Bunsen  élaborait  ce  travail  ;  c'est  au  centre  même  de  l'Église  qu'il 
se  postait,  ministre  officiel  de  son  roi,  pour  devenir  l'aventureux 
fondateur  d'une  contre-Église  universelle. 

Il  jeta  sur  le  roc  du  Capilole  son  premier  grain  de  sénevé. 
Une  chapelle  s'ouvrit  chez  le  ministre  de  Prusse,  au  «  petit 
nombre  de  chrétiens  »  (ainsi  parlait  Bunsen)  qui  vivait  à  Rome. 
La  liturgie  qu'on  y  pratiquait  était  l'œuvre  de  Bunsen  :  elle  ra- 
jeunissait les  rituels  des  premiers  siècles,  diminuait  la  portée 
expiatoire  du  sacrifice  du  Christ,  et  mettait  en  valeur  le  rôle 
sacerdotal  du  fidèle  dans  la  communauté  évangélique.  Mais  les 
«  chrétiens  »  étaient  trop  rares  ;  les  beaux  songes  de  Bimsen  ne 
faisaient  point  surgir,  sur  le  Capitole,  une  véritable  commu- 
nauté. Àiors  il  rêvait  d'une  grande  Église  nationale  prussienne, 
dont  le  roi  serait  le  chef;  il  était  persuadé  que,  si  elle  existait, 
les  catholiques  eux-mêmes  se  convaincraient  que  pour  la  liberté, 
la  solidité  et  la  dignité  de  l'Église,  un  pape-roi  est  inutile,  et 
qu'ils  échangeraient  ce  pape-roi  contre  un  roi  transformé  en 
pape.  Son  regard  s'étendait  sur  le  monde,  pour  y  projeter  des 
interrogations  confiantes;  il  dessinait  le  plan  d'une  vaste  coloni- 
sation protcsUintc,  semblable  à  la  colonisation  grecque  d'autre- 
fois; et  l'on  peut  croire  qu'au  cours  de  ces  promenades  en  Italie 
dans  lesquelles,  en  1828,  il  accompagna  le  prince  héritier.  Bun- 
sen et  le  futur  Frédéric-Guillaume  IV  associaient  volontiers  leurs 
imaginations  jumelles,  pour  concerter  les  prochains  triomphes 
du  Dieu  commun  de  la  Prusse  et  de  la  Réforme.  On  verra  plus 
tard  Bunsen,  soutenu  par  Fréuéric-Guillaume  IV,  négocier  avec 
l'ançlicanisme  l'institution  d'un  évêché  protestant  à  Jérusalem  ; 
la  iturgie  de  Bimsen  prendra  droit  de  cité  dans  ce  nouvel 
év  ^hé.  et,  sur  la  montagne  de  S.on  comme  sur  celle  du  Capitole, 
QE  mera  Dieu. comme  le  voudra  Bunsen., Plus  tard^ encore,  le 


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310  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

diplomate  et  le  roi  rêveront  de  protestantiser  la  Chine  ;  ils  feront 
de  Berlin  une  sorte  de  cénacle  de  l'alliance  évangéllque  univer- 
selle, sur  lequel  planera  TËsprit;  ils  prépareront  une  mobilisa- 
tion de  la  pensée  protestante  universelle  contre  rimmaculée 
Conception  :  ainsi  s'épanouiront  en  beaux  gestes,  s'étaleront  en 
pompes  somptueuses,  les  rêves  de  jeunesse  de  Bunsen.  Ni  ces 
gestes  ne  seront  efficaces,  ni  ces  pompes  ne  seront  éloquentes, 
et  la  grande  pensée  de  Bunsen,  qui  devait  renouveler  l'aspect 
religieux  de  la  Prusse  et  du  monde,  n'est  plus  aujourd'hui  qu'une 
curiosité  archéologique. 

Mais  quel  qu'en  ait  été  Tinsuccës,  un  fait  subsiste,  qu'il  im- 
porte de  retenir  pour  marquer  l'état  d'esprit  de  la  puissance 
prussienne  sous  le  règne  de  Frédéric-Guillaume  III,  au  lende- 
main du  pacte  fait  avec  Rome  :  tandis  que  le  Saint-Siège  avait 
confiance  dans  le  roi  de  Prusse,  —  une  confiance  dont  témoi- 
gnent certaines  lettres  de  Niebuhr,  —  le  roi  de  Prusse  entrete- 
nait auprès  du  Saint-Siège  un  diplomate  qui  dépensait  toute  son 
énergie  à  vouloir  consommer  l'œuvre  de  Luther,  non  seulement 
en  Allemagne,  mais  dans  le  reste  du  monde  chrétien. 

III 

Ainsi  qu'il  advient  souvent  dans  l'histoire  du  christianisme, 
il  y  avait  coïncidence,  —  une  coïncidence  qui  ressemblait  à  un 
châtiment,  —  entre  les  menaces  que  subissait  l'Église  d'Allemagne 
et  la  défaillance  apeurée  de  certains  de  ses  pasteurs,  et,  quels  que 
fussent  les  périls  auxquels  l'exposait  TÉtat,  il  en  était  d'autres, 
plus  graves,  qu'elle  recelait  en  elle-même.  Elle  avait  une  mol- 
lesse, un  laisser  aller,  une  docilité,  qui  la  rendaient,  en  quelque 
mesure,  complice  des  impérieux  agissemens  du  pouvoir  civil. 
Lorsque  les  gouvernemens  unis  de  Bade,  de  Wurtemberg  et  des 
deux  Hesses,  forgèrent  39  articles  contre  les  libertés  ecclésias- 
tiques, il  n  y  eut,  sur  les  cinq  évêques  visés,  qu'un  seul  pour 
protesier,  celui  de  Fulda.  L'archevêque  de  Fribourg,  les  évêques 
de  RoUonburg  et  de  Limburg  préférèrent  à  la  gêne  d'agir  le 
reproche  d'être  des  chiens  muets  ;  quant  à  celui  de  Mayence,  il 
inspirait^  ou  peu  s'en  faut,  la  politique  religieuse  des  gouverne- 
mens alliés  et  répondait  au  bref  Perveneraly  condamnation  les 
39  articles,  en  essayant  d'endormir  le  Pape  et  en  lui  représentiint 
le  diocèse  de  Mayence  comme  une  oasis  de  prospérité  religieu  e, 


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L  ALLEMAGNE  CATHOLIQUE-  311 

Relier,  évoque  de  Rottenbiirg,  n'allait  point,  lui,  jusqu'à  tromper 
le  Saint-Siège  ;  mais  il  détestait  les  difficultés  i  il  parlait,  avec 
une  componction  frissonnante,  de  la  «  tendre  plante  »  qui 
lui  était  confiée  ;  de  peur  de  Texposer,  elle  si  chétive,  aux  se- 
cousses d'une  lutte  contre  la  bureaucratie,  il  acceptait  qu'elle 
manquât  d'air  dans  l'anémiante  serre  chaude  qu'avait  aménagée 
l'£tat;  et  lorsque  son  souverain  protestant  tranchait  du  litur- 
giste,  Keiler  se  courbait  avec  une  docilité  d'enfant  de  chœur. 
Grégoire  XVI  multipliait  les  objurgations,  acérait  les  remon- 
iraoces;  les  évèques  restaient  sourds,  pour^avoir  le  droit  de 
se  taire.  «  Si  vous  tremblez  devant  la  brutalité  des  méchans, 
leur  écrivait-il  en  1833,  c'en  est  fait  de  la  force  de  l'épiscopat 
el  de  laugusie  et  divine  puissance  de  gouverner  l'Église.  »  Mais 
sur  les  têtes  épiscopales  les  mitres  continuaient  de  trembler,  et 
les  États,  lorsqu'une  vacance  se  produisait,  avaient  une  façon  de 
poser  les  mitres,  qui  les  rendait  à  jamais  vacillantes. 

Soit  par  la  force  de  l'habitude,  soit  pour  se  faire  mieux  par- 
donner, les  rares  velléités  de  courage  auxquelles  se  risquaient 
les  prélats  s'exprimaient  en  un  langage  qui  dérogeait  à  leur  di- 
gnité. Demeter,  archevêque  de  Fribourg,  pour  obtenir  de  l'État 
qa'un  professeur,  légitimement  suspect  à  l'Église,  fût  écarté  de  la 
Faculté  de  théologie  catholique,  écrivait  textuellement  :  «  Si  le 
pouvoir  ne  peut  qu'approuver  le  souci  que  j'ai  eu  jusqu'ici 
d'éviter  tout  contact  avec  Rome  pour  échapper,  dans  les  troubles 
ecclésiastiques,  aux  questions  périlleuses  sur  les  mariages  mixtes, 
le  Gouvernenient  ne  doit  me  donner  aucune  occasion  qui  puisse 
troubler  la  paix  et  le  calme  entre  l'État  et  l'Église.  »  En  face  de 
rÉtatqni  asservissait  son  Église,  il  se  flattait,  lui  archevêque, 
d'éviter  tout  contact  avec  Rome,  puissance  d'affranchissement  ; 
il  se  faisait  un  mérite  de  négliger  la  Curie,  comme  son  collègue 
de  Mayence  de  la  fourvoyer.  Ne  s'agissait-il  pas,  avant  tout,  de 
bire  bon  ménage  avec  le  Gouvernement  ?  Les  immixtions 
romaines  risquaient  de  troubler  cette  concorde  intestine  ;  il  les 
fallait  évincer.  Pour  vivre  en  paix  avec  l'État,  les  évoques  fai- 
saient en  sorte  que  Rome  leur  laissât  la  paix  :  tout  leur  idéal  se 
komait  à  prolonger  leur  complaisante  servitude,  à  l'abri  d'un 
universel  silence. 

•a  tribune,  parfois,  s'offrait  à  l'Église  comme  une  avocate 
d'o  ice;  alors  les  évêques  s'apeuraient,  se  reprenaient  à  gémir, 
ûoi  sur  les  persécutions  qui  les  guettaient,  mais  sur  les  appuis 


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312  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  se  présentaient.  Lorsqu'en  1830,  au  Parlement  wurtember- 
geois,  le  baron  de  Hornstein  protestait  contre  les  39  articles, 
Févêque  Keller  s'effrayait  de  cette  audace  ;  lorsqu'en  1837  Andiau 
déclarait  son  intention  de  réclamer  du  Parlement  badois  quelque 
liberté  pour  la  juridiction  épiscopale,  Tarchevêque  de  Fribourg 
le  suppliait  de  se  taire;  lorsqu'en  1839,  au  Parlement  hessois, 
Kertell  se  plaignait  de  l'ingérence  de  l'État  dans  Téducation  des 
clercs,  Tévêque  Kaiser  ne  le  soutenait  qu'avec  mollesse.  Parmi 
la  compression  générale  qui  pesait  sur  l'Eglise,  leis  diètes  locales 
étaient  qualifiées  pour  intervenir  ;  dans  ces  petits  États  rétrécis, 
elles  avaient  un  écho  sonore  et  qui  pouvait  à  la  longue  devenir 
efficace  ;  mais  gouvernemens  et  prélats  s'accordaient  à  merveille, 
pour  bannir  de  ces  assemblées  la  question  religieuse. 

Les  correspondances  du  temps  témoignent  h  profusion  du 
degré  de  considération  que  méritait  à  ces  pasteurs,  dans  l'opi- 
nion catholique,  leur  façon  d'agir  ou  plutôt  de  n'agir  point.  Clé- 
ment Brentano  déplorait  amèrement,  en  1825,  que  les  évêques 
n'eussent  pas  pris  occasion  du  grand  jubilé  pour  attester  leur 
entente  et  le  lien  qui  les  attachait  à  Rome.  «  Si  l'épiscopat  uni 
élevait  sa  voix,  disait  Dœllinger  en  1826,  alors  on  obtiendrait, 
sans  nul  doute,  un  bon  résultat;  mais  voyez,  nos  évéqnes  se 
tiennent  tranquillement  assis,  ils  se  taisent,  et  couvent  des  œufs 
stériles.  »  Raess,  le  futur  archevêque  de  Strasbourg,  ne  parlait 
pas  autrement.  «  Si  nous  avions  des  évêques,  écrivait-il  à  Goerres, 
des  évoques  comme  ils  doivent  être  !  L'impulsion  d'en  haut,  si 
elle  n'est  pas  absolument  nécessaire,  est  du  moins  très  désirable.  » 
«  Que  doit-il  advenir,  soupirait  à  son  tour  Goerres,  si  les  pas- 
leurs  eux-mêmes  sont  des  moutons  qu'on  se  borne  à  dresser  à 
porter  la  houlette,  comme  l'agneau  d9  Dieu  portait  sa  croix  sur 
ses  épaules,  mais  qui  par  ailleurs  ne  peuvent  rien,  ne  veulent 
rien,  ne  désirent  rien...  »  Et  Goerres  ajoutait  (c'était  en  1826): 
«  Tout  autre  est  l'esprit  de  l'épiscopat  français.  »  Ketteler,  à  son 
tour,  le   futur  évêque  de   Mayence,  se  plaignait,  en  1840,  que 
l'épiscopat  allemand  eût  perdu  l'habitude  catholique  de  la  soli- 
darité  :  «  Dans  l'âme  de  beaucoup  de  catholiques,  expliquait-il» 
s'est  glissée  l'image  d'une  bureaucratie  morte,  où  chacun  agit 
sur  son  terrain,  dans  son  ressort,  et,  par  ailleurs,  n'a  besoin  de 
s'occuper  de  personne.  » 


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L  ALLEMAGNE   CATHOLIQUE. 


313 


IV 


Le  laisser  aller  de  l'épiscopat  ne  l'induisait  pas  seulement  à 
des  concessions  de  détail.  Des  intérêts  très  graves  étaient  en  jeu, 
que  la  hiérarchie  laissait  péricliter  :  ils  touchaient  à  l'intégrité 
do^atique  et  disciplinaire. 

Un  système  nouveau  de  philosophie  s'était  lentement  accli- 
maté dans  les  Facultés  de  théologie  prussiennes  :  on  l'appelait 
riiermésianisme,  du  nom  du  professeur  Georges  Hermès.  L'her- 
mtàanisme  était  un  effort  d'apologétique  inédite  ;  au  terme  de 
cet  effort,  il  semblait  à  Hermès  que  la  foi  resplendissait,  et  Rome 
au  contraire  estimait  et  finit  par  déclarer  que  c'était  là  un  res- 
plendissement trompeur,  masquant  une  véritable  ruine  de  la 
croyance  chrétienne.  Les  Recherches  sur  la  vérité  intérieure  du 
christianisme^  publiées  en  1805;  V Introduction  philosophique ^ 
qui  est  de  1819  ;  la  première  partie  de  V Introduction  positive, 
qui  parut  en  1829,  subsistent  comme  des  fragmens  authentiques 
et  avoués  de  la  pensée  d'Hermès.  Les  morceaux  posthumes  de 
s^ Dogmatique,  imprimés  par  des  disciples  zélés,  n'eussent  pas 
vu  le  jour,  tels  quels,  s'il  eût  vécu.  Encore  moins  lui  pouvons- 
nous  imputer  le  long  cortège  de  thèses  philosophiques  et  reli- 
gieuses qui,  vingt  a.ns  durant,  se  déroulèrent  dans  la  Revue  pour 
la  philosophie  et  la  théologie  catholique,  fondée  par  l'école  hcr- 
mésienne  en  1832,  au  lendemain  de  la  disparition  du  maître.  La 
philosophie  hermésienne  paraissait  assez  grosse  de  développe- 
niens,  assez  ample  en  sa  portée,  assez  riche  d'avenir,  pour  être 
fouillée,  creusée,  et  puis  prolongée  à  perte  de  vue,  fût-ce  même 
jusqu'à  la  perte  de  la  foi. 

Hermès  installait  le  doute  positif  à  la  base  de  toutes  les 
recherches  théologiques.  Entre  ce  néant  qu'est  le  doute  et  cet 
édifice  qu'est  la  foi,  il  chargeait  l'intelligence  humaine,  et  elle 
seule,  de  trouver  le  chemin. 


Nous  ne  devons  rien  vouloir  comme  vérité,  écrivait-il,  ou,  ce  qui  est  la 
'»tme  chose,  nous  devons  être  sans  parti.  Nous  devons,  pendant  la  recherche, 
nop«  détacher,  théoriquement,  des  systèmes  de  théologie  et  de  religion, 
^û  nt  que  nous  ne  les  avons  pas  reconnus  comme  certainement  vrais;  ils 
doi  inltous  être,  pour  nous,  également  valables  et  également  non  avenus. 
^0  pouvons  réaliser  cet  état,  par  la  conviction  vivante  que  nous  agissons 
JUS  noeut  et  saintement  dans  notre  conscience,  si  nous  nous  tournons  là  où 


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314  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

notre  intelligence  nous  mène,  parce  qu'elle  est  la  seule  directrice  qae  l'au- 
tenr  de  notre  être  nous  ait  donnée  dès  notre  naissance,  avec  cette  voii, 
parlant  haut  en  notre  for  intime,  qui  nous  commande  de  la  suivre,  où  qu'elle 
nous  mène. 

C'est  ainsi  que  la  mystérieuse  élaboration  de  l'acte  de  foi, 
pour  laquelle,  d'après  la  théologie  classique,  Dieu  et  Thomnie 
collaborent  ensemble,  et  qui  comporte  chez  l'homme,  non  point 
seulement  une  démarche  de  l'intelligence,  mais  un  élan  de  la 
volonté,  était  ramenée,  dans  le  système  d'Hermès,  à  quelque 
chose  d'exclusivement  intellectuel. 

Il  y  a  des  théologiens  qui  font  de  la  foi  l'aboutissant  d'un 
syllogisme;  ils  se  sentent  tout  à  la  fois  conquis,  reposés,  défendus 
même  par  certains  appareils  de  démonstration  rigoureuse,  et 
peu  s'en  faut  qu'en  pratique  ils  ne  rendent  presque  superflue 
l'illumination  de  la  grâce  divine,  tant  sont  lumineux  leurs  ma- 
nuels !  L'intellectualisme  d'Hermès  n'a  rien  de  commun  avec 
cette  école  :  imprégné  de  kantisme,  au  contraire,  il  connaissait 
l'inquiétude  d'esprit,   et  cette  raison  par  laquelle  il  se  faisait  ' 
conduire  du  doute  à  la  foi  était  beaucoup  moins  la  rcdson  spé- 
culative, que  la  raison  pratique  de  Kant.  Car  la  vérité  et  la  réa- 
lité   de    l'histoire  évangélique   ne    peuvent,    d'après  lui,  être 
admises  de  telle  façon  que  tout  doute  spéculatif  soit  exclu;  et  il 
ne  serait  pas  absurde,  pour  la  raison  spéculative,  d'admettre  que 
Jésus,  en  se  disant  Dieu,  ait  été  trompeur  ou  trompé  :  c'est  à 
la  raison  pratique  de  suppléer.  Hermès,  après  avoir  discuté  si 
le  Nouveau  Testament  et  la  tradition  orale  sont  historiquement 
vrais  <(  d'une  façon  extérieure,  »  remet  à  cette  raison  pratique 
le  soin  de  décider  si  la  doctrine  de  Jésus,  telle  qu'elle  est  pro- 
posée dans  ce  livre    et  dans  cette  tradition,  est  «  intérieure- 
ment »  vraie  ;  et  c'en  est  assez  pour  deviner  avec  quelle  force 
lui  pouvait  être  adressé  le  reproche  de  subjectivisme.  D'autaût 
que  la  théologie  morale,  elle  aussi,  était  évoquée  par  Hermès 
devant  ce  for  intime  de  l'homme,  et  qu'à  ses  yeux  les  comman- 
démens  de  Dieu  n'acquéraient  force  obligatoire  qu'en  tant  qu'ils 
étaient  intérieurement,  après  examen  de  leur  objets  reconnus 
conformes  aux  exigences  de  la  raison  pratique. 

Clément-Auguste  de  Droste-Vischering,  administrateur  du 
diocèse  de  Munster,  fut  l'un  des  premiers,  en  Allemagne  * 
s'émouvoir  de  ces  doctrines  :  il  interdit  aux  séminaristes  westj  »4- 
liens  de  faire  leurs  études  à  Bonn,  où  professait  Hermès.  La 


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L  ALLEMAGNE  CATHOLIQUE. 


315 


ition  des  droits  respectifs  de  l'Ëtatet  de  TÉglise  surl'éduca- 

des  prêtres  était  ainsi  soulevée;  elle  occupera  rÂllemagne 

jt  de  longues  années.  De  théologique,  l'affaire  de  Thermé- 

le  allait  devenir  politique;  car  TÉtat  prussien ,  tout  de 

t,  ne  fût-ce  que  pour  affirmer  son  droit,  prit  conscience 

une  opinion  philosophique  :  il  ferma,  six  mois  durant, 

\  conrs  de  Munster,  afin  de  contraindre  les  clercs  de  ce  diocèse 

feliercher  la  science  ailleurs,  et  déclara  non  avenue  la  prohi- 

tion  ecclésiastique.  Hermès  était  d'autant  plus  en  faveur  à 

rlin,  qu'il  avait  naguère,  dans  un  différend  d'ordre  canonique 

\  le  ^and  vicaire  et  le  ministère,  écrit  un  opuscule  en  faveur 

rÉiat.  On  était  alors  en  1820  :  Bonn^  dans  les  années  qui 

li,  devint  un  centre  d'hermésianisme  ;  la  Faculté  de  Bres- 

I  le  séminaire  de  Trêves,  furent  également  conquis.  Au  bout 

quelques  années,  trente  chaires  environ,  dans  les  diverses 

fersiiés,  étaient  aux  mains  des  hermésiens.  L'archevêque  de 

iy  Spiegel,  donnait,  pour  la  forme,  quelques  bonnes  paroles 

ykilosophe  laïque  Windischmann,  qui  polémiquait  contre 

iianisme,  et  puis  il  reconduisait,  et  finissait  par  afficher 

kfcndresse  pour  cette  philosophie  qu'on  aimait  à  Berlin.  Quant 

Tévèque  de  Trêves,  «  brave  homme  s'il  en  fut,  »  Goerres  nous 

ite  qu'en  toute  innocence  de  cœur  il  considérait  Thermésia- 

eomme  le  salut  du  monde;  et  c'est  en  vain  que  Windisch- 

s'acharnait  sur  Hermès,  l'évéque,  lui,  s'imaginait  toujours 

I  les  deux  penseurs  étaient  d'accord  l  Hermès  mourut  couvert 

I  gloire  :  l'affiche  qui  prévint  de  sa  mort  les  étudians  de  Bonn 

onçait  qu'avec  lui  disparaissait  le  premier  coryphée  de  la 

ologie  catholique,  et  l'une  des  plus  claires  lumières  de  la  phi- 

|>hie  allemande, et  que  l'Église,  la  science,  1  État,  lui  devaient 

prêtres  d'élite,  des  savans  éminens,  des  citoyens  fidèles.  Il 

Deurait,  même  dans  la  tombe,  par  ses  nombreux  disciples, 

)  précepteur  véritable  des  intelligences  ecclésiastiques  dans  le 

ygnme  de  Prusse.  Rome  allait  rendre  ces  intelligences  orphe- 

iios.  Grégoire  XVI,  par  un  bref  de  1836,  condamna  Thermé- 

Disme.  On  vit  alors  le  vicaire  capitulaire  Hûsgen.  qui  depuis 

t  mort  de  Spiegol  administrait  i'archidiocèse  de  Cologne,  serrer 

)  bref  en  son  tiroir  et  commander  le  silence,  parce  que  ce  docu^ 

.  pontifical  ne  lui  avait  pas  été  transmis  par  le  canal  légal  de 

linislration  berlinoise;  Thermésianisme,  à  Bonn,  paria  de 

eu  plus   haut;  et  Bunsen,  à  Rome,  se  félicitait  des  rési- 


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316  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Stances  hermésîennes,  qui  mettaient  les  Jésuites  en   rage  et 
paraissaient  devoir  disloquer  l'unité  de  1  orthodoxie. 

SI  semblait  que  la  voix  du  Saint-Siège  fit  autour  d'elle  le 
désert;  et  les  hermésiens  frappés,  mais  non  vaincus,  pouvaient 
applaudir  ironiquementàFautre  défaite  qu'infligeait  à  Grégoire  XVI 
Tépiscopat  rhénan,  et  dont  la  question  des  mariages  mixtes  était 
ia  cruelle  occasion. 


Lorsque  la  Prusse,  en  1814,  prit  possession  des  Provinces 
rhénanes,  elle  s'abstint  d'y  mettre  en  vigueur  l'acte  royal  de 
1803,  d'après  lequel  les  enfans  issus  de  mariages  mixtes  devaient 
toujours  être  élevés  dans  la  religion  du  père.  Le  catholicisme 
rhénan,  cerné  d'abord,  puis  lentement  envahi  par  des  fonction- 
naires prolestans  immigrés  de  la  vieille  Prusse,  avait  des  suscep- 
tibilités et  des  suspicions  dont  Berlin  devait  tenir  compte. 
Imposer  à  l'enfant  la  foi  paternelle,  c'était,  dans  les  provinces 
du  Rhin,  accroître  l'élément  protestant;  car,  la  plupart  des  ma- 
riages mixtes  unissaient  une  indigène  rhénane,  catholique,  avec 
un  immigré  prussien,  évangélique;  et,  si  Ion  eût  appliqué  la 
déclaration  de  1803,  les  fils  et  les  filles  de  ces  Rhénanes  eussent 
été  perdus  pour  l'Église.  La  Prusse  redouta  le  mécontentement 
de  ses  nouveaux  sujets  ;  et,  dix  ans  durant,  elle  permit  au  clergé 
du  Rhin  d'appliquer  le  droit  canon,  d'après  lequel,  en  cas  de 
mariage  mixte,  l'assistance  ecclésiastique  n'est  accordée  aux 
fiancés  que  s'ils  promettent  d'élever  tous  leurs  enfans  dans  la  foi 
romaine.  Mais,  en  1825,1e  roi,  d'un  trait  de  plume,  stipula  que 
la  déclaration  de  1803  serait  désormais  en  vigueur  dans  les  Pro- 
vinces rhénanes;  que  les  fiancés  ne  pourraient,  avant  le  ma- 
riage, prendre  aucun  accord  au  sujet  de  l'éducation  des  futurs 
enfans;  et  qu'à  moins  que,  devenus  père  et  mère,  ils  nen  déci- 
dassent autrement  par  une  commune  entente,  tous  les  enfans 
seraient  réputés  appartenir  à  la  confession  paternelle. 

Le  siège  archiépiscopal  de  Cologne  avait  alors  pour  titulaire 
Spiegel,  personnage  très  complexe,  que  des  correspondances 
inédites  récemment  publiées  par  M.  Reusch  nous  dévoilent  sous 
un  jour  nouveau.  Longtemps  on  a  fait  de  lui  un  simple  prélat 
de  cour,  ayant  le  goût  et  l'habitude  de  servir.  Spiegel,  au  con- 
traire, tel  qu'il  se  montre  dans  ses  lettres  ài  Stcin,  eût  rêvé  d'être 


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L'ALLEMAGNE   CATkOLTQUE.  317 

primat  d'Allemagne,  un  primat  représentant  en  face  de  Rome 
et,  s'il  le  fallait,  contre  Rome,  les  «  libertés  ecclésiastiques,  » 
telles  que  les  conciles  de  Constance  et  de  Bâle  les  avaient  défi- 
nies, un  primat  collaborant  avec  les  gouvernemens  de  TAlle- 
magne,  et  cela  sans  nulle  servilité,  peut-être  même  avec  quelque 
hauteur,  pour  le  bien  de  l'Église  germanique.  11  s'en  fallait  de 
beaucoup  qu'en  théorie  il  fût  partisan  de  l'absolutisme  de  l'État 
dans  l'Église  :  sa  lettre  à  l'archevêque  de  Fribourg  contre  les 
,  39  articles  est,  à  cet  égard,  décisive.  Mais,  en  dépit  de  ses  rêves  de 
suprématie  spirituelle,  en  dépit  de  ses  théories  sur  l'autonomie 
du  pouvoir  religieux,  Spiegel  ne  put  échapper  à  cette  loi  de 
l'histoire,  d'après  laquelle  les  hommes  d'Église  le  plus  enclhjs 
à  s'armer  contre  1'  «  ultramontanisme  »  sont  les  plus  complai- 
sans  à  désarmer  devant  l'État.  Bien  que  Spiegel  fût  assez  déçu 
d'être  sans  cesse  exclu  des  délibérations  du  ministère  des  cultes 
et  de  n'avoir  pas  même  été  convoqué,  en  1817,  aux  conférences 
où  Ton  avait  concerté  la  mission  de  Niebuhr  à  Rome,  bien  qu'il 
sentit  et  dénonçât  le  caractère  protestant  de  la  politique  et  de 
l'administration  prussiennes,  on  le  vit,  dès  les  premières  diffi- 
cultés, imposer  silence  à  son  dépit,  silence  à  sa  conscience,  et 
s  apprêter  à  obéir. 

En  présence  de  l'ordonnance  de  1826,  il  consulta  Schimonsky, 
prince-évêque  de  Breslau,  sur  la  pratique  des  mariages  mixtes 
en  Silésie;  il  constata  que,  là-bas,  le  clergé  se  pliait  aux  exi- 
gences royales.  Le  contraste  était  si  frappant  entre  les  désirs  du 
roi  de  Prusse  et  le  droit  canon,  que  Spiegel  et  ses  suITragans 
rhénans  sollicitèrent  respectueusement  de  Frédéric-Guillaume 
la  permission  de  mettre  le  Pape  au  courant  ;  elle  leur  fut  accordée, 
sous  cette  réserve  que  leur  courrier  serait  transmis  par  l'inter- 
médiaire de  Berlin;  mais  provisoirement,  —  et  pour  Berlin 
c'était  Tessenliel,  —  ils  décidèrent  que  le  prêtre  cesserait  d'iîn- 
poser  aux  fiancés  un  engagement  relatif  à  l'éducation  des  enfans, 
et  que  le  conjoint  catholique,  qui  laisserait  inscrire  un  nouveau-nû 
dans  rÉglisc  évangélique,  ne  serait  pas  exposé  à  un  refus  d  abso- 
lution. Les  évêques,  en  somme,  s'agenouillaient  devant  l'absolu- 
tisme royal,  et  s'adressaient  au  Pape  pour  avoir  le  droit  de  rester 
prosternés.  Pie  VIII  répondit  par  un  bref  du  25  mars  IWO,  au- 
quel fut  jointe  une  instruction  explicative  du  cardinal  Albani.  Le 
pape  consentait  à  ne  frapper  d'aucune  peine  canonique  les  con- 
joints qui  feraient  leurs  enfans  protestans;  mais  il  obligeait  les 


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318  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

prêtres  à  réclamer  des  fiancés,  avaat  la  célébration  du  mariage, 
la  promesse  que  tous  les  enfans  seraient  catholiques,  et,  si  cette 
promesse  était  refusée,  il  permettait  au  prdtre  de  donner  aux 
mariés  uon  point  la  bénédiction,  mais  une  assis timce  passwe^ 
sans  nulles  prières,  sans  un  acte  liturgique  quelconque. 

Ce  bref  déplut  à  Berlin  ;  on  y  redoutait  les  effets  que  cette 
assistance  passive  produirait  sur  l'opinion  :  le  prêtre,  par  un 
silence  systématiquement  inactif,  par  une  bouderie  officielle* 
ment  pi'ésente,  semblerait  condamner  le  mariage  dont  il  pr^n- 
dmtacte;  il  paraîtrait  souligner  par  son  attitude  le  reproche 
môme  de  Dieu;  ministre  du  Dieu  justicier,  il  aurait  Tair,  en 
écoutant  le  oui  sur  les  lèvres  des  conjoints,  d'être  le  témoin 
d'un  péché.  C'était  là,  pour  la  politique  religieuse  de  la  Prusse, 
une  irréparable  gêne  :  le  cabinet  de  Berlin  mit  tout  en  œuvre 
pour  fléchir  le  Saint-Siège. 

Bunsen  et  le  cardinal  Lambruschini  étaient  les  deux  inter- 
locuteurs. La  causerie  fut  piquante,  les  mots  d  assistance  active 
et  passive  s'échangeaient  et  se  croisaient  :  c'était  le  plénipo- 
tentiaire protestant  qui  réclamait  que  le  prêtre  catholique  fût 
u  actif,  u  et  c'était  le  cardinal  qui  s'y  opposait.  Grégoire  XVI  tint 
bon  ;  il  n'ajouta  rien  aux  concessions  et  ne  retrancha  rien  des 
exigences  de  Pie  VllI.  Au  bout  de  deux  ans,  Ton  cessa  de  dia- 
loguer, faute  d'argumens  nouveaux;  et  l'on  sonda  les  évèques^ 
pour  voir  s'ils  ne  seraient  pas  d'humeur  à  passer  outre  au  bref 
papal.  Il  y  avait  dans  les  bureaux,  à  Berlin,  un  conseiller  fort 
expert,  catholique  d'origine,  Schmedding;  il  prit  à  cœur  cette 
besogne,  qui  lui  procura  plus  de  notoriété  qu'elle  ne  lui  fit  d'hon* 
neur.  Les  évêques  répondirent  avec  ambiguïté  :  ils  firent  espérer 
au  gouvernement  que  l'assistance  passive  pourrait  peu  à  peu  se 
transformer  en  assistance  active;  ils  eussent  voulu  que  Rome 
s'effaçât,  que  Berlin  s'effaçât,  confians  que  le  temps  arrangerait 
tout. 

Mais  s'en  remettre  au  temps,  c'était  donner,  aux  dépens  de 
l'Église,  pleine  liberté  à  l'État.  Par  un  nouveau  rescrit  de  1832, 
l'État  stipulait  que  l'entente  par  laquelle  les  parens  décideraient 
d*élever  leurs  enfans  dans  une  confession  autre  que  celle  du 
père,  ne  serait  valable  qu'avec  lautorisation  du  président  supé- 
rieur de  la  province.  On  voyait,  chaque  jour,  sur  le  Rhin,  l'effet 
de  cet  ukase.  Un  père  protestant,  profitant  de  la  licence  que  lui 
laissait  encore  l'édit  de  1825,  accordait-il  à  sa  femme  que  le 


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L  ALLEMAGNE  CATHOLIQUE.  319 

nouveau-né  serait  catholique,  le  haut  fonctionnaire  prussien 
protestant,  qui  incarnait  la  volonté  du  roi  de  Prusse,  pouvait 
annihiler  cette  concession  par  un  refus,  ou  même,  s'il  se  trou- 
vait en  présence  d'un  salarié  de  TÉtat,  le  châtier  par  une  dis- 
grâce. Les  évéques,  au  nom  de  leurs  maximes  de  temporisa- 
tion, travaillaient  pour  que  Rome  n'intervînt  point;  mais  plus 
ils  souhaitaient  que  Rome  se  fit  discrète,  plus  Berlin  s'ingérait. 
Heureusement,  une  autre  puissance  existait,  puissance  impa- 
tiente, à  laquelle  ils  devaient  avoir  égard  :  c'était  l'opinion  d'un 
certain  nombre  de  prêtres  et  de  fidèles,  qui  connaissaient  l'exis- 
tence d'un  bref,  et  voulaient  que  ce  bref  fût  respecté.  Sans 
prêter  audience  aux  conseils  du  baron  de  Stein,  qui  avait  maintes 
fois  souhaité  l'établissement,  à  la  direction  des  cultes,  d'une  sec- 
tion composée  de  catholiques,  et  capable  d'apprécier  et  de  res- 
pecter les  susceptibilités  catholiques,  le  chancelier  Hardenberg 
et  son  ministre  Alstenstein  avaient  pris  l'habitude  de  tout  régler 
par  des  ukases;  et  voici  qu'Alstenstem  se  heurtait  à  la  rési- 
stance passive  d'une  force  qu'il  avait  ignorée  :  la  conscience 
chrétienne. 

Alors,  pour  rassurer  et  plier  cette  force,  Bunsen  et  les  bu- 
reaux berlinois  appelèrent  l'épiscopat  à  collaborer  avec  eux. 
Une  interprétation  du  bref  papal  fut  élaborée  dans  la  chan- 
cellerie archiépiscopale  de  Cologne  :  eiie  servit  de  fondement 
pour  la  convention  du  19  juin  1834,  signée  entre  Spiegel  et 
Bunsen.  La  convention  se  référait  au  bref,  mais  elle  le  falsi- 
fiait en  prétendant  l'appliquer.  Elle  concluait,  dans  son  ensemble, 
à  l'acceptation  par  le  clergé  de  l'édit  royal  de  1823;  elle  ordon- 
nait aux  curés  d'«  abandonner  entièrement  la  demande  préalable 
d'une  promesse,  relativement  à  l'éducation  des  eafans  dans  la 
religion  de  l'un  ou  de  l'autre  époux;  »  eiie  restreignait  le  plus 
possible  les  cas  où  le  prêtre  devait  se  borner  à  une  assistance 
passive.  En  définitive,  le  Pape  avait  fait  un  bref  pour  s'opposer 
à  l'édit  de  1823;  le  pacte  nouveau,  qui  portait  la  signature  de 
Spiegel,  inclinait  devant  cet  édit  l'épiscopat  rhénan;  et  c'ét-^it  en 
apparence  au  nom  du  Pape,  et  en  vertu  du  bref,  que  l'épiscopat 
consentait  cette  capitulation.  L'archevêque  s'était  longtemps 
morfondu  de  ne  jouer  aucun  rôle  directeur  dans  la  politique 
religieuse  de  son  pays  ;  désormais,  grâce  à  l'adresse  de  Bunsen, 
sa  vanité  était  conquise;  il  se  considérait  enfin  comme  un  ini- 
tiateur, mais  lïnitiative  qu'il  avait  prise  était  celle  d'un  men- 


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^20  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

songe.  Spiegel  et  ses  suffragans  de  Trêves,  de  Munster,  de 
î^aderbom,  fourvoyaient  à  la  fois  le  Saint-Siège  et  leurs  ouailles. 
Il  y  a  des  circonstances  où  le  désir  de  la  paix  à  tout  prix  conduit 
certaines  âmes,  même  d'une  honnêteté  moyenne,  à  se  leurrer 
elles-mêmes,  et  puis  à  leurrer  les  autres  ;  ainsi  faisaient  les  pré- 
lats de  la  Prusse  rhénane,  ignorant  qu'il  n'est  pas  de  points 
d'arrêt  sur  la  pente  des  duperies.  Aux  heures  oh  frémissait  en 
leur  for  intime  une  légère  brise  de  remords,  ils  avaient  sans 
doute,  dans  la  quiétude  capitonnée  de  leur  oratoire,  de  subtiles 
façons  de  se  prouver  à  eux-mêmes  que  l'intérêt  de  leur  calme 
était  celui  de  leur  Dieu. 

La  simple  confrontation  du  bref  papal  avec  la  convention 
signée  par  Spiegel  eût  suffi  pour  éclairer  Tobscurité  volontaire 
de  leur  regard.  Ils  ne  voulurent  pas  que  l'opinion  catholique, 
dans  leurs  diocèses,  pût  faire  cette  confrontation.  Le  bref  ne  tut 
communiqué  aux  curés  qu'en  latin.  On  les  avertissait  en  outre 
que  le  Pape  désirait,  sur  le  contenu  de  cet  acte,  ie  plus  grand 
secret.  Ainsi  le  document  authentique  exprimant  la  volonté  de 
Rome  n'était  révélé  qu'aux  ecclésiastiques  :  ils  savaient  le  latin, 
sans  doute,  et  pouvaient  voir  clair  en  cette  affaire;  mais  l'obéis- 
sance qu'ils  devaient  à  leurs  évêques  était  garante  de  leur  mu- 
tisme. On  évitait,  d'ailleurs,  de  leur  faire  connaître  la  circulaire 
du  cardinal  Aibani,  annexée  au  bref  ;  c'eût  été  déchirer  à  jamais 
l'artificieuse  tapisserie  qu'avaient  tissée  Bunsen  et  Spiegel  sur  le 
canevas  pontifical.  Tandis  qu'on  mesurait  aux  prêtres  la  dose 
d'instructions  romaines  qu'ils  étaient  dignes  de  recevoir,  les 
laïques,  eux,  étaient  condamnés  à  n'être  informés  de  rien  ;  le 
bref  lui-môme,  paraît-il,  n'était  pas  fait  pour  eux.  Toutes  pré- 
cautions étaient  prises  pour  que  les  échos  de  la  chaire  aposto- 
lique fussent  étouffés  :  l'épiscopat  maîtrisait  les  prêtres  à  la 
faveur  de  leur  humilité,  les  laïques  à  la  faveur  de  leur  igno- 
rance ;  les  uns  ne  devaient  rien  dire,  les  autres  rien  savoir. 

Bunsen,  à  Rome,  croyait  ses  positions  couvertes  par  ces 
multiples  silences;  mais  un  journal  de  Liège,  un  «  livre  rouge  » 
publié  à  Augsbourg  avec  quelque  fracas,  mettaient  Rome  en 
éveil.  Interrogé  par  Lambruschini,  Bunsen  niait,  comme  «  mo- 
ralement impossible,  »  l'existence  de  la  convention  de  1834,  et 
les  évêques  de  Trêves,  Munster  et  Paderborn,  rassuraient  à  leur 
tour  le  Pape  en  lui  expliquant  que  lïncident  des  mariages  mixtes 
était  heureusement  terminé,  et  qu'ils  avaient  bien,  il  e^*  vrai, 


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L'ALLEMAGNE   CATHOLIQUE.  321 

conclu  entre  eux  une  sorte  de  pacte,  mais  seulement  pour  régler 
quelques  cas  douteux.  Ils  se  gardaient,  naturellement,  d'en  expé- 
dier le  texte.  Rome  devait  ignorer  ce  qui  se  passait  sur  le  Rhin, 
comme  on  devait  ignorer  sur  le  Rhin  ce  que  commandait  Rome  ; 
Tépiscopat  formait  barrière  entre  le  Pape  et  les  fidèles  rhé- 
nans, entre  les  fidèles  rhénans  et  le  Pape  ;  et  la  sécurité  de  ces 
prélats,  auxquels  désormais  Berlin  faisait  bonne  mine,  semblait 
endormir  en  eux  la  notion  du  devoir. 

Avant  d'être  une  souffrance,  l'inquiétude  du  devoir  est  une 
vertu.  Trop  souvent  exilée  de  la  vie  des  hommes,  cette  vertu 
survient  aux  lits  d'agonie,  sur  lesquels  ceux  qui  s'étaient  fait  une 
conscience  la  sentent  se  défaire,  et,  dans  un  suprême  vis-à-vis 
avec  eux-mêmes,  commencent  de  se  voir  à  nu,  comme  Dieu  les 
verra.  A  la  fin  de  1836,  Tévêque  de  Trêves  regarda  s'approcher 
la  mort  :  Téchafaudage  de  réticences  derrière  lequel  il  avait 
abrité  sa  faiblesse  de  caractère  s'effondra  soudainement;  il 
écrivit  au  Pape  pour  confesser  sa  conduite,  rétracter  ses 
erreurs,  et  demander  pardon.  Le  Vatican  comprit  la  situation, 
toute  nette,  toute  crue  ;  et  Bunsen,  interpellé  [derechef  au  sujet 
de  la  convention  de  1834,  répondit  par  une^note  adroitement 
embrouillée.  Les  conversations  entre  Bunsen  et  Lambruschini 
menaçaient  de  se  poursuivre  longuement  :  semblable  à  un  duel- 
liste qui  se  dérobe  au  lieu  de  viser  et  s'évade  au  lieu  de  foncer, 
Bunsen  excellait  à  se  mettre  sur  un  autre  terrain  que  son  inter- 
locuteur, et  déroutait  les  questions  au  lieu  d'y  satisfaire.  Le 
Vatican  ne  pouvait  alléguer,  à  Tappui  de  ses  réclamations, 
qu'une  voix  repentante  d'outre-tombe...  Les  morts  ont  toujours 
tort,  et  Bunsen  comptait  sur  le  concours  des  évêques  vivans. 

VI 

Mais  à  la  voix  du  mort  un  vivant  bientôt  fit  écho.  Le  siège 

de  Cologne  était  devenu  vacant;  et  le  chapitre,  docilement,  sur 

un  signe  de  Berlin,  avait  fait  choix  d'un  vieux  prêtre,  coadjuteur 

de  l'évêque  de  Munster,  Clément-Auguste  de  Droste-Vischering. 

On  avait  souvenir,  à  Berlin,  d'une  certaine  difficulté  d'humeur 

qu'il  avait  témoignée,  jadis,  comme  administrateur  du    diocèse 

'e  Mtinster,  à  l'égard  de  la  domination  napoléonienne  ;  il  avait 

3fusé  de  reconnaître  comme  légitimes  les  chanoines  institués 

ar  l'Empereur;  et  ce  précédent  dénotait  peu  de   souplesse  à 

TOMB  XXIII.  —  1904.  *  21 


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322  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tendroît  du  pouvoir  civil.  On  se  rappelait  aussi  les  difficultés 
qu'il  avait  suscitées  à  rhermésianisme  naissant;  et  Ton  ne  pouvait 
espérer  que  cette  doctrine,  récemment  condamnée,  lui  parût 
plus  tolérable  qu'au  temps  où  elle  n'était  encore  que  discutée . 
Mais  on  était  heureux,  en  le  poussant  vers  un  archevêché,  de 
complaire  à  la  vieille  aristocratie  westphalienne,  dont  il  était 
membre;  et  puis,  le  sachant  âgé,  on  le  croyait  fatigué.  Il  passait 
pour  un  saint  homme,  et  les  bonnes  sœurs,  en  Weslphalie, 
pleuraient  son  départ;  c'était  une  âme  recueillie,  qu'attirait  la 
dévotion  des  cloîtres;  ses  sollicitudes  de  coadjuteur  s'étaient 
dépensées  pour  ces  pieuses  institutions.  L'on  avait  confiance,  à 
Berlin,  que  les  questions  qui  troublaient  la  terre,  —  mariages 
mixtes,  instruction  des  clercs  et  autres  litiges,  —  seraient  pacifi- 
quement écartées  par  ce  vieillard  ;  et  Altenstein,  au  moment  de 
son  élévation,  lui  demanda  tout  simplement  d'adhérer  à  la  con- 
vention de  1834,  conforme,  disait-il,  au  bref  papal  de  1830. 
Droste  adhéra,  «  conformément  au  bref,  »  et  le  gouvernement 
fut  tranquille  :  cet  archevêque  ne  songeait  qu'au  ciel  ! 

Mais  Droste  eut  lïdée  de  lire  les  textes:  il  rapprocha  le  bref 
de  la  convention,  et  reconnut  l'incompatibilité;  il  sentit  qu'ac- 
cepter la  convention,  c'était  agir,  non  conformément,  mais  con- 
trairement au  bref,  et  fit  savoir,  avec  importunité,  qu'il  n'adhé- 
rait à  l'acte  signé  de  Spiegel  qu'autant  que  le  permettait  l'acte 
antérieur  signé  de  Pie  VIII.  On  \'it  tout  de  suite,  à  Berlin,  qu'on 
ne  pouvait  lui  fermer  la  bouche  ;  alors  on  résolut  de  se  fermer 
les  oreilles,  de  le  laisser  parler  dans  le  vide,  avec  l'espoir  que, 
pratiquement,  il  agirait  comme  ses  collègues.  Mais  Droste,  au 
contraire,  agissait  comme  il  .parlait,  et,  se  référant  au  Pape 
comme  un  officier  se  réfère  à  son  supérieur,  il  invoquait  sa 
consigne,  telle  que  la  définissait  le  bref.  Il  fuyait  négociations 
et  discussions;  il  avait  ses  ordres,  et  ce  n'étaient  point  ceux  du 
roi  de  Prusse  :  il  sentait  sa  responsabilité  devant  Dieu.  Cet 
archevêque  ne  songeait  qu'au  ciel! 

Il  fit  pour  la  doctrine  d'Hermès  comme  pour  la  question  des 
mariages  mixtes:  il  regarda  le  texte  venu  de  Rome.  Le  bref  de 
Grégoire  XVI  sortit  des  cachettes  où  l'avait  relégué  le  vicaire 
capitulaire  Hiisgen  :  peu  soucieux  des  voies  par  lesquelles  était 
parvenu  ce  document,  et  de  l'opinion  qu'on  en  avait  à  Berlin, 
Droste  le  lut  et  le  fit  lire.  Les  professeurs  de  Bonn  furent  invités 
h  s'y  soumettre;  les  étudians  en  théologie,  à  déserter  les  maîtres 


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LALLE3IAGXE  CATHOLIQUE.  325 

rebelles.  C'est  ainsi  que  des  cours  de  théologie^  offerts  aux  étu- 
diaas  par  TÉtat^  étaient  mis  en  interdit  par  TÉglise;  et  Tacte  de 
Farchevéque  remettait  ainsi  en  discussion  —  discussion   tou- 
jours épineuse,  —  les  droits  respectifs  de  TÉtat  et  de  TÉglise 
sur  l'enseignement  théologique  officiel.  Contre  Droste,  une  auto- 
rité se  dressa  :  c'était  celle  du  directeur  même  du  séminaire  de 
Bonn»  Achterfeld,  qui  avait  hégémonie  sur  tous  les  candidats  à  la 
cléricatnre.  Fervent  adepte  de  l'hermésianisme,  il  menaça  d'ex- 
pulsioBy  ou  de  la  perte  de  leurs  bourses,  les  jeunes  geâs  qui, 
cédant  aux  exigences  archiépiscopales,  délaisseraient  les  chaires 
hermésiennes.  Les  Hermésiens  avaient  pour  eux  une  partie  du 
clergé,    qui,  pour  couvrir  son  indocilité  à  l'égard  du  nouvel 
archevêque,  pouvait  alléguer  des  liens  de  gratitude  à  l'endroit 
des  anciens  maîtres  de  Bonn;  ils  avaient  pour  eux,  surtout,  les 
subtils  prestiges  de  leur  dialectique,  qui  prétendait  faire  grand 
honneur  à  la  foi  en  la  considérant  comme  la  conquête  exclu- 
sive de  la  raison.  L'archevêque  n'accepta  point  la  lutte  sur  le 
terrain  où  volontiers  ces  doctes  professeurs  l'eussent  portée  :  il 
ne  se  fit  point  le  !juge  d'Hermès;  Hermès  était  jugé.  Il  tira  du 
bref  de  Grégoire  XVI  dix-huit  thèses,  par  lesquelles  les  proposi- 
tions hermésiennes  étaient  condamnées,  et  réclama  de  son  clergé 
l'adhésion  sans  phrase  à  ces  thèses.  L'hermésianisme  proposait 
de  faire  entendre  ses  avocats  ;  l'archevêque  répondait  que  Rome 
avait  parlé.  Alors  Berlin  donna  la  réplique  :  les  ministres  du 
roi,  jaloux  d'affirmer  leur  pouvoir  sur  les  Facultés  de  théologie, 
se  firent  remettre  par  les  hermésiens  une  consultation  en  bonne 
et  due  forme,  se  déclarèrent  satisfaits,  eux,  de  l'orthodoxie  du 
défunt  Hermès,  et  défendirent  qu'à  l'Université  de  Bonn  on  polé- 
miquât sur  cette  question.  L'on  voulait,  à  Berlin,  que  l'hermé- 
sianisme  continuât  à  vivre,  d'une  vie  discrète,  occulte,  et  qu'il 
en   fût  de   ce  mariage  mixte  entre  la  foi  et  le   rationalisme, 
prohibé  par  Grégoire  XVI,  comme  il  en  avait  été  de  la  législa- 
tion officielle  sur  les  mariages  mixtes,  désapprouvée  par  Pie  VIII 
et  cependant  toujours  appliquée.  Dans  le  domaine  de  la  science 
théologique,  comme  dans  le  domaine  du  droit  canon,  Berlin  e1 
Rome  entraient  en  conflit. 

Deux  professeurs  hermésiens,  Elvenich  et  Braun,  s'en  furent 
t  Rome  :  ils  virent  Roothan,  général  des  Jésuites,  Lambruschini, 
ecrétaire  d'État,  Grégoire  XVI  lui-même.  «  Vous  venez  pour 
nscigner  le  Saint-Siège^  leur  dit  le  Pape,  alors  que  c'est  vous 


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32i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  devez  être  enseignés;  »  et  ce  mot  définissait  la  portée  du 
débat.  L'hermésianisme,  comme  jadis  le  jansénisme,  dessinait 
un  mouvement  tournant  :  on  se  mettait  à  distinguer  entre  la 
question  de  droit  et  la  question  de  fait,  entre  ce  qu'Hermès  avait 
dit  et  ce  que  Rome  avait  condamné  comme  se  trouvant  dans 
Hermès  ;  et  les  susceptibilités  tenaces,  dont  les  disciples  de  Saint- 
(^yran  donnèrent  l'exemple,  étaient  accentuées  et  fortifiées,  dans 
les  cerveaux  hermésiens,  par  leur  attachement  naturel  aux  droits 
de  la  science  théologique.  L'Allemand  fait  à  la  théologie,  lors- 
qu'il la  cultive,  la  politesse  de  la  considérer  comme  une  science  ; 
il  la  défend,  à  ce  titre,  contre  les  libertins  de  la  société  laïque, 
mais  inversement,  parfois,  contre  certains  représentans  de  la 
hiérarchie.  Une  science  doit  être  libre;  de  quel  droit  cet  admi- 
nistrateur qu'était  Droste  venait-il  se  mêler  de  science?  Et  que 
pesait  une  mitre,  conférée  par  le  Pape,  en  face  d'une  toge  de 
professeur,  conférée  par  un  cénacle  de  savans  ?  La  notion  même 
de  l'évêque  gardien  de  la  foi  était  oblitérée  dans  les  esprits  uni- 
versitaires. Braun  et  Elvenich  quittèrent  la  Ville  éternelle  en 
1838,  hermésiens  comme  ils  étaient  venus. 

«  Le  bref  de  Grégoire  XVI  est  là,  »  répondait  simplement 
Droste  à  ceux  qui  voulaient  plaider  auprès  de  lui  la  cause  des 
hermésiens.  «  Le  bref  de  Pie  VIII  est  là,  »  reprenait-il  à  l'adresse 
de  ceux  qui,  dans  la  question  des  mariages  mixtes,  souhaitaient 
de  lui  quelque  fléchissement.  Puis  il  signifiait  qu'il  n'avait  plus 
rien  à  dire,  et  se  retranchait  dans  sa  vie  de  prières,  dont  le  gou- 
vernement avait  auguré  qu'il  ne  serait  jamais  distrait. 

VII 

Ail  soir  du  20  novembre  1837,  les  fonctionnaires^^upérîeurs 
le  la  Prusse  rhénane  ly  vinrent  solennellement  troubler.  Une 
décision  tranchante  avait  été  prise  par  le  roi  ;  siégeant  en  son 
conseil,  avec  Bunsen  à  ses  côtés,  il  avait  résolu  de  sévir.  «  Il  n'y 
a  rien  à  attendre  de  Rome,  »  avait  dit  Bunsen  ;  et  l'on  avait  résolu 
dobtenir  par  la  force,  à  Cologne,  ce  que  Rome,  sourde  à  toute 
persuasion,  refusait  d'accorder.  On  ferait  passer  l'archevêque 
pour  un  séditieux,  et  sa  résistance  pour  un  début  de  complot. 
L'exemple  de  la  Belgique,  qui  s'était,  quelques  années  aupara- 
vant, au  nom  de  la  liberté  religieuse,  victorieusement  affranchie 
du  roi  des  Puys-BaS|  obsédait  le  cerveau  des  hommes  d'Étal 


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l'allemagne  catholique.  325 

berlinois,  et  quelques  rigueurs  préventives  leur  paraissaient 
indispensables  pour  assurer  la  fidélité  des  Rhénans.  La  place 
Saint-Géréon,  sur  laquelle  s'élève  le  palais  archiépiscopal  de 
Cologne,  fut,  en  un  clin  d'œil,  occupée  par  la  troupe;  et  l'État 
prussien,  sous  la  protection  des  baïonnettes,  fit  son  entrée  dans 
Tarchevôché.  Le  président  Bodelschwingh,  au  nom  de  son  roi, 
invita  l'homme  d'Église  à  retirer  l'écrit  qu'il  avait  expédié  au 
ministre  ;  l'homme  d'Église  refusa.  Alors  TÉtat  prussien  fit  éva- 
cuer cet  archevêché,  où  le  roi  ne  pouvait  être  le  maître  :  on 
empaqueta  le  vieillard  dans  une  voiture  ;  un  gendarme  lui  tenait 
compagnie,  un  autre  veillait  sur  le  siège;  et  les  diocésains  de 
Cologne,  le  lendemain  matin,  apprirent  avec  stupeur  que,  de 
par  la  volonté  de  son  roi,  l'Église  de  Cologne  était  divorcée 
d'avec  son  archevêque.  Droste  fut  mis  au  secret  dans  l'enceinte 
fortifiée  de  Minden,  au  fond  de  la  Westphalie  :  l'État  prussien 
s'estima  vainqueur. 

Il  semblait  que,  dans  l'Église  rhénane,  l'ordre  allait  de  nou- 
veau régner.  Les  autorités  qualifiées  de  cette  église  étaient 
connues  &  Berlin  pour  leur  bon  esprit.  A  l'exception  de  deux 
chanoines  qui  passèrent  pour  de  mauvaises  têtes,  le  chapitre  de 
Cologne  accepta  le  fait  accompli.  Hûsgen,  qui  en  était  le  doyen, 
fut  nommé  vicaire  capitulaire,  et  la  lettre  officielle,  par  laquelle 
le  chapitre  informait  le  Pape,  essayait  de  jeter  le  discrédit  sur  le 
prélat  captif.  Les  chanoines,  faisant  bon  marché  de  leurs  liens 
avec  l'archevêque,  s'érigeaient,  en  face  du  pape,  en  apologistes 
de  l'État.  On  eût  pu  croire  qu'au  nom  de  cette  attache  cano- 
nique qui  unit  un  métropolitain  à  ses  suffragans,  les  évêques  de 
la  province  de  Cologne  montreraient  quelque  émoi.  Il  est  permis 
d'espérer  que,  devant  leurs  autels  domestiques,  leurs  voix  se 
firent  basses  —  basses  comme  l'était  leur  courage  —  pour  mur- 
murer quelques  prières  en  faveur  de  ce  prisonnier  qui  expiait 
leur  esclavage  et  qui  malgré  eux  les  allait  libérer.  Elles  furent 
perceptibles  à  J)ieu  ;  mais  les  hommes,  eux,  n'entendirent  qu'un 
silence;  et,  onze  ans  après,  à  l'assemblée  de  Wurzbourg,  le  cha- 
noine Lennig  rougissait  encore  de  cette  étrange  té:  «  Au  moment 
de  l'arrestation  de  Clément- Auguste,  déclarait-il,  un  fait  sans  pré- 
cédent se  produisit  dans  l'histoire  de  l'Église,  par  suite  du  manque 
d unité:  l'épiscopat  allemand  ne  fit  rien.  » 

Les  lèvres  de  l'archevêque  étaient  closes  par  la  force,  celles 
des  chanoines  s  ouvraient  pour  dire  Ameii;  et  dans  son  duel 


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326  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

contre  l'Église^  TÉtat  prussien  se  flattait  de  pouvoir  compter» 
pour  couronner  sa  victoire,  sur  le  mutisme  universel.  Les  let- 
tres de  Nagler,  directeur  des  postes,  dévoilent  avec  candeur  les 
espérances  dont  se  leurrait  alors  la  bureaucratie  berlinoise  ;  il 
n'y  avait  pour  lui,  dans  l'affaire  de  Cologne,  qu'une  <c  saleté  » 
(Schweinerei)  organisée  par  des  vauriens  fanatiques  (fanatische 
Schufien).  <(  Dieu  permette,  écrivait-il  le  jour  de  Tarrestation, 
que  le  menuet  avec  rarcbevèque  se  passe  bien  I  »  Et  peu  de 
jours  après  :  (c  Le  voilà  à  Minden  ;  la  levée  de  boucliers  des 
prêtres  finira  sans  grand  bruit,  sans  autre  bruit. 

VIII 

C'était  compter  sans  Rome  et  sans  les  laïques  :  Grégoire  XVI 
déchaîna  le  tumulte.  De  Bavière,  on  l'avait  informé  des  procé- 
dés de  la  Prusse  :  Reisach,  évéque  d'Eichstâdt,  et  le  roi  Louis  I*^' 
lui-même,  avaient  concerté  ces  communications.  Le  Pape,  sitôt 
instruit,  convoqua  un  consistoire  ;  et,  le  10  décembre,  en  pré- 
sence du  Sacré-Collège,  il  éleva  la  voix,  longuement,  fortement. 
Au  nom  de  «  la  liberté  ecclésiastique  diminuée,  de  la  dignité 
épiscopale    tournée   en  dérision,    de  la  juridiction  canonique 
usurpée,  des  droits  de  l'Église  foulés  aux  pieds,  »  Grégoire  XVI 
exalta  le  prélat  que  la  Prusse  venait  de  déposer.  L'impression 
produite  fut  immense.  On  savait  Gr^oire  XVI  audacieux  contre 
tout  ce  qui  lui  semblait  être  l'erreur,  mais  on  le  croyait  timide  à 
Ten droit  des  puissans.  Docile  au  prestige  du  génie,  le  monde 
inclinait  à  juger  Grégoire  XVI  d'après  Lamennais.  La  parole  du 
Pape,  qui  affrontait  la  politique  religieuse  du  roi  de  Prusse,  ne 
pouvait  être  accusée,  cette  fois,  de  complaisance  à  l'endroit  des 
trônes.   La  réponse  qu'il  adressait  au  chapitre  de  Cologne,  en 
date  du  26  décembre,   dépassait  encore  Tâpreté  du  discours  : 
c'était  une  remontrance  draconienne  contre  l'attitude  des  cha- 
noines. Montalembert  exultait;  il  confrontait  le  langage  pontifi- 
cal avec  les  accusations  de  Lamennais  :  «  Désormais,  écrivait-il, 
les  âmes  les  plus  défiantes,  les  plus  irritées,  sauront  à  quoi  s'en 
tenir  sur  ces  reproches  de  servilité,  de  lâcheté,  de  connivence 
avec  les  oppresseurs  de  la  religion,  que  l'on  a  jetés  à  la  face  de 
la  cour  de  Rome.  »  C'est  ainsi  que  l'acte  d'autorité  qu'avait  osé 
Gri^goire  XVI  était  salué  comme  un  acte  de  liberté. 

La  bureaucratie  prussienne   essaya,  tout  d  abord,    de  faire 


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l'alloiagne  catholique.  327 

contre  mauvaise  fortune  bon  cœur.  «  Il  ne  faut  pas  attacher  |trop 
d'importance  à  ce  latin  de  cuisine,  »  écrivait  Nagier.  Mais  sous 
la  plume  de  Goerres,  ce  «  latin  de  cuisine  »  allait  devenir  du 
bon  allemand.  Goerres,  en  quatre  semaines,  griffonnait  une 
longue  brochure  qu'il  intitulait  Athanasius  :  il  y  commentait 
Grégoire  XVI  à  TAUemagne,  et  le  commentaire  était  foudroyant. 
Deux  théologiens,  Doellinger  et  Moehler,  deux  juristes,  Moy  et 
Phillips,  avaient  rédigé  une  consultation  sur  l'incompatibilité 
de  la  convention  de  1834  avec  le  bref  de  1830  :  Goerres  la 
publiait,  telle  quelle,  et  l'encadrait  de  son  éloquence.  «  L'Église, 
disait-il,  n'a  pas  été  chercher  l'État;  c'est  lui,  au  contraire,  qui, 
né  après  elle,  est  venu  la  trouver;  elle  habitait  la  maison  avant 
lui,  et  l'y  a  reçu,  à  la  condition  qu'il  garderait  la  paix,  et  vivrait 
en  union  avec  elle.  »  Le  plan  qu'il  traçait  était  celui  d'une  sorte 
d'«  union  hypostatique  entre  l'Église  et  l'État,  telle  que  jadis 
avait  essayé  de  la  réaliser  la  chrétienté,  «  fille  unique  en  deux 
natures.  »  L'Église,  pendant  des  siècles,  avait  été  le  type  de  «la 
possibilité  d'unir  d'une  manière  durable  la  liberté  donnée  par 
Dieu  &  la  nature  humaine,  avec  l'assujettissement  à  la  loi,  que 
Dieu  lui  a  imposée  ;  »  elle  avait,  tout  ensemble,  en  un  harmo- 
nieux mélange,  maintenu  une  certaine  activité  de  l'esprit,  et  une 
certaine  passivité  de  l'âme.  Mais  le  rationalisme  avait  surgi,  ne 
s'occupant  que  de  déchaîner  l'esprit,  et  le  piétisme  avait  surgi, 
ne  s'occupant  que  d'asservir  l'âme;  ils  avaient,  l'un  et  l'autre, 
brisé  cet  équilibre  qu'avait  maintenu  le  catholicisme;  ils  avaient 
agi  comme  deux  poisons,  l'un  corrosif,  l'autre  narcotique;  et 
ces  frères  ennemis  avaient  aidé  l'État  contre  l'Église.  L'existence 
des  concordats  et  des  déclarations  organiques  exposait  les  deux 
pouvoirs  à  de  perpétuels  conflits  ;  le  clergé  ne  connaissait  que 
les  concordats,  et  les  fonctionnaires  civils  ne  connaissaient  que 
1^  articles  organiques  :  c'était  un  chaos  de  mésententes  et  de 
contradictions,  où  la  force  seule  mettait  une  apparence  d'ordre. 
La  force  était  à  l'œuvre  ;  appliquant  au  bref  de  1830  «  la  mé- 
thode d'exégèse  que  le  protestantisme  emploie  pour  les  li\Tes 
saints,  »  le  roi  de  Prusse  voulait  dompter  l'archevêque  qui 
résistait  à  cette  méthode,  et  se  flattait  d'avoir  raison  de  lui  par 
la  prison.  Des  prêtres  surviendraient,  peut-être,  pour  étayer  les 
maximes  royales  ;  «  puisqu'une  postérité  immortelle  a  été  donnée 
aux  onze  apôtres,  le  douzième  aussi,  qui  était  un  voleur,  a  dû 
avoir  la  sienne.  »  Mais  qu'importeraient  ces  prêtres? 


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n 


328  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


L'Église  s'est  de  nouveau  émancipée  dans  la  foi  des  peuples.  L'Etat, 
peut-être,  aurait  quelque  temps  pour  lui  les  apparences  de  la  victoire  ;  mais 
il  en  serait  de  cet  échafaudage  d'usurpations  comme  de  la  tour  napoléo- 
nienne, qui  jadis  dominait  l'Europe  ;  il  suffit,  pour  certaines  destractîons, 
d'un  léger  battement  d'ailes  de  l'esprit  de  Dieu,  cet  esprit  qui  dirige  les 
cœurs  des  peuples  comme  l'eau  des  ruisseaux...  Le  grand  mouvement  de 
pensée,  auquel  a  donné  lieu  cet  acte  de  violence,  et  l'allocution  du  chef 
suprême  de  TÉglise,  nous  ont  apporté  la  première  rumeur  de  l'approche 
d'une  nouvelle  époque  et  d'un  esprit  nouveau...  Minuit  vient  enfin  de 
sonner  ;  un  jour  nouveau  s'est  levé  pour  nous. 

IX 

L'emprisonnement  de  Minden  émancipait  l'église  d'Allemagne  : 
sous  le  regard  des  geôliers,  l'antique  principe  chrétien  de  l'indé- 
pendance des  consciences  à  Tendroit  du  pouvoir  civil  ressuscitait. 
Sans  prolixité  de  paroles,  par  le  fait  qu'il  résistait,  Droste  recti- 
fiait les  positions  respectives  de  l'État  et  de  l'Église.  Leurs  rap- 
ports, jusque-là,  étaient  considérés  par  l'État  protestant  comme 
une  affaire   d'administration  interne;  leurs  litiges  étaient    dé- 
battus, dans  la  poussiéreuse  pénombre  des  bureaux,  entre  cano- 
nistes  d'État  et  canonistes  d'Église  :  le  public  s'en  désintéres- 
sait. Avec  Droste,  au  contraire,  les  relations  entre  l'Église  et 
l'État  prirent  subitement  la  portée  d'une  question  politique  inté- 
ressant tous  les  citoyens  :  elles  sortirent  du  domaine  des  spécia- 
listes et  furent  évoquées  devant  l'opinion  ;  ce  ne  fut  plus  seule- 
ment un  duel  de  minuties  juridiques,  un  ergotage  sur  des  détails 
de  forme  ;  ce  fut  un  duel  de  théories  philosophiques,  dont  les 
âmes  comprenaient  qu'elles  étaient  l'enjeu.  M.  Paulsen,  le  philo- 
sophe de  l'Université  de  Berlin,  expliquait  récemment  que,  dans 
l'Allemagne  moderne,  c'est  grâce  à  l'existence  du  eatholicisme 
que  le  principe  de  la  liberté  des  consciences  fut  victorieux  :  on 
pourrait,  avec  plus  de  précision,  saluer  Droste  comme  le  premier 
et  le  principal  ouvrier  de  cette  victoire.  Le  roi  de  Prusse  venaic 
de  broyer  en  une  môme  mixture,  et  de  refondre  en  un  même 
creuset,  les  diverses  confessions  protestantes  de  son  royaume; 
cette  môme  Réforme,  qui,  trois  siècles  plus  tôt,  proclamait  laffran- 
chissement  des  âmes,  les  amputait,  les  unes  et  les  autres,  d'une 
partie  de  leur  credoy  et  les  soumettait  à  la  tutelle  dogmatisante 
d'un  HohenzoUem.  11   se  glorifiait  en   lui-même  de  son  facile 
triomphe,  lorsque  survdnt  une   voix  d'archevêque  attestant  au 
roi  de  Prusse  que  les  âmes  ne  lui  appartenaient  point  et  qu'au- 


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-'m»^ 


l'allemagne  catholique.  329 

dessus  de  lui  il  y  avait  Dîeu.  Que  Frédéric-Guillaume  le  voulût 
ou  non,  il  y  avait,  h  Torigine  de  sa  politique  de  nivellement  re- 
ligieux, docilement  acceptée  par  la  Réforme,  une  sorte  d'indifiFé- 
rentisme  sceptique,  qui  faisait  bon  marché  des  divergences  théo- 
logiques, et  qui,  pour  obtenir  je  ne  sais  quelle  unification  de 
surface,  appauvrissait  de  leur  philosophie,  et  vidait  en  quelque 
sorte  de  leur  essence  même,  le  dogme  calviniste  et  le  dogme 
luthérien  :  les  droits  de  la  spéculation  religieuse,  tels  que  les 
avaient  exercés,  avec  tout  Télan  de  leur  âme,  Martin  Luther  et 
Jean  Calvin,  étaient  méprisés,  périmés,  annihilés,  par  la  bureau- 
cratie royale.  Une  protestation  se  produisait  enfin,  sonore,  in- 
coercible, contre  cette  politique  qui  reposait  sur  le  mépris  des 
âmes  ;  et  c'est  de  l'Église  catholique  que  cette  protestation  sur- 
gissait. En  Allemagne  et  hors  d'Allemagne,  toutes  les  âmes  reli- 
gieuses en  furent  frappées  ;  dans  son  cachot  de  Minden  et  plus 
tard  dans  sa  solitude  de  Darfeld,  ce  vieux  prêtre  occupait 
l'Europe.  Il  révélait,  par  son  Non  possKmus^  la  nature  et  le  carac- 
tère de  son  Église;  par  sa  passivité,  il  en  révélait  la  force. 

Le  Saint-Siège  et  le  cabinet  prussien  sentirent  l'un  et  l'autre 
la  portée  de  l'incident  ;  après  un  bref  échange  de  notes  diploma- 
tiques, ils  rompirent  l'entretien  :  et  c'est  au  monde  chrétien  que 
l'un  et  l'autre  s'expliquèrent  ;  on  publia,  tant  à  Berlin  qu'à 
Rome,  des  exposés  officiels  de  l'affaire  Droste  ;  l'Europe  fut  mise 
à  même  de  juger.  Le  roi  de  Prusse  subissait  cette  suprême  dé- 
faite, de  voir  l'opinion  européenne  s'ériger  en  tribunal  pour  juger 
une  affaire  qu'il  repu  tait  exclusivement  prussienne.  Metternich, 
quelque  effort  que  fît  Bunsen  pour  le  gagner,  prenait  parti  pour 
l'Église,  et  blâmait  hautement  les  exigences  de  la  Prusse.  Louis- 
Philippe  observait  avec  intérêt  le  mécontentement  des  Rhénans, 
et  l'on  craignait  en  Autriche  que  la  France,  par  quelque  démarche, 
ne  vînt  à  la  rescousse  et  ne  remît  en  péril  l'équilibre  germa- 
nique. Les  chancelleries  s'agitaient  comme  les  âmes.  Le  protes- 
tant Thiersch,  polémiquant  avec  Doellinger,  écrivait  un  article 
sur  la  place  de  l'affaire  de  Cologne  dans  la  politique  européenne. 
Droste,  en  invoquant  le  droit  de  l'Église,  avait  appris  aux  puis- 
sans  du  monde  que  l'existence  de  l'Eglise  était  un  fait,  et  que  ce 
fait,  à  Tavenir,  devrait  entrer  dans  leurs  calculs.  Montalembert 
soulignait  la  leçon  : 

De  quoi  s'agit-il  donc,  s*écriaitil,  si  ce  n'est  d'une  cérémonie  cléricale, 
de  ce  qu'on  appelle,  entre  gens  éclairés,  une  mo merle  du  culte,  d'une  béué- 


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330  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


diction  de  plus  ou  de  moins?  N'y  a-t-il  pas  là  de  quoi  faire  tressaillir  la 
cendre  de  Voltaire  au  fond  de  son  Panthéon,  puisque  TÉglise  romaine,  toute 
criblée  de  ses  traits,  s'impose  encore  à  l'humanité  régénérée,  avec  son  cor- 
tège de  superstitions,  son  armée  de  fanatiques,  avec  les  insatiables  préten- 
tions de  sa  hiérarchie,  avec  les  foudres  du  Vatican?  puisqu'elle  est  encore 
là,  toujours  là,  avec  assez  de  vie  pour,  d'un  bout  de  l'Europe  à  l'autre, 
remuer  le  cœur  des  peuples  et  gêner  la  volonté  des  rois? 

II  avait  en  effet  suffi  d'une  chicane  sur  la  présence  «  active  » 
ou  «  passive  »  d*un  surplis  dans  les  pompes  matrimoniales,  pour 
que  le  monde  se  mît  en  branle.  Attentive,  Télite  intellectuelle  de 
TAUemagne  regardait.  D'aucuns,  parmi  cette  élite,  après  avoir 
observé  longuement  du  dehors  TÉglise  qui  venait  de  se  révéler 
à  eux,  finirent  par  y  entrer.  Le  comte  François  de  Stolberg- 
Wernigerode  étudiait  alors  à  Berlin;  le  fracas  de  Cologne  lui 
donna  Tidée  d'étudier  la  foi  romaine,  et  bientôt  de  ladopter. 
L'historien  Gfroerer  écrivait  dans  la  préface  de  son  Histoire  du 
christianism  e  primitif  : 

Sans  doute,  le  ver  du  temps  n'a  pas  épargné  la  chaire  de  Pierre  ;  mais 
comme  elle  est  restée  encore  robuste!  N'a-t-on  pas  vu,  récemment,  l'Église 
romaine  se  lever  comme  un  seul  homme  pour  se  défendre,  dans  l'affaire  de 
Cologne,  contre  les  intrusions  de  la  puissance  civile  I  L'ingéniosité,  le  ton  de 
commandement  des  fonctionnaires  protestaus,  étaient  impuissans  contre 
une  pareille  institution. 

Et  c'est  sous  l'impression  vivace  de  cette  levée  des  con- 
sciences romaines,  que  Gfroerer,  treize  ans  après,  devenait  lui- 
même  catholique.  Rintel,  israélite  passé  à  la  Réforme,  se  faisait 
d'office,  en  des  brochures  chaleureuses,  lavocat  de  l'archevêque; 
avec  le  temps,  il  se  sentit  et  se  déclara  catholique.  Le  protestant 
Guillaume  Volk  entreprenait  de  réfuter  un  écrit  où  le  surinten- 
dant Bretsclineider  attaquait  Droste  ;  il  devait  peu  après  se  faire 
catholique  et  prodiguer  dans  Erfurt,  l'une  des  villes  de  Luther, 
son  zèle  de  néophyte.  François  Ghassot  de  Florencourt,  protes- 
tant d'origine,  commençait  sa  carrière  de  publiciste  par  un  écrit 
en  faveur  de  Droste-Vischering;  elle  allait  se  continuer  au  ser- 
vice direct  de  l'Église  romaine.  On  murmurait  avec  quelque 
stupeur,  dans  les  sphères  officielles  de  Berlin,  l'étrange  histoire 
de  la  baronne  Kimsky,  messagère  de  confiance  du  ministre 
Hardenberg  :  expédiée  à  Rome  pour  s'y  occuper  de  la  questior 
des  mariages  mixtes,  et  pour  y  travailler  en  faveur  de  la  solutioi 
prussienne,  elle  se  faisait  catéchiser  par  Grégoire  XVI,  et  rêve- 


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L'ALLEMAGNE   CATHOLIQUE.  331 

nait  catholique.  Frédéric- Guillaume  III  avouait  à  Meilernich  que 
jamais  la  foi  romaine  n'avait  fait  plus  de  progrès  dans  ses  États. 
Elle  y  progressait,  en  effet,  non  seulement  par  des  couver* 
sions,  mais  aussi  grâce  à  la  formation  d'une  opinion  laïque 
catholique,  lentement  mûrie  et  solidement  exercée  en  vue  du 
prochain  avènement  du  régime  parlementaire.  Le  jeune  Auguste 
Reichensperger,  qui  plus  tard  illustrera  le  parti  du  centre, 
s'abandonnait,  d'après  son  propre  témoignage,  à  une  crise  de 
byronisme  et  de  pessimisme,,  lorsque  l'affaire  de  Cologne  le 
ramena  du  terrain  vague  de  la  rêverie  dans  le  champ  clos  de 
l'action.  L'exemple  donné  par  Droste  avait  fait  pousser  dans  un 
certain  nombre  d'âmes,  en  une  sorte  de  floraison  juvénile,  le 
sentiment  de  la  responsabilité  civique  des  catholiques  :  Maurice 
Lieber,  le  père  du  futur  député  du  centre,  publiait  pour  la 
défense  de  l'archevêque  une  dissertation  juridique,  qui  lui  valait 
d'être  expulsé  de  Prusse  plusieurs  années  durant;  le  comte  de 
Galen,  qui  représentait  la  Prusse  à  Bruxelles,  aimait  mieux 
encourir  la  révocation  que  d'annoncer  au  cabinet  belge,  comme 
son  roi  lui  en  donnait  l'ordre,  que  Droste  avait  été  emprisonné 
pour  menées  révolutionnaires;  et  l'État  prussien,  au  même  ins- 
tant, perdait  un  fonctionnaire  d'avenir  dans  la  personne  du 
jeune  Guillaume-Emmanuel  de  Ketteler,  qui,  réputant  impos- 
sible de  «  faire  à  l'État  le  sacrifice  de  sa  conscience,  »  démis- 
sionnait du  service  de  son  roi  :  destiné  peut-être  par  ses  chefs  k 
la  présidence  supérieure  de  quelque  province,  il  devait,  moins  de 
quinze  ans  après,  véritable  objet  de  surprise,  tracer  à  TÉglise 
catholique  d'Allemagne,  du  haut  du  siège  de  Mayence,  un  pro- 
gramme d'action  désormais  inoublié. 


Dans  la  partie  qu'il  engageait  avec  TÉglise,  le  roi  de  Prusse 
avait  mal  joué,  et  les  trois  sonnets,  offensans  pour  le  Saint- 
Siège,  dans  lesquels  Bunsen  se  flattait  d'avoir,  en  face  du  Va- 
tican, installé  la  Réforme  sur  le  Gapitole,  étaient  pour  Frédéric* 
Guillaume  une  insuffisante  consolation.  Ce  n'était  pas  Droste, 
mais  Frédéric-Guillaume,  qui  avait  transformé  une  affaire  dio- 
césaine en  affaire  européenne,  et  ce  n'était  point  la  faute  à 
Droste,  mais  à  Frédéric-Guillaume,  si  le  Pape  avait  été  induit  à 
pai'ler,  Goerres  à  écrire,  et  tout  le  clergé  d'Allemagne  mis  en, 


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332  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mesure  de  lire  et  mis  en  demeure  d'écouter.  Il  so  trouva  que 
rÉtat,  en  faisant  du  bruit,  faisait  la  besogne  de  TÉglise;  que, 
sans  le  vouloir,  il  provoquait  Téclat  de  voix  de  Grégoire  XVI  ; 
que,  sans  le  vouloir,  il  le  répercutait  ;  c'est  l'État  lui-môme  qui 
déchirait  ainsi  le  tissu  d'équivoques  derrière  lequel  se  retran- 
chaient les  évoques  de  la  monarchie,  jaloux  d'être  d'accord  avec 
le  roi  et  de  paraître  d'accord  avec  Rome;  c'est  lui  qui,  mettant 
à  nu  la  situation,  secouait  la  Pologne  prussienne  et  la  Siiésie, 
et  plaçait  les  évéques,  partout,  face  à  face  avec  leur  devoir,  sous 
la  lumière  crue  d'un  grand  exemple. 

Les  ordinaires  de  Paderbom  et  de  Munster,  dès  le  début  de 
1838,  retirèrent,  d'une  façon  discrète  mais  formelle,  l'engage- 
ment qu'ils  avaient  pris,  vis-à-vis  de  l'État,  d'appliquer  dans 
leur  diocèse  la  convention  de  1834.  L'archevêque  de  Posen, 
Martin  de  Dunin,  avait  commencé  de  s'inquiéter,  durant  les  pre- 
mières querelles  entre  Droste  et  le  ministère;  il  avait  demandé 
au  roi  la  permission  de  modifier  la  coutume  suivie  dans  son 
diocèse,  d'après  laquelle  les  curés  bénissaient  les  mariages 
mixtes  sans  réclamer  des  fiancés  aucune  promesse.  Sur  un  refus 
du  roi,  il  écrivit  à  son  clergé,  le  28  janvier  1838  : 

Je  ne  saurais  prendre  sur  moi  de  souiller  la  dignité  et  le  caractère  d'un 
évêque,  de  charger  ma  conscience  du  poids  d'une  trahison,  de  briser  l^'union 
avec  le  chef  de  rÉglise,  et  d'abandonner  comme  un  traître  les  pures  doc- 
trines à  la  conservation  desquelles  le  Saint-Esprit  m'a  chargé  de  veiller,  et 
cela  an  moment  même  où  j'entends  retentir  à  mes  oreilles  la  voix  de  Gré- 
goire XVI...  Je  tenterai  encore  une  fois  de  m'approcher  du  trône,  car  je  ne 
veux  rien  entreprendre  en  cachette;  mais  je  déclarerai  avec  fermeté  que 
Tautorité  d'un  évêque  vient  de  l'Esprit  Saint...  Ma  personne  et  ma  vie  sont 
entre  les  mains  du  Roi.  On  peut  m*emprlsonner,  m'ôter  la  vie,  mais  ma  foi 
est  divine,  et,  avec  le  secours  de  Dieu,  aucune  puissance  ne  pourra  m'en 
détacher.  Je  veux  vivre  et  mourir  dans  le  sein  de  l'Église  catholique  romaine, 
je  ne  veux  pas  fonder  un  schisme  et  me  parjurer  envers  l'Église  et  la  reli- 
gion. 

Une  lettre  pastorale,  le  17  février  1838,  confirmait  cette  cir- 
culaire en  menaçant  de  suspension  les  prêtres  qui  béniraient  des 
unions  mixtes  sans  exiger  aucun  engagement.  Enfin,  le  10  mars, 
il  écrivait  au  roi  lui-même  : 

J'envisage  mon  sort  futur  avec  Ja  résignation  d'un  prêtre,  qui.  relative- 
ment  à  l'exécution  de  son  devoir  sacré,  est  d'accord  avec  sa  propre  con- 
science. Que  Votre  Majesté  dispose  de  ma  tête  de  vieillard!  La  tranquillité  d^ 
ma  cop science  et  la  paix  de  mon  ûme  sont  sauvées, 


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l'allbmagne  catholique.  333 

La  Prusse  avait  sur  la  Vistule  les  mêmes  motifs  que  sur  le 
Rhin  pour  souhaiter  une  lente  infiltration  du  protestantisme;  sa 
politique  religieuse,  à  TEst  comme  à  TOuest,  n'était  qu'un  frag- 
ment de  sa  politique  générale,  un  épisode  de  Tunification  systé- 
matique du  royaume.  Frédéric-Guillaume  III,  en  recevant  la 
lettre  de  Dunin,  se  trouvait  gêné  et  presque  lésé,  non  seulement 
dans  son  désir  d'apostolat  protestant,  mais  aussi  et  surtout  dans 
ses  droits  de  souverain.  Mais  TaiTaire  de  Cologne  venait  de  prouver 
que  les  victoires  de  la  force  sur  l'idée  sont  souvent  des  victoires 
à  la  Pyrrhus  :  la  force  était  découronnée  d'une  partie  de  son 
prestige.  Le  roi  de  Prusse,  à  l'endroit  de  l'archevêque  Dunin, 
essaya  d'abord  d'autres  voies. 

Il  le  fit  venir  à  Berlin  pour  causer  avec  lui;  Dunin,  en  arri- 
vant, trouva  l'ordre  de  garder  cette  ville  comme  résidence,  et  la 
défense  de  remettre  les  pieds  dans  son  diocèse.  Droste  avait  été 
séparé    de    son    troupeau  par  l'armée  ;  Dunin   était  exilé  du 
sien  par  la  ruse.  Mais  n'acceptant  point  l'oisive  irresponsabilité 
que  semblait  lui  promettre  le  séjour  de  Berlin,  Dunin  s'enfuit  à 
Posen,  se  réinstalla  au  milieu  de  ses  prêtres  et  de  ses  fidèles, 
maintint  rigoureusement  ses  instructions,  et  parut  faire  violence 
à  l'État  pour  que  l'État  lui  fît  violence.  On  vit  alors  l'État, 
désagréablement  acculé,  déguiser  du  moins  la  force  sous  l'appa- 
reil de  la  justice,  et  traduire  Dunin  devant  un  tribunal  pour 
excitation  à  la  révolte  et  désobéissance  aux  lois.  Six  mois  de 
prison  lui  furent  infligés;  on  l'expédia  dans  la  forteresse  de 
Colberg;  et  comme,  au  bout  des  six  mois,  sa  conscience  demeu- 
rait inviolable,  il   fut  gardé   sous   clef,  sans   nouveau  procès. 
Grégoire  XVI   le  vengea,  devant    l'opinion  chrétienne   atten- 
tive, par  son  allocution  consiste riale  du  8  juillet  1839;  et  Mon- 
talembert  lui  écrivait  :  «  Du  sein  de  votre  prison,  comme  d'un 
sanctuaire,  vous  êtes  une  leçon  et  une  consolation  pour  toute 
l'Église.  » 

Le  petit  clergé  d'Allemagne  comprenait  la  leçon.  Privés  de 

leurs  pasteurs,  c'est  vers  Rome  et  non  pas  vers  Berlin  que  l'élite 

morale  des  prêtres  s'habituait  à  regarder.  On  en  voyait  un  certain 

nombre,   en    Prusse  rhénane,  s'écarter   du   vicaire  capitulaire 

^i  du  chapitre  de  Cologne,  légitimement  suspectés  de  trahison, 

t  en  référer  des  intérêts  de  leur  paroisse  au  chargé  d'affaires 

u  Saint-Siège  à  Bruxelles.  Le  clergé  de  Posnanie,  unanime  en 

^  résistance^  multipliait  les  démarches  auprès  du  roi,  pour  ob- 


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334        '  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tenir  la  liberté  de  l'archevêque;  il  ordonnait  dans  les  églises  un 
deuil  permanent;  et,  malgré  les  sommations  royales,  il  aimait 
mieux  payer  amendes  sur  amendes  que  de  rétablir  les  pompes 
du  culte.  L'orgue  était  devenu  sans  voix,  et  se  refusait  à  célébrer 
Dieu,  tant  qpae  l'archevêque  serait  captif. 

Une  province  restait,  où  l'édit  royal  sûr  les  mariages  mixtes 
était  docilement  exécuté  :  c'était  la  Silésîe.  De  ce  côté,  le  roi  de 
Prusse  était  tranquille  ;  le  prince-évêque  Sedlnitzky,  le  doyen  du 
chapitre  Montmarin,  agissaient  en  bons  serviteurs;  et  lorsqu'en 
mars  1838  le  chanoine  Fœrster  souleva  devant  le  conseil  épi- 
scopalde  Breslau  la  question  des  mariages  mixtes,  on  réconduisit 
comme  un  gêneur.  Mais  alors,  les  simples  prêtres  élevèrent  la 
voix  :  redisant  à  Sedlnitzky  les  volontés  romaines,  ils  lui  signi- 
fièrent qu'elles  devaient  être  exécutées.  A  court  d'argumens  et 
de  patience,  Tévêque  dénonçait  à  l'État,  pour  les  faire  punir,  les 
ecclésiastiques  les  plus  indiscrets.  Le  pasteur  se  tournait  verè 
Berlin,  les  curés  et  vicaires  vers  Rome:  il  invoquait  contre  eux 
la  police  d'État;   ils  souhaitèrent  contre  lui   les  sanctions  de 
l'Église.  Grégoire  XVI,  en  1839,  fit  parvenir  à  Sedlnilzky  un  pre- 
mier bref  de  reproches:  Sedlnitzky  ne  répondit  point.  Le  nonce 
de  Vienne  intervint,  par  un  avertissement  sévère  :  l'évêque  épi- 
logua.  Un  second  bref  arriva,  en  mai  1840,  réclamant  de  Sedl- 
nitzky qu'il  résignât  sa  charge  :  quelques  semaines  passèrent, 
et  l'évêque   démissionna.  Avec  lui,  la  monarchie   prussienne 
perdait  son  dernier  auxiliaire  :  elle  avait  pu  emprisonner  deux 
évêques  récalcitrans  ;  mais  de  maintenir  à  son  poste  un  évêque 
servile,  cela  était  au-dessus  de  son  pouvoir.  Sedlnitzky  était 
moralement  déposé  par  ses  ouailles,  avant  que,  sur  la  somma- 
tion de  Rome,  il  ne  consentît  à  se  déposer  lui-même  ;  pour  avoir 
voulu  imposer  une  certaine  façon  prussienne  d'être  catholique, 
il  était  comme  exclu  du  catholicisme  par  l*instînct  des  fidèles 
de  Silésie.  Au  milieu  de  cette  Allemagne  catholique  qui  repre- 
nait conscience  d'elle-même,  le  comte  Léopold  de  Sedlnitzky 
était  comme  un  anachronisme  vivant  :  dans  son  intelligence, 
d'ailleurs  médiocre,  les  théories  fébronîennes,  auxquelles  s'était 
complu  le  xvm*  siècle  finissant,  s'étaient  comme  cristallisées;  la 
philosophie  «  éclairée,  »  partout  morte,  avait  trouvé   en   lui 
une  sorte  de  représentant  posthume,  tout  prêt  à  sacrifier,  l'un 
après  l'autre,  les  usages  liturgiques  et  disciplinaires;  il  appa- 
raissait, à  cette  heure  oîi  l'Église  allemande  était  grosse  d'avenir, 


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l' ALLEMAGNE   CATHOLIQUE.  33R 

comme  incurable  ment  enchaîné  par  le  passé;  et  parce  qu'il 
n'était  pas  avec  son  temps,  il  cessait  d'être  avec  son  Église. 
Vingt-deux  ans  durant,  l'infortuné  démissionnaire  supporta  que 
sa  conscience  fût  une  épave;  et  puis  il  la  fixa  dans  le  protestan- 
tisme» en  1863,  et  mourut  en  1871,  en  laissant  sa  fortune  à  des 
œuvres  d'éducation  protestante.  Ainsi  finira  l'un  des  derniers, 
prélats  de  cour  qu'ait  connus  la  nation  allemande  :  la  Réforme 
accueillera  par  charité,  mais  non  pour  s'en  faire  honneur,  ce 
survivant  attardé  des  clergés  d'ancien  régime. 

XI 

Deux  archevêques  exaltés  par  l'effet  de  leur  attachement  à 
Rome,  un  prince  évêque  déclassé  par  Teffet  de  son  attachement 
à  rÉtat  :  tel  était  le  spectacle  qu'offrait  l'église  de  Prusse  au 
moment  où  Frédéric-Guillaume  IV  devint  roi.  Le  rêve  d'unifor- 
mité confessionnelle,  oii  Frédéric-Guillaume  III  s'était  complu, 
avait  abouti  à  la  guerre  religieuse  ;  Frédéric-Guillaume  IV,  tout 
au  contraire,  comprenait  que  le  rétablissement  de  la  paix  reli- 
gieuse devait  être  le  premier  acte  d'une  politique  nationale.  Il  y 
avait  une  domination  prussienne,  il  n'y  avait  pas  encore  une 
nation  prussienne.  Parmi  les  sujets  que  le  congrès  de  Vienne 
avait  attribués  à  la  Prusse,  les  Westphaliens  étaient  les  plus 
enclins  à  donner  leurs  cœurs  à  leur  nouveau  maître;  mais  leur 
ferveur  catholique  les  indisposait  contre  les  vexations  reli- 
gieuses. Attachés  à  leurs  usages  provinciaux,  à  leur  législation, 
à  leur  autonomie  traditionnelle,  les  Rhénans  gardaient  un 
patriotisme  de  terroir  qui  n'échappait  pas  aux  observateurs; 
Geutz,  en  1828,  notait  chez  eux  un  reste  d'enthousiasme  pour 
TEmpire  français  ;  le  général  Rochus  de  Rochow  n'était  pas  seul 
de  son  avis,  lorsqu'en  1830  il  écrivait  qu'il  serait  dangereux  de 
faire  garder  les  forteresses  prussiennes  par  des  troupes  rhénanes; 
et  des  esprits  inquiets,  en  ces  provinces,  commençaient  à  se 
demander  si,  d'être  annexés  à  la  Belgique  —  royaume  catholique 
et  gouverné  par  un  prince  de  race  germanique  —  ne  serait  pas 
la  meilleure  destinée  qui  leur  pût  échoir.  Survenant  en  un 
pareil  terrain,  les  dissensions  religieuses  apportaient  au  parti- 
^•ilarisme  un  surcroit  de  force  et  de  hardiesse  :  c'est  ce  qu'in- 

quait  le  démocrate  Venedey,  dans  la  brochure  qu'il  publiait  à 

aris  lors  des  difficultés  diplomatiques  de  1840. 


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.^36  RKVUE   OES    DKUX    MONDES. 

L'antipathie  des  Provinces  rhénanes  à  Téganl  de  la  Prusse,  écrivait-il, 
antipathie  qui  s'est  changée  eu  liaine  profonde  depuis  l'enlèvement  de  l'ar- 
chevêque de  Cologne,  semble  augmenter  les  chances  favorables  à  la  France 
pour  sa  rentrée  en  possession  de  ces  provinces.  Il  se  pourrait  en  effet  que 
des  hommes  aveuglés  par  le  fanatisme  religieux  prêtassent  leur  concours  à 
des  projets  de  conquête...  En  tout  cas,  le  parli  dont  nous  parlons  ne  sera 
jamais  très  nombreux,  car  l'opposition  religieuse  n*est,  pour  l'immense  ma* 
jorité  des  habitans  éclairés  des  Provinces  rhénanes,  qua  le  manteau  soos 
lequel  se  cachent  leur  opposition  politique  contre  la  Prusse,  leurs  vœux 
bien  sincères  pour  la  liberté  et  i'unité  de  l'Allemagne. 

Ainsi  les  Rliénans,  formés  d'ailleurs  a  Técole  de  Goerres, 
étaient  tout  à  la  fois  des  patriotes  allemands  et  de  médiocres 
sujets  pour  le  roi  de  Prusse. 

Quant  aux  Polonais,  ils  restaient  fidèles  à  leur  patriotisme 
national,  au  nom  duquel  ils  considéraient  la  Prusse  comme  une 
intruse.  11  suffisait,  dès  lors,  que  le  gouvernement  de  Berlin 
dénonçât  une  sorte  d'incompatibilité  entre  le  service  du   roi  de 
Pnisse   et    Tobservance  intégrale  de  la  discipline   catholique, 
pour  que,  sous  la  pression  des  consciences,  l'esprit  particulariste 
risquât  do  se  réveiller  à  Munster,  de  s'échauffer  à  Cologne,  de 
s'insurger  à  Posen.  Ces  Rhénans  et  ces  Weslphaliens  qfui  récla- 
maient la  liberté  de  Droste,  étaient  ceux-là  mêmes  qui,  on  1848, 
enverront  une  députation  à  Frédéric-Guillaume  IV,  pour  le  me- 
nacer de  se  détacher  de  son  royaume,  s'il  refuse  d'ôtre  un  roi 
constitutionnel;  ces  Polonais  qui  redemandaient  Martin  de  Dunin 
savaient  que  Tidée  d'un  royaume  de  Pologne  indépendant  restait 
vivace  encore,  en  beaucoup  de  cerveaux  germaniques,  conmie  en 
témoignera,  dans  cette  même  année  1848,  l'assemblée  de  Franc- 
fort, en  traitant  d'injustice  le  partage  de  la  Pologne.  La  cohésion 
de  l'Etat  prussien,  en  cet  instant  du  siècle,  n'était  nullement 
revendiquée  par    l'esprit  public    allemand.    Le  poète   Nicolas 
Becker,  il  est  vrai,  devenait  célèbre,  d'un  bout  de  l'Allemagne 
à  l'autre,  pour  avoir  signifié  aux  Français   qu'ils  «  n'auraient 
pas  le  libre  Rhin  allemand;  »  mais  ce  libre  Rhin  allemand, 
menacé  par  les  «  corbeaux  avides  »  de  France,  demeurcrait-il  un 
Rhin  prussien?  Avec  anxiété,  Frédéric-Guillaume  IV  pouvait  se 
le  demander,  et  craindre  que  la  guerre  de  la  Prusse  contre  les 
âmes  ne  devint  un  obstacle  à  sa  propre  grandeur;  et  si  les  con- 
ceptions religieuses  du  nouveau  roi,  sur  lesquelles  nous  auron' 
à  revenir,  ne  l'avaient  naturellement  incline  vers  la  tolérance,  il 
eût  suffi  de  la  raison  d'État  pour  l'y  contraindre. 


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l'alleuàgne  catholique.  337 

La  bureaucratie  prussienne  subsistait  sans  doute,  incarnation 
d'une  sorte  de  jacobinisme  protestant,  et  bientôt  de  sourdes 
luttes  s'engageront  entre  le  monarque  et  le  fonctionnarisme; 
mais  Frédéric-Guillaume  IV,  avant  que  les  bureaux  n'eussent  le 
temps  de  se  ressaisir,  entreprit  de  restaurer  là  paix  religieuse,  et 
il  V  réussit.  Dunin  rentra  dans  son  diocèse  ;  il  fut  convenu  que 
FEtat  se  désintéresserait  à  l'avenir  des  raisons  pour  lesquelles  le 
mariage  religieux  serait  refusé;  les  consciences  polonaises  ren- 
trèrent dans  le  calme.  Quant  à  Taffaire  de  Cologne,  plus  épineuse, 
un  juriste  catholique  se  présenta  pour  Tarranger.  Il  s'appelait 
Ferdinand  Walter,  professait  le  droit  canon  à  l'Université  de 
Bonn,  et,  le  premier,  il  avait,  dans  un  Manuel  publié  en  1822, 
systématisé,  en  face  des  théories  de  Febronius,  ce  qu'on  était 
convenu  d'appeler,  à  Berlin,  les  maximes  ultramontaines.  Pour 
la  première  fois,  avec  Walter,  la  science  allemande  s'était  dévouée 
à  défendre  la  liberté  de  l'Église  romaine  ;  dans  cette  Université 
de  Bonn,  où  le  catholicisme  s'était  fait  hermésieii,  ce  laïque 
demeurait  peut-être  le  plus  pur  représentant  de  l'Église.  Frédcr 
rie-Guillaume  IV  l'entendit  et  Técouta.  Walter  émit  un  projet 
d'après  lequel  la  Prusse  devait  s'entendre  avec  Rome  pour  dési* 
gner  à  Droste-Vischering  un  coadjuteur  qui  administrerait 
Tarchidiocèse  ;  et  le  comte  de  Brûhl  ât  trois  voyages  à  Rome,  au 
nom  du  roi  de  Prusse,  pour  concerter  cette  solution. 

Il  semble  que  souvent,  dans  l'histoire,  les  papes  aient  une 
indulgence  d'élite  pour  les  résipiscences,  même  à  peine  ébau-* 
chées,  et  pour  les  avances,  même  seulement  esquissées,  des  puis- 
sances hérétiques  ou  schismatiques  ;  et  c'est  un  rôle  relativement 
aisé,  de  représenter,  auprès  du  Père  commun  des  Kdèles  et  des 
infidèles,  l'une  de  ces  nations  auxquelles  il  appliquerait  si  vo- 
lontiers la  parabole  de  l'enfant  prodigue.  La  Prusse,  en  quelques 
semaines,  reconquit  la  confiance  de  Grégoire  XVI.  Recevant  à 
cette  date  Guido  Goerres,  le  Pape  s  amusa  de  Bunsen,  qui,  après 
avoir  voulu  marier  catholiques  et  protestans,  s'essayait  à  un 
autre  mariage  mixte  entre  l'Église  anglaise  et  l'Église  prus- 
sienne; et  puis,  faisant  trêve  aux  plaisanteries,  il  laissa  voir 
qu'il  était  aussi  satisfait  du  roi  de  Prusse  que  des  Rhénans.  Guido 
Goerres  risqua  quelques  réserves  ;  mais  il  emporta  cette  impres- 
sion que  la  Prusse  était  rentrée  en  grâce. 

Le  coadjuteur  dont  Rome  et  Berlin  firent  choix  était  l'évéque 
le  Spire,  Jean  Geissel.  Louis  l"'  de  Bavière,  qui  se  plaisait  alors 
TO)ii  xsiit.  —  1904.  22 


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338  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  faire  de  son  royaume  un  centre  dïnfluence  et  de  défense  catho- 
liques, recommanda  chaudement  ce  prêtre  à  son  beau-frère  le 
HohenzoUern:  l'avenir  prouva  que  c'était  un  choix  d'élite. 
Geissel,  dans  le  Palatinat,  s'était  ài^Uingué  par  sa  largeur  d'esprit 
à  Tcndroit  des  confessions  évangéliques  :  Louis  P'  lui  en  savait 
gré,  et  ce  témoignage  fit  plaisir  au  roi  de  Prusse.  On  n'ignol*ait 
pas,  d'autre  part,  h  la  nonciature  de  Munich,  qu'au  moment  de 
l'arrestation  de  l'archevêque  de  Colore,  un  seul  effort  s'était 
dessiné  pour  provoquer  une  protestation  collective  de  Tépis- 
copat  germanique;  cet  effort,  infructueux  du  reste,  était  dû  à 
lévêque  Geissel,  qui,  plus  tard,  en  1848,  cueillera  la  gloire 
d*unifler  cet  épiscopat.  Rome  avait  donc  l'assurance  qu'en  don- 
nant comme  successeur  à  Droste-Vischering  le  seul  prélat  qui, 
trois  ans  auparavant,  eût  essayé  de  secouer  l'inertie  de  ses  col- 
lègues, elle  préparait  efficacement  l'avenir. 

La  correspondance  diplomatique  relative  à  la  nomination  de 
Geissel,  réunie  jadis  en  un  volume,  marque  un  tournant  d'his- 
toire. Trois  contractans  y  sont  aux  prises  :  le  roi  de  Prusse,  le 
jeune  coadjuteur,  et  le  vieil  archevêque.  Le  roi  de  Prusse,  em- 
pressé d'en  finir,  accorde  à  Rome  tout  ce  que  Rome  demande  : 
liberté  de  correspondance  entre  les  évêques  et  le  Saint-Siège; 
respect  absolu  des  stipulations  de  la  bulle  de  Sainte  animarum 
au  sujet  du  mode  d'élection  des  évêques;  liberté  complète  de 
rÉglise  en  ce  qui  regarde  la  question  des  mariages  mixtes;  pro- 
messe de  ne  favoriser  en  aucune  façon  l'hermésianisme.  Le  jeune 
coadjuteur,  au  cours  du  voyage  qu'il  fait  à  Berlin,  continue  de 
traiter  de  puissance  à  puissance  avec  le  cabinet  prussien;  il  se 
fait  acheter  son  acceptation  par  des  concessions  nouvelles  :  droit, 
pour  lautorité  épiscopale,  d'accréditer  ou  de  disqualifier  l'ensei- 
gnement des  professeurs  de  théologie  h  l'Université  de  Bonn, 
en  leur  accordant  ou  en  leur  retirant  la  mission  canonique  ;  et 
liberté  pour  l'autorité  épiscopale  d'établir  des  tribunaux  ecclé- 
siastiques. La  première  de  ces  concessions  garantissait  l'hégé*- 
monie  de  l'évêque  sur  l'enseignement  universitaire;  la  seconde 
garantissait  son  hégémonie  sur  la  discipline  sacerdotale;  l'une 
et  Tautre  marquaient  une  retraite  de  l'État.  Bref,  en  face  de 
rÉglise,  rÉtat  protestant  abdique,  théoriquement  au  moins,  les 
prérogatives  que  naguère  il  réclamait  comme  des  droits  ;  la  capti- 
vité de  Droste-Vischering  a  un  terme,  et  ce  terme  est  uno  vic- 
toire... Mais  le  vieil  archevêque  nous  émeut,  et  la  correspondance 


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l'allescagne  catholique.  339 

atteint  à  Fintérét  d'un  drame^  lorsqu'elle  enregistre  ses  protes- 
tations et  règle  ses  destinées.  Il  savait  que  là-bas,  dans  sa  ville 
de  Cologne,  un  parti  puissant  lui  demeurait  fidèle,  et  fidèle  à 
lui  seuly  à  sa  personne  seule  ;  il  était  comme  surpris  de  voir  un 
autre  prélat  survenir,  ce  prélat  incam&t-il  les  idées  auxquelles 
Droste  avait  attaché  son  nom.  L'audience  difficultueuse,  âpre  ci 
chagrine,  un   peu  dédaigneuse  même,  dans  laquelle  il  i-oçut 
Geissel,  fut  une  des  scènes  les  plus  émouvantes  qu'on  puisse) 
rftver.  Il  avait  été  insulté  par  la  Prusse  dans  le  document  officiel 
par  lequel  on  avait  voulu  justifier  son  arrestation,  et  Frédéric- 
Guillaume  IV  reconnaissait  formellement  que  Droste  avait  été 
ealomnié,  mais  l'archevêque  voulait  que  ce  document  fût  solen- 
seUement  désavoué;  à  ce  prix  seulement,  il  accepterait  Geissel 
comme  coadjuteur,  et  Geissel,  lui,  ne  voulait  entrer  à  Cologne  que 
si  un  acte  authentique  de  l'archevêque  le  présentait  au  diocèse. 
D'interminables  débats  s'engagèrent;  le  captif  de  la  veille  empri- 
sonnait à  son  tour,  par  ses  raiffinemens  d'exigences,  la  bonne  vo* 
lonté  du  gouvernement  prussien;  Ton  eût  dit  qu'il  voulait  rendre 
pesant  à  l'orgueil  des  HohenzoUern  le  succès  de  son  Église.  On 
finit  par  s'entendre,  et  Geissel  s'installa  h  Cologne.  Jamais  la 
ville  archiépiscopale  ne  devait  revoir  le  vieil  archevêque;  jamais 
il  ne  devait  adresser  à  Geissel  le  moindre  conseil  d'administration. 
Grftce  il  son  emprisonnement,  l'Église  catholique  de  Prusse  jouis- 
sait d'une  victoire  ;  il  ne  recouvrait  la  liberté  que  pour  être  la 
victime  de  cette  victoire.  Sa  conception  de  l'autonomie  ecclé- 
siastique était  sur  le  chandelier;  mais  sa  personne  même  était 
sous  le  boisseau.  Il  était,  tout  ensemble,  exalté  et  sacrifié;  il  se 
sentit,  sans  doute,  plus  sacrifié  qu'exalté.  Il  était  de  ceux  à  qui 
la  spontanéité  du  martyre  est  moins  dure  que  la  simple  obéis- 
sance. Cette  obéissance,  il  l'accorda,  mais  sans  qu'on  y  retrouvât 
cette  grandeur  de  courage  qui  naguère  avait  incliné  devant  lui 
l'admiration  de  l'Europe.  Il  vécut  trois  ans  encore,  assombri, 
malade,  un  peu  boudeur;  il  écrivit  un  livre  sur  l'affaire  de 
Cologne,  s'en  fut  chercher  à  Rome  quelques  consolations,  les 
trouva  dans  une  visite  que  lui  fit  Grégoire  XVI,  et  s'en  revint 
mourir  à  Munster,  où  la  suprême  amertume  d'être  en  sa  vieil- 
lesse un  (c  serviteur  inutile,  »  lui  faisait  vraisemblablement  mé- 
connaître  la  valeur  de  son  triomphe.    La  blessure   d'amour- 
propre,  qu'il  sentait  béante  en  son  cœur,  lui  dissimulait  l'éclat 
l'une  gloire  dont  cette  blessure  était  .comme  la  rançon. 


I 


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340  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cette  gloire,  c'était  le  réveil  de  l'Église  d'Allemagne.  A  la 
servilité,  l'initiative  avait  succédé  :  TÉglise  se  sentait  distincte 
dans  rÉtat  et  se  voulait  libre  dans  TÉtat.  La  Prusse  avait  cédé 
dans  la  question  des  mariages  mixtes;  elle  avait  renoncé,  pour 
rinstant,  h  s'improviser  théologienne;  Geissel  commençait  à 
Cologne  un  épiscopat  auquel  Thermésianisme  ne  devait  point 
survivre,  et  qui  opposerait  aux  maximes  fébroniennes  un  per- 
pétuel démenti.  L'exemple  de  la  Prusse  devenait  une  leçon  pour 
les  souverains  des  petits  États  protestans  :  l'heure  était  proche 
où  ils  devraient  cesser  d'être  des  rois  sacristains.  Car  l'Église 
d'Allemagne,  rajeunie  par  l'audace  d'un  vieillard,  reprenait  une 
fierté  d'allure  contre  laquelle  les  bureaucraties  laïques  ne  pré- 
vaudraient plus.  Keller,  le  frôle  prélat  qui  régnait  à  Rottenburg, 
avait  cessé  de  craindre  que  les  actes  de  ridicule  tyrannie,  qui 
pesaient  sur  la  vie  diocésaine,  ne  fussent  évoqués  devant  la 
Chambre  wurtembergeoise;  il  se  mettait  lui-même  à  interpeller 
le  ministère,  directement.  Et  dans  le  catholicisme  badois  un 
soufQe  circulait,  qui  bientôt  allait  inspirer  et  soutenir  les  actes 
émancipateurs  de  l'archevêque  Vicari. 

«  Depuis  la  Réforme,  écrivait  plus  tard  le  cardinal  Hergen- 
roether,  l'Église  d'Allemagne  n'a  pas  connu  d'événement  plus 
important  que  l'affaire  de  Cologne.  »  Et  cela  était  vrai.  Beaucoup 
d'âmes  pieuses,  au  sein  de  la  Réforme,  déploraient  cette  façon 
de  césaro-papisme  où  s'étaient  attardées,  à  l'encontre  de  la  liberté 
des  consciences, les  diverses  souverainetés  protestantes;  mais  que 
pesaient,  en  face  du  despotisme  bureaucratique,  les  doléances 
des  âmes  pieuses?  En  amenant  le  roi  de  Prusse  à  capituler, 
Droste-Vischering  avait  fait  capituler  tout  un  système  d'admi- 
nistration ecclésiastique  ;  il  avait  brusquement  interrompu  des 
habitudes  de  tyrannie,  vieilles  de  trois  cents  ans  ;  il  fermait  une 
période  qu'avaient  inaugurée,  dès  les  débuts  de  la  Réforme,  les 
premiers  adeptes  couronnés  de  la  confession  nouvelle;  et  long- 
temps en  Allemagne,  sur  toutes  les  lèvres  qui  traduiront  un 
soulèvement  de  consciences,  c'est  le  langage  de  l'archevêque 
Droste  qui  continuera  de  ret^itir. 

Georges  Gotau. 


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LA 

MARINE  MARCHANDE  RUSSE 


I 

LES  GRANDES  COMPAGNIES  DE  NAVIGATION 

LA    COMPAGNIE   RUSSE.   —  LA  FLOTTE  VOLONTAIRE.   —  L'EST-CHINOIS 


Au  moment  où  éclata  la  guerre  actuelle,  la  marine  mar- 
chande russe  venait  d'ciiUxr  dans  une  période  d'organisation  et 
d*accroissemcnt.  Longtemps  négligée  par  le  gouvernement,  elle 
était  devenue  de  sa  part  l'objet  d'une  active  sollicitude.  Les 
Russes  avaient  compris  de  quel  secours  pouvait  leur  être,  dans 
leur  mouvement  d'expansion  en  Asie,  une  marine  marchande, 
puissante  el  prospère.  Aussi  avaient-ils  entrepris,  sous  la  haute 
et  intelligente  direction  du  grand-duc  Alexandre  Mikhailovitch, 
de  développer  cette  industrie  demeurée  chez  eux  à  Tétat  naissant, 
de  la  perfectionner  et  de  la  meitre  peu  à  peu  en  état  de  remplir 
le  rôle  qui  lui  était  destiné.  Telle  est  l'œuvre  que  la  guerre  russo- 
japonaise  est  venue  subitement  interrompre  et  ajourner. 

Quelles  étaient,  à  la  veille  de  cette  guerre,  l'importance  et  la 
composition  de  la  marine  marchande  russe?  Quelles  sont  les 
difficultés  à  vaincre?  En  quoi  consistent  les  améliorations  que  le 
gouvernement  se  proposait  d'appliquer?  C'est  ce  que  nous  vou- 
drions essayer  d'indiquer  dans  cette  étude  (1). 

(1)  Nous  tenons  k  remercier  de  leurs  ntiles  renseignemens  :  le  commandant  de 
Cnverville,  attaché  naval  à  l'ambassade  de  France  en  l<ii>>:e;  MM.  Barré-Fonai^oon, 
onsul  de  France,  et  Eugène  Charlat,  vice-consul  à  S.'iiiu-Pâtersbourg;M.  PraJère- 
Uquet,  consul  à  Helsingfors;  M.  Lebnuii  consul  &  Uiga,  et  M.  Saayaire»  consul  à 
Odessa. 


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342  RE^'UE  DES   DEUX   MONDES.     * 

Trois  Compagnies  de  navigation  se  détachent  sur  l'ensemble 
de  la  marine  marchande  russe,  par  l'importance  de  leur  ton- 
nage, la  nature  de  leurs  opérations  et  lïntérèt  de  leur  mission. 
Ce  sont  :  la  Compagnie  de  navigation  à  vapeur  et  de  commerce; 
la  Flotte  volontaire,  et  le  Service  maritime  de  l'Est-Chinois.  L'his- 
torique et  la  situation  actuelle  de  ces  Compagnies  nous  ont  semblé 
présenter  des  particularités  dignes  d'être  signalées.  La  fonda- 
tion de  chacune  d'elles  correspond  à  une  étape  dans  le  dévelop- 
pement maritime  de  la  Russie,  et  ce  développement  est  lui- 
même  en  étroite  connexion  avec  la  marche  de  la  politique  russe 
depuis  un  demi-siècle. 

La  Compagnie  de  navigation  à  vapeur  et  de  commerce  est  la 
plus  ancienne,  et  de  beaucoup  la  plus  importante  des  compa- 
gnies de  navigation  de  l'empire.  Elle  a  été  créée  en  1857,  sur 
l'initiative  de  l'amiral  Arcas  et  de  M.  Novoselsky,  avec  l'aide 
du  gouvernement,  qui  se  chargea  du  placement  d'une  partie  du 
capital  social,  affecta  aux  services  de  la  nouvelle  Compagnie  des 
terrains  dans  les  ports,  et  lui  alloua,  pour  faciliter  l'établisse- 
ment de  services  réguliers  à  date  fixe,  des  primes  dont  le  mon- 
tant annuel  atteignit  au  début  \  900  000  roubles.  La  Compagnie 
inaugura  ses  opérations,  le  2  mai  1857,  avec  5  navires;  elle  or- 
ganisa des  services  réguliers  entre  les  divers  ports  russes  de  la 
Mer-Noire  et  les  ports  étrangers  les  plus  rapprochés^  et  mit  la 
Russie  en  communication  directe  avec  les  escales  du  Levant  et 
de  l'Egypte,  grâce  à  deux  services  circulaires  sur  l'Anatolie  et 
sur  Alexandrie.  Dans  l'espace  d'une  année,  la  flotte  de  la  Com- 
pagnie s'accrut  de  13  nouveaux  bateaux,  pour  atteindre,  à  la 
fin  de  1858,  le  chiffre  de  35  et,  en  1859,  celui  de  41  navires. 

Nous  ne  croyons  pas  nous  tromper  en  découvrant,  dans  ce 
puissant  concours  du  gouvernement  h  la  fondation  de  cette 
Compagnie,  et  dans  le  rapide  accroissement  de  sa  flotte,  une 
arrière-pensée  politique.  Le  traité  de  Paris,  qui  date  de  1856, 
limitait,  comme  on  sait,  les  forces  navales  de  la  Russie  dans  la 
Mer-Noire  ;  la  guerre  de  Crimée,  qui  avait  amené  ce  traité,  et 
les  conditions  de  paix  humiliantes  que  la  Russie  avait  dû  subir, 
avaient  porté  un  coup  très  sensible  à  son  influence  et  h,  son  pres- 
tige en  Orient.  Dans  ces  circonstances,  il  y  avait  un  intérêt  de 
premier  ordre  à  suppléer  par  une  flotte  marchande  à  la  flotte 
de  guerre,  dont  le  traité  limitait  les  forces,  et  à  promener  le 
jpaviUon  russe  dans  les  Échelles  du  Levant  poui*.attester  la  ylta* 


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LÀ   MARINE  MARCHANDE   RUSSE.  343 

lité  de  la  nation  et  de  la  raee.  Les  Russes  n'ont  jamais  manqué 
une  occasion  de  faire  servir  leur  marine  marchande  au  succès 
de  leur  politique. 

En  1869,  deux  de  ses  plus  beaux  paquebots  ont  figuré  & 
l'inauguration  du  canal  de  Suez,  et  nous  nous  souvenons  de  les 
avoir  vus  et  visités  à  Port-Saïd.  L'année  suivante ,  se  hâtant  de 
mettre  à  profit  la  nouvelle  voie  ouverte  au  commerce,  la  Com^ 
vagnie  de  navigation  établit  un  service  sur  les  divers  ports  des 
Indes  et  de  la  Chine.  Pendant  la  guerre  de  1877,  à  la  suite  de 
laquelle  l'insuffisance  de  la  marine  de  guerre  russe  se  fit, 
comme  on  le  verra,  si  cruellement  sentir,-  quatre  navires  de  la 
Compagnie  de  navigation  remplirent  avec  succès  le  rôle  de  croi- 
seurs auxiliaires  et  se  signalèrent  dans  des  combats,  ainsi  que 
par  des  prises  importantes.  Après  le  traité  de  Berlin,  la  flotte  do 
cette  Compagnie  se  fit  apprécier  comme  flotte  de  «  transports,  » 
en  rapatriant  138000  soldats  et  22  000  chevaux  du  corps  expé- 
ditionnaire (1) 

A  Odessa,  son  port  d'attache,  la  Compagnie  possède,  outre 
an  dock  flottant  et  un  dépôt  de  pétrole,  toute  une  organisation 
pour  l'entretien  et  la  réparation  de  ses  navires  :  un  bassin  de 
radoub,  des  ateliers  mécaniques  et  une  scierie  à  vapeur.  Nous 
parlerons  plus  loin  des  chantiers  de  constructions  navales  qu'elle 
entretenait  à  SébastopoL 

La  Compagnie  russe  exploite  deux  sortes  de  lignes  de  navi- 
gation :  des  lignes  subventionnées  et  des  lignes  libres.  En  vertu 
d'un  contrat  passé  avec  le  gouvernement  en  1891,  et  valable 
pour  quinze  ans,  c'est-à-dire  jusqu'au  31  décembre  1905,  elle 
reçoit  une  subvention  annuelle  de  116  000  roubles  pour  lexploita- 
tion  de  services  réguliers,  hebdomadaires  ou  bimensuels,  sur 
Constantinople,  Alexandrie,  Port-Saïd,  les  ports  de  Syrie,  le  Pirée, 
Smyrne,  les  ports  d'Anatolie,  du  Caucase  et  de  Crimée;  au 
total,  six  lignes  subventionnées,  trois  directes,  auxquelles  sont 
consacrés  ses  plus  beaux  navires,  et  trois  circulaires.  Les  primes 
sont  calculées  sur  un  taux  variant  entre  1  rouble  75  et  2  roubles 


\i)  Cette  flotte  compte  aujourd'hui  77  unités,  dont  36  paquehots-poste,  8  nayires 
pour  passagers  et  marchandises,  23  cargo-boats,  3  tank- steamers  pour  le  transport 
''u  pétrole  et  7  remorqueurs,  formant  un  tonnage  total  de  188450  tonnes.  Dans  ce 
ombre,  on  compte  trois  bateaux  de  7000  tonnes  et  d'une  force  de  3408  chevaux- 
ipeur,  douze  de  6000  à  3000  tonnes,  cinq  de  2500  tonnes  chacim;  tous  sont  con- 
rtablement  aménagés,  tiennent  bien  la  mer  et  filent  a  une  vitesse  honorable  : 
ors  qualités  les  font  rechercher  des  passagers  sur  les  lignes  d'Orient. 


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m^- 


34 i  HEVVE   DES  DEUX  MONDES. 

par  mille  parcouru;  le  contrat  de  1891  en  a  réduit  le  montant 
qui  s'élevait,  avant  cette  date,  à  703  087  roubles.  Ce  contrat  a  en 
outre  imposé  à  la  Compagnie  russe  un  programme  de  construc- 
tions navales  très  chargé  :  celle-ci  est  tenue  d'augmenter  sa 
flotte  de  dix  nouveaux  navires,  d'une  jauge  collective  de 
30  000  tonneaux.  C'est  pour  satisfaire  aux  conditions  de  ce  pro- 
gramme qu'elle  fit  construire  les  trois  paquebots  de  7  000  tonnes 
que  nous  avons  mentionnés  plus  haut.  ' 

La  plupart  des  lignes  libres  qu'entretient  la  Compagnie  russe 
sont,  comme  ses  lignes  obligatoires,  dirigées  sur  des  ports  de  la 
Méditerranée  orientale,  mer  d'Azof,  Mer-Noire,  Archipel  ou 
golfe  de  Syrie  ;  quelquefois  même,  elles  doublent  purement  et 
simplement  les  précédentes.  Le  domaine  de  cette  Compagnie  est 
donc  par  excellence  le  bassin  oriental  de  la  Méditerranée.  C'est 
pour  y  introduire  le  pavillon  russe,  pour  le  faire  connaître  dans 
ces  parages  qui  intéressent  à  tant  de  titres  l'avenir  commercial 
et  la  politique  de  la  Russie,  qu'elle  a  été  fondée^  il  y  a  un  demi- 
siècle;  c'est  à  cela  qu'elle  se  consacre  encore  principalement 
aujourd'hui,  et  l'on  peut  dire  qu'elle  a  réussi  dans  ses  eifforts. 
Le  commerce  de  la  Russie  avec  la  Turquie,  auquel  elle  prend 
une  part  importante,  s'est  élevé,  en  1900,  à  25  millions  de  roubles 
(importations  et  exportations  réunies),  et  le  mouvement  mari- 
time des  ports  de  la  Mer-Noire  et  de  la  mer  d'Azof,  sous  pavillon 
russe,  avec  ce  pays  a  été  représenté,  la  même  année,  par  438  na- 
vires jaugeant  551 631  tonnes. 

La  Compagnie  de  navigation  n*a  pas  restreint  son  activité 
au  bassin  de  la  Méditerranée  orientale.  Elle  exploitait  encore 
deux  lignes  libres,  l'une  sur  Saint-Pétersbourg  et  l'autre  sur 
Vladivostok,  avec  escale  dans  les  principaux  ports  d'Extrême- 
Orient,  et  depuis  peu  une  troisième  ligne  subventionnée  siir  les 
ports  du  golfe  Pcrsique.  Elle  avait  établi  depuis  1901  un  service 
de  navigation  entre  Odessa  et  les  ports  du  sud  de  la  Perse;  un 
navire  partait  d'Odessa  tous  les  trois  mois,  et  le  gouvernement 
accordait  une  subvention  à  la  Compagnie  et  une  réduction  de 
25  pour  100  sur  les  chemins  de  fer  aux  exportateurs  russes.  Au 
moment  où  la  guerre  a  éclaté,  le  gouvernement  et  la  Compagnie 
venaient  de  s'entendre  pour  rendre  ce  service  définitif,  en  même 
temps  que  les  avantages  consentis  en  sa  faveur,  et  pour  lui  pro- 
curer un  aliment  par  un  appel  au  commerce  et  à  l'industrie 
russes.  Le  bureau  central  de  la  Compagnie  a  en  effet  adressé  à 


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LA    MARINE   MARCHANDE  RUSSE. 


345 


tous  les  grands  industriels  et  négocians  de  l'Empire  une  circu-. 
laire  spéciale^  pour  les  engager  à  favoriser  par  tous  les  moyens  en 
leur  pouvoir  l'établissement  de  services  maritimes  directs  entre 
Odessa  et  les  ports  ,de  la  mer  d'Oman  et  du  golfe  Persique.  Ces 
services  devaient  sûrement,  suivant  l'opinion  exprimée  par  la 
Compagnie,  contribuer,  non  seulement  à  introduire  le  pavillon 
russe  dans  ces  parages,  presque  exclusivement  fréquentés  par  le 
pavillon  anglais,  mais  encore  à  ouvrir  des  débouchés  nouveaux 
aux  jNToduits  du  commerce  et  de  l'industrie  russes,  et  à  créer  un 
rapprochement  plein  de  promesses  entre  le  producteur  russe  et 
le  consommateur  persan.  Les  essais  tentés,  depuis  deux  ans  déjà, 
par  la  Compagnie  elle-même,  l'avaient  encouragée  à  penser  que 
cette  entreprise,  à  condition  d'être  bien  organisée,  soutenue  par 
le  concours  absolu  des  représentans  de  l'industrie  et  du  com- 
merce nationaux,  mettrait  les  produits  russes  h  même  de  lutter 
avantageusement  contre  les  produits  anglais.  Pour  faire  connaître 
les  produits  de  la  Russie  aux  consommateurs  persans,  la  Compa- 
gnie avait  donc  décidé  de  créer,  dans  les  ports  les  plus  importans 
du  golfe  Persique  et  de  la  mer  d'Oman,  à  Bouchir,  à  Bassorah 
par  exemple,  des  musées  commerciaux  qui  porteraient  le  nom 
de  <( musées  russes,»  et  présenteraient  des  collections  complètes 
d'articles  d'exportation  avec  indication  de  leur  prix,  frais  de  port 
compris,  et  de  la  maison  qui  les  fabrique  ou  qui  les  vend.  A  ces 
musées  seraient  attachés  desagens  munis  d'instructions  spéciales. 
C'est  à  juste  titre  que  cette  information  a  éveillé  l'attention 
en  France  et  en  Angleterre,  où  presque  tous  les  journaux  l'ont 
signalée.  Elle  a  été  considérée  avec  rnison  conuno  une  nouvelle 
manifestation  des  visées  politiques  que  la  Russie  avait  sur  la 
Perse.  Effectivement,  c'était  un  nouvel  exemple  de  la  constante 
coopération  de  la  marine  marchande  à  l'œuvre  politique.  Sur 
aucun  point,  croyons-nous,  l'association  n'a  été  plus  manifeste 
entre  l'œuvre  maritime  et  l'ensemble  du  plan  politique  et  écono- 
mique. A  l'époque  où  les  Russes  avaient  les  yeux  tournas  vers 
Constantinople  et  vers  le  Bosphore,  où  la  iler-Noire.  l'Archipel 
et  la  Méditerranée  orientale  absorbaient  presque  exclusivement 
leur  attention,  la  fondation  de  la  Compagnie  russe  répondait  à 
'•es  préoccupations.  Aujourd'hui  que  l'objectif  ilo  la  politique 
usse  s'est  déplacé,  nous  voyons  cette  même  Compagnie  mettre 
on  activité  su  service  des  nouvelles  tendances  de  son  gouver- 
lement.  La  politique  russe  en  effet  n'est  plus  ce  qu  elle  était, 


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346  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  y  a  seulement  vingt-cinq  ans;  son  orientation  est  tout  autre; 
Gonstantinople,  le  Bosphore,  les  Balkans  n'exercent  plus  sur 
elle  la  même  fascination  qu'autrefois.  Dans  ce  que  les  Russes 
appellent  le  «  Proche-Orient,  »  leurs  désirs  se  bornent  à  conserver 
la  situation  qu'ils  ont  acquise,  et  à  empêcher  les  autres  nations  d'y 
prendre  une  trop  grande  influence;  tâche  à  laquelle  leur  flotte 
marchande  continuera,  bien  entendu,  à  coopérer.  De  l'autre  côté, 
en  Asie  centrale  et  en  Extrême-Orient,  ils  s'étaient  mis  à  l'ou- 
vrage, et  ce  qu'ils  avaient  entrepris  était  colossal  :  c'était  l'ab- 
sorption de  tous  les  territoires  qui  les  séparent  à  l'est  de  l'océan 
Pacifique. 

L'entreprise,  au  moment  où  le  Japon  est  entré  en  scène,  était 
déjà  très  avancée,  puisque  nos  alliés  se  trouvaient  en  possession 
de  toute  la  Sibérie,  du  territoire  de  l'Amour,  de  la  presqu'île 
de  Liao-Toung  avec  Dalny  et  Port-Arthur,  et  de  la  Mandchourie. 
Restait  à  absorber,  ou  tout  au  moins  à  dominer  la  Perse  et  à 
surveiller  de  très  près  la  Corée.  La  conquête  s'était  accomplie, 
par  le  chemin  de  fer,  par  l'accaparement  économique  du  pays, 
même  sur  les  points  où  l'emploi  des  armes  avait  été  nécessaire. 
Depuis  cet  accroissement  énorme  de  leur  empire  et  ce  change- 
ment d'orientation  de  leur  politique,  la  vieille  Europe  devint 
pour  les  Russes  ce  qu'elle  était  au  dire  de  Napoléon  :  une  tau- 
pinière. Dans  ces  derniers  temps,  on  s'apercevait  bien  qu'une 
fraction  de  Topinion  en  Russie  avait  une  tendance  h  réagir ,  à 
protester  contre  cette  expansion  illimitée ,  cette  politique  asia- 
tique dont  M.  Witte  a  été  si  longtemps  l'âme.  Mais  le  vin  était 
tiré,  il  a  fallu  le  boire.  Pour  aller  au  bout,  les  Russes  n'ont  eu 
garde  de  négliger  les  facilités  que  pouvait  leur  donner  une  flotte 
marchande,  véhicule  d'influence,  instrument  d'assimilation,  lien 
entre  les  parties  si  distantes  de  leur  immense  empire.  Ils  s'atta- 
chèrent donc  à  la  développer,  et  à  diriger  leurs  efforts  sur  les 
mers  asiatiques ,  le  golfe  Persîque,  l'océan  Indien  et  la  mer  de 
Chine. 

Ce  n'est  un  secret  pour  personne  que  la  Russie,  en  dehors  de 
sa  pénétration  dans  le  golfe  du  Petchili,  la  mer  Jaune  et  la  mer 
du  Japon,  poursuivait  patiemment,  depuis  de  longues  années, 
l'accaparement  de  la  Perse;  elle  tenait  à  dominer  ce  pays,  po- 
litiquement et  économiquement;  elle  le  disputait  &  l'Angleterre, 
dont  l'influence  s'exerçait  toujours  à  rencontre  des  intérêt! 
russes  et  dont  le  butvconsistait  à  entraver  cette  domination.  Pour 


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LÀ   MARINr:  MARCHANDE  RUSSE.  347 

sonmettre  la  Perse  à  son  influence  sans  brusquer  les  choses, 
sans  intervenir  militairement,  le  seul  moyen  était  de  la  pénétrer 
de  tous  les  côtés,  par  toutes  ses  frontières,  maritimes  et  conti- 
nentales. C'est  ce  que  la  Russie  avait  entrepris  :  elle  tenait  en 
réserve  des  projets  de  chemins  de  fer  qui  devaient  pénétrer  la 
Perse  par  le  Nord  ;  il  ne  restait  qu'à  doimer  le  premier  coup  de 
pioche  ;  mais  des  raisons  politiques  s'y  opposaient,  avant  môme 
que  la  guerre  vînt  détourner  relTort  des  Russes  d'un  autre  côté. 

L'Angleterre  était  encore  trop  influente  à  Téhéran  :  si  la 
Russie  avait  poussé  ses  rails  au  Nord,  on  aurait  vu  aussitôt' 
l'Angleterre  poser  les  siens  au  Sud.  La  Russie  devait  compter 
avec  cette  situation.  Quant  aux  frontières  maritimes,  l'Angle- 
terre était,  depuis  longtemps,  maîtresse  absolue  du  golfe  Per- 
sique  ;  elle  n'y  rencontrait  pas  de  concurrente.  La  Russie 
comprit  la  nécessité  de  porter  la  lutte  de  ce  côté  ;  si  elle  était 
parvenue  à  enlever  sa  souveraineté  à  l'Angleterre,  et  à  faire 
pénétrer  les  articles  d'exportation  russes  en  Perse  par  Bouchir 
et  par  Abbas,  elle  se  serait  considérablement  rapprochée  de  son 
but;  elle  aurait  hâté  cet  accaparement  économique  de  la  Perse 
auquel  travaillaient  tous  ses  agens,  auquel  concouraient  tous  ses 
efforts. 

Dans  ces  dernières  années,  une  autre  raison  était  venue 
s'ajouter  aux  précédentes  pour  engager  la  Russie  à  se  hâter.  La 
Deutsche  Bank  avait  obtenu  la  concession  du  chemin  de  fer  de 
Bagdad.  A  peine  cet  établissement  financier  allemand  avait-il 
remporté  ce  succès  qu'on  vit  la  Russie  lancer  des  foudres.  Elle 
commença  par  refuser  la  participation  qu'on  lui  offrait  dans 
l'entreprise;  puis  elle  pesa  de  tout  son  pouvoii;jîîSur  la  France, 
pour  la  décider  à  en  faire  autant,  convaincue  que  les  Allemands, 
livrés  à  eux-mêmes,  ne  viendraient  pas  à  bout  de  l'entreprise. 
Les  choses  en  restèrent  là  ;  mais  il  paraît  probable  que  l'affaire 
se  fera.  Cette  éventualité  donnait  sérieusement  à  réfléchir  à  la 
Russie  et  la  poussait  à  précipiter  les  choses  du  côté  de  la  Perse. 
Si  la  route  continentale  Bagdad-Bassorah  tombait  entre  les 
mains  d'un  syndicat  franco-allemand  ou,  à  plus  forte  raison, 
allemand  tout  court,  ce  serait  la  Russie  écartée  du  golfe  Per- 
sique,  ou  tout  au  moins  devancée  par  le  commerce  étranger, 
par  les  capitaux  étrangers,  snr  cette  mer  qu'il  lui  importe  do 
disputer  à  l'influence  exclusive  de  toute  autre  puissance,  et 
même  de  dominer. 


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348  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  convenait  donc  qu'elle  s'y  établît  d'avance,  et  c'est  ce 
qu'elle  voulait  réaliser,  en  poussant  ses  chemins  de  fer  à  travers 
la  Perse  vers  les  ports  du  golfe  Persique,  Bender-Bouchir  et 
Bender-Abbas.  Une  fois  ses  «  transpersans  »  construits,  il  lui 
était  fort  indifférent  qu'une  voie  ferrée  allemande  parvînt  à  Bas- 
sorah.  Mais,  dans  l'état  actuel  des  choses,  les  rails  russes  ne  sont 
pas  près  d'apparaître  sur  les  frontières  septentrionales  de  la  Perse, 
et  le  moment  n'est  pas  encore  venu  où  la  locomotive  russe 
pourra  rejoindre,  sur  les  bords  du  golfe  Persique,  les  premiers 
vapeurs  de  la  Compagnie  de  navigation  partis  d'Odessa. 

La  Flotte  volontaire  tire  son  origine  d'un  concours  de  cir- 
constances purement  politiques.  Sa  fondation  se  rattache  aux 
chénemens  qui  ont  suivi  le  traité  de  San  Stefano  (3  mars  1878), 
entre  la  Porte  et  la  Russie,  et  amené  la  réunion  du  Congrès  de 
Berlin  (juin-juillet  1878). 

Lorsque  les  Russes  virent  l'Europe  s'entendre  pour  leur  arra- 
cher les  avantages  de  la  guerre  de  1877,  l'escadre  anglaise  entrer 
dans  la  mer  de  Marmara,  l'armée  autrichienne  pr^e  à  occuper 
la  Bosnie,  ils  furent  pris  d'une  inquiétude  extrême.  L'impossi- 
bilité où  ils  étaient  de  s'opposer  à  une  action  de  l'Angleterre 
clans  la  Mer-Noire,  provoqua  chez  eux  une  explosion  de  senti- 
inens  patriotiques.  Si  le  gouvernement  russe,  se  disait-on,  pos- 
s(  liait  les  moyens  nécessaires  à  une  guerre  régulière,  il  ne  dis- 
posait que  de  faibles  armes  pour  cette  guerre  de  partisans  qui, 
d'après  l'exemple  du  passé,  a  donné  les  meilleurs  résultats  dans 
les  luttes  contre  l'Angleterre.  L'histoire  a  montré  en  effet  qu'en 
cas  de  guerre  maritime,  les  adversaires  utilisaient  souvent  les 
moyens  offerts  par  la  flotte  marchande.  Or,  la  Russie  ne  possé- 
dait qu'une  flotte  marchande  insuffisante.  Il  lui  était  donc  indis- 
pensable de  la  développer,  ce  qui  produirait  un  double  avan- 
tage :  d'abord,  cette  flotte  satisferait  aux  besoins  du  commerce 
et  de  l'industrie  russes,  qui  étaient  dans  la  dépendance  des  étran- 
gers pour  les  transports  maritimes  ;  ensuite,  elle  permettrait  au 
gouvernement,  en  cas  de  guerre  maritime,  d'utiliser  ses  navires 
contre  l'ennemi.  Ce  seraient  des  navires  de  fort  tonnage,  qui 
serviraient  de  navires  marchands  en  temps  de  paix,  de  croiseurs 
auxiliaires  en  temps  de  guerre. 

Telles  étaient  les  réflexions  auxquelles  se  livraient  les  Russes, 
pendant  les  quelques  semaines  au  cours  desquelles,  le  traité  de 


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Là  marine  marchande  ru&sb.  349 

San  Stefano  étant  remis  en  question,  la  guerre  menaçait  de  s'en- 
suivre avec  l'Angleterre  et  l'Autriche.  C'est  surtout  à  Moscou  que 
ce  mouvement  patriotique  atteignit  ses  plus  grandes  proportions  : 
la  «  Société  impériale  d'encouragement  à  la  marine  marchande 
russe  »  en  prit  la  tète.  Les  mots  de  «  flotte  volontaire,  »  de 
«  flotte  patriotique,  »  prononcés  pour  la  première  fois  dans  le 
comité  de  cette  Société,  se  répandirent  avec  la  rapidité  de  l'éclair 
dans  toute  la  Russie,  pénétrant  dans  les  provinces  les  plus  éloi- 
gnées,  et  furent  acceptés  comme  l'expression  pleine  et  entière  de 
la  pensée  nationale.  ' 

Dès  le  9  mars  1878,  le  comité  de  la  Société  d'encouragement 
décida  de  demander  au  gouvernement  l'autorisation  d'ouvrir, 
dans  toutes  les  localités  de  l'Empire,  une  souscription  pour 
l'achat  de  navires.  L'empereur  Alexandre  II  donna  son  autori- 
sation. Le  22  mars,  les  membres  de  la  Société,  réunis  en  assem- 
blée extraordinaire,  décidèrent  d'instituer  à  Moscou  un  comité 
central  chargé  de  récolter  les  dons;  d'offrir  au  grand-duc  héri- 
tier, plus  tard  le  tsar  Alexandre  111,  la  présidence  d'honneur, 
et  au  prince  Dolgoroukof,  gouverneur  général  de  Moscou,  Li 
présidence  efl'ective  de  ce  comité;  de  solliciter  le  concours  dti 
Métropolite  de  Moscou,  du  clersré  orthodoxe,  des  ministres  de 
tous  les  autres  cultes,  de  la  noblesse,  des  zemstvos  et  des  mar- 
chands; de  s'adresser  à  tous  les  gouverneurs  en  vue  d'instituer 
chez  eux  des  comités  locaux,  fonctionnant  comme  celui  de 
Moscou;  enfin  de  distribuer  à  ces  comités  des  publications 
expliquant  le  but  et  le  rôle  de  la  flotte  à  créer. 

Le  lendemain  même,  2  mars,  une  députation  partit  pour 
Saint-Pétersbourg,  afin  de  présenter  sa  requête  au  gi*and-duc 
héritier.  Le  Tsarévitch  était  souffrant  et  avait  fermé  sa  porte; 
mais,  lorsqu'il  fut  informé  de  l'arrivée  et  du  but  de  la  dépu- 
tation, il  reçut  son  président,  accepta  son  offre  et  le  félicita  de 
son  initiative. 

Le  comité  se  mit  immédiatement  à  l'œuvre.  On  décida  de 
transférer  de  Moscou  à  Saint-Pétersbourg  les  services  concer- 
nant la  création  de  la  future  flotte,  et  on  institua  une  commission 
spéciale  auprès  de  la  personne  du  grand-duc  héritier.  Il  fut 
convenu  que  les  navires  acquis,  utilisés  en  temps  de  paix  pour 
les  besoins  du  commerce,  seraient  mis  à  la  disposition  du  gouver- 
nement en  cas  de  guerre,  en  qualité  de  croiseurs  auxiliaires  ;  que 
les  recettes  réalisées  en  temps  de  paix  seraient  exclusivement 


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350  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

consacrées  à  l'acquisition  de  nouveaux  navires.  La  Société  s'or^- 
ganisa,  se  divisant  en  sous-comités  qui  se  répartirent  la  tâche 
économique ,  maritime  et  administrative.  Le  5  mai,  le  gi*and- 
duc  héritier  invita,  dans  son  palais  Anitchkoff,  à  une  séance 
solcmielle  et  picniëro  présidée  par  lui,  les,  principaux  adhérons 
de  la  Société.  Le  vice-président  était  M.  Pobiedonotzef ,  Tan- 
cion  précepteur  du  Tsarévitch,  le  Procureur  général  du  Saint- 
Synode. 

Pendant  ce  temps,  les  appels  aux  souscripteurs  avaient  fait 
leur  chemin;  les  dons  affluaient  au  siège  du  Comité  central  à 
Moscou,  et  dans  la  propi*e  demeure  du  grand-duc  héritier  à  Saiut- 
Pétei'sbourg.  A  la  fin  du  mois  de  juin,  un  million  de  roubles 
avaient  été  reçus  au  palais  AnitchkofT  et  2  millions  à  Moscou. 
Le  temps  pressait.  On  ne  pouvait  songer  à  procéder  par  adju- 
ilications.  Mais,  dès  les  premiers  jours,  sans  même  qu'on  eût  pris 
ta  peine  de  provoquer  des  offres  de  vente,  les  navires  offerts  de 
divers  c6tés  s'élevaient  au  nombre  de  67.  Le  temps  manquait  en- 
core pour  examiner  ces  offres  une  à  une.  On  se  contenta  de  fixer 
d'une  manière  générale  les  conditions  à  remplir  par  les  navires 
pour  pouvoir  être  acquis.  On  les  détermina  ainsi  :  vitesse  minima, 
13  nœuds:  capacité  des  soutes,  de  quoi  contenir  du  charbon 
pour  vingt  jours;  solidité,  suffisante  pour  recevoir  des  canons 
de  6  et  8  pouces  de  calibre;  prix  maximum,  6B0000  roubles. 
La  plupart  des  navires  offerts  ne  réalisant  pas  ces  conditions, 
force  fut  donc  d'envoyer  à  l'étranger  les  futurs  commandans  des 
croiseurs  auxiliaires,  avec  mission  d'acheter  chacun  leur  navire, 
rariillerie,  les  engins  et  les  munitions  nécessaires,  de  les  armer 
sur  place,  d'engager  l'état-major  et  de  les  amener  sur  le  point 
qu'on  leur  désignerait. 

Le  24  mai,  les  officiers  se  mirent  en  route,  accompagnés 
d'un  mécanicien  de  la  flotte.  Le  2  juin,  ib  achetèrent  chez  Krupp 
l'artillerie,  les  accessoires  et  munitions  nécessaires  à  l'armement 
des  trois  premiers  navires.  Le  6  juin,  ils  conclurent  avec  la  Com- 
pagnie allemande,  Hambourg- America,  l'acquisition  de  trois  va- 
peurs de  5000  tonnes  chacun  et  d'une  vitesse  de  13  à  14  nœuds. 
La  Hambourg- America  s'engageait  à  amener  les  trois  navires 
i*ompibtoment  armés  à  Cronstadt,run  au  bout  de  quatre  jours, 
un  autre  au  bout  de  huit,  et  Tautre  au  bout  de  douze.  Du  10  au 
Ifi  juin,  dans  les  délais  prescrits,  les  trois  navires  étaient  rendus 
à  Cj'oustadt.  Après  inspection  fin  gitand-duc  héritier  et  du  ^and 


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LA  MARINE  MARCHANDE  RUSSE.  351 

amiral,  grand-duc  Constantin  Nicolaievitch,  ils  changèrent  leurs 
noms  allemands  contre  trois  noms  russes,  arborèrent  le  pavillon 
de  Saint-André,  et  furent  inscrits  sur  les  contrôles  de  la  flotte 
de  guerre. 

Deux  mois  à  peine  après  Tinstitution  du  comité,  et  six  se- 
maines après  Touverture  officielle  de  la  souscription,  la  FloUe 
tjohruaire  était  constituée. 

Nous  connaissons  peu  de  pays  dont  l'histoire  maritime 
compte  un  fait  analogue.  Les  Russes  ont  donné  par  là  à  tous 
les  peuples  un  grand  et  rare  exemple  d'intelligence,  d'initiative 
et  de  patriotisme.  Nous  aussi,  nous  avons  été  à  la  veille  d'une 
guerre  inégale  avec  une  puissance  maritime  beaucoup  plus  forlo 
que  nous;  nous  aussi,  nous  avons  eu  conscience  de  notre  infé- 
riorité, car  l'entente  cordiale  est  de  date  récente.  Il  est  triste  de 
constater  que  cette  expérience  n'a  pas  provoqué  dans  notre  popu- 
lation une  bien  grande  émotion,  qu'on  n'a  pas  vu  chez  nous,  au 
moment  de  Fachoda  ou  après  cette  crise,  se  former  de  comité, 
ni  s'ouvrir  de  souscriptions  pour  la  constitution  d'une  «  flotte 
patriotique  française.  »  Aujourd'hui  encore,  notre  marine  mar- 
chande croupit  dans  la  médiocrité,  où  la  maintiennent  l'indifl'é- 
rence  de  notre  population  et  l'incurie  impardonnable  des  pouvoirs 
publics. 

Les  travaux  du  Congrès  de  Berlin  touchaient  à  leur  fin,  lorsque 
les  trois  premiers  croiseurs  furent  rendus  à  Gronstadt.  Le  péril 
était  écarté,  mais  au  prix  de  durs  sacrifices;  les  conditions  poli- 
tiques restaient  instables.  Le  comité,  s'étant  posé  la  question  de 
savoir  s'il  fallait  continuer  ou  s'arrêter,  opta  pour  la  marche  en 
avant.  On  acheta  un  nouveau  navire;  les  trois  précédens  furent 
retirés  des  contrôles  de  la  flotte  de  guerre,  le  1''  août  1878,  après 
la  clôture  du  Congrès  de  Berlin.  Le  comité  en  reprit  la  possession 
et  l'ezploitaiion,  et  procéda  d*abord  au  transport  des  troupes 
russes  des  côlci  de  Turquie  à  celles  de  Russie.  Puis  commença, 
pour  la  flotte  volontaire,  la  véritable  navigation  commerciale,  et 
se  posa  pour  elle  l'importante  question  de  savoir  quelle  fonno 
elle  adopterait.  On  écarta  la  forme  de  «  Société  anonyme.  >j 
comme  cadrant  mal  avec  le  but  patriotique  de  l'entreprise,  et  l'on 
s'arrêta  à  la  solution  suivante  :  la  flotte  volontaire  serait  une  so- 
ciété privée,  mais  n'ayant  pas  de  caractère  commercial,  dans  ce 
sens  que  ses  membres  ne  retireraient  aucun  profit  des  bénéfices 
réaUsés  en  temps  de  paix  au  moyen  de  la  navigation  commer- 


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3!)2  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

ciale  :  ces  bénéfices  seraient  consacrés  entièrement  à  l'entretien 
et  à  l'accroissement  de  la  flotte. 

De  nombreux  avis  engageaient  la  nouvelle  Société  k  relier  le 
bassin  de  la  Mer-Noire  aux  mers  d'Extrême-Orient.  Au  moment 
où  ils  venaient  d'éprouver,  dans  le  «  Proche-Orient,  »^  une  si 
cruelle  déception,  et  de  rencontrer  sur  leur  route  un  obstacle  si 
inattendu,  les  Russes,  avec  cette  étonnante  souplesse  qui  fait  partie 
de  leur  force,  songeaient  à  tourner  l'obstacle,  au  lieu  de  se  buter 
à  le  renverser,  et  concevaient  l'œuvre  qui  les  a  occupés  pendant 
ce  dernier  quart  de  siècle.  Gomme  dans  toutes  les  circonstances  • 
analogues,  ils  se  proposaient  aussi  de  faire  usage  de  leur  marine 
marchande  et  de  se  servir  de  l'instrument  que  le  mouvement 
patriotique  de  1877  avait  sus  entre  leurs  mains.  «  Notre  tftche 
historique,  vieille  de  mille  ans,  écrivait-on  au  comité  de  la 
flotte  volontaire,  consiste  à  tendre  vers  le  Sud,  vers  lequel  nous 
nous  dirigeons  constamment,  bien  que  par  une  voie  longue.  Il 
faudrait  faire  converger  tous  les  efforts  vers  le  prolongement  de 
la  voie  maritime  de  l'Asie  méridionale  jusqu'à  la  Sibérie  orien- 
tale, jusqu'à  l'Amour.  »  Gomme  la  Compagnie  de  navigationy 
la  Flotte  volontaire  suivit  la  voie  que  lui  traçaient  les  aspira- 
tions politiques  du  pays.  Elle  résolut  de  faire  flotter  le  pavillon 
russe  sur  l'océan  Pacifique,  et  c'est  là  qu'elle  chercha  la  solution 
du  problème  de  son  existence  en  temps  de  paix.  Le  ministère 
de  l'Intérieur  lui  confia  le  transport  des  déportés  dans  l'île  de 
Sakhaline,  et  la  Marine  celui  des  fournitures  pour  le  port  de 
Vladivostok.  Pour  trouver  le  fret  nécessaire  à  des  voyages  régu- 
liers entre  Odessa  et  Vladivostok,  en  passant  par  les  ports  inter- 
médiaires, on  s'adressa  au   commerce    de   Moscou.  Les  mar- 
chandises   russes   à  destination   de   Ghine   étaient  jusqu'alors 
exclusivement  transportées  sous  pavillon  étranger.  La  Société  fit 
en  sorte  de  s'en  réserver  une  partie  et  s'efforça  principalement 
de  participer  au  commerce  du  thé  entre  la  Russie  et  TExtrème- 
Orient,  et  à  celui  du  blé  entre  la  Russie  et  l'Europe  occidentale. 
En  1880,  elle  ouvrit  un  service  de  passagers  entre  Odessa  et 
Vladivostok;  le  ministère  de  l'Intérieur  traita  de  nouveau  avec 
elle  pour  le  transport  des  colons  à  destination  des  provinces 
du   Pacifique  et  de  TOussouri,  qu'on  se  préoccupait  alors  de 
peupler. 

Mais  ces  diverses  ressources  ne  permettaient  pas  à  la  Flotte 
volontaire  de  vivre»  Elle  avait  eu  à  supporter  des  frais  considé- 


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LA    MARINE   MARCHANDE   RUSSE.  353 

rables  ;  elle  avait  fait  construire  de  nouveaux  navires  ;  un  nau- 
frage lui  en  avait  fait  perdre  un.  Les  résultats  de  l'exploitation 
n'étaient  pas  satisfaisans.  La  haute  protection  de  son  président 
d*honneur,  devenu  l'empereur  Alexandre  III,  et  la  grande 
influence  de  son  président  effectif,  M.  Pobiedonotzef,  auprès 
de  ee  souverain,  lui  permirent  de  se  tirer  de  cette  crise  (4883); 
Une  subvention  fut  accordée  à  ses  bateaux  par  mille  parcouru; 
un  subside  extraordinaire  lui  fut  alloué  pour  l'achat  d'un 
nouveau  navire;  enfin  elle  passa  sous  la  surveillance  du  mi- 
nistre de  la  Marine,  qui  devint  son  président  de  fait.  Un  règle- 
ment élaboré  par  le  Conseil  de  l'Empire  (1886)  détermina  la 
nature  de  ses  services  (1),  le  montant  de  la  subvention  qu'elle 
recevrait  (2),  et  apporta  quelques  modifications  à  son  adminis-^ 
tration.  La  Flotte  volontaire  fut  considérée  comme  une  «  entre- 
prise industrielle  et  de  transport  appartenant  à  l'État.  »  L'an- 
cienne Société  fut  dissoute  et  passa  la  main  à  un  nouveau 
comité. 

La  nouvelle  Société  commença  l'exploitation  avec  sept  na- 
vires, représentant  un  capital  de  4200000  roubles.  Elle  se 
préoccupa  d'abord  d'étendre  son  champ  d'action  et  d'ajouter  de 
nouvelles  cordes  à  son  arc:  elle  multiplia  les  voyages  d'essai, 
elle  envoya  ses  navires  un  peu  dans  toutes  les  directions,  au 
Brésil,  en  Amérique  du  Nord,  au  Japon,  sur  les  côtes  de  France, 
de  Belgique  et  de  la  Baltique.  Ces  essais  ne  donnèrent  pas 
d'excellens  résultats  et  l'on  en  revint  aux  lignes  primitives 
d'Ëxtrème-Orient,  qu'on  se  borna  à  améliorer  par  une  exploita- 
tion plus  méthodique  et  plus  pratique.  Elles  constituaient  encore, 
à  la  veille  de  la  guerre  actuelle,  le  principal  élément  d'activité 
de  la  Flotte  vo/on/afrc.  Cependant,  depuis  l'achèvement  du  Trans- 
sibérien et  la  loi  sur  le  «  cabotage  lointain,  »  cette  Compagnie  fut 
amenée  à  se  préoccuper  de  deux  faits  :  la  diminution  du  nombre 
des  passagers  et  la  concurrence  résultant  de  la  création  de  nou- 
velles Compagnies  russes.  En  effet,  le  Transsibérien  lui  enlevait 
déjà  un  grand  nombre  de  passagers;  d'autre  part,  la  loi  qui 
réserve  le  cabotage  lointain  au  pavillon  russe  avait  fait  surgir  de 
nouvelles  Compagnies  qui  étaient  dans  de  meilleures  conditions 
pour  lutter  avec  elle.  C'est  sans  doute  à  ces  préoccupations  que 

(!)  Sept  voyages  au  moins  par  an  entre  Odessa  et  Vladivostok. 
(2)  4  roubles  25  kopecks  par  mille  parcouru,  sans  pouvoir  dépasser  600000  roubles 
par  an. 

TOME  xxui.  —  1904.  23 


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35i  nCVUE  DES  DEUX  MONDES. 

répondit  la  création  d'un  service  régulier  entre  Odessa  et  New- 
York,  avec  escales  à  Constantza,  le  Pirée,  Naples  et  Gibraltar. 
On  espérait  probablement  enlever  aux  Compagnies  françaises  et 
italiennes  le  transport  des  émigrans  de  Roumianie,  de  Grèce  et 
d'Italie  en  Amérique.  Trois  vapeurs  devaient  être  affectés  à  ce 
service,  à  partir  de  l'automne  dernier. 

La  Flotte  volontaire  n'a  pas  tardé  à  s'apercevoir  qu'il  est  dif- 
ficile, pour  des  navires,  de  concilier  les  conditions  nécessaires 
au  service  de  croiseurs  auxiliaires  en  temps  de  guerre,  avec  celles 
qu'exige  un  service  commercial  en  temps  de  paix.  Pour  être 
apte  au  service  de  croiseur  auxiliaire,  un  navire  doit  pouvoir 
fournir  une  vitesse  considérable.  Or,  en  temps  de  paix,  dans  le 
service  commercial,  un  pacfuebot  rapide  est  d'un  entretien  fort 
coûteux  et  d'un  rapport  assez  mince.  Pour  que  l'exploitation 
en  soit  rémunératrice,  il  faut  que  les  passagers  de  luxe  soient  plus 
nombreux  que  les  passagers  de  pont,  les  soldats  et  les  émi- 
grans, et  c'est  généralement  l'inverse  qui  se  produit. 

Obligée  par  ses  règlemens  de  posséder  des  navires  capables 
de  fournir  de  grandes  vitesses,  la  Flotte  volontaire  décida  cepen- 
dant de  se  contenter,  pour  ses  paquebots,  d'une  vitesse  maxima 
de  18  nœuds  dans  le  service  de  guerre  et  de  13  nœuds  dans  le 
service  commercial.  Malgré  la  limite  ainsi  fixée  à  la  vitesse, 
elle  continua  à  se  ressentir  des  exigences  exceptionnelles  aux- 
quelles elle  était  soumise.  En  1902,  le  ministère  de  la  Marine, 
jugeant  ses  moyens  insuffisans,  lui  imposa  la  construction  de 
quatre  nouveaux  navires  à  grande  vitesse,  pour  porter  à  six  le 
nombre  de  ses  unités  rapides.  La  direction  prit  le  parti  d'acquérir 
des  vaisseaux  construits  en  vue  des  besoins  commerciaux,  pour 
compenser  les  pertes  causées  par  les  navires  construits  en  vue 
des   besoins  de   la  guerre  ;  elle  posséda  ainsi  deux  types  de 
navires  :  les  premiers  du  type  «  transport,  »  les  deuxièmes  du 
type  ((  croiseur.  »  Cette  mesure  fut  encore  insuffisante  :  la  flotte 
volontaire  en  fut  réduite  à  retirer  du  service  actif  quatre  de  ses 
vaisseaux  à  grande  vitesse,  et  à  les  placer  en  réserve  à  Sébastopol 
et  à  Odessa,  prêts  à  reprendre  la  mer  à  la  première  réquisition. 
C'est  dans  ce  double  rôle,  commercial  et  militaire,  joué  alterna- 
tivement par  la  Flotte  volontaire,  que  consiste  la  grande  diffi- 
culté contre  laquelle  elle  s'est  débattue.  Son  origine,  les  circon- 
stances qui  ont  présidé  à  sa  fondation,  son  caractère  officiel  et  la 
dépendance  où  elle  se  trouve  vis-à-vis  du  gouvernement  l'ont 


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Là  marine  marchande  russe.  355 

maintenue  dans  cette  situation  équivoque  et  mal  définie.  On  a 
plus  d'une  fois  proposé  de  la  transformer  en  une  entreprise 
purement  commerciale ,  en  retirant  de  ses  cadres  les  navires 
inutilisables  autrement  que  comme  croiseurs,  et  en  lui  laissant 
l'usage  des  autres,  sauf  à-les  réquisitionner  en  cas  de  guerre.  Le 
gouvernement  s'est  toujours  refusé  à  admettre  cette  transfor- 
mation. 

Le  dernier  règlement  relatif  à  la  Flotte  volontaire^  celui  de 
1902,  lui  a  maintenu  le  même  caractère  et  la  même  organisation 
que  par  le  passé.  Il  lui  a  conservé  aussi  sa  subvention  annuelle 
de  600  000  roubles.  Elle  comptait,  au  moment  où  la  guerre  s'est 
engagée,  15  navires  en  service,  représentant  une  valeur  de 
14  442928  roubles. 

Grâce  au  secours  de  TËtat,  les  difficultés  que  la  Flotte  volon- 
taire  a  rencontrées  sur  sa  route  n'ont  pas  été  trop  préjudiciables 
à  l'accomplissement  de  sa  tâche.  En  fait  de  résultats  commer- 
ciaux, les  voyages  entre  Odessa  et  Vladivostok,  qui  n'étaient 
qu'au  nombre  de  8  en  1886,  ont  été  portés  progressivement  jus- 
qu'à 24;  près  de  60  millions  de  pouds  de  marchandises  et 
30  OOO  passagers  ont  été  transportés,  sur  cette  ligne,  de  1878  à 
1902,  tant  à  l'aller  qu'au  retour  ;  les  produits  de  l'industrie 
de  la  Russie  ont  été  introduits  dans  les  escales  intermédiaires 
de  Colombo,  de  Singapore  et  de  Shanghaï. 

Dans  l'ordre  d'idées  militaire,  le  gouvernement  russe  a  eu 
recours  aux  vaisseaux  de  la  Flotte  volontaire  pour  assurer,  pen- 
dant la  dernière  expédition  de  Chine,  le  transport  du  corps 
expéditionnaire  et  du  matériel  de  guerre  entre  Vladivostok  et  le 
golfe  du  Petchili.  Ce  genre  de  services  semble  bien  être  le  seul 
auquel  soient  aptes,  en  temps  de  guerre,  des  navires  de  com- 
merce. La  théorie,  si  séduisante  à  première  vue,  des  croiseurs 
auxiliaires  rencontre,  dans  la  pratique,  de  sérieuses  difficultés 
d'application.  Jamais  un  paquebot  dépourvu  de  cuirasse,  muni 
d  une  faible  artillerie  et  pouvant  donner  une  vitesse  maxima  de 
18  nœuds,  ne  sera  en  état  de  prendre  part  à  de  véritables  opéra- 
tions de  guerre.  On  pourra  l'employer,  loin  du  théâtre  de  ces 
opérations,  à  donner  la  chasse  aux  cargo-boats  ennemis,  ou  en- 
core à  saisir  les  neutres  suspects  de  se  livrer  à  la  contrebande. 
Mais  le  premier  de  ces  emplois  ressemble  fort  à  la  course,  qui 
a  été  supprimée  par  le  Congrès  de  Paris,  et  le  second  présente 
des  inconvéniens  peut-être  plus  graves  encore,  que  les  récens 


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356  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

exemples  du  Smolensk  et  du  Pétersbourg  viennent  de  mettre  en 
lumière  (1). 

Nous  assistons  du  reste,  depuis  quelque  temps,  en  Angleterre, 
chez  la  nation  maritime  par  excellence,  à  une  évolution  dans 
les  constructions  navales  appliquées  aux  grands  paquebots 
transatlantiques.  On  parait  guéri  de  la  u  folie  de  la  vitesse;  »  on 
ne  s'efforce  plus  de  réaliser  22  ou  23  nœuds  à  l'heure,  pour  lutter 
avec  les  superbes  bateaux-réclame  de  l'empereur  Guillaume; 
on  en  est  arrivé  à  une  conception  infiniment  plus  pratique 
en  se  proposant  de  réaliser  im  grand  confortable  à  bord  pour 
les  passagers,  tout  en  sacrifiant  aux  exigences  d'une  naviga- 
tion commerciale.  C'est  la  White  Star  Une  qui  a  pris  l'initiative 
de  cette  évolution  par  la  construction  de  VOceanic,  suivie  par 
celles  du  Celiic,  du  Cedric  et  enfin  du  Baltic  qui,  non  seulement 
résume  tous  les  perfectionnemens  de  l'architecture  navale,  mais 
constitue  une  sorte  de  type  nouveau  de  paquebot,  ou  plutôt  de 
paquebot  cargo-boat.  Le  Baltic,  en  effet,  tient  du  paquebot  par 
le  luxe  et  le  confort  de  ses  aménagemens  pour  passagers,  mais  il 
se  rapproche  du  cargo-boat  par  l'énorme  capacité  de  ses  cales  à 
marchandises  et  par  sa  vitesse  relativement  modérée,  qui  sera 
de  16  nœuds.  Ses  proportions  sont  colossales:  il  ne  mesure  pas 
moins  de  221  mètres  de  longueur  sur  23  mètres  de  largeur,  et 
son  creux  sur  quille  est  de  15  mètres.  Ces  dimensions  lui  per- 
mettent de  porter  28  000  tonnes  en  lourd,  et  lui  donnent  un 
déplacement  en  pleine  charge  de  40000  tonnes. 

Voilà  certes  un  navire  appelé  à  rendre  de  signalés  services 
à  son  pays,  en  temps  de  guerre,  pour  le  transport  des  troupes, 
chevaux  et  matériel;  car  il  peul  contenir  dans  ses  flancs  plus  de 
passagers  que  ne  compte  d'habitans  un  de  nos  chefs-lieux  d  ar- 
rondissement. Nous  croyons  que  la  While  Star  Une  est  dans  le 
vrai  et  que  son  exemple  est  bon  à  suivre. 

En  résumé,  on  ne  saurait  dire  que  la  Flotte  volontaire  ait 
réalisé  entièrement  le  vœu  de  ses  fondateurs.  Arme  à  double 
tranchant,  elle  ne  s'est  parfaitement  acquittée  de  son  rôle  ni  eu 
temps  de  guerre,  ni  en  temps  de  paix.  Entreprise  commerciale, 
elle  ne  se  soutient  que  grâce  à  l'aide  pécuniaire  du  gouverne- 
Ci)  On  vient  de  constituer  à  Pétersbourg  une  commission  spéciale,  composée 
de  hauts  fonctionnaires  russes,  chargés  d'examiner  la  situation  de  la  Flotte  volon- 
taire, au  point  de  vue  international  maritime.  M.  de  Martens  est  délégué  par  l'ami- 
rauté auprès  de  cette  commission. 


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LA   MARINE   MARCHANDE   RUSSE.  357 

ment  ;  auxiliaire  de  la  marine  de  guerre,  elle  ne  lui  est  que 
d'un  faible  secours  (1).  Ainsi  Tapplication  a  révélé,  dans  la  con- 
ception initiale  de  la  Flotte  volontaire,  des  contradictions  qui 
rendent  son  fonctionnement  difficile.  On  a  cherché  à  concilier 
ces  contradictions  ;  on  n'y  a  réussi  qu'à  moitié  :  la  formule  est 
encore  à  trouver. 

Il  convient  cependant  de  tenir  compte  à  la  Flotte  volontaire 
des  efforts  qu'elle  a  faits.  Ses  débuts  nous  ont  permis  d'assister 
à  la  genèse  des  relations  maritimes  de  la  Russie  avec  TExtréme- 
Orient  ;  sesjservices  constituaient,  hier  encore,  le  principal  élé- 
ment du  trafic  qui  se  faisait,  par  pavillon  russe,  entre  les  côtes 
de  la  Mer-Noire  et  celles  du  Pacifique.  Malgré  ses  imperfections, 
les  charges  dont  elle  est  grevée,  les  contradictions  contre  les- 
quelles elle  lutte,  elle  reste  une  création  très  originale  et  très 
intéressante.  Les  services  qu'elle  a  déjà  rendus  à  l'État,  ceux 
qu'elle  peut  encore  lui  rendre,  suffisent  en  somme  à  justifier  les 
mots  qu'Alexandre  III  traça  de  sa  main  sur  un  rapport  la 
concernant  :  «  C'est  une  œuvre  nationale  très  utile,  et  ce  serait 
une  faute  que  de  l'abandonner  à  l'arbitraire  du  sort.  » 

L'établissement  des  Russes  sur  le  golfe  du  Pelchili  amena  la 
formation  d'une  flotte  marchande  dans  les  eaux  mêmes  du  Paci- 
fique. C'est  une  nouvelle  étape  dans  leur  développement  mari- 
time. Les  progrès  de  leur  colonisation  en  Sibérie  et  leur  instal- 
lation sur  les  côtes  de  la  mer  du  Japon,  les  avaient  déterminés  à 
établir  une  communication  maritime  directe  avec  leurs  posses- 
sions asiatiques.  Cela  ne  leur  parut  bientôt  plus  suffisant.  Depuis 
l'achèvement  du  Transsibérien,  l'acquisition  de  Port- Arthur  et 
de  Dalny,  et  le  prolongement  de  la  voie  ferrée  jusqu'à  ces  ports, 
le  désir  leur  vint  de- posséder  une  flotte  commerciale  sur  place. 
L'organisation  du  Service  maritime  du  chemin  de  fer  de  C Est- 
Chinois  répond  à  ce  besoin. 

En  1896,  cinq  ans  seulement  après  l'inauguration  des  tra- 
vaux du  Transsibérien  par  le  tsarévitch  Nicolas,  le  gouverne- 
ment chinois   traita  avec   la   Banque   Russo-Chinoise   pour  la 

(1)  U  coBTient  toutefois  d'observer  que,  lors  du  grand  mouvement  d'opinion 
dont  est  née  la  Flotte  volontaire,  la  seule  guerre  à  laquelle  on  songeât  en  Russie 
éUit  une  guerre  avec  rAngleterre,  l'Autriche  ou  la  Turquie,  ayant  TOrient  pour 
théâtre.  Dans  cette  hypothèse,  une  flotte  de  transports  rapides,  opérant  sous  la 
protection  de  l'escadre  de  la  Mer-Noire,  aurait  pu  être  d'une  véritable  utilité  à  la 
RusdA. 


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] 


356  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


constitution  d'une  Société  par  actions,  sous  le  nom  de  «  Société- 
du  chemin  de  fer  de  i'Est-Chinois.  »  Cette  Société  entreprit  la) 
construction  de  la  ligne  dite  de  rEst-Chinois,  qui  relie  le  Trans-^ 
sibérien  proprement  dit  au  port  de  Vladivostok,  à  travers  la 
Mandchourie.  Deux  ans  après,  en  1898,  la  Russie  se  lit  céder  à 
bail  par  la  Chine  la  presqu'île  de  Liao-Toung,  avec  les  ports  de 
Talien-Ouan  et  de  Port-Arthur,  et  la  Société  de  l'Est-Chinois 
fut  autorisée  à  dfriger  un  embranchement  de  sa  ligne  sur  Port- 
Arthur  et  sur  le  nouveau  port  de  Dalny,  qu'on  avait  décidé  de 
créer  dans  la  baie  de  Talien-Ouan.  La  Société  et  le  gouvernement 
se  convainquirent  bientôt  que  le  succès  de  leurs  projets  dépen- 
dait en  grande  partie  de  la  régularité  des  communications  entre 
Vladivostok,  les  nouveaux  ports  du  Liao-Toung  et  certains  ports 
de  la  Chine  et  du  Japon.  La  construction  de  Tenibranchemeut 
sur  Port-Arthur  augmentait  les  occasions  de  transport  par  mer; 
les  ressources  locales  étaient  dans  l'impossibilité  d'y  suffire  ;  les 
frets  s'élevaient.  Ces  faits  servirent  de  preuve  à  la  Société  que 
Torganisation  d'un  service  maritime  en  Extrême-Orient  s'imposait. 

Il  n'existait  qu'une  seule  Compagnie  russe  faisant  le  service 
entre  les  ports  de  Sibérie  et  ceux  de  Corée,  de  Chine  et  du 
Japon  ;  c'était  celle  du  conseiller  de  commerce  Schevelef,  qui 
recevait  une  subvention  de  111  000  roubles  par  an,  pour  entretenir 
ses  lignes,  et  ne  pouvait  fah^e  face  à  de  plus  grandes  exigences. 
La  Société  de  l'Est-Chinois  lui  acheta  son  monopole  et  son  ma- 
tériel, et  organisa  un  service  maritime  ayant  pour  objet  de  servir 
d'auxiliaire  à  la  grande  entreprise  du  Transsibérien.  Elle  se 
proposa  de  relier  les  ports  du  littoral  sibérien  entre  eux  et  avec 
ceux  du  Liao-Toung,  de  la  Corée,  du  Japon  et  de  la  Chine;  de 
mettre  Vladivostok  en  communication  avec  les  mers  d'Okhotsk 
et  de  Behring;  d'assurer  le  transport  des  matériaux  et  du  pe^ 
sonnel  nécessaires  à  la  construction  du  chemin  de  fer;  de  relien 
après  l'achèvement  de  la  ligne,  les  stations  terminus  Vladivostok 
et  Dalny  avec  les  principaux  ports  de  Chine,  du  Japon  et  de 
Corée,  et  de  transporter  la  poste,  les  voyageurs  et  les  marchan- 
dises. 

La  Société  forma  sa  flotte  de  vapeurs  achetés  aux  chantiers 
de  construction  et  aux  Compagnies  de  navigation  d'Allemagne, 
d'Angleterre,  d'Autriche  et  d'Extrême-Orient.  Au  1®'  janvier  lî)02, 
cette  flotte  se  composait  de  18  vapeurs  de  haute  mer,  ayant  une 
capacité  de  chargement  de  24 146  tonnes  et  pouvant  embarquer 


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LA    MARir<E   MAUCIIANDE   RUSSE. 


359 


661^passagers  de  1"  classe  et  7  075  émigrans.  A  la  suite  d'accords 
intervenus  en  1898  avec  les  gouvernemens  russe  et  chinois, 
le  Service  maritime  de  CEst-Chinois  inaugura  des  lignes  régu- 
lières :  au  nord  de  Vladivostok,  sur  la  mer  d'Okhotsk,  le  golfe 
de  Pierre-le-6rand  et  le  détroit  de  Tartarie;  au  sud  de  Vladi- 
vostok, sur  les  ports  japonais,  coréens,  russes  et  chinois  de  Na- 
gasaki, Tchemoulpo,  Fousan,  Gensan,  Port-Arthur,  Dalny, 
Tche-fou  et  Shanghaï.  Cette  année,  le  chemin  de  fer  se  propo- 
sait d'organiser,  une  fois  par  semaine,  un  train  express  jusqu'à 
Dalny;  deux  vapeurs  rapides  devaient  attendre  dans  ce  port  la 
poste  et  les  voyageurs,  et  appareiller  immédiatement  à  desti- 
nation de  Nagasaki  et  de  Shanghaï.  C'est  donc  par  le  port  de 
Dalny,  où  Ton  poursuivait  activement  la  construction  et  l'amé- 
nagement de  locaux  pour  les  voyageurs  et  les  marchandises,  que 
devait  s'effectuer  la  jonction  du  Transsibérien  avec  le  service 
maritime  russe  du  Pacifique. 

Le  gouvernement  russe  était  bien  décidé  à  n'épargner  ni 
l'argent,  ni  la  peine  pour  faire  de  Dalny  un  port  de  premier  ordre, 
un  des  grands  entrepôts  du  commerce  d'Extrême-Orient.  Un  plan, 
largement  conçu,  activement  entrepris,  avait  commencé  à  rece- 
voir ixne  prompte  et  intelligente  exécution. 

La  baie  que  les  Russes  ont  appelée  Dalny,  c'est-à-dire  <c  très 
éloigné,  »  «  lointain,  »  est  un  des  plus  beaux  ports  en  eau  pro- 
fonde du  Pacifique,  libre  de  glaces,  accessible  à  marée  basse, 
sans  le  secours  d'un  pilote,  aux  navires  d'un  tirant  d'eau  de 
30  pieds.  C'est  là  qu'avaient  surgi,  par  ordre  de  l'Empereur,  en 
l'espace  de  trois  ans,  une  cité  et  un  port  qui  semblaient  pro- 
mettre le  plus  bel  avenir.  Cinq  grandes  jetées,  construites  sur 
des  blocs  de  20  à  50  tonnes,  larges  de  plusieurs  centaines 
de  pieds,  devaient  s'étendre  d'un  quart  à  un  demi-mille  en  avant 
des  quais.  Chacune  devait  être  munie  de  rails,  de  magasins, 
d'élévateurs,  de  prises  de  gaz,  d'électricité  et  d'eau.  La  première 
avait  été  terminée  en  juillet  1901,  la  deuxième  à  la  fin  de  1902. 
Entre  ces  jetées  devaient  s'élever  des  docks,  pour  toutes  les 
marines  du  globe  :  ceux  de  la  marine  chinoise  devaient  être 
établis  à  part,  sur  un  emplacement  réservé.  On  construisait  un 
brise-lames,  permettant  aux  navires  de  procéder  en  tout  temps 
aux  opérations  de  chargement  et  de  déchargement.  Deux  dragues 
fabriquées  à  Glasgow,  ayant  coûté  chacune  38000  livres  sterling, 
approfondissaient  le  port,  dont  la  profondeur  devait  varier  entre 


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360  BEVUE   DE8   DEUX   filONDES. 

18  et  28  pieds.  Il  devait  y  avoir  aussi  deux  cales  de  construc- 
tion et  de  réparation,  pouvant  servir  pour  les  plus  grands  navires 
du  monde.  Dix-sept  cents  ouvriers  étaient  employés  à  la  cons- 
truction de  la  première,  le  port  de  Dalny  devait  avoir  une  super- 
ficie de  430  000  sagènes  carrées,  soit  à  peu  près  la  même  que 
celle  du  port  d'Odessa. 

Une  ville  intelligemment  tracée  commençait  à  sortir  de  terre. 
Nous  avons  sous  les  yeux,  en  écrivant,  une  vue  à  vol  d'oiseau 
de  Dalny.  Les  bàtimens  commerciaux  et  administratifs,  les 
maisons  particulières  s'échelonnent  déjà  au  bord  de  Teau  et  le 
long  des  rues  qui  se  dessinent.  La  cité  chinoise,  comme  le  port 
chinois,  devait  être  entièrement  séparée.  L'électricité  était  déjà 
installée  dans  le  quartier  européen.  On  procédait,  un  peu  par- 
tout, à  des  nivèllemens.  Vingt-trois  mille  ouvriers  travaillaient, 
tant  à  la  construction  de  la  ville  qu'à  celle  du  port.  La  popula- 
tion était  d'environ  SOOOO  âmes,  la  plupart  Chinois,  Japonais, 
Coréens  et  Russes.  Douze  millions  de  roubles  avaient  été  dé- 
pensés en  1902;  on  comptait  en  dépenser  encore  23,  soit  un 
total  de  35  millions  de  roubles. 

Un  ukase  de  l'Empereur,  daté  du  30  juillet  1899,  avait  in- 
stitué à  Dalny  un  port  franc  ou,  plus  exactement,  une  zone 
franche.  L'article  1"  de  cet  ukase  concédait  «  le  droit  d'im- 
porter toute  espèce  de  marchandises  librement  et  sans  droits 
de  douane,  pour  le  port  et  le  territoire  adjacent,  jusqu'à  une 
limite  que  le  ministre  des  Finances  pouvait  modifier.  »  En 
sortant  de  cette  zone  franche  pour  entrer  sur  le  territoire  russe, 
les  marchandises  devaient  acquitter  les  mêmes  droits  d'im- 
portation que  partout  ailleurs.  La  franchise  du  port  ne  s'éten- 
dait pas,  bien  entendu,  aux  péages  de  toute  sorte,  droits  d'an- 
crage, de  quai,  etc.,  qui  sont  habituellement  perçus  dans  tous 
les  ports.  Mais  ces  péages  étaient  fixés  à  un  taux  très  bas,  afin 
d'attirer  la  marchandise  et  de  favoriser  le  commerce  interna- 
tional. 

«  Il  est  difficile,  »  —  écrit  le  consul  d'Angleterre  à  Nîou- 
Tchouang,  —  <(  d'imaginer  un  port  mieux  outillé,  quand  il  sera 
terminé.  Ce  sera  un  port  modèle.  »  Le  bas  prix  de  la  main- 
d'œuvre  des  coolies,  la  facilité  du  transbordement  des  marchan- 
dises, des  navires  sur  les  wagons,  la  commodité  d'accès  du  port 
à  toutes  les  époques;  la  franchise  douanière  et  la  faiblesse  des 
péages,  devaient  faire  de  Dalny  le  port  le  plus  économique  d'Ex- 


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LA    MARINE   MARCHANDE  RUSSE.  361 

trême-Orient,  un  des  grands  entrepôts  du  Pacifique.  Tel  était  le 
résultat  qu'escomptaient  les  Russes.  M.  Witte,  è.  qui  appartient 
la  conception  du  plan  que  nous  venons  d*exposer,  accomplit  en 
Extrême-Orient,  au  cours  de  l'année  1903,  un  voyage  d'inspec- 
tion qui  fut  un  des  derniers  actes  de  sa  carrière  administrative. 
Au  retour  de  ce  voyage,  il  déclarait,  dans  son  rapport  à  l'Empe- 
reur, qu'il  fallait  s'efforcer  d'attirer  à  Dalny,  non  seulement  le 
commerce  russe,  mais  aussi  celui  de  toutes  les  nations  étran- 
gères. Il  a  toujours  tenu  bon  contre  les  protestations  de  Vladi- 
vostok et  soutenu  qu'il  était  indispensable  à  la  Russie  de  posséder 
à  Dalny,  en  eau  libre,  un  grand  entrepôt  franc,  pourvu  de  Tou- 
tillage  le  plus  moderne. 

De  tout  cela,  il  ne  reste  plus  aujourd'hui  que  des  ruines.  Les 
Russes  ont  détruit  l'aménagement  de  Dalny,  pour  Tempècher  de 
tomber  aux  mains  des  Japonais.  Mais  il  était  nécessaire,  pour 
faire  saisir  l'importance  du  Service  maritime  de  C Est-Chinois, 
de  replacer  cette  entreprise  dans  son  cadre,  de  montrer  l'agen- 
cement du  chemin  de  fer,  du  port  et  de  la  flotte  commerciale, 
et  d'exposer  enfin  à  quelle  colossale  installation  les  Russes  pro- 
cédaient, au  point  terminus  de  leurs  wagons. 

V Est-Chinois  était  donc  une  Compagnie  naissante,  qui  entrait 
à  peine  dans  sa  période  d*exploitation,  et  sur  l'avenir  de  laquelle 
il  était  encore  impossible  de  se  prononcer.  Elle  avait  déjà  ren- 
contré, du  fait  du  climat  et  des  circonstai^ces  locales,  des  diffi- 
cultés sérieuses.  L'apparition  de  la  peste  en  1899  à  Newchwang 
et  au  Japon  avait  entravé  sa  première  année  d'exploitation;  en 
1900,  ce  fut  l'insuiTection  des  Boxers  et  la  guerre  de  Chine;  en 
1902,  une  épidémie  de  choléra;  cette  année-ci,  c'est  la  guerre 
russo-japonaise,  qui  suspend  son  trafic,  arrête  ses  navires,  bloque 
ses  ports,  détruit  ses  installations  et  met  en  question  son  exis- 
tence, en  même  temps  que  l'avenir  de  la  Russie  dans  ces  parages. 
Outre  ces  difficultés  fortuites,  le  Service  maritime  de  f  Est- 
Chinois  devait  toujours  compter  avec  un  certain  nombre  de 
difficultés  permanentes.  La  navigation  est  très  dure  sur  ces  côtes 
enveloppées  de  brouillards,  exposées  aux  orages,  aux  ouragans, 
et  bordées  par  les  glaces  dans  leur  partie  septentrionale.  Le  re- 
crutement sur  place  de  matelots,  de  mécaniciens,  de  pilotes  est 
presque  impossible  et  rend  la  constitution  du  personnel  très  oné- 
reuse. Les  ressources  locales,  eii  chantiers  et  ateliers  de  construc* 
tien  mécanique,  sont  insuffisantes  et  augmentent  la  durée  et  le 


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.362  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

prix  des^Téparatîons.  Des  Compagnies  étrangères,  et  en  particu- 
lier la  Compagnie  japonaise  Nippon  Yusen  Kaisha,  faisaient  une 
concurrence  sérieuse  à  leur  jeune  rivale. 

La  marine  marchande  japonaise,  du    reste,  qui  n'existait 
pour  ainsi  dire  pas,  il  y  a  ime  trentaine  d'années,  puisque  son 
effectif  représentait  à  peine  18  000  tonneaux  et  ne  se  composait 
que  de  caboteurs,  s'est  développée  avec  une  prodigieuse  rapi- 
dité. Dès  1892,  il  y  avait  déjà  au  Japon  cinquante-trois  chan- 
tiers construisant   des  navires   à  Teuropéenne.  Le  gouverne- 
ment apporte  tous  ses  soins  à  la  formation  des  officiers  et   des 
marins,  et  une  école  spéciale  est  affectée,  à  Tokio,  à  l'instruction 
des  mécaniciens.  Des  navires-écoles  y  sont  amenés  pour  donner 
aux  élèves  la  pratique  de  la  navigation.  On  encourage  par  des 
primes  les  constructions  navales  nationales,  et  on  donne  égale- 
ment des  primes  à  la  navigation  aux  navires  naviguant  entre 
les  ports  du  Japon  et  ceux  de  l'étranger,  situés  entre  110  et  150 
degrés  de  longitude  Est  et  au  Nord  de  l'Equateur,  ce  qui  cor- 
respond aux  mers  de  Chine.  Des  Ugnes  régulières  fonctionnent 
entre  le  Japon  et  l'Europe,  l'Amérique  et  l'Australie  ;  et  on  peut 
juger  par  ce  rapide  aperçu  que,  si  les  Japonais  n'ont  reculé 
devant  aucun  sacrifice  pour  se  constituer  une  puissante  flotte  de 
guerre,  ils  n'ont  en  aucune  façon   négligé    leur  marine  mar- 
chande. Nous  croyons  du  reste  les  Japonais  beaucoup  plus  aptes 
au  métier  de  la  mer  et  aux  industries  annexes  que  les  Russes,  et 
c'est  l'opinion  d'un  savant  ingénieur  anglais  qui  n'hésitait  pas  à 
déclarer  qu'il  fallait  ouvrir  l'œil,  parce  qu'on  arriverait  bientôt 
à  construire  au  Japon  de  grands  navires  à  aussi  bon  compte  qu'en 
Angleterre,  et  à  plus  forte  raison  qu'en  France. 

On  peut  en  dire  autant  de  la  concurrence  que  la  marine  mar- 
chande japonaise  est  appelée  à  faire  aux  marines  de  l'Amérique 
et  de  rÈurope.  Les  Japonais,  en  matière  maritime  conmie  en 
beaucoup  d'autres,  ont  pris  à  chacune  des  grandes  nations  euro- 
péennes celles  de  leurs  institutions  qui  leur  ont  paru  les  meil- 
leures :  ils  en  ont  fait  une  sorte  de  mosaïque  qu'ils  ont  adaptée  à 
leur  caractère  et  à  leurs  mœurs  et  ils  en  ont  tiré  un  merveilleux 
parti.  Bien  aveugles  seraient  ceux  qui  ne  reconnaîtraient  point 
qu'ils  sont  d'habiles  et  dangereux  copistes,  doués  d'une  intelligence 
vive  et  raffinée,  d'un  courage  et  d'un  patriotisme  à  toute  épreuve. 

Le  Service  maritime  de  rEst-Chinois  a  lutté  courageusement 
contre  cette  puissante  organisation.  Il  installa  provisoirement  à 


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LA  MARINE  MARCHANDE  nUSSE.  363 

Port-Arlhnr  un  petit  atelier  de  réparations,  et,  bientôt  après,  à 
Dalny,  un  atelier  de  2  760  mètres  carrés,  où  purent  être  exécu- 
tées les  réparations  de  chaudières  et  de  machines  les  plus  sé- 
rieuses. Il  aménagea  le  port  de  Dalny  de  manière  à  recevoir 
des  navires  de  380  pieds  de  long,  en  attendant  Tachèvement 
d'un  nouveau  bassin  qui  devait  permettre  l'entrée  de  navires 
encore  plus  longs.  Il  fit  construire  des  docks  et  des  quais.  Pour 
compenser  celles  des  conditions  défavorables  qui  ne  pouvaient 
être  supprimées,  VEst-Ckinois  comptait  sur  les  bénéfices  que 
faisaient  espérer  le  développement  économique  du  Japon  et 
de  la  Chine,  le  fonctionnement  du  Transsibérien,  le  mouvement 
commercial  ascendant  de  TExtrême-Orient.  Il  se  proposait 
d'établir  des  agences  dans  tous  les  marchés  de  quelque  impor- 
tance, et  Dieu  sait  s'il  en  a  surgi  depuis  quelques  années  dans 
les  mers  de  Chine  et  du  Japon  ! 

Quoi  qu'il  advienne,  après  la  guerre  actuelle,  des  espérances 
et  des   prévisions  de  V  Est-Chinois  y  la  création  de  son  Service 
maritime  mérite  de  faire  époque  dans  les  annales  de  la  ma- 
rine marchande  russe.  La  formation  d'une  flotte  commerciale 
dans  les  eaux  mêmes  du  Pacifique  était  bien  le   complément 
naturel  des  efforts  de  tout  ordre  accomplis  par  les  Russes  en 
Extrême-Orient.    Une  fois  encore,  l'initiative  maritime  a  con- 
cordé avec  un  ensemble  de  mesures  économiques  ou  politiques 
qui  toutes  concouraient  au  même  but.  Lorsqu'ils  se  furent  in- 
stallés sur  le  golfe  du  Petchili,  qu'ils  y  eurent  fondé  un  port  de 
commerce  et  un  port  de  guerre  en  eaux  libres,  qu'ils  y  eurent 
amené  leurs  rails,   qu'ils   en   eurent  occupé  ou   surveillé    les 
abords,  en  un  mot  qu'ils  eurent  élargi  et  consolidé  leur  base 
d'opérations  au  nord  de  la  Chine,  les  Russes  ne  se  contentèrent 
plus    de    la    desservir  régulièrement   au    moyen    de  la  flotte 
d'Odessa  :   ils   voulurent    qu'elle  pût  se  suffire  à  elle-même, 
vivre  d'une  vie  propre  et    indépendante,  desservir  à  son  tour 
d'autres  parages   et  d'autres   régions.  De  même  qu'ils  avaient 
été  amenés  à  faire  venir  de  la  Mer-Noire  dans  le  Pacifique  une 
bonne  partie  de  leurs  cuirassés  et  croiseurs,  de  même  ils  furent 
conduits  à  former  dans  les  mêmes  eaux  une  flotte  commerciale 
autonome.  Leur  littoral    asiatique  ne  pouvait  continuer  à  dé- 
pendre, pour  ses   communications  maritimes   les  plus  rappro- 
chées, d'un  port  distant  de  plusieurs  milliers  de  lieues;  la  Mer- 
Noire  ne  pouvait  être  le  point  de  concentration  exclusif  de  leurs 


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l 


II 


364 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


navires  de  commerce,  pas  plus  que  de  leurs  navires  de    guerre/' 
Enfin  les  services  rendus  au  gouvernement  russe  par  les  navires 
de  V Est-Chinois,   pendant  la   dernière   expédition  de    Chine, 
avaient  déjà  démontré  que  Texistenced^une  flotte  commerciale  sur 
place  pouvait  être  utile.  Aussi  le  gouvernement  s'était-il  réservé, 
en  cas  de  guerre,  le  droit  de  réquisitionner,  sous  certaines  con- 
ditions, le  matériel  de  cette  Société.  Les  alertes  étaient  devenues 
si  fréquentes,  les  compétitions  si  violentes  en  Extrême-Orient, 
qu'une  conflagration  partielle  ou  générale  y  était    toujours  à 
craindre.  Or,  malgré  l'achèvement  du  Transsibérien,  il  semblait 
que  la  puissance  qui  disposerait  des  meilleurs  moyens  de  trans- 
port par  mer  dût  être  dans    des  conditions  très  avantageuses 
pour  la  lutte.  Faute  de  pouvoir  transporter  par  mer  la  houille, 
les  approvisionnemens,  les  munitions,  une  escadre  russe   opé- 
rant en  Extrême-Orient  pouvait  se  trouver  dans  une  position 
difficile.  L'existence  d'une  flotte  de  transports  dans  les  eaux  du 
Pacifique  paraissait  donc  devoir  être  utile  à  la  Russie,  dans  une 
guerre  contre  le  Japon  ou  l'Angleterre.  Lévénement  a  démenti 
ces  prévisions. 


En  dehors  des  trois  Compagnies  dont  nous  venons  de  nous 
occuper,  il  n'en  existe  pas  qui  mérite  de  retenir  spécialement 
notre  attention.  Le  tableau  cité  en  note  (1)  fait  connaître  les  prin- 

(1)  Tonnage  des  principales  sociétés  de  navigation  russes  à  vapeur,  au  l"  jan- 
vier 1902. 

Nombre 
Noms  des  Sociétés.  des  vapeurs,  Tonnaga. 

Afer  Blanche. 

Société  Arkhangelsk  Mourmane 12  5  393  touaeaux. 

Mer  Baltiçue. 

Navigation  russe  de  TAsie  Orientale A  14  044  — 

Société  rosse  de  navigation  de  la  Hal tique..  .  6  9  080  — 

Société  de  navigation  à  vapeur  de  Riga.  .  •  .  5  2  178  — 

Maison  Gelmsing  et  Grimm 8  5  307  — 

Mers  Noire  et  dTAxof, 

Société  russe  de  navigation  4  vapeur  ci  de 
commerce 72  6f)379       — 

Flotte  volontaire 14  37  848       — 

Compagnie  de  navigation  de  la  Mer-Noire  et 
du  Dannbe 12  2  087       — 

Compagnie  de  navigation  sur  le  Don,  la  mer 
d'Azof  et  la  Mer-Noire 20  3  764       — 

Compagnie  de  navigation  à  vapeur  du  Nord.  .  2  5  472       ~ 

Compagnie  Russe  pour  le  transport  des  plan- 
ches.   3  5167        ^ 


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LA   MARINE   MARCHANDE   BUSSE.  365 

cipales,  avec  l'indication  du  nombre  et  du  tonnage  de  leurs  na- 
vires. 

En  Russie,  comme  en  France,  le  gouveri^iement  subventionne 
un  certain  nombre  de  Compagnies  de  navigation.  Il  leur  alloue 
généralement  une  prime  dont  le  taux  est  fixé  à  tant  par  mille 
parcouru,  pour  effectuer  un  nombre  déterminé  de  voyages  obli- 
gatoires, sur  des  lignes  également  déterminées;  en  d'autres  cas, 
le  nombre  des  voyages  n'est  pas  stipulé,  et  il  est  seulement  fixé 
un  maximum  que  ces  primes  ne  peuvent  dépasser  par  année.  De 
plus,  en  vertu  d'une  mesure  qui  n'a,  croyons-nous,  d'analogue 
dans  aucun  autre  État,  tout  vapeur  russe  expédié  en  port  russe 
par  le  canal  de  Suez,  à  destination  d'un  port  indien  ou  chinois, 
ou  inversement,  bénéficie  du  remboursement,  sur  la  caisse  du 
Trésor,  des  droits  de  passage  prélevés  par  la  Compagnie  du 
canal  de  Suez.  Cette  prime  n'a  guère  profité  jusqu'à  présent  qu'à 
la  Flotte  volontaire  :  le  Trésor  lui  assurait  à  cet  effet  un  crédit  de 
199500  roubles. 

Outre  la  Compagnie  russe,  la  Flotte  volontaire  et  riB5/- 
Chmoisj  le  gouvernement  subventionne  encore  :  dans  la  Mer 
Blanche,  la  Société  de  navigation  à  vapeur  Arkhangelsk-Mour 
mane,  qui  reçoit  un  subside  annuel  de  S5000  roubles,  pour 
trente-deux  voyages  entre  Arkhangel  et  Tardée,  Kola,  Kern, 
Kusoman  et  Onega,  et  deux  voyages  entre  Arkhangel  et  Novaia- 
Zemlia;  dans  la  Caspienne,  la  Compagnie  Caucase  et  Mercure, 
qui  touche  une  subvention  annuelle  de  235400  roubles,  pour 
345  voyages  par  an,  entre  Astrakhan  et  les  ports  russes  et  persans 
de  la  Mer  Caspienne;  deux  Compagnies  fluviales,  la  Société  de 
navigation  de  l'Amour  et  les  Vapeurs  Feodorof  (rivière  Sui- 
foon,  Sibérie  orientale),  et  une  Compagnie  de  navigation  sur  le 
lac  Baïkal. 

Une  autre  Société  recevait,  il  y  a  peu  de  temps  encore,  une 
subvention  du  gouvernement  russe  :  c'était  la  Compagnie  de 
navigation  de  la  Mer-Noire  et  du  Danube,  à  laquelle  il  était  versé 

Mêr  Caapkimê. 

Compague  Orientale  dea  ha&gan  et  maga- 
sins.   . 

Oompagnie  Cancase  et  Meronre 

Société  Nobel  frères 

SoeiétéNadeTda. 

Mers  Jaune  et  du  Japon. 

Compaenie  dn  chemin  de  fer  de  rfist-Chinois. .  8  14  574       — > 


ts 

13  702  tonnoaaz. 

28 

11854       - 

13 

7  796 

14 

6192        — 

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366  BEVUE  DES  DEUX  MONDKS. 

annuellement  H3000  roubles,  pour  trois  services  hebdomadaires 
d'Odessa  à  Sébastopol,  Ismaïl  et  Reni-Klodovo.  Cette  compagnie 
a  été  mise  en  liquidation,  Tannée  dernière,  et  une  administration 
d'État,  la  («  Direction  générale  de  la  navigation  marchande  et  des 
ports  de  commerce,  »  dont  nous  parlerons  dans  un  prochain  ar- 
ticle, a  été  autorisée  à  faire  l'acquisition  de  tout  l'inventaire  de 
la  Société  qui  disparaît,  afin  d'entretenir  un  service  de  naviga- 
tion russe  sur  le  Danube.  A  cet  effet,  la  «  Direction  générale  de 
la  marine  marchande  »  recevra,  durant  dix  ans,  une  subvention 
annuelle  de  313 180  roubles.  11  lui  est  alloué  en  outre  1000000  de 
roubles  pour  l'acquisition  de  nouveaux  navires.  On  remarquera 
les  sacrifices  considérables  que  l'État  s'impose  pour  organiser 
sur  le  Danube  un  service  de  navigation  digne  du  pavillon 
russe.  L'ancienne  Société  ne  battait  que  d'une  aile  :  l'État  la 
met  en  liquidation,  lui  achète  tout  son  matériel,  se  substitue  à 
elle  pour  l'exploitation  de  ses  lignes,  et  triple  les  sacrifices  qu'il 
faisait  pour  leur  entretien.  Avant  ces  dernières  innovations,  le 
total  des  subsides  annuels  accordés  par  le  gouvernement  russe  à 
des  Compagnies  de  navigation  à  vapeur  s'élevait  à  peu  près  à 
2  500000  roubles. 

Le  gouvernement  russe  ne  subventionne  jusqu'à  présent 
aucune  Compagnie  de  [navigation  dans  la  Baltique.  Estime-t-il 
que  le  commerce  de  ces  côtes  offre  aux  armateurs  assez  d'élé- 
mens  de  gain  pour  qu'ils  puissent  se  passer  du  secours  de  l'État? 
ou  bien  ne  voit-il  qu'un  intérêt  secondaire  à  ce  que  son  pavillon 
y  soit  représenté?  Toujours  est-il  qu'il  n'existe  dans  la  Baltique, 
en  fait  de  Compagnies  russes,  que  des  entreprises  non  subven- 
tionnées. 

Nous  étudierons,  dans  un  prochain  article,  le  rôle  des  diffé- 
rens  bassins  (Mer  Blanche,  Baltique,  Mer-Noire,  Pacifique),  dans 
le  mouvement  maritime  de  la  Russie,  les  chantiers  de  construc- 
tions navales,  la  composition  des  équipages,  la  main-d'œuvre  des 
ports;  nous  jetterons  un  coup  d'œil  d'ensemble  sur  la  flotte  de 
commerce  russe  ;  nous  rechercherons  les  causes  de  son  insuffi- 
sance et  nous  examinerons  enfin  ce  qui  a  été  fait  en  vue  de  la 
développer, 

J,  Charles-Roux. 


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L'ART  SIENNOIS 

A  ^OCCASION  D'UNE  EXPOSITION  RÉCENTE 


La  charmante  ville  de  Sienne  a  ouvert  une  Exposition  de  son 
art  d'autrefois.  Tout  ce  qui  touche  Sienne  ne  peut  manquer 
d'avoir  pour  des  Français  un  intérêt  particulier.  Son  histoire 
s'est  mêlée  à  notre  histoire,  et  son  génie  semble  présenter 
quelques  analogies  avec  le  nôtre  :  génie  enjoué,  hardi,  amoureux 
de  chimères,  d'ailleurs  prompt  aux  crises,  aux  discordes,  aux  ré- 
volutions, et  qui  fait  dire  injustement  beaucoup  de  mal  des  deux 
pays.  Dante,  qui  ne  nous  aimait  guère,  ne  laisse  pas  échapper  ce 
trait.  «  Sienne  !  s'écrie-t-il  quelque  part,  est-il  dans  Tunivers  une 
engeance  plus  frivole?  Non  vraiment,  —  pas  même  la  France.  » 
Et  nous  voilà  damnés  dans  le  même  cercle  des  colères  du  poète  ! 

Sienne  est  toute  gaieté,  tout  caprice,  toute  fête.  Nulle  cité 
d'Italie  n'est  plus  aimable,  plus  riante.  Florence,  ville  de  plaine, 
ville  d'industrie  et  d'affaires,  fourmille  au  bord  de  sa  rivière  qui 
apporte  et  cbarrie  la  fortune  ;  Pérouse  est  une  citadelle  ;  Orvieto 
un  donjon  lugubre  et  désolé  :  Sienne  ne  pèse  pas  sur  les  som- 
mets, eue  les  couronne.  Légère,  elle  repose  sur  sa  triple  colline, 
comme  un  fronton  sur  trois  colonnes;  c'est  ainsi  (fue  la  repré- 
sente un  de  ses  plus  ingénieux  artistes,  telle  qu'une  belle  offrande 
aux  mains  de  la  Vierge  à  genoux.  Rarement  la  terre  a*t-elle  fait 
au  ciel  un  plus  noble  présent,  que  celui  de  cette  ville  aérienne. 

De  l'une  à  l'autre  de  ses  crêtes  se  creusent  des  vallons,  et  se 
suspend  une  ceinture  de  jardins  et  d'ombrages  :  ainsi  des  guir- 
landes se  balancent  entre  les  chapiteaux  d'un  portique.  Une 
brise  perpétuelle  se  joue  dans  ces  verdures.  Mais  la  vraie  çràce 


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368  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  ces  jardins,  ce  sont  leurs  puits.  Chaque  vallée  a  sa  citerne, 
où  Teau  du  coteau  se  recueille  à  l'ombre  de  voûtes  gothiques 
qui  entretiennent  la  fraîcheur  de  la  nappe  précieuse.  Sienne 
sourit  et  elle  accueille  :  une  inscription  latine  salue  l'étranger 
qui  arrive  par  la  porte  Gamollia  :  Cor  magis  tibi  Sena  pandit, 
«  C'est  mon  cœur  surtout  que  je  t'ouvre.  »  Et  la  voie  qui  des- 
cend au  centre  de  la  ville  conduit  le  voyageur  devant  un  bassin 
de  marbre  sculpté,  la  merveille  de  Sienne  que  le  peuple  a 
baptisée  :  Fonte  Gaia,  la  Gaie  Fontaine.  L'antiquité  y  eût  adoré 
le  Génie  de  la  Cité. 

Dans  cette  ville  singulière,  tout,  jusqu'aux  désordres  et  aux 
folies,  résulte  d'un  incorrigible  idéalisme.  Elle  en  offre  des  mo- 
numens   éblouissans.  Mais,  à  ce  titre,  la  plus  ressemblante 
image  que  Sienne  ait  donnée  d'elle-même,  c'est  à  coup  sûr  cette 
cathédrale  inachevée  dont  les  vestiges  se  dressent,  au  faite  de  la 
ville,  sur  la  plus  haute  des  trois  collines,  et  portent  témoignage 
pour  un  chef-d'œuvre  dont  nul  ne  devait  voir  le  plein  accom- 
plissement. La  République  avait  résolu  d'ériger  à  la  Vierge  une 
église  colossale  :  la  construction  entière  en  devait  durer  cent 
ans.  Il  arriva  de  ce  dessein  ce  qui  était  inévitable.  Il  ne  reste  au- 
jourd'hui de  l'entreprise  abandonnée  que  l'ancienne  cathédrale, 
—  destinée  à  former  dans  l'ensemble  projeté  le  bras  gauche  du 
transsept,  —  et  cinq  arches,  semblables  ài  des  géans  oisifs,  mé- 
lancoliquement debout  au  bord  d'un  espace  désert  que  ferme  un 
pan  de  muraille  grandiose.  Ainsi  règne  sur  l'acropole  de  Sienne 
la  cathédrale  idéale  dont  ces  fragmens  majestueux,  ébauche  ou 
ruine,  nous  suggèrent  la  vision  ;  ainsi  plane  sur  la  ville  le  sou- 
venir d'un  rêve. 

Le  rêve  de  Tâme  siennoise  ne  s'est-il  donc  exprimé  nulle 
part?  S'est-il  abimé  à  jamais  avec  Sienne  elle-même,  et  sommes- 
nous  réduits  à  en  déchiffrer  le  secret  sur  le  visage  d'une  morte? 
Non.  Les  peintres,  les  sculpteurs  lui  ont  donné  la  vie  immortelle 
de  l'art.  La  réunion  de  leurs  ouvrages,  dans  la  ville  môme  où 
ils  furent  composés,  devait  prendre  une  signification  et  une 
éloquence  incomparables.  Malheureusement  cette  collection, 
organisée  à  la  légère,  présente  de  graves  lacunes.  La  moindre 
recherche  eût  suffi  à  Tenrichir  des  trésors  enfouis  dans  les  églises 
des  villages.  Quant  à  Tétranger,  on  y  a  fait  si  peu  d  appel  qu'iJ 
s'est  ouvert  à  Londres,  en  même  temps  qu'à  Sienne,  une  Expo- 
sition de  peintures  siennoises«  tirées  Hp3  galeries  anglaises.  Ces 


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l'art  SIENNOIS.  369 

vides  sont  mal  comblés  par  un  étalage  d'armes,  d'ornemens 
d'église,  de  doeumens  topographiques,  de  poteries,  de  bibelots, 
où  presque  aucun  objet,  parmi  ceux  qui  occupent  d'autres  per- 
sonnes que  les  curieux,  ne  s'élève  au-dessus  du  vulgaire. 

En  uB  mot  l'Exposition  eût  offert  peu  d'attrait,  si  l'on  n'avait 
eu  la  ressource  de  la  loger  dans  les  salles  incomparables  de  co 
Palais  Publie  où  s'employèrent  deux  siècles  de  grands  décora- 
teurs. Ou  plutôt  l'Exposition  ici  est  partout,  et  c'est  Sienne 
elle-même;  Sienne  qui  est,  avec  sa  cathédrale,  ses  trente-deux 
églises,  ses  palais,  sa  riche  Académie,  sa  Libreria,  sa  Biccherna, 
un  musée  vivant.  Or  le  moment  est  bien  choisi  pour  parler  de 
lart  Siennois.  Beaucoup  de  travaux  excellens  ont  été  consacrés 
à  Sienne  en  ces  dernières  années.  Des  doeumens  sont  sortis 
des  archives.  On  s'est  aperçu  peu  à  peu  que.  l'histoire  de  la 
Renaissance  n'est  pas  tout  à  fait  telle  qu'on  l'enseignait  sur  la 
foi  de  ceux  qui,  en  nous  la  contant,  ont  eu  soin  de  l'accaparer; 
que  Florence  s'y  attribue  un  rôle  trop  éminent  et  s'y  fait  trop 
belle  la  part  de  l'initiative  ;  et  que  Sienne,  toute  voisine  soit-elle, 
n'en  est  guère  moins  éloignée  par  le  génie  que  Venise  ou 
Cologne.  Ainsi  éclairée,  l'œuvre  des  artistes  siennois,  que  beau- 
coup dédaignaient,  qu'on  ne  regardait  guère,  prend  une  valeur 
inattendue.  Cette  Exposition  n'aura  pas  eu  une  médiocre  utilité, 
si  elle  a  servi  à  ramener  les  regards  vers  un  art  dont  la  gloire 
avait  été  trop  complètement  sacrifiée  àicelle  de  l'art  florentin. 

I 

L'école  siennoise  est  l'aînée  des  grandes  écoles  italiennes. 
Dès  l'aube  du  xni*  siècle,  avant  Florence,  avant  Pise  elle-même, 
elle  a  des  peintres.  Pauvres  peintres,  il  est  vrai,  pour  la  plu- 
part, humbles  faiseurs  d'images,  barbares  sans  être  primitifs, 
ignorans  sans  avoir  le  privilège  de  l'ignorance,  la  grâce  de  la 
naïveté  !  Le  style  byzantin  n'est  plus  entre  leurs  mains  incultes 
que  la  plus  grossière  routine  :  toutes  les  formes  en  sont  raidies 
et  pétrifiées.  On  trouve  à  l'Exposition  une  dizaine  de  leurs 
œuvres  :  ce  sont  des  monstres.  L'historien  leur  doit  toutefois  un 
r  gard  de  sympathie  :  ils  ont  rendu  à  l'art  cet  incomparable  ser- 
'  ce  de  conserver  l'usage  de  la  détrempe  et  de  la  fresque,  et, 
<  mme  le  tison  sacré  qui  couve  sous  les  cendres,  de  sauver, 
^  idis  que  régnait  la  mosaïque,  les  destinées  de  la  peinture. 
TOMB  xini.  —  i904.  24 


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370  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais  déjà  le  byzantinisme  commence  à  se  dégager  de  ses 
rouilles.  Un  rajeunissement  inexplicable  déride  Tancienne  ri- 
gueur. Â  côté  du  manœuvre  on  voit  apparaître  Tartiste.  Le  grand 
libérateur  ici,  comme  à  tant  d'autres  égards,  est  saint  François 
d'Assise.  La  seule  nécessité  de  représenter  son  histoire,  pour 
laquelle  il  n'y  avait  pas  de  formules  toutes  faites,  oblige  le  peintre 
à  créer.  Il  bégaie,  mais  il  improvise.  Mille  émotions  nouvelles  se 
mettent  à  souffler  dans  le  monde.  Ce  mouvement  ne  suffit  pas 
sans  doute  à  faire  jaillir  une  poétique  tout  neuve  :  il  ranime  du 
moins  Tancienne  tradition.  En  même  temps  arrivent  d'Orient, 
sur  les  vaisseaux  de  Pise,  alliée  politique  de  Sienne,  les  origi- 
naux de  Byzance,  ivoires,  émaux^  miniatures,  qui  rendent  aux 
peintres  les  vrais  modèles  de  leur  art.  Enfin  la  grande  révo- 
lution gothique,  qui  vient  de  s'accomplir  en  France,  commence 
à  faire  le  tour  du  monde,  et  construit  aux  portes  de  Sienne, 
pour  l'ordre  de  Giteaux,  l'abbaye  dont  on  admire  encore,  enca- 
drant le  pur  ciel  toscan,  les  pures  fenêtres  bourguignonnes.  Et, 
dans  le  sud  de  Tltalie,  de  Palerme  à  Messine,  à  la  délicieuse 
Capoue,  s  ébauche  autour  d'un  Empereur  qu'environne  une 
cour  de  philosophes  juifs,  d'Arabes  averroïstes,  d'artistes  et  de 
ti*oubadours,  ime  vraie  Renaissance  avant  la  Renaissance,  que 
ne  peut  ignorer  la  gibeline  Sienne.  Son  Musée  offre  encore 
quelques  exemples  de  ces  premiers  progrès,  de  ces  premiers 
sourires.  Et  nous  pouvons  admirer  à  l'Exposition  le  plus  noble 
effort  de  ce  temps,  la  grande  Madone  de  Guido.  La  signature 
du  peintre  se  lit  dans  un  distique  léonin,  suivi  d'une  date  fort 
discutée:  1221.  Les  visages  et  les  mains,  repeints  aux  dernières 
années  du  siècle,  ne  laissent  plus  guère  juger  de  ce  que  l'auteur 
savait  faire.  Pourtant,  par  ses  dimensions  seules,  par  la  gran- 
deur des  draperies,  par  l'attitude  déjà  plus  tendre  de  la  Mère 
et  le  geste  plus  vif  de  TEnfant,  par  un  accent  partout  plus  intel- 
ligent, plus  sincère,  cette  peinture,  à  cette  date,  assure  à  Sienne 
rhonneur  d'une  considérable  avance. 

Vers  la  fin  du  siècle,  l'école  allait  trouver  son  expression 
définitive  et  se  créer  son  langage  propre.  Sienne  est  alors  dans 
toute  sa  force.  Elle  n'a  guère  moins  do  quatre- vingt  mille  âmes. 
Elle  est  plus  grande  que  Londres,  plus  grande  que  Paris.  Elle  est 
surtout  plus  richo.  Elle  fait  le  commerce  de  la  soie  et  de  la  laine. 
Placée  sur  la  route  de  Rouie,  sur  la  Via  Francigcna  (la  France, 
comme  l'ancien  Empire^  avait  donné  son  nom  à  tous  les  ja^ands 


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l'art   8IENN0IS.  371 

chemins  du  monde),  les  caravanes  interminables  d'ânes  et  de 
mulets  entraient,  sortaient  par  ses  trente-six  portes,  et  faisaient 
voyager  sur  leurs  bâts  sa  fortune.  Aujourd'hui  encore,  un  des 
caractères  de  Sienne,  ce  sont  les  écuries  innombrables  qui 
exhalent  dans  ses  ruelles  leur  odeur  de  paille  foulée,  et  sont 
pour  la  ville  montagnarde  ce  que,  pour  Venise,  seront  son  port 
et  ses  bassins  d'échouage.  Mais  sa  principale  industrie,  c'est  dors 
letralic  de  l'argent.  Sienne  est,  &  cette  date,  la  plus  grande  puis- 
sance financière  d'Europe.  La  France,  la  Flandre,  l'Angle  terre 
sont  couvertes  de  ses  comptoirs.  Banquiers  du  Pape  et  de  l'Em- 
pereur, prêtant  à  Dieu  et  à  César,  les  Siennois  opèrent  des  coups 
formidables.  Ce  trait  étonnera  chez  ce  peuple  mystique.  Mais 
chez  lui  l'amour  de  l'argent  devient  une  forme  de  l'amour  de 
la  patrie.  La  veille  de  la  bataille  de  Montaperti,  un  Salimbeni 
proposa  de  prendre  &  ses  frais  la  solde  des  Allemands  envoyés 
par  Manfred,  et  de  la  payer  double  :  ce  fut  une  somme  de  cent 
vingt  mille  florins  d'or,  qu'il  apporta,  séance  tenante,  sur  une 
charrette  drapée  d'écarlate  et  couverte  de  rameaux  d'oliviers. 

La  puissance  de  Sienne  avait  une  ennemie  :  Florence.  Sienne 
est  gibeline,  Florence  guelfe.  Chacune  d'elles,  sans  sa  rivale, 
serait  souveraine  en  Toscane.  Toutes  deux  ont  des  ambitions 
égales,  un  égal  besoin  de  s'étendre.  Le  conflit  est  inévitable 
et  les  frontières  sont  indécises.  Ce  qui  rend  le  duel  nécessaire, 
ce  n'est  pas  seulement  l'opposition  des  politiques,  la  concur- 
rence des  intérêts  :  c'est  quelque  chose  de  plus  profond  et  de 
plus  tort,  une  haine  de  tempéramens.  L'étrange,  la  bizarre,  la 
folle  Sienne,  ce  peuple  inexplicable  dont  quelqu'un  a  dit  qu'il 
est  un  cinquième  élément,  plus  subtil  que  l'air  et  le  feu,  était 
un  voisinage  insupportable  à  la  positive  Florence.  Jamais  elle 
ne  put  souffrit  cette  race  exceptionnelle.  Marzocco  gronde  et 
gonfle  sa  crinière  à  la  seule  odeur  de  la  Louve.  Dante  ne  place 
pas  une  ftme  siennoise  en  paradis.  C'est  aux  Siennois  qu'il  réserve 
dans  l'enfer  quelques-unes  de  ses  tortures  les  plus  exquises.  Il 
regarde  l'un  de  ces  damnés  déchiré  par  ses  compagnons  dans  le 
marais  de  Phlégias,  boueux,  souillé,  sanglant,  horrible,  et  ajoute 
ce  cri  féroce  :  «  J'en  rends  encore  grâces  et  louanges  à  Dieu  !  » 
tienne,  de  son  côté,  n'est  pas  mieux  disposée  à  l'égard  de  «  cette 
anaille  »  de  Florence.    Au  bout  d'une  centaine  d'années  de 
otites  guerres  et  d'empiétemens  réciproques,  une  querelle  plus 
,rave  éclata  :  les  deux  peuples  se  ruèrent  l'un  sur  l'autre.  Le 


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372  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

choc  eut  lieu  le  4  septembre  1260,  dans  la  vallée  de  TArbia, 
au  pied  des  hauteurs  de  Montaperti.  On  se  battit  depuis  le  ma- 
tin jusqu'au  soir.  Florence  fut  anéantie.  Le  soleil  couchant  aveu- 
glait ses  soldats.  Au  même  instant  les  Siennois  firent  donner 
leur  cavalerie  de  réserve.  Du  haut  d'une  des  tours  de  Sienne, 
le  tambour  de  ville  suivait  les  péripéties  du  combat,  le  flux  et 
le  reflux  des  armées,  et  criait  les  nouvelles  aux  femmes  en 
prières  sur  la  Place,  annonçant  chaque  progrès  des  leurs  par  de 
rapides  roulemens.  Tout  ce  qui  ne  put  fuir,. se  rendit.  Une 
vivandière  siennoise  fit  de  ses  mains  trente-six  prisonniers  «  qui 
allaient  derrière  elle  comme  les  poussins  derrière  une  poule.  » 

Alors  commence  pour  Sienne  un  siècle  d'une  grandeur 
inouïe.  C'est  un  épanouissement  subit,  splendide,  irrésistible. 
Elle  éprouve  une  ivresse,  semblable  à  celle  de  Tadolescencc. 
Elle  se  découvre  des  sens  inconnus.  La  vieille  cité  du  moyen 
i\ge  dépouille  son  vêtement  vermoulu  de  masures,  ses  noires 
maisons  de  bois,  et  se  reconstruit  tout  à  coup  de  briques  et  de 
pierres.  Elle  fait  spontanément  de  Part,  comme  les  jeunes  gens 
font  des  vers.  Six  ans  après  son  triomphe,  elle  inaugure  dans  sa 
cathédrale  la  chaire  éblouissante  de  Nicolas  de  Pise,  cette  cuve 
de  marbre  où  fermentent  et  bouillonnent  tous  les  principes  de 
vie  du  siècle,  les  deux  Renaissances  gothique  et  classique,  le 
double  génie  du  Nord  et  du  Midi.  Jean  de  Pise,  fils  de  Nicolas,  est 
pendant  trente  ans  chef  des  travaux  de  la  cathédrale.  L'école  de 
sculpteurs  siennois  qui  se  forme  sous  ces  deux  maîtres  couvre 
l'Italie  de  chefs-d'œuvre  :  vingt  monumens,  à  Pise,  à  Arezzo,  à 
Naples,  n'épuisent  pas  cette  activité,  dont  le  plus  bel  ouvrage  de- 
meure la  façade  du  Dôme  d'Orvieto,  le  seul  portail  italien  qu'on 
puisse  comparer  à  ceux  de  Ghartres,d'Amiens,de  Bourges,  de  Paris. 

Restait  à  exprimer  cette  vie  dans  la  peinture,  art  toujours 
plus  tardif  et  de  maturité  plus  délicate.  Ce  fui  l'œuvre  de  Duccio 
di  Buoninsegaa.  Sienne  salua  avec  transport  l'avènement  de  ce 
maître  vraiment  national.  Le  jour  où  apparut  son  chef-d'œuvre, 
que  Sienne  conserve  encore,  ce  fut  une  fête  publique.  C'était 
le  9  juin  1311.  Les  boutiques  fermèrent.  Toutes  les  cloches 
sonnèrent.  L'évêque,  le  clergé,  les  moines,  tout  le  gouverne- 
ment, les  magistrats,  les  Neuf,  le  peuple  entier  avec  des  cierges 
allumés,  escortèrent  solennellement  le  tableau  jusqu'au  Dôme, 
suivis  des  enfans  et  des  femmes.  Le  reste  de  la  journée  se  passa 
en  oraisons  et  en  aumônes. 


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l'art  sicnmois.  373 


II 


Placé  sur  Tau  tel  majeur  de  Notre-Dame,  ce  tableau,  en  effet, 
devait  être  quelque  chose  d^éclatant  et  de  flamboyant,  avec  ses 
clochetons,  ses  gables,  ses  pinacles,  ses  surfaces  ruisselantes 
d'or,  ses  gerbes  de  flèches  d'or,  elles-mêmes  sculptées  et  fleuries 
d'or,  et  recevant,  concentrant,  dardant  Tor  des  rayons  qui  tom- 
baient de  la  coupole.  Les  arts  étaient  alors  moins  divisés  que  de 
nos  jours  :  les  monumens,  la  statuaire  étaient  polychromes  ;  le 
tableau  participait  de  l'architecture,  de  la  menuiserie,  de  lart 
des  doreurs  et  des  orfèvres.  On  ne  trouvait  pas  que  ce  fût  trop 
du  concours  de  toutes  les  industries  humaines  pour  accroître  le 
prix  de  l'offrande  faite  à  la  divinité.  Plus  tard,  le  goût  ayant 
changé,  le  chapitre  de  la  cathédrale  remplaça  le  tableau  hors  de 
mode  par  un  tabernacle  de  bronze.  On  eut  la  barbarie  de  briser  le 
somptueux  cadre  gothique,  et  de  scier  le  tableau  lui-même,  qui 
était  peint  sur  les  deux  faces,  en  deux  parties  qu'on  exposa 
séparément  dans  deux  chapelles.  Les  gradins  furent  démontés, 
relégués  dans  la  sacristie.  Quelques  pièces  s'égarèrent  et  furent 
vendues  à  Londres  et  à  Berlin.  Il  y  a  peu  d'années  que  les 
débris  ont  été  rassemblés  à  l'étage  supérieur  d'un  musée  qu'on 
appelle  TOEuvre  du  Dôme.  C'est  là  qu'il  faut  aller  les  voir, 
puisque  l'Exposition,  —  hormis  une  petite  figure  d'apôtre,  de  la 
collection  Stroganof,  —  n'offre  rien  de  ce  grand  maître,  et  qu'on 
a  perdu  cette  occasion  unique  de  remettre  à  la  place  d'honneur 
un  chef-d'œuvre  méconnu. 

Cette  ruine  en  effet,  ainsi  dépecée,  est  encore  le  monument 
capital  de  la  peinture  siennoise,  un  des  plus  considérables  de 
toute  la  peinture  italienne.  Il  est  ici  ce  que  sera  en  Flandre  le 
retable  des  Van  Eyck  :  la  Bible  d'une  race.  Ses  deux  faces  en 
résument  le  génie  sous  son  double  aspect,  et  semblent  les  deux 
Testamens  où  l'école  entière  ne  cessera  de  s'inspirer.  Le  revers, 
autrefois  tourné  vers  le  chœur  de  l'église,  et  racontant  la  vie 
du  Christ,  offre  dans  le  récit  tout  le  charme  et,  disons-le,  tous 
les  défauts  des  artistes  siennois.  La  face  qui  regardait  la  nef  fixa 
)our  jamais,  dans  l'esprit  des  fidèles  qu  elle  enchanta,  leur  idéal 
\e  poésie  et  leur  rêve  de  beauté. 

Au  premier  regard,  le  revers,  avec  ses  vingt-six  scènes  d'un 
)rmat   de  miniatures,  avec  sa  frise   qui  les   sépare  en  deux 


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37i  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

doubles  rangées  superposées,  avec  la  monotonie  architecturale 
de  son  vaste  développement,  et  son  fourmillement  de  petits  per- 
sonnages qui  sont  des  ombres  sur  Tor  uniforme  des  fonds,  ce 
revers  fait  songer  à  ces  portes  de  bronze  qui,  —  depuis  celles  que 
décrit  Virgile,  jusqu'à  celles  de  Ghiberti  que  Michel-Ange  vou- 
lait voir  pour  portes  au  Paradis,  —  sont  dans  Tart  italien  la  forme 
supérieure  de  la  porte  de  temple.  Le  sujet  est  la  suite  de  TÉvan- 
gile,  de  l'entrée  i  Jérusalem  jusqu'à  l'entrée  à  Emmaûs  :  le 
même  précisément  que,  six  années  plus  tôt,  Giotto  avait  illustré  à 
Padouc  sur  un  des  murs  de  l'Arena.  Cette  comparaison  éclaire  du 
jour  le  plus  vif  l'originalité  et  les  mérites  des  deux  maîtres.  Ce 
qui  frappe  chez  le  Florentin,  c'est  l'expression  dramatique  et  la 
concision.  Le  moment  est  définitif,  le  choix  parfait,   chaque 
scène  portée  à  son  extrême  intensité,  l'action  simple.  Le  Christ, 
les  deux  ànons,  quelques  figurans,  voilà  son  Entrée  à  Jérusalem; 
sur  le  Golgotha  même,  une  seule  croix,  une  seule  agonie,  un 
seul  drame.  Duccio,  au  contraire,  cède  à  l'attrait  pittoresque. 
Sur  le  Golgotha  il  nous  montrera  les  trois  croix,  les  curieux,  les 
prêtres,  les  licteurs,  les  chevaux  bousculant  la  foule  avec  leurs 
croupes,  les  trois  gardes  accroupis  qui  tirent  la  tunique  au  sort, 
la  cohue  hérissée  d'aigles,  d'enseignes,  de  piques,  l'éponge  au 
bout  du  fer  de  la  lance  et,  parmi  tout  ce  peuple  grouillant,  riant, 
criant,  blasphémant  ou  indifférent,  le  sévère  désespoir  de  la 
Vierge  qui  défaille,  mais  résiste  et  se  tient  debout.  Ce  n'est  plus, 
comme  chez  Giotto,  le  pathétique  violent  du  dramaturge,  c  est 
la  vraisemblance  plus  fine  du  roman.  Son  Entrée  à  Jérusalem 
nous  mettra  sous  les  yeux  toute  une  fête  populaire.  On  y  dé- 
couvre les  germes  de  ce  qui  deviendra  la  peinture  de  genre. 
Elle  abonde  en  détails  charmans,  qui  se  suffisent  et  font  tableau  : 
un  homme  qui  se  chauffe  les  pieds  devant  le  feu,  une  servante 
qui  monte  de  l'eau  à  l'étage  supérieur,  un  groupe  de  voyageure 
qui  arrivent  le  soir  aux  portes  d'une  ville.  Il  devient  presque 
indifférent  de  savoir  si  l'homme  est  saint  Pierre,  si  la  femme 
est  au  service  du  grand  prêtre,  si  la  ville  qu'on  voit  là-bas  e6t 
une  ville  de  Galilée.  Le  fait  s'évanouit,  rien  n'en  subsiste  plus 
qu'un   sens  général  et  très  vague,  baigné  dans  une  sorte  de 
vapeur  d'Évangile,  et  que  chacun  est  libre  d'interpréter  à  son 
gré.  C'est  le   charme  du  «  tableau  de  genre  »  supérieur,  de  la 
Famille  du  Menuisier  ou  du  Bon  Samaritain  de  Rembrandt: 
Oeuvres  merveilleuses,  où  le  motif  n'est  presque  rieUi  dont  le 


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LART   SIENNOIS. 


37S 


sens  est  presque  infini,  et  qui,  pour  tout  dire,  ne^sontque  des 
sujets  de  rêve  proposés  par  un  grand  poète. 

Mais  ce  qui  fait  surtout  que  Duecio  est  un  maître,  ce  qui  lui 
assure  un  haut  rang  parmi  les  créateurs,  c'est  la  partie  opposée 
de  son   retable,  où  il  a  peint  ce  qu'on  appelle  une  Vierge  de 
majesté.  Ici  point  d'embarras  ;  nulle  réserve  à  faire  :  on  est  en 
présence  d'une  de  ces   œuvres    qui   plaisent  au  premier  coup 
d'œil.  L'ensemble  est  de  toute  splendeur  :  une  nappe  d'or,  des 
étoffes  brodées  et  chargées  d'or,  une  haie  d'anges  aux  plumes 
d  or  ;  des  couleurs  riches  et  sourdes,  des  rayonnemens  et  des 
tournoiemens  d'auréoles,  toute  une  cour  céleste,  calme,  debout 
ou  à  genoux,  tenant  des  livres  ou  des  palmes,  rangée  dans  cette 
sublime  et  grave  symétrie  dont  l'École  faisait  un  attribut  de  Dieu  ; 
et,  au  centre  de  cette  gloire,  dans  l'isolement  magnifique  de  sa 
stature  surnaturelle,  la  Vierge,  assise  sur  un  trône  de  marbre, 
tenant  l'Enfant  sur  ses  genoux.  De  la  Madone  de  Guide  à  celle- 1 
d,   en  moins  d'un  siècle,  quelle  distance  (1)1  Quel  enrichisse- 
ment d'impressions,  d'idées,  d'images;  quel  assouplissement  et 
quelle    extension   du  langage  !    De  quel  prestige    s'accroît   la 
royauté  de  la  Vierge, grâce  au  chœur  sacré  qui  l'entoure  et  lui 
répète  T^cho  de  sa  gloire  !  De  combien  de  degrés  encore  sa  ma- 
jesté s'élève,  par  la  stature  surhumaine  qui  la  distingue  de  sa 
cour  d'adorateurs  !   Impossible    d'imaginer,   dans   l'expression 
d*ane  forme  colossale,  un  trait  plus  pur,  plus  soutenu,  avec  le  de- 
gré de  souplesse  qui  l'anime  sans  l'amoindrir.  Toute  vêtue  d'azur, 
dans  un  vaste  manteau  dont  un  pli  enveloppe  la  tète,  superbe 
et  gracieuse,  elle  se  montre  à  nous,  modelée  et  pour  ainsi  dire 
sculptée  dans  une  seule  couleur.  On  devine  son  corps  en  des- 
sous, ses  épaules  étroites  et  pures,  le  geste  maternel  du  bras 
dont  la  belle  main  s'allonge  et  caresse  l'Enfant,  la  rondeur  des 
genoux,  autour  desquels  l'étoffe  se  drape  en  rayonnant  à  plis 
nombreux.  Elle  est  auguste  et  tendre.   Elle  est  déesse  et  elle 
est  femme.   Pour  son  visage,  serein  et  pensif,  aux  longs  yeux 
en  amande,  au  nez  fin,  aux  joues  parfaites,  à  la  bouche  char- 
Ci)  La  comparaison  serait  plus  claire  encore  avec  la  fameuse  Madone  des  Au- 
cilUd,  faussement  attribuée  à  Cimabuê,  et  qui  est  une  œuvre  de  la  jeunesse  de 
IHiccio,  peinte  en  12S5.  Le  texte  de  la  commande  est  cité  par  Milanesi,  Documenti, 
*  1,  pp.  15$-160.  La  première  mention  de  Duecio  par  les  archives  est  de  1218.  Le 
ml  ouvrage  indiscutable  qui  nous  reste  de  Cimtibuë  est  la  mosaïque  de  Pise  ezé- 
xtée  en  1301.  Le  premier  ouvrage  certain  de  Giotto  est  la  mosaïque  du  nartbez 
t  Saint-Pierre  de  Rome,  exécutée  en  1298. 


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37G  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nue  et  ro  se,  d'une  çr&ce  galiléennc,  tous  les  peintres  de  Sienne 
en  demeurèrent  amoureux  (1).  Une  guimpe  flotte  autour  de  ses 
joues,  sur  son  front  se  pose  une  étoile.  Sur  le  degré  de  son 
Irône  Tartiste  a  écrit  un  distique  où,  ayant  imploré  la  paix  pour 
sa  patrie,  il  ajoute  cette  prière  naïve  :  a  Fais-moi  vivre  éter- 
nellement, puisque  je  t'ai  faite  si  belle.  » 

En  effet,  parmi  les  poètes  de  la  forme  humaine,  bien  peu 
ont  surpassé  Duccio.  Pour  lui  trouver  un  égal,  il  faudra  attendre 
deux  siècles  et  la  Venise  de  Giorgione.  Leur  œuvre  à  tous  deux 
est  un  hymne,  un  hymne  à  la  jeunesse.  Mais  peut-être  les  créa- 
tures du  vieux  maître  siennois,  ses  Agnès  et  ses  Madeleine,  ses 
Daniel,  ses  Victor,  ses  Galganus,  ont-ils  quelques  charmes  qui 
manquent  à  leurs  compagnons  vénitiens.  Leur  délicieux  prin- 
temps sort  d'un  plus  rude  hiver.  Ce  n'est  pas  tout.  Au  siècle  de 
Giorgione,  une  vertu  s'est  perdue  que  Duccio  possède  encore  : 
la  pudeur.  Chez  lui,  Témotion  religieuse  est  un  autre  infini  qui 
s'ajoute  à  l'infini  de  la  passion  humaine.  C'est  ce  qui  rend  la 
grâce  plus  mélancolique  dans  le  Paradis  du  Siennois  ;  c'est  ce 
qui  incline  les  visages  plus  accablés  de  volupté  et  de  rêve.  Plus 
beaux  toutefois  que  ses  vierges,  plus  troublans  que  ses  jeunes 
hommes,  prophètes  ou  chevaliers,  palpitent  les  archanges  aux 
ailes  repliées,  et  qui,  mêlés  aux  groupes  des  bienheureux,  y  de- 
meurent étrangers  par  leur  nature  plus  ardente  et  exaltée  de  plus 
sublimes  désirs.  A  quoi  songent-ils?  On  l'ignore.  Ils  se  penchent 
vers  la  Madone,  accoudés  au  dossier  de  son  trône,  et  contem- 
plent. Leurs  visages  pareils,  leurs  attitudes  mesurées,  scandent 
le  merveilleux  tableau.  Chacune  de  ces  figures  divines  semble 
une  strophe  d'une  invocation  passionnée  à  l'Idéal. 

Aussi  bien  on  comprend  sans  trop  de  peine  comment  s'est 
produit  ce  soudain  épanouissement.  Sienne  est  alors  si  jeune,  si 
confiante,  si  fringante  !  Elle  déborde  d'une  joie  sublime.  Elle 
est  à  r&ge  privilégié  où  tout  sourit,  enchante,  enivre.  Duccio 
est  venu  pour  en  exprimer  l'émotion  dans  l'art.  Et  il  était 
si  bien  l'homme  qu'il  fallait  pour  cette  œmTC  !  Lui  aussi  il  a 

(1)  La  forme  si  particulière  des  yeux  dans  les  peintures  siennoises  est  tout  le 
contraire  d'une  trace  de  byzantinisme.|Rien  n'est  plus  remarquable  que  la  dilatation 
des  yeux  dans  les  peintures  antiques,  dont  les  byzantins  continuèrent  Tusage  ayec 
des  expressions  de  plus  en  plus  hébétées  et  hagardes.  Le  peuple  comprit  fort  bien 
cela.  Le  tableau  de  Duccio  remplaça  sur  l'autel  une  vieille  Madone  byzantine.  On 
ne  connut  plus  la  détrônée  que  sous  le  nom  de  la  Madone  aux  gros  yeux,  la  ifa- 
donna  degli  Occhi  Grossi, 


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l'art  siENNOia.  377 

une  âme  d'adolescent.  Rêveur,  distrait  (les  documens  Fattestent), 
léger  dans  ses  affaires,  facile  à  la  dépense,  facile  à  divertir,  grand 
bayeur  aux  étoiles  et  mis  pour  ce  fait  à  l'amende  par  la  police, 
emprisonné  pour  dettes,  et  encore  pour  refus  de  servir  dans  la 
milice^  naïf,  ingénu,  doux,  pieux,  incorrigible,  ce  grand  homme 
avait  la  candeur  d'un  grand  enfant.  Le  songe  dont  Sienne  s'en- 
chantait, il  le  portait  en  lui.  Son  chef-d'œuvre,  c'est  Sienne  elle- 
même,  la  molle,  la  pieuse,  l'étourdie,  la  charmante,  qui  prenait 
figure  dans  Tart.  C'était  le  portrait  accompli  do  la  cité  légère 
à  cette  heure  d'ivresse  et  d'éclat  que  les  nations,  comme  les 
hommes,  ne  connaissent  qu'une  fois,  et  dont  le  souvenir  dure 
jusqu'à  la  mort,  comme  un  plaisir  et  un  regret. 

D'où  vient  que  ce  maître  admirable,  père  d'un  art,  créateur 
d'une  poétique  complète,  ait  attendu  si  tard  une  gloire  égalé  à 
son  génie?  Sans  doute  sa  renommée  a  souffert  de  l'étrange 
erreur  qui  a  longtemps  sacrifié  l'école  sieunoiso  à  Floirence. 
Mais  il  est  xme  raison  plus  précise  de  cet  oubli.  S'il  y  a  en  effet 
un  art  "vraiment  italien,  un  genre  là-bas  national  et  dont  la  race 
se  soit  fait  une  expression  incomparable,  c'est  la  peinture  monu- 
mentale. Duccio  n'a  peint  que  des  tableaux.  Et  de  âon  vivant 
même,  quatre  ans  à  peine  après  l'apparition  de  sa  Vierge  de 
Majesté^  il  put  la  voir  ravie  en  quelque  sorte  à  son  retable, 
et  transportée  a  fresque  sur  un  mur  du  Palais  Public,  par 
Simone  di  Martino,  lecpiel  hérita  de  sa  gloire. 

ni 

Lorsaue  redescendant  de  l'Œuvre  du  Dôme,  on  rentre  à 
l'Exposiuon,  dans  la  salle  du  Conseil  de  la  Républirpie,  et  que 
tout  à  coup  se  découvre  la  grande  Maestà  de  Simoac,  l'impres- 
sion qu'on  éprouve  est  celle  d'un  accomplissement,  cette  admi- 
ration faite  de  la  certitude  que  Fart  atteint  là  des  limites  qu'il  lui 
est  interdit  de  franchir.  C'est  le  môme  sujet  qu'on  a  vu  Iraité 
tout  h  l'heure,  inspiré  des  mêmes  idées,  exprimé  dans  le  même 
langage,  mais  porté  cette  fois  à  la  toute-puissance.  Partout  où  il 
restait  un  pas  à  faire,  le  pas  est  fait.  L'ensemble  est  souverain, 
l'exécution  suprême,  l'impression  absolue  :  le  génie  d'uuc  écolo 

a  dit  ici  son  dernier  mot. 

C'est  bien  le  retable  du  Dôme,  lel  que  Duccio  l'avait  i»ci)it, 

nais  il  est  élargi,  agrandi,  enrichi  do  timbres  nouveaux,  plus 


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378  nEvuE  DES  deux  mondes. 

sonore,  plus  profond,  plus  vaste,  plus  peuplé,  transposé  d'un 
registre  inférieur  dans  le  registre  de  la  fresqiib,  des  propor- 
tions du  tableau  étendu  aux  proportions  monumentales.   ^ 
développement  est  plus  ample,  la  polyphonie  plus  complexe.  Le 
trône  prend  une  importance  et  une  élégance  nouvelles,  s'exhausse 
de  deux  degrés,  se  flanque  de  deux  ailes  à  boiseries  gothiques. 
Aux  quatre  patrons  de  la   ville  à   genoux  se  joignent  deux 
figures  bleues,  agenouillées  aussi,  un  couple  d'anges  offrant  à 
la  Madone  des  corbeilles  de  roses.  C'est  un  luxe  inédit  d'ins- 
trumentation qui  entre  dans  la  symphonie.  C'était  Mozart,  voici 
Berlioz.  Les  bienheureux,  chez  Duccio,  formaient  une  cour  : 
chez  Simone,  ils  forment  foule.  Aussi  l'Enfant  Jésus  ne  peut 
plus  ôtre  assis  sur  le  giron  de  sa  Mère  :  il  s'y  met  debout,  conimo 
un  roi,  tandis  que,  couronnant  cette  peinture  immense,  en  liant 
les  parties,  imprimant  à  l'ensemble  une  grandeur  définitive, 
règne  sur  l'assemblée  sacrée  l'étofiFe  souple  et  magnifique  d'un 
dais  porté  par  huit  apôtres.  L'école  siennoise  est  entrée  ici  en 
pleine  conscience  de  son  objet  et  de  son  art.  Mais  en  même 
temps,  le  sentiment,  toujours  aussi  sincère  que  chez  Duccio,  a 
je  ne  sais  quoi  de  moins  naïf;  le  caractère,  quelque  chose  de  plus 
officiel.  La  tradition  se  fixe.  Lippo  Memmi,  chargé  deux  ans  plus 
tard  de  peindre  une  Maestà  à  San  Gimignano,  désespéra  de  faire 
mieux,  et  se  borna  à  reproduire  la  composition  de  Simone. 

Ce  maître  irréprochable  fut  pendant  quinze  ans  le  chef  incon- 
testé de  l'école.  C'est  à  lui  que  la  République,  après  la  victoire 
de  Montemassi,  commande  le  portrait  équestre  du  condottiere 
heureux.  Mais  sa  renommée  l'engagea  dans  de  longs  voyages  : 
ses  quinze  dernières  années  se  passèrent  loin  de  sa  patrie,  et  il 
mourut  en  Avignon,  où  il  a  peint  des  fresques  dans  le  Château 
des  Papes.  C'est  là  qu'il  rencontra  Pétrarque,  là  qu'il  fit  le  por- 
trait de  Laure.  Cette  amitié  illustre  le  recommanda  à  la  gloire  : 
rhabile  Florence  adopta  le  peintre  chanté  par  son  poète;  tous 
deux  restent  unis  dans  la  mémoire  et  dans  les  cœurs,  l'un  pour 
avoir  «  pourtrail,  »  Tautre  pour  avoir  aimé  la  beauté  d'une 
femme  qui  enchante  encore  le  monde,  tant  de  siècles  après 
que  nous  avons  perdu  jusqu'au  souvenir  de  ses  traits. 

Deux  maîtres  prennent  alors  à  Sienne  la  place  laissée  par 
Simone  :  ce  sont  les  deux  Lorenzetti,  Pierre  et  surtout  son  frère 
Ambroise.  Leur  école  se  prolonge  jusqu'à  la  fin  du  siècle.  Mais 
l'âge  d'or  de  l'art  siennois  devait  durer  moins  longtemps.  U 


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l'art  siennôis.  379 

s'arrête  au  sillon  funèbre  tracé  par  la  Grande  Peste  en  1348. 
Vingt  années  éclatantes  précèdent  le  sombre  fléau.  Sienne  jouit 
encore,  sous  le  gouvernement  des  Neuf,  de  l'apparence  intacte 
de  sa  puissance  et  de  sa  fortune.  Paisible  et  respectée,  elle  a  au 
front  les  derniers  reflets  du  glorieux  soir  de  Montaperti.  Elle 
érige,  au-dessus  de  son  Palais  Public,  le  Mangia,  cette  tour 
é  tourdissante  qui  pousse  encore  en  plein  azur  son  prodigieux  cri 
d'orgueil.  Elle  délibère  de  raser  Tancienne  cathédrale,  et  jette 
les  fondemens  audacieux  de  la  nouvelle.  Elle  se  hâte  d'éterniser 
dans  une  salle  de  son  Palais  l'idéal  politique  qui  l'a  faite  si 
grande,  et  qui  est  promis  désormais  à  une  si  prompte  ruine.  Le 
moment  est  splendide  et  grave.  Encore  un  peu  de  temps,  et 
vous  ne  verrez  à  cette  place  que  la  trace  empoisonnée  de  la  Mort 
Noire  et  les  convulsions  plus  affreuses  de  l'émeute  et  de 
Tanarchie.  C'est  l'heure  ou  jamais  d'admirer  le  génie  de  la  race 
dans  cette  parfaite  plénitude  qui  devance  de  si  peu  d'instans  l'irré- 
parable décadence. 

IV 

Le  mérite  éminent  de  l'école,  entre  toutes  ses  sœurs  de  Tos- 
cane et  d'Ombrie,  c'est  d'être  une  école  de  peintres.  Elle  parle  à 
ravir  le  langage  coloré.  Cette  qualité  restera  chez  elle  indélébile  : 
ses  plus  médiocres  maîtres  de  la  fin  du  xv*  siècle,  Neroccio, 
Benvenuto,  seront  encore  des  décorateurs  exquis.  Dans  leur  tech- 
nique particulière,  la  détrempe  et  la  fresque,  ils  n'ont  pas  leur 
égal,  même  à  Venise.  Quant  aux  Florentins,  ils  sont  trop  sou- 
cieux de  l'action  et  du  pathétique,  pour  ne  pas  tenir  souvent  en 
mépris  la  couleur,  cette  partie  sensuelle  de  leur  art.  A  Sienne 
plus  que  partout  ailleurs  on  sait  faire  d'un  pan  de  mur,  d'une 
voûte,  d'une  chapelle,  d'un  tableau,  une  chose  précieuse,  satinée, 
veloutée,  douce  et  riche  au  regard  comme  une  belle  tapisserie. 
Les  ruines  mêmes  en  sont  agréables  :  qu'il  surnage,  au  milieu 
de  leur  effacement,  une  ou  deux  teintes  plus  fraîches,  le  bleu 
d'une  robe,  le  rose  d'une  aile,  il  suffit!  le  charme  subsiste,  et 
s'exhale  vainqueur  d'une  peinture  indéchiffrable,  comme  le  plaisir 
dure  encore  quand  la  chanson  s'est  évanouie. 

Ce  n'est  pas  tout.  Un  tableau,  parfois  même  une  fresque  do 
Sienne,  est  encore  un  travail  d'orfèvrerie  et  de  niellure.  Le  fond 
d'or  s'ouvrage  sur  les  bords  d'une  dentelle  iulinie  tracée  à  la 


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380  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pointe  d'ivoire.  Étoffes,  coussins,  draperies,  tout  chatoie  et  brille 
d'or,  en  brochages,  en  ramages,  en  broderies,  en  mille  damasqui- 
nures.  Quant  aux  auréoles,  elles  enferment  dans  leurs  disques 
toute  une  flore  merveilleuse,  flore  des  champs,  flore  des  bois, 
gravée  ou  en  relief,  aussi  naïve,  aussi  subtile,  aussi  variée  que 
la  flore  gothique  enroulée  aux  chapiteaux  de  nos  églises.  Ce  sont 
de  vrais  chapeaux  de  ïleurs  que  ces  orbes  hiératiques.  On  reste 
confondu  de  la  somme  de  patience  dépensée  presque  en  pure 
perte  sur  ces  détails  imperceptibles.  Pourtant  de  quels  tressaille- 
mens  ne  serait  pas  privée  la  peinture  siennoise  où  Ton  éteindrait 
ces  infiniment  petits  de  lumière!  L'œil  ne  distingue  dans   le 
pré  ni   la  raiponce,  ni  le  bleuet  ni  le  pied-d'alouette  :  et  ce 
sont  toutes  ces  corolles  invisibles  qui  font  que  le  pré  est  fleuri. 
Ces  peintres  sont  des  poètes.  Ils  l'ont  été  pendant  deux  siècles, 
tant  qu'a  vécu  l'école  siennoise,  depuis  Duccio  leur  père,  jus- 
qu'aux derniers  et  moins  fameux  de  ses  disciples.  Ils  ont  tou- 
jours regardé  la  nature  en  idéalistes.   Leur  poétique  se  trouve 
définie  merveilleusement  par  un  grand  poète.  Pétrarque  a  dédié 
deux  sonnets  au  peintre  de  Laure.  «  Oui,  écrit-il,  mon  Simone 
a  été  l'hôte  du  Paradis,  qui  était  le  séjour  de  cet  être  adorable. 
C'est  là  qu'il  Ta  vue;  c'est  là  qu'il  l'a  pourtraite  pour  rendre 
témoignage  ici-bas  de  sa  beauté.  Son  ouvrage  est  bien  tel  que 
le  ciel  peut  les  concevoir,  non  la  terre,  où  le  corps  voile  rame 
aux  regards.  Ce  chef-d'œuvre  n'était  plus  possible,  l'artiste  une 
fois  descendu  dans  le  monde  des  sens,  lorsque  ses  yeux  ressen- 
tirent la   glace  et   les   ardeurs   de    la  condition  mortelle.    « 
Louange  singulière!. On  eût  attendu  qu'un  amant  souhaitât  dans 
cette  sorte  d*image  un  réalisme  plus  exact.   Mais  si    ces    vers 
sont  autre  chose  qu'une  suite  de  creuses  hyperboles,  ils  signi- 
fient que  Simone  n  avait  tracé  de  son  modèle  qu'une  ressemblance 
tout  idéale.  Que  le  curieux  se  console  donc  de  la  perte  de  ce  por- 
trait !  II  n  est  pas  douteux  que  ce  fût  un  document  médiocre, 
plus  que  î^obre  en  détails  suif  l'apparence  visible  de  la  dame  de 
Noves.  L  auteur  n'y  avait  peint  que  le  caractère  d'un  esprit.  Les 
rares  portraits  qui  nous  restent  de  l'école  siennoise  confirment 
cette  impression.  L  exquise  peinture  de  la  Cappella  délie  Voile, 
à  San  Domcnico  de  Sienne,  où  l'on  voit  sainte  Catherine  qui 
donne  sa  main  à  b.niser  à  une  dévote  à  genoux,  est  la  plus 
ravissante   des  élévations  mystiques;   mais  bien  qu'elle  passe 
pour  l'ouvrage  d'André  Vanni,  ami  personnel  de   la  sainte,  il 


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LART   SIENNOIS.  381 

n'est  venu  à  l'esprit  d'aucun  de  ses  biographes  d'y  chercher  ua 
renseig-nement  sur  ses  traits.  L'artiste  se  croyait  en  droit  de 
traiter  la  figure  humaine  comme  font  la  mort  et  le  feu  :  il  en 
dégageait  une  âme  impérissable,  abandonnant  le  reste  comme 
un  amas  de  cendres. 

Une  pareille  poétique  était-elle  applicable  à  la  peinture  d'his- 
toire? Les  essais  qu'ont  faits  en  ce  genre  les  peintres  siennois 
paraissent  en  général  médiocrement  heureux.    C'est  dans  les 
sujets  de  pure  nature  lyrique,  sans  action,  sans  geste,  où  nulle 
nécessité  de  fait  ne  vient   contrarier  le  rêve,  limiter  le  sen- 
ti ment  et  troubler  la  beauté,  où  il  suffit  d'être  poète,  et  où 
le  chef-d'œuvre  résulte  du  simple  épanchement  de  l'âme,  que 
se  révèle  le  vrai  génie  de  Sienne.  Dans  les  compositions  mo- 
destes  destinées  aux  autels  ou  aux  oratoires  des  fidèles,   des 
figures  bienheureuses  juxtaposées  sur  un  fond  d'or,  une  Ma- 
done   avec  l'Enfant,  c'est   là  que    l'école  a  déployé,  sur  des 
thèmes  invariables,  toutes  les  variétés  de  la  grâce,  de  la  fer- 
veur et  de  la  poésie.  Ses  maîtres  sont  les  peintres  suprêmes  de 
la  Vierge.  Il  ne  leur  suffit  plus  de  la  peindre  en  déesse,  toile 
qu'elle  apparaît  dans  sa  gloire  sur  le  tableau  de  Duccio,  ni  en 
princesse  couronnée,  comme  la  montre  Simone,  dans  sa  vénusté 
patricienne,  présidant  du  milieu  de  sa  cour  aux  conseils  do 
rÉtat.  Pour  la  mieux  adorer,  ils  la  veulent  plus  proche,  la  font 
plus   douce,  la  rendent  femme.  En  est-elle  moins  souveraine, 
puisqu'elle  est  plus  aimée?   moins  divine,  puisqu'elle  est  plus 
mère?  C'est  la  gloire  de  Sienne  d'avoir  donné  à  Tart  italien  de 
ces  siècles  ses  Madones  les  plus  suaves.  Ce  peuple  de  poètes, 
d'où  allait  naître  saint  Bernardin,  comprit  seul  sur  ce  point 
le  poète  d'Assise.  Ses  artistes  abondent,  à  Végard  du  groupe 
divin,  en    familiarités   naïves  et   délicates,  rappelant  les  ber- 
ceuses, les  Noêls  de  Jacopone,  ou  les  effusions  de  saint  Bona- 
venture,  le  saint  qui  imprima  à  toutes  les  cloches  do  la  terre  la 
palpitation   sereine  de   V Angélus.  Avec  quel  amour,  dans  les 
peintures  d'Ambrogio,  Marie  enveloppe  de  ses  bras  son  fils!  Avec 
quel  humble  orgueil  elle  admire  ses  petits  membres  radieux! 
Quelles  caresses  ravissantes  échangent  la  Vierge  et  Jésus!  Elle 
est  siennoise,  Tinvention  charmante  de  la  Madonna  del  Latte^ 
ce  thème  si  simple  et  si  fertile  en  chefs-d'œuvre  par  la  ma- 
jesté ineffable  d'une  femme  allaitant  son  nouveau-né,  et  par 
Imépuisablo  grâce  des  mouvemens  du  nourrisson  jouant  avec 


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382  HKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  sein,  le  pressant  de  la  main  ou  y  collant  ses  lèvres,  le  quittant 
pour  le  reprendre  et  pour  l'abandonner  encore  :  ce  merveilleux 
poème,  deux  corps  formés  d'une  môme  chair,  une  seule  vie  qui 
se  continue  et  se  dédouble,  deux  regards  confondus  daus  une 
chaîne  de  tendresses,  et  ces  deux  bouches,  source  intarissable 
de  sourires...  La  Madone  du  Grand-Duc^  la  plus  divine  des 
Madones  de  Raphaël,  est  une  variante  ombrienne  d'ime  Vierge 
d*Ambrogio. 

L'effort,  sinon  le  plus  heureux,  du  moins  le  plus  original  de 
Fécole  siennoise,  fut  d'enhardir  sa  poétique  à  l'expression  des  idées, 
et  d  ajouter  au  double  domaine  des  faits  et  des  sentimens  le  do* 
maine  de  la  pensée.  Si  d'autres  avaient  eu  cette  audace  avant 
elle,  nulle  ne  Ta  plus  souvent  répétée,  ne  Ta  soutenue  si  long- 
temps, et  n  a  laissé  de  ses  rêves  des  images  plus  imposantes. 
La  plus  belle  et  la  plus  complète  est  comprise  dans  Tenceinte 
de  TExposition  :  ce  sont  les  fameuses  allégories  du  Bon  et  du 
Mauvais  Bégimey  par  Âmbrogio  Lorenzetti.  Ces  fresques  à  demi 
éteintes,  et  qui  se  poursuivent  sur  trois  murs  d'une  salle,  enve- 
loppent ce  lieu  de  leurs  songes  flottant  derrière   une  brume 
majestueuse.  Dans  celle  du  Mauvais  Bégime  on  ne  distingue  plus 
que  des  ombres  sinistres  :  au-dessus  de  la  Tyrannie,  géante  aux 
cornes  de  taureau,  aux  horribles  boutoirs,  le  pied  droit  posé  sur 
un  bouc,  plane  une  trinité  funeste,  la  vieille  Avarice,  Superbe 
et  Vaine-Gloire,  celles-ci  jeunes,  ardentes,  lascives.  Tune  s'amu- 
saul  d'une  balance  folle,  l'autre  souriant  à  son  image  réfléchie 
dans  un  miroir.  L  affreuse  mégère  est  entourée  du  tribunal  des 
vices  qui  sont  ses  conseillers  :  Cruauté,  Trahison,  Fraude,  la 
Colère,  centaure  à  tète  d'âne,   au  torse  d'homme,  à  corps  de 
cheval  cl  de  chien,  la  Division  en  robe  mi-partie  de  blanc  et  de 
noir,  disant  à  la  fois  oui  et  non,  la  Guerre  enfin,  qui  résume 
toutes    ces    horreurs  et  préside  aux  violences  et  aux  égorge- 
mens.  Du  reste,  on  ne  reconnaît  rien  que  des  linéameus  pâlis  de 
paysage,  sur  lesquels  voltige  le  fantôme  effaré  de  la  Peur. 

La  fresque  voisine,  plus  célèbre  et  mieux  conservée,  est  aussi 
d'une  ordonnance  plus  complexe  et  plus  riche,  donnant  d'abord 
l'impression  d*uue  vie  supérieure  et  plus  harmonieuse.  Au  centre 
d'un  aréopage  de  déesses,  reposées  dans  les  attitudes  de  la  pensée 
et  de  la  paix,  trône  un  Empereur  colossal,  jeime,  roux,  ayant 
l'impassibilité  épique  d'au  Charlemagne,  l'œil  fier  et  fixe,  por- 
tant le  gU.)be  et  le  sceptre,  couronne  au  front,  et  la  tète  ceinte 


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l'art   SIENNOIS.  383 

du  vol  léger  des  trois  vertus  théologales.  Son  manteau  noir  et 
blanc  veut  dire:  Sienne,  étant  aux  couleurs  de  la  Balzane,  écu 
de  la  cité.  A  ses  pieds  la  Louve  à  demi  couchée  lèche,  le  mufle 
allongé,  les  jumeaux  qui  la  tettent.  Plus  bas,  la  procession  du 
peuple,  et  les  soldats  en  armes  gardant  la  porte  de  la  ville.  Mais 
à  gauche  de  la  peinture  un  groupe  singulier  attire  le  regard.  Au 
centre,  siège  la  grande  image  de  la  Justice.  Extatique,  immobile, 
telle  que  la  Némésis  antique,  elle  lève  les  yeux  vers  la  Sagesse 
qpii  la  domine  et  règle  ses  conseils,  les  paumes  étendues  vers 
les  deux  plateaux  de  la  balance  mystérieuse.  Mais  elle  n'y  im- 
pose pas  même  le  petit  doigt,  et  interroge  fixement  au-dessus 
d'elle   les  oscillations  de  Tarbre  d'où  leurs  disques  dépendent. 
Posés  sur  chacun  d'eux,  des  génies  président  d'un  côté  aux  distri- 
butions et  de  l'autre  aux  échanges.  La  Concorde,  qui  en  résulte, 
siège  au-dessous  de  la  Justice,  parlant  avec  amour  au  peuple 
qui  l'écoute,  et  tenant  en  travers  de  ses  genoux  une  pièce  de  bois, 
souvent  prise  pour  quelque  instrument  de  musique,  et  qui  est 
le  rabot,  clair  symbole  de  l'égalité.  Ce  n'est  pas  tout,  et  voici  le 
trait  d'union  imaginé  par  l'artiste  pour  achever  sa  pensée,  et  relier 
ce  groupe  au   groupe  impérial.  Un  double  câble,  rattaché  au 
double  plateau,  vient  se  réunir  entre  les  doigts  de  la  Concorde, 
à  qui  il  communique  les  mouvemens  de  la  balance  et  les  ordres 
de  la  Justice;  ensuite,  passant  de  main  en  main  le  long  du  cor- 
tège du  peuple,  des  marchands  et  des  magistrats,  il  aboutit  enfin 
au  sceptre  que  tient  TEmpereur.  Ce  qui  veut  dire...  que  la  justice 
est  la  règle  des  gouvernemens  et  qu'elle  s'inspire  de  la  raison, 
pour  produire  à  son  tour  l'union  des  citoyens  et  leur  obéissance 
au  prince,  tandis  que  celui-ci,  avec  l'aide  du  ciel  et  des  vertus 
chrétiennes,  sera  digae  d'être  regardé  comme  la  loi  vivante  sur 
a  terre. 

Cet  ingénieux  rébus,  est-ce  encore  delà  peinture?  Très  lettré, 
à  ce  qu'on  assure,  poète,  philosophe,  le  peintre  mérita  des  hon- 
neurs et  des  emplois  dans  sa  patrie.  Cette  légende,  sans  autre 
fondement  que  Touvrage  qu'on  vient  de  décrire,  en  est  la  cri- 
tique la  plus  fine  :  la  voix  populaire  qui  a  débité  tant  de  contes 
sur  les  grands  peintres,  ne  s'avise  pas  de  les  improviser  magis- 
trats. Il  manque  à  cet  ensemble,  surchargé  d*in tentions,  et  où 
la  leçon  trop  visible  efface  l'intérêt  du  style,  cette  volupté  supé- 
rieure qui  est  la  vie  propre  de  l'art.  Les  élèves  des  Lorenzctti 
ont-ils  mieux  réussi  que  leurs  maîtres  dans  leurs  allégories  du 


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384  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Triomphe  de  la  Mort  au  Gampo  Santo  de  Pise,  et  dans  ces  fres- 
ques de  la  chapelle  des  Espagnols,  cette  forte  exposition    de  • 
dogmes,  dont  on  sait  que  VEcoie  d'Athènes  et  la  Dzspuie   dui 
Vatican  ne  sont  que  la  reproduction  en  langage  de  la    Renais- 4 
sance?  Ce  fait  suffit  du  moins  pour  empêcher  qu'on  ne  reproche  j 
aux  Siennois  la  folie  de  leur  entreprise,  et  c'est  en  vain  qu'on  | 
croirait    les  accabler  du  nom  de  peintres   philosophes.     Sans  J 
doute  Ambrogio,  dans  un  âge  où  chaque  art  n'avait  qu'une  con-  v 
science  incertaine  de  ses  ressources,  de  ses  limites,  de  ce  qu'on 
appelle  son  domaine,  venait  trop  tôt  :  malgré  tout  son  génie, 
sa  tentative  était  vouée  à  rester  imparfaite.  Mais  c'était  une  er- 
reur féconde.  Il  est  beau  d'avoir  montré  la  voie  à  Raphaël,  et, 
cette  route  ouverte,  il  est  beau  encore  d'y  tomber. 

Il  reste  à  dire  un  mot  d'un  genre  où  le  génie  poétique  de 
Sienne  devança  de  bien  loin  ses  rivales  :  la  peinture  de  paysage. 
Les  grands  inventeurs  en  ce  sens  sont  les  Lorenzetti.   Pietro,     ^ 
génie  bourru,  naïf,  peu  réglé,  se  jette  à  corps  perdu  dasïs  ce 
monde  qu'il  découvre.  Tout  l'arrête,  l'enchante,  lui  paraît  digne 
de  regard  et  d'amour.  Il  entasse  dans  ses  peintures  un  chaos  de 
choses  inouï  :  des  rochers,  des  ruisseaux,  des  torrens,  de  petits 
ponts  qui  les  franchissent,  la  roue  du  moulin  qu'ils  animent,  le      , 
bief  où  l'eau  se  heurte  et  forme  des  remous  :  des  arbres  et  des 
brins  d'herbe,  des  cavernes  et  des  maisonnettes,  la  mer,  les  na-      | 
vires,  les  îles  avec  leur  forteresse,  le  rivage  où  l'oiseau  des  grèves 
se  promène  sur  ses  échasses,  la  grève  elle-même  qui  ressemble, 
avec  sa  poussière  de  coraux  et  de  nacres,  à  la  tapisserie  dont  le 
lichen  rouille  les  roches.  Le  tout,  sans  proportion,  sans  perspec- 
tive ni  forte  impression  d'ensemble,  n'a  point  de  beauté  véri- 
table; et  ce  que  l'artiste  a  de  plus  tauchant,  c'est  ce  vaste  élan 
puéril  pour  étreindre  l'univers.  Toutefois,  dans  cette  œuxTc  con- 
fuse et  inégale,  éclate  plus  d'une  audace  heureuse  :  le  vocabu- 
laire s'enrichit  d'une  foule  de  locutions  nouvelles. 

Le  chef-d'œuvre  attendu  fut  l'ouvrage  d'Ambrogio,  le  cadet 
et  l'élève  de  Pietro  :  c'est  la  fresque  qui  décore  la  troisième 
paroi  de  la  salle  de  la  Paix,  et  expose  les  effets  du  Bon  gouve^'- 
nemcnt.  Sous  ce  titre,  peu  attrayant,  l'artiste  développe  une  vaste 
idylle.  Une  moitié  se  passe  à  la  ville;  mais  l'autre  moitié  repré- 
sente une  campagne,  où  l'on  assiste  aux  vingt  actes  divers  des 
travaux  et  des  plaisirs  des  champs.  C'est  l'été,  la  moisson  est 
faite,  on  bai  les  blés  sur  l'aire;  déjà  le  laboureur  pousse  le  soc 


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l'art   SIENNOIS.  385 

dans  les  chaumes,  mais  ce  n'est  pas  encore  le  temps  de  la  ven- 
dange. Cependant  des  groupes  de  cavaliers  et  de  dames  partent 
pour  la  chasse  en  causant,  avec  leurs  faucons  et  leurs  chiens, 
tandis  que  des  bourgeois,  organisant  une  battue,  tirent  des  grives 
dans  les  vignes.  Des  manans  conduisent  à  la  ville,  gui  son  âne 
chargé  de  ballots,  qui  son  cochon  qu'il  cingle  à  coups  de  hous- 
sine.  Un  cul-de-jatte  demande  Taumône  sur  le  bord  du  fossé. 
Les  routes  sont  sûres  au  loin.  Tannée  fertile,  le  pays  heureux. 
Tel  qu'il  est  aujourd'hui,  décoloré,  réduit  à  l'état  de  grisaille, 
ayant  perdu  aux  trois  quarts  ses  valeurs  et  ses  effets,  le  paysage 
ici  est  encore  pour,  nous  surprendre.  La  seule  diversité  en  fait 
déjà  un  objet  d'étonnement.  Un  paysagiste  moderne  ferait  vingt 
morceaux  de  cette  fresque.  Le  peintre  de  marines  ne  se  hasarde 
plus  aux  sujets  de  forêt.  Avec  notre  besoin  d'analyse,  nous 
faisons  le  portrait  d'un  arbre,  d'un  nuage,  d'une  vague.  A  vrai 
dire,  nous  avons  remplacé  le  tableau  par  l'étude.  Ambrogio  ose 
la  peinture  d'une  contrée  entière.  Il  la  prend  au  talus  qui  dévale 
de  la  porte  de  la  ville,  et  suit  ses  mouvemens  complexes  jusqu'à 
rhorizon.  C'est  la  géographie  idéale  de  la  campagne  siennoise. 
Et  quoique  la  mer  en  soit  fort  éloignée,  le  peintre  figure  dans 
un  coin  de  son  tableau  un  port,  le  port  de  Talamone,  nou- 
vellement acquis  par  la  République,  qui  en  est  fière  et  se  flatte 
de  capter  par  là  le  commerce  de  Florence. 

Cependant  ici,  pour  la  première  fois,  le  sentiment  moderne, 
i  observation  positive  de  la  nature  apparaissent  dans  l'art  et  par- 
lent leur  vrai  langage.  Chaque  objet  est  défini  dans  sa  forme; 
on  distingue  chaque  sorte  de  culture,  les  chaumes  des  labours, 
les  labours  des  prairies  et  des  plantations  maraîchères.  Les  cor- 
dons de  vignobles  rayent  le  flanc  des  collines,  les  champs  plus 
éloignés,   séparés  par   des  haies,  ressemblent  à  une  étoffe  ra- 
piécéq.  Tout  cela  est  vu  d'un   regard  calme,  simple,   juste  : 
Ambrogio  repose  paisiblement  ses  yeux  sur  l'image  de  la  patrie. 
Il  ne  la  flatte  point,  la  trouvant  assez  belle.  Il  apporte  à  cette 
peinture  quelque  chose   qui  vaut   mieux  que  la  passion  :  de 
lamour  filial.  Cette  extrême  et  profonde  intimité  avec  les  choses 
lui  permet  d'exprimer  sans  effort  ce  qui  nous  parait  impossible, 
l'harmonie  de  ces  mille  détails.  Une  route  descend  de  la  porte 
'  !  Sienne,  chemine  dans  la  plaine,  côtoie  des  villages,  disparaît 
i  milieu  des  collines  ;  peu  de  bois,  des  verdures  rares,  une 
ûtrée  d'aspect  grave,  de  couleurs  pauvres  mais  de  traits  admi- 
TOME  xxiii.  —  1904.  25 


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386  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


rables,  où  chaque  croupe  de  montagno  se  dessine  si  distinctement 
qu'elle  semble  repoussée  au  marteau  dans  du  cuivre... 


Telle  est,  au  milieu  du  xiv^  siècle,  la  grandeur  de  Técole  sicn- 
noise,.  Elle  règne  d'un  bout  à  l'autre  de  l'Italie.  On  fait  venir  ses 
peintres  jusqu'à  Naples.  Depuis  la  mort  de  Giotto,  Florence  n'a 
plus  d'égal  à  opposer  à  ses  maîtres,  et  se  met  à  les  imiter.  C'est 
alors  qu'une  série  de  revers  et  de  boule versemens  :  la  peste,  la 
chute  des  Neuf,  quatre  révolutions  en  quatre  mois,  les  proscrip- 
tions, les  troubles  et  les  ruines  qui  suivirent,  paralysent  pour 
toujours  les  destinées  de  l'école.  Peut-être  aussi  n'y  a-t-il  là 
qu'une  rencontre  frappante.  Peut-être,  après  cet  âge  d'efiforts 
splendides,  ne  restait-il  plus  qu'à  décroître.  Il  ne  semble  pas  que 
Simone,  ni  les  Lorenzetti  aient  laissé  d'élèves  dignes  d'eux.  Barna, 
artiste  véritable,  tombe  d'un  échafaudage,  et  se  tue  à  trente  ans. 
Bartolo  di  Fredi  n'a  qu'un  talent  vulgaire.  Ni  le  grand  nombre 
d'ouvrages  de  son  élève  Taddeo,  ni  même  son  importance 
comme  fondateur  de  l'école  ombrienne,  ne  peuvent  faire  illusion 
sur  sa  médiocrité. 

Ce  qui  rend  l'effacement  de  Sienne  si  sensible,  c'est  qu'elle 
s'endort  au  moment  où,  dans  l'Italie  entière,  éclate  un  prodi- 
gieux réveil.  Coup  sur  coup,  de  chacune  des  villes  de  l'Ombrie, 
Gubbio,  Fabriano,  Pérouse,  surgit  un  grand  artiste;  Pérugin  est 
proche,  et  il  sera  le  maître  de  Raphaël.  Mais  nulle  part  la  nou- 
velle ère  ne  s'annonce  plus  radieuse  qu'à  Florence.  Cette  ville 
produit  seule  autant  de  grands  hommes  que  toutes  les  autres 
ensemble.  Elle  prodigue  le  génie.  Elle  est  la  fournaise  où  se 
forgent  les  méthodes  et  le  style  de-  la  Renaissance.  Sienne  se 
tient  à  l'écart  de  ce  monde  en  fusion.  Elle  s'exile  elle-même  de 
ce  qui  sera  l'avenir.  Quand  tout  change  autour  d'elle,  ses  ar- 
tistes demeurent  les  mêmes.  Ils  s'enferment  étroitement  dans 
leur  cité,  sur  leurs  collines,  avec  leur  passé  et  leur  idéal.  Leurs 
ouvrages  ont  un  air  d'autrefois  :  sans  la  date  et  la  signature,  on 
les  croirait  de  l'autre  siècle.  L'école  se  byzantinise.  Le  fait  est 
assez  singulier  pour  retenir  un  moment  l'attention. 

Il  surprend  davantage  encore,  si  l'on  songe  qu'à  Sienne  mém< 
vient  de  naître  un  des  plus  éclatans  génies  de  l'Italie,  le  sculp 
teur  Jacopo  délia  Quercia.  C'est  un  des  résultats  les  plus  cer- 


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l'art    8IENN01S.  387 

tains  de  l^Exposition  que  d'avoir  fait  ressortir  la  grandeur  de 
ce  statuaire,  dont  la  destinée  semblait  d'être  à  jamais  incompris 
dans  sa  patrie.  Sienne  s'est  honorée  en  retirant  du  chantier  de 
décombres  qu'est  l'Œuvre  du  Dôme,  les  débris  rayonnans  de 
la  Fonte  Gaia,  pour  les  restaurer,  en  leur  ordre  primitif,  dans  la 
belle  loggia  de  son  Palais  Public.  On  a  pu  restituer  au  maitre 
avec  certitude  un  certain  nombre  de  morceaux  attribués  à  ses 
élèves.  On  a  réuni  les  moulages  du  reste  de  son  œuvre. 
Cet  homme  extraordinaire  est  de  ceux  qui  font  le  tour  d'un  art, 
et  en  épuisent  à  eux  seuls  toute  l'évolution.  Sa  première  œuvre, 
la  statue  funéraire  àUlaria  del  Caretto,  à  Lucques,  est  conforme 
aux  principes  de  l'art  du  moyen  âge;  sa  dernière,  la  Madone 
du  portail  de  San  Petronio,  à  Bologne,  fait  déjà  penser  h  Bemin. 
Mais  [le  maître  qu'il  semble  annoncer  entre  tous,  dont  on  dirait 
que,  quatre-vingts  ans  à  l'avance,  il  vient  ébaucher  les  chefs- 
d'œuATe,  c'est  Michel-Ange.  Il  en  a  le  souffle  grandiose,  le  natu- 
ralisme superbe  qui  ne  consulte  la  nature  que  pour  lui  faire 
violence,  la  sublime  tyrannie  qui  prétend  traiter  le  corps  hu- 
main comme  fune  forme  expressive,  que  l'artiste  à  le  droit  de 
pétrir  et  de  remanier  à  sa  guise.  A  l'exception  de  deux  articles  : 
la  dignité  héroïque  du  nu,  et  le  choix  des  formes  colossales,  toute 
l'esthétique  du  Moïse  et  du  Tombeau  des  Médicis  se  trouve,  en  ses 
traits  essentiels,  contenue  dans  l'œuvre  de  Jacopo. 

Gomment  la  révolution  accomplie  par  ce  gi*aud  homme  dans 
le  marbre  n'eut-elle  point  ses  conséquences  ordinaires  dans  le 
tableau?  Chose  étrange!  les  élèves  de  Jacopo,  les  Neroccio,  les 
Veccbietta,  à  la  fois  sculpteurs,  ingénieurs,  architectes  et  pein- 
tres, suivent  en  tout  le  nouveau  style,  se  placent  dans  tous  les  arts 
au  premier  rang  de  la  Renaissance,  —  hormis  dans  la  peinture, 
où  ils  continuent  de  chanter  leur  cantique  pieux  en  dialecte 
sieunois. 

L'explication  en  est  dans  un  trait  caractéristique  de  la  psy- 
chologie du  peuple  siennois.  Uart  du  xv*  siècle,  avec  son  air 
ancien  et  son  archaïsme  touchant,  est  ici  un  produit,  et,  si  Ton 
veut,  c'est  la  rançon  de  la  dévotion  siennoise.  Il  est  difficile  au- 
jourd'hui de  comprendre  à  quel  point,  avec  quelle  candeur, 
quelle  humilité,  quel  élan  Sienne  a  été  pieuse.  Ni  les  crimes, 
ni  les  factions  et  les  désordres,  mieux  encore,  non  pas  môme  les 

richesses  et  les  délices  n'ont  pu  altérer  cette  imperturbable  piété. 

Menne  commet  des  excès  horribles,  se  porte  aux  pires  folies. 


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388  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sans  cesser  de  garder  intacts  la  fraîcheur  et  le  velouté  de  sa  foi. 
La  Terreur  est  en  permanence.  La  foule  prend  le  goût  du  sang. 
Les  atrocités  se  multiplient.  Et  il  se  trouve  dans  cette  ville 
souillée  et  furieuse  un  coin  d'innocence  où  des  femmes,  aux 
noms  aussi  purs  qu'elles-mêmes,  Diane,  Pie,  Bartolomée  et 
Tobia,  environnent  et  protègent  l'enfance  immaculée  du  petit 
Bernardin  de  Sienne.  Les  œuvres  charitables,  dont  cette  ville  est 
justement  fière,  n'ont  jamais  été  plus  actives.  C'est  en  soignant 
les  pestiférés  de  l'hôpital  de  la  Scala  que  meurt  le  bienheureux 
Bernard  Toloméi,  fondateur  des  Olivétains.  C'est  là  que  le 
bienheureux  Jean  Colombini,  fondateur  des  Pauvres  Gésuates, 
fait  l'apprentissage  de  la  sainteté.  Le  bienheureux  Pietro  de'Pie- 
troni  n'est  pas  mort,  quand  déjà  se  révèlent  les  sublimes  vertus 
de  sainte  Catherine.  Et  l'année  môme  où  s'éteint  celle-ci  voit  la 
naissance  de  saint  Bernardin.  Peu  de  villes  au  monde  peuvent 
se  glorifier  d'une  pareille  couronne  mystique. 

On  ne  saurait  exagérer  l'action  de  ces  grandes  âmes.  D'ail- 
leurs la  piété  de  Sienne  est  une  seconde  forme  de  son  patrio- 
tisme. Le  peuple  se  vante  de  deux  choses  :  l'antiquité  de  ses 
origines ,  et  la  protection  de  la  Vierge.  Sienne  est  Sena  Vêtus 
Civitâs  Virginis.  Renoncer  à  ce  titre  serait  se  renoncer  soi-même. 
Par  lui  Sienne  est  invulnérable,  invincible,  à  Tabri  des  épreuves, 
défendue  de  ses  ennemis,  pardonnée  de  ses  propres  fautes.  Car 
pour  le  Siennois  la  Vierge  n'est  pas  seulement  une  souveraine 
idéale  :  il  Ta  contemplée  réellement  et  vue  de  ses  yeux.  La  veille 
de  Montaperti,  les  soldats  qui  campaient  autour  des  feux  de  bi- 
vouac aperçurent,  conmie  le  ciel  était  bas,  la  blancheur  de  sa 
robe  traîner  au  milieu  des  nuées... 

Dans  cette  ville  si  pieuse,  personne  d'aussi  pieux  que  les 
peintres.  Leur  art  s'était  longtemps  conservé  dans  les  cloîtres  : 
même  laïcisé,  il  lui  en  reste  encore  comme  une  ombre  religieuse. 
Ils  n'ont,  de  leur  vie,  guère  autre  chose  à  faire  que  des  décorations 
d'église.  Le  tableau  qu'ils  exécutent  est  destiné  à  la  vénération 
sur  un  autel,  dans  la  paroisse  où  ils  iront  dormir  à  côté  de  leurs 
frères  endormis.  L'image  qu'ils  composent  de  leurs  mains  sera 
contemplée  par  les  pauvres  et  les  petits  :  sous  ces  traits  les 
fidèles  rêveront  la  béatitude  des  saints,  et  les  humbles  en  rece- 
vront la  forme  de  leurs  espérances.  Au  commencement  de  leurs 
statuts,  les  peintres  de  Sienne  exposent  leur  mission  en  ces 
termes  :  «  Le  peintre  est  Thomme  choisi  par  la  grâce  de  Dieu 


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l'art    STBiVNOlS.  389 

pour  enseigner  aux  hommes  ignorans  et  sans  lettres  les  choses 
miraculeuses  opérées  par  la  foi.  »  Puis,  «  pour  ce  que  nulle  chose, 
si  médiocre  soit-eile,  ne  saurait  recevoir  commencement  ni  fin, 
sans  ces  trois  conditions  :  le  savoir ^  le  pouvoir  et  le  vouloir  joint 
à  V  amour  y  »  le  texte  s'achève  par  une  prière. 

Au  xv«  siècle  encore,  tous  sont  de  bons  chrétiens,  secourent 
les  malades,  visitent  les  misérables.  Leurs  mœurs  sont  pures. 
Nul  exemple  chez  eux  de  ces  débordemens  scandaleux  si  com- 
muns parmi  les  peintres  de  Florence,  et  qui  ont  fait  regarder 
le  désordre,  Teffrénement  des  appétits,  l'assassinat  lui-même, 
comme  des  marques  de  la  force  de  l'individu  et  les  conditions 
de  la  Renaissance.  On  parle  de  Sano  di  Pietro  comme  d'un 
bon  peintre,  mais  surtout  comme  d'un  homme  qui  vivait  tout 
en  Dieu.  Matteo  di  Giovanni  s'enrôle  dans  une  société  d'in- 
firmiers, qui  choisissent  pour  camerlingue  ce  confrère  plein 
de  ferveur.  Vecchietta  peint  dévotement  les  volets  de  l'armoire 
au  linge  de  l'hôpital  de  la  Scala,  et  regarde  comme  une  faveur 
(l'y  doter  une  chapelle,  où  il  consacre  ses  dernières  années  à 
peindre,  non  pour  éterniser  son  nom,  «  mais  pour  assurer  à  sou 
àme  le  bienfait  des  prières  des  pauvres.  » 

En  ces  âmes  charmantes  se  continue  le  songe  opiniâtre  de  la 
Cité  mystique.  Ces  peintres  sont  les  gardiens  des  rêves  de  leur 
peuple.  Une  disposition  singulière  de  leurs  statuts  défend  à  tout 
peintre  étranger  le  séjour  de  la  ville,  à  moins  de  l'acquittement 
d'un  droit  qui  est,  en  fait,  une  prohibition.  Aucune  nouveauté 
ne  doit  avoir  accès  dans  le  Paradis  enchanté  dont  leurs  âmes 
sont  prisonnières.  Les  fidèles  ne  l'eussent  pas  soufferte.  Comment 
la  fille  pieuse  qui  commandait  à  Sano  di  Pietro  une  peinture 
«  pour  l'âme  de  son  père  et  de  sa  mère,  »  eût-elle  permis  à  l'ar- 
tiste d'y  défigurer  sur  leurs  tombes  les  idées  dont  ils  avaient 
vécu  ?  L'art  qui  touche  au  culte  est  prompt  à  s'immobiliser  : 
il  en  emprunte  un  caractère  sacré.  On  l'appelle  alors  hiératique. 
Il  est  sans  exemple  qu'un  tableau  moderne  ait  opéré  des  pro- 
diges :  toutes  les  images  miraculeuses  sont  des  ruines  enfumées. 
On  serait  curieux  de  savoir  ce  qu'était  cette  Vierge  peinte  en  1310 
sur  une  porte  de  Sienne,  à  laquelle  saint  Bernardin,  ayant  l'âge 
où  Ton  aime,  allait  chaque  jour  faire  sa  cour,  et  qu*il  nommait 
sa  bien-ainiéc.  Beaucoup  plus  tai'd  encore,  il  ne  pouvait  se 
Igurer  la  Mère  de  Dieu  sous  d'autres  traits;  et  lorsque,  prêchant 
ux  Sicnnois  sur  l'Assomption,  il  voudra  leur  eu  faire  éclater 


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390  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

^es  splendeurs,  il  n*en  trouve  que  cette  ims^  :  «  Une  nuée 
d'anges  Tenvironne,  qui  jubilent,  dansent,  chantent,  font  mille 
rondes,  comme  vous  en  voyez  la  peinture  sur  la  porte  Camollia.  » 
Même  au  siècle  suivant,  quand  le  goût  eut  changé,  ce  sentiment 
ne  changea  pas  :  les  peintures  archaïques  cessent  d'être  admi- 
rées, elles  n'en  sont  pas  moins  vénérées.  On  voit  à  l'Exposition 
un  tableau  commandé  à  Francesco  Vanni,  peintre  du  milieu  du 
XVI*  siècle,  pour  un  autel  de  Téglise  des  Carmes.  La  toile  cachait 
une  Madone  byzantine,  du  style  le  plus  barbare,  mais  en  qui  on 
avait  confiance.  Les  fidèles  réclamèrent  leur  Madone.  Une  ouver- 
ture fut  pratiquée  dans  la  toile  de  Vanni,  à  la  taille  de  l'ancien 
tableau  :  et,  de  nos  jours  encore,  ce  morceau  à  demi  païen  de  la 
Renaissance  sert  de  cadre  à  la  vieille  icône. 

Ainsi  se  produisit  cette  chose  charmante  et  singulière,  fraîche 
et  un  peu  vieillotte,  exquise  en  sa  bizarrerie,  qu^est  la  peinture 
siennoise  du  xv*  siècle.  L'école  na  plus  de. grands  maîtres  :  ja- 
mais elle  n'en  a  eu  de  plus  aimables.  L'art  cesse  de  créer  sans 
cesser  de  sentir;  il  ne  fait  plus  que  se  souvenir  et  ses  réminis- 
cences ont  le  prix  d'expressions  originales.  Enfin,  comme  leur 
fidélité  volontaire  au  passé,  chose  toujours  si  touchante,  isole  ces 
peintres  au  milieu  d'un  monde  emporté  vers  d'autres  destins, 
comme  ils  vivent  hors  de  leur  siècle,  il  arrive  qu'en  se  ressem- 
blant à  eux-mêmes  ils  ne  ressemblent  à  personne,  et  que,  sans 
créateurs  puissans,  sans  autre  progrès  que  le  raffinement  que 
donne  l'âge  aux  traditions  qui  vieillissent,  l'école  siennoise  pro- 
duit encore  quelques  maîtres  exquis.  Au  milieu  du  torrent  qui 
roule  vers  l'avenir,  elle  est  l'île  délicieuse  où  la  jeunesse  sourit 
en  robes  surannées,  avec  des  grâces  d'autrefois. 

VI 

Parmi  ces  maîtres  humbles  et  longtemps  dédaignés  qui  com- 
mencent à  sortir  de  l'ombre,  un  des  plus  gracieux  est  Stefano  di 
Giovanni,  surnommé  Sassetta.  Un  amateur  parisien,  M.  Paul 
Chalandon,  a  bien  voulu  prêter  à  TExposilion  deux  des  ravissans 
tableaux  qu'il  possède  de  cet  artiste  et  qui  représentent  deux 
scènes  de  la  vie  de  saint  François. 

Sassetta  est  le  peintre  exquis  de  cette  légende  :  il  l'a  peinte 
comme  eût  fait  l'auteur  des  FioreUi,  Beaucoup  moins  grand  que 
Giotto,  il  est  beaucoup  plus  poétique.  Le  caractère  historique  du 


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L^ART   SIENM0I8. 


391 


saint  et  surtout  de  son  entourage  se  trouve  chez  lui  fort  obscurci  : 
le  Pape,  les  cardinaux,  le  brutal  père  Bernadone,  sont  devenus 
pour  Sassetta,  comme  ils  l'étaient  pour  le  peuple,  les  figures  d'un 
conte  de  nourrice,  faites  à  plaisir  pour  tourner  et  pour  s'effacer 
autour  d'un  héros,  devenu   lui-même  tout  idéal  :  mais  il  se 
trouve  que  le  Saint  ressemble  plus  à  cette  image  ^'à  aucun 
portrait  plus  réel;  et  le  peuple  cette  fois  a  été  plus  artiste  et  plus 
clairvoyant  que  Giotto.  Sassetta  est  le  premier  peintre  qui  ait  re- 
produit l'adorable  anecdote  de  la  conversion  du  loup  de  Gubbio. 
Pourquoi  ce  morceau,  conservé  dans  une  autre  collection  de 
Paris,  n'était-il  pas  à  Sienne?  Pourquoi   deux  seulement  des 
six  tableaux  de  M.  Ghalandon?  De  tous  le  plus  regrettable,  le 
plus  parfait  et  le  plus  pur,  c'est  le  Mariage  mystique  de  saint 
François,  la  perle  italienne  du  musée  de  Chantilly.  Ce  chef- 
d'œuvre  n  est  plus  à  décrire.  L'admirable  campagne  siennoise,  le 
soir  qui  dore  au  premier  plan  la  porte  de  San  Quirico,  la  douce 
vallée  que  ferme  au  loin  le  cône  majestueux  du  mont  Amiata; 
les  trois  viei^es  pudiques  et  sveltes,  l'Humilité,  la  Charité,  la 
Pauvreté,  si  soudaines  et  si  légères,  unies  par  leurs  bras  qu'elles 
se  donnent,  comme  les  Trois  Grâces  chrétiennes  ;  la  vive  dé- 
marche du  saint  qui,  s'empressant  à  leur  rencontre,  reçoit  avec 
amour  l'anneau  qu'une  des  sœurs  lui  présente,  tandis  que  Frère 
Léon,  un  peu  à  l'écart,  joint  les  mains  et  admire  :  tout  cela,  pour 
la  forme  et  le  sentiment,  est  une  chose  accomplie.  Et  tout  cela 
ne  serait  rien,  sans  la  divine  fuite  de  l'apparition,  qui  s'élève 
d'un  vol  sans  ailes,  traçant  dans  le  beau  crépuscule  une  suave 
courbure,  comme  le  triple  rayon  d'un  paisible  arc-en-ciel.  Quel 
poète  a  su  exprimer  en  peinture  cette  chose,  entre  toutes  insai- 
sissable: l'évanouissement  d'une  vision?  Mais  ce  ne  serait  rien 
encore,  sans  cette  idée  exquise  :  le  regard  de  l'épouse  angélique 
qui  détourne  la  tête  en  remontant  au  ciel.  Il  n'y  a  pas  dans  l'art 
une  idylle  plus  tendre,  plus  mystique  et  plus  virginale. 

Le  plus  intransigeant  et  le  plus  populaire  des  élèves  de  Sas- 
setta, lequel  porte  le  nom  si  siennois  d'Ansano  (qu'on  abrège  en 
Sano)  di  Pietro,  est  représenté  à  l'Exposition  par  un  bon  nombre, 
d'œuvres,  malheureusement  assez  médiocres.  On  trouve  pour- 
tant dans  le  nombre  quelques  morceaux  ayant  au  moins  l'intérêt 
de  bons  documens.  C'est  d'abord  une  copie  de  la  Présentation 
au  ieinple^  ce  chef-d'œuvre  d'Ambrogio  Lorenzetti,  conservé  à 
l'Académie  de  Florence.  C'est  un  clair  exemple  (on  en  pourrait 


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392  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

citer  plusieurs  autres),  qu'en  plein  xv«  siècle  il  n'y  a  d'autres 
maîtres  à  Sienne  que  ceux  du  Trecento.  Ce  sont,  en  réalité,  ces 
grands  morts  qui  continuent  de  peindre  ;  leurs  mains  d'ombres 
dirigent  le  pinceau  dans  la  main  de  leurs  dociles  neveux.  Mais 
à  côté  de  ces  ouvrages  de  pure  imitation  qui  montrent  où  nos 
gens  ont  été  à  l'école,  et  menaceraient  de  faire  craindre  pour  la 
sincérité  de  leur  style,  voici,  sur  un  panneau  de  la  taille  des 
deux  mains,  reconnaissable  à  ses  joues  creuses,  à  ses  jolis  yeux 
gris,  au  rictus  convulsif  de  ses^  lè\Tes  exsangues,  le  visage  pâle 
et  charmant  de  saint  Bernardin,  le  seul  dont  l'école  eût-  admis 
le  portrait  ressemblant  au  milieu  de  ses  figures  irréelles,  pour 
l'avoir  vu  souvent  si  transfiguré  par  l'éloquence,  si  radieux 
d'amour,  qu'il  eût  paru  moins  beau  sans  son  infirmité.  Une 
pareille  exception  atteste  suffisamment  l'immense  ascendant  de 
cet  homme.  Sano  avait  peint,  du  vivant  du  saint,  une  chapelle 
dans  son  couvent  chéri  de  la  Gapriola.  Il  avait  assisté,  soit  sur  la 
Piazza  del  Campo,  soit  sur  l'esplanade  des  Servîtes,  à  ces  prédi- 
cations en  plein  air,  durant  six  heures  de  suite,  où  venaient 
prendre  place  à  genoux,  avant  le  lever  du  soleil,  des  foules  de 
trente  mille  auditeurs,  les  femmes  séparées  des  hommes  par  une 
barrière  ou  un  cordon,  et  où,  pour  que  l'on  pût  entendre  de  plus 
loin,  un  drapeau  planté  sur  la  chaire  indiquait  d'où  venait  le 
vent.  Sano  nous  a  laissé  de  telles  scènes  deux  tableaux  qu'on 
peut  voir  à  l'Exposition  et  qui  ressemblent  à  de  grandes  minia- 
tures de  Fouquet.  C'est  ce  qui  explique  le  charme  de  ce  peintre 
sans  grands  mérites.  Ce  n'était  qu'un  bon  artisan,  mais  son 
maître  es  arts  fut  un  saint. 

Sano  est  souvent  appelé  l'Angelico  de  Sienne.  Mais  Ângelico 
est  un  très  grand  homme  :  il  a  la  plus  ardente  imagination  mys- 
tique; c'est  un  peintre  admirable.  Sano  occupe  un  rang  beaucoup 
plus  humble.  Ses  Madones  aux  gros  yeux  ronds  à  fleur  de  tête, 
fendus  bénignement  en  amandes,  aux  sourcils  naïvement  formés 
d'une  virgule,  à  l'air  benoît  plutôt  que  suave,  et  que  rien  ne  dis- 
tingue des  béates  qui  les  entourent,  on  leur  trouverait  peu  de 
charme,  si  elles  n'étaient  si  pieuses.  Son  art  est  de  ces  choses 
où  il  n'y  a  rien  pour  l'esprit,  mais  où  Dieu  connaît  ceux  qui 
l'aiment.  11  a  la  tradition,  l'instinct  de  ces  arrangemens,  de  ces 
plis  réservés,  de  ces  pudeurs,  de  ces  secrets  de  moniales  qui 
font  que,  les  ayant  perdus,  de  bien  plus  grands  artistes  n'égale- 
ront pas  l'impression  que  nous  recevons  de  ce  peintre  qui  jamais 


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l'aBT   SIENNOIS.  393 

n'a  montré  la  gorge  ni  les  pieds  d'une  femme.  Son  imagination 
est  du  même  ordre  que  celle  des  dévotes  qui  préparent  les  repo- 
soirs.  Ses  anges  couronnés  de  roses  sont  de  simples  enfans  de 
chœur  des  processions  de  la  Fête-Dieu;  mais  ce  sont  aussi  les 
modèles  des  plus  beaux  anges  qui  existent,  les  anges  ombriens 
de  Benedetto  Boniigli.  Le  petit  Jésus  qui  bénit  sur  les  genoux 
de  la  Madone  ressemble,  dans  sa  chemise  ou  dans  ses  langes, 
au  Bambino  de  cire  des  crèches  ;  mais  ne  sait-on  pas  que  saint 
François  d'Assise  Ta  vu  s'animer  sur  sa  paille  et  sourire,  une 
nuit  de  Noël  qu'il  prêchait  aux  paysans  assemblés,  dans  une 
forêt  de  la  vallée  de  la  Greccia? 

Parmi  les  derniers  artistes  originaux  de  Sienne,  le  seul 
grand  peintre  est  Matteo  di  Giovanni.  Vasari  ne  le  nomme 
point  ;  de  sa  vie  on  sait  peu  de  chose  ;  son  œuvre  est  peu  con- 
sidérable. Ce  maitre  assez  mystérieux  n'en  est  pas  moins  un  fort 
grand  mattre.  L'école  semble,  avant  de  mourir,  avoir  voulu  se 
donner  !a  joie  de  voir  revivre  un  autre  Simone.  Des  éclairs  de 
sang  traversent  par  instans  la  pensée  de  ce  doux  génie.  11  voit 
passer  avec  des  cris  «  les  mères  échevelées,  portant  sur  leur 
tète  un  berceau,  sejrrant  dans  leurs  bras  un  enfant,  en  traînant 
un  autre  à  la  main,  fuyant  avec  leurs  petits  effrayés,  offrant 
un  spectacle  à  fendre  l'âme.  »  Ce  sont  les  termes  d'un  chroni- 
queur relatant  les  horreurs  d'une  révolution  à  Sienne.  Quatre 
fois  Taffreuse  vision  se  représente  aux  yeux  du  peintre,  qui  la 
reproduit  quatre  fois  sous  les  traits  du  Massacre  des  Innocents. 
L'Exposition  en  offre  un  des  plus  beaux  exemplaires.  C'est  une 
peinture  farouche  de  l'angoisse  et  du  carnage.  La  violence  des 
én^otions  paralyse  les  acteurs.  Cette  foule  hurlante  de  désespoir 
et  de  terreur  se  débat  sans  issue  dans  un  cadre  étouffant,  comme 
dans  une  épouvantable  toile  d'araignée.  Hérode  domine  la  scène 
avec  son  museau  fourbe  et  féroce  d'hyène  couronnée.  La  douleur 
est  ici  grimaçante,  hystérique.  Et  pourtant  la  conviction  du 
peintre  est  si  évidente,  sa  bonne  foi  si  douloureuse,  l'exécution  si 
appliquée  qu'on  s'arrache  avec  peine  à  ce  rêve  pénible.  Enfin  le 
cauchemar  se  dissipe,  et  le  peintre  reprend  le  fil  du  songe  ado- 
rable de  Sienne.  Cette  partie  la  plus  exquise  de  son  œuvre  n'est 
pas  représentée  à  l'Exposition.  Mais  les  églises  de  la  ville  nous 
ménagent  le  plaisir  de  visiter  quelques  chefs-d'œuvre  placés 
encore  sur  les  autels  pour  lesquels  ils  ont  été  faits. 

Le  plus  connu  est  son  tableau  de  San  Domenico,  où,  sous 


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394  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


une  lunette  charmante,  représentant  V Adoration  des  Mages^  il 
a  peint  sainte  Barbe  entre  les  saintes  Madeleine  et  Catherine 
d'Alexandrie,  accompagnées  de  quatre  anges  faisant  de  la  mu- 
sique et  supportant  une  couronne.  L'or  du  fond,  Técarlate  et 
la  pourpre  des  deux  compagnes  de  sainte  Barbe  ;  celle-ci,  assise 
en  robe  de  satin  blanc  broché  d'or,  en  manteau  de  velours  vert 
sombre  frappé  d'or;  les  deux  anges  debout  près  d'elle  qui  lui 
jouent  de  la  mandore  et  de  la  viole;  les  deux  autres,  plus  petits, 
qui  planent  sur  sa  tête  et  y  déposent  une  couronne,  soutenus 
en  l'air  par  des  nuées  :  cet  ensemble  mi-archaïque,  mi-renais- 
sant, à  cette  date  est  unique.  Les  corps  sont  chastement,  mais 
savamment  construits,  par  un  amoureux  qui  n'ignore  rien  de  la 
beauté  des  femmes,  mais  sait  lui  conserver  ses  voiles.  Les  visages 
ont  quelque  chose  d'inexprimable.  La  couleur  mieux  conserv^ée 
leur  fait-elle  ces  teints  limpides?  La  préparation  d'or  et  de  cinabre 
sur  laquelle  ils  sont  peints  leur  donne-t-elle  cette  transparence 
inouYe?  C'est  la  dernière  fois  qu'apparaît  dans  1  art  cette  image, 
joie  et  tourment  d'un  peuple  pendant  deux  siècles,  ce  songe 
d'une  beauté  lointaine,  beauté  de  Juive  ou  de  Persane,  qui  garde 
dans  ce  nouveau  pays,  sous  ce  ciel  étranger,  un  air  de  princesse 
en  exily  poursuivant  éternellement  un  rêve  inaltérable,  sous  ses 
longues  paupières  abaissées,  dans  une  douce  léthargie. 

«  Et  Léonard  de  Vinci  à  déjà  vingt-six  ans  !  »  s  écrie  Taine 
devant  ce  tableau.  Il  est  vrai.  Indifférente  au  monde,  à  Pérouse 
naissant  près  d'elle,  à  Venise  s'éveillant  là-bas  (sur  sa  lagune, 
méprisant  Florence  qui  se  remue  et  se  travaille,  Sienne  ne  veut 
rien  voir  et  oublie  de  vivre,  les  yeux  obstinément  attachés  à  son 
rêve.  Le  temps,  les  siècles  pour  elle  ne  comptent  pas  :  les  géné- 
rations meurent  pour  renaître  pareilles.  On  ne  peut  s  empêcher 
de  songer  à  la  légende  de  ce  moine  qui,  en  peine  de  savoir  à 
quoi  se  passerait  l'éternité,  s'éloigna  un  jour  du  couvent  à  l'heure 
de  matines;  un  oiseau  invisible  se  mit  à  chanter  sur  une  branche; 
le  moine  s'étendit  sous  larbrc,  et  ne  cessa  d'écouter  qu'au  coup 
de  la  cloche  de  vêpres  qui  venait  dans  le  crépuscule.  Comme  il 
rentrait,  il  fut  surpris  de  ne  pas  reconnaître  le  portier.  Lui- 
même  n'était  connu  d'aucun  des  frères.  Le  plus  vieux  seul  avait 
ouï  dire  à  l'un  de  ses  anciens,  dans  le  temps  qu'il  était  novice, 
qu'un  de  leurs  frères  était  sorti  un  matin  et  n  avait  point  repari . 
Dans  lespace  qu  il  avait  pris  pour  l'intervalle  do  laubc  au  soir, '1 
s'était  écoulé  plus  d'un  siècle.  A  peine  eut-il  compris,  qu'il  expin . 


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L  ART   SIENNOJS.  395 


Vil 


C'est  ce  qui  arriva  bientôt  pour  l'art  siennois.  La  rêverie  de- 
vient funeste^  dès  que  manque  la  puissance  dont  elle  n'était  que 
la  flour  spirituelle.  Rien  ne  subsistait  plus  de  Tantique  gloire 
de  Sienne  :  la  République  avait  vécu  ;  sa  fierté  longtemps  intrai- 
table s'était  abandonnée  à  la  tyrannie  corrompue  de  Thabile  et 
lâche  Pandolfo.  La  fortune  publique  touchait  à  la  banqueroute. 
Dans  ce  monde  décomposé,  le  vieil  idéal  ne  pouvait  plus  que 
se  flétrir.  Les  artistes  qui  s'y  attachent  encore,  comme  Benvenuto 
di  Giovanni,  sont  des  formalistes  secs  et  maniérés. 

Sienne  devient  ville   ouverte  aux  idées  étrangères.  L'école 
ombrienne  l'envahit  la  première.  Déjà  Lùca  Signorelli  a  été  appelé 
&  décorer  la  demeure  du  Magnifique.  Pérugin  exécute  pour  la 
famille  Ghigi  la  splendide  Crucifixion  de  Sauf  Agostino.  Mais  le 
grand  champion  de  la  Renaissance  dans  Sienne,  c'est  ce  singulier 
ifinéas  Sylvius,  pape  sous  le  nom  de  Pie  II,  un  de  ces  hommes 
à  qui  leur  médiocrité  personnelle  permet  de  revêtir  une  signifi- 
cation générale,  en  reflétant  sans  distinction  tous  les  aspects 
les  plus  contraires  d'une  grande  époque.  De  son  vivant,  son  in- 
fluence fut  nulle  dans  sa  patrie.  Mais,  cinquante  ans  après  sa 
mort,  elle  renaquit  de  ses  cendres.  Sa  famille  ayant  résolu  de  le 
célébrer  par  un  monument  digne  de  lui,  construisit  la  fameuse 
Librairie  de  la  cathédrale,  et  chargea  de  la  décoration  le  peintre 
des  Borgia.  Ce  choix  semble  dicté  miraculeusement  par  le  dé- 
funt. Quel  artiste  lui  eût  mieux  convenu  que  ce  Bernardine  Betti 
que  sa  facilité  légère,  brillante  et  superficielle  fit  surnommer 
Pmtoricchio?  Ses  peintures   sans   profondeur,  d  ailleurs  char- 
mantes et  vivement  exécutées  avec  i  aide  d  une  foule  d'élèves 
pris  dans  les  ateliers  de  Sienne,  agirent  comme  un  prompt  dis- 
solvant sur  la  tradition  à  demi  morte  de  l'école. 

On  lui  voit  prendre  les  habitudes  d'un  éclectisme  misérable. 
Les  ouvrages  de  Bernardine  Fungai  mêlent  à  l'imitation  de 
Pérugin  et  de  Pintoricchio  des  motifs  empruntés  aux  gravures 
allemandes.  Là-dessus  arrive  du  Nord  un  artiste  doué  des  plus 
vastes  talens,  lequel  s'établit  à  Sienne,  n'y  platt  pas  moins  qu'il 
ne  s'y  plaît,  et  n'a  pas  de  peine  à  donner  le  coup  de  grftce  à  ce 
qui  y  survivait  encore  d'original.  Il  parait  difficile  de  rattacher 
à  l'école  siennoise  le  barbare  magnifique  qui  acheva  de  l'anéan- 


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396  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tir.  Ce  Giovann'  Antonio  Bazzi,  qui  se  glorifiait  du  sobriquet  de 
Sodoma,  apportait  dans  son  bagage,  —  pêle-mêle  avec  sa  mé- 
nagerie de  singes,  ses  perroquets,  ses  écureuils  et  son  corbeau 
qui  parlait  «  comme  un  homme,  »  —  les  nouvelles  idées  prises 
un  peu  partout,  à  Milan,  à  Florence,  à  Rome.  L'esprit  bariolé 
d'emprunts  faits  indifféremment  à  Léonard,  à  Michel-Ange  et  à 
André   del    Sarto,  il  trouvait   moyen  d'avoir  des   momens    de 
génie.  Ce  fou  se  présenta  dans  Sienne  beaucoup  moins  comune 
un  maître  que  comme  un  corrupteur.  Sienne  eut  la  faiblesse 
d'encourager  les  fantaisies   de  l'homme  le  moins   capable    de 
régler  le  goût  d'un  public,  et  s'entêta  pour  lui  d'un  engoûment 
dont  tous  ses  édifices  portent  encore  la  trace.  A  la  vérité,  Jean- 
Antoine  représente  à  merveille  le  génie  de  la  molle  ville,  une 
fois  relâchée  de  sa  vieille  discipline.  Des  artistes  qui  suivirent 
ses  exemples,  les  plus  connus  sont  Girolamo  del  Pacchia  et  Gia- 
como  Pacchiarotti,  que  la  ressemblance  des  noms  a  fait  long- 
temps confondre.  La  vie  de  Pacchiarotti  a  plus  d'intérêt  que 
ses  ouvrages.  C'était  un  Jacobin,  affilié  aux  Bardotti,  la  plus  re- 
doutable des  sociétés  secrètes  dont  Sienne  était  alors  rongée. 
Dévots,  comme  on  Tétait  dans  un  temps  où  chacun  expédiait 
pieusement  son  ennemi,  les  Bardotti  formaient  le  dimanche  des 
réunions  où  ils  s'exerçaient  aux  armes  et  s'exaltaient  par  la  lec- 
ture de  Tite-Live,  de  Végèce  et  de  Machiavel.  A  certaines  dates, 
avaient  lieu  des  représentations  de  quelque  atrocité  héroïque  de 
l'antiquité,  propre  à  entretenir  dans  leur  âme  l'émulation  d'une 
si  sublime  valeur.  Le  peintre  avait  couvert  sa  chambre  de  fres- 
ques du  même  genre,  et  s'enivrait  des  discours  qu'il  adressait 
aux  murs.  Les  Bardotti  finirent  par  se  rendre  impossibles,  et 
deux    d'entre    eux   furent   pendus.    L'insolence  des    autres  se 
change  aussitôt  en  terreur,  et  Pacchiarotti,  poursuivi  jusque  dans 
un  cimetière,  se  jette  dans  une  fosse  fraîchement  ouverte,  dont  il 
rabat  sur  lui  la  dalle.   Il  passa  là  deux  jours  dans  la    société 
infecte  du  cadavre,  et  finit  par  préférer  tous  les  périls  à  l'hor- 
reur de  la  puanteur  et  de  la  vermine.  Un  édit  du  gouverne- 
ment promit  rimpunité  à  qui  prendrait  sur  soi  de  dépêcher  ce 
pauvre  brouillon. 

En  face  de  l'école  du  maître  de  Verceil  se  dresse  un  petit 
homme  court,  rageur,  opiniâtre,  Domenico  Beccafumi.  Il  avait 
vu  Michel-Ange  à  Bome  et  s'était  juré  de  l'égaler.  Combien 
d'autres   se  vouèrent  de  même  à  un  misérable  et  inglorieux 


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l'art  siennots.  397 

échec  !  Mais  Beccafami  joignait  à  cette  absurde  audace  ce  sur- 
croît d'ambition  de  vouloir  s'exprimer  avec  les  ressources  nou- 
velles de  la  peinture  à  l'huile,  cet  art  des  raccourcis,  des  sa- 
vantes ellipses,  des  motifs  tour  à  tour  plongés  et  retirés  des 
ombres,  et  de  multiplier  par  les  jçux  de  la  lumière  les  effets  du 
tableau.  Dans  une  école  accoutumée  à  la  pratique  beaucoup  plus 
simple  de  la  fresque  ou  de  la  détrempe,  et  qui  se  servait  en 
couleurs  de  la  gamme  irréelle  nécessitée  par  l'intervention  mé- 
tallique de  l'or,  une  pareille  tentative  était  fatalement  con- 
damnée. Ce  peintre  offre  un  cruel  exemple  de  talens  pervertis. 
11  avait  un  dessin  vulgaire,  mais  puissant  :  il  passa  une  moitié 
de  sa  vie  à  le  volatiliser  dans  des  essais  de  clair-obscur,  et 
Tautre  à  le  gaspiller  en  cartons  de  graffites  pour  ce  fameux 
pavé  du  Dôme,  qui  passe  pour  la-  merveille  de  Sienne,  et  n'en 
est  que  la  plus  indiscutable  erreur. 

Un  seul  homme,  de  bien  moindre  envergure  que  Sodoma, 
d'ailleurs  beaucoup  plus  grand  architecte  que  peintre,  réussit,  h 
force  de  mesure  et  de  goût,  à  donner  une  expression  pure  de  la 
Renaissance  siennoise.  C'est  Baldassare  Peruzzi,  artiste  froid  mais 
élégant,  ingénieux  sans  grandes  pensées,  et  agréable  sans  pro^ 
fondeur.  On  trouve  à  l'Exposition  une  de  ses  rares  toiles.  Mais 
rien  ne  donne  de  lui  une  plus  haute  idée  que  ses  fresques  de  la 
Farnésine  où  il  a  su  tenir  discrètement  sa  place  à  côté  de 
Raphaël.  11  ne  manque  pas  ensuite  de  peintres  nés  à  Sienne, 
mais  c'en  est  fait  depuis  longtemps  de  la  peinture  siennoise. 
Désormais  l'origine  d'un  artiste  peut  être  regardée  comme  un 
hasard  indifférent.  A  Texception  des  peintres  fortunés  qui  naî- 
tront à  Venise,  l'artiste  n'a  plus  de  patrie,  il  n'a  que  son  âge  et 
sa  date  sur  un  état  civil  international.  Rutilio  Manetti,  dont  on 
voit  plusieurs  toiles  excellentes  à  l'Exposition,  est  un  homme 
qui  fait  honneur  à  sa  ville  natale.  C'est  un  élève  considérable  de 
Caravage  et  de  Spagnoletto.  Mais  il  n'a  pas  reçu  le  baptême 
d'autrefois,  où  le  génie  de  la  cité  tenait  le  nouveau-né  sur  les 
fonts,  et  où  l'enfant  avait  pour  marraines  toutes  les  traditions 
d'une  race. 

C'est  ainsi  que  mourut  cette  école  de  poètes,  qui,  quelques 
siècles  plus  tôt,  avec  les  Duccio,  les  Simone  di  Martino,  les  deux 
Lorenzetti,  s'était  élevée  au  premier  rang  de  l'Italie.  Elle  n'eut 
que  le  malheur,  qui   est  aussi  une  gloire,    de  s'y  élever  la 


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398  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

première.  De  plus  jeunes  lui  succédèrenl  et  elle  fut  éclipsée. 
L'Exposition  de  Sienne  aura  été  utile,  si  elle  a  corrigé  Terreur 
de  Topinion  sur  cet  art  admirable,  en  lui  rendant   sa   place 
indépendante  dans  l'histoire,  écrite  autrefois  par  Florence  avec 
peu  de  bonne  foi.  Florence  a  fait  longtemps  régner  son  goût  pour 
le  naturalisme  et  sa  passion  du  récit.  Sienne  a  toujours  dédaigné 
l'un,  et  a  réussi  médiocrement  dans  l'autre  :  à  tout  elle  préféra 
son  rêve.  Sans  doute  elle  finit   par  s'y  perdre.  Du  moins   ne 
s'est-oUe  pas  déshonorée  par  cet  excès  de  terre  à  terre  qui  fait 
horreur  dans  les  ouvrages  d'un  Gastagno,  d'un  Uccello,  et  qui 
rebute  encore  chez  de  meilleurs  maîtres  comme  les  PoUaiuoli. 
Elle  n'a  pas  borné  son  idéal  à  une  mesure  si  positive.  Quant  di 
l'expression  du  mouvement  et  du  àrame,  est-ce  un  crime  d'y 
avoir  échoué  7  Le  sujet,  le  fait,  l'anecdote  sont  pour   l'art  des 
causes    de  ruine.  «   Le  grand    art,  écrit    Fromentin,   pense, 
rêve,  sent,  exprime;  il  agit  et  raconte  peu.  «  C'est  l'honneur  de 
Sienne  d'avoir  été,  avant  Venise,  la  grande  école  lyrique  d'Italie. 
...  La  ville  aux  trois  collines  souffrait  sur  sa  hauteur  du 
manque  de  l'eau  dont  Florence  au  contraire  était  pourvue  en 
abondance.  Une  légende  assurait  qu'un  fleuve  souterrain  coulait 
sous  l'épaisseur  de  sa  montagne.  Sienne  enfouit  des  sommes 
immenses  en  excavations,  pour  faire  jaillir  du  roc  Tinsaisissable 
source.  On  montre  encore,  dans  une  cour  de  l'ancien  monastère 
des  Carmes,  le  large  puits  de  brique  par  où  Ton  espérait  la 
capter.  Dante  raille  d'un  trait  cruel  cette  folle  confiance.  Mais 
Sienne  cessa  d'exister  le  jour  où  elle  renonça  à  chercher  dans 
ses  profondeurs  la  mystérieuse  Diana.  On  Ta  dit  avec  éloquence  : 
elle  avait   résisté  aux  guerres,  aux    factions,   aux  défaites,  à 
l'anarchie.  Elle  ne  put  résister  à  un  changement  d'Idéal. 

Louis  Gillet. 


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r 


A  PROPOS 


DE 


L'I'NIYERSITÉ  POPULAIRE 


«  Sans  Dieu,  nous  n'avons  pas  encore  su  concevoir  de  morale 
efficace...  Et  nous  nous  trouvons  aujourd'hui  avec  des  cieux 
vidés  par  la  critique  philosophique...  Tout  ce  qu'on  a  pu  nous 
présenter  encore,  comme  morale  indépendante,  scientifique, 
rationnelle  ou  positiviste,  n'est  qu'une  parodie,  une  déformation 
de  la  morale  religieuse...  Malheureusement,  la  foi  ne  se  com- 
mande pas... 

u  Oui,  il  est  bien  vrai  que  le  mariage  n'est  pas  un  contrat 
d'individu  à  individu,  mab  un  pacte,  par  la  société,  entre  le 
couple  et  la  race.  Il  est  bien  vrai  encore  que  la  règle  absolue  de 
l'indissolubilité  est  la  meilleure  garantie  de  Tordre  sexuel,  de 
la  paix  dans  la  famille,  do  la  moralité  dans  la  société,  contre  les 
impulsions  de  la  bête  humaine. 

«  Mais  il  est  non  moins  vrai,  qu'à  défaut  du  dogme,  la  seule 
raison  ne  suffit  pas,  en  supposant  que  tous  les  citoyens  en  aient 
appris  l'exercice  et  le  respect,  pour  conduire  l'individu  à  se  sa 
cri6er  pour  l'espèce  et  k  subordonner  ses  instincts  physiologiques 
à  ses  devoirs  sociaux. 

«  Je  ne  sais  pas  où  est  la  solution,  j'ignore  même  s'il  en  est 
UQe.  En  tout  cas,  elle  n'est  pas  derrière  nous,  comme  le  croit 
M.  Fonsegrive  (1j  mais  devant...  Si  nous  reculions,  ce  serait 
pour  en  revenir  un  jour  où  nous  sommes.  Mieux  vaut  avancer 

(1)  Manoge  et  union  libre,  par  M.  Georges  Poosegri^e,  Pion,  éditeur. 


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n 


iOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


et  voir  dès  maintenant  de  quel  néant  est  pétri  le  monde  (i).  i 

C'est  un  athée  qui  parle,  M.  Deherme,  un  ouvrier  voué  depui 
longtemps  à  l'éducation  du  peuple  et  à  l'organisation  sociale^ 
le  fondateur  de  l'Université  populaire. 

Imitée  çà  et  là  (plus  ou  moins  heureusement),  cette  Universit 
populaire  a  fonctionné  six  ans  environ,  telle  que  l'avait  établie' 
M.  Deherme.  Le  programme  en  avait  été  tracé  dans  les  termes 
su  i  vans: 

((  Nous  voulons  la  vérité,  la  beauté,  la  vie  morale  pour  tous; 
nous  voulons  que  le  peuple  soit  admis  à  participer  à  ces  biens  qui 
constituent  le  patrimoine  propre  à  r humanité;  nous  voulons  que^ 
—  comme  le  soleil  pour  tous  les  yeux,  —  la  lumière  intelligible! 
se  lève  pour  toutes  les  intelligences.  ; 

«...  Notre  Association  ne  propage  aucune  doctrine  politique,  \ 
religieuse  ou  philosophique  particulière.  Elle  est  une  œuvre 
d'enseignement  supérieur  populaire  et  d'éducation  éthique  so- 
ciale. Elle  s'interdit  donc  tout  prosélytisme  et  n'exclut  que  lex-  " 
clusion...  L'esprit  qui  nous  anime  est  un  esprit  libre.  J 

«  Les  heures  de  loisir  sont  pour  l'ouvrier,  l'employé  et  le  | 
paysan,  sïls  n'ont  pris  le  goût  des  saines  et  fortes  lectures,  les  \ 
plus  tristes  et  les  plus  dangereuses,  alors  qu'ils  pourraient  non 
seulement  les  employer  agréablement  et  dignement,  mais  encore 
les  utiliser  pour  leur  développement  physique,  intellectuel  et 
moral,  ce  qui  veut  dire  pour  leur  émancipation  sociale. 

«  En  face  du  cabaret,  du  café-concert,  de  la  réunion  publique, 
nous  nous  proposons  d'édifier  nos  universités  populaires.  » 

M.  Deherme  indiquait  ensuite  la  disposition  matérielle  inté- 
rieure, l'aménagement  de  ce  qu'il  appelait  les  «  cathédrales  de  la 
démocratie  :  »  salles  de  cours,  de  conférences  et  d'études,  salles 
de  spectacle,  de  gymnastique,  de  bains-douches,  de  conversa- 
tion, bibliothèque,  cabinet  de  consultations  médicales,  juri- 
diques, économiques,  office  de  placement,  mutualité,  etc. 

La  matière  des  cours  était  abandonnée  à  la  compétence  et  à 
rinspiration  des  conférenciers. 

Adhésions  et  souscriptions  vinrent  assez  vite  et  nombreuses. 

En  octobre  1898.  après  une  période  préparatoire  dans  une 
petite  salle  de  la  rue  Paul-Bert,  TUniversité  s'installait  au  numé-o 
157  de   la  rue  du   Faubourg  Saint- Antoine,  sous  le  toit  dVu 

(i)  M.  Deherme:  la  Coopération  des  idées,  livraisons  dn  1*'  Joillet  1903  et  la 
l**  mai  1904. 


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A    PBOPOS    DE    l'université    POPULAIRE.  401 

ancien  bal  public,  entre  des  murs  qui  avaient  été  blanchis  à  la 
chaux  et  que  la  fumée  des  pipes  avait  noircis.  Plusieurs  petites 
pièces  pour  les  lectures  ou  pour  les  entretiens,  une  grande  salle 
pour  les  conférences  et  pour  le  théâtre,  des  bancs,  des  chaises, 
des  tables,  des  livres,  quelques  gravures,  quelques  plâtres, 
c^était  tout  ramênagement  et  Tome  ment. 

Malgré  l'extrême  simplicité  du  décor,  les  débuts  eurent  de 
réclat,  et  Tardeur  qu'ils  manifestaient  parut  s'accroître  en  se 
dépensant.  Vétérans  de  Tatelier,  apprentis,  iGillettes,  mères  de  fa- 
mille s'empressaient  aux  gi*aves  ou  joyeuses  séances,  qui  ne  leur 
coûtaient  que  cinquante  centimes  ]()ar  mois.  Professeurs,  écri- 
vains, hommes  politiques,  recrutés  dans  toutes  les  catégories, 
les  conférenciers  formaient,  eux  aussi,  une  foule.  Il  y  eut  des 
séances  animées  et  de  chaudes  discussions  contradictoires. 
L*une  de  celles-ci  produisit  de  l'émoi  même  au  «dehors. 

Un  prêtre,  M.  l'abbé  Denis,  avait  demandé  et,  sans  peine,  ob- 
tenu la  faculté  d'exposer  les  principes  de  sa  foi,  dans  ce  milieu 
où,  jusqu'alors,  en  1900,  le  droit  de  cité  se  trouvait,  pour  ainsi 
dire,  accaparé  par  des  panthéistes,  par  des  matérialistes,  par  des 
sceptiques.  La  séance  fut  mouvementée,  comme  aux  grandes 
journées  de  la  Chambre  ;  et  le  tumulte  s'épauouit  en  bouscu- 
lades. Un  certain  nombre  d'associés  et  de  collaborateurs  de  l'Uni- 
versité populaire  soutinrent  la  liberté  dont  usait  le  prêtre,  et 
dont  M.  Deherme  se  montra  le  défenseur  inflexible.  C'est  pour- 
(pioi,  le  lendemain  et  durant  plusieurs  jours,  il  se  vit  en  butte 
aux  protestations  et  aux  dénonciations  de  la  presse  sectaire. 
Amené  à  se  justifier  par  écrit,  il  le  fit  avec  la  vigueur  et  la 
fierté  d'un  homme  tout  à  fait  convaincu,  également  dédaigneux 
de  la  flatterie  et  de  la  menace. 

N'attendant  pas  beaucoup  plus  de  la  philosophie  que  de  la 
religion,  cet  athée  a  concentré  dans  l'amour  des  aspirations  libres 
et  des  efforts  indépendans  ce  qu'il  possède  d'énergie  et  d'espoir. 
Puisque  les  systèmes  et  les  doctrines  s'épuisent  ou  s'écroulent, 
qu'au  moins  la  liberté  soit  mise  en  application  franchement  et 
audacieusement,  c'est  le  vœu  suprême  et,  pour  l'heure  présente, 
c'est  presque  l'unique  vœu  de  l'ouvrier  apôtre.  Autant  que  la 
fierté,  la  nécessité  a  persuadé  M.  Deherme  do  se  confier  en  toute 
fhose  au  libéralisme  effectif  et  vivant.  Faute  de  mieux  peut- 
^  "e,  mais  avec  un  vouloir  tenace,  il  attend  do  la  pleine  liberté, 
1  lUsée  et  pratiquée  enfin,  la  force  féconde  que  les  théories 
lOMi  XXIII.  —  1904.  26 


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402  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nouvelles  avaient  annoncée  pompeusement  et  qu'elles  n'ont  pu 
fournir. 

II  la  dit  maintes  fois,  bien  avant  Theure  des  déceptions,  lors- 
que frémissait  en  lui  l'enthousiasme  d'où  allait  jaillir  le  projet 
d'Université  populaire.  La  formule  de  cette  conviction  se  ren- 
contre, à  chaque  instant,  dans  le  recueil  hebdomadaire  la  Coo- 
pération des  Idées f  qu'il  publiait  dès  1892  et  dont  il  a  fait  ensuite 
une  revue  mensuelle. 

Car  M.  Deherme  s!était  d'abord  muni  d'un  journal,  qu'il  ré- 
digeait à  peu  près  seul,  habitué  à  se  conduire  comme  il  s'était 
instruit:  lui-même. 

Uautodidacte  est  condamné  à  subir  une  prévention  d'ordi- 
naire justifiée.  Le  savoir  acquis  dans  l'isolement  provoque  la 
défiance  ou  plutôt,  à  première  vue,  le  discrédit.  On  se  sou- 
vient de  tout  le  profit  qu'on  a  laissé  se  perdre,  même  sous  la 
direction  de  maîtres  expérimentés  et  dévoués.  Quelles  notions 
ordonnées  peut  recueillir  un  étudiant  sans  maîtres,  c'est-à-dire 
sans  méthode,  et  astreint,  outre  un  invraisemblable  effort  d'ap- 
plication volontaire,  à  la  découverte  et  presque  à  l'invention  de 
tout  ce  que  l'expérience  d'autrui  lui  aurait  procuré  ?  D'avance, 
l'énorme  travail  semble  nul  ou  manqué. 

Cependant,  s'il  s'agit  d'un  ouvrier,  le  préjugé  fléchit  devant 
la  curiosité;  et  celle-ci  peut  devenir  sympathique  et  respec- 
tueuse. 11  faudrait  être  bien  dur  et  bien  sot  pour  considérer  avec 
dédain,  et  Tambition  qui  a  fait  palpiter  cette  ftme,  et  la  tâche 
poursuivie  dans  le  dénuement  de  toutes  les  facilités.  Au  milieu 
des  soucis  renouvelés  sans  trêve  par  la  nécessité  de  gagner  le 
pain  quotidien  ;  sous  le  poids  de  la  fatigue  amassée  en  chaque 
journée  de  labeur  manuel,  entreprendre  des  études  sérieuses, 
persévérer,  s'avancer,  grandir  intellectuellement  par  sa  propre  et 
seule  vertu,  n'est-ce  pas  un  touchant  et  noble  effort?  11  exige 
une  vigueur  et  une  élévation  morales,  dont  ne  seraient  pas  ca- 
pables la  plupart  des  gens  qui  ont  toutes  les  ressources  à  leur 
portée.  C'est  un  exemple  et  une  leçon.  Ce  peut  être  aussi,  à  cer- 
taines heures,  un  symptôme  et  un  signal. 

L'exemple  et  le  signal,  M.  Deherme  les  a  donnés. 

11  fut  apprenti  et  ouvrier  typographe,  puis  employé  dans  une 
association  coopérative.  Très  jeune,  il  a  voulu  s'instruire,  assidu 
aux    cours   du   soir   et  surtout  appliqué  à  de  graves  lectures. 


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A   PROPOS   DE   l'université   POPULAIRE.  403 

Attentif  et  réfléchi,  il  a  suivi  un  plan  étendu,  mais  logique.  A  le^ 
vérité,  les  débuts  s'effectuaient  sous  une  impulsion  mal  réglée, 
puisque  M.  Deherme  fut  d'abord  anarchiste.  Ayant  participée 
je  ne  sais  plus  quelle  affaire  de  ce  genre,  il  goûta  de  la  prison, 
continuant,  bien  entendu,  de  méditer  et  de  s'instruire  en  cet  en* 
droit.  Mais  la  collaboration  anarchiste  ne  devait  représenter  dans 
sa  carrière  qu'un  épisode  amené  par  l'excès  d'indépendance  et 
d'impatience.  De  désir  et  de  tempérament,  cet  ouvrier  typo- 
graphe était  un  sociologue  et  un  organisateur. 

Chez  lui,  l'amour  de  la  science  visait  plus  loin  que  la  science 
elle-même  ;  et  il  Ta  dit  avec  une  netteté,  une  insistance,  une  pé-^ 
nétratiônqui  mériteraient  d'être  remarquées  par  nos  intellectuels. 
Dès  le  mois  de  janvier  1898,  avant  d*essayer  la  première  tenta* 
tive  d'Université  populaire  et  même  avant  que  le  projet  n'eût 
été  baptisé  de  ce  nom,  M.  Deherme  répudiait  les  erreurs  répan-^ 
dues  par  tant  d'aveugles  apôtres  de  l'instruction  : 

a  La  troisième  République,  écrivait-il,  a  prodigué  l'instruction. 
Chaque  école  construite,  disait-on  naïvement  avec  le  poète,  devait 
vider  une  prison.  Le  nombre  des  délinquans  analphabets  a 
diminué,  il  est  vrai  ;  mais  celui  des  délinquans  lettrés  a  aug- 
menté dans  les  mêmes  proportions  :  le  total  n'a  pas  changé.  Et 
Ton  a  dû  encore  construire  de  nouvelles  prisons. 

c(  On  avait  considéré  Tinstruction  comme  une  fin,  au  lieu  de 
l'employer  habilement  comme  un  moyen. 

<c  Nous  nous  proposons  d'instruire  aussi,  mais  pour  éduquer, 
c  est-à-dire  élever.  Et  c'est  lïnstruction  supérieure  qui  nous  pa- 
raitle  mieux  favoriser  cette  éducation.  Nous  n'entendons  pas 
l'instruction  supérieure  qui  est  distribuée,  dans  nos  Facultés  et 
nos  écoles  supérieures,  trop  généreusement  peut-être,  à  une  mul- 
titude de  jeunes  gens^  dont  beaucoup  seront,  hélas  !  des  «  déra- 
cinés »  du  sol  natal  et  du  sol  moral  ;  mais  une  instruction  supé- 
rieure moins  pédante,  moins  sèche,  plus  large,  plus  vivante,  qui 
agira  plus  sur  Tâme  qpie  sur  la  mémoire...  Nous  ne  ferons  pas 
des  érudits,  mais  des  hommes.  Faire  des  hommes,  des  volontés 
énergiques,  des  consciences  hautes  et  claires,  des  cœurs  ardens, 
des  intelligences  saines,  tel  est  notre  but.  » 

Notons  ici  un  accent  et  un  mouvement  particuliers.  La  phrase^ 
en  général  courte,  va  d'un  élan  tendu  et  rapide.  Il  y  a  de  l'art, 
ic  l'impétuosité,  une  certaine  raideur.  Ce  dernier  caractère  s'ox- 
)Uque   quand  on  voit  et  quand  on  entend  le  personnage  :  la 


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40i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fougue  est  gênée  par  la  mélancolie.  Le  vocabulaire  est  scienti- 
fique, technique  ;  du  moins,  il  Tétait  beaucoup  et  trop  parfois. 
Graduellement,  le  style  de  l'ouvrier  autodidacte  et  sociologue 
s'est  allégé  d'une  terminologie  spéciale  et  a  pris  un  ton  posé, 
simple  et  recueilli.  L'appel  frémissant  est  toujours  prêt  ;  mais  il 
se  laisse  contenir.  Les  impressions  de  l'expérience  ont  assoupli 
cette  langue  originale  ;  et  elles  la  modifieront  encore  ;  car  M.  De- 
herme  n'a  pas  quarante  ans.  Pas  plus  qu'il  n'a  ambitionné  de 
savoir  uniquement  pour  savoir,  il  ne  s'est  d'ailleurs  exercé  à 
écrire  en  vue  du  seul  plaisir  d'écrire.  Les  idées  qu'il  a  voulu 
grouper  «  en  coopération,  »  il  entend  leur  donner  une  influence 
positive  et  sociale  ;  et  il  est  possédé  de  la  passion  de  les  faire 
servir  à  une  œuvre,  à  une  œuvre  immense  : 

«  On  a  voulu  faire  de  la  sociologie  une  science  particulière. 
C'est  en  méconnaître  le  fonds,  c'est  briser  le  lien  universel,  c'est 
nier  l'évolution.  On  a  tenté  de  la  faire  contenir  dans  la  science 
économique.  D'autres  esprits,  fort  distingués  d'ailleurs,  se  sont 
complu  au  jeu  puéril  des  métaphores  biologiques... 

«  La  sociologie  est  l'aboutissant  de  toutes  les  formes  de  savoir. 
Celles-ci  en  attendent  leur  synthèse,  et  c'est  dans  cette  synthèse 
même  qu'elles  trouveront  leur  raison  d'être.  La  sociologie,  c'est 
la  science  voulue,  organisée,  logique,  consciente,  —  c'est  la 
science  et  la  conscience  de  l'humanité...  La  vérité  sociale  ne 
peut  être  que  le  bien  social... 

«  La  sociologie  seule  peut  assurer  ainsi  la  convei^ence  des 
esprits.  Elle  est  la  foi,  elle  est  la  raison,  elle  est  la  science. 

«  L*heure  est  prochaine  où  toutes  les  manifestations  humaines 
—  sentimens,  idées,  croyances  —  seront  sociologiques...  Les 
forces  sociologiques  se  heurtaient,  s'annihilaient  dans  le  chaos  de 
rinconscient  et  du  dogmatisme  :  elles  vont  s'organiser,  s'harmo- 
niser. L'àrae  des  peuples  va  s'épanouir  et  rayonner  sur  le  monde 
nouveau. 

«  Les  temps  héroïques  ne  sont  pas  finis  :  ils  commencent.  » 

On  devine  qu'envers  l'étroite  arrogance  du  socialisme  con- 
temporain et  envers  le  collectivisme,  M.  Deherme  n'a  pas  dû 
se  montrer  moins  catégorique  et  moins  hostile  qu'à  l'égard  de  la 
manie  scientifique  et  de  l'illusion  scolaire  : 

«  Le  socialisme  n'a  pu  donner  un  aliment  à  la  conscience, 
équilibrer  les  âmes,  remplir  les  cieux,  dénouer  le  drame  de  la 
raison  el  du  sentiment.  Et,  par  son  fatalisme  économique  et  sor 


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A    PROPOS    DE   l'université   POPULAIRE.  405 

despotisme  législatif,  il  a  été  déprimant.  Il  a  nié  l'efficacité  de 
l'effort,  pour  affirmer  celle  des  ezpédiens.  > 

<c  Le  socialisme  n'a  vu  que  des  rouages,  un  mécanisme  gros- 
sier dans  ce  qui  est  hyperorganique.  Non  seulement,  il  n'a 
apporté  aucune  solution  à  la  crise  morale,  mais  il  n  a  même  pas 
su  voir  la  gravité  de  cette  crise.  C'est  de  là  que  découle  son  im- 
puissance incurable  de  reconstitution.  » 

La  même  réprobation  du  socialisme  matérialiste  ou  maté- 
rialisateur  a  retenti  souvent  dans  cette  Revue  rédigée  par  un 
athée.  Reproduisons  encore  les  lignes  suivantes,  de  juillet  1898, 
qui  expriment  avec  éloquence  les  inquiétudes,  les  angoisses,  les 
besoins  de  l'âme  humaine  : 

«  Le  néo-socialisme  est  resté  en  dehors  de.  ce  débat.  Aux 
aspirations  ignorées  de  notre  âme,  aux  inquiétudes  nobles  de 
ce  temps,  au  scepticisme»  au  doute,  au  dilettantisme,  au  pessi- 
misme etc.,  il  n'a  répondu  que  par  la  promesse  du  pain  quo- 
tidien. N'est-ce  pas  à  en  pleurer?  Quoi  I  c'est  à  ce  desideratum 
qu'ont  abouti  des  siècles  et  des  siècles  d'efforts  et  de  génie! 

«  Le  néo-socialisme  ne  peut  que  donner  un  alin^ent  â  la  déses- 
pérance, car  c'est  précisément  sur  la  vanité  des  satisfactions 
physiologiques  que  repose  tout  le  pessimisme.  Le  récent  suicide 
de  la  grande  socialiste  anglaise,  M""'  Eleonor  Âveling,  la  fille 
même  de  Karl  Marx,  nous  montre  par  le  fait  l'incapacité  du  so- 
cialisme à  prendre  la  direction  des  âmes.  La  méthodologie  du 
socialisme  n'existe  pas,  sa  psychologie  est  nulle,  sa  philosophie 
est  puérile,  sa  sociologie,  en  un  mot,  est  insuffisante. 

«...  Le  socialisme  n'a  pas  compris  l'homme...  Il  a  été  l'ex- 
pression plus  ou  moins  exacte  d'un  moment  ou  d'une  catégorie, 
il  n'est  pas  l'idéal  propulseur.  » 

Après  six  années,  pendant  lesquelles  M.  Deherme  n'a  vécu, 
en  somme,  que  pour  l'Université  populaire,  il  constate  que  le 
résultat  de  l'entreprise  est  «  pitoyable.  »  La  zizanie  a  pénétré 
parmi  les  associés.  Le  goût  des  distractions  l'a  emporté  sur 
Tattrait  des  études.  Des  comités  rivaux  se  sont  formés.  L'œuvre 
éducatrice  a  vu  surgir  en  son  sein  l'arbitraire  et  incohérente  su- 
prématie du  nombre,  le  seul  dogme,  semble-t-il,  que  la  menta- 
lité moderne  veuille  et  puisse  conserver. 

S'il  y  a  cependant  pour  la  vérité,  pour  la  justice,  pour  la  mo- 
ile,  pour  la  liberté,  une  autre  source  et  un  autre  garant  que  le 


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106  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

nombre,  on  aimerait  à  savoir  comment  ils  s'appellent;  on  a 
môme,  de  ce  renseignement,  un  besoin  de  plus  en  plus  impé^ 
rieux. 

Beaucoup  de  philosophes,  de  pédagogues  et  d'autres  person- 
i^ftgos»  y  compris  de  nombreux  législateurs,  s'étonneront  qu'une 
pareille  question  leur  soit  soumise.  Mais,  lorsqu'elle  est  posée 
par  un  sociologue  instruit,  d'ailleurs  athée,  au  courant  des  mé- 
thodes d'éducation  et  d'organisation,  et  en  contact  profond  avec 
le  peuple,  c'est  sans  doute  qu'elle  n'est  pas  ridicule,  oiseuse  ou 
naïve.  «  Sans  Dieu,  nous  n'avons  pas  encore  su  concevoir  de  mo- 
rale efficace...  »  Quand  un  athée  souscrit  une  telle  déclaration, 
non  seulement  devant  des  catholiques,  mais  aussi  et  surtout 
devant  d'autres  athées  et  des  incrédules  divers,  qui  s'imaginent 
avoir  constitué  dé  toutes  pièces  une  morale  nouvelle,  solide, 
définitive,  c'est  que  des  motifs  sérieux  le  déterminent.  Et  si 
l'homme  qui  parle  ainsi  apparaît  comme  un  vivant  exemple  de. 
loyauté,  d'indépendance,  de  sens  pratique  et  de  dévouement, 
son  témoignage  vaut  la  peine  d'être  examiné. 

On  se  tromperait  en  supposant  que  la  déception  provoquée 
par  les  récentes  difficultés  intérieures  de  l'Université  populaire 
est  pour  quelque  chose  dans  l'aveu  que  nous  venons  de  rappeler 
encore.  Il  date  du  mois  de  juillet  1903,  lorsque  l'Université  fonc« 
tionnait  suivant  la  direction  et  sous  l'influence  primitives.  Et 
puis  d'ailleurs,  bien  plus  tôt,  avant  la  fondation  de  ^œu^Te,nou9 
avions  entendu  M.  Deherme,  dès  le  début  de  son  apostolat, 
annoncer  que  la  morale  est  à  créer  tout  entière. 

S'il  se  trompe  en  le  croyant,  on  doit  pouvoir  le  démontrer  et, 
pour  cette  opération  importante,  disposer  de  quelques  bonnes 
raisons,  faciles  à  fournir,  péremptoires  et  simples,  dont  l'athée 
sociologue,  intelligent,  sincère  et  courageux,  reconnaîtrait  bien- 
tôt la  valeur. 

Souhaitons  qu'elles  lui  soient  indiquées,  car  il  y  aurait  un 
inconvénient  redoutable  à  ce  que  la  certitude  sur  une  affaire  si 
grave  ne  se  manifestât  que  par  le  silence.  Une  explication  est 
d'autant  plus  urgente  que  le  problème  moral,  insoupçonné  de8 
libres  penseurs  quand  s'ouvrit  la  période  laloisatrice,  n'est  de- 
venu que  plus  impérieux  depuis  lors,  engendrant  un  nouvean 
mécompte  et  une  difficulté  nouvelle,  après  chaque  solution  qui 
devait  remettre  les  choses  en  ordre  et  dissiper  toute  inquiétude. 
Ainsi,  un  édifice  dont  les  fondations   s'affaissent,  tandis  qu'en 


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A   PROPOS  DE  l'université  POPULAIRE.  407 

haut  des  ouvriers  ingénieux   s'appliquent  à  boucher  ou  bien  à 
masquer  une  lézarde. 

Séparée  de  la  religion,  la  morale  devait  subsister  par  sa 
propre  et  seule  force,  et  même  se  consolider  naturellement, 
quoique  par  un  effet  mystérieux,  à  tout  le  moins  inexpliqué. 
Sua  mole  stat ;  et  voilà  tout!  Pourquoi  supposer  quelle  pût 
éprouver  un  dommage?  Elle  n'était  pas,  jusque-là,  soutenue  par 
la  religion  :  au  contraire,  elle  la  soutenait.  Débarrassée  d'un 
poids  inutile,  elle  allait  librement  s'épanouir  ;  et  les  réforma- 
teurs prophétisaient  une  merveilleuse  floraison  morale.  Fallait-il 
absolument  assurer  l'équilibre  de  la  moralité?  Soit;  on  la  muni- 
rait d'un  lest  scientifique  capable  de  la  maintenir  debout  contre 
marées  et  tempêtes.  Il  y  eut,  pendant  quelques  années,  un' 
immense  étalage  et  une  énorme  consommation  de  science.  D'ins- 
tinct, les  pédagogues  prenaient  à  leur  compte  une  des  bizarres 
idées  de  Flaubert  exprimée  dans  sa  correspondance.  11  écri- 
vait à  George  Sand  (8  septembre  1871)  ;  «  Tant  qu'on  ne  s'in- 
clinera pas  devant  les  mandarins,  tant  que  V Académie  des 
sciences  ne  sera  pas  le  remplaçant  du  Pape^  la  politique  tout 
entière  et  la  société,  jusque  dans  ses  racines,  ne  sera  qu'un 
ramassis  de  blagues  écœurantes.  »  Il  y  tenait,  au  point  de  ne  pas 
s'attribuer  rhonneur  de  l'invention,  probablement  pour  qu'elle 
eût  plus  de  chances  de  prévaloir  ;  et,  deux  ans  après,  le  romancier 
écrivait,  à  George  Sand  encore  :  «  Voici  une  belle  idée  que  je 
trouve  dans  Raspail  :  les  médecins  devraient  être  des  magistrats^ 
afin  qu'ils  puissent  forcer...  etc.  »  Cette  rencontre  de  Flaubert  et 
de  Raspail,  dans  un  libéralisme  d'apparence  scientifique  et  d'es- 
sence autoritaire,  représente  un  état  d*esprit  qui  a  subsisté 
jusqu'à  ces  derniers  temps.  On  vit  des  hommes  de  laboratoire 
professer,  eux  aussi, la  morale,  sans  lavoir  étudiée,  et  promettre 
de  la  refondre  avec  les  outils  de  la  science.  Les  étranges  pro- 
messes scientifiques  se  répandirent  en  si  grande  abondance 
que  Duclaux,  libre  penseur,  jugea  nécessaire  de  les  répudier  : 
«  Bonimens  de  tréteaux!  »  (1). 

De  sourds  grondemens  se  répétaient,  arrachant  la  pédagogie 
à  son  enthousiasme.  Elle  dut  s'imposer  des  vérifications  et  des 
recherches.  Évidemment  quelque  faute,  une  lacune,  un  oubli, 
ivait  causé  le  trouble.  En  effet,  personne  n'avait  songé  à  Tédu- 

(i)  Discours  reproduit  dans  la  Reme  dtt  Reouet,  iS  mars  1900. 


L 


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408  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cation.  Les  laïcisateurs  le  confessèrent  avec  une  sorte  d'allé- 
gresse, tellement  leur  confiance  demeurait  inaltérable.  Une  fois 
Terreur  reconnue,  rien  de  plus  commode  que  de  la  réparer. 
L'éducation  eut  des  apôtres  par  milliers,  à  n'en  savoir  que 
faire. 

Restait  à  définir  l'éducation.  On  se  croyait  là-dessus  complète- 
ment renseigné;  néanmoins  on  fut  très  heureux  d'apprendre  que 
réducation  s'appelait,  de  son  vrai  nom,  la  solidarité.  Celle-ci 
provoqua  des  espérances  impétueuses,  malheureusement  déçues 
bientôt,  puisque  la  morale  ne  peut  se  réduire  en  mécanisme. 
Alors,  quoi  donc  ?  Le  devoir  et  l'idéal!  Us  devinrent  le  thème 
des  discours  de  circonstance,  aussi  bien  que  des  leçons  pédago- 
giques. Les  instituteurs,  déjà  l'objet  de  tant  de  prévenances,  mon- 
tèrent encore  d'uu  grade  et  apprirent  qu'ils  passaient  au  rang 
d'éducateurs;  de  quoi  ils  ressentirent  un  plaisir  extrême.  Et 
l'auguste  fonction  éveilla  l'envie  d'autres  personnages  officiels  et 
d'innombrables  particuliers,  qui,  soudain,  se  sentirent  une  &me 
essentiellement  éducatrice  et  parlèrent  de  l'impératif  catégo- 
rique, comme  si  c*eût  été  leur  plus  ancienne  connaissance. 

Beaucoup  d'instituteurs  estimèrent  que,  puisqu'on  les  encou- 
rageait à  ce  point,  Thcure  arrivait  pour  eux  de  se  permettre  un 
plein  essor.  De  l'individu,  qu'ils  devaient  réfonner  par  l'éduca- 
tion, ils  passèrent  à  l'esprit  public,  et  prirent  soin  de  lui  enseigner 
le  mépris  des  vieilles  mœurs  et  la  haine  du  militarisme.  Ils  pro- 
fessaient en  cadence.  On  les  loua  de  chanter  avec  un  si  bel  eu- 
train.  Mais  la  satisfaction  se  mélangea  de  quelque  malaise, 
quand  on  s  aperçut  qu'ils  chantaient  V Internationale. 

En  môme  temps,  de  hauts  pédagogues,  désireux  de  prôcher 
d'exemple,  prenaient  des  libertés  envers  certains  principes  fon- 
damentaux, jusque-là  protégés  contre  l'investigation  indiscrète. 
Tel  docteur  en  pédagogie  livrait  à  la  critique  des  instituteurs 
primaires  Torigine  du  devoir,  cette  autorité  demeurée  iascnt table 
et  par  là  justement  soupçonnée  de  bénéficier  d'une  révérence  su- 
perstitieuse. 

Et  les  exaltés  ne  sont  pas  les  seuls  qui  poussent  à  l'aiTraQ' 
chissement  sans  limites.  Un  professeur  de  philosophie,  M.  Lévy- 
Bruhl,  dans  un  volume  intitulé  La  morale  et  la  science  des 
mœurs,  salue  d'avance  le  jour  où  Ton  cessera  d'opposer  à  la 
nature  un  idéal  «  dont  les  traits  les  pins  précis  sont  empruntés 
d'elle;  »  le  jour  où  «  la  conquête  méltiodique  du  réel  aura  suc- 


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A   PROPOS    DE  l'université   POPULAIRE. 


109 


cédé  à  la  conception  ima^native  dan  idéal.  »  D'après  Témi- 
nent  professeur,  le  réel,  c'est  seulement  le  relatif;  et,  en  fait 
de  devoir  aussi  bien  qu'en  fait  d'autre  chose,  nous  en  sommes 
réduits  aux  approximations  :  «  Peut-être  ne  concevons-nous  le 
devoir  comme  absolu,  que  parce  qu'il  se  présente  comme  impé- 
ratif. »  Alors,  il  ne  resterait  pas  un  gros  efifort  à  s'imposer,  pour 
adopter,  en  manière  de  conclusion  définitive,  approximative  et 
sufGsante,  la  boutade  de  Renan  :  «  Après  tout,  peut-être  que  ce 
monde  n'est  pas  quelque  chose  de  très  sérieux.  » 

L'idéal  et  le  devoir  étaient  intangibles  :  ils  ont  cessé  de  l'être  ; 
et  leur  déclin  s'accuse.  Bientôt,  sans  doute,  les  hommes  ne  se 
souviendront  d'eux  que  pour  murmurer  la  plainte  poétique  : 

\ 
0  soleils  disparus  derrière  rhorizon! 

Et  il  semblera  que  la  pensée  favorite  de  Kant,  elle  aussi  poé- 
tique :  «  Le  ciel  étoile  sur  ma  tète  ;  la  loi  morale  en  moi,  »>  ait 
défini  l'avenir  prochain,  puisque  l'humanité,  désormais  appauvrie 
de  la  lumière  du  plein  jour,  recevra  seulement 

Cette  obscure  clarté  qui  tombe  des  étoiles. 

Combien  de  temps  encore  la  conscience  gardera-t-olle  un 
prestige  appréciable?  En  tout  cas,  elle  aura  son  tour,  qui  parait 
s'approcher. 

L'Université  populaire  du  faubourg  Saint-Antomc  fut  inau- 
gurée le  9  octobre  1898.  Peu  de  temps  après  elle  avait,  à  Pari^ 
surtout,  suggéré  des  imitations  nombreuses.  Ainsi  on  vit  s'or- 
ganiser la  Solidarité^  Université  populaire  du  XII1«  arrondisse- 
ment; les  Universités  du  XIV*  et  du  XV*;  le  Réveil,  du  1*'  et 
du  II*;  la  Fraternelle  y  du  III*;  VUnion-Mouffetard;  V  Idéal  social, 
du  X*;  V  Émancipation  j  de  Grenelle;  Y  Aurore,  du  Poinl-du- 
Jour;  les  Soirées ^  de  Passy;  le  Fof/er  du  Peuple,  aux  Tunies; 
la  Coopération  des  Épinettes;  VU.-P.  de  Caulaincourt;  VEii" 
seignement  mutuel^  de  la  Chapelle;  la  Solidarité  ouvrière,  du 
XIX*;  la  Fondation  universitaire ^  de  Belleville.  Des  groupeiuejis 
analogues  surgirent  à  Lille,  à  Dijon,  à  Nancy,  à  Rouen,  à  Avi- 
g  ion,  à  Bar-le-Duc,  etc. 

Comme  on  pouvait  sy  attendre,  l'impétueux  eian  fut  calmé 
1  entôt,  sinon  entièrement  dissipé;  ou  bien  l'ardeur  studieuse  se 


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ilO  BETUS  DBS  DEUX  MONDES. 

laissa  dévoyer,  devancer,  consumer  parla  fièvre  des  combinaisons 
politiques,  électorales,  socialistes,  voire  anarchistes.  Il  va  sans 
dire  que  les  rivalités  personnelles  eurent  leur  éclosion  dans  ces 
endroits  comme  ailleursi  avec  Temportement  propre  aux  milieux 
ouvriers. 

Incontestable,  avoué  franchement  par  M.  Deherme  et  par 
d'autres  apôtres,  Tinsuccès  provient  des  causes  qiii  naissent 
d'elles-mêmes  au  sein  d'associations  oti  se  mélangent  les  caté- 
gories, les  opinions,  les  tendances,  les  habitudes  trop  différentes 
les  unes  des  autres.  Parmi  ces  causes,  deux,  sans  doute,  ont  en 
et  devaient  avoir  un  effet  inévitable. 

Mentionnons  d'abord  les  lourdes  difficultés  produites  par 
l'insuffisante  organisation;  mai^  gardons-nous  de  l'incriminer, 
car  elle  rencontre  de  tels  obstacles  qu'on  en  est  encore  à  se 
demander  si  elle  comporte  un  remède.  Évidemment,  VUniversiti 
populaire  a  besoin  d'un  personnel  qui  l'administre  et  qui  la  dirige, 
qui  veille  à  l'application  de  l'idée  manifestée  par  elle.  Or,  il  nV 
a  ici  d'autre  force  et  d'autre  point  d'appui  que  la  bonne  volonté 
soit  chez  les  professeurs,  soit  chez  les  auditeurs;  et  cette  bonne 
volonté  se  trouve  réduite  à  s'exercer  pendant  les  heures  de  loisir, 
c'est-à-dire  dans  les  conditions  qui  s'accordent  le  moins  avec  une 
activité  régulière.  Sans  régularité,  évidemment  encore,  nul  oi^- 
nisme  ne  fonctionne,  ni  ne  se  soutient.  M.  Deherme,  lui,  s'est 
imposé  le  devoir  de  vivre  pour  l'œuvre  qu'il  a  fondée.  Pendant 
six  années,  il  a  passé  toutes  ses  soirées  parmi  les  travailleurs 
qu'il  conviait  à  s'instruire,  donnant  l'exemple,  certaines  fois 
efficace,  de  la  ponctualité  scrupuleuse.  Il  a  même,  dans  un  coin 
de  VUniversité  populaire,  installé  son  logement.  Il  a  réalisé  ainsi, 
selon  une  mesure  bien  restreinte,  mais  du  moins  autant  qu'il  dé- 
pendait de  lui,  la  permanence  de  la  direction. 

A  quel  point  cette  permanence  est  nécessaire,  on  l'a  compris 
aussi  dans  un  groupe  voisin,  constitué  peu  de  temps  après 
VUniversité  du  faubourg  Saint- Antoine  :  XdiFondation  Universitaire 
de  Belleville.  Là,  M.  Jacques  Bardoux  et  ses  amis  ont  pris  un  soin 
tout  particulier  d'établir  ce  qu'ils  appellent  l'institution  des 
c<  résidons  »  et  qu'ils  ont  empruntée  à  l'Angleterre  (1).  C'est  sur- 
tout, en  effet,  sur  le  sol  anglais  qu'ils  ont  choisi  leur  modèle.  Ik 
avaient  étudié  de  près  l'œuvre  de  Toynbee-Hall,  le  type  le  pins 

(i)  Voyez  dans  la  ^evue  du  15  octobre  Tarticle  de  M.  Augustin  Filon  :  CoUff^ 
êocialei  et  collèget  ouvriers  en  Angleterre, 


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A   PROPOS   DE    l'université   POPULAIRE. 


411 


eomplef  de  ces  Universtty's  Settlemens  ^i,  dans  les  villes  indu* 
strielles  anglaises,  fournissent  des  centres  d'instruction  populaire 
reliés  aux  Universités  proprement  dites.  A  Toynbee-Hall,  une 
douzaine  d'étudians  sont  présens  tous  les  soirs,  pour  assurer  le 
fonctionnement  des  cours;  et,  de  plus,  ils  habitent,  pendant 
quinze  jours  ou  davantage,  au  siège  de  l'association;  après, 
d'autres  les  remplacent;  et  ainsi  de  suite.  Chez  nous,  très  diffi- 
cile a  été  la  première  tentative  pour  appliquer  ce  système;  on 
le  voit  par  le  compte  rendu  fort  intéressant  que  M.  Jacques 
Bardoux  a  publié  dans  la  Réforme  sociale  du  l®*  janvier  1900  sur 
la  Fondation  Universitaire  de  Belleville  ;  mais  enfin  l'idée  n'est 
pas  abandonnée. 

Outre  la  direction  administrative,  la  direction  intellectuelle 
fait  défaut  aux  Universités  populaires , 

Là,  sans  doute,  il  y  a  des  professeurs,  qui  s'inspirent,  plus 
ou  moins,  de  quelque  méthode  et  de  quelque  programme;  mais, 
comme  Tenseigneinent  est  donné  selon  le  hasard  des  circon- 
stances, ces  méthodes  et  ces  programmes  se  confondent  ou  se 
contrarient,  laissant  subsister  des  vides  dans  lesquels  se  perdent 
le  zèle  des  maîtres  et  l'attention  des  auditeurs. 

Quelles  connaissances  précises,  durables,  utilisables,  garniront 
l'esprit  d'un  ouvrier  qui  aura,  même  durant  plusieurs  mois, 
entenda  une  série  de  leçons  ainsi  distribuées  :  les  Principes 
de 89;  —  l'Électricité;  —  l'Art  grec;  —  l'Hygiène  sociale;  — 
l'Histoire  de  Paris; —  Tolstoï;  —  l'Évolution  des  mondes;  — 
Herbert  Spencer;  —  le  premier  Empire;  —  la  Coopération  en 
Angleterre;  —  la  Crise  morale;  —  la  Sténographie;  —  Lu- 
ther; —  les  Recherches  sous-marines;  —  la  Littérature  euro- 
péeime,  etc.,  etc.,  le  tout  varié,  et  aussi  compliqué,  par  des  dis^- 
sertations  anti-religieuses  et  parfois  anarchistes?  Enseigner  tout 
aux  mêmes  auditeurs  et  enseigner  tout  sans  ordre,  c'est  ne  rien 
enseigner,  ou  si  peu  de  chose  1 

Dans  un  livre  récent  et  qui  contient  une  multitude  d'obser- 
vations et  d'indications  sur  les  œuvres  complémentaires  de 
l'Ecole,  M.  Max  Turmann  a  signalé  le  défaut  capital  que  pré- 
sente «c  le  système  des  conférences  sans  lien  entre  elles  (1).  »  Il 
"ait  observer  qu'on  aurait  tort  d'accuser  seulement  la  mobilité 
i'esprit  des  ouvriers,  nullement  habitués  d'ailleurs  à  suivre  une 

(1)  VÊducalion  populaire,  par  M.  Max  Turmann,  2*  édition.  Ouvrage  couronné 
^tf  l'Académie  française.  Lecoffre,  éditeur. 


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^ 


412  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

série  quelconque  de  démonstrations.  «  Tous  les  professeurs, 
dit-il,  n'ont  pas  les  aptitudes  indispensables;  »  et,  en  général,  ils 
n'ont  pas,  soit  le  goût,  soit  le  temps,  de  préparer  un  cours  pour 
une  besogne  supplémentaire,  d'autant  plus  que  ce  cours  devrait 
être  conçu  d'après  un  plan  tout  nouveau.  Cependant,  à  la  Fon- 
dation Universitaire  de  Belleville,  et  à  la  Solidarité  du  XIII*, 
des  efforts  réels  ont  été  faits  pour  résoudre  le  problème  de  VVni- 
ver  site  populaire  ;cKv  il  n'est  pas  douteux  que  le  problème  existe, 
qu'il  se  pose  et  qu'il  s'impose. 

'     Entre  les  nombreux  documens  analysés  ou  cités  dans  le  vo- 
lume de  M.  Turmann,  il  s'en  trouve  un  d'une  simplicité  particu- 
lière, émouvante  et  révélatrice.  C'est  la  relation  (1)  de  la  tenta- 
tive faite,  il  y  a  neuf  ans,  par  quelques  ouvriers  de  Montreuil- 
sous-Bois  «  à  seule  fin,  »  disaient-ils  eux-mêmes,  ((de  s'élever  à 
un  plus  haut  degré  de  conscience  morale  et  aussi  de  franchir  la 
prétendue  barrière  intellectuelle  çue  ne  peut  soi-disant  pas  fran- 
chir le  cerveau  du  tî^availleur.  »  Un  «<  camarade  de  la  première 
heure  »  a  écrit  cet  historique  «  pour  les  camarades  nouveaui 
venus.  M  II  nous  montre  ses  amis  rassemblés  pendant  quatre 
années,  le  soir,  après  le  labeur  du  gagne-pain  et  occupés,  comme 
lui-même,  à  se  frayer  une  route  dans  les  champs  de  la  science. 
D'abord,   l'astronomie,  étudiée  au   moyen  de  lectures  et  avec 
l'aide  d'un  dictionnaire,  «  pour  comprendre  les  termes  tech- 
niques. »  Après  six   mois  <(  d'impressions  émues  »  échangées 
entre  eux  «  sur  ce  panorama  éternel,  mouvementé  et  sans  bornes,» 
les  ouvriers  discernent  la  nécessite  d'entamer  un  autre  chapitre, 
qui  est  la  suite  logique  du  premier  ;  et  ils  passent  à  la  composition 
des  mondes  dont  ils  ont  considéré  les  dimensions  et  la  marche  : 
alors,  viennent  la  physique  et  la  chimie;  puis,  l'observation  de 
la  terre  et  des  êtres  vivans;  puis  l'histoire  des  idées.  Et  toujours, 
la  lecture  faite,  ils  prennent  soin  de  constater  ce  qu'ils  y  ont 
compris;  et  ils  échangent  leurs  impressions.  M.  Deherme  étaitde 
ce  groupe  où  germait,  inconsciente,  la  pensée  de  l'Université 
populaire.  C'est  lui  qui   mît  ses  camarades  en  rapports  avec 
quelques  ((  producteurs  intellectuels,    »   et  ainsi   procura  des 
maîtres  aux  ouvriers  qui  venaient  de  former  la  modeste  et  tou- 
chante «  Société  d'études  après  le  travail.  » 

Le  persévérant  désir  éveillé  parmi  eux  s'est,  depuis,  affiroK 

(1)  Publiée  (l*abord  par  M"*  Dick-May  dans  la  Rtfoue  socialiste  dn  15  Janvier  1901 


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A   PROPOS   DE  l'université   POPULAIRE.  413 

avec  une  vigueur  qui  a  pris  parfois  le  caractère  d'une  sommation 
adressée  aux  bourgeois  instruits.  Une  voix  profonde  et  impé- 
rieuse a  notifié  qu'au  milieu  du  peuple  on  n'admet  pas  que  h 
savoir  général  doive  indéfiniment  rester  le  privilège  et  le  mo 
nopole  d'une  classe.  Si  exagérée  que  leur  paraisse  la  nouvelle 
exigence  née  dans  le  monde  populaire,  les  bourgeois  intellec- 
tuels soupçonnent  qu'ils  feront  prudemment  de  s'occuper  d'y 
donner  une  satisfaction  positive.  Répondre  aux  ouvriers  que  la 
science  est,  pour  eux,  d'un  accès  trop  difficile,  équivaudrait  h  les 
jeter,  sous  le  poids  de  la  déception  et  de  la  colère,  dans  les 
pires  jouissances  matérielles.  Et  sans  doute  la  justice  et  l'hu- 
manité ont  aussi,  et  premièrement,  leur  mot  à  dire  dans  une 
conjoncture  d'une  telle  importance. 

Mais  comment  amener  les  notions  scientifiques  à  la  portée 
des  travailleurs?  Il  semble  bien  que  la  nécessité  survenue  im- 
plique toute  une  grande  entreprise  de  haute  vulgarisation,  pour 
Taboutissement  de  laquelle  les  savans  auront  besoin  d'imaginer 
plus  d'une  méthode  et  plus  d  un  programme,  en  attendant  lin- 
ventaire  universel,  la  classification  générale,  la  conclusion  sur  les 
sujets  que  s'est  réservés  la  science,  depuis  assez  longtemps 
déjà. 

Est-ce  d'elle  que  dépend  la  morale?  Que  la  science  nous  en- 
seigne donc  une  morale,  dont,  assurément,  on  ne  peut  se  passer 
et  dont  on  parait  même  éprouver  un  vif  besoin. 

Que  si  la  morale  ne  dépend  pas  des  autorités  scientifiques, 
que  Ton  dise  où  sont  ses  principes  et  ses  doctrines.  Et  si  elle  n'eu 
a  pas,  apprenons  au  moins  de  quoi,  par  hasard,  elle  pourrait 
bien  se  composer. 

L'effort  dépensé  par  l'Université  populaire  et  les  déclarations 
d'ouvriers  instruits  et  d'apôtres,  tels  que  M.  Deherme,  se  résument 
en  effet  dans  cette  mise  en  demeure. 

Pour  s'être  débarrassée  de  Dieu,  notre  société  se  trouve  en- 
gagée dans  des  embarras  extrêmes. 

Dieu,  «  catégorie  de  l'idéal,...  »  et  voici  qu'il  ny  a  plus 
didcal! 

La  morale  sans  Dieu...  et  nous  voilà  sans  morale! 

Qu*il  soit  singulier  de  voir  un  athée  enregistrer  et  notifier  une 
pareille  constatation,  nul  doute;  mais  elle  en  acquiert  plus  d'im- 
portance. 

Et  c'est  pourquoi  aussi  les  apôtres  du  relativisme...  absolu 


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•^ 


414  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ont  une  occasion  exceptionnelle  et  pressante  de  démontrer  que 
Thumanité,  qui  n'existe  point  par  elle-même  et  qui  ne  se  con- 
naît pas  elle-même,  peut  néanmoins  se  suffire  à  elle  seule,  ne 
daignant  rien  accepter  de  personne  et  surtout  de  la  puissance 
supérieure,  dont  elle  continue  de  dépendre  néanmoins. 

Probablement,  les  intellectuels  purs  déclineront  la  mise  en 
demeure  présentée  par  le  sociologue  populaire  et,  entre  autres 
motifs,  parce  qu'elle  sort  du  milieu  populaire.  Ils  n'aiment  pas 
s'incliner  vers  le  peuple  pour  recueillir  sa  pensée.  Ils  consentent 
à  le  plaindre,  avec  la  certitude  qu'il  a  des  exigences  démesurées 
et  que  les  choses  raffinées,  enseignées  dans  leurs  livres  et  dans 
leurs  discours,  ne  sont  pas  pour  lui  ;  et  peut-être  le  lui  diront-ils. 
Mais  l'heure  a  fui  où  l'incrédulité  faisait  partie  du  luxe.  Déjà, 
du  temps  de  Voltaire,  certain  coiffeur  s'irritait  d'un  privilège  si 
humiliant  :  «  Encore  que  je  ne  sois  qu*un  misérable  coiffeur. 
Monsieur  croit-il  que  j'aie  plus  de  religion  qu'un  autre?  »  La 
foule,  maintenant,  répète  en  chœur  le  reproche  autrefois  isolé  ; 
et  c'est  un  soin  superflu  do  faire  observer  que  désormais  Ton 
doit  compter  avec  elle. 

D'ailleurs,  outre  les  motifs,  urgens  et  menacans,  qui  dispen- 
seraient de  considérations  supplémentaires,  la  présente  phi- 
losophie se  sentira  peut-être  obligée  envers  elle-même  à  prou^ 
ver  qu'en  poussant  aussi  loin  qu'elle  Ta  fait  ses  distinctions,  ses 
systèmes  et  sa  critique,  elle  n'a  point  perdu  de  vue  le  monde 
réel.  Que  cet  immense  travail  puisse  glorifier  l'intellig^ice  hu- 
maine, assurément  !  mais  on  commence  à  craindre  qu'il  ne  s'épuise 
dans  l'impossibilité  de  conclure.  Or,  quand  elle  intéresse  la 
morale,  la  conscience,  la  raison,  le  cœur,  tout  l'essentiel  de  la 
vie,  une  conclusion  doit  pouvoir  se  traduire  en  un  langage  com- 
préhensible pour  tous  les  hommes.  Sinon,  ce  ne  serait  pas  la 
peine  d'avoir  tant  reproché  aux  anciens  scolastiques  leur  goût 
pour  les  abstractions  ;  et  pas  la  peine  non  plus  d'avoir  tant  ridi- 
culisé Baralipton  et  Barbara, 

Si  Ton  arrivait  à  bien  préciser  la  pensée  philosophique  con- 
temporaine et  qu'on  la  mit  en  contact  avec  la  pensée  du  peuple 
d'aujourd'hui,  il  s'ensuivrait  un  colloque  très  original  et  très 
important.  Ces  deux  mondes  doivent  avoir,  l'un  et  Taulre,  quelque 
chose  à  se  dire. 

Si  les  intellectuels  purs  craignaient  do  ne  pouvoir  se  faire 


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A    PROPOS    DE   L  UNIVERSITÉ   FOPULAIRB.  4!5 

comprendre,  non  par  leur  faute,  mais  à  cause  de  la  façon  de 
sentir  et  de  parler  propres  à  l'esprit  populaire,  ils  se  mépren- 
draient. Us  sont  de  la  même  nature  que  les  ouvriers;  et  le  peuple 
a  peut-ôtre  pour  lui  de  mieux  personnifier  ou  de  mieux  mettre  en 
é\ddenco  les  profonds  instincts  de  la  nature.  C'est  dans  cette 
direction  qu'il  faut  tendre,  quand  on  veut  ressaisi?  tout  6on  être 
et  embrasser  pleinement  l'idée  d'humanité.  Les  savane  y  gagnent 
de  se  rappeler  qu'ils  ne  sont  pas  seuls  sur  la  terre  et  que  leurs 
théories,  leurs  expériences,  et  leurs  critiques  reposent  sur  un 
fond  qui  appartient  aussi  à  tant  d'individus  très  dissemblables 
d'eux  selon  les  apparences,  mais  selon  les  apparences  seulement. 
Il  est  arrivé  plus  d'une  fois  qu'un  ouvrier  redressât  les  combi-* 
naisons  des  théoriciens  et  imposât  des  leçons  à  des  gens  qui 
avaient  complètement  perdu  l'habitude  d'en  recevoir  Et  lorsque, 
sans  cesser  de  <(  mettre  la  main  à  la  pâte,  »  il  cultive  son  esprit 
et  s'approvisionne  d'exactes  notions  scientifiques,  ii  peut  acqué* 
rir  un  sens  général  qui  lui  permet  de  voir  clair,  là  où  les  simples 
théoriciens  s'embrouillent. 

Ajoutons  que  le  débat  roule  sur  des  idées  dont  les  noms  sont 
familiers  à  toutes  les  catégories  de  citoyens  :  raison,  devoir, 
conscience,  nature.  Que  ce  soit  une  folle  piél^ntion  de  vouloir 
analyser  et  formuler  intégraltment  le  co^itenu  de  ces  idées-là, 
d'accord;  mais  il  ne  saurait  non  pins  suffire  de  les  designer  avec 
emphase,  ni  d'en  faire  le  sujet  d'interminables  amplificalionsi 
ni  d'écvire  les  quatre  mots  avec  des  maîusculoà. 

Onti  besoin  de  discerner  doù  vient  la  raison  répandue  dans 
le  monde.  ^ 

De  même  pour  le  devoir,  que  nul  homme  ne  peut  imposer 
à  d'autres  hommes;  et  ceci,  qui  paraît  parfaitement  clair  parcâ 
qu't;^n  est  accoutumé  de  l'entendre  dire  et  parce  qu'on  n'y  pense 
pas,  ceci  mériterait  bien  d'être  examiné. 

La  conscience?...  Elle  est  invoquée  et  glorifiée  àtoutpropos, 
comme  une  autorité  qui  défierait  le  blasphème:  et  tout«*.fois  c'est 
Tau  tonte  dont  le  fonctir  nnemenlot  les  iitros  sont  le  moins  connus. 
Ibiiombrables sont  les  livres  otielle  occupe  un^  place  d'honuenr; 
mais  ceux,  de  notre  temps,  qui  étudient  la  structure  et  l'origine 
de  la  conscience,  ceux-là  se  comptent  sur  les  doigts.  Or.  ncu» 
parle  d'elle  surabondamment,  et  presque  personne  ne  prend  soin 
de  dire  ce  qu'elle  est,  ni  môme  de  se  le  demander. 

Et  la  ntiture,  à  son  tourï....  Elle  explique  tout;  et  rien  ne 


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n 


410  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Texplique.  Ce  serait  donc  un  mystère?  Et  alors  le  mystère  ne 
serait  nullement  dissipé,  et  il  continuerait  de  servir  de  soutien  et 
d'aliment  au  vaste  ensemble  des  choses  rationnelles.  Et  sans 
doute  il  n'aurait  rien  d'absurde,  puisqu'il  a  produit  la  raison. 

Ainsi,  chaque  recherche  un  peu  attentive  nous  amène  à  re- 
garder au-dessus  de  l'humanité,  au-dessus  de  notre  monde.  Si 
tious  ne  voulons  pas  lever  la  tète,  nous  n'apercevons  plus  qu'un 
chaos,  ou  plutôt  le  néant. 

Des  esprits  modérés  s'effarouchent  d'entendre  affirmer  que 
Dieu  est,  à  ce  point,  inévitable.  Ils  pourraient  du  moins  écoute» 
la  voix  des  passionnés  en  révolte,  qui  appellent  Dieu  l'universel 
envahisseur. 

Devant  la  Chambre,  M.Jaurès  a  déclaré  que  l'homme  doit  se 
poser  en  égal  de  Dieu  :  «  Si  Dieu  lui-même  se  dressait  devant  leè 
multitudes,  sous  une  forme  palpable,  le  premier  devoir  de 
rhomme  serait  de  lui  refuser  l'obéissance  et  de  le  considérer 
comme  l'égal  avec  qui  l'on  discute,  non  comme  le  mattre  que  l'on 
subit...  Voilà  en  quoi  consiste  la  beauté  de  notre  enseignement 
laïque.  »  Un  instant  après,  il  augmentait  encore  les  prérogatives 
de  notre  raison,  et  il  s'écriait  :  «  Toute  vérité  qui  ne  viefnt  pas 
de  nous  est  un  mensonge  (1).  »  Ce  qui  est  une  bizarre  affirma- 
tion, de  la  part  de  gens  qui  ne  savent  pas  d'où  ils  viennent. 
La  majorité  en  éprouva  un  vertige  d'enthousiasme.  Des  congrès 
anticléricaux,  le  dernier  congrès  de  Genève  entre  autres,  ont 
prononcé  la  déchéance  de  Dieu,  décidément  remplacé  par 
l'homme.  Un  professeur  d'école  normale  vient  d'écrire  un  vo- 
lume pour  persuader  les  instituteurs  d'enseigner  la  Bible,  mais 
à  rebours,  et  de  prêcher  l'antique  promesse  trompeuse: 
«  L'homme,  nourri  des  fruits  de  l'arbre  de  la  science  du  bien 
et  du  mal,  est  semblable  à  Dieu.  »  Et  eritis  sicut  Dii  :  le  triomphe 
de  la  libre  pensée  la  ramène  au  commencement  de  la  révéla- 
tion. Mais  un  autre  professeur,  ou  un  autre  congrès  nous  expli- 
queront-ils un  jour  ce  que  c'est  que  ce  Dieu  auquel,  en  l'insul- 
tant, on  prétend  «  ressembler  »,  et  comment  on  discute  «  comme 
avec,  un  égal  »  avec  ce  qui  n'existe  pas? 

Eugène  Tavernier. 

(1)  Discoara  prononcé  à  la  ChambrCile  il  février  1895. 


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UNE 

RÉVOLUTION  DE  PALAIS 

EN  L'AN  1042  A  BYZANCE 


Dans  la  soirée  du  15  décembre  de  Tan  1028,  était  mort  au 
Grand  Palais  Sacré  de  Constantinople,  après  plus  de  soixante 
années  de  règne,  le  grand  basileus  Basile,  second  du  nom,  connu 
dans  l'histoire  sous  le  nom  de  Bulgaroctone  ou  (i  le  tueur  de 
Bulgares,  »  peut-être  le  plus  glorieux  des  empereurs  de  Byzance, 
successeurs  de  Constantin  et  de  Justinien,  certainement  le  plus 
glorieux  de  ceux  de  la  longue  et  brillante  dynastie  macédonienne. 
Les  deux  illustres  tuteurs  de  ses  jeunes  ans,  Nicéphore  Phocas  et 
Jean  Tzimiscès  d'abord,  lui-même  ensuite,  durant  plus  de  qua- 
rante années,  par  d'incessantes  et  terribles  guerres  contre  les 
Russes,  les  Bulgares,  les  Arabes  d'Afrique  et  d'Asie,  les  Armé- 
niens, les  Géorgiens,  les  Normands  d'Italie,  avaient  à  tel  point 
relevé  le  prestige  de  l'empire  byzantin,  en  reportant  à  nouveau 
ses  frontières  jusqu'au  Danube  d'une  part,  au  Caucase  et  à 
i'Euphrate  de  l'autre,  que  jamais,  depuis  Justinien,  la  puissance 
de  ce  vaste  État  n'avait  été  plus  grande. 

Malheureusement  cet  énergique  souverain  ne  laissait  pas  de 
fils.  Son  frère  puîné,  le  faible  et  insignifiant  Constantin  VIII,  qui 
avait  ri'îgné  dans  l'ombre  à  ses  côtés,  toute  sa  vie  durant,  et 
pii  lui  avait  succédé  seul  à  un  âge  avancé,  n'avait  fait  que 
rosser  sur  le  trône.  Il  était  mort,  lui  aussi,  dès  le  11  novembre 
le  l'an  1028,  après  avoir  déjà  commencé  par  sa  mauvaise  admi- 
TOMt:  xxiii.  —  1904.  a* 


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418  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


nistration  à  affaiblir  l'empire  si  brillamment  restauré  par  Basile. 
Il  laissait  trois  filles  d'âge  plus  que  mûr.  L'une,  Ëudoxie,  avait 
embrassé  la  vie  religieuse.  Les  deux  autres  étaient  Théodora  et 
la  célèbre  Zoé.  C'était  là  tout  ce  qui  restait  de  la  fameuse  dynastie 
dite  de  Macédoine,  d'origine  certainement  arménienne,  qui  ré- 
gnait à  Constantinople  depuis  plus  d'un  siècle  et  demi. 

Cependant  l'immense  Empire  réclamait  un  bras  viril  pour 
le  gouverner.  Pour  protéger  ses  infinies  frontières  contre  l'assaut 
incessant  de  tant  de  peuples  barbares  qui  relevaient  déjà  leur 
tête,  depuis  si  longtemps  courbée  sous  le  lourd  talon  du  Bulga- 
roctone,  il  fallait  aux  armées  impériales  un  basileus  qui  pût 
les  conduire  au  combat.  Constantin  avait  décidé  qu'une  de   ses 
deux  héritières  se  marierait.  Zoé  fut  préférée  à  sa  sœur  Théodora 
qui  était  d'ailleurs  sa  cadette.  Cette  Porphyrogénète,  déjà  quin- 
quagénaire, était  bien  la  princesse  byzantine  du  xi*  siècle  dans 
toute  la  force  du  terme.  Elle  avait  passé  cette  longue  vie  dans 
l'existence  morne  et  futile  du  gynécée  impérial,  strictement 
tenue  par  son  oncle  et  son  père  à  distance  de  toute  politique. 
Elle  avait  été  fort  belle  ;  même  des  traces  de  cette  beauté  subsis- 
taient encore.  Tout  son  corps  était  d'une  blancheur  éclatante. 
Elle  avait  une  chevelure  rousse  opulente.  Son  abord  imposant 
était  bien  celui  d'une  fille  d'empereur.  Son  caractère  était  un  mé- 
lange de  frivolité  et  d'excessive  et  étroite  dévotion.  Mais  elle 
était  bonne  jusqu'à  la  faiblesse  et  le  peuple  de  l'immense  capi- 
tale, la  Ville  gardée  de  Dieu,  adorait  en  elle  la  fille  auguste  des 
basileis.  Il  l'appelait  familièrement  «  Notre  Mère.  »  Une  longue 
virginité  avait  aiguisé  ses  sen8%  Son  désir  avait  été  extrême  d'avoir 
enfin  un  époux. 

Son  père  moribond  l'avait  mariée  à  Romain  Argyros,  d'une  des 
plus  illustres  familles  de  la  noblesse  byzantine,  allié  à  la  famille 
impériale,  et  déjà  sexagénaire.  Théodora,  qui- intriguait  avec 
tous  les  mécontens,  finit  par  être  enfermée  par  l'ordre  de  sa  sœur 
dans  le  couvent  de  Petrion  sur  la  Corne  d'Or.  Zt)é  veilla  en  per- 
sonne à  ce  qu'on  lui  coupât  les  cheveux,  c'est-à-dire  à  ce  qu'on 
la  fit  nonne.  Romain  Argyros  fut  un  basileus  rempli  d'inten- 
tions excellentes.  Il  se  fit  cruellement  battre  par  l'armée  de  l'émir 
d'Âlep.  Quand  il  se  fut  assuré  que  sa  trop  mûre  épouse  ne  lui 
donnerait  jamais  d'héritiers,  il  la  négligea  fort,  car  il  était  vieui 
et  malade.  Elle,  furieuse,  songea  à  se  consoler  avec  quelque  jeune 
amant.  Le  tentateur  se  présenta  sons  la  forme  d'un  personnage 


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UNE  RÉVOLUTION   DE   PALAIS.  419 

extraordinaire,  un  ayenturier  de  Paphlagonie,  eunuque,  demeuré 
célèbre  dans  l'histoire  sous  le  nom  de  Jean  l'Orphanotrophe. 
Cet  homme  avait  débuté  auprès  de  Romain  Argyros  dans 
les  emplois  les  plus  infimes.  Celui-ci,  arrivé  au  trône,  l'avait 
nommé  d'abord  directeur  du  grand  orphelinat  impérial  de  Con- 
stantinople,  d'où  son  nom  de  grand  Orphanotrophe,  puis,  le  com* 
blant  de  ses  faveurs,  il  en  avait  fait  le  président  de  son  conseil. 
L'eunuque  Jean  dirigeait  l'empire  en  grand  ministre,  au  nom 
d'Argyre.  Ce  parvenu,  politique  de  premier  ordre,  gouvernant 
sans  scrupule,  avait  une  qualité  touchante.  Il  adorait  les  siens  : 
quatre  frères  issus  comme  lui  de  la  lie  du  peuple,  dont  deux 
avaient  été  même  quelque  peu  faux  monnayeurs.  Grâce  à  sa  toute- 
puiss€uice,  il  avait  fait  de  trois  d'entre  eux  les  plus  hauts  per- 
sonnages de  l'Empire.  Le  quatrième,  nommé  Michel,  était  un 
jouvenceau  de  figure  charmante.  L'Orphanotrophe,  afin  de  con- 
server le  pouvoir  dans  sa  famille,  le  poussa  dans  la  couche  de 
la  vieille  basiliâsa  qui,  tout  de  suite,  aima  follement  Téphèbe. 
Romain  Argyros  ne  vit  rien.  Ou  plutôt  il  ne  voulut  rien  voir, 
heureux  de  penser  que  son  amoureuse  épouse  était  occupée  ail- 
leurs. Seulement,  comme  il  tardait  trop  à  mourir,  les  deux 
amans  le  firent  noyer  par  ses  eunuques,  alors  qu'il  prenait  un 
bain  dans  la  piscine  du  Grand  Palais.  Cette  même  nuit,  Zoé  fai- 
sait mander  le  vieux  patriarche  et  le  forçait  de  la  marier  sur 
l'heure  avec  son  jeune  amant,  qui  fut  aussitôt  couronné  basileus 
dans  Sainte-Sophie. 

L'aveuturier  de  bas  étage  devenait  le  basileus  Michel  IV, 
connu  dans  l'histoire  sous  le  nom  du  Paphlagonien.  Or,  ce  par- 
venu, devenu  empereur  par  le  crime,  n'était  pas  un  prince  sans 
valeur.  Appuyé  sur  son  frère  l'Orphanotrophe,  il  commença  & 
gouverner  avec  vigueur.  Avec  un  cynisme  parfait,  à  peine  cou- 
ronné, il  relégua  Zoé  au  gynécée.  Elle  tenta  de  résister,  mais 
fut  vaincue  dans  sa  lutte  contre  ces  deux  hommes.  Le  règne  du 
Paphlagonien  ne  fut  pas  sans  éclat.  Déjà  presque  mourant,  il 
comprima  en  personne  une  terrible  révolte  de  la  nation  bul- 
gare. Malheureusement  ce  souverain  remarquable  était  atteint, 
bien  que  tout  jeune  encore,  de  deux  maladies  affreuses,  Tépi- 
lepsic,  et  une  monstrueuse  hydropisie.  Son  frère  TOrphano- 
trophe,  le  voyant  moribond,  ne  pouvait  toutefois  se  décider  à 
abandonner  le  pouvoir.  Cet  homme  avisé  eut  l'habileté  de  trouver 
dans  leur  famille  même  un  nouveau  successeur  à  l'Empire.  Lui 


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1 


420  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  Je  basileus  Michel,  outre  leurs  trois  frères,  avaient  encore  un 
neveu,  également  appelé  Michel,  fils  d'une  de  leurs  sœurs  mariée 
jadis,  tant  toute  la  situation  de  la  famille  avait  été  primitive- 
ment misérable,  à  un  ouvrier  calfat  du  port  de  Constantinople. 
Ce  personnage  qui  avait  conservé  du  métier  paternel  ce  sobri- 
quet du  Calfat,  —  en  grec  «  le  Calaphate,  »  —  et  qui  devait  se 
révéler  si  prochainement  une  véritable  béte  de  proie,  semblait 
alors  un  jeune  homme  insignifiant.  Zoé  était  trop  âgée.  On  ne 
pouvait  plus  le  lui  donner  comme  amant.  L'Orphanotrophe  ingé- 
nieux s'adressa  aux  sentimens  maternels  de  cette  bonne  prin- 
cesse. On  représenta  à  la  vieille  basilissa  que  Michel  IV  allait 
mourir  et  qu'elle  devait  adopter  son  neveu  qui  serait  le  succes- 
seur désigné  au  trône. 

Suivant  la  vieille  formule  romaine,  cette  adoption  solennelle 
entraînerait  la  légitimité.  Ainsi  le  pouvoir  suprême  se  perpé- 
tuerait aux  mains  de  TOrphanotrophe  qui  continuerait  à  gou- 
verner au  nom  du  nouveau  souverain  fort  inexpérimenté.  Docile- 
ment comme  toujours,  Zoé  se  laissa  faire.  Dans  Sainte-Sophie, 
dans  une  cérémonie  prestigieuse,  le  patriarche  officiant,  la  fille 
des  basileis,  ayant  à  ses  côtés  son  époux  déjà  presque  agonisctnt, 
adopta  solennellement  le  fils  du  Calfat.  Elle  le  fit  asseoir  sur 
ses  genoux  et  le  proclama  devant  la  foule  immense  du  peuple 
assemblé  son  fils  et  son  successeur  au  trône. 

Il  en  fut  de  cette  cérémonie  sacrilège  comme  il  devait  en  être. 
Michel  IV  étant  mort  peu  après  au  tombeau  de  saint  Démétrius  à 
Salonique,  où  il  s'était  fait  transporter  par  dévotion,  son  neveu 
devint  basileus  du  fait  de  son  adoption.  Ce  prince  est  connu 
dans  l'histoire  par  son  sobriquet  bizarre  de  Calaphate  et  son 
nom  brille  dans  cette  terrible  histoire  de  Byzance  d'un  sombre 
et  odieux  éclat.  Ce  jouvenceau,  qui  jusque-là  avait  habilement 
fait  le  niais,  trompant  tout  le  monde,  jusqu'au  subtil  Orphano- 
trophe,  jeta  presque  aussitôt  le  masque.  A  peine  couronné,  il 
ne  songea  plus  qu'à  jouir  seul  du  pouvoir  absolu.  Tant  d'exemples 
récens,  sa  propre  élévation  quasi  miraculeuse,  lui  donnaient 
toutes  les  audaces,  toutes  les  ambitions.  Les  deux  seules  per- 
sonnes, auxquelles  il  devait  tout,  qui  l'avaient  tiré  de  son  néant, 
pour  faire  de  lui  un  empereur,  étaient  la  basilissa  Zoé,  sa  mèro 
d'adoption,  et  son  oncle  TOrphanotrophe,  l'artisan  de  la  puis- 
sance des  siens.  Appuyé  sur  un  autre  de  ses  oncles,  le  «  nobilis- 
sime  »  Constantin,  personnage  ambitieux  et  énergique,  il  corn- 


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UNE   RÉVOLUTION   DE  PALAIS.  421 

mença  par  se  débarrasser  de  rOrphanotrophe  qui,  saisi  par 
trahison,  fut  confiné  dans  un  lointain  exil.  Puis,  croyant  avoir 
gagné  la  faveur  populaire  par  quelques  distributions  de  vivres  et 
d'argent,  ne  voyant  plus  entre  lui  et  le  trône  que  la  vieille  basi- 
lissa,  puisque  l'autre  Porphyrogénète  était  toujours  enfermée 
dans  son  monastère,  l'audacieux  aventurier,  vrai  monstre  d'ingra- 
titude, ne  rêva  rien  de  moins  que  d'expulser  Zoé  du  Palais, 
pour  se  faire  proclamer  seul  basileus  à  sa  place.  C'est  cette  ten- 
tative extraordinaire  que  je  vais  essayer  de  raconter.  Elle  con- 
stitue un  des  épisodes  les  plus  étranges  et  les  plus  dramatiques 
de  l'histoire  byzantine,  si  fertile  en  événemens  tragiques. 

«  Michel,  —  dit  le  chroniqueur  byzantin  Skylitzës,  —  décidé  à 
commettre  ce  forfait  vraiment  parricide  contre  sa  bienfaitrice, 
voulut  auparavant  tftter  encore  une  fois  le  pouls  à  l'opinion  pu- 
blique, surtout  s'assurer  jusqu'à  quel  degré  il  pourrait  compter 
sur  les  sympathies  de  la  foule  urbaine  dont  la  complicité,  ou  du 
moins  labstention,  lui  étaient  indispensables  pour  mener  à  bien 
le  crime  qu'il  méditait.  »  A  la  procession  solennelle  du  jour  de 
P&ques,  qui  tombait,  cette  année  i042,  le  11  avril,  il  fut  fort  bien 
accueilli  par  la  populace,  lors  de  son  passage  solennel  à  travers  la 
cité  pour  se  rendre  à  Sainte-Sophie..  Aussi,  le  dimanche  suivant, 
18  avril,  dimanche  de  la  Quasimodo,  décida-t-il  d'assister  à 
l'autre  grande  procession  qui  se  rendait  ce  jour-là  du  Palais  au 
temple  illustre  des  Saints  Apôtres,  panthéon  des.  basileis,  au- 
jourd'hui la  magnifique  mosquée  du  Conquérant.  Il  y  alla  en 
pompe,  revêtu  du  costume  impérial  des  grands  jours,  diadème 
en  tète,  escorté  par  la  foule  immense  des  sénateurs  et  des  hauts 
dignitaires.  Quel  rêve  pour  cet  infime  parvenu,  hier  encore  le 
dernier  des  inconnus,  perdu  dans  la  foule  anonyme  !  Toute  l'in- 
finie population  de  Constantinople,  la  Ville  gardée  de  Dieu,  l'ac- 
clamant, se  pressait  sur  le  passage  de  l'admirable  cortège,  à 
travers  les  rues  merveilleusement  parées.  Seule,  la  basilissa  Zoé 
était  absente,  ce  qu'expliquait  du  reste  suffisamment  l'étiquette 
farouche  du  gynécée  impérial.  Sur  le  parcours  de  la  procession, 
les  maisons  étaient,  comme  de  coutume  en  ces  occasions  solen- 
nelles, ornées  des  plus  beaux  objets  d'orfèvrerie  en  métal  pré- 
cieux, tendues  d'étoffes  somptueuses  brochées  d'or  et  d'argent. 
Cette  fois  encore,  le  jeune  basileus,  à  sa  grande  joie,  fut  salué 
tout  le  long  de  sa  roule  par  des  acclamations  enthousiastes.  Il 
semblait  vraiment  que  T&me  de  tout  ce  peuple  se  fût  donnée  à 


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1 


42â  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lui  sans  retour.  Ce  fut  cela  même  qui  le  perdit.  Le  malheureux 
prit  pour  lui  seul  tous  ces  cris  d'allégresse,  qui  ne  s'adressaient 
qu'au  collègue  couronné  de  l'héritière  naturelle  et  bien-aimée  de 
l'Empire.  Complètement  trompé,  il  rentra  joyeui^  au  Palais, 
décidé  à  agir  incontinent. 

«  Michel,  —  dit  de  son  côté  l'historien  contemporain  Psellos, 
—  avait  résolu  de  chasser  Zoé  du  Palais.  Il  fallait  h  cette  bête 
fauve  pour  lui  tout  seul  la  demeure  séculaire  des  basileis.  Une 
fois  cette  idée  logée  dans  son  étroit  cerveau,  il  ne  songea  plus 
qu'aux  moyens  d'exécution.  Il  communiqua  d'abord  son  dessein 
aux  plus  audacieux  parmi  ses  familiers.  Puis  il  interrogea  de 
même  ceux  en  qui  il  croyait  pouvoir  mettre  quelque  confiance 
ou  qu'il  estimait  plus  avisés.  Les  opinions  furent  très  partagées. 
On  alla  jusqu'à  le  décourager,  parce  que  les  astres  interrogés  de- 
meuraient hostiles.  Michel  écoutait  ces  divers  avis  avec  gravité. 
Surtout  il  consultait  les  astrologues.  »  Psellos  poursuit,  en  nous 
racontant  que  cette  classe  d'intrigans  était  encore  fort  nombreuse 
à  cette  époque  h  Byzance.  Il  dit  en  avoir  connu  pers.onnellement 
plusieurs.  «  Ce  n'étaient  point  des  savans.  Ils  se  souciaient  fort 
peu  de  connaître  les  résultats  positifs  de  la  science,  qu'ils  igno* 
raient  du  reste  absolument.  Ils  prédisaient  tout  simplement 
l'avenir  en  dressant  des  horoscopes  à  cet  effet.  »  «  Si  je  parle  d'eux 
aussi  sévèrement,  ajoute  notre  écrivain,  c'est  que  j'ai  moi-même 
étudié  très  longuement  leur  prétendue  science,  sans  pouvoir  ja- 
mais arriver  à  me  persuader  que  les  choses  humaines  étaient 
vraiment  gouvernées  par  la  marche  des  astres.  »  Les  réponses 
de  ces  charlatans  au  sujet  de  l'opportunité  de  l'acte  criminel  que 
méditait  Michel  furent,  paraît-il,  si  absurdes,  si  hésitantes  que 
celui-ci  finit  par  éclater  de  rire.  Se  moquant  de  leur  fausse 
science:  «  Allez  au  diable,  leur  cria-t-il;  moi,  avec  un  peu 
d'audace,  j'en  ferai  bien  plus  que  vous  avec  tout  votre  piètre 
savoir!  » 

Aussitôt  après  le  retour  de  cette  procession  aux  Sainto  Apô-* 
très,  durant  laquelle  il  avait  cru  si  bien  tenir  la  faveur  populaire, 
dans  cette  même  journée  du  18  avril,  le  basileus  se  mit  à 
Tœuvre.  Le  misérable  n'y  alla  point  de  main  morte.  Il  accusa 
simplement  la  basilissa  d'avoir  voulu  le  faire  empoisonner,  le 
tout  avec  des  détails  inventés  aussi  invraisemblables  qu'effrontés 
et  ridicules.  Zoé,  qui,  ne  se  doutant  de  rien,  ignorait  toutes  ces 
turpitudes,  se  vit  subitement,  par  ordre  de  son  collègue,  arrachée 


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UNE  RÉVOLUTION  DE  PALAIS.  423 

de  force,  cette  même  nuit,  de  ce  Palais  Sacré  où  ses  ancôtres 
régnaient  depuis  des  siècles.  Un  simulacre  de  jugement,  rendu 
siïr  le  témoignage  infâme  de  quelques  faux  témoins,  la  déclara 
convaincue  du  crime  abominable  de  lèse-majesté,  et  la  con* 
damna  à  la  déportation  immédiate  dans  un  monastère  des  Iles. 
Avant  qu'elle  ne  fût  revenue  de  sa  stupeur  douloureuse,  on  la 
jetait  en  pleine  nuit  sur  un  navire,  avec  une  unique  suivante 
pour  l'accompagner.  Alors,  des  gens  désignés  à  cet  effet,  après 
avoir  coupé  sa  longue  chevelure  grise,  sur  Tordre  exprès  du 
basileus,  la  transportèrent  dans  un  des  monastères  de  Prinkipo, 
la  plus  grande  des  îles  des  Princes,  où  elle  fut  enfermée  comme 
religieuse.  Tout  ceci  n'avait  pas  pris  plus  de  quelques  heures. 
Pour  s'assurer  que  leurs  ordres  avaient  été  bien  exécutés,  Michel 
et  son  principal  acolyte,  le  nobilissime,  avaient  ordonné  qu'on 
leur  rapportât  la  chevelure  impériale.  - 

Ceci  est  le  récit  de  Psellos.  Skylitzès  ajoute  ce  détail  que, 
quelques  heures  auparavant,  alors  qu'il  venait  de  rentrer  au 
Palais,  le  basileus  avait  expédié  au  patriarche  Alexis,  dont  il  se 
défiait,  probablement  parce  qu'il  le  savait  du  parti  de  la  basi^ 
lissa,  l'ordre  de  se  rendre  dans  son  monastère  de  Stenon,  sur  le 
Bosphore,  et  d'y  demeurer  jusqu'au  lendemain  pour  y  attendre 
son  arrivée.  En  même  temps,  il  lui  envoyait  la  grosse  somme 
de  quatre  livres  d'or  comme  dédommagement,  et  parce  qu'il  se 
disposait  à  lui  choisir  sous  peu  un  successeur.  11  semble  que  le 
vieux  prélat  n'ait  opposé  aucune  résistance  immédiate  à  ces  vio- 
lences du  basileus.  Nous  verrons  cependant  qu'il  ne  devait  pas 
demeurer  inactif. 

L'historien  musulman  Ibn  el  Athir  nous  fournit  ici  un  ren- 
seignement inédit  des  plus  importans  qui  va  mieux  nous  expli- 
quer l'attitude  du  patriarche.  Je  rappelle  qu'on  ignore  encore  à 
quelle  source  cet  auteur  du  xiii®  siècle  a  puisé  les  renseignemens 
très  précieux  qu'il  nous  fournit  sur  quelques  événemens  de 
l'histoire  byzantine  aux  x«  et  xi«  siècles.  Donc  Ibn  el  Athîr,  ra- 
contant le  drame  du  mois  d'avril  1042  à  Constantinople,  dit  que 
Michel  le  Galaphate,  après  avoir  fait  déporter  Zoé  à  Prinkipo, 
voulut  aussi  se  débarrasser  du  patriarche  Alexis,  pour  ne  point 
être  gêné  par  lui  dans  les  projets  quïl  méditait.  11  lui  demanda 
de  lui  offrir  un  festin  dans  un  monastère  de  la  banlieue  de  la 
capitale,  promettant  de  s'y  rendre.  Le  patriarche  s'exécuta  et  se 
rendit  en  ce  lieu  pour  les  préparatifs  du  festin.  Alors  le  basileus 


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424  REVUE  DKS  DEUX  MONDES. 

envoya  dans  ce  couvent  une  foule  de  soldats  des  hétairies 
barbares,  soldats  russes  et  bulgares,  avec  ordre  de  tuer  secrète- 
ment le  patriarche.  Les  mercenaires  partirent  de  nuit  et  atta- 
quèrent le  monastère,  mais  le  patriarche  leur  ayant  (ait  distri- 
buer beaucoup  d'argent,  réussit  à  s'échapper  furtivement  et  à 
rentrer  en  ville,  où  il  fit  aussitôt  sonner  les  cloches  pour  soulcvet 
le  peuple.  Ce  très  précieux  récit  confirme  deux  faits  importans, 
que  nous  ne  pourrions  que  soupçonner,  si  nous  nous  en  tenions 
aux  chroniqueurs  byzantins  :  a  savoir  la  participation  capitale 
du  patriarche  à  Témeute  contre  Michel  V;  et  la  sympathie  pro- 
fonde des  mercenaires  russes  ù  Tendroit  de  la  basilissa,  en  même 
temps  que  leur  attitude,  d  abord  louche,  puis  ouvertement  hostile 
envers  le  prétendant.  t 

Psellos  raconte  encore  avoir  entendu  dire  par  quelques-uns 
des  témoins  de  ce  drame,  dont  la  rapidité  avait  dépassé  toutes 
les  prévisions,  que,  lorsque  le  navire  qui  emportait  la  pauvre 
Zoé  vers  Tîle  de  Prinkipo,  distante  de  quelques  milles  à  peine, 
eut  gagné  le  large,  celle-ci,  apercevant  au  loin  dans  la  brume 
matinale  les  bâtimens  du  Grand  Palais  Sacré  où  s'était  écoulée 
toute  son  existence  déjà  lopgue,  se  souvenant  de  son  père  Con- 
stantin VIII  et  de  ses  glorieux  prédécesseurs,  basileîs  des 
Romains  depuis  cinq  générations,  fondit  en  larmes.  Songeant  à 
son  oncle,  Fillustre  basileus  Basile,  cet  homme  qui  avait  rendu 
de  si  grands  ser^^lces  à  Tempire,  qui  avait  brillé  entre  tous  les 
basileis,  elle  luj  tint  ce  touchant  discours  entrecoupé  de  gémis- 
semens  :  «  0  toi.,  mon  oncle  et  mon  souverain,  quand  je  naquis, 
tu  m'enveloppas  de  les  mains  dans  les  langes  impériaux,  puis 
tu  m'aimas  et  me  comblas  de  faveurs  plus  qu'aucune  de  mes 
sœurs,  parce  que  je  te  ressemblais  d'une  manière  frappante,  ainsi 
que  je  l'ai  entendu  dire  cent  fois  par  ceux  qui  t'avaient  connu 
dans  ta  jeunesse.  Que  de  fois  en  m'embrassant  tu  m'as  dit  : 
«  Mon  enfant,  vis  de  longues  années  pour  la  gloire  de  notre  fa- 
mille, sois-lui  une  semence  divine  et  une  joie  précieuse  !  »  Tu 
m'élevais  ainsi,  rêvant  des  plus  grands  projets  pour  mon  heureux 
avenir.  Hélas  !  les  espoirs  ont  été  déçus.  Car  me  voici  désho- 
norée et  avec  moi  le  nom  de  tous  les  miens.  Me  voici  condamnée, 
comme  une  vile  criminelle,  pour  un  crime  infâme  que  je  n'ai 
point  commis  !  Me  voici  chassée  par  la  force  du  Palais  de  mes 
pères,  ignorante  du  lieu  où  je  vais  être  conduite,  ne  sachant  si 
je  ne  vais  point  ôtrc  livrée  aux  bêtes,  ou  noyée  dans  ces  flots 


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UNE   RKVOLUTION    DF    PALAIS.  425 

qui  m  environnent.  0  mon  oncic,  chi  haut  îles  cieiix,  veille  sur 
moi,  sauve  les  jours  de  ta  misérable  nièce  !  » 

Drame  inouï,  autant  que  soudain  :  Voici  donc,  à  la  suite  de 
cette  révolution  de  Palais,  la  Porpliyrogénùle  Zoé,  tout  à  Theure 
basilissa  d'un  immense  empire,  héritière  de  tant  de  souverains^ 
maintenant  misérable  nonne  tonsurée  dans  un  de  ces  fameux 
couvens  des  lies  qu'on  aperçoit  de  Constantiuople  au  loin,  à 
rentrée  de  Marmara,  et  où  tant  de  princes  et  de  princesses^ 
tant  d'illustres  victimes,  la  grande  Irène  entre  autres,  près  de 
deux  siècles  et  demi  auparavant,  étaient  déjà  venues  avant  elle 
gémir  sur  la  fragilité  des  choses  humaines!  Au  dire  de  Psellos, 
la  vieille  souveraine,  qui  semble  vraiment  avoir  eu  quelques 
beaux  côtés  de  caractère,  prit  tout  d'abord  son  dur  exil  très  en 
patience.  «  Elle  avait  eu,  nous  dit-il,  durant  cette  courte  et  tra- 
gique traversée,  si  terriblement  peur  d'un  pire  destin,  qu'elle  fut 
comme  soulagée  de  voir  qu'on  n'en  voulait  pas  à  ses  jours.  Elle 
parut  se  résigner  même  à  son  triste  sort,  décidée,  du  moins  en 
apparence,  à  ne  plus  vivre  désormais  que  pour  Dieu...  Elle  ne 
pouvait  du  reste  guère  faire  autrement,  ajoute  philosophique- 
ment le  chroniqueur,  car  elle  se  trouvait  bien  pieds  et  poings 
liés  aux  mains  de  ce  terrible  Michel.  Elle  se  mit  immédiatement 
en  prières,  bénissant  Dieu  qui  l'avait  sauvée  d'un  péril  mortel, 
devenue  une  humble  religieuse,  victime  offerte  je  ne  sais  si  ce 
fut  à  Dieu,  mais  certainement  à  la  fureur  de  ce  basileus  qui  avait 
imaginé  et  ordonné  ce  honteux  guet-apens.  » 

Le  second  acte  de  la  tragédie  suivit  immédiatement  le  pre- 
mier. Le  basileus,  toujours  uniquement  préoccupé  de  se  con- 
server la  faveur  populaire,  tenta  de  justifier  sa  conduite  en  lui 
donnant  une  consécration  publique  quasi  officielle.  Dès  les  pre- 
mières heures  du  jour,  après  cette  nuit  sinistre,  le  lundi  19, 
Michel  V  convoquait  les  sénateurs  en  séance  solennelle  et  leur 
débitait  le  plus  mensonger  récit,  affirmant  que  Zoé  avait  tenté 
de  le  faire  empoisonner,  que  lui,  la  soupçonnant  dès  longtemps, 
l'avait  maintes  fois  prise  sur  le  fait,  mais  que,  mû  par  une  sorte 
de  pudeur,  il  avait  hésité  jusqu'ici  à  en  informer  le  Sénat.  Les 
sénateurs,  troupeau  docile,  donnèrent  tout  naturellement  un 
blanc-seing  à  ce  triste  basileus,  approuvant  effrontément  sa 
conduite  à  l'endroit  de  sa  souveraine. 

Ce  fut  ensuite  le  tour  du  peuple  de  la  capitale,  beaucoup 
plus  difficile  à  convaincre.  Pour  essayer  de  calmer  sa   colère  ù 


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426  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  nouvelle  de  Tattentat  commis  contre  cette  souveraine  tant 
aimée,  un  «  pittakion,  »  sorte  de  manifeste  impérial  officiel,  — 
c'est  Michel  Attaleiates  qui  nous  apprend  ce  détail,  —  fut  en  hâte 
promulgué,  motivant  et  justifiant  la  conduite  du  basiieus,  noir- 
cissant Zoé,  mettant  tout  sur  le  compte  de  la  pauvre  femme.  Le- 
préfet  de  la  Ville  en  personne,  entouré  d'une  nombreuse  garde 
armée,  en  donna  lecture  à  haute  voix  à  la  foule  immense  ac* 
courue  dans  le  vaste  Forum  de  Constantin.  Ce  «  pittakion  »  disait 
en  substance,  parlant  par  la  bouche  même  du  basiieus  :  «  La 
basilissa  Zoé  que  j'ai  surprise  conspirant  contre  ma  personne  a 
été  déportée  par  mon  ordre.  J'ai  également  chassé  de  l'Église  le 
patriarche  Alexis  qui  était  de  connivence  avec  elle.  Quant  à  vous, 
mon  peuple,  si  vous  persistez,  comme  je  l'espère,  dans  vos  bonnes 
intentions  à  mon  endroit,  vous  recevrez  de  moi  de  grands  bien- 
faits et  de  grands  honneurs  et  vous  vivrez  d'une  vie  assurée  et 
tranquille  !» 

Psellos  dit  que  dans  la  foule  beaucoup  de  gens  avaient  été 
gagnés  pour  applaudir  bruyamment  à  cette  communication.  On 
espérait  ainsi  enlever  les  suffrages  de  la  masse.  Michel  était 
môme,  parait-il,  si  assuré  du  succès,  si  convaincu  que  le  peuple 
accepterait  tacitement,  à  l'exemple  du  Sénat,  l'exil  de  l'impéra- 
trice, qu'il  était  allé  se  délasser  de  ce  que  notre  chroniqueur 
appelle  ironiquement  ses  travaux  héroïques,  aux  jeux  du  Cirque. 
Le  jeune  basiieus  se  trompait  lourdement,  et  le  châtiment  de 
son  indigne  conduite  allait  être  aussi  brusque  qu'atroce. 

«  La  terrible  explosion  de  fureur  populaire  qui  suivit  immé- 
diatement la  communication  maladroite  du  Calaphate,  a-t-ondit 
avec  raison,  fit  sur  les  témoins  oculaires  l'impression  la  plus 
profonde  et  la  plus  extraordinaire.  »  Psellos,  qui  fut  de  ceux-là, 
inaugure  le  récit  qu'il  en  va  faire  par  un  préambule  solennel 
«  conune  il  en  faut,  dit-il,  pour  les  plus  grandes  scènes  histo- 
riques, si  grandes  que  Texposé  en  dépasse  les  forces  humaines.  » 
11  parle  en  somme  de  ce  soulèvement  fameux  en  termes  qui  ne 
seraient  pas  déplacés  pour  le  récit  d'un  événement  tel  que  les 
débuts  de  la  Révolution  française.  «  Pour  ce  qui  va  suivre,  pour- 
suit-il en  effet  en  son  langage  ampoulé,  tout  discours  humain 
demeure  inférieur  à  la  grandeur  des  faits,  et  l'esprit  de  ThoDune 
ne  peut  arriver  à  comprendre  les  décrets  de  la  Providence.  Je 
juge  ici  des  autres  par  moi-même.  Pas  plus  le  poète  inspiré 
divinement,  que  le  rhéteur  à  Télocnidnce  enlrainante,  au  langage 


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UNE  RÉVOLUTION  DE  PALAIS.  427 

plein  d'arty  ou  le  philosophe  à  la  vaste  érudition,  expert  à  con- 
naître les  causes  surnaturelles  des  événemens  et  à  savoir  tout 
ce  qu'ignorent  les  autres,  ne  saurait  parler  dignement,  chacun 
avec  les  qualités  ou  brillantes,  ou  grandioses  et  pénétrantes  qui 
le  distinguent,  de  faits  aussi  extraordinaires.  Aussi  n'aurais-je 
jamais  osé  tenter  de  raconter  ce  drame,  s*il  ne  s'agissait  préci- 
sément là  de  l'événement  le  plus  considérable  de  toute  cette  pé- 
riode historique  que  j'ai  entrepris  de  narrer  en  détail.  C'est  ce 
qui  m'a  enhardi,  moi,  chétif  navigateur,  à  me  lancer  sur  cet 
océan  redoutable.  Je  vais  donc  remémorer  de  mon  mieux  les 
circonstances  qu'amena  la  vindicte  divine,  aussitôt  après  l'exil 
de  la  basilissa.  » 

C'est,  en  effet,  dans  cette  mémorable  sédition  populaire  contre 
le  Galaphate  et  son  oncle,  le  nobilissime,  que  le  chroniqueur 
précieux  entre  tous  pour  toute  cette  période,  le  fameux  Michel 
Psellos,  apparaît  pour  la  première  fois  comme  jouant  lui-mèmé 
un  rôle  dans  les  événemens  extraordinaires  qui  vont  se  pressant 
autour  de  lui.  Michel  V  Galaphate  avait,  dès  son  avènement 
au  trône,  appelé  au  ministère  d*État  Constantin  Licboudès,  et 
celui-ci  avait  fait  la  courte  échelle  à  son  ancien  camarade  de 
l'Université  de  Constantinople,  Michel  Psellos.  Il  le  fit  d'abord 
nommer  juge  en  province,  en  Asie,  puis  le  rappela  dans  sa  chère 
Byzance  et  l'attacha  au  Palais,  en  qualité  d'à  hypogrammateus  » 
ou  d'attaché  au  secrétariat  sous  la  direction  du  Protoasecretis. 
C'est  ici  que  nous  le  retrouvons  dans  cette  journée  terrible  qui 
devait  voir  la  restauration  de  Zoé  et  de  sa  sœur  Théodora,  et  la 
chute  et  le  supplice  du  misérable  Calaphate.  Ce  fut,  nous  Talions 
voir,  une  grande  journée  pour  le  jexme  sous-secrétaire  d'État, 
alors  âgé  d'environ  vingt-quatre  ans. 

Suivant  Psellos,  qu'il  faut  d'ordinaire  préférer  puisqu'il  fut  le 
témoin  oculaire  de  cette  révolution  fameuse,  il  se  serait  écoulé 
au  moins  deux  fois  vingt-quatre  heures  entre  la  lecture  du  «  pit- 
takion  »  impérial  au  Forum  de  Constantin  et  la  grande  explosion 
de  la  fureur  populaire.  Toutefois,  il  semble  qu'en  ce  point  parti- 
culier Skylitzès  ait  davantage  raison,  qui  raconte  que  les  troubles 
de  la  rue  éclatèrent  presque  aussitôt  et  faillirent  coûter  sur  cette 
place  môme  du  Forum  la  vie  au  malheureux  préfet  de  la  Ville. 
Je  n'ai  pas  les  élémens  qu'il  faudrait  pour  décider  entre  ces  deux 
récits  qui  ne  varient  du  reste  guère  que  dans  ce  détail.  Je  le3 
doime  ici  consécutivement  : 


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428  Rrr\'UK  des  deux  mondes. 

Voici  d'abord  celui  de  Skylitzès  :  «  Lorsque  le  préfet  eut 
achevé  la  lecture  du  «  pittakion  »  devant  la  foule  immense 
assemblée,  on  entendit  soudain  une  voix  tonnante  s'écrier,  sans 
qu'on  sût  d'où  elle  venait  :  «  Nous  ne  voulons  pas  de  Timpur 
Calaphate  pour  notre  basileus.  Nous  voulons  la  légitime  héri- 
tière du  trône,  notre  mère  Zoé!  »  Et  aussitôt,  tout  d'une  voix, 
le  peuple  entier  se  mit  à  vociférer  à  grands  cris  :  «  Mort,  mort 
au  Calaphate  I  »  et  autres  imprécations  effroyables.  En  môme 
temps,  ces  milliers  d'hommes,  saisissant  qui  un  caillou,  qui  un 
bâton  ou  un  escabeau,  se  ruent  sur  le  préfet.  Peu  s'en  fallut  que 
l'infortuné  patrice  ne  fût  assommé.  Il  avait  nom  Anastase  et  avait 
jadis  été  un  des  familiers  du  basileus  Constantin,  père  de  la 
basilissa.  Heureusement  qu'il  put  échapper  aux  émeutiers  et  s'en- 
fuir en  hâte.  » 

Le  récit  de  Psellos,  pour  en  arriver  à  cette  même  fin  de 
l'attaque  du  Palais  par  la  foule  constantinopolitaine,  est  assez 
différent. 

«  Durant  que  Michel,  dit-il,  se  laissait  aller  à  la  joie,  se  féli- 
citant du  succès  du  plan  qui  lui  tenait  tant  à  cœur,  se  prélassant 
aussi  dans  la  satisfaction  béate  de  sa  vanité,  l'orage  s'en  allait 
grondant  et  grossissant  dans  l'immense  Ville.  L'infini  mouve- 
ment des  affaires,  le  va-et-vient  des  plaisirs,  avaient  à  la  fois 
subitement  et  partout  cessé.  Partout  la  foule  commençait  à 
s'agiter  furieusement.  Tous  les  âges,  les  sexes,  toutes  les  classes 
se  groupaient,  proférant  des  murmures  de  plus  en  plus  violens. 
  chaque  moment,  l'attitude  de  cette  multitude  devenait 
plus  menaçante,  et  qui  d'abord  avait  parlé  tout  bas  maintenant 
exprimait  tout  haut  sa  fureur.  A  mesure  que  l'on  connaissait 
mieux  l'infortune  si  subite  de  la  basilissa  et  l'audace  de  son 
bourreau,  un  sombre  voile  de  douleur  et  de  colère  semblait 
s'étendre  plus  lourdement  sur  la  cité,  comme  c'est  le  cas  lors  des 
grandes  calamités  publiques.  Une  morne  tristesse  accablait 
toutes  les  physionomies. 

«  C'était  vers  Theure  de  midi  du  lundi  19  avril.  Personne  ne 
se  contenait  plus.  Les  murmures  étaient  devenus  des  vociféra- 
tions. Les  moins  violens  déclamaient  sur  les  places  publiques  et 
avaient  déjà  composé  sur  l'événement  des  tragoudia  ou  chansons 
historiques  populaires.  Le  désir,  d'abord  vague,  de  venger  la 
bitôilissa  exilée  avait  pris  rapidement  une  forme  aussi  définie 
que  violente.  Toutes  les  classes  rivalisaient  de  colère,  prêtres, 


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UNE   RÉVOLUTION   DE  PALAIS.  429 

hauts  fonctionnaires,  jusqu'aux  membres  de  la  famille  du  basi- 
leuSy  les  ouvriers  aussi,  toute  la  populace  enfin.  Chacun  se  pré- 
parait à  une  lutte  sans  merci. 

«  Fait  infiniment  plus  grave,  les  troupes  de  la  garde  tauro- 
scythe,  les  fameux  mercenaires  russes  ou  Vserings,  celles  d'autres 
nations  barbares  encore,  ne  contenaient  plus  leur  colère.  Bref, 
ces  vaillans,  comme  chacun  dans  la  cité,  étaient  prêts  à  donner 
leur  vie  pour  la  basilissa  bien-aimée,  victime  d'une  telle  infamie. 
Quant  aux  femmes,  elles  étaient  devenues  des  furies.  Gomment 
pourrais-je  décrire  leur  attitude  pour  ceux  qui  n'ont  pu  de  visu 
contempler  un  tel  spectacle?  J'en  ai  de  I^es  yeux  vu  un  grand 
nombre  qui  jamais  une  heure  jusque-là,  dans  toute  leur  vie, 
n'avaient  mis  les  pieds  hors  du  gynécée  et  qui  se  montraient 
maintenant  audacieusement  à  la  foule,  poussant  des  cris  aigus, 
éclatant  en  sanglots,  en  plaintes  lamentables.  Pareilles  à  des  Mé- 
nades,  groupées  en  une  masse  hurlante,  elles  proféraient  des 
imprécations  terribles  contre  le  scélérat  qui  les  avait  privées  de 
leur  mère  adorée.  «  Elle  seule,  disaient-elles  à  haute  voix,  était 
aussi  noble  d'âme  que  belle  de  figure  I  Elle  seule  était  notre  sou- 
veraine et  notre  mère,  notre  basilissa  légitime,  fille  de  nos  basi- 
leis  !  Gomment  ce  misérable  parvenu  a-t-il  osé  mettre  la  main 
sur  cette  noble  femme  et  la  traiter  avec  cette  indignité  ?  » 

«  Ainsi  parlaient  ces  femmes  distinguées  devenues  de  véritables 
mégères  en  môme  temps  qu'elles  se  précipitaient  dans  la  direc- 
tion du  Palais  pour  tenter  d'y  mettre  le  feu.  Gela  avait  commencé 
par  des  groupes  isolés.  Maintenant  c'était  toute  la  population 
qui  accourait  à  la  fois  autour  de  la  demeure  impériale,  poussée 
par  un  môme  élan  de  fureur,  chacun  ayant  saisi  l'arme  qui  lui 
était  tombée  sous  la  main.  Les  uns  brandissaient  des  haches, 
les  autres  de  lourdes  framées,  des  épées,  des  massues;  qui 
maniait  un  arc,  une  lance,  qui  s'armait  de  cailloux.  On  avait 
ouvert  les  portes  de  toutes  les  prisons. 

«  Bien  vite,  toute  cette  foule  en  délire  eut  entouré  hurlante 
rimmense  enceinte  palatine.  Je  me  trouvais  à  ce  moment  dans 
une  des  antichambres  du  basileus.  A  cette  époque,  je  remplissais, 
depuis  assez  longtemps,  auprès  du  souverain,  les  fonctions  de  se- 
cond dsecretis  impérial,  et  j'étais  occupé  à  dicter  des  dépêches 
officielles,  lorsque  nous  entendîmes  soudain  monter  par  les  fenê- 
tres une  grande  rumeur,  un  grand  bruit  de  chevaux  qui  nous 
bouleversa  tous.  Aussitôt  on  introduisit  un  messag^er  haletant 


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430  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  annonça  que  tout  le  peuple  de  la  capitale  se  précipitait  en 
masse  sur  le  Palais,  pour  attaquer  le  basileus.  La  plupart  de 
ceux  qui  m'entouraient  crièrent  d'abord  que  c'était  folie.  Quant 
à  moi,  me  remémorant  les  propos  que  j'avais  entendu  proférer 
par  la  foule  dans  les  jours  précédons,  je  me  rendis  tout  de  suite 
compte  de  l'extrôme  gravité  de  la  situation.  L'étincelle  du  début 
était  devenue  un  immense  incendie  qu'aucune  rivière  ne  saurait 
plus  éteindre.  Je  me  jetai  précipitamment  sur  un  cheval  et 
m'élançai  dans  la  direction  du  tumulte.  Lk  je  fus  témoin  du 
spectacle  extraordinaire  que  voici. 

a  Toute  cette  foule,  —  poursuit  notre  si  précieux,  mais  très  em- 
phatique chroniqueur,  t—  semblait  vivre  par  une  influence  supé* 
rieure  mystérieuse.  Elle  avait,  en  un  clin  d'œil,  complètement 
changé  d'aspect.  Tous  ces  milliers  d'êtres  humains  couraient 
comme  des  fous  furieux,  sentant  leurs  forces  comme  décuplées. 
Leurs  yeux  jetaient  des  flammes  à  la  fois  de  colère  et  d'enthou^ 
siasme.  Tandis  qu'une  partie  de  la  populace  forçait  ainsi  les  pri* 
sons,  délivrait  et  armait  les  prisonniers  et  les  bandits  de  toute 
espèce,  une  autre  portion  se  mit  à  attaquer  les  belles  et  riches 
habitations  des  parens  du  basileus.  Toutes,  assaillies  presque  si^ 
multanément,  furent  aussitôt  démolies  de  fond  en  comble.  C'était 
un  spectacle  terrifiant.  Hommes,  femmes,   enfans  travaillaient 
avec  fureur  à  cette  œuvre  de  destruction.  Tout  ce  qu'on  trouvait 
dans  les  maisons  ainsi  livrées  à  la  pire  colère  populaire  était 
immédiatement  emporté  dehors  par  les  démolisseurs  et  vendu 
par  eux  à  vil  prix.  Même  les  églises,  les  couvens  fondés  ou  dotés 
par  le  Calaphate  et  les  membres  de  sa  famille,  ne  trouvèrent  pas 
grâce.  Parmi   les  demeures  les  plus  vivement  attaquées  était 
celle  du  nobilissime  Constantin,  l'âme  damnée  du  basileus  son 
neveu.  Le  nobilissime,  qui,  à  ce  moment,  ne  se  trouvait  pas  au 
Palais,  avait  d'abord  couru  chez  lui  pour  fuir  l'émeute  qui  l'épou* 
vantait,  puis,  assiégé  par  elle,  voyant  qu'il  allait  périr^  il  avait 
armé  toute  sa  maison  et  s'était  mis  bravement,  lui  sans  armes,  à 
la  tête  de  cette  troupe  improvisée.  On  avait  fait  une  sortie  déses- 
pérée et  on  s'était  rué,  avec  la  rapidité  de  l'éclair,  l'épée  haute, 
à  travers  les  voies  encombrées.  On  avait  ainsi  réussi  à  gagner  le 
Palais  où  on  avait  trouvé   le  basileus  assis,  muet,   consterné 
d'épouvante.  D'abord  le  malheureux  s'était  imaginé  que   ses 
gardes  barbares,  russes  et  autres,  viendraient  en  quelques  instans 
à  bout  de  ce  qu'il  croyait  être  une  simple  échauffourée.  Puis, 


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UNE  BÉVOLUTION   DE  PALAIS.  431 

voyant  avec  terreur  que  cette  révolte  était  celle  de  tout  un  peuple, 
que  les  Vaerings  et  autres  mercenaires  commençaient  à  passer 
ouvertement  à  l'émeute,  il  avait  de  suite  perdu  la  tête,  mourant 
de  peur,  ne  sachant  plus  que  faire,  ni  qu'ordonner,  abandonné 
de  tous,  n'osant  même  plus»  se  fier  à  ses  gardes  dont  les  uns  hési- 
taient déjà  à  lui  obéir,  dont  les  autres  désertaient  délibérément 
pour  se  joindre  au  peuple.  Il  pouvait  être  environ  la  douzième 
heure  du  jour.  Le  pauvre  insensé  tomba  dans  les  bras  de  son 
oncle  avec  des  larmes  de  joie,  le  remerciant  de  venir  mourir  à 
ses  côtés.  Ces  deux  hommes,  qui  avaient  déjà  la  mort  dans  les 
yeux,  tinrent  un  rapide  conseil.  Ils  se  rendirent  compte,  Con- 
stantin surtout,  que  leur  unique,  leur  dernière  chance  de  salut 
était  de  rappeler  immédiatement  Zoé  pour  tâcher  de  calmer  la 
fureur  du  peuple.  Durant  qu'on  courait  chercher  la  vieille  basi- 
lissa  à  Prinkipo,  Constantin,  demeuré  beaucoup  plus  maître  de 
lui  que  son  neveu,  organisait  fiévreusement  la  défense  de  l'im- 
mense agglomération  de  bàtimens  d'espèce  si  diverse  formant 
le  Palais  Sacré  des  empereurs,  que  la  foule  des  émeutiers  atta- 
quait maintenant  sur  toutes  ses  faces  avec  une  violence,  une  au- 
dace inouïes.  Par  son  ordre,  les  archers  et  les  frondeurs  occu- 
pèrent les  divers  points  stratégiques,  offrant  aux  assaillans  la  plus 
énergique  résistance.  On  tua  ainsi  facilement  des  centaines 
d'émeutiers,  mais  à  chaque  fois  que  les  groupes  de  combattans 
populaires  étaient  repoussés  à  grande  perte,  ils  se  reformaient 
aussitôt  plus  nombreux,  accourant  au  combat  avec  une  rage 
nouvelle.  » 

Enfin,  on  annonça  le  retour  de  l'impériale  captive.  La  mal- 
heureuse Zoé,  raconte  Psellos,  avait  passé  depuis  la  veille  par 
des  émotions  si  diverses  et  si  fortes  que  tout  son  courage 
s'en  était  allé.  Certes  elle  était  exaspérée  contre  son  indigne  fils 
adoptif,  mais,  comme  elle  se  sentait  toujours  encore  entre  ses 
mains  terribles,  elle  redoutait  à  tel  point  quelque  chose  de  pire, 
qu'elle  n'osa  faire  au  Calaphate  le  moindre  reproche.  Bref,  elle 
ne  fut  aucunement  à  la  hauteur  des  circonstances,  mais  se  prit  à 
pleurer  assez  sottement  sur  la  situation  quasi  désespérée  où  se 
trouvait  son  bourreau.  Était-ce  compassion  réelle  ou  feinte? 
Psellos  ne  le  dit  pas.  En  tout  cas  la  vieille  princesse  ne  fit  au- 
cune difficulté  pour  se  laisser  montrer  au  peuple  dont  on  espé- 
rait ainsi  calmer  la  fureur.  Pour  Vy  décider,  d  ailleurs,  Michel  lui 
avait  fait  les  sermens  les  plus  solennels,  lui  jurant  qu'elle  allait 


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432  KEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

reprendre  aussitôt  sa  vie  de  basilissa  toute-puissante,  aussitôt  du 
moins  que  la  tempête  populaire  serait  calmée,  lui  promettant 
qu'elle  n'aurait  que  satisfaction  de  ce  qui  serait  décidé  pour  elle. 
Elle,  violemment  émue,  promit  de  son  côté  tout  ce  qu'on  voulut. 
Rendant  véritablement  le  bien  pour  le  mal,  elle  jura  de  tout  son 
cœur,  semble-t-il,  alliance  avec  son  odieux  fils  adoptif,  afin  de 
ramener  au  plus  vite  la  paix  publique.  Aussitôt  ces  rapides  pré- 
liminaires conclus,  on  lui  arracha  sa  robe  de  bure,  on  la  re- 
vêtit en  hâte  de  la  robe  de  pourpre  des  basilissae,  et,  le  diadème 
en  tête,  dissimulant  tant  bien  que  mal  l'absence  de  sa  chevelure 
grise  coupée  ras,  on  Texposa  à  la  vue  de  la  foule  ameutée  dans 
le  grand  Kathisma  de  l'Hippodrome,  cette  haute  tribune  impé- 
riale si  fameuse,  fortifiée  comme  une  forteresse  et  qui,  domi- 
nant l'immense  amphithéâtre  des  jeux,  communiquait  par  der- 
rière avec  les  bâtimens  du  Palais  proprement  dits.  Le  basileus, 
le  nobilissime  et  leurs  rares  partisans  se  flattaient  d'arrêter  court 
la  colère  de  la  foule  en  montrant  aux  ém entiers  la  fille  de  leurs 
basileis  saine  et  sauve,  redevenue  libre  et  impératrice  comme 
devant.  Hélas!  il  était  trop  tard.  La  bête  populaire  était  lâchée 
et  ce  remède  suprême  n'eut  pas  l'effet  tant  désiré.  Parmi  les 
émeutiers,  les  uns  ne  reconnurent  même  pas  la  basilissa.  Les 
autres  persistèrent  à  vouloir  châtier  son  cruel  geôlier  qui  dut  se 
retirer  précipitamment  pour  fuir  une  avalanche  de  projectiles  de 
toutes  sortes. 

À  ce  moment  précis  surgit  un  nouvel  incident  très  grave.  Les 
chefs  véritables  de  l'émeute,  appartenant  presque  tous  à  l'aristo- 
cratie, aussi  universellement  que  violemment  hostile  au  Cala- 
phate,  s'étaient  pris  à  redouter  que,  malgré  tout,  l'alliance  nou- 
velle si  hâtivement  conclue  entre  la  vieille  basilissa  et  son  ancien 
fils  adoptif,  ne  finit  par  avoir  raison  de  la  colère  populaire.  Ils 
craignaient  infiniment  que  la  masse  des  rebelles  ne  se  laissât 
toucher  par  les  sollicitations  4e  Zoé  et  ne  vînt  à  cesser  une  lutte 
devenue  sans  motif,  ce  qui  eût  fait  avorter  la  révolution  et  as- 
suré à  nouveau  le  triomphe  du  Calaphate  exécré.  Pressés  par  les 
circonstances  qui  se  modifiaient  de  minute  en  minute,  ces 
hommes  imaginèrent  en  hâte  une  combinaison  nouvelle  qui 
allait  faire  entrer  en  scène  un  acteur  féminin  très  inattendu. 

On  n'a  pas  oublié  Théodora,  cette  seconde  fille  de  Con- 
stantin VIII,  qui,  après  avoir  partagé  durant  quelque  temps  avec 
sa  sœur  Zoé,  mais  au  second  rang,  les  honneurs  impériaux,  le 


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UKE  RÉVOLUTION   DE   PALAIS.  433 

trône  et  l'existence  du  Palais  Sacré,  avait  fini  par  tomber  victime 
de  la  violente  jalousie  et  des  soupçons  incessaus  de  son  aînée. 
Calomniée  délibérément,  accablée  sous  d'odieuses  accusations, 
elle  avait  été,  sous  le  régné  de  Romain  Ârgjrros,  enveloppée 
à  deux  reprises  dans  de  ténébreuses  et  odieuses  poursuites  do 
conspirations  plus  ou  moins  imaginaires,  exilée  du  Palais 
Sacré,  tonsurée,  enfermée  enfin  comme  religieuse  au  couvent 
de  Petrion  dans  une  sorte  de  demi-captivité  dorée.  La  vieille 
Porphyrogénète  vierge  avait  d'abord  pris  assez  facilement  son 
parti  de  cette  cruelle  disgrâce,  d'autant  plus  que,  dans  le  monas* 
tère  gui  lui  servait  de  résidence,  on  continuait  à  lui  rendre, 
par  ordre  de  Romain,  des  honneurs  presque  royaux,  tout  en 
surveillant  chacun  de  ses  mou vemens.  Mais  tout  le  long  du 
règne  du  Michel  IV,  elle  avait  fort  pâti  de  la  haine  que  celui-ci 
portait  à  sa  sœur  Zoé.  Sa  disgrâce  en  était  même  devenue  bien 
plus  complète.  Personne,  au  Palais  ou  dans  la  Ville  gardée  de 
Dieu,  ne  prononçait  plus  le  nom  de  la  vieille  princesse  qui  végé- 
tait oubliée  au  fond  de  son  monastère,  si  complètement  oubliée 
même  que  Psellos  a  pu  affirmer,  avec  quelque  exagération, 
semble-t-il,  que  lorsque  Michel  V  prit  à  son  tour  le  pouvoir,  cet 
inculte  parvenu  ignorait  jusqu'à  l'existence  de  cette  sœur  de  sa 
mère  adoptive.  En  tout  cas,  Théodora  était  demeurée  depuis  tant 
de  temps  si  peu  gênante  que  personne  ne  s'en  préoccupait  plus 
Elle  était  en  outre  déjà  fort  âgée. 

Or  cette  princesse  si  totalement  effacée  n'en  était  pas  moins, 
exactement  au  même  titre  que  sa  sœur,  l'héritière  légitime 
directe  du  glorieux  sang  des  basileis  de  la  glorieuse  maison  de 
Macédoine,  la  fille,  elle  aussi,  de  Constantin  VIII,  la  nièce  pareil- 
lement du  grand  Basile.  Par  cela  même,  toute  vieille  et  chétive 
qu'elle  pût  paraître  au  fond  de  sa  cellule  du  Petrion,  elle  repré- 
sentait tme  force  immense,  le  principe  de  la  légitimité,  à  cette 
époque  encore  tout-puissant  à  Byzance.  [Depuis  la  mort  déjà 
lointaine  de  Constantin  VIII,  un  parti  s'était  plus  ou  moins  se- 
crètement formé  autour  d'elle,  qui  avait  toujours  persisté  depuis, 
constitué  par  ses  fidèles  et  les  anciens  familiers  de  son  père  et 
de  son  oncle  le  grand  Basile.  Les  déplorables  gouvernemens  qui 
avaient  régné  à  Byzance,  l'horreur  des  parvenus  de  Paphla- 
gonic  avaient  très  fort  augmenté  ce  parti.  On  conçoit  aisément 
comment  la  bureaucratie  constantinopolitaine,  fidèle  aux  tradi- 
tions du  grand  Basile,  la  noblesse  de  naissance  aussi,  et  m^me 
TOME  «m.  —  1904.  28 


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^ 


434  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


la  uobiesse  territoriale,  avaient  dès  longtemps  pris  tacitement 
position  dans  le  camp  de  la  plus  jeune  des  descendantes  de  la 
dynastie  macédonienne,  sans  avoir  eu  jusqu'ici  le  moyeu  de  le 
manifester.  Aujourd'hui  il  se  présentait,  pour  cette  grande  frac- 
tion (le  Topinion  publique  quasi  somnieillante,  une  occasion 
telle  qu'il  n'y  en  avait  januds  bu. 

Quand  les  chefs  de  T^Smeute  qui  remplissait  la  grande  Ville 
de  son  tumulte,  ces  chefs  mystérieux  qui  comptaient  bien  faire 
tourner  au  profit  de  leurs  plans  secrets  les  convulsions  de  ia 
fureur  (populaire,  eurent  donr  vu  la  basilissa  Zoé  faire  cause 
commune,  sinon  par  inclinalxon  naturelle,  du  moins  par  uéces- 
site,  avec  son  prescripteur;  quand  ils  purent  craindre  qu'elle  ne 
{M  forcée  de  se  retourner  contre  ceux  mêmes  qui,  depuis  la 
veille,  risquaient  leur  vie  pour  la  replacer  sur  le  trône,  il  leur 
vint  soudain  à  l'esprit,  par  une  heureuse  inspiration,  d'aller 
quérir  dans  sa  solitude  du  Petrion  la  vieille  Théodora,  et  de 
faire  de  son  nom  un  nouveau  cri  de  ralliement  pour  l'émeute 
en  la  proclamant  basilissa  aux  côtés  de  sa  sœur.  Ne  pouvant 
plus  se  servir  de  Tunique  nom  de  Zoé,  habilement  monopolisé 
par  Michel,  ils  tentèrent  de  le  remplacer  par  celui  de  Théodora, 
qui  était  comme  elle  de  pur  sang  impérial. 

Ce  plan,  si  brusquement  conçu,  fut  exécuté,  avec  un  ordre 
singulier^  une  suite  tout  à  fait  étonnante  au  milieu  d'un  trouble 
public  aussi  universel.  Un  des  familiers   du   défunt  basileus 
Constantin  VIII,  le  patrice  Constantin  Kabasilas,  dont  Psellos  a, 
par  prudence,  négligé  de  nous  dire  le  nom,  que  nous  connais- 
sons d'autre  part,  mais  dont  il  fait  le  curieux  portrait  que  voici: 
<(  un  des  anciens  serviteurs  du  basileus  Constantin,  un  étran* 
ger,  homme  de  haute  naissance,  de  maintien  superbe  et  majes- 
tueux, »  se  mit  à  ia  tête  de  la  manifestation  nouvelle,  avec  les 
anciens  eunuques  de  son  maître,  ime  grande  partie  du  Sénat  et 
un  immense  concours  populaire.  On  courut,  dans  le  plus  grand 
ordre,  au  monastère  de  Petrion  dont  on  eut  tôt  fait  de  forcer  la 
clôture.  C'était  vers  le  milieu  de  laprès-midi.  Préalablement, 
on  s'était  précipité  à  Sainte*Sophie  où  le  patriarche  Alexis,  de 
retour  dans  la  capitale,  officiait.  Nous  devons  ce  détail  à  Sky- 
litzës.  Il  semble  donc  bien  que  ce  prélat,  qui  haïssait  le  nouveau 
basileus  et  qui  était  fort  dévoué  à  la  basilissa,  avait  négligé 
d'obéir  à  Tinjonction  de  Michel  davoir  à  se  retirer  dans  son 
monastère.  Du  récit  de  Skylitzès  il  résulte  encore  que  le  vieux 


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UNE   RÉVOLUTION    DE   PALAIS. 


435 


pontife  aurait  suivi  la  foule  des  émeutiers  jusqu'au  Pétri  on. 
Il  ne  pouvait,  du  reste^  dans  la  terrible  situation  où  il  se  trou- 
vai t,  faire  autre  chose  que  se  rallier  à  la  cause  des  adversaires 
de  son  ennemi  mortel  le  Galnphate.  Il  parut  dans  l'Église,  au  mi- 
lieu de  la  foule  tumultueuse,  et  lui  annonça  solennellement  son 
intention  de  soutenir  le  parti  de  Zoé  et  de  favoriser  également 
l'élévation  de  Théodora.  Skylitzès  cite  comme  étant  accoums  de 
leur  côté  au  couvent,  où  languissait  celle-ci,  tous  les  anciens 
eunuques  de  feu  le  basileus  son  père,  puis  encore  le  patrice 
Constantin  Kabasilas  et  la  presque  totalité  des  sénateurs.  Tous 
ces  personnages  étaient  unanimes  à  vouloir  proclamer  la  vieille 
princesse,  non  en  opposition,  mais  aux  côtés  de  sa  sœur  pri- 
sonnière aux  mains  du  Calaphate.  Ce  n'était  plus  une  simple 
émeute,  c'était  une  révolution  qui  se  préparait. 

La  première  surprise  de  la  vieille  recluse,  si  subitement  pré- 
cipitée de  l'infini  silence  du  cloître  au  tumulte  affreux  de  la 
rue,  en  ce  jour  de  trouble,  fut  abominable.  La  pauvre  femme 
épouvantée  se  refusa  avec  obstination  à  écouter  les  propositions 
des  chefs  du  mouvement,  de  tous  les  vieux  amis  de  son  père  et 
de  sa  dynastie.  Sourde  aux  menaces  comme  aux  prières,  elle 
courut  se  réfugier  dans  le  sanctuaire  de  la  chapelle  conventuelle  ; 
mais  les  chefs  de  la  révolte  Ty  poursuivirent  et  la  saisirent  d^ 
force.  Quelques-uns,  rendus  furieux  par  sa  résistance,  tirant 
leurs  a^rmes,  voulaient  l'en  frapper.  Bref,  sacrilège  inouï,  on  la 
tira  avec  violence  hors  du  saint  lieu.  Une  fois  dans  la  rue,  on 
l'affubla  du  magnifique  vêtement  impérial,  et,  ainsi  costumée, 
on  la  jeta  en  hâte  sur  un  cheval.  Ce  fut  dans  cet  équipage 
moitié  tragique,  moitié  grotesque,  que  la  vieille  femme  qui.  le 
matin»  avait  dit  ses  prières  dans  la  pauvre  cellule  où  elle  croyait 
bien  finir  ses  jours,  fit,  encadrée  par  les  rangs  pressés  d'une 
foule  enthousiaste,  une  tumultueuse  entrée  sous  le  dôme  splen- 
dide  de  Sainte-Sophie,  où  elle  fut  immédiatement  entourée  par 
le  patriarche  et  les  principaux  chefs  des  émeutiers.  C'était  dans 
ce  temple  auguste,  métropole  do  la  religion  orthodoxe,  que  ceux- 
ci  avaient  décidé  de  conduire  d'abord  la  nouvelle  et  étrange 
souveraine  qu'ils  avaient  choisie  pour  la  couronner,  la  proclamer 
basilissa  des  Romains,  et  lui  donner  ainsi  la  consécration  et  la 
protection  officielle  de  TÉglise.  Il  faisait  une  obscurité  pro- 
fonde quand  le  cortège  atteignit  Sainte-Sophie,  dans  la  soirée 
du  lundi  19  au  mardi  20  avril. 


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i: 


43(l  REVUE  DES   DEUT  MO^DES 

Ce  fut,  dans  ce  temple  grandiose  aux  vuates  majestueus* 
un  délire  de  joie  dynastique.  La  foule  entière,  tout  le  peuple  c 
Gonstantinople,  grands  et  petits,  toutes  les  classes  confondu 
semblant  oublier  qu'il  y  avait  encore  un  basileus  au  Palais, 
clamèrent  Théodora  et  aussi  sa  sœur  Zoé.  Longtemps,  sous  le 
plafonds  courbes  à  fonds  d'or,  retentirent  les  cris  incessammei 
poussés  par  cette  multitude  :  «  Longue  vie  à  Théodora,  noti 
mère  !  »  On  procéda  au  couronnement  solennel  devant  tous  le 
iiauts  dignitaires  assemblés.  On  avait  certainement  placé,  t 
vieille  Porphyrogénète  ahurie  sur  Tambon,  pour  qu'enveloppé 
de  la  robe  à  grands  carreaux,  solennellement  couronnée  di 
diadème  par  le  patriarche,  elle  fût  visible  de  tous  ces  millier 
d'êtres  humains  dans  cet  édifice  géant.  Elle  reçut  ainsi  l'hom 
mage  de  tous  les  dignitaires  prosternés  à  ses  pieds.  Quelpeintn 
pourrait  reproduire  ces  spectacles  inouïs,  cette  plèbe  byzantiai 
enthousiasmée,  tous  ces  hommes  armés,  ces  prêtres  en  grani 
costume  encombrant  de  leur  foule  ces  espaces  étincelans  de  milU 
feux,  cette  vieille  princesse  en  vêtemens  éclatans,  effarée,  poin 
de  mire  de  tous  les  yeux,  ces  acclamations  pareilles  au  ton^ 
nerre  qui  la  saluent  incessamment? 

Le  Calaphate  fut  déclaré  usurpateur  et  par  conséquent  déchu 
Tous  ses  partisans  furent  révoqués  de  leurs  charges,  et  le  sort 
de  l'infortuné  fut  ainsi  décidé.  Théodora  et  cette  multitud 
immense  passèrent  tout  le  reste  de  la  nuit  dans  le  temple  de  \i 
Souveraine  Sagesse. 

Tandis  qu'une  partie  de  la  foule  faisait  ainsi  cortège  à  Tbéo^ 
dora,  le  reste  des  émeutiers  continuait  à  donner  furieusement 
assaut  au  Palais  Sacré  défendu  avec  la  rage  du  désespoir.  Du. 
haut  du  Kathisma,  d'où  tant  de  fois  ses  prédécesseurs  avaient 
donné  le  signal  des  jeux  ou  fièrement  bravé  l'émeute,  en  face 
de  ces  milliers  de  révoltés  couvrant  la  vaste  enceinte,  assoll^ 
dissant  de  leurs  vociférations  incessantes  les  oiseaux  du  ciel,  le 
Calaphate,  escorté  du  nobilissime  et  de  tous  les  siens,  paie, 
hagard,  s'attendant  à  chaque  instant  à  être  massacré,  poussant 
en  avant  la  vieille  Zoé  docile,  la  désignait  désespérément  aux 
assaillans  qui  lui  répondaient  par  des  huées.  Vainement  s'effor- 
çait-il de  les  haranguer.  Vainement  leur  criait-il  que  la  basi.  jsa 
Zoé  était  déjà  restaurée  sur  son  trône,  et  qu'il  serait  répo  du 
favorablement  à  toutes  les  demandes  populaires.  Il  ne  parvr  ait 
pas  h  obtenir  ime  seconde  de  silence.  Tous  d'en  bas  lui    ir- 


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UNE   RÉVOLUTION    DE   PALAIS.  437 

laient  les  pires  injures,  lui  jetant  une  grêle  de  pierres,  tirant 
sur  lui  à  coups  de  flèches.  - 

Encore-  une  fois,  il  était  trop  tard  !  La  foule,  comme  tombée 
en  démence,  coupant  incessamment  la  voix  désespérée  du  prince 
se  refuse  à  Técouter  et  l'insulte  outrageusement.  Depuis  long 
temps  la  nuit  était  venue.  A  ce  moment,  on  vient  précipitam- 
ment annoncer  au  Calaphate  le  couronnemiBut  de  Théodora  tst  ta 
marche  sur  le  Palais  d'une  partie   des  émeutiers  de  Sainte- 
Sophie,  qui  accourent  chercher  Zoé  pour  la  placer  sur  le  trône 
dans  l'Église  à  côté  de  sa  sœur.  Alors  l'infortuné,  comprenant 
enfin  que  tout  est  perdu,  abandonné  par  ses  fameux  guerriers 
Vaerings  ou  russes,  ne   songe  plus  qu'à  sauver  ses  jours.  Il 
fait  apprêter  un  navire  de  la  flotte  impériale  pour  gagner  par  la 
voie  de  la  mer,  qui  lui  est  encore  ouverte,  le  célèbre  couvent  de 
Stoudion  dans  l'angle  sud-ouest  de  la  Ville.  Il  veut  y  abdiquer, 
puis  s'y  faire  moine,  et  compte  échapper  ainsi  au  sort  qui  le  me 
nace.  Mais  le  nobilissime,  plus  intrépide,  ne  le  permet  point  en 
core.  «  Il  faut  vaincre  avec  courage,  s'écrîe-t-il,  ou  périr  gloriexi - 
sèment  en  basileus.  »  Cet  avis  ayant  momentanément  prévalu, 
tout  ce  gui  se  trouvait,  par  le  hasard  de   ces  terribles  circon 
stances,  enfermé  dans  le  Palais  assiégé,  tout,  jusqu'aux  derniers 
valets,  est  armé,  et  le  nobilissime,  conservant  tout  son  sang 
froid^  appelant  autour  de  lui  toute  cette  foule  disparate,  la  di$ 
pose  à  nouveau  aux  points  les  plus  menacés.  Il  s'apprête  à  ré- 
sister jusqu'à  la  dernière   extrémité   avec  toute   son  énergie 
C'est  vraiment  l'effort  suprême!  A  cet  instant  précis,  coïncidence 
bizarre,  on  signale  l'arrivée  par  mer  au  Palais  du  fameux  slra 
tigos  Katakalon  Kekauménos,  le  glorieux  défenseur  de  Messine, 
apportant  lui-même  au  basileuâ  la  nouvelle  du  grand  succès  qu'il 
vient  de  remporter  sous  les  murs  de  cette  ville  sur  les  Sarrasiî\s 
de  Sicile.  Cette  heureuse  circonstance  encourage  quelque  peu 
l'empereur  défaillant. 

La  nuit  se  passa  dans  ces  transes,  dans  ces  luttes  horribles. 
Cependant  la  fin  de  ce  drame  étrange  approchait  rapidement. 
L'aube  du  mardi  20  se  leva  sur  ces  milliers  de  combatlans.  Les 
émeutiers  qui  entourent  le  Palais  sont  à  ce  moment  divisés  en* 
trois  groupes  principaux  pour  l'assaillir  des  trois  seuls  cùLos  où 
on  pouvait  Taborder.  Les  uns  font  assaut  du  côte  de  Mlippo- 
drome.  Les  autres  attaquent  le  forum  Âugustéon  où  se  Irouvuicut 
la  porte  de  la  Chalcé  et  à  sa  suite  le  Triklinion  ou  caserne  des 


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438  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Excubiteurs.  Le  troisième  groupe  enfin,  du  côté  de  la  vieille 
ville,  assiège  le  «  Tzykanisterion  »  ou  Carrousel  spécial  pour 
les  exercices  équestres  des  basileis,  établi  par  l'empereur 
Basile  I*%  au  ix*  siècle.  Constantin  oppose  de  môme  à  ces  agres^ 
seura  trois  groupes  principaux  de  défenseurs.  Partout  la  lutte  se 
rallume  plus  ardente,  plus  furieuse.  Les  partisane  du  basileus 
se  défendent  en  désespérés.  Le  carnage  est  immenseï  surtout 
parmi  les  assaillans^  car  6ette  foule  urbaine  combat  presque  nue 
et  sans  armes^  luttant  à  coups  de  pierres  et  d'autres  matériaux 
de  cette  sorte  contre  des  soldats  couverts  de  mailles  et  supé-- 
rieurement  équipés.  On  dit  que,  dans  ce  seul  jour,  qui  fut  le 
mardi  20,  environ  trois  mille  hommes  de  la  plèbe  constantino* 
politaine  périrent.  Enfin,  après  des  heures  de  massacre,  après 
toute  une  journée  et  toute  une  nuit  de  lutte  horrible,  le  succi^, 
vers  la  fin  de  la  nuit  du  mardi  au  mercredi,  demeura  au  plus 
grand  nombre.  Les  émeutiers  vinrent  à  bout  des  défenseurs 
du  Palais,  Nous  n'avons  guère  de  détails  sur  cet  effroyable 
envahissement  de  cette  magnifique  et  séculaire  demeure  de» 
basileis.  Ce  dut  être  le  plus  afi'reux  pillage,  rendu  plus  drama- 
tique encore  par  l'heure  si  matinale.  On  se  battait  certainement 
torches  en  mains.  Skylitzès  dit  seulement  que,  forçant  les  porte» 
du  Palais,  la  foule  des  assaillans  se  précipita  dans  le  «  Sekreton,  » 
brisant  et  détruisant  tous  les  objets  précieux  qui  s'y  .trouvaient 
conservés^  s'em parant  en^  outre  de  sommes  énormes  en  numé- 
raire, détruisant  du  même  coup  tous  les  registres  des  impositions 
publiques.  Toutes  ces  bêtes  fauves  n'avaient  qu'une  pensée  :  se 
saisir  du  basileus  exécré  pour  le  massacrer.  Lui,  lorsqu'il  s'était 
senti  perdu,  avait  eu  encore  le  temps,  après  avoir  changé  de 
vêtemens  pour  ne  pas  être  reconnu,  de  courir  au  petit  port  du 
Palais  sur  la  mer  de  Marmara.  Là,  il  s'était,  à  l'aube  naissante, 
jeté  avec  le  nobilissime  et  quelques  familiers  dans  le  dromon 
ou  galère  impériale  qui  avait  immédiatement  pris  le  large.  Il 
laissait  derrière  lui  Zoé,  qui  fut  aussitôt  retrouvée  par  la  foule 
des  émeutiers  et  portée  en  triomphe  par  eux.  Durant  ce  temps, 
le  bâtiment  qui  portait  le  fugitif  cinglait  en  hâte  le  long  de  la 
rive  de  lïmmense  cité  jusqu'en  face  du  monastère  de  Stotidion, 
l'immense  couvent  dont  remplacement  est  aujourd'hui  encore 
marqué  par  la  mosquée  de  l'Écuyer.  Mettant  pied  à  terre  pré- 
cipitamment en  ce  point  écarté  de  la  Ville,  où  Témeute  n'était 
pas  encore  maîtresse,  l'oncle  et  le  neveu  coururent  au  monas*- 


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UNE  RÉVOLUTION  DE  PALAIS.  439 

tère.  Après  s'être  fait  raser  la  chevelure,  ils  prirent  aussitôt  Tun 
et  l'autre  Thabit  religieux.  Puis  ils  attendirent  avec  une  indicible 
angoisse  la  suite  des  événemens.  C'était  le  mercredi  21  avril,  de 
grand  malin. 

«  Ainsi,  dît  Skylitzès,  cette  lutte  terrible  inaugurée  à  la 
deuxième  heure  du  deuxième  jour  de  la  semaine  qui  suit  celle  de 
Pâques,  le  lundi  19  avril  par  conséquent,  finit  dans  la  nuit  du 
troisième  au  quatrième,  du  mardi  20  au  mercredi  21.  »  L'Em- 
pire se  trouvait  maintenant  avoir  deux  basilissae  :  Zoé  au  Palais, 
Théodora  à  la  Grande  Église.  Théodora  était  la  véritable  maî- 
tresse de  la  situation,  puisque  son  parti  avait  forcé  le  Galaphate 
à  fuir  et  réussi  à  délivrer  Zoé.  Celle-ci,  aussitôt  redevenue 
impératrice,  conservant  son  ancienne  jalousie,  voulait  mettre  de 
côté  sa  sœur  si  fâcheusement  extraite  de  son  couvent,  mais  elle 
se  trompait  étrangement  en  ne  se  rendant  pas  compte  qu'elle 
n'était  redevenue  souveraine  que  par  la  grâce  de  cette  sœur.  La 
multitude,  prise  soudain  de  passion  pour  cette  vieille  fille  si 
longtemps  oubliée,  ne  permit  point  à  la  basilissa  d'agir  comme 
elle  le  désirait,  et  l'obligea  à  prendre  vraiment  Théodora  pour 
collègue.  On  courut  chercher  celle-ci  à  Sainte-Sophie  où  elle 
était  demeurée  depuis  son  couronnement,  gardée  par  une  portion 
de  la  foule,  et  on  l'amena  en  triomphe  au  Palais,  probablement 
toujours  sur  son  cheval.  Le  Sénat  fut  convoqué  en  hâte,  ce 
Sénat  imbécile,  qui,  si  peu  de  jours  auparavant,  avait,  sur 
l'ordre  de  Michel,  décrété  la  déposition  de  Zoé.  Celle-ci,  rede- 
venue maîtresse  de  l'Empire,  harangua  d'abord  les  sénateurs, 
puis,  escaladant  une  tribune  élevée,  probablement  celle  du  Ka- 
thisma,  elle  harangua  de  môme  la  foule  qui  l'acclamait  inces- 
samment. 

«  La  basilissa,  s'écrie  Skylitzès,  remercia  le  peuple,  comme 
il  était  juste,  pour  l'intérêt  si  affectueux  que  celui-ci  lui  avait 
porté  !  »  Comme  nous  allons  voir  qu'elle  ne  put  sauver  le  Gala- 
phate, et  dut  sur  ce  point  céder  à  Théodora,  elle  n'en  conçut 
qu'une  haine  double  contre  sa  sœur  et  fit  d'incroyables  efforts 
pour  la  tenir  loin  du  pouvoir.  Mais  l'attitude  du  Sénat,  surtout 
celle  du  peuple,  lui  ouvrit  les  yeux,  ainsi  qu'à  ses  très  sages  con- 
seillers. Un  règne  de  Théodora  sans  Zoé  était  à  ce  moment  pos- 
sible, mais  pas  l'inverse.  Zoé  fut  donc  forcée  d'accepter  la  récon 
ciliation,  du  moins  apparente,  avec  sa  sœur.  ^   - 

Revenons  au  déplorable  Michel  V  et  à  son  oncle,  le  nobilis* 


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440  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sime.  Vêtus  de  la  robe  de  bure,  la  tête  rasée,  afin  de  bien  affirmer 
leur  intention  de  se  faire  moines  pour  te  reste  de  leurs  jours,  les 
deux  infortunés  espéraient  attendrir  ainsi  le  lion  populaire. 
Hélas  !  ils  n'apprirent  que  trop  vite  que  la  foule,  loin  de  vouloir 
les  épargner,  les  poursuivait  avec  plus  dWdeur  que  jamais  et 
que,  le  lieu  de  leur  retraite  ayant  été  tôt  découvert,  elle  les  y 
cherchait  pour  les  tuer,  n'ayant  plus  que  cette  idée  en  tête.  Dans 
leur  désespoir,  terrifiés  par  la  crainte  d'une  mort  cruelle,  ils  se 
jetèrent  alors  dans  la  grande  église  du  couvent  qui  était  dédiée 
au  Précurseur.  Gomme  ils  attendaient,  de  minute  en  minute,  l'ar- 
rivée de  leurs  bourreaux,  ils  embrassèrent  avec  ferveur  la  balus- 
trade de  lautel,  lieu  de  refuge  très  saint,  inviolable.  Les  mal- 
heureux, persuadés  que  la  foule  n'oserait  commettre  le  sacrilège 
de  les  en  arracher,  se  cramponnaient  désespérément  à  ce  dernier 
abri.  *  • 

«  Dès  que  la  nouvelle  de  la  fuite  du  basileus,  dit  Psellos,  se 
fut  répandue  dans  la  Ville,  ta  foule  prodigieuse  qui  encombrait 
les  rues  et  qui  tremblait  encore  de  la  terreur  d'un  revirement 
(tans  la  lutte  sanglante  aux  alentours  du  Palais,  éclata  en  mani- 
festations de  joie  folle.  La  terreur  fit  place  à  l'enthousiasme.  Les 
uns  couraient  dans  les  temples,  dédiant  des  actions  de  gr&ces 
à  Dieu  qui  venait  de  leur  donner  le  salut  ;  tes  autres  accla- 
maient là  nouvelle  augusta  Théodora  ;  tous  dansaient,  chantant 
par  les  rues,  improvisant  des  chants  de  circonstance.  Mais  la 
plupart,  je  l'ai  dit,  n'avaient  pour  le  moment  qu'une  pensée,  re- 
trouver le  misérable  Michel  et  se  repaître  de  son  supplice.  Tous, 
uniformément,  couraient  dans  la  direction  du  lointain  couvent  du 
Stoudion,  ne  parlant  que  d'égorger  le  malheureux  après  mille 
outrages,  de  couper  son  corps  en  morceaux.  L'empressement 
était  tel  que  ceux  mêmes  qui  entouraient  les  impératrices  firent 
comme  les  autres.  On  laissa  toutefois  aux  princesses  une  garde 
nombreuse  pour  tes  protéger  !  »  —  Heureusement  pour  nous,  car 
cette  curiosité  nous  a  valu  le  récit  dramatique  de  ces  scènes 
affreuses  par  un  témoin  oculaire,  heureusement,  dis-je,  Psellos 
fut  du  nombre  de  ceux  qui  désirèrent  à  tout  prix  assister  au 
drame  qui  allait  se  passer  au  Stoudion.  Son  récit  est  véritable- 
ment tragique.  «  Je  m'attachai,  dit-il,  aux  pas  d'un  de  mes 
amis,  officier  très  illustre  de  la  garde  impériale,  auquel  je 
m'étais  associé  depuis  toutes  ces  péripéties  pour  l'aider  de  mes 
conseils.  Nous  courûmes  au  galop  de  nos  chevaux  jusqu'à  l'église 


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UNE   RÉVOLUTION   DE  PALAIS.  441 

du  Stoudion  quo  nous  trouvâmes  entourée  d'une  foule  immense 
d'émeu tiers  .  en  armes  qui  assaillaient  de  toutes  parts  le  saint 
édifice  pour  Je  démolir  dans  leur  rage  folle.  Nous  eûmes  une 
peine  infinie  à  nous  frayer  un  chemin  pour  y  pénétrer,  car  une 
autre  foule  plus  nombreuse,  plus  enragée,  d'aspect  plus  terrible 
encore,  y  était  déjà  assemblée.  Tous  ces  gens,  roulant  des  yeiix 
furibonds,  vomissaient  au  milieu  d'un  vacarme  effroyable  les 
injures  et  les  menaces  les  plus  abominables  contre  les  mal- 
heureux réfugiés. 

«  Je  n'avais  pas  pris  parti  jusqu«-là  bien  vivement.  Cepen- 
dant je  n'étais  pas  insensible  aux  infortunes  de  la  basilissa  et 
j'étais  assez  violemment  irrité  contre  le  basileus  à  cause  de  sa 
conduite  abominable  envers  sa  bienfaitrice.  Mais  quand,  après 
avoir,  avec  toute  la  peine  imaginable,  fendu  cette  foule  com- 
pacte, j'arrivai  à  l'autel  et  que  j'eus  aperçu  les  deux  malheureux, 
le  basileus  à  genoux,  te^nant  embrassée  la  sainte  Table  de  l'autei, 
le  nobilissime  debout,  à  sa  gauche,  tous  deux  méconnaissables 
dans  leurs  vétemens  sordides,  tant  la  confusion  et  l'épouvante 
de  la  mort  altéraient  leurs  traits,  toute  ma  colère  s'évanouii 
avec  la  rapidité  de  l'éclair.  Comme  frappé  de  la  foudre,  je  de- 
meurai stupide  et  muet  devant  une  si  complète  et  si  soudaine 
catastrophe.  Je  me  mis  à  maudire  la  vie  qui  peut  nous  faire  com- 
mettre des  actes  aussi  insensés.  Un  flot  de  larmes  me  monta  aux 
yeux.  Touché  de  compassion  pour  une  si  affreuse  infortune,  je 
me  mis  à  sangloter  et  h  gémir. 

«  Cependant  la  foule  hurlante  pressait  de  plus  en  plus  les 
deux  victimes,  et  toutes  ces  bêtes  fauves  menaçaient  de  les  mettre 
en  pièces.  Et  moi,  je  me  trouvais  debout  au  côté  droit  de  l'autel, 
versant  des  larmes.  Alors  les  deux  malheureux  agonisans  m'aper- 
cevant,  me  reconnurent.  Voyant  que  je  ne  les  injuriais  pas 
comme  les  autres,  mais  que  la  pitié  m'arrachait  des  pleurs,  sai- 
sissant mon  regard,  ils  se  précipitèrent  de  mou  côté  comme 
pour  se  mettre  sous  ma  protection.  Une  conversation  haletajito, 
étrange  et  dramatique,  s'établit  hâtivement  entre  nous.  Je  com- 
mençai par  blâmer  doucement  le  nobilissime  de  s'être  joint  ar. 
basileus  pour  maltr?  iter  la  basilissa.  Puis,  m'adressant  à  ce  der- 
l 'er,  je  lui  demandai  ce  qu'il  avait  à  reprocher  à  sa  m^rn  et  su 
s  nveraine  pour  avoir  osé  méditer  contre  elle  un  tel  forfait.  Tous 
(  Qx  tentèrent  de  s'excuser.  Le  nobilissime  me  jurait  qu'il  n'avait 
1    aidé,  ni  encouragé  en  rien  sou  neveu.  Il  affirmait  n^ôme 


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412  REVLE   DES   DEUX   MOiNDES 

que,  d'il  eût  essayé  de  se  mettre  en  travers  aes  projets  de 
celui-ci,  il  lui  en  aurait  coûté  les  pires  infortunes,  «  car,  ajoutâ- 
t-il, en  désignant  du.  doigt  le  basileus  misérablement  affaissé, 
celui-là  est  à  tel  point  entêté  dans  ce  qu'il  veut  faire,  qu'il  n'y  a 
aucun  moyen  de  l'en  empêcher.  Certes,  je  l'eusse  tenté  si  c'eût 
été  possible,  et  moi  et  les  miens  nous  ne  serions  pas  ainsi  abîmés 
dans  l'angoisse  de  la  mort.  »  Quant  au  basileus,  baissant  la  tète, 
pleurant  et  gémissant,  il  ne  dit  que  ces  seules  paroles  :  «  Non, 
Dieu  n'est  pas  injuste  I  Je  subis  la  juste  peine  de  mes  crimes.  » 
En  même  temps,  il  saisissait  plus  étroitement  la  Table  sainte. 
Tous  deux  expiraient  littéralement  de  terreur.  Quant  à  moi,  j'es- 
pérais encore  que  les  choses  en  resteraient  Ift,  et  je  contemplais 
curieusement  cette  scène  lugubre,  philosophant  en  moi-même 
sur  cette  succession  inouïe  de  catastrophes.  Héla^!  je  n'en  étais 
encore  qu'au  prélude  de  la  tragédie .  » 

Ce  tumulte  abominable  durait  depub  des  heures,  et  la 
journée  était  presque  écoulée.  La  foule  en  démence  entourait 
toujours  les  deux  fugitifs  en  les  insultant  et  les  pressant.  Un  res- 
pect superstitieux  l'empêchait  seul  de  les  arracher  à  ce  refuge 
très  saint,  infiniment  vénéré.  Mais  elle  montait  la  garde  pour  pré- 
venir leur  fuite  et  s'assurer  qu'ils  finiraient  bien  par  périr. 
Comme  le  jour  baissait,  on  vit  enfin  arriver  un  haut  fonction- 
naire dépêché  par  la  basilissa  Théodora,  avec  ordre  d'emmener 
les  princes.  Avec  ce  personnage,  accourait  une  foule  nouvelle, 
mélange  confus  de  soldats  et  d'hommes  du  peuple. 

Skylitzès  nous  fournit  quelques  détails,  qu'on  ne  trouve 
point  dans  Psellos,  sur  la  scène  qui  s'était  passée  au  Palais  et  qui 
avait  motivé  l'envoi  de  ce  haut  fonctionnaire,  dont  il  nous  donne 
le  nom.  Psellos  nous  l'avait  au  contraire  caché,  gardant  cette 
môme  prudente  réserve  pour  tous  les  hommes  en  vue  dont  il 
raconte  les  actions. 

Après  que  la  basilissa  Zoé  eut  remercié  la  foule,  elle  lui 
avait  demandé  ce  qu'elle  devait  faire  du  basileus.  Tous  alors, 
d'une  seule  voix,  avaient  crié  :  «  Mets  h  mort  le  scélérat,  ô  notre 
souveraine,  fais-le  tuer  !  Qu'on  l'emporte  I  Qu'on  le  mette  en 
croix  !  Qa'on  lui  crève  les  yeux  !  »  La  bonne  Zoé,  outre  àon  hor- 
reur naturelle  pour  les  supplices,  avait  encore  le  cœur  plein  de 
compassion  pour  le  misérable  q^l  l'avait  si  indignement  traitée. 
Elle  hésitait  à  obéir  au  peuple.  Mais  elle  n'était  plus  seul»;  k 
commander.  Théodora,  qui,  sous  la  fciule  douceur,  probablement 


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UNE  RÉVOLUTION  BE  PALAIS.  443 

commandée  par  la  prudence,  avec  laquelle  elle  avait  semblé 
accepter  sa  longue  et  cruelle  disgrâce,  cachait  une  rancune  con« 
centrée,  incapable  de  maîtriser  ses  sentimens,  ordonna  au  uou* 
veau  préfet  de  la  Ville,  Kampanaros,  qui  venait  de  succéder  à 
l'infortuné  Anastase,  de  se  rendre  en  hâte  au  couvent  du  Stou- 
dion,  d'en  arracher  par  ruse  les  deux  réfugiés,  et  de  leur  faire 
crever  les  yeux.  C'était  là  le  messager  funèbre  dont  parle  PseUos, 
qui  était  arrivé  au  Stoudion  dès  la  tombée  de  la  nuit.  La  restau- 
ration passible  du  Galaphate  par  la  longaniniité'de  Zoé  était, 
pour  Théodora  et  son  parti,  un  péril  tel  qu'il  fallait  â  tout  prix 
en  finir  avec  ce  criminel.  On  sait  combien  à  Byzance  on  avait 
de  faible  pour  ce  supplice  affreux  de  la  perte  de  la  vue  par  per- 
foration, brûlement  ou  arrachement.  Il  ne  tuait  pas,  donc  il  ne 
mettait  pas  celui  qui  avait  ordonné  le  crime  en  danger  de  perdre 
son  âme,  mais  il  arrivait  à  un  but  identique  en  paralysant  du 
coup  la  victime  qui  devenait  un  corps  sans  âme  et  sans  vie.  Il 
n'y  avait  pas  d'exemple  dans  la  sanglante  histoire  de  l'Empire 
d'Orient,  qu'un  homme,  même  de  premier  ordre,  diminué  par 
un  tel  supplice,  fût  jamais  parvenu  à  jouer  de  nouveau  un  rôle 
quelconque. 

Kampanaros,  se  dirigeant  vers  l'autel  à  travers  les  rangs 
pressés  des  spectateurs,  commanda  violemn^ent  aux  deux  réfu- 
giés de  sortir.  Voyant  la  foule  plus  acharnée  que  jamais,  épou- 
vantés aussi  par  le  ton  de  menace  du  préfet,  ils  refusèrent  do 
se  lever,  embrassant  avec  plus  de  force  les  colonnes  qui  soute- 
naient l'autel.  Alors  Kampanaros,  modifiant  son  attitude,  leur 
parla  avec  une  feinte  douceur,  jurant  par  les  plus  saints  ser- 
mens  qu'il  ne  leur  serait  fait  aucun  mal  s'ils  consentaient  à 
obéir.  Eux,  pendant  ce  discours,  demeuraient  inertes,  se  répétant 
sans  doute  que,  s'il  fallait  subir  la  mort,  mieux  valait  périr  au 
pied  de  l'autel  que  d'être  massacrés  dans  la  rue. 

Kampanaros,  désespérant  de  réussir,  même  par  la  douceur,  se 
résigna  à  violer  le  saint  lieu.  Sur  son  ordre,  on  empoigna  Michel 
et  le  nobilissime  qui  poussaient  des  cris  affreux.  Cramponnés 
à  l'autel,  ils  invo^aient  dovxloureusement  les  saintes  Icônes,  les 
prenant  à  témoin  de  cette  impiété.  Le  spectacle  était  si  poignant 
que  la  plupart  des  assistans  commençaient  à  se  sentir  émus  de 
pitié.  On  se  disputait  violemment  dans  l'église.  Beaucoup  cher- 
chaient à  obtenir  de  Kampanaros  la  promesse  qu'on  ne  tuerait 
point  les  malheureux.  Ceux  qui  les  entraînaient,  ayant  promis  tout' 


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4ii  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  qu'on  voulait,  pourvu  qu'on  les  laissât  faire,  eurent  finalement 
^ain  de  cause.  On  tira  par  les  pieds  jusque  sur  la  place  devant 
l'église  le  basileus  et  le  nobilissime.  Ils  y  furent  accueillis  par  des 
vociférations  infinies.  On  les  tournait  en  dérision.  On  chantait 
des  chants  de  circonstance,  on  dansait,  on  riait  autour  d'eux. 
Puis  on  les  jeta  chacun  sur  une  misérable  mule  et  on  les  trans- 
porta en  cet  équipage,  à  travers  les  lazzis' de  cette  multitude,  au- 
dessus  du  couvent  de  Périblepte,  «  dans  l'endroit  appelé  Sigma.  » 
C'était  uni  portique  du  grand  Palais  Sacré.  Sur  la  route,  on  ren- 
contra le  bourreau  envoyé  pour  leur  crever  les  yeux. 

Il  fallait  se  hâter.  «  Ceux,  en  effet,  dit  Psellos,  qui  étaient 
du  parti  de  Théodora ,  connaissaient  le  caractère  terriblement 
jaloux  de  Zoé.  Ils  savaient  qu'elle  aimerait  mieux  partager  le 
trône  avec  un  valet  d'écurie  qu'avec  sa  sœur.  »  Bref,  ils  re- 
doutaient, je  l'ai  dit,  un  retour  imprévu,  et  que,  par  la  volonté 
5e  la  vieille  basilissa,  Michel  ne  parvint  à  remonter  sur  le 
trône.  A  tout  prix,  il  fallait  en  finir  avec  celui-ci.  On  décida  de 
passer  outre  aux  protestations  d'une  partie  de  la  foule,  mais, 
par  un  sentiment  de  pitié,  on  convint  de  s'en  tenir  aux  ordres 
Je  Théodora,  de  ne  point  tuer  les  deux  princes,  et  seulement  de 
*eur  crever  les  yeux. 

Une  fois  les  victimes  amenées  sur  la  place  du  Sigma,  on  fit 
aiguiser  les  fers.  «  Quand  l'oncle  et  le  neveu  virent  qu'il  n'y 
avait  plus  d'espoir,  dit  Psellos,  une  partie  du  public  étant  contre 
eux.  les  autres  laissant  faire,  ils  pensèrent  rendre  l'âme  de  peur, 
demeurant  sans  voix.  Un  sénateur  qui  se  trouvait  parmi  les  spec- 
tateurs s'efï'orça  par  de  bonnes  paroles  de  leur  rendre  quelque 
onrage.  »  Psellos,  qui  avait  suivi  le  tumultueux  cortège,  assista 
-i  la  fin  du  drame.  Le  basileus  eut  une  attitude  infiniment  piteuse, 
Çt'imissant,  se  lamentant,  invoquant  tous  ceux  qui  rapprochaient, 
suppliant  humblement  Dieu  de  ses  mains  jointes,  les  étendant 
vers  toutes  les  églises,  vers  tout  ce  qu'il  apercevait.  Skylitzès 
(lit  qu'il  supplia  lâchement  qu'on  aveuglât  d'abord  son  oncle  qui, 
suivant  lui,  était  le  seul  vrai  coupable.  Le  nobilissime,  au  con- 
traire, après  avoir,  lui  aussi,  montré  quelque  pusillanimité, 
quand  il  vit  an'il  n'y  avait  plus  de  salut  à  espérer,  se  ressaisit 
tout  à  fait,  étant  d'âme  autrement  ^irile  que  son  neveu,  ii. 
sembla  prendre  soudain  bravement  son  parti  de  Thorrible  sort 
qui  l'attendait.  A  l'approche  des  bourreaux  il  s'olTrit  de  lui-même. 
Comme  la  foule,  avide  de  contempler  son  supplice,  1  elouiïail 


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UNE   RÉVOLUTION    DE   PALAIS.  443 

presque*  ne  laissant  aucun  espace  libre,  il  s'adressa  d'une  voix 
ferme  à  l'officier  qui  commandait  :  «  Fais  donc  reculer  tout  ce 
inonde,  lui  dit-il,  et  tu  verras  avec  quel  courage  je  saurai  subir 
on  sort.  »  Puis,  comme  on  allait  lui  lier  les  mains,  il  s'y  re- 
sa,  disant  au  bourreau  :  «  Si  je  bouge,  tu  seras  libre  de  m'at* 
bcher  au  poteau.  »  Puis  il  s'étendit  de  lui-même  tout  de  son 
long,  sans  pftlir,  sans  un  cri  ni  un  gémissement,  immobile 
comme  un  mort.  On  lui  arracha  les  deux  yeux,  durant  que 
Michel,  haletant  d'angoisse,  battait  l'air  de  ses  mains,  déchirant 
son  visage,  se  lamentant  à  haute  voix,  emplissant  l'air  de  seà 
cris.  Quand  l'horrible  mutilation  fut  achevée,  le  nobilissime,  se 
levant  de  terre  sans  l'aide  de  personne,  montrant  à  tous  sed 
orbites  vides  ruisselans  de  sang,  soutenu  par  quelques  fidèles, 
s'entretint  avec  eux  dans  un  calme  si  surprenant,  un  courage 
tellement  surhumain  qu'il  semblait  indifférent.  Puis  ce  fut  le 
tour  dubasileus.  Celui-ci  montrait  un  tel  désespoir,  il  adressait 
ta  ciel  des  prières  si  désolées  que  le  bourreau,  craignant  qu'il  ne 
se  débattit,  dut  le  lier  fortement.  Puis  tout  fut  accompli. 

Le  supplice  du  basileus  Michel  V,  dit  le  Galaphate,  marqua 
la  fin  de  son  règne  si  bref,  en  même  temps  que  celle  de  cette 
terrible  sédition.  Les  émeutiers,  calmés  du  coup  par  cette  exécu- 
tion, coururent  rejoindre  Thcodora.  Peut-être  la  vieille  femme 
était-elle  encore  à  ce  moment  à  Sainte-Sophie,  comme  laffirme 
Psellos,  durant  que  Zoé  n'avait,  elle,  pas  quitté  le  Palais, 'depuis 
la  fuite  précipitée  du  Galaphate.  Pour  en  finir  avec  ce  misérable 
supplicié,  disons  seulement  que,  suivant  le  récit  de  Skylitzès, 
lui  et  son  oncle  furent  déportés  chacun  dans  un  monastère  diffé- 
rent. Lui  fut  enfermé  à  celui  d'Eleimôn.  Ltf  chroniqueur  ne  nous 
dit  pas  quel  fut  le  lieu  d'exil  du  nobilissime. 

La  chute  du  Galaphate  avait  eu  lieu  dans  la  journée  du 
21  avril  1042.  Son  court  règne  n'avait  duré  que  quatre  mois  et 
onze  jours.  A  ce  moment  le  roi  capétien  Henri  !«'  régnait  en 
France. 

Gustave  ScFiLUMBERGtiR 


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REVUE  LITTÉRAIRE 


GONDORGBT  ET  LA  RÉVOLUTION 


«  Gondorcet,  proscrit  avec  les  Girondins...   s'empoisonne  M 
môme  en  se  voyant  arrêté.  Cette  fin  malheureuse  et  les  circonstances 
touchantes  qui  raccompagnèrent...  ont  pu  recouvrir  les  torts  de  ses 
dernières  années,  et  faire  remonter  peu  à  peu  son  nom  au  rang  d'où  il 
n'aurait  jamais  dû  le  laisser  déchoir.  Mais  qu'on  sache  bien  que  c'est 
là  finalement  une  amnistie,  et  qu'on  n'essaie  point  d'en  tirer  une 
apothéose.  »  Cette  conclusion  de  l'article  si  pénétrant  que  Sainte- 
Beuve  consacrait  naguère  à  Condorcet,  se  trouverait  aujourd'hui 
doublement  en  défaut.  Car  d'abord  on  n'est  plus  bien  sûr  que  Gon- 
dorcet  se  soit  empoisonné.  Dans  son  livre  sur  Condorcet  et  la  Réixh 
lution  françaue  (1),  M«  L.  Cahen  montre  fort  bien  que  la  tradition 
généralement  acceptée,  et  que  personne  ne  s'était  encore  avisé  de 
mettre  endouf^,  ne  s'appuie  sur  aucune  preuve;  et  c'est  apparemment 
la  partie  la  plus  neuve  de  son  travail.  On  sait  que,  pendant  neuf  mois, 
Condorcet  était  resté  caché  dans  cette  maison  de  la  rue  des  Fos- 
soyeurs (actuellement  rue  Servandoni),  oii  M"'  Vernet  lui  donnait 
une  si  courageuse  hospitalité.  Le  25  mars  1 794,  ayant  des  raisons 
de  croire  que  le  secret  de  la  maison  était  découvert,  il  partait  vêtu 
d'une  carmagnole  et  d'un  bonnet  de  laine.  Il  espérait  trouver  asile 
chez  les  Suard,  à  Fontenay  aux  Roses.  Les  Suard  lui  fermèrent  leur 

(1)  Condorcet  et  la  Révolution  française^  par  M.  L.  Cahen,  i  vol.  in-8*  (Alci  i). 
—  Condorcet  guide  de  la  Révolution  française,  par  M.  Franck  Alengry,  1  vol.  a- 
8«  ^Giard  et  Brière  .  —  Les  Grands  éducateurs:  Condorcet  ^  par  M.  Francisque  V  il, 
1  vol.  in-lG  (Delaplanej. 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  447 

porte,  n  erra  pendant  deux  jours;  et, le  â7,  exténué  de  fatigue,  tenaillé 
par  la  faim,  il  entrait  à  Clamart  dans  une  auberge  où,  ses  allures  ayant 
paru  suspectes,  il  était  arrêté.  Il  fut  écroué  à  la  prison  de  Boui^-la- 
Reine,  et,  le  28,  on  le  trouvait  mort  dans  sa  cellule.  On  raconta  qu'il 
0*était  empoisonné  avec  un  mélange  de  stramonium  et  d'opium  que 
Cabanis  lui  avait  donné,  et  qu'il  portait  sous  le  chaton  d'une  bague. 
Les  premières  gravures  que  nous  possédions  sur  la  mort  du  philo- 
sophe, et  qui  datent  de  1795,  reproduisent  déjà  en  bonne  place  les 
accessoires  obligés  du  drame  :  la  bague  et  le  verre  d'eau.  H.  Cahen 
remarque  que  dans  le  rapport  de  Tofûcier  de  santé,  la  mort  est 
attribuée  à  une  congestion  sanguine;  jamais  Cabanis  n'a  parlé  de 
BOB  présent;  M""*  de  Gondorcet  et  ses  proches  n'ont  jamais  émis 
l'hypothèse  d'un  suicide;  enfin  Condorcet  avait  été  fouillé  et  dépouillé 
de  tout  ce  qu'il  possédait.  D'autre  part,  l'hypothèse  de  la  mort  na- 
turelle n'a  contre  elle  aucune  impossibilité  :  Condorcet  avait  toujours 
été  débile:  sa  santé,  très  ébranlée,  avait  eu  beaucoup  à  souffrir  de 
la  lon^e  réclusion  chez  H"^*  Yemet.  Il  se  peut  qu'il  n'ait  pas  eu  la 
force  physique  de  résister  aux  émotions  de  ces  dernières  journées. 
Et  ce   serait  donc  encore  une  légende  à  rayer  de  l'histoire. 

Easuite,  cette  apothéose  que  Sainte-Beuve  trouvait  imméritée,  on 
est  en  train  d*en  décerner  les  honneurs  à  Condorcet.  On  s'est  beau- 
coup occupé  de  lui,  en  ces  derniers  temps,  et  ses  panégyristes  ne 
nous  ont  pas  caché  que  leur  intention  fût  de  réparer  à  son  endroit 
l'injustice  de  l'histoire  et  l'ingratitude  de  la  postérité.  Il  paraît  que 
nous  ignorions  Condorcet  et  que  nous  le  méconnaissions.  Il  est  fâ- 
cheux que  les  deux  études  qui  viennent  de  lui  être  consacrées,  et  qui 
ont  paru  à  quelques  mois  de  distance,  soient  si  compactes,  si  lourdes 
et  d'une  lecture  si  rebutante.  La  plus  longue,  celle  de  M.  Frank 
Alengry»  est  incontestablement  celle  où  l'enthousiasme  déborde  avec 
le  plas  d'intempérance.  Après  avoir  salué  en  Condorcet  le  guide  de  la 
Révolution  française,  le  théoricien  du  droit  constitutionnel,  le  pré- 
curseur de  la  science  sociale,  le  maître  enfin  de  la  pensée  contem- 
poraine et  rinitiateur  des  temps  modernes,  M.  Alengry  est  pris  d'un 
scrupule  :  il  craint  de  n'en  avoir  pas  assez  dit.  a  Condorcet  est-il  seule- 
ment une  gloire  française?  N'est-il  pas  encore  une  gloire  de  l'Huma- 
nité?... Condorcet  n'a  occupé  personnellement  qu'un  point  du  temps 
et  de  l'espace;  mais  par  ses  travaux  il  embrasse  tous  les  lieux...  » 
S'étonner  que  des  hommes  de  la  taUle  de  Condorcet  ri'emplissent  pas 
«  personnellement  »  tout  le  temps  et  tarai  l'espace, -ô  dévotion! 
voilà  bien  de  de  tes  coups. 


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4iS  REVUE  DES  DEUX  MONDEo. 

Ces  deux  études,  pareillement  destinées  à  glorifier  Condorcet  et 
toutes  deux  restreintes  à  un  même  sujet:  l'influence  de  Condorcet  sur 
la  Révolution,  aboutissent  d'ailleurs  à  des  conclusions  diamétrale- 
ment opposées.   Si  M.  Alengry  consent  à  ne  pas  faire  de  Condorcet 
Tunique  fondateur  de  la  première  Républi<pie,  c'est  qu'à  son  avis  un 
mouvement  aussi  considérable  que  celui  de  la  Révolution  française 
ne  peut  pas  être  l'œuvre  d'un  seul  homme.  Hais,  cette  réserve  faite, 
il  n'hésite  pas  à  nous  montrer  dans  Condorcet  le  guide  du  mouve- 
ment, l'homme  dont  l'esprit  domine  les  événemens,  dont  la  voltaté 
dirige  celle  de  ses  contemporains.  Conseiller  écouté  sous  la  Consti- 
tuante, leader  de  la  majorité  dans  la  Législative  et  même  dans  la  Con- 
A'ention  jusqu'à  une  certaine  époque,  Condorcet  est  en  outre  le  grand 
philosophe  dont  les  rêves  prophétiques  n'étaient  que  la  vision  anti- 
cipée de  la  vie  contemporaine.  M.  Cahen  conclut  plus  justement  k 
constater  le  peu  d'action  que  Condorcet  a  exercé  sur  son  temps. 
«  Aucune  de  ses  conceptions  n'a  triomphé  de  son  vivant,  il  n'a  pa 
donner  à  la  France  ni  le  système  de  constitution,  ni  celui  dlnstmc- 
tion  publique  qu'il  avait  préparés;  il  n'a  pu  calmer  les  Girondins,  il  n'a 
pii  empêcher  leur  proscription.  »  Il  est  mort  avec  l'amer  regret  de 
n'avoir  rien  obtenu.  Son  rôle  historique  est  mince. 

Quelles  sont  les  causes  de  cette  impuissance?  M.  Cahen  en  indique 
une  :  c'est  que  Condorcet  était  également  dépourvu  des  qualités  de 
l'orateur  et  de  celles  de  l'écrivain.  Sa  voix  ne  portait  pas  :  il  ne  dis- 
posait pas  de  ce  pouvoir  de  la  parole,  si  nécessaire  dans  les  époques 
troublées.  Son  style  n'a  ni  l'éclat,  ni  la  chaleur,  ni  même  la  clarté.  A 
cette  explication  il  convient  d'en  ajouter  une  autre  tirée  du  caractère 
même  de  l'homme.  H""'  Roland  a  tracé  de  lui  ce  portrait  :  «  On  peut 
dire  de  son  intelligence,  en  rapport  avec  sa  personne,  que  c'est  une 
liqueur  fine  imbibée  dans  du  coton...  Il  est  aussi  faible  de  cœur  que 
de  santé;  la  timidité  qui  le  caractérise  et  qu'O  porte  même  dans  la  so- 
ciété, sur  le  visage  et  dans  son  attitude,  n'est  pas  seulement  un  vice 
de  tempérament,  elle  semble  inhérente  à  son  âme  et  ses  lumières  ne 
lui  fournissent  aucun  moyen  de  la  vaincre;  aussi,  après  avoir  bien 
déduit  tel  principe,  démontré  telle  vérité,  il  opinait  à  l'Assemblée  dans 
le  sens  contraire...  »  Condorcet  est  de  ces  meneurs  qui  sont  menés 
par  les  événemens,  et  de  ces  chefs  qui  suivent  leurs  troupes  partout 
où  elles  les  entraînent.  Philosophe,  il  n'attend  de  bien  que  de  la  di"  - 
sion  des  lumières,  non  du  recours  à  la  force  brutale.  Savant,  H  ]    - 
fesse  que  le  progrès  s'opère  peu  à  peu,  et  qu'il  a  pour  plus  gr    1 
obstacle  les  révolutions.  Homme  d'éducation  aristocratique,  il  a  p    r 


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REVUB  LITTÉRAIRE.  449 

la  foule  une  répugnance  instinctive  autant  qu'une  méfiance  raisonnée. 
Or  il  s'inclinera  devant  toutes  les  violences,  acceptera  tout  ce  qu'il 
est  obligé  de  subir,  trouvera,  pour  les  crimes  eux-mêmes  de  la  foule, 
des    trésors  d'indulgence.  Il  a  commencé  par  être  d'avis  que  la 
France  doit  rester  une  monarchie  parce  que  cette  forme  de  gou 
vemement  est  la  seule  qui  convienne  «  à  sa  richesse,  à  sa  popula- 
tion,  à  son  étendue  et  au  système  politique  de  l'Europe;  »  et  il  seia 
l'un  des  premiers  à  manifester  des  sentimens  républicains.  II  déteste 
la  guerre,  et  vote  la  déclaration  de  guerre  à  l'Europe.  Il  trouve  pour 
caractériser  chaque  journée  révolutionnaire   des  euphémismes  qui 
sont    pires  que  des  éloges.  Le  20  juin,  les  Tuileries  sont  envahies, 
Louis  XYI  insulté  et  forcé  de  se  coiffer  du  bonnet  rouge  ;  Condorcet 
écrit  :  ttllne  s'est  commis  aucun  désordre  dans  le  château;  car  une  ou 
deux  portes  forcées,  quelques  vitres  cassées  ne  peuvent  être  comp- 
téeSy  lorsque  vingt  ou  trente  mille  hommes  pénètrent  à  la  fois  dans 
une  habitation  dont  ils  ne  connaissent  pas  les  issues.  »  Ironie  ou  plate 
flagornerie  ?  Après  le  10  août,  qu'il  appelle  «  un  grand  acte  de  justice 
autant  que  de  prudence,  »  il  pousse  au  ministère  Danton  qu*n  méprise. 
Après  les  massacres  de  septembre,  et  dans  l'impossibilité  où  il  est  de 
les  approuver,  il  a  soin  du  moins  d'y  découvrir  des  excuses.  «  Malheu- 
reuse et  terrible  situation  que  celle  où  le  caractère  d'un  peuple  na  • 
tnrellement  bon  et  généreux  est  contraint  de  se  livrer  à  de  telles  ven- 
geances !  »  C'est  la  faute  des  victimes.  Dans  le  procès  de  Louis  XYI, 
s'il  ne  vote  pas  la  mort,  c'est  uniquement  parce  que  «  cette  peine 
est  contre  ses  principes.  »  Quand  la  question  du  sursis  est  mise  en 
délibération,  il  monte  à  la  tribune  pour  se  récuser  par  ces  mots  :  «  Je 
n'ai  pas  de  voix.  »  Le  fait  est  qu'il  s'est  associé  toutes  les  mesures  de 
violence  et  de  haine  qui,  par  une  espèce  de  fatal  retour,  devaient  fina- 
lement l'emporter  lui-même. 

Est-ce  à  dire  que  l'étude  de  l'œuvre  de  Condorcet  soitd'un  médiocre 
intérêt  pour  qui  veut  connaître  les  origines  et  l'orientation  du  mouve 
ment  révolutionnaire  ?  Nullement.  Condorcet  n'a  eu  qu'une  faible 
action  sur  les  hommes  et  sur  les  événemens  ;  son  rôle  à  la  Législative 
et  à  la  Convention  a  été  surtout  un  rôle  d'apparat  ;  on  le  poussait  en 
avant;  on  se  couvrait  de  son  autorité;  on  n'était  pas  fâché  d'avoir 
pour  garant  un  homme  d'ancien  régime,  un  marquis,  un  académi- 
cien, qui  avait  été  Tami  de  Voltaire  et  de  Turgot.  Ce  n'est  pas  davan- 
tage Condorcet  qui  a  lancé  et  mis  en  circulation  quelques-unes  de  ces 
idées  neuves,  hardies,  qui  bouleversent  une  société  et  font  fermenter 
les  esprits.  D'autres  avant  lui  avaient  trouvé  ces  idées.  Philosophes, 
-mw  xxni.  —  1904.  20 


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450  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

encyclopédistes,  économistes,  physiocrates  avaient  achevé  leur 
œuvre.  Mais  Condorcet  est  leur  héritier.  Il  reprend  leurs  théories,  et, 
les  dépouillant  de  ce  que  chacun  y  avait  mis  de  personnel,  sans  les 
reforger  h  sa  marque,  il  les  rend  plus  facilement  accessibles  Ci  tons  et 
plus  asHimilable.  Il  n'a  ni  Tesprit  de  Voltaire,  ni  Téloquence  de  Rons- 
seau,  ni  la  verve  de  Diderot,  ni  la  profondeur  de  Montesquieu.  Mais 
les  idées  do  Voltaire,  de  Rousseau,  de  Montesquieu,  dans  ce  qii*elles 
ont  de  condliable  et  de  voisin,  ont  passé  chez  lui.  Comme  d*aillenrs 
il  est  mathématicien,  il  excelle  à  les  enchaîner,  à  lier  les  raisonne- 
mens  dans  une  suite  logique,  à  pousser  les  principes  jusqu'à  leurs 
dernières  «conséquences.  Il  est  de  la  sorte  un  personnage  éminemment 
représentatif.  On  trouve  en  lui,  nullement  déformées,  les  idées  qui, 
répandues  par  la  propagande  philosophique,  étaient  entrées  dans  lo 
domaine  commun.  Il  exprime,  avec  une  sorte  de  banalité  et  d'imper- 
sonnalité,  la  pensée  pure  du  rmi*  siècle. 

Admirateur,  ami,  correspondant  de  Voltaire  et  formé  par  ses  leçons, 
que  pouvait-il  avoir  appris  à  pareille  école?  La  réponse  est  dans 
cette  Vie  de  VoltcAre,  Tun  des  ouvrages  les  plus  significatifs  de 
Condorcet,  et  qui  est  resté  la  principale  source  de  la  biographie  de 
Voltaire.  C'est  i\  la  façon  dont  Condorcet  nous  l'a  montré,  que  Voltaire 
nous  apparaît  d'abord.  Et  il  faut  faire  réflexion  que  celui-ci  apercevant 
tout  l'homme  à  travers  l'attitude  qu'il  avait  prise  en  ses  dernières 
années,  et  d'ailieors  soucieux  de  mettre  le  portrait  en  accord  avec  ses 
propres  tendances,  nous  en  a  présenté  une  image  systématique  et 
Ogée.  C'est  l'apôti^e  de  l'humanité,  le  dénonciateur  de  tous  les  maux 
publics,  le  vengeur  de  toutes  les  injustices  particulières,  qu'il  célèbre 
en  Voltaire.  S'il  fallait  l'en  croire,  ce  serait  dès  les  premières  années  de 
sa  carrière,  et  tout  à  fait  au  sortir  de  l'adolescence,  que  Voltaire  aurait 
conçu  le  projet  de  cet  apostolat,  et  se  serait  senti  appelé  à  cette  espèce 
de  mission  :  détruire  les  préjugés  de  toute  espèce  dont  son  pays  était 
l'esclave.  Que  ce  soit  dans  les  Leltres  anglaises  ou  dans  Mahomet,  dans 
le  Siècle  de  Louis  XI V,  ou  dans  la  Pucelle,  que  Condorcet  a  le  triste 
courage  d'excuser  ou  même  de  vanter.  Voltaire  n'a  qu'un  objet,  qui 
est  de  terrasser  la  superstition.  «  Son  zèle  contre  une  religion  qu'il 
regardait  comme  la  cause  du  fanatisme  qui  avait  désolé  l'Europe  de- 
puis sa  naissance,  de  la  superstition  qui  l'avait  abrutie,  et  comme  la 
source  des  maux  que  les  ennemis  de  l'humanité  continuaient  de  faire 
encore,  semblait  doubler  son  activité  et  ses  forces.  Je  suis  las,  disait  il, 
de  leur  entendre  répéter  que  douze  hommes  ont  sufû  pour  établir  le 
christianisme,  et  J'ai  envie  de  leur  prouver  qu*il  n'en  faut  qu'un  pour 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  451 

le  détnure.  »  Gondorcet  ne  tarit  pas  sur  le  compte  de  cette  u  lii^ue 
pour  la  raison  et  la  tolérance  »  dont  Voltaire  était  Tàme,  et  sur  ce 
«  ministère  de  la  raison  »  qu'il  exerçait  en  France.  Ce  dont  il  paiie  le 
moins,  étant  au  surplus  mauvais  juge  en  la  matière  et  peu  touché  par 
ce  genre  de  mérite,  c'est  du  génie  de  Técrivain  que  fut  Voltaire;  et  la 
lacone  est  si  énorme,  que  lui-même  est  obUgé  d'en  faire  la  remarque  : 
«  Qni  croirait,  en  lisant  ces  détails,  que  c'est  ici  la  vie  d'un  grand  poète, 
d'un  écrivain  fécond  et  infatigable?  Nous  avons  oublié  sa  gloire  lilté- 
raire,  comme  il  l'avait  oubliée  lui-même.  »  Ce  dernier  trait  suffirait  à 
nous  mettre  en  garde  et  à  nous  avertir  que  le  peintre,  ou  n'a  pas  oom« 
pris  son  modèle,  ou  a  voulu  l'éclairer  d'un  certain  Jour.  C'est  aussi 
bien  Condorcet  qui  s'est  porté  garant  de  la  «  bonté  »  de  Voltaire,  et 
gui  même  nous  a  pressente  un  Voltaire  larmoyant.  «  Je  Taî  vu  se  pré- 
cipiter sur  les  mains  de  M.  Turgot,  les  arroser  de  ses  larmes,  les 
baiser  malgré  ses  efforts,  et  s'écriant  d'une  voix  entrecoupée  de  san- 
glots :  Laissez*moi  baiser  cette  main  qui  a  signé  le  salut  du  peuple!  » 
A  ce  portrait,  ainsi  simplifié,  solennisé  et  décoré  de  couleurs  conve- 
nues, il  manque  justement  une  qualité  :  la  vie.  Il  y  manque  cette 
completité  de  nature,  cette  souplesse  et  cette  variété  d'intelligence, 
qui  apparemment  font  le  meilleur  de  la  gloire  de  Voltaire.  Il  y  manque 
la  gaieté,  la  légteeté,  la  vanité,  l'impertinence,  et  par-dessus  tout  la 
passion  pour  la  poésie  et  le  démon  du  théâtre.  Pour  retracer  la  vie 
d'un  homme  qui  avait  tant  d'esprit,  il  eût  fallu  un  biographe  qui  en 
fût  moins  complètement  dépourvu.  Et  il  est  bien  exact  que  le  plus  clair 
de  l'influence  de  Voltaire  s'est  exercé  contre  le  christianisme  ;  tou- 
tefois, pour  n'envisager  toute  son  œuvre  que  par  rapport  à  cette 
unique  question,  il  fallait  avoir  été  soi-même  comme  hypnotisé  par 
elle.  C'est  par  là  que  le  livre  nous  renseigne  sur  celui  qui  l'a  écrit, 
mieux  encore  peut-être  que  sur  celui  à  qui  U  est  consacré.  Il  ne 
peut  avoir  eu  pour  auteur  qu'un  maniaque  d'irréligion.  Et  c'est. le 
premier  trait  qui  définit  Gondorcet. 

Le  xvni*  siècle  a  été  libertin  avec  délices,  impie  avec  audace,  per-^ 
siflage  ou  forfanterie;  mais  personne  plus  que  Gondorcet  au  xviii*  siècle 
n^a  apporté  dans  la  passion  antireligieuse  d'étroitesse,  de  lourdeur  et 
de  brutalité.  Chez  aucun  autre  écrivain  ne  reviennent  avec  une  plus 
fatigante  monotonie  les  injures  les  plus  grossières  à  l'adresse  de  toute 
espèce  de  religion.  Fanatisme,  superstition,  hypocrisie,  crimes  du 
despotisme  sacerdotal,  ce  sont  les  mots  qu'on  retrouve  sans  cesse  sous 
la  plume  de  Condorcet.  Il  n'est  aucun  de  ses  écrits  où  il  ne  donne 
quelque  place  à  im  sujet  dont  l'obsession  le  hante.  Il  aperçoit  dans 


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n 


452  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  religion  Tunique  cause  de  tous  les  maux  de  rhumanité  :  c'est  elle 
qui  en  se  mêlant  à  la  morale  la  gâte,  et  en  s'imposant  k  notre  nature 
la  pervertit;  elle  qui  dérange  le  développement  de  l'humanité  en 
contrariant  ses  progrès,  elle  qui  étend  sur  l'histoire  son  ombre  sou- 
vent sanglante.  Les  peuples  sauvages  n'ont-ils  pas  déjà  leurs  sor- 
ciers et  leurs  charlatans,  ancêtres  des  prêtres  modernes?  Car  la  reli- 
gion a  deux  vices  qui  lui  sont  essentiels.  D'abord  elle  est  l'ennemie 
des  lumières,  ayant  intérêt  à  tenir  les  hommes  dans  l'ignorance  ;  et 
tout  le  mouvement  de  la  civilisation  moderne  n'est  que  l'histoire  de 
la  lutte  enfin  victorieuse  que  la  science  a  soutenue  contre  elle.  En- 
suite elle  est  un  instrument  de  tyrannie  :  car  les  prêtres  n'étant  que  des 
fourbes,  et  enseignant  des  doctrines  auxquelles  ils  ne  croient  pas,  la 
religion  n'est  entre  leurs  mains  qu'un  moyen  de  domination  et  le  plus 
ingénieux  système  dont  l'homme  se  soit  avisé  pour  asservir  l'homme. 
La  première  œuvre  à  faire  est  donc  de  détruire  le  christianisme  ; 
après  quoi,  et  lorsqu'on  se  retrouvera  en  face  de  la  nature  humaine 
libre  de  préjugés,  rien  ne  sera  plus  facile  que  de  ramener  sur  la 
terre  la  justice  et  le  bonheur.  Comme  presque  tous  les  penseurs  du 
xvin"  siècle,  Condorcet  est  persuadé  que  la  nature  humaine  est  bonne. 
M"«  de  Lespinasse  nous  a  parlé  de  la  bonté  de  Condorcet,  et  comment 
en  douter,  après  ce  trait  :  «  J'ai  renoncé  à  la  chasse  pour  qui  j'avais  eu 
du  goût,  et  je  ne  me  suis  pas  même  permis  de  tuer  les  insectes,  à  moins 
qu'ils  ne  fassent  beaucoup  de  mal.  »  Condorcet  est  dupe  de  la  sensi- 
blerie à  la  mode  au  point  de  croire  qu'elle  peut  nous  fournir  une  règle 
à  nos  actions.  La  peine  que  fait  nécessairement  éprouver  à  un  être 
sensible  l'idée  du  mal  que  souffre  un  autre  être  sensible,  voilà  où  il  fait 
résider  le  fondement  lui-même  de  la  morale.  Aussi,  à  quoi  bon  s'em- 
barrasser de  métaphysique  non  plus  que  de  théologie?  Locke  n'a-tr-il 
pas,  une  fois  pour  toutes,  fixé  les  bornes  de  l'intelligence  humaine  et 
fourni  la  méthode  qui  s'applique  également  à  toutes  les  sciences 
naturelles  et  morales  ?  «  L'analyse  de  nos  sentimens  nous  fait  décou- 
vrir dans  le  développement  de  notre  faculté  d'éprouver  du  plaisir  et  de 
la  douleur  l'origine  de  nos  idées  morales,  le  fondement  des  vérités 
générales  qui,  résultant  de  ces  idées,  déterminent  les  lois  immuables, 
nécessaires,  du  juste  et  de  l'injuste,  enfin  les  motifs  d'y  conformer 
notre  conduite  puisés  dans  la  nature  même  de  notre  sensibilité,  dans 
ce  qu'on  pourrait  appeler  en  quelque  sorte  notre  constitution  mo- 
rale. »  Puisque  Thomme  est  bon,  et  qu'U  trouve  en  lui-même  à  la 
fois  la  notion  du  bien  et  les  raisons  d'y  conformer  sa  conduite, 
comment  se  fait-il  donc  qu!il  y  manque  si  souvent  ?  Ce  mal,  qui  ne 


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IlEVUE   LITTÉRAIRE.  453 

vient  pas  de  la  nature  de  riiomme,  d'où  peut-il  venir,  si  ce  n'est  des 
institntions?  Il  n*y  a  pas  une  habitude  vicieuse,  pas  un  usage 
contraire  à  la  bonne  foi,  pas  un  crime  dont  on  ne  puisse  montrer  Tori- 
gine,  la  cause  première  dans  la  législation,  dans  les  institutions,  dans 
les  préjugés..  Ce  sont  les  mauvaises  lois  qui  font  les  mauvaises 
mœurs.  Donc  changez  les  lois,  réformez  los  institutions.  Et  puisque 
rhomme  est  partout  le  môme  et  conforme  à  sa  définition,  comme  les 
carrés  et  les  triangles  sont  partout  conformes  à  la  définition  du  carré 
et  dn  triangle,  établissez  des  lois  partout  les  mêmes  et  qui  dépendent 
non  pas  du  degré  de  latitude,  mais  des  principes  de  la  raison.  C'est 
l'erreur  de  tout  le  xviii*  siècle  d'avoir  cherché  les  causes  du  mal 
social  et  moral  en  dehors  de  l'homme,  au  lieu  de  les  voir  où  elles 
ont  été  de  tout  temps,  c'est-à-dire  en  lui-même.  Ils  ont  ignoré  la 
nature  humaine  au  point  de  n'y  pas  apercevoir  le  germe  jamais  dé- 
truit de  tous  les  pires  instincts.  Et  dans  leurs  combinaisons,  s'ils  ont 
oubUé  plusieurs  élémens,  il  en  est  un  surtout  dont  ils  n'ont  songé  à 
tenir  aucune  espèce  de  compte  ;  et  c'est  la  passion  I 

Voulez-vous  d'ailleurs  moraliser  l'homme?  instruisez-le.  Savoir  et 
vouloir  ne  sont  qu'un  ;  les  progrès  de  la  vertu  ont  toujours  accom- 
pagné ceux  des  lumières  ;  les  hommes  deviendront  meilleurs  à  mesure 
qu'ils  seront  plus  éclairés...  Condorcet  Ta  répété  en  cent  manières,  et 
sans  doute  il  s'est  fait  sur  ce  sujet  d'étranges  illusions.  Au  lieu  d'y 
insister,  ne  vaut-il  pas  mieux  reconnaître  que  nous  touchons  ici  à  la 
partie  la  meilleure  et  la  plus  solide  de  son  œuvre  :  je  veux  dire  ses  idées 
sur  r  instruction?  C'est  l'honneur  incontestable  de  Condorcet  d'avoir  le 
premier  formulé  les  principes  sur  lesquels  nous  vivons  encore  en 
matière  d'enseignement  public,  et  tracé  le  plan  que  le  xix^  siècle  s'est 
efforcé  de  suivre,  sans  y  réussir  complètement.  Et  puisque  nous  les 
rencontrons  sur  notre  route,  pourquoi  ne  pas  rappeler  quelques-uns  dé 
ces   principes  les  plus  fermement  établis  par  Condorcet,  et  qui  font 
donc  partie  de  la  tradition  révolutionnaire  elle-même  ?  Condorcet 
n'admet  pas  que  renseignement  doive  être  chose  d'Etat  et  qu'aucun 
droit  puisse  prévaloir  contre  celui  du  père  de  famille.  Obliger  les  pères 
à  renoncer  au  droit  d'élever  eux-mêmes  leur  famille,  lui  semble  la  plus 
dangereuse  des  injustices  ;  car  «  brisant  les  liens  de  la  nature,  elle  dé- 
truirait le  bonheur  domestique ,  affaiblirait  ou  même  anéantirait  ces 
sentimens  de  reconnaissance  filiale,  premier  germe  de  toutes  les 
vertus.  )>  Dans  un  pays  qui  inscrit  en  tête  de  sa  Constitution  et  recon- 
naît comme  des  droits  de  l'homme  la  liberté  de  penser,  de  parler  et 
d'écrire,  Condorcet  n'hésite  pas  à  dire  que  toutes  ces  libertés  doivent 


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454  nrvuE  des  dftx  Mor«DES. 

avoir  dans  la  liberté  ù'cuseigiier  leur  complément  nécessaire.  «  L'édu- 
catioc,  ai  on  la  prend  dans  tonte  son  étendne,  ne  se  borne  pas  seule- 
ment à  rinstruction  positive,  à  renseignement  des  vérités  de  fait  et  de 
calcul,  mais  elle  embrasse  toutes  les  opinions  politiques,  morales  ou 
religieuses.  Or  la  liberté  de  ces  opinions  ne  serait  qu'illusoire,  si  la 
société  s'emparait  des  générations  naissantes  pour  leur  dicter  ce 
qu'elles  doivent  croire.  «>  Aussi  bien  l'Ëtat  ne  saurait  avoir  au  nombre 
de  ses  droits  celui  d*édicter  une  doctrine  et  de  décréter  la  vérité.  Sur 
aucun  sujet  il  ne  doit  imposer  aucune  croyance,  pas  miSme  sur  le  sujet 
qui  le  touche  de  plus  près,  auquel  on  pourrait  le  croii'e  personnelle- 
meot  intéressé,  et  qui  est  la  constitution  même  de  l'Ëtat.  C'est  un  des 
poinls  sur  lesquels  Condorcet  s'exprime  avec  le  plus  de  \igneur  et  de 
netteté.  «  On  a  dit  que  l'enseignement  de  la  constitution  de  chaque 
pays  devait  y  faire  partie  de  rinstruction  nationale.  Gela  eiU  vrai  sans 
doute,  si  on  en  parki  comme  d'un  fait  ;  ai  on  se  contente  de  l'expli- 
quer et  de  la  développer;  si, en  l'enseignant,  on  se  borne  à  dire:  telle 
est  la  constitution  établie  dans  l'Ëtat  et  à  laquelle  tous  le£  citoyens 
doivent  se  soumettre.  Mais,  si  on  entend  qu'il  faut  renseigner  conune 
une  doctiine  conforme  aux  principes  de  la  raison  universelle,  ou 
exciter  en  sa  faveur  un  aveugle  enthousiasme  qui  rende  les  dtoyens 
incapables  de  la  juger  ;  si  oa  leur  dit  :  voilà  ce  que  vous  devez 
adorer  ef  croire,  abrs  c'est  une  espèce  de  religion  politique  que  Von 
veut  créer;  c'est  une  chaîne  que  l'on  prépare  aux  esprits,  et  on  viole 
la  liberté  dans  ses  droits  les  plus  sacrés,  sous  prétexte  d'apprendre  à  la 
chérir.  »  II  peut  être  utile  aujourd'hui  de  rappeler  ces  dédarationa 
d'un  penseur  qui  du  moins  n'est  suspect  ni  de  cléricalisme,  ni  de 
tiédeur  républicabie. 

Toutes  ces  idées  justes  ou  fausses  que  Condorcet  emprunta,  an  mi- 
lieu intellectuel  de  son  temps  viennent  se  combiner  dans  une  théorie 
qu'a  a  également  reçue  de  ses  contemporains,  mais  que,  plus  qu'au- 
cune autre,  il  a  faite  siezme  :  la  théorie  du  Progrès.  C'est  là,  comme 
on  sait,  entre  toutes,  l'idée  chère  au  xvm-  siècle  ;  depuis  le  tempe  de  la 
«  querelle  di^  anciens  et  des  modernes  »  ofi  elle  apparait,  confuse 
encore  et  incertaine,  elle  ne  cesse  d'aller  en  se  précisant  :  elle  se  for- 
tifie, se  développe  et  s'organise  à  travers  le  s^dcb..  Il  restait  à  lui 
donner  sa  forme  la  plus  complète,  et  à  la  pcusr.er  à  l'absurde.  Ce  fut  la 
tâche  de  Condorcet.  Pascal  avait  jadis  compu'é  l'humanité  tout  entière 
à  un  même  homme  qui  virrait  toujours  et  apprendrait  sans  cesse. 
Et  il  est  bien  vrai  que  ài^s  l'ordre  de  la  connaissance  se  vérifie  cette 
marche  progressive  et  continue.  U  appartenait  à  Condorcet  d'en  trans* 


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REVUE   LinÉRAlRE.  4S5 

porter  la  conception  dans  tous  les  ordres  de  Tactlvité  humaine  et 
de  l'appliquer  à  Thistoire  des  sociétés.  Parce  qu'au  xtu>  siècle  un 
élève  ordinaire  savait  plus  de  physique  qu'Archimède,  qu'il  en  sait  au 
xvm^  siècle  plus  que  Newton,  et  que  d*nn  prêtre  de  Hemphis  à  Buler 
s'étend  une  chaîne  ininterrompue,  Gondorcet  en  conclut  que  chaque 
époque,  marquant  une  étape  dans  la  maiche  en  avant  de  l'humanité, 
réalise  une  forme  de  vie  meilleure  et  une  plus  grande  somme  de 
vertu,  n  ne  lui  suffit  pas  môme,  pour  l'avertir  de  son  erreur  qu'il  ren- 
contre sur  son  chemin  le  christianisme.  La  passion  antireligieuse 
elle-même  ne  le  met  pas  en  garde  contre  ce  dogme  auquel  reste 
attaché  son  nom  :  celui  de  la  «  perfectibilité  hidéfinie.  »  n  l'expose 
dès  les  premières  pages  de  l'Esquisse  avec  une  iiitransigeance  ou  une 
sérénité  qui  confondent.  «  Il  n'a  été  marqué  aucim  terme  au  perfec- 
tionnement des  facultés  humaines,  la  perfectibilité  de  l'homme  est 
réellement  indéfinie,  les  progrès  de  cette  perfectiliilité  désormais  in- 
dépendante de  toute  puissance  qui  voudrait  les  arrêter  n'ont  d'autre 
'erme  que  la  durée  du  globe  où  la  nature  nous  a  Jetés.  Sans  doute 
ces  progrès  pouiront  suivre  une  marche  plus  ou  moins  rapide  ;  mais 
jamais  elle  ne  sera  rétrograde...  »  Et  nous  voilà  garantis  cor.tre 
toute  éclipse  du  génie  bumain,  assurés  contre  tout  retour  orensif 
de  barbarie  I 

Si  l'on  veut  se  rendre  exactement  compte  du  sens  où  Gondorcet 
emploie  ces  mots  de  perfectibilité  indéfinie,  qu'on  aille  aux  dernières 
pages  du  livre  où,  dans  une  espèce  de  vertige  de  l'imagination,  il 
se  représente  une  humanité  douée  de  facultés  supérieures  à  celles  dont 
elle  a  été  jusqu'ici  pourvue.  Pourquoi  ne  pas  admettre  que,  par  le 
jeu  de  l'hérédité,  les  générations  se  transmettent  des  facultés  sans 
cesse  accrues?  en  sorte  que,  de  l'une  à  l'autre,  on  constaterait  une 
somme  toujours  plus  grande  d'intelligence,  de  force  de  tète,  d'énergie 
del'àme  ou  de  sensibilité  morale  ?  Et  qu'y  a-t-il  d'absurde  à  supposer 
que  les  limites  de  la  vie  arriveront  à  se  reculer  sans  aucun  terme 
assignable  ?  «  Sans  doute  Thomme  ne  deviendra  pas  immortel,  mais 
la  distance  entre  le  moment  où  il  commence  à  vivre  et  l'époque  com* 
mune  où  naturellement,  sans  maladio,  sans  accident,  il  éprouve 
la  difficulté  d'être,  ne  peut-elle  s'accroître  sans  cesse?  »  C'est  d'après 
cette  idée  du  progrès  entendu  au  sens  de  la  perfectibilité  indéfinie, 
que  Gondorcet  ordonne  In  série  des  «  époques  »  dont  la  progression 
compose  à  ses  yeux  l'histoire  de  l'humanité.  Hais  il  ne  lui  suffit  pas 
qu'elle  lui  serve  à  mettre  de  l'ordre  et  de  la  clarté  dans  le  chaos  des 
siècles  passés  :  elle  doit  être  aussi  bien  valable  pour  l'avenir.  Et 


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456  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Goodorcet  trace  donc  de  ravenir  de  rhumanité  un  tableau  en  accord 
avec  les  «  données  de  la  science.  r>  Dans  ce  temps-là,  les  peuples 
auront  enfin  compris  que  la  guerre  est  le  fléau  le  plus  funeste  comme 
le  plus  grand  des  crimes.  Les  frontières  s'abaisseront  et  les  nations.se 
plairont  à  fraterniser.  Les  arts  mécaniques  ayant  été  perfectionnés, 
on  en  obtiendra  plus  de  produits  avec  moins  d'eflTorts.  La  misère  aura 
quitté  la  surface  du  globe,  comme  l'esclavage,  la  maladie  et  les  vices. 
Il  arrivera  ce  moment  où  le  soleil  n'éclairera  plus  sur  la  terre  que 
des  hommes  libres,  ne  reconnaissant  d'autre  maître  que  leur  raison  ! 
Ce  sera  l'âge  d'or,  non  plus  celui  des  poètes,  mais  celui  des  philo- 
sophes et  des  savans,  un  âge  d'or  placé  non  dans  les  premiers  temps 
du  monde,  mais  dans  un  avenir  vers  lequel  l'humanité  s'achemine 
régulièrement  et  sûrement,  et  qui  verra  enfin  l'alliance  de  ces  trois 
termes  inséparables  :  Lumières,  Vertu  et  Bonheur. 

L'instant  où  Condorcet  enchantait  son  imagination  de  ces  perspec- 
tives millénaires  était  celui  où  proscrit,  obligé  de  se  cacher,  il  sentait 
sur  lui  la  menace  de  la  mort  violente;  et  c'était  sans  doute  don- 
ner une  belle  preuve  de  sérénité  d'esprit.  Mais  aussi  l'époque  où 
s'exaltait  dans  l'esprit  de  Condorcet  la  foi  dans  un  progrès  qui  ne  peut 
rétrograder,  était  celle  où  on  avait  assisté  à  la  plus  formidable  explo- 
sion de  haines  et  de  violences,  où  on  avait  vu  la  civilisation  la  plus 
raffinée  se  résoudre  dans  une  espèce  de  sauvagerie;  c'est  donc  quo 
pour  cet  incorrigible  utopiste,  les  démentis  de  la  réalité  ne  comptent 
pas.  Ces  chasseurs  de  chimères  comptent  sur  l'avenir  pour  les  dé- 
dommager des  tristesses  du  présent  et  pour  exécuter  le  plan  idéal 
qu'ils  lui  ont  tracé.  Cent  années  ont-elles  apporté  au  rêve  du  philo- 
sophe un  commencement  de  réalisation?  Renouvier,  dans  une  page 
de  sa  Philosophie  analytique  de  Vhistoire,  s'est  plu  à  imaginer  Con- 
dorcet revenant  parmi  nous  et  à  se  demander  quel  spectacle  il 
aurait  eu  sous  les  yeux  :«  Le  progrès  des  sciences  pures  et  appliquées 
a  dépassé...  tout  ce  que  le  Girondin  proscrit  pouvait  imaginer  de 
possible  ;  mais  il  ne  parait  pas  que  la  justice  et  la  bonté  dans  les 
mœurs  publiques  ou  privées  aient  marché  du  même  pas  que  les 
sciences,  ou  en  aient  reçu  la  bonne  influence  attendue.  Un  progrès 
des  plus  remarquables  est  celui  qui  s'est  fait  dans  l'art  'de  détruire, 
et  l'esprit  des  nations  se  porte  avec  beaucoup  d'activité  à  en  seconder 
les  applications  en  vue  de  leur  mutuel  dommage.  Les  bienfaits  do 
l'instruction  publique  progressivement  étendus  au  peuple...  n'ont 
pas  commencé  à  se  traduire  dans  les  moyennes  statistiques  de  la  cri- 
minalité et  de  la  folie.  Le  (léau  de  l'alcoolisme  ne  semble  pas  ti'ouvcr 


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REVUE   LITTÉRAIRE.  457 

un  obstacle  à  son  envahissement  dans  les  préceptes  moraux  qui  sor- 
tent de  la  bouche  des  instituteurs  primaires,  etc.  »  Dira-t-on  que 
cent  ans  ne  sont  qu*une  xninute  dans  la  vie  de  Fhumanité  et  que 
peu  importe  quelle  distance  nous  sépare  du  jour  où  s'accompliront 
des  promesses  qui  ont  la  science  pour  garantie?  Hélas I  c'est  la 
science  elle-même  qui  se  charge  de  répondre  au  savant.  Ni  dans 
rhistoire  des  sociétés,  ni  dans  celle  des  espèces  vivantes,  elle  n'admet 
plus  la  loi  du  progrès  à  la  façon  dont  Condorcet  se  la  représentait. 
Et  elle  a  décidément  rejeté  une  hypothèse  qui  n'est  plus  en  accord 
avec  l'état  de  nos  connaissances. 

On  voit  maintenant  que  si  Condorcet  a  joué  un  rôle  d'assez  différent 
de  celui  que  lui  assignent  ses  nouveaux  biographes,  il  n'en  a  pas 
moins  une  place  considérable  dans  l'histoire  des  idées  à  la  veille  de 
la  Révolution.  Il  n'a  été  sur  aucun  point  un  penseur  original  ;  mais 
cette  absence  même  d'originalité  fait  que  nous  pouvons  le  prendre 
pour  un  fidèle  témoin  de  l'état  des  esprits.  Haine  du  christianisme, 
croyance  superstitieuse  dans  la  bonté  foncière  de  l'homme,  dans  la 
toute-puissance  des  institutious,  dans  l'identité  du  savoir  et  de  la 
vertu,   dans  la  continuité  du  progrès,  ce  sont  ces  élémens  qui  ont 
composé  Tatmosphère  intellectuelle  d'alors.  Sous  le  coup  des  pre- 
miers événemens  de  la  Révolution,  les  imaginations  entrent  en  branle 
et  les  penseurs  aperçoivent  dans  un  avenir  prochain  la  réalisation 
de  doctrines  pour  lesquelles  ils  avaient  d'abord  espéré  dans  Ja  lente 
collaboration  du  temps.  En  proie  à  une  espèce  d'ivresse  cérébrale, 
ils  envisagent  sans  crainte  la  possibilité  de  refaire  le  monde  et  de 
fabriquer  une  humanité  toute  neuve.  Au  surplus  les  idées,  môme 
les  plus  chimériques,  de  Condorcet  n'ont  pas  cessé  d'être  vivantes 
et  agissantes,  non  plus  que  le  type  intellectuel  qu'il  représente  n'a 
disparu.  Aussi  ne  suffit-il  pas  de  due  qu'il  résume  en  lui  les  aspi- 
rations d'un  groupe  de  ses  contemporains:  il  personnifie  encore  une 
famOle  d'esprits.  C'est  un  spécimen  accompli  de  ce  que  peuvent  pro- 
duire dans  l'ordre  de  la  pensée  l'union   du  savoir,  de  l'esprit  de 
système  et  de  la  niaiserie. 

René  Doumig. 


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REVUES  ÉTRANGÈRES 


LE  SIXIÈME  CENTENAIRE 
DE  LA  NAISSANCE  DE  PÉTRARQUE 


C*e8t  devenu  maintenant  un  usage  à  peu  près  invariable,  chaque 
fois  qu'un  anniversaire  x*amène  la  curiosité  publique  sur  l'on  des 
grands  hommes  du  passé,  de  découvrir  et  de  glorifier  par  dessus  tout 
dans  cet  homme,  un  précurseur  ou  un  apôtre  de  la  «  libre-pensée,  b 
Qu'il  s'agisse  d'un  savant,  d*un  poète,  voire  d'un  musicien  ou  d'un 
peintre,  nous  pouvons  être  assurés  que  toute  fête,  organisée  désormais 
en  son  honneur,  prendra  plus  ou  moins  le  caractère  d'une  manifes- 
tation antireligieuse  :  soit  que  l'on  s'avise  de  reconnaître,  dans  son 
œuvre,  un  «  individualisme  »  incompatible  avec  la  «  passivité  »  de 
l'esprit  chrétien,  ou  que  simplement  on  ait  quelques  motifs  de  penser 
que,  certain  jour  de  sa  vie,  il  a  failli  se  quereller  avec  son  curé.  Et 
il  n'est  donc  pas  étonnant  qu'après  le  cent-cinquantenaire  de  Gœthe, 
après  les  centenaires  de  Victor  Hugo  et  de  Michelet,  de  Balzac  et  de 
Berlioz,  le  sixième  centenaire  de  Pétrarque,  en  juillet  dernier,  ait 
donné  lieu  a  une  manifestation  du  même  genre.  Toutes  les  loges 
italiennes  ont  célébré,  comme  un  de  leurs  ancêtres,  le  pieux  chanoine 
qui,  sa  vie  durant,  avait  coutume  de  se  relever  de  son  lit,  à  une  heure 
du  matin,  pour  réciter  les  psaumes  de  la  pénitence.  La  presse  «  libé- 
rale, »  se  souvenant  du  mot  fameux  qui  appelait  Pétrarque  «  le  pre- 
mier homme  moderne,  »  en  a  conclu  que  l'auteur  des  dialogues  s 
le  Mépris  du.  Monde  devait  avoir  caché,  sous  son  apparente  dévotio 
cette  inquiète,  mais  solide  incrédulité  qui  est  la  marque  distincte  ' 


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HEVtEs  ÉTrlA^uÉBf:H  459 

d'tin«  âme  bien«  moderne;  »  et  des  anihro^ohgues  se  sont  trouvés, 

—  ai*-Je  besoin  de  le  dire  î  —  pour  affirmer  eu  outre  que  Tamant  de 
laure  avait  été  un  dégénéré  épileptolde,  rachetaut  la  hardiesse  de  son 

«énlt  par  toute  sorte  de  tares,  physiques  et  morales.  Enfin  le  ministre 
a  l'instruction  publique,  M.  Onando,  ayant  è  parler  au  nom  du  gou- 
Temement,  devant  la  maison  natale  du  poète,  s'est  cru  forcé, lui  aussi, 

—  dans  on  discours  d'ailleurs  très  éloquent,  plein  de  belles  images  et 
de  réflexions  Ingénieuses,  —  de  sacrifier  à  la  mode  nouvelle,  en  fai- 
sant de  Pétrarque  quelque  chose  comme  Taleul  des  libre*penseurs 
iudiens* 

Ce  poète  fat  l'homme  le  plus  libre,  l'esprit  le  plus  origiaal  de  son  siècle; 
Q  fut  le  premier  esprit  Ubre  et  vraiment  original  de  Tâge  moderne.  Ses 
jeux,  86  relevant  d*un  manuscrit  poudreux,  ont  regardé  les  choses  avec 
phis  de  précision  et  de  pénétration  ;  son  cervean,  affranchi  de  l'entrave  des 
jogemens  et  des  préjugés  de  son  temps,  a  manifesté  un  instinct  incoercible 
4e  domination  spirilneile;  et  ainsi  s'est  affirmé  et  a  triomphé  l'individua- 
lisme... Mais  ce  n'est  pas  d'un  ^eul  coup  que  Tbomme,  fût-il  un  héros, 
réossit  à  couper  ies  fils  multiples,  secrets,  mystérieux,  qui  le  relient  au 
temps  dont  il  est  le  produit  ;  il  ne  saurait  lui  être  donné  de  se  soustraire 
bat  à  fait  à  des  croyances,  à  des  traditions,  à  des  idées,  vieilles  de  mille 
ins.  Dans  l'esprit  de  Pétrarque,  déjà  irradié  des  éclairs  nouveaux,  subsistent 
cocore  de  vastes  espaces  qu'obscurcit  l'ombre  de  l'âge  ancien  :  d'où  des 
eoQtradictions  et  des  antithèses,  un  conflit  tumultueux  de  sentimens  et  de 
pensées...  Ce  n'est  pas  encore  la  lutte  entre  la  foi  et  le  doute,  bien  que 
nous  en  apercevions  déjà  mainte  trace  fugitive;  mais,  comme  les  grands 
et  mélancoliques  esprits  de  notre  temps,  le  poète  a  profondément  senti 
l'angoisse  ineffable  de  l'àme  qui,  dans  la  contemplation  assidue  de  son 
propre  moi,  découvre  peu  à  peu  le  sentiment  humain  et  étemel  :  déchire- 
ment da  cœur  et  supplice  de  la  pensée,  inquiétude  éternelle  des  désirs  inas- 
BoaTÎs,  douleur  qui  consume  et  qui  est  une  douceur. 


A  quoi  M.  Orlando  ajouté,  dans  sa  péroraison,  que  «  absolument 
pareil  à  Pétrarque  fut  tout  le  Trecento  italien,  ce  printemps  de  l'art 
qu'admire  et  bénit  le  monde  civilisé  :  »  ce  qui  tendrait  à  faire  croire 
gae  ce  n'est  pas  seulement  Pétrarque,  mais  son  siècle  tout  entier^  qui 
a  été  le  «  premier  homme  moderne.  »  Et  tout  cela,  encore  une  fois, 
n*a  plus  rien  pour  nous  étonner,  puisqu^U  est  entendu  que  tout  grand 
homme,  par  le  seul  fait  qu'on  honore  oradellement  sa  mémoirei  doit 
dt  énavant  devenir,  de  gré  ou  de  force,  un  représentant  de  la  noble 
h  te  des  «  lumières  i»  contre  les  «  ténèbres.  »  Mais  ce  qui  est  plue 
81  prenant,  en  vérité,  et  plus  fâcheux,  c'est  de  voir  un  éminent  cri- 
ti  ne  italien,  M.  Carlo  Segrè,  dans  un  ouvrage  d'ordre  purement  lilté- 


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460  REVUE  DES  DEUX  MOKDES. 

faire  (1),  s'ingénier,  de  la  même  façon,  à  dénaturer  la  signification 
réelle  de  la  personne  et  de  l'œuvre  de  Pétrarcpie,  pour  les  rattacher 
à  l'histoire  de  l'incrédulité  moderne  :  sans  compter  qae,  la  thèse  se 
trouvant  être  sinon  tout  à  fait  fausse,  du  moins  certainement  exces- 
sive, et  très  difficile  à  soutenir  par  des  preuves  formelles,  M.  Segrè 
est  forcé  d'imaginer,  pour  la  soutenir,  toute  espèce  de  déductions 
et  de  conjectures  qui,  non  seulement  ne  réussissent  guère  à  nous 
convaincre  de  son  paradoxe,  mais  qui  nous  empêchent  encore  de 
profiter,  autant  que  nous  le  voudrions,  de  la  masse  de  précieux 
renseignemens  biographiques  rassemblés  par  lui  au  cours  de  sou 
travail. 

Des  deux  principales  études  pétrarchesques  que  nous  offre  son 
nouveau  recueil,  la  première  est  une  comparaison  entre  le  Seaet 
de  Pétrarque,  —  c'est-à-dire  ses  trois  dialogues  sur  le  Mépris  du 
Monde^  —  et  les  Confessions  de  saint  Augustin,  dont  l'œuvre  du  poète 
toscan  est  évidemment  inspirée.  Après  nous  avoir  rappelé  l'admira- 
tion constante  de  Pétrarque  pour  saint  Augustin,  M.  Segrè  analyse  en 
grand  détail  les  fameuses  Confessions;  et  de  cette  analyse  il  conclut 
aussitôt  que,  seul  des  deux  ouvrages  mis  en  parallèle,  celui  de  l'évéquc 
d'Hippone  exprime  un  état  d'àme  véritablement  chrétien.  Saint  Au- 
gustin, en  effet,  nous  décrit  des  passions  dont  il  s'est  guéri  par  la  foi 
religieuse  :  Pétrarque  confesse  ses  passions,  les  déplore,  mais  ne 
trouve  pas  la  force  de  s'en  affranchir.  Il  n'en  trouve  pas  la  force, 
d'abord,  parce  que  la  foi  religieuse  <c  n'a  plus,  ne  peut  plus  avoir  pour 
son  cœur  les  séductions,  ni  l'action  stimulante  qu'elle  avait  pour  le 
cœur  du  fiils  de  Monique.  »  A  la  sainteté  édifiante  des  Ambroise  et 
des  Simplicien  ont  succédé  le  luxe  et  la  corruption  de  la  cour  d'Avi- 
gnon; et,  d'autre  part,  «  la  conscience  de  Pétrarque  n'a  plus  la 
faculté  de  s'ouvrir  aussi  docilement  ni  aussi  résolument  que  celle 
d'Augustin  à  la  voix  du  sentiment  religieux.  »  Car  «  ce  courant 
humaniste  dont  il  s'est  fait  le  champion,  et  qui  aboutira  bientôt,  en 
vertu  de  ses  élémens  constitutifs,  au  reniement  du  dogme,  à  l'aban- 
don de  toute  fînalité  ultra-terrestre,  l'a  déjà,  à  son  insu,  entraîne 
dans  ses  ondes.  »  Tout  en  restant  chrétien,  Pétrarque  a  ressent  déjà 
la  fascination  d'un  monde  idéal,  contre  lequel  le  christianisme  a  lutté 
victorieusement,  et  qu'il  a  cru  avoir  anéanti  pour  toujours.  »  En  vain 
le  poète  s'imagine  n'ôtre  que  chrétien  :  M.  Segrè,  qui  le  connaît  mieux 

(1)  Sludi  Peirarcheschif  par  Carlo  Segrè,  1  vol.,  Florence,  librairie  Le  Monnier. 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  461 

qull  ne  s'est  connu  lui-môme,  nous  affirme  que  lé  fond  de  son  àme 
est  déjà  tout  païen.  Jusque  dans  son  Secret,  ne  met-il  pas  dans  la 
bouche  de  son  interlocuteur  saint  Augustin  des  citations  de  Sénèque 
et  des  Tusculanes?  Et  ne  recommande-t-il  pas  expressément,  dans  un 
autre  de  ses  écrits,  la  lecture  et  Tétude  des  moralistes  anciens?  Non, 
il  n'a  décidément  plus  dans  le  dogme  chrétien  la  confiance  sereine  des 
fidèles  du  moyen  &ge  U  Plus  d*une  fois,  il  se  laisse  aller  à  se  figurer  la 
mort  comme  semblable  à  un  sommeil.  Plus  d'une  fois,  il  se  demande 
avec  angoisse  :  quand  nous  aurons  fini  d'exister  sur  cette  terre, 
qxL*arrivera-t-il  de  nous?  A  quoi  il  ajoute  tristement:  ô  grande  et 
mystérieuse  question,  et  pourtant  si  négligée  des  hommes  !  Et  un  jour, 
dans  Teffusion  de  l'amitié,  écrivant  à  son  cher  Luigi  de  Gampine,  il 
ne  se  retient  pas  de  dire  que  :  de  savoir  si  la  mort  est  un  bien  ou  un 
mal»  c'est  chose  très  incertaine,  et  connue  de  Dieu  seul.  » 

De  tout  cela  résulte,  suivant  H.  Segrè,  que  l'auteur  des  dialogues 
sur  le  Méfjris  du  Monde,  non  seulement  n'a  pas  une  âme  aussi  chré- 
tienne que  celle  de  saint  Augustin,  —  ce  que  lui-même  aurait  bien 
volontiers  reconnu,  —  mais  encore  qu'en  réalité  son  àme  n'est  plus 
guère  chrétienne,  «  l'humanisme  l'ayant  déjà  entraînée  dans  ses 
ondes.  »  Et  à  ces  preuves  directes  le  critique  italien  en  adjoint  une 
autre,  qui  lui  parait  non  moins  convaincante.  «  Saint  Augustin,  nous 
dit-il,  étant  chrétien,  s'est  guéri  de  ses  passions  dès  qu'il  s'en  est 
repenti  :  Pétrarque,  tout  en  se  repentant  des  siennes,  ne  s'en  est 
jamais  guéri.  »  Après  quoi  M.  Segrè  se  met  en  devoir  d'établir  qu'ef- 
fectivement le  poète  a  gardé  jusqu'au  terme  de  sa  vie  les  trois  vices 
dont  il  s'accusait,  à  trente  neuf  ans,  dans  sa  confession  :  l'amour  de 
la  gloire,  l'amour  de  l'argent,  et  l'amour  des  femmes.  Sur  ce  dernier 
point,  cependant,  Pétrarque  affirme  à  plusieurs  reprises  que,  dès  Tâge 
de  quarante  ans,  il  s'est  complètement  corrigé  :  mais  M.  Segré  ne  par- 
vient pas  à  croire  «  qu'il  ait  été  sincère  dans  cette  affirmation.  »  Et 
d'ailleurs,  en  tout  cas,  «  la  victoire  du  poète  sur  lui-même  n'a  pas  été 
complète  et  décisive  :  car  si  même  il  n'a  plus  péché  par  des  rechutes 
matérielles,  il  a  dû  le  faire  certainement  par  des  rechutes  morales.  » 
Et,  pareillement,  on  doit  reconnaître  que  ni  l'ambition  de  Pétrarque, 
ni  son  goût  de  luxe  ne  sont  demeurés,  dans  sa  vieillesse,  aussi  pas- 
sionnés qu'aux  premiers  temps  de  sa  vie  :  mais,  là  encore,  sa  victoire 
n'a  pas  été  «  complète  ni  décisive.  »  D'où  M.  Segrè,  au  lieu  d'en  dé- 
duire simplement  que  ce  grand  poète  n'était  pas  un  saint,  déduit,  une 
fois  de  plus,  qu'il  n'avait  point  l'àme  d'un  véritable  chrétien.  Et  voici 
en  quels  termes  il  achève  son  curieux  parallèle  : 


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462  'BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tandis  qne  les  Confessions  d'Augustin  sont  le  livre  d'un  homme  heoreui* 
le  Secret  de  Pétrarque  nous  présente  l'image  d'uii  homme  toujours  inquiet, 
toujours  désolé.  Mais  si  l'on  considère  maintenant  les  effets  qu'ont  eus,  pour 
la  vie  sociale,  Téquilibre  constant  où  est  parvenu  le  pécheur  de  Tegeste  et 
l'agitation  impatiente  parmi  laquelle  a  toajonrs  navigué  le  poète  de  Laure, 
on  doit  reconnaître  que  cette  dernière  a  été  bion  plus  utile  et  plus  prodne- 
Uve...  Il  est  certain  que  la  lutte  soutenue  par  Pétrarque  est  la  latte  de  \ 
l'homme  qui  a  compris  déjà,  quelque  confusément  que  ce  soit,  que,  si  c'est   i 
dans  la  vie  terrestre  que  l'on  sème,  c'est  aussi  dans  cette  vie  terrestre  que   [ 
Ton  récolte.  Le  conseil  qu'il  a  donné,  dans  une  lettre,  à  son  propre  fils  :    j 
«  Efforce-toi  et  élève-toi  !  >  il  l'a  adressé  aussi,  du  seuil  du  moyen  ftge,  à   f 
toutes  les  générations  qui  l'ont  suivi,  leur  enseignant  que  la  raison  de  leur    \ 
existence,  l'unique  preuve  de  leur  dignité,  consiste  dans  cette  élévatîmi  mo- 
rale et  intellectuelle,  indépendante  de  toute  ûnab'lé  religieuse  d'outre-tombe. 
Du  recueillement  égoïste  d'Augustin,  trouvant  ti  acée  dans  le  dogme  catho- 
lique la  seule  voie  permise  à  l'activité  de  sa  pensée,  en  même  temps  qu'il  y 
trouvait  un  refuge  à  tontes  les  volontés  de  son  cœur,  jamais  d'un  tel  état    C 
d'esprit  n'auraient  pu  nattre  aucun  progrès,  aucune  révolution,  aucune  vie-    |, 
toîre.  Et,  au  contraire,  de  cette  inquiétude  douloureuse  qui  tourmentait    j 
l'esprit  du  pauvre  Pétrarque,  c'est  d'elle  qu'est  venue  l'impulsion  à  gravir     : 
l'échelle  inûnie   des  conquêtes  humaines  ;  c'est  d'elle  qu'est  sorti  le  pro-    * 
gramme  des  temps  nouveaux,  qui  se  résume  dans  cette  douloureuse,  mais    | 
grande  parole  :  «  Souffrir  pour  agir  !  »  \ 

Emerveillé  de  la  grandeur,  de  la  beauté,  de  rincomparable  effica-  ! 
cité  d'une  telle  conception  de  Tidéal  moral,  M.  Segré  ne  peut  pas  se 
résigner  à  admettre  que  l'honmie  qui  Ta  préparée,  le  «  premier 
homme  moderne,  »  soit  lui-môme  resté  entièrement  fidèle  àT  «  égoïste» 
et  stérile  conception  chrétienne.  A  toute  force,  il  entend  que  Pétrarque 
ait  été  déjà  un  libre-penseur  ;  et,  avec  un  zèle  singulier,  c'est  expres- 
sément dans  les  actes  les  plus  pieux  de  la  vie  leligieuse  du  poète  qu'il 
s'en  va  rechercher  des  preuves  de  son  impiété.  Après  avoir  étudié,  de 
la  façon  qu'on  a  vue,  l'origine  et  la  portée  des  dialogues  sur  le  Mépris 
du  àVondct  *-•  écrits  par  Pétrarque  pour  lui  seul,  dévotement,  en  pré- 
ddnce  de  Dieu,  -^  il  consacre  la  seconde  des  doux  prindpules  études 
de  son  livre  au  rédt  du  pèlerinage  de  Pétrarque  à  Rome  pendant  les 
fêtes  du  jubiM  de  1350.  C'est  Pétrarque,  on  le  sait,  qui,  dès  1842,  aie 
plue  vivement  sollicité  du  pape  la  promulgation  de  ce  jubilé  ;  et  l'on 
sait  aussi  comment,  dans  Thiver  de  1350,  fatigué  et  maladç,  Tàme 
toute  remplie  de  deuils,  il  a  tenu  à  faire  le  long  voyage  de  Rome,  où 
cependant  11  n'y  avait  pas  uno  pierre  qui  n'eût  à  raviver  en  lui  b 
cruels  souvenirs.  Rien  d'autre  ne  Taltirait  à  Px)me,  certainement,  cel  3 
ànnée^là,  que  le  besoin  d'accomplir  son  devoir  de  chrétien.  Oui  :  mi  , 
d'abord,  —  nous  dît  M.  Segrè,  —  pourquoi  ne  s'est-il  mis  en  ro;  î 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  4G3 

qu'à  l'automne,  tandis  que  son  voyage  était  décidé  depuis  le  prin- 
temps ?  «  Dans  une  lettre  à  Barbato  de  Sulmone,  peu  de  temps  aprèsi 
il  s'excusait  de  ce  retard  en  alléguant  son  infirmité  native  d'ater- 
moiement :  mais  ni  à  son  ami,  ni  peut-être  à  soi-môme,  il  n'avouait  la 
véritable  cause  d'un  tel  atermoiement.  Le  fait  est  qu'il  allait  au  jubilé 
comme  y  allaient  beaucoup  d'autres,  mais  pourtant  avec  ce  manque 
d'enthousiasme  avec  lequel  il  entreprenait  toute  chose,  et  d'où  dérivait 
la  tendance  interrof^atrice,  critique,  sceptique,  toute  moderne,  de  son 
esprit.  Il  obéissait  à  Tappel  de  cette  solennité  parce  qu'elle  répondait 
à  une  aspiration  inquiète  de  son  moi;  mais,  tout  en  y  obéissant,  il 
n'apportait  pas  avec  soi  cette  pleine  confiance  dans  le  remède  qui, 
pour  les  maladies  de  l'âme,  est  l'élément  principal  de  Tefûcacité  du  re- 
mède. 0  Autre  sympU^me  décisif  de  la  tiédeur  religieuse  de  Pétrarque  : 
arrivé  à  Rome  vers  la  fin  d'octobre,  il  en  est  déjà  reparti  dès  les  pre- 
miers jours  de  décembre.  Encore,  durant  les  quelques  semaines  de 
son  séjour,  ne  s'est-il  pas  laissé  complètement  absorber  par  la  dévo- 
tion. C'est  en  effet  pendant  ce  séjour  que,  pour  distraire  sa  solitude, 
il  a  écrit  sa  charmante  épitre  latine  à  Yarron,  où  il  déplore  la  dispa- 
rition de  mille  beaux  ouvrages  anciens.  Cela  ne  suffit-il  pas  à 
prouver  que  le  pèlerin  «  se  tenait  à  part  de  la  foule  de  ses  com- 
pagnons de  pèlerinage,  masse  imbécile  qui  ne  parlait  que  de  prodiges» 
de  reliques/ et  de  visions?  »  En  vérité,  nous  dit  M.  Segrè,  «  cet 
homme  qui  s'adresse  à  Yarron  comme  à  un  vivant,  pendant  que  défile 
en  psalmodiant  la  troupe  des  pèlerins,  c'est  déjà  toute  une  révolution, 
c'est  la  protestation  tacite  mais  inflexible  des  temps  nouveaux;  c'est 
un  chrétien  qui,  le  premier,  découvre  que  le  principe  de  la  dignité 
humaine  réside  dans  la  civilisation,  dans  les  pénibles  conquêtes  do 
Tesprit,  et  non  plus  dans  l'acquiescement  docile  à  une  autorité  inscru 
table.  »  Et  comment  ne  pas  citer  encore  ce  passage  : 


C'est  pourtant  chose  certaine  qae  Pétrarque,  tout  comme  les  autres 
pèlerins,  a  visité  un  à  un  les  temples  et  les  autels  indiqués  dans  le  pro- 
gramme du  pèlerinage.  Mai»  de  quelle  façon  les  a-t-il  visités?  Avec  quels 
sentimens?  Lui-môme  nous  l'apprend  dans  sa  réponse  à  Marco  Barbato, 
qui  regrette  de  n'être  pas  venu  le  rencontrer  à  Rome  pendant  le  jubilé.  Il 
répond  à  son  ami  que,  au  fond,  il  doit  plutôt  se  réjouir  de  ce  que  cette 
rencontre  n'ait  pas  eu  lieu,  ])arce  que,  dit-il,  «  si  nous  avions  été  ensemble, 
notre  curiosité  de  poètes  aurait  risqué  de  nous  entraîner  par  les  rues  de  la 
ville,  au  lieu  d'aller  faire  nos  dévotions  d'église  en  église.  »  11  était  donc 
bien  miuce,  le  fil  qui  ratlachait  Pétrarque  aux  pratiques  de  cette  religion 
pour  laquelle,  seule,  il  avait  accompli  un  si  long  voyage?  Et  c*eût  donc  été 


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464  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

assez  de  la  présence  du  savant  Barbato  pour  amener  le  poète  sinon  à  ou- 
blier tout  à  fait  ces  pratiques,  du  moins  à  les  négliger  en  grande  partie? 


Enfin  M.  Segrè  se  demande  de  quel  profit  a  été  pour  Pétrarque  son 
pieux  pèlerinage.  A  en  croire  Pétrarque  lui-même,  le  profit  aurait  été 
considérable  ;  et  maintes  fois,  depuis  lors,  le  poète  a  pris  soin  d'affir- 
mer que  «  le  jubilé  Ta  fortifié  dans  son  horreur  pour  la  peste  des 
passions  mondaines.  »  Mais  M.  Segrè  nous  avertit  que  «  c'est  encore 
là  une  de  ces  affirmations  qu'il  faisait  au  moins  autant  pour  se  con* 
vaincre  lui-même,  que  pour  convaincre  les  autres.  »  En  réalité, 
Pétrarque,  après  comme  avant  4e  jubilé  de  1350,  a  subi  des  tenta- 
tions, commis  des  fautes,  cédé  à  la  faiblesse  de  son  humanité  :  que 
nous  faudrait- il  donc  de  plus,  pour  nous  prouver  que  l'àme  du  poète 
ne  tenait  plus  que  par  un  «  fil  bien  mince  »  à  une  religion  qui,  mal- 
gré toutes  les  fatigues  que  lui  avait  coûtées  son  pèlerinage,  n'avait 
pas  eu'le  pouvoir  de  le  transformer,  brusquement  et  définitivement, 
en  un  saint? 

Mais  au  reste  j'imagine  que  les  saints  eux-mêmes,  si  on  leur  appli- 
quait les  procédés  d'interprétation  psychologique  de  M.  Segrè,  fini- 
raient par  nous  apparaître  d'assez  pauvres  chrétiens.  IJincréduliié  des 
Saints,  quel  amusant  ouvrage  on  pourrait  écrire  là,  dans  le  genre  de 
ceux  que  l'on  nous  a  offerts  sur  «  le  classicisme  des  romantiques,  » 
ou  encore  sur  le  «  romantisme  des  classiques  »  !  Non  pas,  certes,  que 
l'auteur  du  Triomphe  de  V Amour  ait  été  un  saint,  conune  Ta  été,  par 
exemple,  son  frère  Gérard  dans  sa  chartreuse  de  Montrieu.  Mais  de 
tous  les  faits  allégués  par  le  critique  italien  pour  le  convaincre  de 
tiédeur  en  matière  religieuse,  je  n'en  vois  pas  un  seul  qui  n'ait  de  quoi 
s'expliquer  le  mieux  du  monde  dans  Thypothèse  d'un  Pétrarque  sin- 
cèrement, profondément  croyant.  Parce  que  le  poète,  tout  en  se  repen- 
tant de  ses  défauts,  ne  s'en  corrige  pas  aussitôt  et  pour  toujours,  parce 
qu'il  ne  vénère  pas  sans  réserve  les  papes  de  son  temps,  —  à  qui 
d'ailleurs  il  reproche  surtout  de  n'être  pas  des  Italiens,  et  d'habiter 
Avignon,  —  parce  que,  dans  ses  écrits  religieux,  il  cite  volontiers  des 
moralistes  païens,  parce  qu'il  se  demande  ce  que  son  âme  deviendra, 
après  sa  mort,  et  affirme  que  «  Dieu  seul  sait  si  la  mort  est  un  bien  ou 
un  mal,  »  parce  qu'enfin  sa  «  confession  »  diffère  des  Confessions  de 
saint  Augustin,  devons-nous  nécessairement  le  tenir  pour  un  incré- 
dule, surtout  quand  M.  Segrè  lui-même  reconnaît,  d'autre  part,  que 
«jamais  l'ombre  d'un  doute  ne  semble  l'avoir  effleuré?  »  Et  quant 
à  ce  qui  est  de  son  pèlerinage,  je  jurerais  que,  parmi  le  million  de 


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REVUES    ÉTRANGÈRES.  465 

Odèles  accourus  avec  lui  à  Rome  pour  le  jubilé  de  1350,  plus  d'un 
s'est  trouvé  qui,  comme  lui,  a  retardé  son  départ  ou  abrégé  son 
séjour,  et  que  plus  d'un,  et  parmi  les  plus  dévots,  pendant  que  le 
poète  se  divertissait  à  écrire  son  épitre  latine  à  Yarron,  s*est  diverti  à 
explorer  les  tavernes  de  Rome  ou  à  se  promener  dans  la  Campagne 
avec  des  amis.  Si  vraiment,  pour  s'ôtre  comporté  en  tout  cela  ainsi 
qu'il  Fa  fait,  Pétrarque  a  manqué  de  foi,  tout  son  siècle  en  a  manqué 
autant  et  plus  que  lui;  et  sans  doute  aussi  tous  les  siècles  précédens, 
à  moins  de  supposer  que  les  «  ténèbres  »  du  moyen  âge  aient  jamais 
produit  une  période  de  perfection  morale  absolue  et  universelle, 
«c  Mais  le  pèlerinage  de  Pétrarque  ne  lui  a  servi  de  rienl  »  nous 
dit  encore  M.  Segrè.  IL  lui  a  servi  du  moins  à  pouvoir  se  donner  à  soi- 
même  rillusion  d'en  avoir  proOté  :  et  cela  seiil  ne  sufûrait-il  pas  déjà 
à  montrer  que  le  «  premier  homme  moderne  »  avait,  au  fond  de  son 
cœur,  plus  de  «  confiance  dans  Tefficacité  du  remède  »  que  ne  vou- 
drait nous  le  faire  croire  son  nouveau  biographe  ? 

Pourquoi  faut-il  que  nous  ayons  tous  aujourd'hui,  avec  notre  soi- 
disant  scepticisme,  Tétrange  et  déplorable  manie  de  mêler  partout 
les  questions  religieuses?  Avant  d'apprécier  le  talent  d'un  écrivain  ou 
d'un  artiste,  nous  nous  inquiétons  de  savoir  s'il  est  catholique  ou  pro- 
testant, dévot  ou  Ubre  penseur;  et  non  seulement  notre  appréciation 
de  son  talent  se  trouve  ensuite  mesurée  sur  son  plus  ou  moins  d'assi- 
duité à  faire  ses  pâques,  mais  souvent,  pour  peu  que  la  véritable  na- 
ture de  ses  croyances  intimes  ne  se  montre  pas  à  nous  avec  une  certi- 
tude absolue,  nous  nous  efforçons  si  obstinément  de  la  découvrir,  que 
rien  d'autre,  chez  lui,  ne  parvient  plus  à  nous  intéresser.  Préoccupés 
de  connaître  au  juste  la  religion  de  Léonard  de  Vinci,  nous  négligeons 
de  regarder  la  Joconde  et  la  Vierge  aux  Rochers,  Le  problème  des  sen- 
timens  religieux  de  Gœthe,  de  Chateaubriand,  nous  enlève  le  loisir 
d'admirer  leur  génie.  Et  c'est  une  aventure  toute  pareille  qui  est  en 
train  de  nous  arriver  maintenant  en  présence  de  Pétrarque.  A  force  de 
chercher  l'humaniste  sous  le  chrétien,  et  sous  l'humaniste  le  païen, 
nous  oublions  de  plus  en  plus  que,  bien  au-dessus  de  tout  cela,  il  y 
a  eu  le  poète. 

Ce  poète  n'a  point  de  place  dans  les  Études  Pélrarchesques  de 
M.  Segrè.  Il  n'en  a  guère  non  plus  dans  la  nombreuse  série  des  dis- 
cours, conférences  et  brochures,  qu'a  fait  naître  en  Italie  le  centenaire 
de  Pétrarque  ;  et  peut-être,  en  effet,  l'auteur  du  Canzoniere  ne  nous 
donne-t-il  pas,  autant  que  celui  des  traités  latins  et  des  Lettres  fami^ 

TOMK  XXIII.  —  190k  30 


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466  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Hères,  Timpression  du  «  premier  homme  moderne.  »  Mais  combien  plus 
profondément,  par  contre,  il  nous  donne  l'impression  de  «  Thomme 
étemel  »  !  Comme  il  sait  aimer  et  souffrir,  et  revêtir  de  beauté  vivante 
jusqu'aux  moindres  nuances  de  ses  émotions!  Quelle  mystérieuse  et 
délicieuse  musique  répandent  en  nous  chacun  de  ses  sonnets,  chacune 
de  ses  canzones,  dès  que,  écartant  les  observations  surannées  de  leurs 
commentateurs,  nous  nous  abandonnons  librement  à  eux!  Et  conmie 
nous  avons  peu  besoin  d'apprendre  si  l'amant  de  Laure  était  chrétien 
ou  païen,  du  moyen  âge  ou  des  temps  modernes,  pour  entendre 
chanter  dans  nos  cœurs  l'écho  de  ses  rêves  et  de  ses  regrets! 

Mon  cher  Sennuccio,  veux-tu  savoir  de  quelle  manière  je  sais  traité  el 
quelle  est  ma  vie?  Laure  me  gouverne;  je  reste  absolument  tel  que  j'étais 
quand  tu  m'as  connu,  je  l'aime  et  je  pe  consume  tout  comme  autrefois. 

Ici  je  me  souviens  de  l'avoir  vue  toute  modeste,  là,  orgueilleuse;  tantôt 
dure  et  tantôt  affable,  sans  pitié  ou  compatissante,  pleine  de  retenue  on 
d'abandon,  parfois  aussi  dédaigneuse  et  cruelle. 

Ici  elle  a  chanté  doucement,  et  là  elle  s'est  assise;  ici  elle  s'est  re- 
tournée ou  a  ralenti  son  pas;  là  ses  beaux  yeux  m'ont  percé  le  cœur; 

Ici  elle  m'a  dit  un  mot  ou  elle  m'a  souri;  là,  j'ai  vu  Texpression  de  son 
visage  changer...  Telles  sont,  hélas!  les  images  que  ram«'Mie  en  moi  nuit  et 
jour  l'Amour,  notre  maître. 

Ou  bien  encore  : 

Jamais  tendre  mère  à  son  unique  fils,  jamais  femme  qui  aime  à  son 
époux  chéri,  n'a,  dans  les  cas  difficiles,  donné  avec  une  telle  émotion,  avec 
tant  d'anxiété,  des  conseils. 

Que  m'en  donne  celle  qui,  de  son  éternelle  et  sublime  demeure  voyant 
mon  triste  exil,  revient  souvent  vers  moi,  avec  son  affection  coutumière,  et 
les  yeux  encore  embellis  d'un  redoublement  de  pitié. 

Gomme  une  mère  ou  comme  une  amante,  elle  me  laisse  voir  tantôt  ses 
craintes,  tantôt  une  chaste  tendresse,  et  m'indique  ce  que,  dans  le  voyage  de 
la  vie,  je  dois  éviter  ou  suivre, 

Me  signalant  les  dangers  de  la  route,  et  priant  pour  que  mon  Ame  ne 
larde  pas  trop  à  prendre  son  vol.  C'est  seulement  quand  elle  me  parle 
ainsi  que  je  trouve  le  repos  et  le  calme  (1). 

Et  qu*on  ne  nous  dise  plus  que  les  poèmes  italiens  de  Pétrai^que 
n'ont  été  pour  lui  qu'un  passe-temps,  dont  il  n*a  lui-même  reconnu  la 
valeur  qu'aux  dernières  années  de  sa  vie!  Dans  une  des  très  ra  i 
études  littéraires  publiées  à  l'occasion  des  fêtes  d'Arezzo,  M.  Vitto    ► 

(1)  J'emprunte  ces  passages  à  l'excellente  traduction  des  poésies  italiennes     i 
Pétrarque  par  M.  Fernand  Brisset  (2  vol.,  Librairie  Perrin,  1899 Jet  1903). 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  467 

Cian  ;  1)  s'élève  éloquemment  contre  cette  légende,  fondéejadis  sur  une 
ou  deux  boutades  des  lettres  familières  du  poète.  De  Texamen  et  de  la 
comparaison  des  manuscrits  divers  du  Canzoniere  résulte,  au  contraire, 
la  preuve  formelle  qu'à  aucun  autre  de  ses  écrits  Pétrarque  n'a  apporté 
plus  de  soins,  et  cela  tout  au  long  de  sa  vie,  sans  cesse  travaillant  à 
corriger  les  rimes,  à  enrichir  les  images,  à  réaliser  dans  ses  poèmes 
en  langue  vulgaire  Tidéal  de  perfection  classique  qu'il  énonçait  dans 
sa  prose  latine.  A  chaque  page  des  manuscrits,  les  marges  fourmillent 
d'annotations  comme  celles-ci  :  <c  Revois  encore  cela!  —  Dis  cela  autre- 
ment !  —  Ce  vers  ne  me  satisfait  pas  !  —  Voici  qui  me  parait  aussi 
parfait  que  possible  !  »  Et  M.  Yittorio  Clan  nous  affirme  en  outre  que, 
de  toutes  les  «  conquêtes  »  humanistes  de  Pétrarque,  de  tous  les  senti- 
mens,  de  toutes  les  idées,  de  toutes  les  images,  que  lui  a  suggérés  de 
proche  en  proche  son  exploration  de  l'antiquité,  il  n'y  a  rien  qu'il  ait 
négligé  d'utiliser  dans  son  Canzoniere  :  de  telle  sorte  que  celui-ci  mé- 
rite bien  de  nous  apparaître  comme  le  monument  de  sa  vie.  Mais 
d'ailleurs  ne  suffit-U  point  de  le  lire,  pour  sentir  que  le  poète  y  a  mis 
tout  son  génie,  comme  il  y  a  mis  tout  son  cœur?  «  Beaux  yeux  de 
Liiure,  s'écrie-t-il,  dans  une  de  ses  canzones,  quand  vous  me  révélez 
quelque  sentiment  affectueux  caché  dans  le  cœur  de  ma  maltresse,  la 
joie  que  j'en  éprouve  suffit  à  remplir  toute  mon  âme.  Et  c'est  alors 
que  jaillissent  de  moi  ces  paroles  et  ces  œuvres,  qui,  je  l'espère,  me 
rendr  ont  immortel.  » 

Um  poète,  c'est  ce  qu'a  toujours  été  Pétrarque,  par-dessus  toute 
chose.  M.  Yittorio  Cian  ajoute  même  qu'U  a  été  «  le  premier  des 
poètes-artistes  modernes,  »  c'est-à-dire  le  premier  qui  ait  patiemment 
préparé,  savamment  élaboré,  ses  poèmes  :  mais  j'ai  peine  à  croire  que, 
par  exemple,  Cino  de  Pistoie  (pour  ne  point  parler  de  Dante]  n'ait  pas 
déjà  dépensé  bien  des  veilles  à  parfaire  quelques-uns  de  ses  beaux 
sonnets.  De  tout  temps,  grâce  à  Dieu,  il  y  a  eu  des  poètes,  des  hommes 
possédant  le  miraculeux  pouvoir  de  transformer  en  musique  les  émo- 
tions de  leur  cœur  :  Pétrarque  a  été,  simplement,  l'un  des  plus  grands 
d'entre  eux.  Et  de  tout  temps,  depuis  Catulle  et  Horace  jusqu'à  Cha- 
teaubriand, Lamartine  et  Musset,  ces  poètes  ont  eu,  sous  leur  génie 
créateur,  des  âmes  différentes  de  nos  âmes  ordinaires,  plus  inquiètes, 
plus  mobiles,  plus  impressionnables,  plus  promptes  à  l'Ulusion 
comme  à  la  déception;  des  âmes  qui  n'aiment  ni  ne  haïssent,  ne  croient 
ni  ne  doutent,  de  la  même  façon  que  les  nôtres,  mais  qui  pourtant,  et 

(i    Suova  Antolor/ia  du  16  juillet  1904. 


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468  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

souvent  plus  encore  (jue  les  nôtres,  savent  douter  et  croire,  haïr  et 
aimer.  Si  Ton  se  rappelait  davantage  que  Pétrarque  a  été  un  poète, 
peut-être  s'expliquerait-on  mieux  qu*il  ait  pu  concilier  la  ferveur  de 
sa  foi  chrétienne  avec  ses  curiosités  d'humaniste,  que,  tout  en  portant 
un  cilice,  il  se  soit  complu  à  rêver  d'amour,  et  que,  après  avoir 
affronté  fatigues  et  dangers  pour  se  rendre  à  Rome  en  pèlerinage,  il 
ait  occupé  les  loisirs  de  son  pèlerinage  à  relire  Varron.  Si  Ton  se 
rappelait  davantage  qu'il  a  été  un  poète,  peut-être  serait-on  moins 
tenté,  pour  comprendre  sa  vie  et  son  caractère,  de  lui  prêter  des  sen. 
timens  que  non  seulement  U  n'a  jamais  eus,  mais  qui  l'ont  rempli  de 
dégoût  toutes  led  fois  qu'autour  de  lui  il  les  a  rencontrés. 

Car  le  moyen  âge,  à  défaut  de  lui,  n'a  pas  manqué  de  «  premiers 
hommes  modernes,  »  au  sens  où  Ton  est  en  train  d'entendre  ce  mot. 
Dans  l'entourage  le  plus  immédiat  du  poète,  son  fils,  Jean  Pétrarque, 
affichait  ouvertement  sa  résolution  de  ne  régler  ses  croyances  et  ses 
actes  que  sur  les  seules  données  de  sa  propre  raison.  Dédaignant  toute 
autorité,  y  compris  celle  de  son  père,  il  n'admettait  ni  Dieu,  ni  patrie, 
ni  vertu,  ni  honneur,  poussant  1'  «  individualisme  »  jusqu'à  confondre 
dans  un  commun  mépris  le  Nouveau  Testament  et  les  Tusculanes.  Sa 
«  libre  pensée  »  aurait  de  quoi  ravir  aujourd'hui  ceux  qui  flétrissent  le 
«  recueillement  égoïste  »  de  saint  Augustin,  et  reprochent  aux  dogmes 
religieux  de  «  tracer  d'avance  à  l'homme  la  conduite  qu'il  doit  suivre.  » 
Mais  Pétrarque,  lui,  ne  se  résignait  pas  à  apprécier  le  nouvel  idéal 
moral  affirmé  par  son  fils.  U  en  était  venu  à  ne  pouvoir  même  sup- 
porter la  présence  du  jeune  homme,  à  prendre  en  grippe  sa  démarche, 
ses  gestes,  sa  manière  de  secouer  la  tête  en  fronçant  les  sourcils.  11 
l'amail,  cependant  :  jamais  il  n'a  cessé  de  veiller  sur  lui.  Et  jusque 
dans  ce  mélange  d'impatience  et  de  tendresse  c'est  encore  le  «  poète  » 
que  nous  retrouvons  :  «  espèce  irritable  »  que  tous  les  temps  ont 
connue,  excusée,  et  bénie. 

T.  DE  Wyzetwa. 


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I 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  septembre. 

Il  est  un  peu  tard  déjà  pour  parler  des  événeinens  d'Extrême-Orient  : 
tous  les  journaux  les  ont  racontés.  IL  y  a  quinze  jours,  nous  n'avons 
pu  faire  qu'une  allusion  rapide  à  la  grande  bataille  qui  se  livrait  à 
Liao-Yang,  et  aujourd'hui  tout  ce  que  nous  pouvons  en  dire,  c'est 
qu'elle  s'est  terminée  au  détriment  des  Russes  qui,  après  une  rési- 
stance héroïque,  ont  dû  battre  en  retraite  vers  le  Nord.  Quant  aux 
pertes  des  deux  armées,  elles  ont  ^té  effroyables,  et,  ne  fût-ce  qu'à  ce 
point  de  vue,  la  bataille  de  Liao-Yang  est  une  des  plus  importantes 
qui  aient  eu  lieu  depuis  longtemps.  Malgré  cela,  elle  n'a  eu  rien  de 
décisif.  Les  Russes,  à  la  vérité,  l'ont  perdue,  mais  c'est  la  première 
qu^ils  livraient  sur  terre,  et  nous  avons  toujours  pensé  que  c'était 
BUT  terre  que  la  question  serait  réglée. 

La  supériorité  maritime  des  Japonais  était  connue,  ou  du  moins 
soupçonnée,  dès  l'ouverture  des  hostilités.  Elle  devait  leur  assurer 
un  grand  avantage,  en  leur  permettant  de  transporter  leurs  troupes 
par  mer  jusqu'au  nord  de  la  Corée,  et  d'opérer  plus  facilement  et 
plus  rapidement  leur  concentration.  Cette  concentration  a  été,  en 
effet,  facile;  mais  on  ne  peut  pas  dire  qu'elle  ait  été  rapide.  Les  Japo- 
nais ont  montré  une  extrême  lenteur  dans  leurs  mouvemens,  des  tâton- 
nemens,  de  l'hésitation.  L'armée  russe  n'aurait  pas  manqué  d'en  pro- 
fiter, si  le  général  Kouropatkine  avait  eu  en  main  la  totalité  des  forces 
/il  espère  réunir.  Mais  il  en  est  encore  loin.  Quoiqu'il  soit  difficile 
xpliquer  leur  imprévoyance,  les  Russes  ne  s'étaient  pas  attendus 
a  guerre  et  ne  l'avaient  point  préparée.  Ils  ont  dû  tout  improviser. 


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470  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  8  000  kilomètres  de  leur  point  de  départ.  Le  général  Kouropatkine, 
sentant  ses  forces  augmenter  continuellement,  a  temporisé  autant 
qu'il  la  pu.  Il  devait  être  le  Fabius  Cunctator  de  cette  guerre.  Il  s'est 
contenté  de  ralentir,  par  des  combats  qui  n'étaient  le  plus  souvent 
que  des  escarmouches,  la  marche  de  l'ennemi.  Sa  tactique  a  été  de 
tenir  Tanne  haute  et  menaçante,  mais  de  rompre  pied  à  pied.  Il  en 
a  changé  à  Liao-Yang.  Là,  il  a  livré  bataille,  et  sans  doute  il  était 
encore  trop  tôt;  mais  comment  faire  autrement?  On  aurait  mal 
compris  que  Liao-Yang  ne  fût  pas  défendue.  Enfin,  il  y  avait  la  situa- 
tion de  Port- Arthur,  qui  était  l'objet  à  Saint-Pétersbourg  des  plus  vives 
préoccupations. 

Préoccupations  bien  naturelles,  et  dont  il  fallait  cependant  se  défier. 
Déjà,  une  première  fois,  une  colonne  de  secours  avait  été  envoyée  du 
côté  de  Port-Arthur.  C'est  la  seule  faute  stratégique  que  le  général 
Kouropatkine  ait  commise,  et  peut-être  n'est-elle  pas  imputable  à  sa 
volonté.  Heureusement,  on  n'y  a  pas  persévéré:  le  mouvement  n'a 
été  qu'esquissé.  Tout  le  monde  a  compris  alors  que  Port-Arthur 
ne  pouvait  être  délivré  que  par  une  bataille  où  l'armée  russe  serait 
engagée  tout  entière.  L'occasion  s'est  présentée,  peut-être  imposée,  à 
Liao-Yang.  Livrer  Liao-Yang  sans  combat,  c'était  du  même  coup 
livrer  Port-Arthur  :  le  général  Kouropatkine  ne  s'y  est  pas  résigné, 
il  a  risqué  la  bataille.  A  la  vérité  il  l'a  perdue,  et  il  est  désormais 
bien  difficile  que  Port- Arthur  échappe,  un  peu  plus  tôt  ou  un  peu  plus 
tard,  au  sort  qui  attend  toute  ville  assiégée  qui  n'est  pas  secourue; 
mais  l'honneur  a  sa  place  à  la  guerre,  même  lorsque  celle-ci  est  provi- 
soirement défensive,  et  ce  n'est  pas  seulement  l'honneur  que  le  général 
Kouropatkine  a  sauvé.  Il  a  infligé  aux  Japonais  des  pertes  énormes. 
Sans  doute  les  siennes  l'ont  été  aussi;  mais  il  lui  est  plus  facile  de 
les  réparer,  si  on  lui  en  laisse  le  temps.  Enfin  sa  retraite  s'est  faite  sur 
Moukden  sans  confusion,  ni  désordre;  il  est  resté  maitre  de  tous  ses 
mouvemens;  les  Japonais,  harassés,  ne  l'ont  pas  inquiété.  Ils  ont 
gagné  une  bataille,  soit  ;  mais  une  de  ces  batailles  après  lesquelles  tout 
est  à  recommencer. 

La  question  aujourd'hui  est  de  savoir  si  les  Russes  s  arrêteront  à 
Moukden,  ou  s'ils  continueront  leur  marche  vers  le  nord  jusqu'à  un 
point  indéterminé,  peut-être  jusqu'à  Karbine.  Naturellement  nous 
n'en  savons  rien  :  tout  ce  qu'on  a  dit  à  ce  sujet  n'est  que  conjecture. 
Le  général  Kouropatkine,  ne  pouvant  rien  pour  Port-Arthur,  n'a  plus 
à  songer  qu'aux  intérêts  de  son  armée.  Le  plus  probable  est  qu*il 
cherchera  à  imposer  aux  Japonais  quelques-unes  des  difficultés  qu'ils 


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REVUE.    —    CHRONIQUE.  474 

n'ont  pas  connues  jusqu'ici,  et  avec  lesquelles  il  s'est  lui-même  trouvé 
aux  prises.  Plus  il  les  obligera  à  s'éloigner  de  leur  base  d'opérations, 
qui  est  la  mer,  plus  il  les  affaiblira.  Ils  devront  pourvoir,  à  leur 
tour,  au  ravitaillement  d'une  armée  qui  opère  au  loin.  Ils  sont  sans 
doute  très  capables  de  résoudre  ce  problème;  mais,  comme  nous 
Tavons  déjà  remarqué,  ils  sont  lents,  et  les  Russes  profiteront  de  cette 
lenteur  qui  concorde  avec  leur  propre  intérêt  de  temporisation.  S'ils 
les  conduisent  loin,  les  Japonais  n'y  arriveront  pas  de  sitôt;  et,  pen- 
dant ce  temps,  la  mauvaise  saison  surviendra.  Le  froid  est  intense 
dans  ces  régions;  les  Russes  le  supportent  mieux  que  les  Nippons. 
Tout  cela  peut  amener  un  ralentissement  de  la  guerre.  Les  Japonais 
sont  d'excellens  soldats  sur  le  cbamp  de  bataille;  ils  ont  une  merveil- 
leuse agilité  et  une  impétuosité  à  laqueUe  il  est  difficile  de  résister  ; 
mais,  s'ils  manquent  leur  effet,  ils  restent  pendant  quelque  temps 
décontenancés  et  ne  se  ressaisissent  pas  du  premier  coup.  Aussi  ont- 
ils  laissé  écbapper  l'armée  russe,  et  ne  l'ont-Us  poursuivie  qu'assez 
mollement.  Ils  la  retrouveront  dans  quelques  semaines,  ou  dans 
quelques  mois,  plus  nombreuse  et  plus  redoutable. 

Ce  n'est  pas  sans  tristesse  qu'on  voit  cette  guerre  se  prolonger,  et 
nous  comprenons  ceux  qui  parlent  prématurément  d'une  médiation 
des  puissances,  sans  partager  toutefois  leurs  espérances,  ou  plutôt 
leurs  illusions.  Le  sang  continuera  de  couler  en  Extrême-Orient.  Mais 
n'avait-on  pas  prévu,  dès  le  début,  que  cette  guerre  serait  difficile 
et  longue  ?  L'histoire  militaire  des  Russes  montre  qu'ils  débutent 
souvent  par  des  revers,  puis  qu'ils  finissent  par  l'emporter  à  force  de 
ténacité  ;  et  l'histoire  militaire  de  toutes  les  nations  européennes  qui, 
dans  ces  dernières  années,  ont  eu  des  expéditions  à  faire  à  des  dis- 
tances très  considérables,  comme  nous-mêmes  au  Tonkin  et  à  Mada- 
gascar, ou  comme  les  Anglais  au  Transvaal,  montre  que,  même  avec 
an  ennemi  notoirement  inférieur,  le  succès  définitif  est  toujours  lent 
à  se  déterminer.  Les  Russes  ont  trouvé  devant  eux  un  adversaire 
infiniment  plus  dangereux  que  tous  ceux  dont  nous  venons  de  parler  : 
il  n'est  donc  pas  étonnant  qu'ils  aient  trouvé  aussi  des  difficultés  infi- 
niment plus  grandes.  Ils  en  ont  rencontré  encore,  pourquoi  ne  pas  le 
dire  ?  dans  les  défauts  de  leur  organisation,  et  même  de  leur  gouver- 
nement. Mais  rien  ne  les  décourage,  et,  le  lendemain  d'une  bataille 
perdue  ils  ne  songent  qu'à  la  revanche. 

La  grève  de  Marseille,  que  nous  avons  signalée  au  moment  où  elle 
venait  d'éclater,  se  poursuit,  sans  qu'il  soit  encore  possible  d'en  pres- 


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472  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sentir  le  dénouement.  Peut-être  se  terminera-t-elle,  comme  les  précé- 
dentes, par  une  cote  mal  taillée  ;  mais  alors  elle  recommencera  bientôt 
et  elle  aura  manqué  au  caractère  de  ses  débuts.  Ce  caractère  était 
celui  qu'avait  eu  déjà,  à  un  moindre  degré,  la  grève  des  états-majors 
aux  mois.d*avril  et  de  mai  derniers.  Les  états-majors  de  la  marine  de 
commerce,  ne  se  sentant  plus  maîtres  du  commandement,  avaient  dé- 
barqué et  s'étaient  mis  en  grève:  fait  tout  nouveau  alors  et  très  impor- 
tant. Jusqu'à  ce  moment,  les  inscrits  maritimes  et  les  dockers  avaient 
été  les  seuls  à  profiter  de  la  loi  de  1884,  et  ils  regardaient  le  droit  de 
grève,  comme  une  sorte  de  monopole  qui  n'appartenait  qu'à  eux. 
L'idée  que  leurs  officiers,  et  peut-être  un  jour  leurs  patrons,  c'est-à- 
dire  les  armateurs,  pourraient  l'invoquer  et  l'appliquer  aussi,  n'était 
même  pas  entrée  dans  leur  esprit.  La  grève  était  l'arme  des  ouvriers; 
seuls,  ils  pouvaient  s'en  servir;  les  patrons  n'avaient  d'autre  droit  que 
de  parer  les  coups,  s'ils  pouvaient,  et  finalement  le  devoir  de  capituler 
sur  tous  les  points  ou  sur  quelques-uns,  suivant  que  les  ouvriers 
accepteraient  ou  n'accepteraient  pas  une  transaction.  Si  les  patrons 
se  mettaient  en  grève  à  leur  tour,  le  jeu  était  troublé  et  personne  ne 
pouvait  plus  s'y  reconnaître. 

Cette  conception,  quelque  erronée  et  fantaisiste  qu'elle  fût ,  n'au- 
rait pas  de  longtemps  été  démentie  par  les  faits,  peut-être  même  ne 
l'aurait-elle  été  jamais,  si  les  ouvriers  l'avaient  appliquée  avec  quelque 
prudence.  Les  patrons,  en  effet,  n'ont  généralement  pas  intérêt  à  l'in- 
terruption du  travail;  et,  si  cette  vérité  s'applique  à  tous,  elle  s'ap- 
plique encore  plus  étroitement  aux  armateurs  qui  ont  des  engage- 
mens,  non  seulement  avec  les  particuliers,  mais  avec  l'Ëtat,  pour  le 
fonctionnement  de  certains  services  publics.  Toutefois  il  y  afune  limite 
à  tout  :  elle  est  atteinte,  lorsque  les  exigences,  sans  cesse  renou- 
velées, des  inscrits  maritimes  et  des  dockers  rendent  l'exercice  même 
de  la  profession  impossible.  On  peut  se  contenter  de  bénéfices  amoin- 
dris; encore  est-ce  difficile  aujourd'hui  où  ils  sont  réduits  à  peu 
près  à  rien  ;  mais  ce  qui  est  inadmissible,  c'est  que  l'autorité,  sur  les 
navires,  soit  partagée  entre  les  officiers  et  l'équipage,  ou  plutôt 
absorbée  par  ce  dernier  ;  c'est  aussi  que,  sur  les  chantiers,  la  liberté 
de  l'embauchage  d'une  part,  et  celle  du  travail  de  l'autre,  soient 
complètement  supprimées.  Or,  c'est  le  fait  actuel.  La  grève  du  mois 
de  mai,  mal  éteinte,  devait  se  rallumer.  Le  sentiment  qui,  à  tous 
égards,  est  le  plus  étranger  aux  ouvriers,  est  celui  de  Tégalité,  ou 
môme  de  l'analogie  entre  leurs  droits  et  ceux  de  leurs  officiers  ou  de 
leurs  patrons.  Si  l'un  d'entre  eux  est  frappé  de  la  plus  juste  peine 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  473 

disciplinaire,  ils  proclament  aussitôt  leur  solidarité  avec  lui,  et  une 
grève  commence.  Mais  s'ils  mettent  eux-mêmes  à  l'index,  soit  un 
contremaître,  soit  un  ofûcier,  soit  im  navire,  soit  une  compagnie,  leur 
étonnement  est  aussi  grand  que  leur  indignation  est  violeiUe,  dès  que 
le  sentiment  de  la  solidarité  se  réveille  parmi  les  états-majors  ou  les 
armateurs,  et  que  ceux-ci  font  le  geste  de  plier  bagage  à  leur  tour. 
A  leurs  yeux,  c'est  une  violation  du  droit  éternel.  Les  lois  sont  faites 
pour  eux  et  non  pas  pour  les  autres,  et  nous  les  verrons  toujours  et 
partout  essayer  de  faire  prévaloir  cette  prétention  qu'on  nous  per- 
mettra de  trouver  excessive. 

Sont-ce  les  dockers,  c'est-à-dire  les  ouvriers  du  port,  ou  les  inscrits 
maritimes,  c'est-à-dire  les  équipages,  qui  ont  pris  l'initiative  de  la 
grève  actuelle  ?  Les  premiers  peut-être  ;  mais,  c'est  pure  affaire  de 
hasard.  Les  revendications  des  dockers  et  des  inscrits  sont  conti- 
nuelles. Leurs  menaces  de  grève,  ou  plutôt  leurs  grèves  ne  le  sont 
pas  oioins.  Que  la  corde  trop  tendue  ait  fini  par  casser  entre  les  mains 
de  ceux-ci  ou  de  ceux-là,  le  fait  vaut  d'autant  moins  la  peine  d'être 
relevé,  que  dockers  et  inscrits  n'ont  pas  manqué  de  se  déclarer  soli- 
daires une  fois  pour  toutes.  On  ne  peut  pas  avoir  affaire  aux  uns,  sans 
avoir  affaire  aux  autres,  et  encore  n'est-ce  pas  assez  dire,  car  toutes 
les  iadustries,  et  elles  sont  nombreuses,  qui  se  rattachent  au  service 
des  ports,  sont  solidaires  aussi  :  c'est  un  bloc  d'un  nouveau  genre.  En 
présence  des  revendications  des  dockers  soutenues  par  les  inscrits,  à 
moins  que  ce  ne  soit  de  celles  des  inscrits  soutenues  par  les  dockers, 
les  contremaîtres  des  quais  ont  pris  leur  parti,  u  Considérant,  ont-ils 
dit,  que  les  membres  composant  notre  groupement  sont  personnelle- 
ment en  butte  aux  vexations,  aux  menaces  et  mises  à  l'index  injusti- 
fiées ;  que  l'autorité  indispensable  à  la  bonne  marche  des  services  dont 
nous  sommes  chargés  est  absolument  méconnue...;  que,  si  cette 
situation  intolérable  se  perpétuait,  elle  serait  de  nature  à  porter  la 
plus  grave  atteinte  tant  au  principe  d'autorité,  qui  nous  est  nécessaire, 
qu'aux  intérêts  primordiaux  du  Syndicat;  nous  décidons  de  protester 
énergiquement  contre  cet  état  de  choses,  en  nous  abstenant  de  nous 
rendre  à  notre  travail,  à  partir  du  mardi  matin,  23  août,  tant  que  nous 
n'aurons  pas  obtenu  de  nos  patrons,  MM.  les  entrepreneurs  de  manu- 
tention, des  garanties  suffisantes,  qui  nous  permettront  d'accomplir 
en  paix  la  tâche  qui  nous  est  confiée...  »  C'est  là  l'origine  de  la  grève, 
et,  dès  ce  premier  moment,  dès  ce  premier  document,  le  mot  essentiel 
a  été  prononcé  :  les  contremaîtres  demandaient  pour  l'avenir  des 
«  garanties.  »  Ils  faisaient  appel  en  même  temps  à  la  solidarité  des 


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474  "      REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

états-majors  de  la  marine  marchaDde,  qui  ont  décidé  aussitôt  de  «  la 
leur  accorder  tout  entière  en  débarquant  en  masse.  »  Le  mouvement 
ne  s'est  pas  arrêté  là  :  le  syndicat  des  armateurs  de  Marseille  Ta 
suivi.  Il  a^it  que  «  la  mesure  était  comble,  »  et  qu'il  se  voyait  réduit 
«  à  cesser  toutes  ses  opérations  par  l'arrêt  du  travail  de  ses  auxiliaires 
les  plus  indispensables.  »  «  Puisque  tous  les  contrats  sont  dénoncés, 
a-t-il  ajouté,  toutes  les  conventions  déchirées,  l'armement  attendra  que 
les  ouvriers,  de  toutes  les  catégories,  reviennent  à  la  conscience  du  mal 
qu'ils  causent  en  perpétuant  le  désordre,  et  fournissent  pour  l'avenir 
des  garanties  sérieuses  et  définitives  de  stabilité  dans  le  travail,  stabi- 
lité sans  laquelle  il  n'est  pas  d'industrie  possible.  »  Dans  ce  dernier 
document  nous  retrouvons  fortement  motivée  la  nécessité  de  «  garan- 
ties sérieuses  et  définitives  »  déjà  réclamées  dans  le  premier.  Immé- 
diatement toutes  les  compagnies  ont  désarmé  leurs  navires,  et  le  port 
de  Marseille,  ordinairement  si  animé,  est  devenu  inerte  et  désert.  Nous 
ne  rappellerons  pas  ce  que  nous  avons  dit  déjà  des  malheurs  qui 
frappent  Marseille  et  son  port,  au  grand  détriment  de  notre  industrie 
nationale,  au  grand  avantage  de  nos  rivaux.  L'occasion  de  le  répéter 
s'est,  hélas!  si  souvent  renouvelée,  que  cela  est  devenu  un  lieu 
commun. 

Des  garanties  !  Voilà  ce  que  demandent  les  contremaîtres,  les  états- 
majors  et  les  armateurs,  et  c'est  bien,  en  effet,  de  garanties  qu'ils 
auraient  besoin  avant  tout.  Malheureusement,  elles  sont  difficiles  à 
trouver.  Les  ouvriers,  à  quelque  spécialité  qu'ils  appartiennent  et  de 
quelque  nom  (ju'ils  se  nomment,  ne  se  tiennent  jamais  liés  par  leurs 
engagemens.  Les  contrats  les  plus  formels  sont  pour  eux  lettk^e  morte, 
dès  qu'ils  croient  avoir  le  moindre  intérêt  à  les  déchirer.  N'ont-ils  pas 
le  droit  de  se  mettre  en  grève  à  leur  convenance  ou  fantaisie,  et  ce 
droit  ne  domine- t-il  pas  tous  les  autres?  Certes,  ce  n'est  pas  notre 
avis  I  Quand  un  contrat  a  été  passé,  nui  n'a  le  droit  de  le  \doler,  avant 
qu'il  soit  arrivé  à  son  terme,  et,  s'il  ne  l'est  pas  d'un  c6té,  il  reste 
obligatoire  de  l'autre.  Mais  les  ouvriers  ne  l'entendent  pas  ainsi,  et 
notamment  ceux  qui  devraient  être  tenus  de  la  manière  la  plus  stricte 
à  l'observation  de  leurs  engagemens,  c'est-à-dire  les  inscrits  maritimes. 
On  les  a  vus  déserter  le  navire,  au  moment  même  où  il  était  sous 
vapeur  et  où  il  allait  quitter  le  port.  On  les  a  vus  l'abandonner  en 
cours  d'expédition.  Les  moindres  motifs  les  y  déterminent;  quel- 
quefois même  ils  ne  prennent  pas  la  peine  d'en  donner.  Peu  leur  im- 
porte même  la  sécurité  des  voyageurs  :  cela  ne  les  regarde  pas. 

Une  pareille  violation  d'un  contrat  librement  consenti  serait  into- 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  475 

lérable  de  la  part  de  tous  autres  :  elle  Test  encore  bien  plus  de  la 
part  des  inscrits  maritimes,  qui  sont  des  privilégiés  de  la  loi.  La  loi 
leur  impose,  à  la  vérité,  des  charges  assez  lourdes,  ou  du  moins  qui 
l'étaient  autrefois;  mais  elle  leur  attribue,  en  retour,  de  précieux  avan- 
tages, soit  au  point  de  vue  de  leur  retraite  qu'elle  majore  considé- 
rablement au  moyen  du  budget,  soit  au  point  de  vue  de  l'exercice  de 
leur  profession  qui  est  un  monopole.  On  ne  pense  pourtant  pas  que 
toutes  ces  faveurs  leur  aient  été  accordées  pour  rien.  Ils  sont  consi- 
dérés comme  remplissant  un  service  public,  et  dès  lors  obligatoire 
pour  eux,  à  tel  point  que  la  loi,  lorsqu'ils  abandonnent  leur  navire, 
les  considère  et  les  punit  comme  des  déserteurs.  Quelle  loi?  ont  de- 
mandé les  radicaux  et  les  socialistes.  Un  décret  de  1852,  marqué  au 
sceau  de  cette  abominable  période  de  dictature!  Quand  bien  même 
cela  serait  vrai,  un  décret,  qui  n*a  pas  été  abrogé,  doit  être  respecté 
jusqu'à  ce  qu'il  le  soit.  Mais  il  y  a  mieux  :  celui  dont  il  s'agit  a  été 
confirmé  par  une  loi  de  1898,  dont  on  ne  peut  accuser  ni  l'origine,  ni 
la  vétusté,  puisqu'elle  est  l'œuvre  de  Chambres  républicaines,  et 
qu'elle  date  de  six  ans.  Cette  loi,  si  elle  avait  été  appliquée,  aurait  été 
vraiment  une  de  ces  garanties  que  les  armateurs  cherchent  aujour- 
d'hui; mais  il  aurait  fallu  pour  cela  un  autre  ministre  de  la  Marine  que 
M.  Pelletan,  et  un  autre  président  du  Conseil  que  M.  Combes.  Non 
seulement  M.  Pelletan  n'a  pas  appliqué  la  loi,  mais  il  a  déclaré,  dans 
des  conversations  avec  des  journalistes,  qu'elle  était  odieuse  et  qu'il  la 
considérait  comme  caduque  :  singulière  théorie  dans  la  bouche  d'un 
homme  qui  appartient  au  gouvernement!  Dès  le  début  de  la  grève, 
M.  Pelletan  est  allé  banqueter  à  Toulon,  puis  à  Nantes,  et  il  a  tenu  ici  et 
là  des  propos  qui  sont  allés  au  cœur  des  inscrits  maritimes.  On  les  a 
applaudis;  on  y  a  répondu  en  chantant  autour  du  ministre  la  Carma- 
gnole et  VJntej-nationale.  11  semble,  en  vérité,  que  le  gouvernement  se 
soit  plu  à  jouer  avec  le  feu,  tbut  à  côté  d'un  baril  de  poudre.  En  môme 
temps,  M.  Trouillot,  ministre  du  Commerce,  prenait  soin  de  faire  con- 
naître qu'il  avait  écrit  une  lettre  aux  compagnies  maritimes,  pour  leur 
rappeler  leurs  engagemens  envers  l'État.  Elles  devaient  rendre  certains 
services;  elles  recevaient  pour  cela  des  subventions,  qui  seraient  natu- 
rellement diminuées  en  cas  de  suspension  des  services;  elles  s'expo- 
saient déplus  à  encourir  certaines  amendes.  C'est  ainsi  que  le  gouver- 
nement comprend  l'égalité  devant  la  loi,  des  patrons  et  des  ouvriers  ; 
il  la  comprend  comme  les  ouvriers  eux-mêmes.  Ces  derniers  ont  tous 
les  droits.  Si  les  services  publics  soulï'rent  de  la  manière  dont  ils  en 
usent,  tant  pis!  On  ne  peut  rien  contre  eux.  Mais  dès  qu'il  s'agit  des 


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476  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

compagnies,  c'est  différent  l  M.  Pelletan  leur  dit  leur  fait  avec  fracas, 
et  M.  Trouillot  le  leur  murmure  à  Toreille,  en  ayant  soin  toutefois 
d'être  entendu  de  tout  le  monde.  N'est-ce  pas  là  un  véritable  scan- 
dale ?  A  supposer  que  le  décret  de  1852  ne  soit  plus  applicable,  à  cause 
de  sa  date,  et  que,  malgré  sa  date,  la  loi  de  1898  ne  le  soit  pas  davan- 
tage, il  faut  les  changer.  Mais  n'y  a-t-il  pas  un  anachronisme  encore 
plus  choquant  dans  l'institution  elle-même  des  inscrits  maritimes? 
Nous  demandons  à  quoi  elle  sert  aujourd'hui,  et  comment  on  justifie 
les  privilèges  qu'elle  accorde  à  des  hommes  qui  ne  font  rien  pour  les 
mériter?  Ces  derniers  incidens  posent  la  question,  et  il  faudra  bien 
qu'elle  soit  résolue. 

Ainsi  donc,  les  armateurs  seuls  sont  coupables  :  quelle  est  leur 
faute?  C'est  d'avoir  eu  confiance  dans  la  loi.  Naïveté  bien  grande  en 
effet,  car  qu'est-ce  que  la  loi,  sans  un  gouvernement  qui  l'applique?  On 
rappelle  aux  armateurs  leurs  engagemens;  mais,  lorsqu'ils  les  ont 
pris,  ils  comptaient  sur  les  garanties  de  la  loi.  Et  ces  engagemens, 
qui  les  leur  rappelle?  Le  Ministère  même  qui,  en  laissant  violer  la  loi, 
en  devient  le  premier  \âolateur.  Nous  serions  curieux  de  voir  la  ques- 
tion des  responsabilités  encourues  soumise  à  un  tribunal  quelconque: 
le  résultat  n'en  serait  pas  douteux.  Mais  qu'ont  répondu  les  compa- 
gnies, au  moins  jusqu'à  ce  jour,  à  toutes  les  tentatives  de  pression  ou 
d'intimidation?  Elles  ont  répondu  qu'elles  marchaient  à  la  ruine, 
qu'elles  ne  pouvaient  se  faire  aucune  illusion  à  cet  égard,  et  qu'elles 
aimaient  mieux  être  ruinées  tout  d'un  coup  que  lentement  et  successi- 
vement, les  supplices  les  plus  courts  étant  les  moins  douloureux.  Cepen- 
dant elles  ont  continué  de  chercher  des  garanties.  Elles  ont  cru  en 
trouver  une  première  dans  le  versement  par  les  ouvriers  d'une  somme 
de  100  000  francs,  qui  servirait  de  caution  à  leurs  engagemens.  Les 
ouvriers  avaient  refusé  d'abord,  et  ont  accepté  ensuite  cette  condition  ; 
mais  alors  ce  sont  les  compagnies  qui  n'en  ont  plus  voulu.  Elles  ont 
demandé  en  second  lieu  que,  dans  le  cas  où  elles  parviendraient  à  s'en- 
tendre avec  les  inscrits,  leur  engagement  réciproque  fût  contresigné 
par  M.  le  président  du  Conseil  et  par  M.  le  ministre  de  la  Marine.  On 
est  tenté  de  dire  :  Le  bon  billet  !  Nous  ne  voyons  pas  bien  ce  que  la 
signature  de  M.  Combes  et  de  M.  Pelletan  ajouterait  à  la  force  du 
contrat.  Les  compagnies  estiment  sans  doute  que  le  contre-seing  des 
deux  ministres  indiquera  de  leur  part  Tintention  de  faire  désormais 
respecter  la  loi  :  en  réalité,  il  ne  signifierait  rien  du  tout,  et,  s'il  signi- 
fiait cela,  M.  Pelletan  ne  le  donnerait  pas.  Il  fallait  donc  chercher 
encore  autre  chose,  ou  plutôt  chercher  ailleurs,  c'est-à-dire  en  dehors 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  477 

du  gouvernement  lui-même,  et  cette  fois  les  compagnies  ont  eu  peut- 
être  la  main  plus  heureuse,  en  s'occupant  de  la  création  d'une  «  Union 
maritime,  »  imitée  de  Ta  Union  générale  pour  la  protection  du  tra- 
vail du  port  d'Anvers,  »  qui  a  parfaitement  réussi  en  Belgique. 

Il  s'agirait  de  former  autour  d'un  Conseil  composé  de  dix  arma- 
teurs, de  cinq  entrepreneurs  de  manutention,  de  cinq  contremaîtres 
et  de  cinq  ouvriers,  un  groupement  d'ouvriers  avec  lesquels  les  com- 
pagnies feraient  des  contrats  à  l'année  et  auxquels  Us  assureraient 
une  préférence  à  l'embauchage.  Nous  n'entrerons  pas  aujourd'hui 
dans  les  détails  de  cette  organisation  ;  il  faudrait  savoir  d'abord  si 
elle  vivra  :  rien  n'est  plus  désirable,  mais  rien  n'est  plus  douteux,  et 
le  motif  de  cette  incertitude  est  facile  à  comprendre.  Parmi  les  dogmes 
qui  se  sont  peu  à  peu  emparés  de  l'esprit  des  ouvriers,  il  n'y  en  a 
pas  de  plus  tyrannique,  ni  de  plus  absolu  que  celui  de  l'unité  de 
syndicat.  Comme  autrefois  la  République,  le  syndicat  doit  être  un 
et  indivisible.  Avoir  deux  syndicats,  c'est  perpétrer  un  schisme, 
c'est  donner  corps  à  une  hérésie.  On  a  vu  comment  ont  été  traités 
les  syndicats  jaunes, pour  avoir  voulu  faire  bande  à  part!  Or  «  l'Union 
maritime  »  a  évidemment  pour  but  de  créer  un  syndicat  à  côté  d'un 
autre,  puisqu'il  y  en  a  déjà  un  :  nouvelle  manifestation  de  cet  état 
d'esprit  que  nous  avons  signalé  chez  les  ouvriers,  et  qui  les  empêche 
d'admettre  que  d'autres  puissent  user  conmie  eux  de  la  loi  com- 
mune. Ils  ont  aussitôt  décidé  qu'ils  ne  travailleraient  jamais  chez 
les  entrepreneurs  de  manutention  qui  feraient  partie  de  '<  l'Union 
maritime.  »  Que  diraient-ils  donc,  si  les  armateurs  déclaraient  à  leur 
tour,  qu'ils  n'emploieraient  jamais  des  ouvriers  qui  feraient  partie  du 
syndicat  actuel?  Ils  crieraient  sans  doute,  et  ils  auraient  raison,  à  la 
violation  de  la  loi  de  1884  ;  ils  sommeraient  le  gouvernement  d'en 
imposer  le  respect.  Mais  que  font-ils  eux-mêmes,  et  en  quoi  la 
violation  de  la  loi  qu'ils  commettent  est-elle  plus  innocente  qpie  ne 
le  serait  celle  des  armateurs  ?  Tout  le  monde  a  le  droit  de  faire  un 
syndicat,  et  tous  les  syndicats  sont  également  respectables.  Pourquoi 
donc  celui  de  l'  «  Union  maritime»  est-il  menacé, dès  sa  naissance, de 
n'avoir  peut-être  pas  des  jours  bien  longs?  Pourquoi,  calqué  sur  le 
modèle  de  celui  d'Anvers,  n'aura-t-il  peut-être  pas  le  même  succès? 
C'est  qu'il  y  a  en  Belgique  un  gouvernement  qui  fait  respecter  la 
liberté  du  travail.  En  est-il  de  même  en  France?  Non.  La  liberté  du 
travail  est  une  de  celles  qui  n'y  existent  plus.  On  le  voit  bien  à  Mar- 
seille. Au  moment  même  où  les  ouvriers  annoncent  qu'ils  renoncent 
pour  l'avenir  à  ces  mises  à  l'index  dont  ils  ont  si  fort  abusé  dans 


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478  RKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  passé,  ils  en  prononcent  une  nouvelle  contre  V  «Union  maritime,  i» 
et  contre  tous  ceux  qui  auraient  Faudace  de  s'y  affilier.  C'est  donc 
une  lutte  à  soutenir.  Les  ouvriers  qui  iront  à  T  «  Union  maritime  » 
seront  l'objet  de  toutes  sortes  de  vexations  et  môme  de  violences.  Le 
gouvernement  les  défendra-t-il  ?  les  protégera-t-il?  Tout  est  là.  Si 
le  gouvernement  remplit  son  devoir,  V  «  Union  maritime  »  prospé- 
rera; dans  le  cas  contraire,  elle  périclitera.  Il  faut  en  revenir  toujours 
à  la  môme  conclusion,  à  savoir  (jue  la  véritable,  la  seule  garantie 
efâcace  est  dans  le  respect  de  la  loi.  La  loi  donne  à  l'industrie  des  ga- 
ranties très  suffisantes  ;  mais  à  la  loi  elle-même,  qui  en  donnera? 

n  s'est  passé,  au  couis  de  la  grève  de  Marseille  un  fait  très  intéres- 
sant, et  qui  serait  môme  très  rassurant  si  les  ouvriers  se  sentaient 
vraiment  libres.  Des  négociations  entre  les  armateurs  et  les  dockers 
ou  les  inscrits  ont  eu  lieu  par  l'intermédiaire  de  M.  Le  Mée  de  la  Salle, 
président  de  la  Chambre  de  commerce  :  nous  rendons,  comme  il  est 
juste,  hommage  à  son  initiative  généreuse  et  dévouée,  bien  qu'elle 
n'ait  pas  atteint  son  but.  Une  des  revendications  nouvelles  des 
dockers  était  la  journée  de  huit  heures;  les  armateurs  déclaraient 
ne  pouvoir  pas  l'accepter.  Toute  conciliation  semblait  impossible;  on 
a  décidé  de  soumettre  la  question  à  un  référendum.  Le  référendum 
n'est  pas  une  panacée  ;  il  ne  résout  pas  toutes  les  difficultés  ;  mais  il 
[leut  être  utilement  appliqué  à  quelques-unes,  et  l'expérience  vient 
de  le  montrer.  Le  vote  a  été  secret,  bien  entendu  ;  s'il  ne  l'avait  pas 
été,  le  résultat  aurait  probablement  été  tout  autre  :  l'intimidation, 
alors,  aurait  pu  s'exercer  sur  les  ouvriers.  Mais,  qui  vote  secrètement, 
vote  librement.  Aussi  la  journée  de  huit  heures  a-t-elle  été  rejetée 
à  une  majorité  considérable.  Gela  no  veut  pas  dire  que  les  ouvriers 
ne  désirent  pas  que  la  durée  de  leur  travail  soit  réduite  ;  ils  ne  seraient 
[>as  des  hommes,  s'ils  n'avaient  pas  ce  désir;  mais  cela  signifie  qu'ils 
veulent  la  conciliation  avec  les  armateurs,  et  qu'ils  aiment  mieux  tra- 
vailler une  heure  de  plus,  que  de  ne  pas  tra\'ailler  du  tout.  Que  de 
difljcultés  seraient  résolues,  que  de  confiits  seraient  apaisés,  si  on 
interrogeait  les  ouvriers  directement,  et  dans  des  conditions  qui  leur 
permettraient  de  répondre  sans  crainte  !  Mais  on  le  fait  bien  rarement, 
Ht  qui  sait  si  le  résultat  du  référendum  de  Marseille  ne  détournera 
pas  les  meneurs  d'en  recommencer  l'expérience? 

Peut-être  aurions-nous  dû  exposer  toutes  les  propositions  et 
contre-propositions  présentées  de  part  et  d'autre  ;  peut-être  aussi  nos 
lecteurs  y  auraient-ils  trouvé  plus  de  fatigue  (jue  d'intérêt.  C'est  le 
sens  général  de  l'événement  que  nous  avons  voulu  dégager,  et  on 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  47» 

risque  de  le  voir  s'obscurcir  au  milieu  des  chicanes  de  détail.  La 
question  qui  s'agite  à  Marseille  est  de  savoir  si  la  vie  industrielle  est 
possible,  dans  les  conditions  qui  lui  sont, faites  par  les  exigences 
continuelles  des  ouvriers,  qu'encouragent  la  faiblesse  ou  la  complicité 
du  gouvernement.  Nous  disions',  il  y  a  quinze  jours,  que,  si  on  voulait 
voir  le  socialisme  en  action,  ce  n'était  pas  du  côté  de  ses  conciles, 
même  œcuméniques,  qu'il  fallait  se  tourner,  mais  du  côté  de  Mar- 
seille. Quel  est,  en  effet,  le  moyen  d'action  recommandé  par  l'ortho- 
doxie socialiste  ?  C'est  )a  luLte  des  classes.  Le  mal,  le  grand  mal  dont 
nous  souffrons,  et  dont  Marseille  a  été  parmi  nos  grandes  villes  la 
principale  victime,  a  là  sa  source  intarissable.  Nous  n'assistons  pas  à 
des  règlemens  successifs  entre  le  capital  et  le  travail,  en  vue  d'amener 
un  accord  reconnu  nécessaire,  mais  à  une  lutte  systématique,  inces- 
sante, inlassable,  où  les  contrats,  en  apparence  les  plus  formels,  ne 
sont  que  de  courtes  trêves  conclues  pour  reprendre  haleine,  et  où  les 
ouvriers  pratiquent  envers  les  patrons  l'antique  aphorisme  que  contre 
l'ennemi  la  revendication  est  éternelle.  Ce  sont  les  haines  de  classes, 
Soufflées  très  intentionnellement  dans  le  cœur  des  ouvriers,  qui 
vicient  nos  institutions  les  plus  salutaires  et  empoisonnent  nos  lois 
les  plus  libérales,  ces  institutions  et  ces  lois  ayant  été  faites  en  vue  de 
la  paix  à  maintenir  ou  à  ramener,  et  non  pas  en  vue  de  la  guerre  à 
entretenir  ou  à  rallumer.  De  là  sort  un  esprit  de  destruction  contre 
lequel  les  armateurs  de  Marseille,  au  moment  où  nous  écrivons, 
continuent  de  chercher  des  garanties;  et  nous  souhaitons  bien  sin- 
cèrement qu'ils  les  trouvent. 

M.  Combes  a  prononcé  à  Auxerre  un  discours  qui  ne  mériterait 
vraiment  pas  la  peine  d'être  relevé  si,  pour  la  première  fois,  il  ne 
s'y  était  publiquement  prononcé  en  faveur  de  la  séparation  de 
l'Ëglise  et  de  l'Ëtat.  Il  a  même  fixé  la  date  de  la  discussion  parle- 
mentaire au  commencement  de  l'année  prochaine.  Les  radicaux  et 
les  socialistes  se  sont  d'abord  montrés  fort  satisfaits  du  discours 
d'Auxerre  ;  puis,  en  y  regardant  de  plus  près,  ils  ont  cru  s'apercevoir 
que  M.  Combes  ressentait  quelques  velléités  modérées,  —  relative- 
ment, bien  entendu,  —  dans  la  manière  dont  il  concevait  l'opération. 
Cela  lui  passera  sans  doute;  mais,  pour  le  moment,  ses  «  amis  »  en 
sont  extrêmement  préoccupés,  et  quelques-uns  commencent  même  à 
lui  faire  entendre  un  langage  rude  et  menaçant.  En  un  mot,  ils  tâchent 
de  lui  faire  peur;  ils  y  ont  réussi  souvent;  ils  ne  désespèrent  pas  d'y 
réussir  encore. 


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480  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mais,  en  môme  temps  que  M.  Combes,  un  autre  ministre  a  parlé, 
non  pas  officiellement  il  est  vrai,  ni  môme  officieusement;  toutefois 
il  a  dit  des  choses  si  intéressantes  et  si  piquantes  dans  sa  bouche, 
que  sa  conversation  négligée  a  complètement  supplanté  dans  l'atten- 
tion publique  la  solennelle  harangue  Vie  M.  le  président  du  Conseil. 
M.  Chaumié  est  en  villégiature  à  Hendaye.  C'est  là  que,  recevant  un 
journaliste  grand  expert  en  interviews,  il  lui  a  appris  que  le  Conseil 
des  ministres  était  composé  de  deux  groupes  très  difîérens.  Le  pre- 
mier comprend  sept  radicaux  et  le  second  quatre  modérés;  M.  le  Pré- 
sident de  la  République  —  que  M.  Chaumié  n'a  pas  nommé,  par 
respect  pour  la  Constitution,  mais  qu'il  a  désigné  clairement  par 
respect  pour  la  vérité  —  se  joignant  généralement  à  ces  derniers. 
On  se  doutait  de  tout  cela,  mais  il  y  avait  de  la  saveur  à  le  recueUlir 
de  la  bouche  d'un  témoin  aussi  direct.  M.  Chaumié  n'hésitait  pas 
d'ailleurs  à  se  donner  pour  partisan  résolu  du  Concordat  et  de  notre 
protectorat  catholique,  au  moment  où  M.  Combes  allait  sacrifier  le 
premier  sur  la  table  du  banquet  d'Auxerre  et  déclarer  qu'il  faisait  peu 
de  cas  du  second.  Que  résultera-t-il  de  ces  confidences,  et  des  oppo- 
sitions qu'elles  révèlent  parmi  nos  ministres?  Rien  sans  doute;  il  y  a 
longtemps  qu'on  a  fait  son  deuU  de  l'homogénéité  ministérielle,  comme 
de  tant  d'autres  choses  non  moins  respectables.  Quant  à  M.  Combes, 
il  laisse  parler  ses  collègues  comme  ils  veulent,  et  il  agit  lui-môme 
comme  il  l'entend.  Au  reste,  un  démenti  venu,  non  pas  du  ministre, 
mais  du  ministère  de  TlnsUruction  publique,  a  fait  savoir  que  les 
paroles  de  M.  Chaumié  avaient  été,  sur  certains  points,  reproduites 
avec  fantaisie.  N'importe,  nous  avons  un  singulier  gouvernement,  et 
ce  dernier  incident  ne  relèvera  pas  son  prestige.  M.  Combes  dit 
blanc,  M.  Chaumié  dit  noir  :  entre  ces*  affirmations  contraires,  le 
mieux  pour  l'opinion  est  de  chercher  elle-môme  sa  voie. 

Francis  Charmes. 

Le  Directeur-Gérant^ 
F.  Brunetière. 


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LA 

PRINCESSE  D'ERMINGE 


DEBNIËBS   PABTIB  (1) 


Une  fois  de  plus,  le  cycle  bruyant,  brillant  et  monotone  de 
la  joie,  du  drame,  du  divertissement  de  Paris,  entre  la  rentrée 
des  chasses  d'automne  et  ce  qu'on  appelle  les  grandes  épreuves 
sportives  de  Tété,  s'était  déroulé.  De  novembre  à  juin,  Paris 
avait  vécu  sa  vie  faite  d'art  et  de  scandale,  d'amour  et  d'af- 
faires, de  noire  misère  et  d'élégance  insolente.  11  y  avait  eu  des 
mariages,  des  divorces  et  des  duels,  des  procès  honteux  et  des 
catastrophes,  des  succès  éclatans,  de  lamentables  faillites  d'argent 
et  d'honneur.  Quelques  personnages  qu'on  croyait  indispensables 
à  la  physionomie  de  la  ville  étaient  morts.  Des  étoiles  avaient 
surgi  sur  l'horizon  du  théâtre  et  de  la  fête.  Chaque  mois  avait 
noué  sa  gerbe  d'actualités  pimpantes,  fanées  le  lendemain.  Et 
maintenant  que  le  soleil,  par-dessus  la  féerie  du  Bois,  où  s'éploie 
le  luxe  de  Paris  dans  la  pleine  saison,  montait  vers  le  signe  des 
Gémeaux,  maintenant  que  les  gens  précautionnés  retenaient 
déjà  leur  villa  à  Deauville,  —  la  trêve  de  plus  en  plus  longue  des 
vacances  allait  jeter  à  l'oubli  toute  cette  année,  banqueroutes  et 
gloires,  bonheurs  et  désastres,  les  vivans  triomphateurs  et  les 
morts  dépossédés  ;  oubli  si  rapide,  si  profond  que  Paris,  à  la  pro- 

(1)  Voyez  la  Bévue  des  15  août,  1*'  et  15  septembre. 

TOME  xxiii.  —  1904.  31 


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482  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


chaine  rentrée,  ne  se  rappellerait  pas  plus  ces  choses  d'hier  qu'un 
hôtel  de  plage,  désinfecté,  balayé  et  repeint  durant  Tinterrëgne, 
ne  garde  la  trace  des  passans  dont  il  a  un  temps  contenu  la  vie. 

Sur  l'incident  mondain  qu'avait  été,  huit  mois  auparavant, 
la  disparition  de  la  princesse  d'Erminge,  il  n'avait  pas  fallu  si 
longtemps  pour  tisser  le  voile  confus  et  vague,  grâce  auquel  les 
événemens  perdent  à  la  fois  leur  détail,  leur  date,  et  toute  impor- 
tance de  cause  à  effet.  D'abord  on  avait  chuchoté  des  explica- 
tions, défi  hypothèses  ou  des  plaisanteries.  La  presse,  opportu- 
nément visitée  par  Thoiûme  d'affaires  du  prince,  était  demeurée 
presque  unanimement  discrète.  Les  deux  ou  trois  petites  feuilles 
à  scandale  qui  avaient  parlé,  l'avaient  fait  ime  seule  fois  et  dans 
des  termes  assez  mesurés  pour  permettre  aux  intéressés  d'inter- 
venir utilement.  Une  fantaisie  avait  bien  paru,  dans  un  journal 
du  boulevard,  sous  ce  titre  :  Si  tu  veux,  faisons  un  rêve  /  Il  y 
était  question  d'une  princesse  enlevée  par  sa  camériste...  Mais, 
dès  le  lendemain,  le  grand  quotidien,  gazette  autorisée  des  gens 
à  titre  et  à  couronne,  avait,  en  ces  termes,  rétabli  les  choses  : 

«  Un  des  hommes  les  plus  en  vue  de  la  société  parisienne, 
porteur  d'un  nom  illustré  par  l'histoire  de  la  guerre  do  Trente 
ans  et  par  les  annales  françaises  du  xvni"  siècle,  a  été  récemment 
frappé  dans  ses  plus  chères  affections  :  sa  femme,  atteinte  d'une 
cruelle  maladie  nerveuse,  a  dû  chercher  la  guérison  à  l'étranger, 
dans  un  établissement  de  cure.  Voilà  tout  le  secret  de  Tabsence 
momentanée  d'une  exquise  Parisienne.  Nous  aurions  gardé  le 
silence  sur  ces  tristesses  intimes,  si  le  mot  de  «  fuite  »  n'avait  été 
impudemment  prononcé,  dans  des  milieux  où  il  suffit,  sendble- 
t-il,  qu  une  infortune  atteigne  un  membre  de  la  haute  société 
pour  (]u*elle  cesse  d'être  respectable...  » 

Cette  explication  de  cure  à  l'étranger  (dans  les  conversations, 
on  laissait  entendre  :  maison  de  santé),  concertée  entre  M*"*  de 
Gudère  et  la  famille  d'Erminge,  fut  assez  facilement  admise. 
Beaucoup  de  gens  traitèrent  sincèrement  do  fable  l'histoire  de  la 
fuite  avec  la  camériste.  Le  prince  redoutait  un  démenti  public 
d'Ariette  et  sa  réapparition.  D'accord  avec  la  vieille  princesse, 
il  se  proposait  de  faire  entreprendre  des  recherches,  au  moins 
par  une  police  privée.  M""*  de  Guivre  déconseilla  ce  parti  avec 
insistance.  Mieux  que  Christian,  elle  connaissait  Ariette,  et, 
s'étant  fait  conter  en  détail  la  scène  de  l'aveu,  elle  était  convaincue 
de  sa  sincérité.  «  Ariette  ne  médite  ni  scandale  ni  chantage;  elle 


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LA   PRINCESSE   D  ERMINGR. 


483 


restera  tranquille  ;  elle  subit  Tinfluence  de  cette  Martine,  qui  est 
une  sorte  de  dévote  illuminée.  De  grftce,  ne  mettez  pas  des  tiers 
à  leur  recherche;  c'est  d'eux,  alors,  que  le  chantage  serait  le 
plus  à  redouter  !  »  Christian  se  laissa  d'autant  mieux  convaincre 
qu'il  inclinait  par  nature  à  l'inertie.  Les  premiers  jours  après  la 
fuite,  passés  sans  incidens,  fortifièrent  l'opinion  de  Madeleine. 
Les  semaines  suivantes,  il  arriva  quelques  vaines  lettres  ano- 
nymes disant  :  «  Que  la  princesse  était  à  Pari&;  qu'on  le  savait; 
qu'on  était  prêt  à  indiquer  son  domicile,  si  l'on  envoyait  telle 
somme  à  tel  bureau  de  poste...  »  On  ne  répondit  pas.  Deux 
ou  trois  individus  louches  se  présentèrent  avec  de  semblables 
propositions  :  on  les  éconduisit...  En  somme,  hors  des  bas-fonds 
où  les  scandales  mondains  sont  une  matière  à  exploiter,  le  sort 
réel  d'Ariette  n'intéressa  personne,  et  demeura  ignoré.  Charlotte- 
Wilhelmine  et  Christian  lui-même  s'habituèrent  à  la  sécurité; 
chaque  jour  paisible  les  y  confirma. 

Restait,  il  est  vrai,  le  péril  de  l'enfant,  du  bâtard  qui,  plus 
tard,  pourrait  apparaître  et  réclamer  de  prétendus  droits.  Mais 
ce  péril  était  lointain  :  le  prince  s'était  assuré  que,  contre  lui,  la 
loi  le  désarmait.  Son  esprit,  vite  las  de  prévoir  et  de  combiner, 
finit  paT  accueillir  l'espoir  que  rien  de  fâcheux  n'arriverait,  que 
tont  cela  était  aboli,  comme  un  mauvais  rêve.  Et,  peu  &  peu, 
ce  grawe  souci  cessa  d'être  son  plus  vif  souci.  La  jalousie, 
qu'avait  amortie  la  peur  d'un  scandale,  se  réveilla  à  mesure  que 
cette  peur  diminuait.  Il  oublia  Ariette  et,  de  nouveau,  ne  pensa 
plus  qu'à  Madeleine.  Moins  que  jamais,  il  était  sûr  de  sa  fidé- 
lité, et  ses  soupçons  étaient  quotidiennement  avivés  par  les 
propos  de  la  vieille  princesse.  Charlotte-Wilhelmine  recevait 
son  fils,  une  heure  durant,  chaque  jour,  soit  après  le  repas  de 
midi,  soit  vers  six  heures.  Elle  le  recevait  avec  rudesse  et  lui 
infligeait  d'abord,  invariablement,  un  quart  d'heure  de  reproches, 
toujours  sur  le  même  sujet:  l'horreur  de  sa  liaison  avec  une 
femme  qui  n'était  pas  sa  femme,  l'indignité  de  cette  femme,  la 
probabilité  qu'il  fût  bafoué  par  elle.  Christian  écoutait  ces 
reproches  avec  soumission  et  indifférence.  Il  aimait  encore 
mieux  les  subir,  et  que  sa  mère  lui  parlât,  lui  témoignât  sa  ten- 
dresse bourrue  sous  les  mots  allemands  dont  elle  le  morigénait. 
Va  aussi,  comme  tant  de  gens  de  son  monde,  se  sentait  seul  à 
ravers  la  vie,  et  l'unique  tempérament  à  cette  solitude,  c'était 
i  mère.  Près  d'elle,  il  se  retrouvait  en  communion  avec  les  gens 


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484  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  son  passé,  de  sa  race,  d'ôt  sa  vie  présente  de  sportsman,  de 
clubman,  et  d'amant  d'une  Parisienne  ultra-civilisée  Técartait. 
De  cette  vie  mondaine  aussi  il  avait  besoin,  mais  sa  maîtresse  le 
faisait  souffrir.  Elle  le  contraignait  à  un  effort  douloureux  pour 
lui  autant  qu'une  faussé  position  des  membres,  prolongée  durant 
des  heures.  Elle  forçait  cet  homme,  qui  par  nature  ne  savait  que 
jouir  de  ce  qui  se  donnait,  ou  foncer  comme  une  brute  sur  ce 
qui  résistait,  à  méditer,  à  épier  des  nuances,  à  surveiller,  à  ana- 
lyser, à  être  jaloux,  tout  en  dissimulant  sa  jalousie  sous  des 
dehors  policés...  Probablement,  si  les  propos  quotidiens  de  la 
princesse  Charlotte-Wilhelmine  ne  l'avaient  tenu  en  éveil,  il  eût 
glissé,  par  lassitude,  aune  quiétude  découragée;  il  se  serait  dit  : 
«  N'y  pensons  plus  !  »  Mais  quand,  le  cœur  et  Fesprit  courbatus, 
il  tendait  à  se  laisser  vivre,  la  princesse  Charlotte-Wilhelmine 
ne  manquait  jamais  de  l'aiguillonner,  de  forcer  le  pauvre  esprit 
épuisé,  le  cœur  meurtri,  à  recommencer  l'effort  d'analyse  et  de 
suspicion.. 

A  cet  effort,  un  plus  souple,  un  plus  exercé  se  fût  énervé  : 
le  jeu  de  M"*  de  Guivre  était  tellement  serré  que  rien  ne  passait 
entre  les  cartes  de  la  joueuse.  Tout  ce  qui  manquait  de  perspi- 
cacité à  Christian,  Madeleine  l'avait  à  l'extrême.  A  la  lettre, 
elle  lisait  dans  Christian  ses  pensées.  Il  ne  lui  avait  d'ailleurs 
pas  caché  que  sa  mère  la  détestait  et  l'accusait  d'être  infidèle, 
sans  rien  préciser.  Madeleine  avait  à  se  défendre,  elle  aussi,  sans 
rien  préciser.  Elle  voyait  l'hypocondrie  jalouse  de  Christian 
s'aggraver,  elle  savait  de  qui  il  était  jaloux  :  pourtant  le  nom 
de  Rémi  de  Lasscrràde  n'était  jamais  prononcé  entre  eux...  Made- 
leine ne  passait  pas  un  jour,  pas  une  nuit,  sans  que  sa  pensée 
Uii  suggérât  l'horrible  image  :  Christian  se  ruant  sur  Rémi  et 
l'écrasant.  Contre  cette  éventualité  affreuse,  elle  n'avait  qu'un 
recours  :  duper  Christian  par  l'amour.  Elle  s'y  dévoua  avec  une 
sorte  d'exaltation.  Il  avait  été  presque  malade  après  le  départ 
d'Ariette;  elle  le  soigna.  Guéri,  elle  fut  pour  lui  une  maîtresse 
telle  qu'elle  ne  l'avait  jamais  été  auparavant.  Quand  elle  le  voyait 
dans  un  état  de  demi-ivresse  qu'elle  savait  reconnaître,  elle  n'avait 
pas  besoin  de  jouer  aux  yeux  du  prince  la  comédie  de  la  joie  ; 
elle  était  vraiment  heureuse;  elle  jouissait  en  perspective  d'une 
trêve  de  quelques  heures,  parfois  de  plusieurs  semaines,  où  elle 
pouvait  aimer  Rémi  sans  l'obsession  d'angoisse  qui  lui  rendait 
presque  douloureuse  la  présence  de  ce  jeune  amant. 


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LA   PRINCESSE  d'eRMIKGE.  485 

Tel  était  le  drame  entre  ces  trois  êtres,  dont  un  seul,  Rémi, 
prenait  la  vie  avec  insouciance.  Brave,  ou  plutôt  incrédule  au 
danger,  il  traversait  les  événemens  comme  une  répétition  do 
comédie,  mettant  l'habit  qu'il  fallait,  indifférent  au  rôle,  pourvu 
qu'il  fût  divertissant.  Le  jeu  était  sa  seule  vraie  passion,  et  seules 
les  émotions  du  jeu  pouvaient  le  jeter  hors  de  ses  bonnes 
façons  coutumières.  Ne  l'avait-on  pas  vu,  un  jour,  au  club, 
découvrant  dans  un  étranger  récemment  introduit  un  escroc  qui 
le  volait,  sauter  à  la  gorge  de  Thomme,  le  frapper,  le  meurtrir, 
jusqu'au  moment  où  les  valets  de  pied  durent  séparer  les  com- 
battons?... Au  contraire,  il  apportait  dans  l'amour  une  absolue  sé- 
cheresse de  cœur.  Il  tenait  les  femmes  pour  une  amusette  :  M""*  de 
Guivre  était  la  plus  amusante  de  toutes.  Quant  à  Ariette,  il 
l'oublia,  bien  avant  que  Christian  en  eût  perdu  le  souci.  Il  n'avait 
jamais  craint  de  sa  part  des  revendications  gênantes  ;  tout  de 
même,  la  disparition  valait  mieux  :  elle  arrangeait  tout...  Et  s'il 
ne  chercha  pas  à  connaître  les  causes  et  les  circonstances  de 
cette  disparition,  cène  fut  aucunement  par  crainte  de  s'en  trouver 
responsable,  mais  par  une  sincère  indifférence. 

Ainsi  se  confirma  le  douloureux  pressentiment  qui  tourmen- 
tait Ariette,  au  moment  même  où  le  décor  mondain  encadrait 
encore  sa  vie  :  «  Je  suis  seule,  toute  seule  !  »  On  ne  s'occupa  plus 
de  son  sort,  dès  que  son  absence  ne  fut  plus  une  actualité  de 
salon.  C'est  ce  qui  se  passe  à  l'ordinaire,  quahd  meurt  une  jeune 
mondaine  :  à  peine  quelques  rares  philosophes  compatissent  au 
souvenir  des  plus  fêtées.  Ariette  n'avait  jamais  été,  dans  la  bande 
de  Made,  qpi'un  joli  accessoire.  Disparue,  le  tragique  oubli  de 
la  ville  s'étendit  rapidement  sur  elle,  comme  des  ténèbres  de 
mort. 

Un  seul  de  ses  compagnons  de  naguère  ne  l'oubliait  pas, 
bien  qu'il  ne  prononçât  jamais  son  nom  :  c'était  Jérôme  de 
Péfaut.  Souvent,  depuis  la  disparition  d'Ariette,  sa  pensée  l'avait 
reporté  vers  elle,  et  jamais  il  n'imaginait  sans  angoisse  la  tour- 
mente où  elle  avait  sombré.  Rien  ne  lui  avait  été  dit  par  le 
prince  d'Erminge,  que  ce  qu'on  disait  à  tout  le  monde  :  Tex pli- 
cation  de  la  maison  de  cure;  il  pouvait  seulement  soup)çonner 
la  scène  qui  avait  éclaté  entre  Christian  et  sa  femme.  Mais  celle 
scène,  ne  l'avait-il  pas  provoquée,  par  le  conseil  d  aveu  sincère 
lonné  à  Ariette?  Il  regarda  donc  comme  un  devoir  de  recher- 
cher l'absente,  de  lui  offrir  son  aide.  Or,  trois  jours  uprts  ]ix  fuite 


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n 


486  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  la  princesse,  il  reçut  un  billet  daté  de  Paris  et  signé  de  Mar- 
tine... Elle  lui  disait  :  «  La  princesse  est  en  sûreté;  sa  santé  n'est 
pas  compromise.  Elle  tient  à  ce  que  vous  en  soyez  informé,  et 
vous  demande,  jusqu'à  nouvel  avis,  de  ne  pas  tenter  de  la  joindre 
et  de  lui  garder  le  secret.  »  Ce  billet  le  surprit  et  lui  dicta  sa 
conduite.  «  Puisqu'elle  ne  veut  pas  que  je  sache  sa  retraite, 
pensa-t*-il,  non  sans  amertume,  c'est  qu'elle  n'a  pas  besoin  de  moi, 
ou  qu'elle  se  méfie  de  moi.  »  La  tristesse  qu'il  en  éprouva  lui  fit 
connaître,  —  sans  qu'il  voulût  se  l'avouer  à  lui-même,  —  quelle 
place  cette  enfant  dévoyée  avait  occupée  dans  son  cœur,  alors 
qu'il  croyait  n'éprouver  pour  elle  qu'une  amitié  un  peu  pater- 
nelle. 

Vers  le  mois  de  juin  de  cette  même  saison,  le  baron  et  la 
baronne  Haltinger,  pour  Tétonnement  annuel  qu'ils  dispensent 
aux  Parisiens,  imaginèrent  une  fête  sur  le  lac  supérieur  du 
Bois  de  Boulogne  :  danses  antiques  au  bord  de  l'eau,  parmi  l'éclat 
des  lumières  électriques  et  des  feux  de  Bengale.  Ce  fut,  pour  la 
((  bande  de  Made,  »  l'occasion  d'un  dîner  dans  l'île;  les  convive? 
s'y  rassemblèrent  vers  huit  heures.  La  bande  s'était  diminuée 
d'Ârlette,  sans  que  rien  changeât  de  son  infatigable  course  au 
divertissement.  Comme  dans  tous  les  groupes  mondains  de  Paris, 
les  mêmes  gens  continuaient  d'y  jouer  leur  rôle,  agité  en  appa- 
rence, réglé  eu  réalité  par  une  mise  en  scène  invariable,  pareils 
à  ces  figurans  qu'o|i  voit,  au  théâtre,  reparaître  d'acte  en  acte, 
sous  des  costumes  divers.  Quelques  figurans  nouveaux  s'y  étaient 
agrégés  :  la  «  bande  )>  voisinait  maintenant  avec  un  de  ces  petits 
cercles  d'Américains,  qui  colonisent  les  environs  de  l'Arc  de 
Triomphe  :  jolies  femmes  très  en  dentelles  et  en  bijoux,  parlant  de 
tout  et  voulant  tout  voir;  maris  discrets,  intermittens,  effacés; 
jeunes  personnes  «  fascinantes,  »  cultivées  à  l'extrême,  et  qui  le 
savent.  Au  dîner  de  Tîle,  le  cercle  américain  n'était  représenté 
ce  soir  que  par  une  magnifique  matrone,  —  M""'  Luton,  —  toute 
vêtue  de  blanc,  le  cou  et  le  buste  enlacés  d'un  interminable  col- 
lier de  perles,  et  par  sa  sœur,  M"'  Behrenheim,  adorable  jeune 
fille  à  peine  moins  parée.  Elles  avaient  amené  un  ami,  fiancé, 
disait-on«  de  M^^*  Behrenheim,  son  troisième  fiancé  depuis  deux 
ans  qu'elle  habitait  Paris.  Celui-ci  était  Français,  camarade  de 
club  de  Christian  et  de  Rémi;  il  se  nommait  Jean  Le  Hirel,  d'ex- 
cellente famille  dauphinoise. 


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LA  PRmcEssE  d'erminge.  487 

Avec  ces  trois  convives,  la  première  barque  amena  dans 
Tîle  le  peintre  Apistrol  déployant  sa  belle  barbe  à  la  Henri  iV, 
d  où  la  volonté  formelle  de  M""*  d'Ars  avait  exilé  les  poils  gris,  ce 
qui  donnait  à  cet  ornement  tout  entier  une  apparence  de  pos- 
tiche. La  u  petite  bouffeuse  «  ne  tarda  guère,  passa  le  bras  du  laC 
dans  un  canot  automobile  qu'elle  manœuvrait  elle-même,  pilo- 
tant Rémi,  Saraccioli,  Campardon  et  M.  d'Ars.  Elle  apporta  son 
agitation  trépidante,  la  gaîté  de  sa  figure  d'Eve  blonde,  d'Èvo 
familiarisée  avec  tous  les  scrpens,  et  qui  leur  rendrait  des  points 
sur  le  chapitre  de  la  tentation.  Puis  arrivèrent  les  Destrcux  de 
Saint-Clair,  qui  commençaient  à  ne  plus  s'appeler,  sur  leurs 
cartes  et  dans  les  annuaires  que  :  baron  et  baronne  de  Saint- 
Clair.  Jérôme  de  Péfaut  les  suivit  de  près...  C'était  un  divin  soir 
de  juin,  un  soir  de  féerie  comme  les  pays  du  Nord  extrême  en 
connaissent  tout  le  long  du  printemps,  et  comme  il  s'en  égare  un 
ou  deux  par  printemps  dans  notre  ciel  parisien  :  la  lumière  du 
jour  une  fois  disparue,  une  clarté  merveilleuse,  diffuse,  semble 
envelopper  les  choses  et  émaner  d'elles...  Par  ce  soir  féerique,  la 
banalité  de  ce  lac  artificiel,  de  cette  île  aux  bâtisses  quelconques, 
se  transfigurait.  Sur  le  rivage  opposé,  le  groupe  de  Rémi  de  Las- 
serrade,  de  Saraccioli,  d'Apistrol  avec  M"*  d'Ars  et  le  gros  Cam- 
pardon, accueillit  M.  de  Péfaut...  Et,  comme  ils  s'étaient  serré 
les  mains  et,  d'un  accord  sincère,  avaient  admiré  la  splendeur  du 
couchant,  ils  virent,  dans  la  barque  qui  se  détachait  du  rivage  et 
ramait  vers  eux,  Christian  et  Madeleine  de  Guivre,  ensemble. 

—  Tiens,  murmura  M"*  Behrenheim,  le  prince  et  Made  dans 
le  même  bateau. 

—  Ce  n'est  pas  le  dernier,  répliqua  Campardon,  où  la  com- 
tesse fera  monter  Christian. 

—  Comme  vous  avez  de  l'esprit,  ce  soir!  dit  Rémi  de  Lasser- 
rade,  si  rudement  qu'un  silence  éteignit  les  répliques... 

Dans  ce  silence,  le  couple  aborda. 

On  se  dirigea  vers  la  table,  dressée  au  fond  d'une  sorte  de 
hangar;  les  femmes  défirent  leurs  manteaux;  l'on  s'assit...  Et 
très  vite  Tardentc  volonté  de  MaH  leine  d'animer  le  repas,  de  le 
faire  gai,  malgré  une  gêne  secrète  que  répandait  la  mauvaise 
humeur  de  Rémi,  eut  raison  de  toute  résistance.  Elle  était 
joyeuse;  Christian,  depuis  quelques  jours,  pratiquait  cette  foi 
béate  qui  lui  Uiissait  à  elle-même  un  temps  de  liberté.  Elle  avait 
placé  Rémi  auprès  d'elle,  ayant  d'avance  prévenu  Christian. 


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488  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Ce  pauvre  Rémi,  vous  serez  gentil  pour  lui...  Il  est  ner- 
veux, il  parait  qu'il  s'enfonce  terriblement,  depuis  quelque 
temps? 

—  Je  l'ai  vu  hier  perdre  cinquante  mille  francs,  en  cinq  coups 
de  dix  mille,  avait  répondu  le  prince. 

Elle  sut,  à  force  de  bonne  grâce,  dérider  Rémi  sans  alarmer 
la  jalousie  de  Christian.  Du  reste,  le  repas  fut  court.  Avant  dix 
heures,  on  se  leva.  De  loin,  vers  le  lac  supérieur,  des  fusées 
montaient,  annonçant  le  commencement  de  la  fête. 

—  Faut-il  partir  déjà  pour  là-bas?  demanda  Âpistrol. 

—  Haltinger  m'a  dit  ce  matin  qu'avant  dix  heures  et  demie, 
on  se  contenterait  de  tirer  quelques  pétards  comme  ceux-ci, 
répondit  M.  d'Ars. 

—  Alors,  égarons-nous  dans  les  bois. 

Par  les  sentiers,  à  travers  les  taillis,  on  gagna  l'autre  bout 
de  l'ile,  où  des  barques  étaient  commandées.  Christian  et  Made- 
leine marchaient  en  avant;  Saraccioli,  Rémi,  Campardon,  sui- 
vaient. Plus  en  arrière,  venaient  Jérôme,  les  Ars  et  les  Saint- 
Giair,  puis  Jean  Le  Hirel  et  les  Américaines. 

—  Cela  dure  donc  toujours?  demanda  Tltalien  en  désignant 
du  regard  le  couple  qui  marchait,  parlant  bas. 

Campardon,  qui,  comme  toute  la  bande  de  Madeleine,  savait 
qu'on  ne  devait  pas  parler  de  ces  choses  devant  Rémi,  essaya  do 
rompre  les  chiens. 

—  Tout  dure  à  Paris...  Très  conservateur,  Paris.  Et  puis,  on 
ne  sait  jamais!... 

—  Pardon,  insista  l'Italien...  j'étais  près  de  la  comtesse 
quand  on  a  quitté  la  table;  j'ai  un  certain  goût  d'observation, 
comme  vous  savez.  J'ai  surpris... 

—  Rémi,  interrompit  Campardon,  tu  sais  qui  a  organisé 
vraiment  la  fête  de  ce  nigaud  d'Haltinger?  C'est  la  petite  Lievens, 
de  l'Athénée...  Il  en  est  fou. 

—  Laisse  donc  parler  M.  Saraccioli,  dit  Rémi  impatiemment... 
Alors,  vous  avez  surpris?... 

—  J'ai  vu  de  mes  yeux,  dit  lltalien,  au  moment  où  le  prince 
remettait  le  manteau  delà  comtesse,  un  geste  tout  àfait  tendre... 
presque  conjug... 

Il  n'acheva  pas,  pincé  rudement  à  l'avant-bras  par  Campar- 
don, qui,  par  surcroit,  lui  écrasa  le  pied  gauche...  Et  la  voix  de 
tonnerre  du  gros  homme  cria  au  couple  qui  marchait  devant  : 


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LA    PUINCESSE   D*CRMINGE.  489 

—  Made!  pas  si  vite!  je  m'essouffle... 

Christian  et  Made  se  retournèrent;  le  bois  s'éclaircissait  vers 
la  rive,  et  les  illuminations  du  lac  paraient  déjà  le  paysage  d'un 
reflet  théâtral.  Rémi,  Saraccioli  et  Caïupardon  virent  Christian 
et  Madeleine  comme  en  plein  jour,  et  Campardon  aussitôt  re- 
gretta de  les  avoir  arrêtés,  car  ils  formaient  vraiment,  pour  un 
jaloux,  un  spectacle  cruel  et  troublant,  tellement  Christian  ser- 
rait contre  lui  le  bras  de  la  comtesse,  tellement  il  avait,  sans 
l'affecter,  un  air  de  possession,  presque  de  mariage.  Campardon 
comprit  que  Rémi  enrageait,  et,  bon  garçon,  soucieux  de  la 
tranquillité  de  tous,  il  crut  adroit  de  lui  dire  : 

—  En  a-t-il  une  tète  de  mari,  ce  bon  prince  I 

—  Fiche-iùoi  la  paix,  toi,  répliqua  sèchement  Rémi. 

Durant  la  traversée  que  les  trois  hommes  firent  avec  Chris- 
tian et  Madeleine,  Rémi,  Tœil  mauvais,  ne  dit  rien.  La  bouscu- 
lade de  la  fête,  où  le  monde  le  plus  diA^ers  avait  été  comâé, 
divisa  un  instant  le  groupe,  qui  se  reforma  en  un  coin  réservé  à 
ce  que  Paris  compte  de  mieux  né  ou  de  plus  notoire.  Rémi 
retrouva  son  aplomb  et  sa  gaieté  d'ironie  auprès  de  M"'  Luton 
et  de  sa  sœur,  qu'il  affecta  de  courtiser.  Madeleine,  malgré  tout 
son  effort,  ne  parvenait  plus  à  dissimuler  son  inquiétude.  Elle 
connaissait  l'œil  que  ce  soir  avait  Rémi,  cet  œil  où  luisait  de  la 
haine,  de  l'envie  de  nuire.  Son  cœur  se  consumait  :  qu'allait-il 
advenir,  si  elle  ne  le  ressaisissait  pas  à  temps?  } 

Rémi  lui-même,  sous  la  pression  d'une  force  plus  puissante 
C[ue  toutes  les  ironies  d'apparat  et  que  toutes  les  volontés  de 
tenue,  avait  fini  par  garder  le  silence.  Appuyé  à  une  balustrade, 
il  voyait  avec  indifférence  les  danses  antiques,  dans  le  bleuâtre 
des  clartés  électriques,  nouer,  dénouer  leurs  anneaux  de  bras 
nus  et  d'écharpes,  sur  le  bord  même  du  lac  illuminé...  Il  était 
irrité,  hostile,  il  avait  envie  de  dire  à  tout  le  monde  des  choses 
blessantes.  Il  ne  pouvait  se  distraire  de  sa  grosse  perte  d'argent 
des  jours  derniers  :  cent  cinquante  mille  francs  à  trouver  d'ici 
à  quatre  jours,  date  consentie  par  les  gagnans.  Et  le  méconten- 
tement le  rendait  agressif. D'ordinaire, loin  de  lagacer  par  son  air 
de  jaloux,  Christian  l'amusait  presque.  Surtout,  il  n'avait  nulle 
'entation  d'être  jaloux  lui-même;  au  contraire,  il  eût  jugé  fort 
ocombrante  une  liaison  exclusive  avec  Madeleine  de  Guivre. 
ue  de  fois  il  avait  pensé  :  «  C'est  Tidéal,  l'ue  amie  tenue  en  laisse 
^mme  celle-là  !  »  Aujourd'hui,  diminué  a  ses  propres  yeux  par 


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490  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sa  déveine  et  son  défaut  d'argent,  il  considéra  les  choses  autre- 
ment. Christian  lui, parut  moins  ridicule.  Lui-môme  ne  se  jugea 
plus  d'âge  à  se  cacher,  à  guetter  les  sorties  d'un  autre.  «  Pour- 
quoi lui,  d'abord?  Il  n'est  pas  très  riche;  il  n'est  pas  jeune!  » 
Les  menaces  de  brutalité  de  Christian,  qui  jamais  ne  l'avaient 
effrayé,  l'attirèrent.  Il  s'imagina  bousculant  le  prince,  et,  rompu 
aux  luttes  gymnastiques,  ébaucha  un  «  tour  de.  hanches,  »  comme 
si  vraiment  il  terrassait  le  colosse. 

Et  tout  à  coup,  l'envie  lui  prit  de  manifester  son  hostilité, 
sa  méchante  humeur,  en  tourmentant  Madeleine,  en  la  faisant 
souffrir  dans  l'amour  même  qu'elle  lui  portait  :  c'est  la  ven- 
geance qui  vient  la  première  à  la  pensée  des  amans.  Il  se  rap- 
procha du  groupe  formé  par  la  comtesse  et  ses  amis;  d'un  faux 
air  de  bonne  grâce,  qui  ne  trompa  pas  M"'  de  Cuivre,  il  raccosta 
et  manœuvra  pour  l'isoler,  sous  l'œil  de  Christian.  M"*  de 
Guivre,  sentant  le  péril,  céda,  se  laissa  isoler;  elle  comptait  sur  la 
sérénité  reconquise  de  Christian...  Celui-ci,  d*abord  indifférent 
en  effet,  ne  put  s'empêcher,  à  la  longue,  de  remarquer  ce  que 
tout  le  monde  remarquait  :  l'air  de  conquête  avec  lequel  Rémi 
parlait  h  Madeleine,  et  le  trouble  que  celle-ci  ne  parvenait  plus  à 
masquer...  Rémi  affectait  l'attitude  d'un  courlisan  heureux;  il 
parlait  les  dents  serrées,  la  bouche  presque  immobile,  comme 
qui  ne  veut  pas  être  entendu  par  les  tiers.  Madeleine,  dans  son 
émotion,  répondait  aussi  pour  n'être  entendue  que  de  Rémi,  et 
cela  donnait  à  leur  colloque  une  allure  si  évidemment  suspecte 
qu'elle  frappa  non  seulement  Christian,  mais  tous  les  témoins 
de  la  scène...  Si  les  paroles  échangées  par  ces  deux  amans 
avaient  pu  parvenir  aux  oreilles  de  ceux-ci,  voilà  ce  qu'ils 
auraient  perçu  : 
'     Laïsse-moi,  je  t'en  prie...  On  nous  observe! 

Non.   Le    jeu  ordinaire   ne    me   divertit    plus.  Ce  qui 

m'amuse,  c'est  de  voir  le  reître  jaloux. 

—  Mais  quel  plaisir  cela  te  fait-il?...  Tu  sais  bien  que  c'est 
moi  qui  souffre  de  sa  jalousie,  et  que,  s'il  s'en  prend  à  moi,  je  de 
vis  plus...  Écoute  :  je  t'aime, je  t'aime...  laisse-moi! 

—  Je  ne  te  laisserai  pas!  Ce  soir  je  te  veux  pour  moi  tout 
seul.  Oui,  c'est  une  lubie.  Je  suis  jaloux. 

—  Jaloux!  toi,  murmura-t-elle...  Ahl  ce  serait  trop  beau. 
Et  cela  me  serait  presque  égal,  alors,  qu'on  nous  tue  tous  les 
deux,  après,  si  je  t'avais  tenu  un   seul  jour,   fou  de  jalousie, 


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LA   PB1NCBS8E  D'ERMINGE.  491 

comme  il  Test,  lui  !  Mais  tu  n'es  pas  jaloux.  Tu  es  nerveux,  et 
tu  t'amuses  à  me  torturer.  Laisse*moi...  Il  va  arriver  du  mal 
ici!... 

Une  si  ardente  sincérité  animait  les  paroles  de  Madeleine,  que 
Rémi  consentit  enfin  à  la  quitter.  Elle  put  se  rapprocher  de 
M"*'  d'Ars  et  de  M"'  de  Saint-Clair,  qui  avaient  joint  Rose  et  Mar- 
guerite d'Avigre,  chaperonnées  par  leur  mère.  Elle  se  mêla  à 
leur  groupe,  avec  une  apparence  de  gaité.  Rémi  disparut,  sans  dire 
adieu  à  personne.  Tandis  que  la  fête  nocturne  se  déployait  parmi 
les  feux  de  Bengale,  les  musiques  et  les  danses,  Christian,  re^ 
tpmbé  dans  de  sombres  méditations,  ne  parlait  plus,  regardait 
sans  voir  l'horizon  paré  de  lueurs  changeantes.  11  était  triste, 
par  cette  admirable  nuil,  cruellement  triste,  triste  comme  il  ne 
l^ftvait  jamais  été,  opprimé  par  un  poids  trop  lourd  pour  lui. 
emprisonné  dans  sa  vie  comme  dans  un  cauchemar.  Comment 
s'évader?...  On  le  trompait?  Madeleine  et  Rémi  le  ti'ompaient? 
Comment  savoir?...  Il  secoua  ses  épaules.  Ah  I  qu*il  était  mal 
né  pour  ce  temps  d'intrigues  et  de  subtilités  !  Trop  rusés  pour 
lui,  Made,  Rémi  !  «  Mais  je  suis  le  plus  fort,  »  songea-t^il,  et  il 
regarda  sa  maîtresse  avec  des  yeuxeffrayans...  Dans  la  substance 
héréditaire  de  son  ètre^  cet  appétit  de  meurtre  s'éveilla  avec  un 
vague  regret,  avec  la  nostalgie  de  la  férocité  simple  où  ses  aïeux, 
les  princes  d'Erminge,  vivaient,  luttaient,  aimaient.  Tout  lui 
apparut  mesquin,  autour  de  lui,  contradictoire,  inhabitable.  La 
fatigue  de  méditer  Taccabla  si  fort,  qu'il  ne  trouva  presque  plus 
de  paroles  pour  Madeleine  qui  revenait  auprès  de  lui.  La  fête 
finissait,  les  invités  s'écoulaient  en  lents  remous.  Christian  se 
laissa  guider  vers  les  lanternes  alignées  des  voitures;  il  entendit 
des  clameurs  de  valets  ;  la  voix  de  M"*'  de  Guivre,  de  qui  le  bras 
ancré  sur  le  sien  exagérait  involontairement  l'étreinte,  comme 
pour  le  retenir,  l'empêcher  d'agir,  lui  parvint  à  travers  un 
brouillard,  et  sans  doute  aussi  il  répondit...  Mais  le  cauchemar 
l'opprimait  toujours  ;  il  voyait  devant  lui  une  impasse  dont  il 
(allait  sortir  à  tout  prix,  sous  peine  de  périr...  Oui,  décidément, 
cette  fois,  l'idée  fixe,  qui  le  guettait  depuis  des  mois,  devenait 
souveraine,  incoercible...  Dans  le  coupé  automobile  qui  rame- 
nait Madeleine  chez  elle,  toutes  les  paroles  gaies  ou  tendres 
qu'elle  essaya  ne  parvinrent  pas  à  le  distraire.  Épouvantée,  elle 
osa  lui  proposer,  à  la  porte  de  son  hôtel,  d'y  pénétrer  avec  elle, 
d'y  rester,  —  faveur  extrêmement  rare,  qui  d'ordinaire  était  ré- 


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492  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

compensée  par  un  long  asservissement  de  Christian.  Il  prétexta 
une  fatigue  extrême  et  s'excusa. 

—  Alors,  vous  rentrez?  demanda-t-elle,  du  seuil. 

—  Naturellement. 

—  Bonne  nuit.  Téléphonez-moi  demain  de  vos  nouvelles , 

—  Convenu. 

A  demi  rassurée,  Madeleine  remonta  chez  elle.  Cependant 
Christian,  seul  dans  le  coupé  électrique,  méditait.  «  J'aurais  dû 
questionner  Madeleine.  Mais  non  !  Elle  m'a  proposé  de  r-ester. 
Donc  elle  nattend  personne.  Pourtant,  si,  entre  eux,  il  y  a  un 
signal  convenu?...  »  Il  se  rappela  que  Rémi  avait  disparu  de 
bonne  heure.  «  levais  toucher  au  cercle,  pensa-t-il  ;  peut-être  il 
y  est...  »  Il  se  fit  conduire  rue  Saint-Florentin.  Le  chasseur,  qu'il 
questionna,  lui  répondit  que  lé  vicomte  de  Lasserrade  était  dans  la 
salle  de  jeu.  Le  prince  renvoya  le  coupé  et  monta.  Dès  qu'il  fut 
dans  la  salle,  ses  yeux  aperçurent  celui  qu'ils  cherchaient  :  il  eut 
un  immense  soulagement.  A  la  grande  table  de  baccarat,  Rémi 
taillait. 

Il  y  avait  deux  heures  qu'il  taillait  :  depuis  une  demi-heure, 
après  des  alternatives,  il  gagnait.  La  partie  était  forte  :  Christian, 
d'un  de  ces  coups  d'œil  de  joueur,  aussi  exercés  que  celui  du  cais- 
sier le  plus  expert,  compta  environ  deux  mille  louis  sur  le  ta- 
bleau de  gauche.  Sans  s'asseoir,  il  misa  entre  deux  joueurs.  Rémi 
de  Lasserrade  ne  l'avait  pas  vu, car  la  foule  était  assez  épaisse. de 
simples  curieux,  autour  de  la  table  ovale,  et  toute  l'attention 
du  banquier  se  concentrait  sur  les  mises.  Il  inspecta  le  visage 
des  pontes,  seulement  après  que  cinq  ou  six  coups  successifs, 
gagnés  contre  lui  par  le  tableau  de  gauche,  l'eurent  incité  à  cher- 
cher quel  élément  de  déveine  troublait  la  fortune.  Comme  il  re- 
gardait, plissant  ses  jolis  yeux  un  peu  myopes,  Christian  s'as- 
seyait à  la  table,  prenait  la  place  d'un  ponte  que  la  récente  passe 
du  tableau  venait  de  «  refaire.  »  Rémi  vit  le  prince  s  asseoir,  et 
sa  rage  de  tout  à  l'heure  lui  remordit  le  cœur  ;  il  confondit  sa 
jalousie  et  sa  déveine.  A  l'ordinaire  si  maître  de  lui,  il  perdit  le 
net  usage  de  ses  facultés,  et  dès  lors  mena  son  jeu  comme  un 
débutant,  avec  cette  frénésie  aveugle  contre  le  hasard,  qui  appelle 
la  défaite.  Deux  fois  il  remit  cinq  cents  louis  en  banque  ;  ils  fon- 
dirent deux  fois,  sans  à-coup,  avec  une  lenteur  qui  signalait  Tin- 
faillible  orientation  du  sort  ennemi...  Christian,  cependant, 
gagnait,  jouant,  lui,  avec  la  méthode  qu'inspire  la  conviction 


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LA    PRINCESSE   d'eRMINGE.  493 

d'être  en  chance...  Un  sentiment  de  revanche  Tanimait  contre 
Rémi  qu'il  savait  déjà  aux  abois  :  au  bout  de  ces  effondremens 
d'argent,  il  y  a,  pour  l'effondré,  de  la  déconsidération,  de  laffo- 
Icment,  et  parfois  le  suicide.  Christian  avait  conscience  de  contri- 
buer, pour  sa  part,  à  hâter  ces  échéances,  en  pontant  de  plud  en 
plus  fort.  Rémi  était  trop  joueur  pour  ne  pas  deviner  cela.  Le  jeu 
fut  bientôt,  pour  lui,  une  lutte  avec  le  prince,  comme,  pour  le 
prince,  c'était  une  lutte  avec  Rémi.  Et  quand  Rémi  se  leva, 
enragé  d'avoir  augmenté  de  quatre-vingt  mille  francs  le  chiffre 
de  ses  dettes,  enragé  et  pourtant  contraint  de  déserter  la  lutte, 
il  se  sentit  vaincu  par  Christian,  ruiné  par  Christian. 

Il  se  passa  alors  dans  cette  somptueuse  salle  aux  pilastres 
de  marbre,  aux  corniches  dorées,  un  de  ces  drames  brefs,  mys- 
térieux, soudains,  qui  sont  plus  poignans  justement  à  cause 
du  décor,  et  parce  qu'ils  n'interrompent  ni  môme  n  affectent  en 
rien  le  mouvement  du  plaisir,  de  la  fête  ambiante.  Christian 
quitta  la  table  de  jeu,  presque  aussitôt  après  le  banquier.  Rémi 
se  trouvait  seul,  les  discours  à  tenir  à  un  camarade  décavé 
n'étant  pas  de  ceux  qui  tentent  l'homme  de  cercle.  Le  petit 
groupe  d'amis,  qui  s'entretint  un  instant  de  choses  vagues  avec 
Christian,  s'émietta  bientôt.  Les  deux  hommes  marchèrent  l'un 
vers  l'autre,  dans  le  vaste  milieu  de  la  salle,  laissé  vide  par  le 
refluement  de  tous  autour  de  la  table  de  baccarat,  le  vide  do 
miroir  des  parquets  cirés,  où  les  valets  de  pied  disposaient  quel- 
ques petites  tables  de  souper.  Ils  s'abordèrent,  et  leurs  mains 
se  serrèrent  malgré  eux-mêmes,  tant  il  est  malaisé  de  rejeter 
Tétroit  vêtement  des  convenances  sociales  qui  n^ous  enserrent. 
Leurs  yeux  se  brûlèrent  tandis  que  les  mains  se  touchaient  : 
tous  deux  savaient  bien  qu'ils  allaient  s'attaquer.  Rémi,  le  plus 
irrité  des  deux,  mais  tout  de  même  le  moins  brutal,  attendit  que 
l'autre  se  découvrît,  assuré  qu'il  allait  se  découvrir,  prêter  le 
flanc.  Et  cela  ne  manqua  pas...  Avec  une  niaiserie  surprenante, 
—  mais  on  eût  dit  que  les  mots  forçaient  la  bouche  à  les  pro- 
noncer, —  Christian  dit  à  Rémi  : 

—  Votre  déveine  continue. 

—  Et  vous,  répliqua  Rémi,  a'^ous  avez  la  veine  que  vous  mê- 
liez... Allons  !  ajouta-t-il,  —  subitement  très  calme,  tandis  que 
Christian  se  sentait  osciller  sous  Toutrage, —  ce  nest  pas  la  peine 
l'attendre.  Nous  en  avons  envie  Tun  et  l'autre.  Je  vais  prévenir 


«••: 


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494  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

deux  amis  ;  faites  de  môme  et  qu'ils  se  voient  demain  chez  moi, 
vers  onze  heures,  si  vous  voulez. 

Christian,  assommé,  ne  bougeait  plus.  Rémi  qui,  lui,  voulait 
doubler  Tinsulte  et  la  laisser,  comme  une  banderille,  dans  la 
chair  douloureuse  de  l'adversaire,  ajouta  : 

—  Je  vous  dois  bien  ça...  plutôt  deux  fois  qu'une  !  Et  voilà 
longtemps  que  ça  me  taquinait. 

Le  prince  vit  s'éloigner  avec  une  lenteur  voulue  cette  jolie 
silhouette,  pincée  à  la  taille  par  le  scarabée  noir  de  lliabit. 
Gomme  un  Goliath  atteint  à  la  tempe  par  la  pierre  d'une  fronde 
d'éphèbe,  il  s'abattit  dans  un  des  grands  fauteuils. 

«  Plutôt  deux  fois  qu'une...  Oui...  il  a  voulu  dire  Àrlette 
et  Madeleine...  Âh  !  le  tuer...  » 

A  plusieurs  reprises  le  prince  pensa  à  Tépée  que  son  bras 
pousserait  dans  la  chair,  dans  la  vie  de  cet  ennemi.  Et  peu  à 
peu,  cette  vision  le  calma.  Des  camarades  l'entourèrent  ;  il  put 
causer  avec  eux  de  choses  indifférentes  ;  ses  nerfs  lentement  se 
détendaient  ;  mais,  tandis  qu'il  parlait,  il  se  délectait  toujours  à 
la  pensée  du  fer  entrant  dans  la  molle  résistance  d'une  jeune 
chair.  Enfin  il  emmena  à  part  deux  des  amis  qu'il  considérait 
comme  les  plus  sûrs,  le  marquis  de  Larens  et  M.  de  Comtat:  il 
leur  expliqua  qu'il  venait  de  subir  des  inconvenances  du  vicomte 
de  Lasserrade,  irrité  de  sa  perte  au  jeu.  Il  fut  entendu  que  ces 
messieurs  iraient  dès  le  lendemain  chez  Rémi,  où  ils  étaient 
assurés  par  avance  de  trouver  deux  amis  de  ce  dernier.  Chris- 
tian souhaitait  que  l'affaire  se  terminât  au  plus  tôt,  dans  Taprës- 
midi  du  lendemain,  si  la  matinée  suffisait  aux  pourparlers. 

Le  lendemain,  avant  midi,  les  deux  adversaires  surent  qu'ils 
se  rencontreraient,  quatre  heures  plus  tard,  dans  un  établisse- 
ment hippique  de  Neuilly,  qui  servait  habituellement  à  des  poules 
à  Tépée  entre   tireurs  de  choix,  et  aussi,  très  rarement,  a  des 
joutes  plus  sérieuses,  pour  des  adversaires  de  qualité.  Rémi,  que 
ses  ennuis  dargent,  devenus  inextricables  depuis  sa  dernière 
perte,  harcelaient  bien  plus  que  le  souci  de  son  duel,  partit  en 
fiacre,  dès  que  les  pourparlers  furent  clos,   et  continua  chez 
des  usuriers  les  courses  qu'il  avait  commencées  la  veille.  Il  er 
voyait  déjà  au  diable  sa  lubie  de  provoquer  Christian,  et  s'éto 
naît  que  la  jalousie   eût  pu  le  troubler  un  instant  :  c'était  ui 
âme  où  les  ennuis  positifs  avaient  tout  de  suite  raison  des  pré& 


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LA   PRINCESSE   d'eBMINGE.  495 

cupations  sentimentales.  «  C'est  ^al,  pensait-il,  quand  ses 
ennuis  d'argent  lui  laissaient  un  instant  de  répit  :  j'aurai  tout 
de  môme  plaisir  à  lui  loger  un  coup  d'épée  dans  le  bras...  »  Il  ne 
se  sentait  contre  Christian  nulle  haine,  et  juste  la  rancune  d'un 
joueur  malheureux  contre  l'heureux  adversaire. 

L'incident,  si  léger  au  souci  du  jeune  homme,  emplissait  au 
contraire   l'âme   du  prince  d'Erminge.  Christian,  depuis   que 
l'affaire  était  décidée,  n'avait  plus  que  ces  deux  pensées  :  Made- 
leine était  la  maltresse  de  Rémi,  et  Rémi,  tout  à  l'heure,  allait 
se  trouver  devant  lui,  offert  à  sa  force  furieuse.  Que  la  rencontre 
se  terminât. par  la  mort  de  Rémi,  il  n'en  douta  pas  un  instant. 
Pourtant,  depuis  l'aventure  des  fleurets  démouchetés,  au  collège, 
Christian  n'avait  jamais  eu  de  duel,  et  n'avait  jamais  fréquenté 
de  salle.  N'importe  !  il  aurait  dans  la  main  une  arme  de  meurtre, 
il  serait  en  face  d'un  adversaire  exécré.  Cela  lui  suffisait;  il  était 
sûr  de  tuer,  rien  qu'à  comparer  Rémi  à  lui-même.  Et  l'idée  de 
ce  meurtre  le  soulageait  de  toute  sa  rancune.  Rémi  disparu,  lui- 
même  aurait  pris  la  proie  féminine  à  l'ennemi,  et  certes,  il  ne 
querellerait  pas  cette  proie  sur  le  passé.  Il  la  voulait  à  lui  seul, 
voilà  tout;  cela  lui  donnerait  pleine  satisfaction  et  plein  repos... 
Ainsi,  par  l'effet  de  la  crise  suprême,  reparaissait  dans  Chris- 
tian tout  ce  que  l'éducation  et  l'époque  avaient  provisoirement 
masqué  de  sa  nature,  tandis  que  s'abolissait  ce  qui  s'était  sura- 
jouté à  sa  sensibilité  primitive.  Â  mesure  que  l'heure  du  duel 
approchait,  il  se  sentait  plus  calme,  presque  heureux,  comme  un 
homme  dont  l'esclavage  momentané  va  finir,  et  qui  va  pouvoir 
exercer  toute  sa  liberté.  Il  reprenait  possession  de  son  héritage. 
C'était  une  sorte  d'acte  de  piété  ancestrale  qu'il  allait  accomplir, 
eu  détruisant,  à  la  façon  d'un  de  ses  aïeux,  un  ennemi  inso- 
lent. 

Une  heure  avant  le  moment  assigné  au  landau  pour  le  venir 
chercher,  il  se  fit  annoncer  chez  la  vieille  princesse,  sa  mère.  11 
dut  attendre  qu'elle  eût  fini  sa  méditation,  puis  fut  introduit. 
Charlotte-Wilhelmine  était  assise  sur  un  tout  petit  fauteuil 
capitonné,  d'un  affreux  style,  seul  meuble  moderne  parmi  le 
bric-à-brac  assez  noble  amené  d'Allemagne.  Elle  était  haute, 
maigre  avec  de  gros  os,  une  charpente  aussi  solide  que  celle  de 
son  fils,  qui  d'ailleurs  lui  ressemblait.  Elle  s'habillait  de  dentelles 
noires,  se  coiffait  de  dentelles  noires  ;  elle  avait  un  visage  et  des 
mains  de  bois  qui  sortaient  de  toute  cette  dentelle  noire  comme 


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496  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  pièces  d'une  marionnette  démesurée.  Elle  n'avait  pas  grand 
air  et  semblait  assez  bornée.  Elle  souhaita  en  français  le  bonjour 
à  son  fils,  qui  baisa  ses  mains,  et  ensuite  s'entretint  en  allemand 
avec  lui.  Naturellement  elle  ignorait  le  duel  imminent;  ce  qui  la 
préoccupait  aujourd'hui,  c'était  la  situation  financière  du  prince. 
Elle  aurait  voulu  savoir  s'il  avait  des  dettes,  ou  si  son  train, 
maintenant  allégé  d'Arlel te,  n'excédait  pas  ses  revenus.  Il  s'était 
assis  près  de  sa  mère  et  lui  tenait  les  doigts.  Après  l'avoir  mori- 
géné sur  la  question  d'argent,  elle  l'entreprit  durement  sur  la 
question  maîtresse.  Elle  ne  ménageait  pas  les  injures,  ni   les 
termes  crus  pour  qualifier  M""*  de  Cuivre.  Christian  la  laissait 
parler,  tenant  toujours  la  main  roide  et  frigide.  Il  lui  semblait 
que,  par  ce  dur  et  froid  chaînon,  il  s'accrochait  à  toute  sa  race, 
en  recevait  l'investiture  et  la  force.  Son  obéissance,  sa  respec- 
tueuse attitude  s'imprégnèrent  aujourd'hui  d'une  tendresse,  d'un 
désir  de  mystérieuse  protection  qui  finirent  par  toucher  la  prin- 
cesse. Elle  le  baisa  au  front,  quand  il  prit  congé  d'elle,  et  il  sortit 
tout  réconforté,  comme  s'il  emportait  une  certitude  de  plus  de 
cette  victoire  dont  il  ne  doutait  pas. 

Un  soleil  clair  luisait,  pas  trop  ardent  grâce  à  de  récentes 
pluies,  quand,  chacun  dans  une  salle  de  l'établissement  hip- 
pique, —  un  bâtiment  neuf  de  briques  et  de  fer  bleuté,  —  Rémi 
de  Lasserrade  et  Christian  d'Erminge  se  dévêtirent.  L'appareil 
médical  de  leurs  chirurgiens  était  déployé  auprès  d'eux;  leurs 
témoins,  dans  le  voisinage,  arrêtaient  les  dernières  dispositions 
de  la  rencontre.  M.  de  Gomtat,  qui  passait,  dans  son  monde,  pour 
une  sorte  de  témoin  professionnel,  donnait  à  Christian  quelques- 
uns  de  ces  conseils,  d'une  telle  banalité,  d'une  telle  évidence 
que  chacun  pourrait  se  les  donner  à  soi-même,  et  qui  sont  parti- 
culièrement inutiles  à  l'instant  de  l'action,  s'ils  ne  sont  trou- 
blans  et  dangereux.  Mais  Christian  n'était  pas  dans  un  état  où 
un  propos  pût  le  troubler.  Tandis  qu'il  passait  sa  chemise  molle, 
mettait  ses  gants  de  ville,  il  était  juste  dans  l'état  d'un  paysan 
qui,  la  nuit,  décroche  son  fusil  et  sort  dans  la  basse-cour  pour 
tuer  le  renard  ou  la  fouine.  Chasseur  d'animal  nuisible,  il  savait 
la  bête  là,  à  sa  portée...  Comme  il  ne  répondait  guère,  M.  de 
Comtat  le  crut  un  moment  préoccupé,  et  tandis  que,  de  son  pas 
lourd,  le  prince  gagnait  l'allée  où  déjà  Rémi,  svelte  dans  une 
légère  chemise  souple,  afl*ectait  de  causer  avec  ses  témoins,  il 
dit  au  marquis  de  Larens  : 


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LA   PRINCESSE   o'eRMINGE.  497 

—  Notre  ami  est  bien  sombre...  Il  n'est  pas  homme  à  avoir 
peur,  pourtant? 

Le  sourire  aigu  du  marquis  contracta  ses  lèvres  : 

—  Non.  C'est  moi  qui  ai  peur,  et  pas  pour  lui.  La  sotte 
affaire  !  Je  regrette  fort  d'être  allé  au  cercle  hier  soir. 

Les  épées,  un  instant  rassemblées  par  les  pointes  sous  les 
doigts  de  M.  de  Gomtat»  maintenant  se  guettaient  à  distance, 
s'engageaient,    se  froissaient.   Plus  leste,  Rémi  de  Lasserrade 
harcelait  son  adversaire,  qui  ne  bougeait  guère,  et,  l'œil  fixe, 
comme  à  l'affût,  parait  par  de  légers  mouvemens  du  poignet, 
attendant  l'occasion  de  porter  le  coup.  Les  deux  premières  mi- 
nutes s'écoulèrent  ainsi,  jusqu'au  repos   imposé...    Christian, 
durant  ce  repos,  ne  quitta  pas  des  yeux  Rémi,  qui  s'entretenait 
avec  ses  amis,  et  montrait  à  M.  d'Ars  la  marque  gravée  sur  son 
épée.  Puis  Rémi  se  retourna,  regarda  Christian  qui  le  regardait. 
Alors,  pour  la  première  fois,  il  comprit  la  menace  prochaine, 
actuelle  de  ce  regard,  et  que  cet  homme  voulait  sa  mort.  Dans  ce 
bref  loisir  que  lui  accordait  encore  la  destinée,  il  entrevit  la 
possibilité  de  mourir.  D'une  brusque  apparition,  toute  sa  vie 
surgit  devant  son  esprit,  cette  vie  si  veule,  si  vide,  si  courte,  si 
encombrée  d'ennuis. 

«  Bah  !  pensa-t-il,  tout  cela  ne  vaut  guère.  J'ai  été  un  àé- 
veinard.  J'ai  la  déveine...  marchons  tout  de  même!...  » 

De  nouveau  les  épées  se  joignirent,  s  engagèrent...  Rémi 
était  nerveux,  il  attaqua  violemment.  Une  parade  de  Christian 
le  désunit  :  la  riposte  le  toucha  légèrement  au-dessus  du  sein 
gauche,  et,  comme  cette  piqûre  le  faisait  reculer,  une  violente 
remise  de  Christian,  fendu  à  fond,  lui  traversa  le  poumon... 
11  vit  le  bâtiment  d'en  face  —  les  briques  rouges  et  les  fers 
bleutés  —  comme  se  soulever  de  terre,  venir  à  lui,  Técra- 
ser...  D'autres  choses  s'approchèrent,  des  bras,  des  figures,  une 
rosette  incarnate  sur  un  revers  de  veston...  Le  sol  glissa  douce- 
ment sous  lui,  comme  un  plancher  d'ascenseur  qui  dévale.  Une 
saveur  salée  empoisonna  sa  bouche,  le  noya  intérieurement; 
il  étouffa.  A  la  renverse,  d'un  regard  qui  déjà  luttait  contre  la 
nuit,  il  s'hypnotisa  sur  une  tête  chevelue  de  blanc,  inclinée...  11 
gémit. 

Et  toute  cette  nuit  qui  le  pénétrait  du  dehors,  toute  cette 
larée  salée  qui  montait  au  dedans  de  lui  se  rejoignirent,  h 
*bmergèrent. 

TOM£  xxiu.  —  1904.  32 


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498  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Par  le  Bois  joyeux,  ensoleillé,  croisant  d'autres  voilures  de 
maître,  des  fiacres  aussi  où  des  couples  se  tenaient  par  la  main, 
des  automobiles,  des  bicyclettes,  quelques  piétons,  le  coupé  du 
chirurgien  ramenait  Christian  vers  Paris.  Les  deux  hommes  se 
taisaient  :  le  docteur,  nerveux,  tourmentait  lappui  de  la  portière 
et  faisait  entendre  de  temps  à  autre,  un  petit  claquement  de  la 
langue  contre  les  dents  d'en  haut,  puis,  se  contenant,  bâillait. 
Christian  était  tout  à  fait  calme.  L'issue  du  duel  ne  Tavait  ni 
étonné,  ni  troublé;  il  Tattendait.  Il  se  sentait  soulagé,  maintenant, 
d'abord  parce  que  l'élément  brutal  de  sa  nature  intime  avait 
trouvé  une  subite  issue,  puis  parce  que,  pour  la  première  fois 
depuis  toujours,  il  se  sentait  le  maître  de  Madeleine  de  Guivre. 
Quand  le  coupé,  passant  la  porte  du  Bois,  se  fut  engagé  dans  les 
Champs-Elysées,  le  docteur  se  hasarda  à  dire  : 

—  Vous  savez  qu'on  va  tâcher  de  présenter  la  chose  comme 
un  accident  d'assaut;  mais  le  juge  dinstruction  vous  appellera 
peut-être  aujourd'hui.  Et  alors  il  vaudrait  mieux  pour  vous  aller 
spontanément  au  Palais,  voir  le  procureur  de  la  République. 

Christian  répondit  simplement  : 

—  Je  n'ai  pas  le  temps  aujourd'hui. 

Place  de  TÉtoile,  il  descendit  du  coupé,  prit  congé  du  docteur, 
et,  montant  dans  un  fiacre,  se  fit  conduire  rue  d'Offémont. 

La  comtesse  y  était  rentrée  une  demi-heure  auparavant,  affo- 
lée d'avoir  vainement  attendu  Rémi,  une  partie  de  l'après-midi,  à 
un  rendez- vous  que  celui-ci  avait  oublié  de  décommander.  Elle 
avait  aussitôt  dépêché  sa  femme  de  chambre  chez  Rémi,  pour 
demander  des.  nouvelles.  Christian  arriva  avant  que  celle-ci  fût 
de  retour.  Madeleine  Taccueillitsans  déplaisir,  pensant  apprendre 
par  lui  quelque  chose.  Et  déjà  elle  questionnait  : 

—  D'où  venez- vous,  cher  ami  ?  De  la  garden-party  des  Saint- 
Clair? 

Mais  il  l'avait  prise  dans  ses  bras,  en  faisant  «  non  »  de  la 
tête,  et  il  la  regardait  avec  des  yeux  si  graves,  si  passionnés,  et 
il  la  tenait  d'une  étreinte  si  forte,  qu'elle  fut  étonnée,  et,  s'ar- 
rétant  de  parler,  se  sentit  enveloppée  par  la  chaleur  d'une  des- 
tinée nouvelle.  Elle  balbutia,  sans  oser  essayer  de  se  dégager: 

—  Christian,  qu'avez-vous  ? 

—  Vous  êtes  à  moi,  dit-il. 

Elle  ne  comprit  pas,  elle  ne  put  comprendre  pourquoi  il  lui 
disait  cela,  ni  pourquoi  il   la  regardait  comme  s'il  ne  lavait 


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lA  PRIKCESSE  d'eRMINGE.  499 

jamais  vue.  Ponr  lui,  c'était  la  proie  conquise  dans  la  lutte,  et 
que  le  repos  de  la  victoire  permettait  de  contemplera  loisir.  Dans 
ce  long  et  patient  regard,  Madeleine  ne  lut  point  de  rancuns: 
Christian,  au  contraire,  souhaitait  sa  maîtresse  comme  il  ne 
l'avait  jamais  souhaitée,  et,  soumis  d'habitude,  il  se  sentait  fort 
pour  la  contraindre,  maintenant  qu'il  avait  détruit  le  rival,  et 
qu'il  ne  craignait  plus  le  partage.  Madeleine,  effrayée  peu  à  peu, 
voulait  se  dégager  des  bras  immobiles  qui  Tétreignaient  a)ntre 
la  poitrine  du  prince. 

—  Christian...  de  grâce...  laissez-moi.. • 
Et  elle  répéta  plus  anxieuse  ; 

—  Mais  qu'avez-vous? 

Avant  qu'il  répondît,  lappel  afiFolé  de  la  femme  de  chambre, 
qui  montait  précipitamment,  résonna  dans  Tescalier  ; 

—  Madame  !  madame  I 

Elle  entra  en  coup  de  vent,  balbutia,  à  bout  d'haleine  : 

—  Madame  I  madame  !  Monsieur  Rémi  I . . . 

Et  tout  à  coup,  apercevant  Christian,  elle  le  désigna  à  la 
comtesse,  d'une  main  qui  tremblait  : 

—  C'est  lui  I  lui  !...  en  duel...  Tout  à  l'heure... 

M"*  de  Guivre  devina.  Elle  poussa  un  cri  de  démence  et  de 
fureur,  et  bondit,  accrocha  ses  ongles  à  la  face,  aux  habits  du 
prince. 

—  Ah!  tu  l'as  tué!... 

Le  prince  se  dégageant  d'un  geste  tranquille  regarda  la  femme 
de  chambre  et  lui  montra  la  porte  d'un  air  si  terrible  que  cette 
fille,  épouvantée,  s'enfuit,  trébuchant,  se  cognant  au  cham- 
branle. Madeleine,  que  ses  forces  abandonnaient,  fixait  sur  lui 
des  yeux  élargis  par  la  peur  et  la  haine.  Ses  lèvres  essayèrent 
d'articuler  : 

—  Assassin  !  assassin  ! . . . 

11  ne  chercha  pas  d'explications  ni  d'excuses.  Immobile,  il 
contemplait  M"'  de  Guivre,  maintenant  affaissée  sur  un  siège. 
Avec  la  même  sérénité  de  conquête,  il  répéta  ses  mots  de  tout 
à  l'heure  : 

—  Vous  êtes  à  moi  ! 

Grâce  à  une  démarche  du  duc  de  Lasserrade,  la  poursuite  ne 
fut  pas  ordonnée  par  le  procureur  de  la  République.  On  admit 
Vexplication  d'un  accident  d'assaut.  Le  blessé,  ramené  chez  son 


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500  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

grand-oncle,  y  vécut  encore  vingt  heures  environ,  en  état  de 
prostration.  Un  prêtre  put  être  mandé  :  les  obsèques  furent  donc 
religieuses.  Elles  eurent  lieu  quatre  jours  après  le  duel,  à  Notre- 
Dame  de  Passy,  paroisse  des  Lasserrade. 

Le  même  temps  d'allègre  clarté  qui  s'était  levé  après  des 
semaines  de  pluie,  au  matin  de  la  fête  sur  le  lac,  éclairait  le 
quartier  provincial,  où  s'élève  la  petite  église  diflForme  de 
Notre-Dame  de  Grâce.  Tout  aux  alentours  de  cette  église,  dans 
les  rues  de  sous-préfecture  qui  s'appellent  Jean-de-Bologne, 
Annonciation,  Raynouard,  d'innombrables  voitures  s'enfilaient 
en  chapelet  derrière  les  carrosses  vêtus  de  crêpe.  Et  cette  légion 
d'inoccupés  qui  sort  de  partout  à  Paris,  dès  qu'il  y  a  le  moindre 
spectacle  à  regarder  ou  même  à  attendre,  cernait  d'une  infan- 
terie composite  la  file  des  voitures.  Les  obsèques  étaient  annon- 
cées pour  onze  heures;  dès  dix  heures,  l'église  fut  pleine.  Toute 
la  haute  aristocratie  parisienne,  celle  qui  ne  se  dérange  que 
pour  les  morts  de  sa  parenté,  y  assistait.  Et  les  autres  mondes 
brillans  de  Paris  s'y  montraient  aussi,  artistes,  gens  de  bourse, 
gens  de  cercle,  gens  de  fête.  Quelques  initiés  se  chuchotaient 
les  véritables  causes  de  la  mort  de  Rémi,  non  publiées  par 
les  journaux  dont  la  discrétion  avait  été  assurée.  La  «  bande 
de  Made  »  était  au  complet,  sauf  M"'  de  Guivre  et  Christian,  de 
qui  l'on  assurait  d'ailleurs  que  la  liaison  tenait,  après  ce  ^rame, 
aussi  solidement  que  jamais. 

Ils  étaient  là,  les  figurans  monotones  parmi  lesquels  Rémi 
avait  fini  de  jouer  son  rôle  ;  et  pourtant  cette  vision  de  sa  propre 
solitude,  perçue  par  Rémi  de  Lasserrade  dans  l'instant  même 
qui  précédait  sa  mort,  combien  il  laurait  eue  plus  nette,  s'il 
avait  pu  voir,  à  travers  les  planches,  les  draperies  et  les 
fleurs  de  son  catafalque,  l'assemblée  conviée  pour  illustrer  ses 
obsèques I...  Lui  ne  la  voyait  plus,  cadavre  mutilé,  transpercé, 
vide  de  sang,  fauché  en  pleine  jeunesse,  n'ayant  su  de  la  vio 
que  ce  qu'elle  a  de  moins  digne  de  vivre.  Mais  dans  la  foule 
d'oisifs,  il  y  avait  au  moins  un  observateur  conscient  :  Jérôme 
de  Péfaut,  assis  au  même  rang  que  M"**  d'Avigre,  séparé  d'elles 
par  la  règle  qui  imposait  des  côtés  différens  aux  hommes  et 
aux  femmes...  Un  évêque  officiait,  dans  une  pompe  admirable. 
Des  musiques  déchirantes  descendaient  de  la  tribune  sur  la  nef. 
Les  lumières  d*alcool,  verdies  par  le  sel,  répandaient  une  clarté 
livide  sur  les  tentures  noires.  Jérôme  méditait. 


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LA    PRINCESSE   d'eRMINGE.  501 

Comme  tant  de  fois,  quand  il  se  mêlait  à  ceux  de  son  monde, 
à  ses  pairs  par  la  naissance,  la  fortune  et  les  habitudes,  il  était 
frappé  de  l'antinomie  évidente  entre  les  doctrines  et  les  mœurs, 
entre  la  profession  extérieure  et  la  réalité  des  consciences. 

c<  Voici,  pensait-il,  une  assemblée  réunie  pour  la  plus  grave 
des  circonstances,  la  mort  d'un  des  nôtres.  On.  la  célèbre  selon 
un  rite  vénérable,  auquel  chacun  de  nous  tient  sincèrement,  çt 
qn  il  est  bien  décidé  à  réclamer  pour  son  propre  compte.  Mais  le 
sens  symbolique  de  cette  cérémonie,  combien  d'entre  nous  s'en 
soucient?...  Ces  belles  prières  liturgiques  qui  parlent  de  la  ré- 
surrection des  âmes,  du  repos  éternel  dans  le  sein  de  Dieu,  qui 
les  comprend?  Qui  croit  réellement  à  leur  signification  pro- 
fonde, à  leur  efficacité?  De  son  vivant,  il  ne  s'en  occupait 
guère,  celui  qui,  raide,  inerte,  commence  à  pourrir  dans  la  boite 
de  chêne.  La  plupart  des  gens  qui  l'escortent  aujourd'hui  ne  dif- 
fèrent pas  beaucoup  de  lui...  Combien  s'intéressent  au  problème 
de  leur  destinée?  Combien  ont  une  croyance,  quelle  qu'elle  soit? 
Toutes  les  fois  que  j'ai  essayé  de  questionner  les  plus  sérieux 
d'entre  eux,  je  les  ai  trouvés  hésitans,  incertains,  résolus  tout  au 
plus  au  système  de  Pascal,  les  génuflexions,  l'eau  bénite,  etc., 
ou  refusant  par  système  toute  discussion.  » 

Et  il  regardait  tout  près  de  lui,  au  delà  de  l'allée  centrale  de 
la  nef.  Rose  et  Marguerite  d'Avigre,  nuque  blonde,  nuque  rousse, 
penchées  du  même  geste  charmant  sur  leurs  mains  nouées  pa- 
reillement, les  doigts  des  gants  entre-croisés...  C'étaient  celles-ci 
qui  ne  voulaient  pas  discuter  plus  avant  qu'un  certain  point,  qui, 
quand  il  les  poussait,  se  dérobaient  :  «  Laissez-nous  en  paix, 
Jérôme;  vous  ne  nous  convertirez  pas  à  être  païennes  comme 
vous...  »  Païen I  il  l'était  peut-être,  mais  à  la  façon  stoïcienne, 
lui  qui,  par  principe,  ne  jouissait  de  rien,  vivait  comme  un  sage 
antique,  sobre,  tolérant,  laborieux.  Les  non-païens,  étaient-ce 
donc  les  Campardon,  les  Apistrol,  les  Ars,  toute  cette  foule  déjà 
lasse  de  son  recueillement  d'apparat,  qui  chuchotait  comme 
dans  un  salon,  poursuivant  sous  les  draperies  noires,  à  la  lueur 
des  torches  funéraires,  son  éternelle  besogne  d'affaires  ou  daven- 
iures?  Ah  !  société  païenne,  pourquoi  te  parer  hypocritement 
d'un  vêtement  chrétien,  qui  n'est  plus  pour  toi  qu'une  masca- 
rade d'âmes? 

«  Non;  c'est  trop  dire,  corrigea-t-il  aussitôt...  Il  n'est  pas  juste 
le  proclamer  que  tous  ceux  qui  m'entourent  sont  indifférens  ou 


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BOà  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

incroyans,  et  D*accomplissent  ici  que  des  gestes  de  convenaiice. 
Ma  mère  modelait  réellement  sa  vie  sur  sa  foi.  Elle  n'était  pas 
la  seule  de  sa  génération  ;  il  en  est  encore  aujourd'hui  d'aussi  sin- 
cères. La  vérité,  c'est  qu'ils  sont  une  exception.  Parmi  ceux  qui 
croient  par  tempérament  ou  par  éducation,  qu'ils  sont  rares,  ceux 
dont  la  vie  est  réellement  dirigée  par  leur  croyance,  et  qui, 
vraiment,  en  action,  sont  des  chrétiens  I  La  plupart  ont  de  la 
sympathie  pour  une  tradition^  voilà  tout...  » 

—  Dies  irêB,  dies  tV/a... entonna  une  voix,  un  contralto  féminin 
admirable,  du  haut  de  la  tribune.  Cette  même  voix,  douze  heures 
plus  tôt,  chantait  les  voluptés  de  Carmen  à  TOpéra-Comique. 
Symbole  de  cette  étrange  anarchie  qui  mêle  à  Paris  Tamour  et  la 
parade  religieuse.  Jérôme,  lui,  écoutait  la  magnifique  prose,  el 
s'en  pénétrait.  Croyance  à  la  Sibylle,  croyance  à  la  résurrec- 
tion des  corps,  croyance  à  un  jugement  suprême  des  âmes  par 
le  Créateur,  qui  donc,  encore  une  fois,  de  toute  cette  foule, 
croyait  à  tout  cela?  Personne  n'en  écoutait  même  plus  la  sonore 
paraphrase,  parmi  le  souci  féminin  des  toilettes,  le  souci  mas- 
culin des  intrigues.  Et  plusieurs  oubliaient  certainement  à  quelle 
cérémonie  ils  assistaient,  mariage  ou  enterrement. 

Au  moment  où  Jérôme  se  disait  cela,  ses  yejix  s'arrêtèrent 
sur  deux  femmes  agenouillées  à  Técart,  dans  le  bas-côté  de  droite, 
sous  l'ombre  que  donnait  l'angle  d'un  confessionnal.  Elles  étaient 
vêtues  de  deuil  ;  des  voiles  de  gaze  noire  couvraient  leur  visage 
qu'il  eût  été  impossible  de  distinguer,  même  au  jour.  Celles-ci, 
du  moins,  ne  bavardaient  pas,  ne  riaient  pas,  n'usaient  pas  de 
Téglise  comme  d'un  lieu  de  rencontre,  et  n'assistaient  pas  à  l'en- 
terrement comme  à  un  spectacle.  L'une  d'elles  pleurait  sans  doute, 
la  plus  petite  des  deux,  car,  de  temps  en  temps,  sa  tête  était 
secouée,  dans  ses  mains.  L'autre  ne  bougeait  pas;  mais  son  atti- 
tude exprimait  une  ferveur  extrême,  —  le  visage  voilé  levé  vers 
le  tabernacle,  les  mains  jointes. 

Pour  M.  de  Péfaut,  ces  deux  femmes,  l'une  qui  pleurait, 
l'autre  qui  priait,  furent  bientôt  un  thème  de  méditation  autre- 
ment captivant  que  la  cérémonie  elle-même,  qui  continuait  parmi 
les  clameurs  de  l'orgue  et  les  fumées  de  benjoin. 

«  Qui  sont-elles?  »  se  demanda-t-il,  curieux  du  mystère  c  s 
âmes  derrière  les  attitudes.  «  Qui  sont-elles  et  que  font-elles  i  i, 
où  elles  ne  semblent  connaître  personne?...  Ce  ne  sont  pas  d)s 


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LA    PRINCESSE   d'eRMINGE.  803 

femmes  du  monde,  quoique  leurs  vétemens  ne  soient  pas  trop 
mal  coupés...  Ce  sont  des  artisanes  du  luxe  de  Paris,  couturières 
ou  modistes.  Elles  ne  sont  pas  riches,  mais  elles  ne  sont  pas 
misérables  non  plus.  L'une  d'elles  a  beaucoup  de  chagrin; 
l'autre  n'est  ici  que  par  sympathie  et  par  piété.  Deux  sœurs,  pro- 
bablement... »  Les  voiles  entouraient  si  étroitement  les  deux 
têtes,  que  même  les  cheveux  demeuraient  invisibles.  Maintenant, 
la  moins  grande,  la  plus  émue  des  deux,  ne  pleurait  plus. 
L'autre  l'avait  fait  asseoir;  elle  méditait,  les  mains  entre  les  ge- 
noux. Jérôme  observa  que  ses  mains,  gantées  de  noir^  sans  nulle 
recherche,  paraissaient  petites  et  fines. 

Il  imagina  le  roman  de  leur  vie,  tandis  que  le  silence  de 
Toffertoire  planait  sur  l'église. 

«Ce  sont  deux  sœurs...  La  cadette  a  perdu  un  enfant,  ou 
son  mari,  il  y  a  peu  de  temps  ;  le  voile  indique  un  deuil  encore 
récent.  C'est  sa  paroisse  ;  les  obsèques  de  l'être  cher  ont  eu  lieu 
dans  cette  église...  Elle  y  est  revenue  prier  ce  matin  avec  sa 
sœur.  Et  sans  doute  la  pompe  mortuaire  du  jeune  Lasserrade 
l'a  surprise  dans  ses  larmes,  a\nvant  son  chagrin.  Décidément 
c'est  son  mari  qu'elle  a  perdu,  pas  son  enfant:  une  mère  n'au- 
rait une  pareille  émotion  que  devant  un  cercueil  blanc.  » 

Les  sonneries  de  l'élévation  interrompirent  un  instant  la 
musique  de  la  tribune  et  les  conversations  des  assistans;  la 
foule  fut  plongée  dans  une  posture  factice  d  adoration  et  de 
respect  :  puis,  comme  les  fronts  se  relevaient,  Tadmirable 
contralto  de  Rose  Galtié,  de  TOpéra,  chanta  le  Pie  Jesu,  sou- 
levant dans  cet  auditoire  artiste  et  blasé  un  murmure  d'admi- 
ration, comme  au  théâtre.  Les  deux  sœurs  en  deuil  demeuraient 
à  genoux,  et  la  beauté  de  ce  chant  semblait  ne  pas  effleurer  leur 
sensibilité. 

«  Ainsi,  pensa  Jérôme,  le  mari  de  cette  petite  Parisienne 
connu  une  joie  probablement  ignorée  de  la  plupart  das  geni 
réunis  ici.  Il  n'a  pas  été  seul  dans  la  vie,  et,  mort,  son  souvenil 
se  perpétue  dans  un  cœur  fidèle...  Tandis  que  nous  autres,  nou9 
sommes  la  proie  d'une  afl'reuse  solitude...  Nous  avons  l'air  de 
nous  rassembler  constamment,  mais  la  solitude  nous  guette  dans 
nos  réunions  mêmes  et  dans  nos  fêles;  elle  nous  étreint,  ne  nous 
lâche  pas,  nous  poursuit  jusque  dans  la  mort...  Moi,  par 
exemple,  depuis  que  j'ai  perdu  ma  mère,  je  ne  connais  pas  un 
cœur  ami,  ni  même  quelqu'un  que  j'aime.  Il  n'y  avait  par  le 


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S04  REVUE  DES   DEUX   MOTfDES. 

monde  qu'une  seule  petite  âme  pour  laquelle  je  me  sentisse  de 
la  fraternité...  Elle  a  disparu.  » 

Il  avait  beau  faire,  et  se  gourmander,  le  souvenir  d'Ariette  ne 
le  quittait  pas.  Depuis  le  billet  que  Martine  lui  avait  adressé,  au 
lendemain  de  la  disparition,  il  n'avait  reçu  d'elle  aucune  nou- 
velle. Triste  et  mécontent,  il  s'était  d'abord  cloîtré  dans  son 
laboratoire,  essayant  de  se  distraire  par  le  travail  :  au  milieu  de 
son  travail,  l'angoisse  le  poursuivait.  Il  se  disait  (car  d'autres 
sentimens  lui  eussent  paru  ridicules)  :  «  C'est  que  je  me  sens 
responsable  de  sa  situation  actuelle.  Sans  moi,  eût-elle  avoué  ?.. .  » 
Peu  à  peu,  il  était  revenu  se  mêler  au  monde  qui  avait  entouré 
Ariette,  dans  l'espoir  d'entendre  parler  d'elle,  ou  de  surprendre 
quelque  indice.  Et  il  s'irritait  de  constater  l'absolu,  le  définitif 
oubli. 

L'officiant  récitait  maintenant  les  prières  de  l'absoute,  autour 
du  catafalque  écrasé  sous  les  fleurs;  sa  voix  grave  appelait  le 
repos  éternel  sur  l'âme  du  défunt;  la  voix  grêle  des  enfans  de 
cbœur  jetait  aux  échos  de  la  nef  les  répons  suraigus...  Puis  le 
corps  fut  enlevé,  et  l'on  défila  vers  la  sacristie.  Ce  fut  un  bon 
moment  de  détente  pour  les  invités,  qui  commençaient  à  trouver 
la  cérémonie  longue.  Les  deux  sexes,  isolés  l'un  de  l'autre  pen- 
dant l'office,  se  mêlaient  avec  la  gaîté  des  collégiens  évadés  d'une 
retenue.  M""*  d'Ars  se  faufilait  vers  Apistrol.  Le  gros  Campardon 
rejoignait  dans  un  coin  Rose  Galtié,  descendue  de  la  tribune 
afin  de  recueillir  les  admirations  d'une  foule  de  choix,  et  qui, 
tout  en  souriant  aux  encenseurs  successifs,  balayait  du  regard 
cette  foule  où  ello  voulait  que  tout  le  monde  la  vît,  pensât  à 
elle,  l'enviât,  l'admirât  un  instant. 

Saraccioli  mit  la  main  sur  l'épaule  de  M.  de  Péfaut. 

—  Voilà  une  belle  cérémonie,  dit-il,  et  bien  parisienne. 

—  Le  fait  est,  répliqua  Jérôme,  que  c'est  à  donner  l'envie 
d'en  être  le  héros. 

—  Vous  savez  le  secret?  demanda  l'Italien. 

—  Je  ne  sais  jamais  aucun  secret. 

—  Ne  le  dites  pas,  pour  le  moins  !  C'est  vraiment  un  secret. 
Le  vicomte  Rémi  n'est  pas  mort  par  accident,  dans  un  assaut. 
11  a  été  tué  en  duel,  assassiné  plutôt,  par  le  prince  d'Erminge, 
parce  que  le  prince  l'avait  surpris  eu  compagnie  de  M"""  de 
Guivrc. 


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LA    PRINCESSE    d'eRMINGE.  505 

—  Quel  roman  !  fit  M""*  de  Saint-Clair,  s'introduisant  dans  la 
conversation,  sans  en  être  priée.  Ne  racontez  donc  pas  de  niaise- 
ries pareilles,  Saraccioli.  Rémi  était  avecla  petite  Liévens,  tout 
le  monde  le  savait. 

Un   remous  soudain   sépara   les  interlocuteurs,  qui  furent 
portés  en  avant.  Jérôme,  naturellement,  connaissait  le  fameux 
secret:  et  ce  secret,  dans  le  recueillement  obligé  de  l'église, se 
chuchotait  de  proche  en  proche,  nié  par  les  uns,  affirmé  par  les 
autres.  Une  atmosphère  d'intrigue  amoureuse,  un  reflet  d'alcôve 
enveloppait  ainsi  la  foule,  tandis  que   la  marche  funèbre  de 
Griegh  épandait  son  harmonie   du   haut  des  tribunes...  Cette 
foule  cependant  s'écoulait  par  la  porte  extrême  de  la  sacristie, 
après  avoir  salué  les  personnes  de  la  famille  rangées  par  le 
maître  des  cérémonies  contre  le  mur  de  gauche.  D'abord  on  ser- 
rait la  main  du  duc  de  Lasserrade,  beau  vieillard  élégant,  d'allura 
imposante  malgré  sa  taille  médiocre,  très  ému,  car  Rémi  était 
son  neveu   préféré.  Un  homme  de  trente-cinq  ans   environ, 
chauve  et  bouffi,  venait  ensuite,  inconnu  de  tout  le  monde,  un 
Lasserrade  de  province,  oncle  paternel  de  Rémi.  Enfin  les  deux 
trëres  du  mort,  Jean  de  Lasserrade,  en  lieutenant  de  dragons, 
Hubert  de  I^ss'^rrade,  en  capitaine  d'artillerie.  En  serrant  les 
mains  de  la  famille,  on  s'arrangeait  un  visage  de  componction; 
puis,  dix  pas  plus  loin,  on  reprenait  la  conversation  et  le  sou- 
rire interrompus. 

Jérôme,  en  sortant,  attendit  un  instant  devant  le  seuil;  les 
propos  des  assistans  le  frôlaient  au  passage.  Il  échangea  quelques  : 
«  Comment  ça  va?...  »  qui  ne  demandaient  même  pas  de  ré- 
ponse; il  entendit  des  bribes  de  bavardages;  on  riait,  on  parlait 
d'mie  première  d'arrière-saison  au  Vaudeville,  le  lendemain,  des 
réunions  sportives,  des  départs  pour  Deauville.  Ceux  qui  s'occu- 
paient encore  de  Rémi,  faisaient  allusion  à  sa  fin  tragique,  avec 
des  ironies  et  des  sous-entendus.  Le  gros  Campardon,  hélant  le 
Caere  où  il  monta  avec  M.  de  Comtat,  déclara  : 

—  Mon  vieux,  c'est  dommage  que  ce  petit-là  soit  claqué. 
Il  était  tellement  rosse  avec  les  femmes  que  ça  nous  vengeait 
un  peu. 

«  Voilà,  pensa  Jérôme,  l'oraison  funèbre  la  plus  lapidaire  de 
'  >  misérable  enfant...  » 

Le  problème  de  la  destinée  humaine  le  hanta,  tandis  qu'il 
m  allait,  à  pied,  au  hasard,  ayant  besoin  de  mouvement  et 


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506  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

d'air,  par  cette  longue  rue  Raynouard,  Tune  des  plus  désertes  de 
Passy...  Il  sentait,  chaque  fois  que  la  mort  frappait  à  côté  de 
lui,  Tanxiété  affreuse  de  cet  au-delà  incertain.  Toutes  les  raisons 
scientifiques  qu'il  se  donnait  à  1  ordinaire,  pour  croire  à  la  cadu- 
cité de  la  personnalité  humaine,  lui  semblaient  alors  si  fragiles! 
«  Il  y  avait,  avant  que  Tépée  de  Christian  ne  perforât  ce  pou- 
mon, une  force  consciente  d'elle-même,  c'est-à-dire  tellement 
distincte  des  autres  forces,  que,  pour  elle,  se  transformer  en  une 
autre  force  non  consciente,  équivaudrait  à  s'abolir.  Donc  ime 
force  pourrait  disparaître?...  Le  principe  de  la  conservation  de 
l'énergie  pourrait  être  démenti?...  »  Et  certes,  lui-môme  notait, 
à  ce  point  du  raisonnement,  le  fléchissement  de  sa  logique  :  mais 
ne  fléchissait-elle  pas  aussi  quand  il  imaginait  la  pensée  humaine 
transmuée  en  chaleur,  en  mouvement,  en  vibrations  incon- 
scientes?... 

Il  rêvait  ainsi,  depuis  quelques  minutes,  suivant  les  détours 
de  la  rue  endormie,  aux  vieilles  maisons,  quand,  levant  les  yeux, 
il  aperçut,  à  une  trentaine  de  mètres  environ,  les  deux  prieusesde 
Téglise  Notre-Dame  de  Grâce,  qui  le  précédaient.  Elles  avaient 
quelque  peu  relevé  leur  voile  et  Ton  aurait  pu  voir  leur  visage, 
en  s'approchant.  Jérôme  se  contenta  de  marcher  derrière  elles, 
mordu  tout  de  même  par  une  curiosité  dont  il  se  raillait.  Elles 
allaient  assez  vite.  Au  bout  de  la  rue  Raynouard,  d'es  prirent 
la  rue  La  Fontaine,  la  traversèrent  de  gauche  à  droite,  vers 
l'ime  des  venelles  provinciales  qui  y  débouchent.  Mais  avant 
d'y  pénétrer,  la  plus  grande  des  deux  femmes,  entendant  un 
pas  sur  la  chaussée,  se  retourna,  vit  qu'on  la  suivait.  11  sembla 
à  Jérôme  qu'elle  parlait  aussitôt  à  sa  compagne  :  elles  ralen- 
tirent. 

Il  continua  à  les  suivre,  ralentissant  lui-même,  entra  dans  la 
petite  rue.  Visiblement  les  deux  femmes  se  concertaient.  Sans 
distinguer  leurs  traits,  Jérôme  aperçut  nettement  le  profil  de 
leur  silhouette. 

(c  Ce  n'est  pas  possible!  »  murmura-t-il. 

Il  s'arrêta.  Elles  s'étaient  arrêtées  aussi,  paraissaient  attendre. 
Alors  il  se  décida  et  s  avança.  La  petite  rue  était  déserte.  Une 
fillette  sortit  dune  des  maisons  qui  la  bordaient;  elle  était  en 
cheveux,  ses  jambes  de  biche  sautillaient  sous  son  jupon  couri 
elle  courut  à  une  humble  boutique  d'épicerie.  Quand  Jérôm 
ne  fut  plus  qu'à  quelques  pas  des  deux  femmes,  la  moins  grand 


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LA  PRINCESSE   D*ERMIKGE.  S07 

rejeta  tout  à  fait  le  voile  noir  :  son  sourire  accueillit  Jérôme, 
avec  ces  mots  : 

—  Oui,  c'est  nous.  Je  suis  heureuse  de  vous  voir. 

M.  de  Péfaut  prit  la  main  ifui  lui  était  tendue.  Un  trouble 
intense  arrêtait  les  paroles  dans  sa  gorge.  Il  ne  pouvait  que 
boire  de  tous  ses  yeux,  sous  (a  grande  lumière  du  jour  d'été, 
cette  figure  tant  regardée  jadis,  conservée  dans  un  coin  du  cœur  : 
image  aujourd'hui  changée,  aussi  jolie,  mais  tellement  autre  ! 
Moins  séduisante  st  plus  Louchante,  un  peu  vieillie  sans  que  les 
traits  fussent  altérés,  vieillie  peut-être  par  la  seule  expression  de 
gravité,  l'expressicn  d'avoir  souffert,  qui  remplaçait  l'expression 
enfantine,  si  caractéristique  autrefois...  Les  yeux  d'Ariette 
étaient  meurtris  encore  des  larmes  qu'elle  avait  versées  à  l'église. 

—  Je  suis  contente  de  vous  voir,  répéta-t-elle. 
Puis  avec  une  nuance  d'inquiétude  : 

—  Nous  aviez-vous  reconnues? 

—  Non!  Je  vous  avais  remarquées;  mais  il  était  impossible 
de  vous  distinguer  sous  vos  voiles. 

—  Vous  voyez,  Ariette,  je  vous  le  disais  bien,  fit  Martine. 

*  Martine  aussi  avait  relevé  son  voile.  Tout  entière  au  souci 
de  rassurer  Ariette,  elle  ne  remarqua  pas  la  surprise  de  Jérôme, 
en  l'ent  'f.dant  appeler  la  princesse  «  Ariette  »  tout  court. 

—  Ne  restons  pas  ici,  reprit  Martine.  La  rue  est  tellement 
solitaire  que  notre  rencontre  excite  déjà  la  curiosité. 

En  effet,  au  rez-de-chaussée  de  la  maisonnette  d'en  face,  une 
bonne  était  montée  sur  un  tabouret  pour  regarder  par-dessus  le 
grillage  qui  garnissait  la  fenêtre.  Un  gros  homme  en  manches 
de  chemise  s'installait  à  sa  porte,  inspectait  Jérôme  et  les  deux 
femmes. 

—  Oui...  allons!  fit  Ariette. 

Jérôme  marcha  aux  côtés  de  la  princesse. 

—  Qu'êtes-vous  devenue,  depuis  six  mois?  interrogea-t-il. 
Un  peu  de  sa  gatté  de  jadis  éclaira  les  yeux  et  le  sourire  de 

la  jeune  femme. 

—  Rien  qui  puisse  intéresser  le  monde  où  j'ai  vécu,  et  où 
vous  vivez.  J'habite  avec  Martine,  à  deux  pas  d'ici.  Si  vous  n'avez 
pas  peur  de  vous  compromettre  en  visitant  des  modistes  d'Au- 
teuil,  accompagne/-nous. 

—  C'est  cela,  insista  Martine...  Je  vous  en  prie,  monsieur  le 
comte,  fit-elle  :  cela  fera  du  bien  à  Ariette,  que  la  cérémonie  de  ce 


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808  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

matin  et  Tévénement  qui  en  était  la  cause  ont  troublée,  na- 
turellement. 

La  rue,  sinueuse  entre  des  jardins,  ressemblait  maintenant  à 
un  chemin  de  village.  Ils  marchèrent  de  front  sur  la  chaussée 
vide.  Ariette  entre  Jérôme  et  Martine.  Ils  ne  se  parlaient  plus. 
Un  trop  large  abtme  d'inconnu  s'était  creusé  entre  eux,  depuis  la 
moitié  d'une  année;  il  fallait  trop  de  questions  et  de  réponses 
pour  jeter  si  vite  un  pont  par-dessus.  Pourtant  tous  trois  étaient 
contens  de  se  revoir,  et  chacun  savait  que  son  contentement 
était  partagé  par  les  deux  autres.  Jérôme  éprouvait  ime  émo- 
tion poignante,  à  voir  Ariette  auprès  de  lui  :  non  plus  Ariette 
princesse,  liée  au  monde,  mais  une  Ariette  nouvelle,  libre.  Il 
pensa  soudain  :  «  Et  son  enfant?...  »  Il  n'osait  pats  encore  ques- 
tionner... L'enfant  était-il  mort,  pour  quelle  portât  ce  deuil? 
Ou  ces  voiles  ne  servaient-ils  qu'à  la  dissimuler?  Et  comment 
vivait-elle?  avec  qui? 

«  Puisqu'elle  m'invite  à  entrer  chez  elle,  c'est  que  sa  vie  est 
pure,  au  moins  en  ce  moment.  Chère  Ariette  !  » 

Martine  montra  de  loin  une  maison,  —  un  rez-de-chaussée  et 
un  étage,  —  précédée  par  un  jardinet  rempli  de  géraniums,  de 
bégonias  et  d'asters. 

—  C'est  là  chez  nous,  lit-elle. 

Comme  on  approchait  de  la  grille,  un  garçonnet  s'élança  de 
la  maison,  et  s'arrêta  aussitôt  à  la  vue  de  l'étranger  qui  accom- 
pagnait Ariette  et  Martine. 

—  Viens,  Pierrot,  viens;  n'aie  pas  peur,  mon  chéri,  dit 
celle-ci. 

L'enfant  s'apprivoisa  et,  posément,  les  rejoignit.  Il  baisa 
les  mains  de  Martine  et  salua  sans  trop  de  timidité  M.  de  Pé- 
faut. 

—  C'est  mon  petit  garçon,  dit  Martine,  à  qui  la  joie  de  ses 
yeux  fit  soudain  une  sorte  de  beauté. 

Elle  précéda,  la  main  dans  les  doigts  de  son  fils,  Ariette  et 
Jérôme,  qui  traversèrent  le  jardinet  fleuri  et  pénétrèrent  dans  la 
maison.  Au  rez-de-chaussée,  Jérôme  aperçut  l'atelier  de  modes: 
il  était  vide. 

—  Nos   deux  petites    ouvrières  sont    allées    déjeuner,  di 
Martine. 

Au  premier    étage,  il  y  avait  trois  pièces.   L'une  contenai 
deux  lits  et  un  berceau;  dans  une  sorte  de  cabinet  voisin  étai 


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LA    PRINCESSE   d'eRMINGE.  S09 

dressée  la  couchette  du  petit  Pierre.  Tout  cela  était  meublé  avec 
une  simplicité  extrême  ;  les  chaises  mêmes  étaient  des  chaises  de 
cuisine,  dont  les  bois  avaient  été  laqués  en  blanc;  le  mobilier 
entier  de  la  maison,  vendu  aux  enchères,  n'eût  pas  rendu  vingt- 
cinq  louis  :  mais,  dans  l'arrangement,  se  décelait  tout  de  même 
l'état  de  vie  des  habitantes,  supérieur  à  leur  présente  fortune, 
par  les  goûts  de  netteté,  par  des  rappels  discrets  d'élégance. 
Ariette  montra  à  Jérôme  la  minuscule  salle  de  bains  installée 
dans  un  cabinet  voisin  de  sa  chambre,  et  aussi  le  salon,  huit 
mètres  carrés  environ,  destiné  k  l'essayage  des  clientes.  Elle 
pria  Jérôme  de  s'y  asseoir,  d'attendre  quelques  instans. 

—  Je  vais  embrasser  ma  fille,  dit-elle  en  souriant. 
Comme  elle  disparaissait,  Martine  répondit  à  l'interrogation 

que  lui  adressaient  les  yeux  de  Jérôme  : 

—  Oui,  l'enfant  est  née...  Elle  ressemble  extrêmement  à  son 
père,  au  vicomte  Rémi.  Elle  est  superbe. 

—  Ariette  l'élève  ici? 

—  Bien  sûr,  la  princesse  la  nourrit,  répondit  Martine, 
ramenée  aux  appellations  d'autrefois  par  la  présence  d'un 
témoin  de  la  vie  d'autrefois. 

Ariette  rentra;  elle  s'était  débarrassée  de  son  chapeau  et  de 
sfô  voiles;  sa  blonde  chevelure  la  rajeunissait,  la  taille  gardait 
son  élégance.  Elle  portait  sur  le  bras  un  bébé  blond,  qui  parut 
à  Jérôme  pareil  à  tous  les  bébés  blonds,  mais  qui  évidemment 
était  sain,  bien  portant,  appétissant. 

—  Ma  fille,  Jérôme.  Est-elle  mignonne? 

Jérôme  s'extasia,  avec  les  paroles  empruntées  et  les  gestes 
gauches  d'un  vieux  célibataire  admirant  et  caressant  un  enfant. 
Au  fond,  il  avait  le  cœur  serré,  sans  se  rendre  compte  pourquoi. 
Puis,  songeant  que  cette  maternité,  cet  allaitement  étaient  des 
preuves  nouvelles  de  la  pureté  d'Ariette,  il  se  rasséréna. 

—  Mais,  dit  tout  à  coup  Martine,  est-ce  que  M.  de  Péfaut  a 
déjeuné? 

—  Oui,  dit  le  comte.  Quand  je  suis  forcé  daller  à  une  céré- 
monie quelconque,  mariage  ou  enterrement,  dans  la  matinée,  je 
ne  pars  que  lesté  d'un  bon  breakfast,  comme  un  Anglais.  Mais 
vms? 

—  Nous,  nous  allons  prendre  ici,  devant  vous,  si  vous  vou- 
1<'Z,  notre  thé  de  midi.  Vous  en  prendrez  bien  une  tasse  avec 
H  ms? 


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810  RE\'UE  DES   DEUX   MONDES. 

Jérôme  accepta.  Une  petite  bonne,  extraordînairement  jeune 
et  toute  petite,  emporta  le  bébé.  Martine  sortit  avec  elle,  annon- 
çant qu'elle  allait  préparer  le  thé  et  l'apporter. 

—  Elle  est  demeurée  à  votre  service  ?  questionna  M,  de 
Péfaut  quand  elle  fut  sortie. 

—  A  mon  service  !  Mais  je  n'ai  plus  de  service,  mon  cher 
cousin,  fit  Ariette  en  riant.  Martine  est  une  amie,  qui  vaut  bien 
mieux  que  moi,  et  à  qui  je  dois  de  n'avoir  pas  coulé  à  pic  dans 
mon  naufrage,  il  y  a  huit  mois...  Martine  est  mon  amie,  mon 
associée,  ma  sœur...  comment  exprimer  cela? 

Tandis  qu'elle  parlait,  Jérôme  la  regardait,  et  peu  à  peu  re- 
conquérait cette  image  absente  depuis  longtemps,  en  reprenait 
possession  sous  sa  forme  actuelle,  si  différente!  Les  beaux  che- 
veux d'or  pâle  encadraient  le  visage  aminci,  vieilli  en  quelques 
mois  de  plusieurs  années;  ils  étaient  simplement  ramenés  sur 
la  nuque  et  les  bandeaux,  n'ayant  plus  que  leur  lente  ondulation 
naturelle,  enveloppaient  le  front,  les  joues  plus  reposées,  plus 
fraîches,  un  peu  plus  rosées  que  naguère,  et  pourtant  moins 
juvéniles.  La  robe  noire  unie  seyait  merveilleusement  à  la  prin- 
cesse. «  Elle  est  plus  charmante  encore  qu'autrefois,  »  songea 
M.  de  Péfaut...  Et  pourtant,  comme  on  regrette  le  printemps, 
comme  on  regrette  un  peu  de  soi,  il  regretta  l'étrange  femme- 
enfant  qu'avait  été  la  princesse  d'Erminge,  au  temps  de  sa  for- 
tune. 

—  Vous  avez  eu  beaucoup  de  courage,  dit  Jérôme, 

—  Du  courage?  oh!  non...  Je  me  suis  d'abord  laissé  con- 
duii;e  par  Martine,  comme  une  pauvre  bête  battue  qu'un  passant 
recueille.  Je  n'avais  d'au^xe  sentiment  que  la  terreur...  Mon 
mari  m'avait  jetée  hors  de  chez  lui,  avec  tant  de  violence  !... 

—  Il  vous  avait  vraiment  chassée? 

—  Vous  ne  le  saviez  pas? 

—  Personne  ne  l'a  su  exactement.  On  a  compris  qu'il  y  avait 
eu  séparation.  La  version  officielle  est  qu'on  vous  soigne  en 
Allemagne,  pour  une  affection  nerveuse. 

—  Ah  !  on  a  dit  cela,  tant  mieux  !  Cela  coupe  court  à  tout 
commentaire.  Plaise  à  Dieu  qu'on  dise  maintenant  que  je  suis 
morte.  La  princesse  d'Erminge  est  bien  morte...  Mais  voici  ce 
qui  s'est  passé  réellement.  Après  l'aveu  que  vous  m'aviez 
conseillé  de  faire,  —  et  que  je  vous  remercie  de  m'avoir  con- 
seillé. —  l'ai  été  cbo^sée  par  le  prince,  oui,  ietée  sur  le  palier  de 


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***  •v^iT*  ^?v  ^'*'  ~  ■    •  ■ 


LA   PRINCESSE   d'eRMINGE.  Mi 

l'escalier...  Là,  Martine  m'a  recueillie,  pour  m'emmener  d'abord 
à  Saint-Cloud,  où  son  enfant,  ce  petit  gargon  que  vous  avez  vu, 
était  élevé. 

—  Et  vous  n'avez  pas  voulu  vous  aider  de  moi,  murmura 
Jérôme.  Vous  m'avez  môme  défendu  de  vous  servir  I 

—  Je  vous  assure,  répondit  Ariette,  que  votre  nom  est  le 
premier,  le  seul  qui  soit  venu  dans  ma  pensée,  quand  j'ai  re- 
commencé à  penser,  après  la  tourmente.  Mais...  ne  m'en  veuillez 
pas  (elle  lui  prit  la  main  et  la  serra  un  instant);  songez  que  j'étais 
une  malade,  les  nerfs  à  vif...  L'épouvante  d'être  rejointe  par  mon 
mariy  ramenée  aux  mains  des  gens  que  je  venais  de  fuir,  attei- 
gnait chez  moi  la  monomanie.  Si  bien  que  votre  sollicitude,  dont 
je  ne  doutais  pas  un  instant,  et  qui,  j'en  étais  sûre,  allait  me 
rechercher  pour  m'assister,  —  eh  bien  !  cette  sollicitude  me  fit 
peur.  J'imaginais  que  vous  voudriez  me  retrouver,  que  d'autres 
suivraient  la  piste  après  vous,  ou  que  vous-même  voudriez 
me  rapprocher  de  Christian...  Que  sais-jé?  des  folies,  c'est  cer- 
tain, mais  qui  me  faisaient  délirer  de  terreur.  Martine,  pour 
me  calmer,  prit  Tinitiative  de  vous  écrire...  Peu  à  peu,  le  temps 
a  eu  raison  de  mes  angoisses.  Ma  fille  est  venue  au  monde,  et,  de 
ce  jour-là,  toute  surexcitation  nerveuse  a  disparu...  Je  n'ai  plus 
pensé  qu'à  elle. 

«  Je  n'ai  plus  pensé  qu'à  elle!...  »  Ce  cri  maternel  heurta 
cruellement  le  cœur  de  M.  de  Péfaut.  «  Avant,  elle  a  craint  ma 
présence  ;  après,  elle  m'a  oublié.  » 

Ariette  continua,  le  visage  sérieux  et  les  yeux  un  instant 
humides  : 

—  J'ai  tenu  à  venir  à  l'église,  ce  matin.  Oh  !  je  sais  bien  que 
depuis  longtemps  je  n'étais  plus  rien  pour  lui,  et  même  que 
jamais  je  n'avais  été  autre  chose  qu'une  poupée  pour  l'amuser 
quelque  temps.  Pour  moi-même,  le  souvenir  de  ma  défaillance 
n'est  plus  qu'une  énigme.  Comment  ai-je  pu?  Comment  ai-je 
pu?...  Pourtant  j'ai  été  sa  femme  plus  encore  que  je  n'ai  été 
celle  de  mon  mari.  Et  il  m'a  donné  toute  ma  vie  présente,  mon 
enfant.  Est-il  vraiment  mort  d'un  accident  d  assaut  ? 

—  Non,  répondit  Jérôme.  Il  parait  qu'il  a  été  tué  en  duel  par 
le  prince  d'Erminge. 

—  A  cause  de  Madeleine? 

Le  comte  fit  signe  que  «  oui.  » 

—  Oh  !  laffreusc  un  ! 


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512  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Elle  mit  sa  main  gauche  à  plat  sur  ses  yeux,  comme  pour 
s'abriter  dans  Tasile  de  sa  conscience.  Martine  rentrait,  tenant 
un  plateau  servi  pour  le  thé  :  cette  diversion  soulagea  Jérôme  et 
Ariette.  Le  petit  Pierre  suivait  sa  maman,  portant  avec  précau- 
tion une  bouillotte  de  cuivre  pleine  d'eau  chaude.  Jérôme  appela 
lenfant  et  lui  parla,  tandis  que  les  deux  femmes  installaient  le 
thé  sur  un  guéridon. 

—  Veux-tu  causer  avec  moi,  mon  mignon  î 

—  Mais  oui,  monsieur. 

—  Est-ce  que  tu  travailles,  petit  Pierre  ? 

—  Oui,  monsieur. 

—  Tu  vas  en  classe  ? 

—  Non,  monsieur  ;  j'y  allais  à  Saint-Cloud  ;  maïs  ici,  c'est 
maman  qui  m'apprend. 

—  Qu'est-ce  que  tu  apprends  ? 

—  Tout...  Tout  ce  qu'on  apprend  dans  les  lycées,  même  le 
latin.  Maman  sait  tout. 

—  Ne  le  croyez  pas  sur  parole,  corrigea  Martine...  Pour  le 
latin  surtout,  je  l'apprends  à  mesure,  avec  lui. 

—  Alors  tu  ne  vas  pas  en  classe  ?  poursuivit  M.  de  Péfaut. 

—  Non,  je  vais  à  l'atelier  de  serrurerie  à  côté,  chez  Pigorel. 
Ça  m'amuse  beaucoup. 

—  Martine  est  la  sagesse  même,  interrompit  Ariette.  Elle 
donne  à  son  fils  l'instruction  d'un  petit  bourgeois  riche,  mais  elle 
lui  met  en  même  temps  dans  la  main  im  outil  d'ouvrier. 

—  Monsieur  de  Péfaut?  fit  Martine,  coupant  court  à  cet 
éloge,  en  présentant  au  comte  une  tasse  pleine.  Pierre,  offre  des 
sandwiches. 

Martine  était  tout  à  fait  à  Taise  dans  son  rôle  d'égale,  sans  la 
moindre  affectation  ni  la  moindre  gêne.  En  l'observant,  M.  de 
Péfaut  songea  à  tant  de  femmes  du  monde,  moins  gracieuses 
que  celte  ancienne  institutrice  devenue  modiste,  après  avoir  été 
femme  de  chambre. 

Tout  en  prenant  cette  collation,  ils  continuèrent  à  causer  de 
l'éducation  do  l'enfant. 

—  Moi  aussi,  dit  Ariette,  je  refais  un  peu  mon  instruction 
ici,  grâce  à  Pierre  et  à  sa  mère.  On  m'avait  laissée  tellement 
ignorante! 

—  Tiens,  dit  Pierre,  regardant  par  la  fenêtre...  Voici  Marthe... 
Et  puis  Juliette  qui  court  après  elle. 


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LA    PRINCESSE   d'eRMIXGE.  513 


—  Nos  ouvrières  rentrent,  expliqua  Martine...  Et  vous  allez 
m'excuser,  monsieur  ;  il  faut  que  je  descende  leur  donner  du 
travail.  Viens  avec  moi,  Pierrot! 

Ariette  et  son  cousin  se  retrouvèrent  seuls  dans  le  salon.  La 
lumière  de  l'après-midi  coupait  maintenant  la  fenêtre  d'un  jour 
oblique,  qai  gagnait  de  plus  en  plus...  Ariette,  voyant  que  le 
soleil  atteignait  M.  de  Péfaut,  se  leva,  alla  fermer  les  persiennes, 
puis  repoussa  à  demi  les  battans,  en  croisant  l'espagnolette.  Un 
jour  blond  régna  dans  la  pièce.  D'en  bas,  le  susurrement  préci- 
pité d'une  machine  à  piquer  indiqua  que  le  petit  atelier  recom- 
mençait sa  vie.  Au  bout  du  jardinet  fleuri,  cette  rue  de  village, 
oubliée  dans  le  Paris  d'Auteuil,  n'envoyait  que  des  bruits  de  vil- 
lage :  les  coups  de  lime  du  serrurier,  des  clameurs  d'enfans,  des 
pépiemens  de  moineaux  et  de  pinsons. 

Ariette  revint  s'asseoir  en  face  de  M.  de  Péfaut. 

Pour  dire  quelque  chose,  hors  des  préoccupations  secrètes 
qui  le  troublaient,  celui-ci  demanda  : 

—  Vous  vivez  maintenant  de  votre  travail? 

—  Ne  vous  moquez  pas  de  moi,  mon  cousin,  répliqua-t-elle. 
Tous  êtes  trop  au  courant  de  la  vie  pour  croire  ce  qu'avait  cru 
^e  enfant  ignorante  telle  que  moi  :  qu'une  femme  du  monde, 
élevée  comme  je  l'ai  été,  peut  gagner  sa  vie  du  jour  au  lende- 
main. J'ai  essayé,  sincèrement,  dès  que  ma  santé  a  été  à  peu 
près  rétablie.  J'ai  tenté  d'aider  Martine,  qui,  elle,  avait  su,  en 
quelques  jours,  récolter  des  clientes  dans  ce  quartier.  Martine 
m'a  encouragée  de  son  mieux.  Hélas  !  je  n'ai  pas  pu  me  dissi- 
muler que  je  ne  sais  pas,  que  je  ne  peux  pas  travailler.  Gela 
viendra  peut-être  ;  mais  on  ne  s'affranchit  pas  si  tôt  d'un  passé 
d'oisiveté.  Songez  que,  pendant  vingt  ans,  je  n'ai  rien,  rien  faiti 
J'ai  laissé  couler  le  temps,  ou  bien  je  l'ai  dispersé  en  divertisse- 
mens.  Enfin,  j'ai  toujours  entendu  autour  de  moi  que  le  travail 
déclasse  les  gens  de  notre  monde.  Vous-même,  mon  cousin,  on 
ne  vous  pardonne  de  travailler,  qu'en  vous  traitant  d'original... 
Renié  durant  tant  d'années,  on  dirait  que  le  travail  se  venge,  et 
ne  veut  plus  de  moi.  Je  m'y  mets  avec  ardeur;  il  me  semble  que 
je  vais  réussir,  et,  en  effet,  j'ai  quelques  bonnes  idées  d'abord, 
e1  quelque  adresse...  Puis,  très  vite,  je  me  lasse.  Ma  pensée 
s'  carte  de  ce  que  je  fais,  mes  doigts  s'engourdissent,  deviennent 
n  iladroits.  Je  m'énerve,  je  m'irrite.  Je  gâte  ce  que  j'ai  entrepris 
e  je  finis  par  une  crise  de  pleurs...  Depuis  la  naissance  de  ma 

TOiiE  xxiii.  —  1904,  33 


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Î514  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

petite  fille,  d'ailleurs,  je  nai  guère  de  loisirs.  Peut-être  aussi 
suis-je  un  peu  moins  inhabile  à  Teffort.  Mais  je  ne  me  fais  pas 
d'illusions.  Que  serais-je  devenue,  sans  mon  admirable  Martine, 
et  si  ma  tante  de  Laprade  ne  m'avait  pas  laissé  un  peu  d'argent 
bien  à  moi  ! 

—  Oui,  vous  m'avez  parlé  d'une  rente  de  deux  mille  francs. 
Avez-vous  pu  la  toucher? 

—  Je  n'ai  osé  envoyer  Martine  à  la  banque  que  tout  récem- 
ment, quand  la  nécessité  m'y  a  contrainte.  Elle  a  touché  Far- 
gent  sans  difficulté.  Je  souhaiterais  pourtant  me  débarrasser  de 
ce  titre,  qui  est  au  porteur,  mais  dont  le  récépissé  est  établi  au 
nom  de  la  princesse  d'Erminge. 

—  Je  m'occuperai  de  le  vendre  pour  vous,  si  vous  voulez, 
proposa  Jérôme.  Du  reste,  rassurez-vous,  on  ne  vous  cherche 
pas. 

Il  reprit  après  un  silence  : 

—  Vous  me  permettez,  n'est-ce  pas?  de  vous  parler  en  toute 
franchise? 

—  Certainement. 

—  Je  comprends  que  le  désarroi  où  vous  a  jetée  la  crise  vous 
ait  d'abord  fait  désirer  le  mystère  et  l'oubli,  sans  plus.  Votre  ma- 
ternité, ensuite,  a  exclu  tout  autre  souci.  Mais  vous  ne  pouvez 
pas  imaginer  sérieusement  que  votre  vie  soit  fixée  dans  son  état 
présent?  Vous  ne  demeurerez  pas  toujours  chez  une  modiste 
d'Auteuil,  vivant  de  sa  vie?  D'abord  cela  ne  convient  ni  à  votre 
naissance,  ni  à  votre  éducation.  Et  puis  cette  solution  invrai- 
semblable serait  dangereuse  à  la  longue,  car  le  moindre  hasard 
peut  vous  découvrir? 

—  Votre  dernière  raison  est  juste,  répondit  Ariette,  et  c'est 
elle  qui  me  contraindra  en  effet  à  changer  de  retraite...  Autre- 
ment, je  vous  affirme,  Jérôme,  que  ma  vie  d'aujourd'hui  me 
suffit  et  qu'elle  me  suffirait  toujours...  Je  n'ai  plus,  en  pensant  au 
monde  que  j'ai  quitté,  l'angoisse  maladive,  la  peur  nerveuse  qui 
me  faisait  redouter  jusqu'à  votre  présence  ;  mais,  néanmoins,  si  je 
me  remémore  la  princesse  d'Erminge,  ce  que  fut  sa  vie,  les  gens 
qui  l'entourèrent,  tout  moi  se  révolte  et  voudrait  s'enfuir  encore, 
plus  loin,  plus  loin!  C'est  moi  qui  ai  défendu  à  Martine  de 
m'appeler  désormais  «  princesse,  »  et  de  me  traiter  comme  si 
elle  était  mon  inférieure.  Comprenez-vous  que,  plus  ma  vie  sera 
différente  de  celle  d'avant,  plus  je  me  sentirai  calme?  Voilà 


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LA   PRINCESSE  d'eRMINGE.  515 

pourquoi,  dès  que  nous  en  aurons  acquis  le  moyen,  et  qu'un 
déplacement  sera  sans  danger  pour  ma  fille,  nous  quitterons 
Paris  et  la  France. 

—  Où  irez- vous?  demanda  Jérôme,  le  cœur  serré. 

—  Je  crois  que  nous  choisirons  un  pays  allemand,  parce 
que  Martine  connaît  bien  la  langue. 

—  Et  toute  votre  vie,  insista  M.  de  Péfaut,  vous  demeurerez 
là-bas? 

—  En  vérité,  je  ne  le  sais  pas.  Dans  la  scène  suprême,  avec 
mon  mari,  un  instant  il  émit  Tidée  d'une  séparation  suivie  de 
divorce.  S'il  revenait  à  cette  solution,  je  n'ai  pas  besoin  de  vous 
dire  que  je  ne  m'y  opposerais  pas. 

—  Mais  l'enfant?  ne  put  s'empêcher  d'interrompre  Jérôme. 
Il  regretta  aussitôt  d'avoir  fait  cette  question,  car  le  visage 

d'Ârlette  se  décomposa. 

—  Oui...  l'enfant,  vous  avez  raison.  Voilà  mon  remordé  et 
ma  punition.  Quand  je  me  suis  enfuie,  il  me  semblait  que  cet 
enfant,  que  je  portais  en  moi,  était  à  moi,  qu'en  tout  cas,  il  n'était 
en  rien  la  propriété  de  mon  mari.  J'ai  appris  depuis  que  la  loi  ne 
l'entend  pas  ainsi.  J'ai  dû,  pour  réserver  l'avenir,  déclarer  ma 
fille  comme  née  de  père  et  mère  inconnus.  Sans  doute,  dès 
qu'elle  sera  en  état  de  me  comprendre,  je  la  renseignerai,  je  lui 
dirai  la  vérité.  Mais  n'importe,  c'est  ma  honte  et  mon  châtiment, 
ce  dommage  causé  à  mon  enfant,  et  que  je  ne  peux  pas  réparer. 
Je  ne  cesse  d'y  penser.  Ah  !  combien,  vous  avez  raison,  Jérôme! 
Tout  se  paye  dans  l'ordre  des  responsabilités  morales.  J'ai  trans* 
gresBé  une  loi  :  la  loi  prend  sa  revanche. 

Jérôme  murmura,  apitoyé  : 

—  Chère  Ariette!...  Je  voudrais  tant  vous  voir  heureuse  1 
Ariette  secoua  la  tête  : 

—  Je  ne  me  plains  pas,  Jérôme.  J'ai  été,  il  y  a  moins  d'un 
an,  si  malheureuse,  j'ai  passé  des  jours  et  des  nuits  si  atroces, 
que,  depuis  que  je  vis  à  peu  près  en  sécurité,  j'ai  la  sensation  de 
la  convalescence.  Je  vous  assure  que  c'est  très  doux,  quand  on 
a  rêvé  la  mort  comme  uhe  délivrance,  d'accepter  simplement  là 
vie. 

—  C'est  de  la  quiétude,  cela,  dit  Jérôme;  ce  n'est  pas  du 
bonheur. 

-*-  Attendez,  fit  Ariette.  J'essaye  de  m'expliquer  à  moi-même 
et  à  vous.  Assurément,  .ce  sentiment  de  quiétude,  de  traversée 


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516  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

finie,  est  le  plus  puissant  qui  m'anime  en  ce  moment.  Mais 
Tamitié  de  Martine  est  un  bonheur  positif;  la  naissance  de  ma 
fille  m'a  apporté  une  joie  positive. , Ma  fille,  Martine,  le  petit 
Pierre,  composent  pour  moi  un  monde  suffisant,  où  je  n'éprouve 
plus  jamais  Taffreuse  solitude  dont  je  souffrais  autrefois.  Chaque 
élément  de  notre  groupe  humain  est  essentiel  à  la  vie  des  autres. 
C'est  doux  aussi,  cela,  d'une  douceur  plus  pénétrante  encore 
que  cette  quiétude  dont  je  vous  parlais... 

—  Oui,  je  vous  comprends,  fit  Jérôme.  Et  son  cœur  s'an- 
goissa. «  Moi,  je  suis  seul  !  »  pensait-il. 

Il  demanda  tout  haut  : 

—  Est-ce  là  tout? 

—  Le  reste  est  un  peu  difficile  à  dire,  répondit  Ârlette  avec 
un  charmant  rire  d'embarras.  Enfin!...  vous^  avez  assisté  à  tous 
mes  troubles  d'âme:  vous  m'avez^ donné  le  meilleur  conseil; 
oh  I  un  conseil  si  sain  que  je  vous  en  l^rai  reconnaissante  toute 
ma  vie,  le  conseil  d'obéir  à  la  vérité,  —  conseil  qui  m'a  sauvée,  — 
car  il  m'a  valu  la  franche  rupture,  après  laquelle  j'ai  pu  recom- 
mencer la  vie...  Eh  bien!  je  suis  heureuse,  dans  cette  vie  nou- 
velle, de  me  sentir,  non  pas  héroïque,  à  coup  sûr!  mais  tout  de 
même  un  peu  meilleure  qu'autrefois. 

—  C'est-à-dire,  expliqua  M.  de  Péfaut,  que  vous  avez  décou- 
vert peu  &  P^u  une  loi  morale,  et  que  vous  jouissez  de  vivre 
soumise  à  cel^  loi. 

—  On  m'avait  élevée,  sans  jamais  me  laisser  entendre  qu'il  y 
eût.  autre  chose  que  des  convenances,  et  qu'on  dût  limiter  ses 
appétits  par  autre  chose  que  la  possibilité  de  les  satisfaire... 
Avec  cela,  j'ai  vécu,  non  pas  heureuse,  mais  cahin-caha,  jusqu'au 
jour  où,  ayant  fait  avec  insouciance  un  acte  gravement  répréhen- 
sible,  j'ai  subi  l'angoisse  des  conséquences. 

Elle  s'arrêta,  se  remémora  des  images.  Jérôme  regardait  cette 
figure  sereine,  encore  ravissante,  mais  un  peu  fanée,  comme  uae 
fleur  qu'un  trop  ardent  soleil  a  surprise. 

—  Alors,  reprit  Ariette,  les  mains  allongées  entre  ses  genoux, 
les  choses  se  sont  passées  comme  vous  l'aviez  si  justement 
décrit,  quand  j'allai  vous  demander  conseil  rue  de  l'Université. 
J'ai  commencé  par  souffrir,  à  la  façon  d'une  bête  blessée,  dans  la 
nuit,  avec  le  sentiment  de  sourde  rancune  contre  ma  souffrance. 
Il  me  fallut  du  temps,  et  des  épreuves,  pour  me  faire  admettre 
que  cette  souffrance  payait  quelque  chose,  et  que,  si  je  n'avais 


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LA   PRINCESSE   D'ERMI^'GE.  517 

pas  fait  an  certain  acte,  je  n'aurais  pas  souffert...  Quand  j'ai  eu 
constaté  cela,  je  ne  peux  pas  dire  que  le  sens  du  bien  et  du  mal 
me  soit  encore  venu.  Je  me  disais  :  «  J'ai  fait  une  sottise...  » 
J'essayais  d'échapper  aux  effets  de  cette  sottise.  C'est  en  exami* 
nant  ces  échappatoires,  que  j'ai  constaté  que  toutes  me  lésaient, 
que  toutes  me  faisaient  payer  une  rançon.  Par  exemple,  j'ai 
tenté  de  me  rapprocher  de  mon  mari,  et  Thumiliation  de  cette 
tentative  a  été  si  cruelle,  qu'elle  m'a  pour  la  première  fois  révélé 
ma  propre  dignité.  Ensuite  deux  grandes  causes  m'ont  modifiée  : 
d'abord  la  pensée  que  Christian  pouvait  me  tuer,  puis  la  sensa- 
tion qu'un  être  vivait  en  moi,  qui  était  «  moi,  »  et  qui  cepen- 
dant avait  des  droits  sur  moi.  En  pensant  à  ce  que  serait  mon 
œfant  dans  la  vie,  pour  la  première  fois,  je  me  suis  sentie  cou- 
pable :  car,  si  Christian  n'avait  guère  que  des  torts  à  mon  égard, 
l'enfant  à  naître  avait  tout  à  réclamer  de  moi. 

Jérôme  écoutait,  touché  de  la  grftce  sérieuse  avec  laquelle  la 
jeune  femme  se  racontait. 

—  Alors,  poursuivit  Ârlette,  cette  lumière  de  la  responsabilité 
m'inonda,  en  même  temps  que  la  pensée  de  la  mort  possible,  ac- 
ceptée, m'assainissait  le  cœur...  J'ai  vu  mon  passé  h,  cette  lu- 
mière»  dans  cette  atmosphère  assainie  :  il  m'a  fait  horreur  par 
son  ég^oïsme,  sa  vilenie.  Quand  je  vous  ai  consulté,  c'était  le 
moyen  du  rachat  que  je  ne  trouvais  pas.  Vous  me  l'avez  donné  : 
dire  la  vérité,  coûte  que  coûte. 

—  Comment  ai-je  osé  vous  donner  ce  conseil?  murmura 
Jérôme. 

Ils  se  turent  quelque  temps.  On  n'entendait  plus  le  bruit  de 
la  machine,  mais  une  voix  fraîche,  très  juste,  chantait  avec  des 
pauses  et  des  chevrotemens  un  peu  comiques,  une  romance  qui 
célébrait  «  les  sentiers  remplis  d'ivresse  »  et  «  le  premier  bouquet 
de  lilas...  »  Une  odeur  de  fleurs,  d'oeillets  et  de  roses  chauffés 
par  l'été,  délicieuse  et  forte,  pénétra  par  la  fenêtre.  Jérôme  fut 
triste,  en  considérant  l'adorable  visage  fané  d'Ârlette.  Il  pensa 
qu'elle  n'avait  jamais  été  plus  charmante,  et  que  désormais  il  lui 
serait  impossible  de  la  savoir  disparue  de  sa  vie^  telle  qu'il  la 
croyait  encore  hier. 

Un  instant,  l'esprit  vague,  il  suivît  le  refrain  que  les  petites 
ouvrières  d'en  bas  avaient  repris  à  l'unisson.  Puis  il  ques- 
tionna : 

—  Martine  est  toujours  pieuse? 


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n 


518 


REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


—  Oui,  très  pieuse.  Plus  que  jamais. 

—  Elle  ne  vous  a  pas  convertie? 

—  Elle  est  si  parfaite,  qu'elle  m'a  rendu  sa  religion  aimable  « 
Je  la  suis  presque  toujours  aux  offices.  Il  y  a  dans  les  églises, 
pour  les  déshéritées  comme  nous  deux,  un  refuge  que  rien,  je 
crois,  ne  saurait  remplacer.  Je  m'y  plais,  quand  j'y  suis  seule 
avec  Martine  hors  des  heures  où  la  foule  les  encombre.  La  foule 
m'offusque  dans  les  églises.  Et,  du  reste,  je  ne  sais  pas  encore 
prier. 

—  Vous  y  viendrez;  la  contagion  religieuse  est  irrésistible. 

—  Peut-être,  dit  Ârlette. 

Encore  un  silence  passa  entre  eux.  Le  vent  léger  jouait  avec 
le  store  contre  la  fenêtre.  M.  de  Péfaut  regardait  Ariette  :  il 
sentit  qu'elle  était  le  seul  être  au  monde  pour  qui  il  éprouvftt 
une  profonde  tendresse.  A  ce  moment,  la  porte  s'ouvrit,  la  petite 
bonne  apporta  de  nouveau  l'enfant  dans  ses  langes.  L'enfant 
était  extrêmement  éveillée,  un  peu  nerveuse,  et  faisait  entendre 
des  gazouillemens  tout  près  de  se  changer  en  cris. 

— *  Voici  l'heure  du  repas  de  ma  fiUe,  dit  Ariette, 

Jérôme  dit,  embarrassé  : 

—  Je  vous  laisse. 
Et  il  se  leva. 

^^  Je  vais  vous  accompagner  jusqu'au  bout  du  jardin,  dit 
Ariette  :  ma  fille  attendra  bien  une  minute. 

En  bas,  devant  Tatelier,  Martine,  qui  travaillait  avec  les  ou- 
vrières, se  leva,  et,  son  tablier  relevé  pour  y  retenir  des  plumes 
et  du  tulle,  vint  saluer  le  comte. 

—  Vous  reviendrez  nous  voir,  monsieur?  Cela  fera  tant  de 
plaisir  à  Ariette  !  Et  puis,  si  quelque  chose  la  menaçait,  vous 
nous  avertiriez? 

—  Cela,  vous  pouvez  en  être  sûre!... 

Ils  se  serrèrent  la  main,  nullement  gênés  par  le  souvenir 
d'autrefois.  Ariette  était  déjà  dans  le  jardin,  elle  cueillait  une 
rose  et  la  tendit  à  Jérôme. 

—  Tenez,  dit-elle,  emportez  ce  souvenir  de  notre  maison. 
Ariette  vit  la  main  de  son  cousin  trembler  si  fort  qu'il  eut 

peine  à  saisir  la  fleur  et  à  la  fixer  à  sa  redingote.  Ils  marchèrent, 
sans  rien  dire,  jusqu'à  la  grille.  Jérôme  ne  cherchait  plus  h 
cacher  son  trouble.  Tous  deux  se  comprirent  parfaitement  alors, 
bien  mieux  qu'ils  ne  se  seraient   compris,  s'ils  avaient  tente 


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?">  J---  f  -  -  T  l.  ,"i«,»rv'-*X;  ."JVJ-tiiSiSa 


LA    PRINCESSE  d'eRMINGE.  Î)19 

de  s'expliquer  l'un  à  Pautre  avec  des  mots,  toujours  indociles. 
Comme  ils  atteignaient  la  barrière,  M.  de  Péfaut  se  décida  à 
dire  : 

—  Vous  savez  que  mon  désir  unique  est  de  ne  pas  vous  être 
inutile.  Quand  vous  vous  déciderez  à  quitter  Paris,  il  me  semble 
que  je  pourrai  tous  servir  un  peu.  Ne  m'en  refusez  pas  la  joie. 

— ^  Je  vous  promets  de  faire  appel  à  votre  sagesse  et  à  votre 
amitié,  dit  Ariette. 

Elle  souriait  ;  mais  ce  sourire  ne  promettait  rien  au  delà  de 
ce  qu'exprimaient  les  mots. 

Jérôme  le  comprit.  Malgré  tout,  une  tenace  espérance,  qu'il 
ne  tentait  plus  de  combattre,  s'avivait  en  lui. 

—  Me  permettrez- vous,  avant  Tépoque  de  votre  départ, 
de  revenir  ici  ? 

Il  sentit,  en  demandant  cela,  que  la  réponse  le  toucherait  aux 
fibre»  les  plus  secrètes. 

—  Revenez...  si  vous  voulez,  dit  Ariette. 

Marcel  Prévost. 


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LE  GOUVERNEMENT 

DE     LA 

DÉFENSE  NATIONALE 


LA  GONQUâTE  DE  LA  FRANGE 
PAR    LE    PARTI    RÉPUBLIGAINW 

III 


I 

Le  plus  superbe  des  portiques  ouverts  par  la  France  sur 
Tunivers  est  Marseille.  Elle  conduit  à  l'Orient  et  déjà  le  com- 
mence, assise,  dans  la  blancheur  du  rivage,  entre  le  double  azur 
de  la  mer  et  du  ciel,  et  baignée  par  la  profondeur  de  la  lu- 
mière, comme  par  celle  des  eaux.  Là,  selon  les  vents  qui  soufflent, 
se  succèdent  les  climats  de  l'Europe,  de  l'Afrique  et  de  l'Asie, 
là  s'accumulent  les  richesses  de  ces  continens,  là  se  mêlent  leurs 
races.  Les  peuples  dont  les  échanges  donnent  la  vie  à  ce  port  y 
sont  représentés  à  demeure  par  des  colonies,  et  les  navires  de 
tous  pays  y  amènent,  durant  leurs  escales,  une  multitude  passa- 
gère, pour  laquelle  semble  fait  le  terme  de  population  flottante. 
Là  est  l'originalité,  l'attrait  et,  à  certains  momens,  le  danger  de 
cette  ville. 

Si,  dans  le  privilège  qui  assemble  le  charme  et  la  richesse  de 
plusieurs  pays,  tout  est  faveur,  le  mélange  des  races  ne  met  pas 
en  commun  que  leurs  dons.  Les  colonies  permanentes  comptent 
une  élite  de  uégocians  riches,  habiles,  exemplaires,  mais  aussi 

[\)  Voyez  la  Revue  des  13  août  et  i*'  septembre. 


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LE   GOirVERNEMENT  DE  LA  DÉFENSE   lïATIONÂLE. 


B21 


nombre  d'hommes  chassés  de  leur  patrie  par  la  misère,  l'instinct 
vagabond,  parfois  les  crimes.  Les  équipages  étrangers  .se  com- 
posent de  marins,  la  plupart  honnêtes,  tous  disciplinés  à  leur 
bord  :  mais  leurs  vertus  se  fatiguent  de  la  rude  clôture,  le  port 
est  la  relâche  où  ils  se  délassent  de  toutes  les  contraintes,  et,  dès 
qu'ils  touchent  le  sol  ferme,  les  hommes  de  mer  ont  ce  qu'on 
pourrait  appeler  le  mal  de  terre,  une  fièvre  de  brutalité  dans  les 
plaisirs,  les  ivresses,  les  colères,  un  instinct  de  licence  d'autant 
plus  audacieuse,  que  les  matelots,  hors  de  leurs  pays,  se  sentent 
défendus  contre  les  châtimens  par  l'asile  de  leurs  [navires  et  la 
brièveté  de  leurs  séjours.  C'est  pourquoi,  lorsque  Marseille 
s'agite  et  s'enfièvre,  il  n'y  a  pas  seulement  à  redouter  dans  ses 
troubles,  les  excès  habituels  aux  révolutionnaires  françab;  pas 
seulement  les  véhémences  d'une  population,  qui  tour  à  tour  ex- 
posée aux  violences  du  soleil  et  à  celles  du  mistral,  a  appris  des 
élémens  à  être  soudaine  et  impétueuse  comme  eux;  mais  une 
promptitude  à  commettre  les  actes  irréparables,  une  spontanéité 
de  fureurs,  une  absence  de  pitié,  où  se  manifeste  un  sang  plus 
sauvage  et  plus  cruel. 

En  i  870,  les  raisons  de  mécontentement  ne  manquaient  pas  à 
Marseille,  quelques-unes  avaient  grandi  avec  sa  prospérité.  Cette 
prospérité  s'était,  durant  des  siècles,  amassée  dans  le  vieux  port, 
que,  de  plus  en  plus,  elle  encombra.  Faute  de  place  il  ne  reçut 
pas  l'outillage  que  de  plus  en  plus  réclamaient  les  chargemens 
et  les  déchargemens  des  navires  :  pour  accomplir  l'immense 
besogne  à  bras  d'homme,  il  fallut  sans  cesse  accroître  le  nombre 
des  portefaix.  Leur  foule,  à  son  tour,  se  faisant  obstacle  à  elle- 
même  sur  les  quais,  acheva  de  rendre  si  compliquées  et  lentes 
les  opérations  dans  le  vieux  port  qu'enfin,  sous  le  second  Empire, 
on  avait  creusé  les  bassins  de  la  Joliette.  A  ce  port  nou- 
veau, conçu  d'ensemble  et  fait  d'un  coup,  il  était  facile  de 
donner  toutes  les  installations  qui  rendent  les  mouvemens  de 
matériel  simples  et  rapides.  Mais  les  portefaix  étaient  devenus 
une  influence  en  devenant  une  foule,  et  leur  corporation  était 
hostile  à  un  progrès  funeste  pour  elle.  Entre  les  intérêts  du 
commerce  qui  réclamait  les  plus  parfaites  installations,  et 
l'avantage  des  ouvriers  qui  trouvaient  dans  l'imperfection  de 
outillage  l'emploi  assure  de  leurs  bras,  le  gouvernement  avait 
onnu  les  embarras  de  son  omnipotence  :  la  logique  de  son 
3uvre  s'était  infléchie  sous  la  poussée  de  sollicitudes  contraires, 


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S22  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

I  La  Joliette  avait  reçu  quelques  moyens  puissans  de  mouvoir  et 

d*arrimer  les  cargaisons^  mais  quelques-uns  seulement,  afin  qae 
la  masse  ouvrière  du  port  ne  perdît  pas  le  pain  quotidien; 
entre  le  port  et  la  gare  de  Marseille,  aucune  voie  ferrée  n'éta- 
blissait un  raccordement.  L'œuvre  maritime  était  irrationnelle 
et,  comme  il  arrive  à  ceux  qui  veulent  tout  concilier,  le  gouverne- 
ment n'avait  contenté  personne.  Les  industriels,  les  commer- 
7ans,   les  armateurs  lui  faisaient  grief  que,  faute  d'un  usinage 
complet,  ils  souffrissent  de  lenteurs  et  de  frais  inconnus  ailleurs 
et  fussent  sacrifiés  à  leurs  concurrens   étrangers.  Bénéficiaires 
de  ces  sacrifices,  les  ouvriers  du   port  songeaient  moins  aux 
avantages   conservés  qu'aux    avantages   disparus  :  s'ils  avaient 
pour  eux  la  complaisance  momentanée  du  pouvoir,  ils  avaient 
contre  eux  la  force  permanente  des  choses,  le  progrès  des  inven- 
tions, les  sommations  de  l'intérêt  général.  Combien  de  temps 
leur  énergie  tiendrait-elle  suspendus,  comme  à  bout  de  bras,  les 
changemens  sous  lesquels  ils  devaient  être  écrasés?  La  menace 
de  cet  avenir  les  empêchait  de  goûter  la  paix  dans  les  avantages 
précaires  de  leur  condition  présente.  L'Empire  n'avait  donc  pour 
lui  ni  l'alristocratie  industrielle  et  commerciale,  qui  se  trouvait 
blessée  dans  sa  prospérité  par    le  privilège  des   portefaix,  ni 
la  plèbe  des  manœuvres,  qui  se  voyait  peu  à  peu  chassée  de  son 
travail  par  les  machines.  Ces  circonstances  fortifiaient  l'opposi- 
tion que  l'importance  de  la  cité,  le  développement  des  usines, 
la  vivacité  des  babitans  eussent  suffi  à  exciter.  Cette  oppositicm 
d'ailleurs  était,  chez  la  plupart,  tempérée  par  les  intérêts.  Plus 
qu'une  ville  de  Tintérieur,  Marseille  avait  à  perdre  au  désordre: 
sa  prospérité  était  faite  par  la  confiance  de  tous  les  peuples,  et, 
pour  attirer  le  dépôt  fructueux  de  leurs  cargaisons,  il  fallait 
qu'ils  fussent  sûrs    de  trouver  le    calme  dans   l'esprit  de  ses 
citoyens  comme  dans  les  eaux  de  son  port.  Ainsi,  toute  la  popu- 
lation des  armateurs,  industriels,    capitalistes,    négocians,  qui 
sentait  son  sort  solidaire  de  cette  activité  maritime,  bornait  ses 
désirs  politiques  à  des  réformes  douces  et  légales.  En  revanche, 
une  partie  de  la  population  ouvrière,  celle  qui  accomplissait  les 
manœuvres  de  force  dans  le  port,  n'était  pas  seulement  exposée 
aux  incertitudes  ordinaires  du  prolétariat,  aux  arrêts  du  travail, 
aux  oscillations  des  salaires  :  elle  se  sentait  entraînée  immua* 
blement  vers  la  suppression  du  métier  qui  assurait  sa  vie,  et 
conmie,  avec  l'afflux  des  marchandises,  s'accroîtrait  Toutillige 


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LE   GOUVERNEMEPiT  DE   LA   DÉFENSE  NATIONALE.  823 

nécessaire  à  lear  prompts  mouvemens  sur  les  quais,  elle  voynit 
sa  mine  hâtée  par  la  richesse  générale.  Elle  était  donc,  plus 
qu'aucun  autre  groupe  de  prolétaires,  livrée  par  les  menaces  de 
88  destinée  aux  tentations  révolutionnaires,  plus  crédule  an  re^ 
mède  d'un  bouleversement  social,  et,  si  dans  la  population  elle 
était  une  minorité  ftifime,  cette  minorité  était  accoutumée  à 
l'emploi  et  au  goût  de  la  force  matérielle. 

Il 

Jusqu'en  1869,  Marseille  n'avait  choisi,  pour  mandataires  de 
sa  malveillance  contre  l'Empire,  que  des  conservateurs  :  ni  le 
royaliste  Berryer,  ni  le  républicain  Marie,  ses  députés,  n'étaient 
les  hommes  de  la  démagogie.  Gélle-ci  commeqça  à  se  mouvoir 
au  moment  où  la  presse  et  les  réunions  devinrent  libres.  Alors 
deux  journaux,  le  Peupiâf  et  FÉgalité  se  fondèrent  pour  ré- 
pandre la  passion  révolutionnaire,  en  même  temps  que  l'Interna- 
tionàle  activait  sa  propagande  auprès  des  ouvriers.  Ceux  qui 
freuaient  ces  initiatives  étaient  tous  des  inconnus.  Issus  de  cette 
eiasse  incertaine  qui,  sur  les  confins  de  la  pauvreté,  se  rapproche 
de  la  bourgeoisie  ou  du  prolétariat,  selon  la  fortune  toujours 
médiocre  et  toujours  précaire,  à  moitié  bourgeois  eux-mêmes 
par  un  peu  de  culture  et  leurs  professions  de  commis,  de  cour- 
tiers, de  comptables;  presque  prolétaires  par  la  fragilité  de  leur 
gagne-pain  et  l'absence  de  patrimoine,  ils  appartenaient  à  ces 
rangs  où  jusque-là  s'étaient  recrutés,  au  profit  de  la  politique 
révolutionnaire,  les  silencieux,  les  obéissans,  les  obscurs,  ceux 
qui  se  taisent,  obéissent  et  se  laissent  oublier.  Eux  surgissent, 
précurseurs  d'autres  ambitions,  pressés  d'élever  à  l'influence  les 
hommes  de  leur  âge  et  de  leur  origine.  Cette  origine,  autant  que 
leur  ton  de  colère,  leur  gagne  aussitôt  la  plèbe  ouvrière  :  eux  ne 
sont  pas  de  ces  privilégiés  qui,  pour  aller,  fût-ce  avec  une  vraie 
pitiéj  au  mal  social,  doivent  sortir  de  leurs  habitudes,  de  leurs 
intérêts,  de  leur  caste  ;  ils  sont  peuple  par  les  étroitesses  de  la 
▼ie  matérielle,  par  Tangoisse  quotidienne  du  pain  quotidien; 
quand  ils  élèvent  la  voix  pour  les  petits,  c'est  eux-mêmes  qu'ils 
plaignent  :  ils  sont  donc  sincères.  Le  prolétariat  s'échauiïa  aux 
bois  foyers  qu'ils  venaient  d'allumer.  Entre  le  Peuple  et  l^Ègalili 
il  n'y  avait  pas  do  différence  do  doctrines,  —  elles  manf|naion« 
également  à  tous  deux,  —  mais  une  variété  du  tempérament.  Les 


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'^ 


524  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

fidèles  du  Peuple  et  son  rédacteur  Gustave  Naquet,  aimaient 
mieux  étonner  que  convaincre,  faire  des  démonstrations  que  des 
conquêtes,  fiers  de  s'isoler  dans  le  scandale  de  leurs  audaces,  et 
ombrageux  à  se  réserver,  comme  seuls  purs,  le  pouvoir  qu'Os 
espéraient  seulement  de  l'émeute.  D'autres,  non  moins  destruc- 
teurs par  les  désirs,  pensaient  que  Tintransigeance  fait  le  succès 
des  paroles,  mais  l'habileté  le  succès  des  actes,  et  ils  cherchaient 
les  contacts  avec  toutes  les  variétés  des  opinions  républicaines, 
pour  nouer  les  ententes  utiles  aux  luttes  communes,  et,  en  faisant 
excuser  la  rigueur  de  leurs  revendications  par  la  souplesse  de 
leurs  alliances,  étendre  leur  crédit  :  car,  s'ils  comptaient  en  révo- 
lutionnaires sur  Témeute,  ils  ignoraient  quand  l'émeute  s'offri- 
rait aux  révolutionnaires,  et,  en  l'attendant,  avaient  hâte  de  pro- 
gresser, même  par  les  voies  légales.  Ces  manœuvriers  inspiraient 
r Égalité  où  un  teneur  de  livres,  Delpech,  faisait  le  plus  de  bruit 
et  un  jeune  commis  de  commerce,  Rouvier,  le  plus  de  besogne. 
D'autres  enfin,  tenant  pour  l'œuvre  essentielle  le  recrutement  et 
la  discipline  de  la  troupe,  qui  devait  porter  à  l'heure  révolution- 
naire le  coup  décisif,  travaillaient  à  créer  cette  force  par  l'Inter- 
nationale. Ici  les  plus  ardens  étaient  Bastelica  et  surtout  Georges 
Baume.  A  peine  homme,  déjà  consumé  de  phtisie,  mais  d'autant 
plus  impatient  de  faire  beaucoup  en  peu  de  jours,  conmie  s'il 
les  savait  comptés  pour  lui,  il  excitait  à  la  fièvre  de  son  corps 
la  fièvre  de  sa  pensée,  portait  en  sa  tête  la  maladie  de  grandes 
nouveautés,  et  par  le  fanatisme  de  sa  volonté,  par  la  violence 
contagieuse  de  sa  parole,  était  de  la  race  des  destructeurs. 

L'influence  de  ces  nouveaux  venus  était  très  faible  encore  en 
1869,  à  la  veille  des  élections  générales.  Mais  quand,  pour  suc- 
céder à  Berryer  trop  vieux  et  à  Marie  trop  tiède,  Esquiros  et 
Gambetta  sollicitèrent  les  suffrages.de  Marseille,  ce  fut  pour  les 
jeunes  révolutionnaires  l'occasion  de  s'attacher  si  bien  à  la  for- 
tune de  ces  hommes,  que  les  candidats  parurent  leur  appartenir. 
En  faveur  d'Esquiros,  ils  menèrent  contre  Marie  une  telle  cam- 
pagne, que  celui-ci  ne  put  plus  paraître  dans  les  réunions  pu- 
bliques où  sa  vie  semblait  en  péril;  s'ils  n'eurent  pas  à  servir 
par  les  mêmes  intimidations  Gambetta,  ils  furent  eux-mêmes 
comme  accrédités  par  son  prestige.  Les  réserves  rassurantes  q  le 
r*et  habile  doseur  de  philtres  oratoires  mêlait  à  ses  menaces  98 
pins  emportées,  permirent  à  Marseille  modérée  de  voter  pour  l  i; 
son  succès  entraîna  par  surcroit  celui  dEsquiros,  et  le  premier 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA    DÉFENSE   NATIONALE. 


525 


combat  des  révolutionnaires  fut  une  victoire.  La  victoire  est 
aussi  une  épreuve.  Ils  ne  se  montraient  pas  occupés  d'organiser 
leur  parti,  ni  de  préciser  leur  programme.  Elle  les  surprenait, 
et  ils  ne  se  sentirent  pas  en  demeure  de  continuer  leur  agitation 
contre  l'Empire  et  pour  la  République,  sans  prévoir  comment  ils 
en  finiront  avec  l'Empire,  ni  quel  régime  doit  être  cette  Répu- 
blique. Soit  qu'ils  ménagent  l'incapacité  de  leur  parti,  soit  qu'ils 
aient  conscience  de  leurs  propres  inaptitudes,  ils  n'ont  qu'à  main- 
tenir les  esprits  en  agitation.  Tout  ce  qui  exige  de  la  réflexion, 
du  temps,  du  silence,  leur  est  étranger.  Sans  combiner  de  loin 
des  plans,  ils  attendent  le  basard  favorable.  Ils  comptent,  pour 
deviner  le  moment,  sur  la  promptitude  naturelle  de  la  foule,  et, 
pour  le  mettre  à  profit,  sur  une  génération  spontanée  d'idées  et 
d'actions  opportunes. 

La  guerre  leur  apporta  ce  qu'ils  attendaient.  Dès  le  7  août, 
le  lendemain  de  Wœrth,  Marseille,  la  première  en  France, 
tenta  une  émeute.  La  foule  s'amassa  devant  la  Préfecture  pour 
demander  des  armes.  Comme  le  Préfet  n'avait  pu  donner  que 
des  promesses,  il  fut  facile  d'irriter  le  patriotisme  déçu,  et, 
le  8,  une  multitude  plus  nombreuse  encore  fut  poussée  à  THôtel 
de  Ville,  sous  prétexte  d'y  réclamer  ces  armes  par  une  pétition. 
Bâtie  au  centre  du  quartier  populaire,  flanquée  de  rues  étroites, 
sans  entours  libres,  sinon  la  petite  place  Villeneuve,  la  mairie 
élève  sur  le  vieux  port  sa  façade  nue  :  seul  ornement  de  l'édifice, 
les  deux  hercules  dont  Puget  sculpta  le  marbre,  et  qui  sou- 
tiennent le  balcon,  semblent  une  image  de  ces  portefaix  qui,  sur 
leurs  robustes  épaules,  portent  la  fortune  de  la  ville. .  Ce  sont 
leurs  pareils  qui,  le  8,  se  pressent  autour  de  l'édifice,  l'en  va-  * 
hissent  et  instituent  un  comité  révolutionnaire.  Parmi  eux,  on 
eût  vainement  cherché  les  véritables  meneurs.  S'ils  jugeaien* 
utile  de  tâter  le  gouvernement,  ils  n'espéraient  pas  le  vaincre  en 
cette  première  rencontre,  et  jugeaient  superflu  de  s'exposer.  Mai: 
la  Révolution  n'a  pas  seulement  ses  chefs,  elle  a  ses  dupes.  Si 
les  habiles  ne  se  risquent  guère  que  là  où  il  y  a  des  succès  à  re- 
cueillir, partout  où  il  y  a  un  rôle  à  jouer  se  hasardent  les  vani- 
teux, qu'on  mènerait  tout  droit  à  la  Roche  Tarpéienne,  en  leur 
montrant  le  Capitole.  Gaston  Crémieux  était  de  ceux-là.  Beau, 
jeune,  riche,  disert  et  juif,  il  se  croyait  un  autre  Lassalle.  Il 
n'avait  de  son  coreligionnaire  allemand  que  le  goût  de  voir  sur 
les  visages  l'empire  exercé  par  sa  parole,  d'entendre  son  nom 


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526  KEJVUB  DES  DEUX   MONDES. 

sur  des  lèvres  innombrables,  et  sentait  flotter  en  son  âme  ié^ 
gère,  tandis  qu'il  les  invoquait,  les  pitiés  ou  les  indignations 
faites  pour  lui  assurer  les  applaudissemens.  Le  8  août,  quand  la 
foule  se  réunit,  il  était  là;  quand  elle  chercha  un  chef,  il  appa^ 
rut;  quand  elle  pénétra  dans  l'Hôtel  de  Ville,  il  y  fut  porté  par 
les  épaules  de  ceux  qu'il  semblait  conduire  ;  quand  elle  réclama 
une  Commune,,  il  devint  la  tète  passive  de  ce  pouvoir  insurree- 
tionnel,  et  put,  un  instant,  se  croire  le  héros  d'une  révolution. Ce 
n'était  qu'une  surprise.  Â  la  nouvelle,  le  général  qui  comman^ 
dait  à  Marseille  envoya  des  troupes.  Elles  avaient  encore  assez 
I  le  respect  des  ordres,  et  la  foule  avait  encore  assez  la  crainte  de 

l'armée,  pour  qu'il  n'y  eût  pas  même  de  choc.  Les  manifestans 
se  laissèrent  refouler,  et,  dans  l'Hôtel  de  Ville  investi  par  les 
soldats,  les  envahisseurs  se  trouvèrent  prisonniers.  On  en  retint 
treize,  dont  Gaston  Crémieux  fut  le  premier,  et,  comme  la  ville 
était  en  état  de  siège,  ils  passèrent  devant  un  conseil  de  guerre 
qui  les  condamna  à  la  prison. 

Cette  tentative  anarchique  outrait  les  sentimens  de  Marseille, 
et,  comme  elle  ne  précédait  que  de  trois  jours  les  élections 
municipales,  elle  risquait  de  les  rendre,  par  contre-coup,  plus 
conservatrices.  Le  groupe  de  f  Égalité  comprit  que  c'était  aux 
révolutionnaires  à  compenser  leur  témérité  par  un  acte  de  pru- 
dence. Il  agit  auprès  des  deux  groupes  plus  intransigeans,  afin 
qu'au  lieu  de  candidatures  inconnues  ou  suspectes  à  la  masse 
électorale,  ils  soutinssent  de  leurs  suffrages  les  républicains  agréés 
par  l'opinion,  et,  auprès  de  ces  républicains,  il  argua  de  cet  effort 
pour  obtenir  qu'ils  acceptassent  sur  leur  liste  quelques  noms  de 
démocrates  plus  voisins  de  lui.  Ainsi  avait  été  nommé  le  CoBseil 
où  les  élus  étaient  plus  avancés  que  les  électeurs,  mais  <fti  pour" 
tant  les  trois  groupes  révolutionnaires  n'avaient  pu  introduire 
aucun  de  leurs  chefs. 

III 

Ce  Conseil  n'avait  pas  été  installé.  Le  préfet  Levert  était  de 
ces  administrateurs  qui  souhaitaient,  au  lieu  d'un  empire  parle- 
mentaire et  bourgeois,  un  empire  autoritaire  au  profit  de  la 
démocratie.  Il  acceptait  donc  avec  philosophie  les  défaites  con- 
servatrices à  Marseille.  Pourtant  le  Conseil  municipal  le  gênfit 
par  son  allure  si  publiquement  républicaine,  et  il  avait  attendu 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE  NATIONALE.  S27 

qu'une  victoire,  raffermissant  la  dynastie  et  rappelant  l'assemblée 
à  la  prudence,  rendit  inoffensive  l'ouverture  de  la  session.  Dans 
la  nuit  du  3  au  4  septembre,  Marseille  apprit  la  journée  de 
Sedan.  Le  matin  du  4  septembre,  les  élus  se  rendent  auprès  du 
Préfet  et  lui  déclarent  qu'ils  se  réuniront  à  deux  heures  pour 
oi^niser  la  garde  nationale.  Il  comprend  que  désormais  l'in- 
fluence du  Conseil  est  la  plus  sûre  garantie  de  l'ordre  dans  la 
ville,  et  qu'il  faut  se  concilier  cette  force  en  la  consacrant.  Il 
désigne  aussitôt,  pour  maire  et  pour  adjoints,  les  dix  élus  qui 
avaient  réuni  le  plus  de  suffrages. 

Pour  contenir  par  la  force  la  ville  qui,  dès  le  matin,  a  tous  les 
signes  de  la  grande  fièvre,  il  y  a  un  général  et  quelques  dépôts 
de  régimens.  Le  général  est  d'Aurelle  de  Paladines.  Après  une 
carrière  qui  lui  avait  fait  une  place  brillante  au  second  rang,  et 
ne  lui  avait  pas  fourni  l'occasion  de  monter  au  premier,  l'âge  de 
la  retraite  l'avait  atteint  depuis  quelques  mois.  Rappelé  à  l'acti- 
vité par  la  guerre,  il  avait  été,  quatre  jours  avant,  rétabli  dans 
le  commandement  de  Marseille  longtemps  exercé  par  lui,  oti  il 
se  retrouvait  avec  son  expérience  et  son  énergie.  En  prévision  de 
troubles,  il  fit  garder  militairement  les  seuls  édifices  que  sa  faible 
garnison  lui  permit  de  défendre  :  la  Mairie,  la  Préfecture  et  TÉtat- 
major.  Mais  les  soldats  ne  sont  plus  ceux  du  8  août.  Dans  Mar- 
seille vidée  de  tous  les  contingens  vigoureux  que  réclamaient  nos 
armées,  il  ne  reste  que  des  conscrits  et  des  rappelés,  et  les  uns 
et  les  autres  portent  dans  les  rangs  les  opinions  de  la  foule  à 
laquelle  ils  appartenaient  la  veille. 

Celle-ci,  à  deux  heures,  semblait  avoir  pour  rendez-vous 
l'Hôtel  de  Ville  oti  s'était  réuni  le  Conseil  municipal.  Par  la  Can- 
nebière  elle  descendait  vers  le  AÎeux  port,  où  déjà  la  population 
maritime  se  pressait  autour  de  la  Mairie.  Au  confluent  des  deux 
multitudes  se  dressait  la  Bourse.  Pour  préserver  le  monument, 
on  avait  mis  autour  un  barrage  de  soldats;  leur  présence,  au 
lieu  de  contenir,  provoque  la  foule,  qui  traverse  et  rompt  la 
chaîne  trop  mince  des  troupes,  pénètre  dans  l'édifice,  y  renverse 
la  statue  de  Napoléon  111.  Enhardie  par  ce  premier  succès,  elle 
exerce  sa  poussée  victorieuse  sur  le  peuple  encore  immobile  qui 
entoure  la  Mairie.  Du  Conseil  municipal  la  foule  attend  une 
initiative,  et,  mêlés  à  elle,  des  meneurs  soufflent  sur  cette  impa- 
tience ardente.  Ils  ont  aussi  pénétré,  escortés  des  conseillers, 
dans  l'Hôtel  de  Ville,  remplissent  de  leur  cohue,  au  premier  étage, 


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n 


828  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


la  salle  qni  précède  celle  des  délibérations,  obsèdent  l'assemblée 
de  leur  tumulte,  et,  par  toutes  leurs  voix  et  par  tous  leurs  gestes, 
démandent  impérieusement  un  signal  de  révolution  à  rassemblée 
qui  déjà  hait  TEmpire,  mais  le  craint  encore  et  demeure  inerte. 
Les  agitateurs  qui  s'étaient  glissés  auprès  d'elle  pour  Tentralner, 
comprennent  qu'ils  n'y  suffiront  pas,  et  qu'il  faut  la  pression 
populaire.  Les  fenêtres  de  la  salle  oti  ils  ont  pénétré  s'ouvrent, 
et  l'un  d'eux,  Delpech,  lance  à  la  foule  qui  remplit  la  place  Vil- 
leneuve le  mot  de  République,  mais  seulement  pour  annoncer 
qu'elle  viendra  sans  doute  de  Paris  et  qu'il  faut  se  préparer  k 
de  graves  conjonctures.  Lui  aussi,  plus  révolutionnaire  que  le 
Conseil,  songe  aux  risques  :  il  annonce,  il  prévoit,  il  ne  proclame 
pas  là  révolte,  il  en  voudrait  le  bénéfice  sans  la  responsabilité. 
En  effet,  la  masse  s'échauffe,  le  colloque,  commencé  entre  ceux 
du  dehors  et  ceux  du  dedans,  est  couvert  par  sa  voix  qui  bat  la 
3harge,  et  l'assaut  va  être  donné  à  la  mairie  que  la  passivité 
de  la  troupe  semble  livrer.  Mais  un  bataillon  à  qui  est  confié 
l'Hôtel  de  Ville  et  qui  a  pris  soin  de  ne  pas  provoquer  l'effer- 
vescence par  un  déploiement  de  forces  prématuré,  se  démasque, 
s'interpose  entre  l'entrée  de  la  Mairie  et  la  foule,  et  procède  à 
l'évacuation  de  la  place.  La  foule  recule  et  ne  se  disperse  pas; 
devant  elle  les  armes  sont  chargées,  les  sommations  faites,  sans 
qu'elle  bouge;  au  commandement  de  «  joue  »  elle  fuit  dans  toutes 
les  directions;  puis,  comme  elle  n'a  pas  entendu  le  bruit  de  la 
fusillade,  elle  sort  peu  à  peu  de  toutes  les  issues  par  où  elle 
s'était  soudain  échappée  et  près  desquelles  elle  se  maintient 
d  abord;  mais  ceux  qui  avaient  fui  plus  loin,  en  revenant  poussent 
les  autres  ;  entre  la  foule  et  les  soldats  se  rétrécit  l'espace  vide, 
se  rapproche  la  collision.  Pour  la  prévenir,  des  conseillers  mu- 
nicipaux sont  sortis;  à  leur  tète  est  le  premier  adjoint,  Tavocat 
Thourel,  connu  des  Marseillais,  et  que  son  écharpe  désigne  à 
l  attention  et  à  la  déférence.  A  travers  les  rangs  de  la  troupe, 
qui  s'ouvrent  par  le  consentement  des  chefs  militaires,  ils 
s  avancent  vers  la  foule  que  Thourel  harangne  et  dissuade  des 
violences.  Et,  pendant  ce  temps,  Delpech  et  ses  compagnons, 
sortis  à  la  suite  des  conseillers,  se  sont  arrêtés  près  des  soldats, 
5  adressent  à  eux,  les  adjurent  de  ne  pas  tirer  sur  le  peuple,  et 
les  ébranlent.  Toutes  ces  influences  et  l'incertitude  des  faits  qui,  à 
cette  heure,  fixent  Tavenir  à  Paris,  qu'il  serait  vain  de  contredire 
ou  de  devancer  par  un  égorgement  &  Marseille,  disposent  tout  le 


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LE  GOUVERNëMEI^T   DE  LA   DÉFENSE  NATIONALE.  529 

monde  à  la  patience.  Jusqu'à  six  heures,  soldats  et  peuple  de- 
meurent en  face  les  uns  des  autres  et  attendent. 

Le  calme  est  devenu  là  d'autant  plus  facile  que  Thourel  a 
entraîné  vers  la  Préfecture  la  plus  grande  partie  de  ses  audi- 
teurs. C'est  à  la  Préfecture,  a-t-il  dit,  qu'il  faut  chercher  les 
nouvelles,  les  nouvelles  dont  Marseille  a  besoin  pour  prendre  des 
résolutions  utiles.  Acclamé,  il  s'est  mis  en  marche  pour  em- 
ployer la  force  populaire  dont  il  devient  le  guide  à  un  dessein 
qu'il  ne  lui  confie  pas.  Il  vient  d'apprendre  que  le  même  conflit, 
apaisé  sur  la  place  de  l'Hôtel  de  Ville,  semble  prêt  d'éclater  sur 
la  place  de  la  Préfecture  entre  les  troupes  et  la  foule.  Il  devine 
la  même  œuvre  des  démagogues  qui  veulent  par  une  journée 
saisir  le  pouvoir,  et  il  veut  pour  son  parti  et  pour  lui-même  que 
la  paix  de  la  rue  assure  l'exercice  de  l'autorité  dans  Marseille 
aux  élus  de  la  ville.  Son  espoir  est  de  jeter  assez  à  temps,  entre 
les  émeutiers  et  les  soldats,  la  foule  qu'il  a  calmée. 

La  Préfecture,  vaste,  somptueux  et  lourd  édifice,  qu'on  venait 
d'achever  au  prix  de  dix  millions,  semblait  préparée  en  vue  d'offrir 
à  la  fois  au  gouvernement  un  palais  pour  l'éclat  des  jours  heureux 
et  une  forteresse  pour  la  sûreté  des  heures  difficiles.  Devant 
sa  masse  s'étendait  une  vaste  place,  où  l'action  des  troupes  contre 
l'émeute  était  facile.  Mais,  le  4  septembre,  il  n'avait  été  possible 
de  consacrer  à  la  défense  de  la  Préfecture  qu'un  demi-bataillon 
de  chasseurs,  quelques  brigades  de  gendarmerie  et  soixante-dix 
sergens  de  ville.  Surtout,  les  meneurs  révolutionnaires  savaient 
que  la  colère  publique,  faute  d'atteindre  l'Empereur,  se  laisserait 
aisément  tourner  contre  son  représentant,  le  Préfet.  En  effet,  il  y 
avait  une  ardeur  plus  résolue  et  un  concert  plus  discipliné  dans 
les  dix  mille  manifestans  qui  remplissaient  la  place  et,  vers  deux 
heures,  touchaient  le  front  des  troupes.  Les  gendarmes,  comman- 
dés par  leur  colonel  (1),  mettent  le  sabre  au  clair,  et  prennent  en 
arrière  du  champ  pour  charger.  L'espace  qu'ils  laissent  libre  est 
aussitôt  rempli  par  la  foule,  les  gendarmes  immobilisés  dans  l'étau 
humain  ne  pourraient  plus  que  sabrer  sur  place,  et  leur  cœur 
de  soldats  a,  contre  le  régime  qu'il  faudrait  si  cruellement 
défendre,  la  rancune  des  défaites  et  de  la  capitulation.  Sommés 
par  les  clameurs  qui  unissaient  tous  les  cris  en  une  formidable 
voix,  les  gendarmes  mettent  le  sabre  au  fourreau,  le  colonel 

(!)  Le  colonel  Fauconnet  qui,  trois  mois  après,  devait  mourir  en  bra^e  à  la 
bataille  de  Dijon. 

TOME  xxni.  —  1904,  34 


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530  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comprend  qu'il  est  temps  de  soustraire  sa  troupe  au  contact; 
il  met  à  profit  les  dispositions  de  la  foule,  un  instant  recon- 
naissante à  ceux  qui  viennent  de  fléchir,  et  regagne  son  quartier. 
Restaient  les  chasseurs  :  mais  où  une  troupe  de  sous-officiers 
battait  en  retraite,  comment  une  troupe  de  conscrits  eût-elle  ré- 
sisté à  la  foule,  qui  déjà  enveloppe  les  rangs,  se  glisse  entre 
eux,  disjoint  les  files,  et  bientôt  isole  dans  un  groupe  de  maai- 
festans  chaque  soldat  qui,  séparé  de  ses  chefs,  est  devenu  uu 
atome  dans  la  masse  confuse  et  mouvante.  Celle-ci  vient  battre 
les  grilles  de  la  Préfecture.  Il  n'y  a  plus  derrière  elles  que  les 
soixante-dix  agens  de  police.  Mais  ils  reconnaissent  à  la  tête  des 
émeutiers  les  hommes  contre  qui  ils  ont  plus  d'une  fois  protégé 
l'ordre,  ils  savent  quelles  rancunes  ces  rigueurs  ont  laissées  à 
ces  prévenus,  à. ces  condamnés  d'hier.  Ce  sont  eux-mêmes  qu'ils 
savent  menacés,  qu'ils  défendent,  et  leur  contenance  est  si  ferme 
que  personne  des  émeutiers  ne  tente  de  forcer  l'obstacle  : 
soixante-dix  hommes  en  arrêtent  dix  mille. 

C'est  k  ce  moment  que  Thourel  arrive,  précédant  sa  manifes- 
tation. La  vue  de  son  écharpe,  la  curiosité  de  ce  qui  se  pré- 
pare, la  soumission  naturelle  des  multitudes  à  ceux  qui  semblent 
avoir  une  volonté,  l'aident  à  pénétrer  avec  sa  suite  jusqu'aux 
grilles;  ainsi,  entre  elles  et  les  agitateurs,  il  a  placé  un  rem- 
part de  curieux  pacifiques.  Reconnu,  il  obtient  accès  sur  l'ordre 
du  Préfet,  persuade  Levert  de  paraître,  de  promettre  que  toutes 
les  dépèches  seront  communiquées,  sans  retard  ni  réticence.  Le 
cortège  qui  vient  de  la  mairie  est  satisfait,  et  barre  le  passage  à 
ceux  qui  voulaient  davantage.  Les  démagogues  tentent  de  re- 
prendre influence  sur  cette  foule  qui  leur  échappe  :  le  drapeau 
rouge  est  arboré.  Thourel  flétrit  l'emblème  de  la  guerre  civile, 
exige  et  obtient  qu'il  disparaisse,  et,  quand  la  manifestation 
quitte  la  Préfecture,  elle  marche  sous  le  drapeau  tricolore,  et 
les  fauteurs  de  violence  sentent  la  journée  perdue.  Une  trêve 
tacite  s'est  établie  entre  l'autorité  publique  et  la  population. 
Celle-ci,  maîtresse  de  la  rue,  n'attaque  pas  les  édifices  que  celle-là. 
occupe  encore.  Le  Conseil  municipal  aurait  même  voulu  trans- 
former cet  armistice  de  fait  en  une  convention  expresse,  et,  par 
une  inconséquence  habituelle  dans  les  jours  de  trouble,  donner 
uu  gage  de  conciliation,  c'est-à-dire  de  faiblesse,  aux  émeutiers 
qu'il  combattait.  Sur  la  proposition  de  Labadié,  un  de  ses  prin- 
cipaux membres,  trois  délégués  s'étaient  rendus  auprès  d'Âurelle 


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LE  GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE  NATIONALE.  831 

pour  obtenir  de  lui  une  suspension  d'armes  et  la  mise  en  liberté 
de  Gaston  Crémieux.  Mais  le  général,  refusant  de  recevoir  la 
députation,  avait  fait  répondre  qu'exécuteur  obéissant  des  ordres 
donnés  par  le  ministre,  il  n'avait  ni  initiative,  ni  engagemens 
à  prendre.  Bien  que  dans  cette  déclaration  beaucoup  vissent 
une  réserve  menaçante,  personne  ne  tenta  de  supprimer  le  péril 
en  chassant  le  général.  Les  troupes  qui  gardaient  son  hôtel  et  se 
sentaient  sous  son  regard,  échappaient  à  la  démoralisation,  et^ 
comme  on  les  croyait  résolues  à  se  défendre,  on  ne  songea  pas 
à  les  attaquer. 

Enfin,  à  six  heures  du  soir,  le  mince  fil  qui  joint  Paris  à  Mar- 
seille transmit  quelques  signes  sur  une  petite  bande  de  papier, 
et  ce  papier  annonçait  la  ruine  d'un  régime  et  l'avènement  d'un 
autre.  Aussitôt  le  maire  Bory,  jusque-là  invisible,  proclama  la 
République  à  l'Hôtel  de  Ville,  puis,  escorté  du  Conseil  municipal, 
sur  les  principales  places  de  Marseille.  Les  cris  et  les  chants 
s'élèvent  dans  chaque  quartier  et  dans  chaque  demeure,  car  sur 
cette  agitation  est  tombé  le  déclin  du  jour,  et  l'heure  vient  du 
souper,  trêve  imposée  par  la  nature  aux  passions  les  plus  vives 
des  hommes.  Puis  dans  l'autre  trêve,  celle  de  la  nuit,  la  popula- 
tion encore  remplit  les  grandes  voies  et  descend  vers  le  port, 
pour  être  près  des  rumeurs,  mais  elle  ne  songe  plus  qu'à  ap- 
prendre les  événemens,  non  à  les  faire.  Elle  a  le  sentiment  d'une 
œuvre  achevée  :  la  République  souhaitée  par  elle  l'emporte  à 
Paris,  iamunicipalité  élue  par  elle  l'emporte  à  Marseille,  et  demain, 
les  derniers  fonctionnaires  de  l'Empire  transmettront  régulière- 
ment leurs  pouvoirs  à  leurs  successeurs.  Lasse  de  mouvement 
et  d'émotion,  elle  se  disperse  dans  le  silence  et  le  sommeil. 

IV 

Mais  les  meneurs  révolutionnaires  ne  dormaient  pas.  Dans 
cette  RépubUque,  ils  ne  seraient  rien  :  Marseille,  qui  les  connais- 
sait, n'avait  pas  voulu  d'eux  pour  gouverner  la  ville;  le  gouver- 
nement, qui  les  ignorait,  ne  songerait  pas  à  eux  pour  servir 
l'État.  C'était  trop  peu  que  cette  victoire  de  dupes.  N'en  pouvaient- 
ils  remporter  une  plus  profitable?  Si  sur  la  population  presque 
entière  ils  étaient  sans  influence,  ils  disposaient  de  quelques 
milliers  d'hommes,  d*hommes  que  des  professions  brutales  et 
des  caractères  violens  rendaient  durs  aux  coups  et  redoutables 


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532  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  les  mêlées.  Sans  doute,  eux-mêmes,  ces  hommes  de  main  ne 
se  souciaient  pas  des  risques,  et  venaient  de  le  prouver.  Mais 
Tavènement  de  la  République,  obtenu  sans  combat  à  Marseille 
par  la  victoire  de  Paris,  désarmait  les  soldats  et  la  police  de 
TEmpire,  et  avec  eux  disparaissaient  les  seuls  adversaires  à 
redouter.  La  légalité  républicaine  n'avait  pour  la  défendre  que 
le  Conseil  municipal;  le  Conseil,  que  ses  électeurs.  Malgré  leur 
nombre,  si  un  conflit  éclatait  entre  eux  et  les  quelques  milliers 
de  révolutionnaires,  ceux-ci  avaient  toute  chance  de  l'emporter, 
et  l'occasion  s'offrait  à  souhait.  Il  suffirait  de  prévenir  le  lende- 
main, par  un  envahissement  de  la  Préfecture  et  du  Quartier  gé- 
néral, la  transmission  régulière  de  l'autorité  exercée  par  Levert 
et  d'Aurelle  aux  successeurs  choisis  par  le  nouveau  gouverne- 
ment. Chasser  les  deux  principaux  représentans  de  l'Empire 
paraîtrait  un  acte  de  justice  et  de  défense  républicaine,  auquel  la 
population  ne  mettrait  pas  obstacle  et  qui  donnerait  à  ses  auteurs 
une  auréole  de  civisme.  Cette  popularité  rendrait  plus  facile  de 
se  mesurer  contre  le  Conseil  municipal,  et  la  lutte  offrirait  l'occa- 
sion de  le  supplanter  à  son  tour.  Qu'un  coup  de  surprise  et  de 
violence,  accompli  par  une  minorité,  livrât  Marseille  à  quelques 
hommes,  tel  était  l'espoir  de  ces  meneurs.  Mais  plus  ils  avaient 
conscience  de  leur  petit  nombre,  plus  il  était  essentiel  qu'ils 
fussent  unis.  C'est  pourquoi  les  trois  comités  résolurent  de  dis- 
cipliner leur  action,  chacun  délégua  trois  membres  et  ces  neuf 
membres  se  déclarèrent  «  Comité  de  salut  public  »  et  employèrent 
la  nuit  à  préparer  le  lendemain  (1). 

Des  neuf  hommes  qui  prétendaient  à  la  dictature  sur  la 
seconde  ville  de  France,  deux,  Baume  et  Rouvier,  avaient  une 
intelligence  capable  de  justifier  une  grande  ambition  :  encore 
ces  facultés  n'avaient-elles  pas  fait  leurs  preuves.  Baume,  le 
moins  étranger  aux  idées  générales,  était  un  malade;  Rouvier, 
un  jeune  commis  qui  jouait,  sur  la  rouge  de  la  politique,  ses 
chances  d'avenir  commercial.  Après  ceux-là,  le  mieux  doué,  le 
seul  qui  comptât,  était  Gustave  Naquet  :  journaliste,  il  avait 
l'instinct  des  idées  et  des  phrases  qui  retentissent,  mais  toute  sa 
supériorité  était  de  rhétorique,  et  cette  rhétorique  était  vide. 
Dclpech  ne  doutait  de  rien,  parce  qu'il  ne  se  doutait  de  rien,  et, 
au  jugement  de  Gambetta,  était  «  un  incapable.  »  Il  était  un 

(1)  Au  témoignage  de  M.  Thourel  «  le  Comité  était  à  la  tête  de  douze  ôii  quinze 
mille  bandits,  la  plupart  affiliés  à  l'Internationale.  •  {Annales,  t.  XXIV,  p.  147.; 


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r 


LE   GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE  NATIONALE.  533 


homme  supérieur  par  comparaison  avec  ses  collègues  :  Leroux, 
courtier  bavard,  et  Morel,  employé  de  commerce.  Klingler,  capi- 
taine au  long  cours,  avait  une  nature  si  emportée,  qu'elle  l'avait 
empêché  de  réussir  dans  sa  profession,  et  cet  insuccès  avait  en- 
core accru  ses  violences,  qui  étaient  celles  d'un  fou.  Ménard  était 
un  illettré,  sans  domicile  fixe.  De  tous,  le  plus  important  était 
Etienne  qui  savait  signer  son  nom,  et,  portefaix,  connaissait  les 
moyens  d'agiter  sa  corporation. 

Quand,  le  matin  du  5,  le  Conseil  municipal  se  réunit,  il 
n'entendit  pas  se  continuer  autour  de  la  mairie  les  acclamations 
de  la  veille.  Il  semblait  que  ses  amis  se  reposassent  de  l'avoir 
soutenu.  Sur  le  peuple  qui  entourait  l'Hôtel  de  Ville  les  agitateurs 
avaient  une  autorité  plus  visible,  et  le  Comité  de  Salut  Public 
semblait  par  eux  surveiller  le  Conseil.  En  même  temps,  le  bruit 
se  répandait  que  ce  Comité  de  Salut  Public  avait  donné  ordre 
de  prendre  la  Préfecture  et  que  ses  partisans  étaient  en  marche. 

Le  Conseil  eut  aussitôt  l'intelligence  de  ce  qui  se  préparait  et 
de  ce  qu'il  fallait  empêcher.  Pour  gagner  de  vitesse  l'émeute,  il 
envoya  à  la  Préfecture  trois  de  ses  membres  :  deux  négociateurs 
chargés  de  demander  sa  démission  à  Levert,  et  un  administrateur 
chargé  d'exercer  le  pouvoir  vacant.  Celui-ci  était  M.  Labadié, 
riche  marchand,  de  bonne  réputation,  de  nature  passionnée  sous 
un  air  de  douceur,  capable  de  se  tromper  par  inexpérience  el 
par  passion,  de  travailler  au  mal  par  inaptitude  à  embrasser 
dans  leur  ensemble  et  dans  leur  solidarité  les  garanties  néces- 
saires de  l'ordre,  mais  incapable  d'intentions  perverses,  et  assez 
courageux  pour  résister  aux  menaces  brutales  de  la  démagogie. 
Mais,  en  même  temps  que  le  Conseil  travaille  ainsi  contre  elle, 
il  défait  son  propre  ouvrage,  en  envoyant  des  délégués  au  Comité 
de  Salut  Public.  Ils  ont,  il  est  vrai,  pour  mandat  unique  de 
demander  à  ce  Comité  ce  qu'il  veut:  mais  quand  la  légalité 
demande  des  explications  à  l'émeute,  elle  commence  à  lui  céder. 
Le  Comité  de  Salut  Public  ne  l'ignorait  pas,  ni  quel  avantage  il 
aurait  à  connaître  aussi  les  desseins  de  l'autorité  rivale,  car  il 
envoyait  de  son  côté  un  émissaire  et  demandait  à  être  admis  au 
Conseil  municipal.  Celui-ci  préféra  la  visite  de  neuf  hommes 
à  celle  de  la  multitude  qui  s'agitait  sur  la  place.  Il  accorda  séance 
au  Comité  de  Salut  Public,  sans  que,  de  part  ni  d'autre,  il  eût  été 
stipulé  h  quel  titre.  Mais,  si  le  Conseil  espérait  que  le  Comité  se 
bornerait  à  assister  une  fois  à  ses  délibérations,  le  Comité  venait 


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B34  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pour  les  conduire.  Afin  de  gouverner  à  la  fois  l'Assemblée  et 
l'émeute^  il  se  partageait  même  entre  elles,  et,  tandis  qu'une 
partie  de  ses  membres  s'asseyait  au  Conseil,  Delpech,  Naquet, 
Klingier  menaient  l'assaut  de  la  Préfecture. 

Là  les  envahisseurs  étaient  proches,  quand  les  délégués  du 
Conseil  furent  introduits  auprès  du  Préfet.  Leverl  résistait, 
réclamait  une  heure  pour  avertir  le  gouvernement  et,  par  point 
d'honneur,  laissait  passer  les  délais  qui  lui  eussent  permis  de 
transmettre  ses  pouvoirs,  et  auraient  permis  à  Labadié  d'arrêter 
la  foule  à  la  porte  d'un  préfet  républicain  (1).  Cette  foule  rompt 
l'entretien  trop  long,  en  enfonçant  les  portes  de  la  Préfecture.  La 
police,  qui  les  défend  seule,  a  perdu  son  énergie  depuis  la  chute 
de  l'Empire,  et  se  sait  perdue  comme  lui;  elle  s'est  laissé  em- 
porter par  le  torrent  qui  se  précipite  dans  l'édifice  et  déjà 
atteint  la  pièce  où  Levert  donne  enfin  une  démission  inutile. 
Les  premiers,  Gustave  Naquet,  Klingier,  Delpech,  l'entourent 
pour  le  protéger:  ils  ne  veulent  pas  que  leur  victoire  glisse 
sur  du  sang,  et  tandis  que  les  cris  de  triomphe  sonnent  <c  la  vue  » 
et  que  les  mains  s'étendent  vers  la  proie,  Levert  est  entraîné  par 
eux  vers  une  porte  qu'ils  ferment  sur  lui.  Devant  cette  porte 
Labadié,  debout  sur  un  fauteuil,  arrête  la  poursuite  par  un  dis- 
cours :  ces  frêles  remparts  la  retardent  juste  assez  de  temps 
pour  que  Levert  ait  un  instant  de  répit.  Mais,  dans  cette  meute, 
les  chiens  de  tête  ne  se  laissent  pas  mettre  longtemps  en  défaut 
par  des  paroles,  ils  reprennent  leur  course,  fouillant  tout  l'édifice. 
Levert,  réfugié  chez  Tarchiviste,  les  entend  passer  et  repasser, 
mais  échappe  à  leurs  perquisitions.  D'ailleurs,  si  c'est  lui  que  les 
meneurs  réclament  à  grands  cris,  ce  n'est  pas  lui  qu'ils  cher- 
chent maintenant,  et  les  combles  sont  moins  visités  que  les  caves. 
Là,  tandis  que  la  tourbe  des  comparses  s'attaque  aux  bouteilles  et 
aux  tonneaux,  une  troupe  d'envahisseurs,  qui  garde  son  sang* 
froid  et  semble  informée  d'avance  de  ce  qu'elle  doit  trouver,  va 
droit  aux  sous-sols,  où  sont  rangées  420  carabines  Minié. 
Déposées  là  par  un  bataillon  de  chasseurs  en  échange  de  fusils 
Ghassepot,  elles  sont  en  parfait  état,  avec  des  cartouches.  Aussitôt 

(1)  M.  Guibert,  un  des  deux  négociateurs  envoyés  à  M.  Levert,  indique  en  ces 
termes  que  les  révolutionnaires  ne  voulaient  pas  cette  transmission  régulière  du 
pouvoir  :  •  Nous  vîmes  sur  la  place  de  la  Préfecture  une  foule  de  plus  de  cinq 
mille  personnes  qui,  ayant  deviné  sans  doute  le  but  de  notre  mission,  se  ruaient 
avec  fureur  contre  la  porte  extérieure  du  palais,  que  nous  avions  fait  refermer  sur 
nous.  »  (Annales,  t.  XXV,  p.  246.) 


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LE  GOUVERNEMENT  DE  LA   DÉFENSE  NATIONALE.  535 

elles  sont  distribuées  entre  ceux  qui  les  ont  découvertes  et  ceux- 
lày  rencontre  bien  opportune  pour  être  fortuite,  sont  les  membres 
de  rinternationale  et  les  démagogues  les  plus  ardens  (1).  Ce  qui 
suivit  sembla  plus  encore  l'exécution  d'un  plan  tracé  d'avance. 
A  peine  armés,  ces  hommes  ont  des  chefs,  des  consignes,  des 
postes,  un  nom,  ces  mots  se  répandent  déjà  dans  Marseille: 
«  La  Préfecture  est  occupée  par  les  civiques.  » 


Le  parti  révolutionnaire  prenait  sa  revanche.  L'homme  du 

Conseil  municipal,.  Labadié,  s'il  avait  les  vœux  de  la  ville,  n'avait 

qu'eux  :  la  garde  nationale  était  sans  armes.  Le  Comité  de  Salut 

Public,  s'il   comptait  peu  de  partisans,  avait  su  les  conduire, 

armer  les  plus  sûrs,  et  ces  quatre  cents  hommes  étaient  maîtres 

de  tenir  Labadié  prisonnier  ou  de  le  jeter  hors  de  la  Préfecture. 

Comment  désormais  le  Conseil  municipal  obtiendrait-il  que  le 

préfet  de  son  choix  fût  toléré  par  la  démagogie?  Le  Conseil  avait 

ouvert  ses  rangs  au  Comité  en  qui  elle  avait  confiance  :  il  songea 

à  agir  par  le  Comité.  Comment  obtenir  que  ce  Comité  intervînt, 

sinon  en  donnant  à  ces  chefs  des  purs  un  motif  de  cautionner 

Labadié  comme  un  serviteur  de  leur  politique?  Comment  les 

rendre  solidaires,  sinon  en  les  associant? Voilà  par  quels  enchal* 

nemens  le  Conseil   municipal    fut  entraîné   à  transformer  le 

Comité  de  Salut  Public  en  un  Comité  départemental.  Pour  les 

élus  de  Marseille,  outre  l'avantage  de  reprendre  la  Préfecture,  ils 

trouvaient  à  cette  combinaison  l'avantage  de  délivrer  l'Hôtel  de 

Ville  :  humiliés  d'y  avoir  introduit  des  inconnus  au  suffrage  uni« 

versel,  et  inquiets  d'une  promiscuité  qu'ils  ne  savaient  comment 

limiter  dans  ses  prérogatives  çt  dans  sa  durée,  ils  se  débarras* 

saieot  d'une  compagnie  compromettante,  et  recouvraient  pour 

eux  seuls  l'administration  de  Marseille.  Us  n'avaient  pas  le  loisir 

de  se  demander  si,  étendre  aux  affaires  d'État  l'autorité  d'une 

faction  dangereuse,  n'était  pas  étendre  le  désordre  :  on  parait 

au  plus  pressé,  les  fonctions  étaient  provisoires,  et  TÉtat  saurait 

reprendre  son  bien. 

(i)  Cela  se  fit  avec  une  telle  régularité,  si  vite  et  au  profit  de  possesseiu^  si 
révolutionnaires  que  les  témoins  ne  crurent  pas  à  un  hasard.  Ù.  Guibert  dit  dans 
sa  déposition  :  «  Sur  un  mot  d'ordre  sans  doute,  les  membres  de  rinternationale 
s'emparèrent  de  420  carabines  Minié.  »  (Id,,  p.  247.) 


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836  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pour  le  Comité  de  Salut  Pablic,  le  gain  était  aussi  grand 
qu'imprévu.  La  veille,  agitateurs  suspects  à  la  population  ou 
ignorés  d'elle,  ils  avaient,  en  quelques  heures,  forcé  raccës  du 
Conseil  municipal  et  se  trouvaient  portés  à  la  tête  du  département. 
Sans  doute  ils  auraient  pu  prendre  la  Mairie  comme  la  Préfecture 
et  s'installer  dans  un  pouvoir  fait  tout  entier  par  eux  et  pour  eux. 
Mais  Marseille,  si  elle  subissait  cette  violence,  en  garderait  la  ran- 
cune, le  gouvernement  tôt  ou  tard  ferait  un  avec  l'opinion,  et,  le 
jour  où  il  se  tournerait  contre  eux,  ils  n'auraient  plus  à  attendre 
que  le  ch&timent  des  révoltés.  Â  accepter  au  contraire  l'offre  du 
Conseil,  sollicités  au  lieu  de  solliciteurs,  ils  gagnaient  d'être 
accrédités  à  la  fois  auprès  de  la  population  et  auprès  du  gou- 
vernement. Â  détenir  une  portion  de  l'autorité  publique,  ils 
gagnaient  d'être  armés,  quels  que  devinssent  les  événemens.  Si  la 
Révolution  l'emportait,  ils  étaient  déjà  en  place  pour  servir  la 
cause;  si  la  force  restait  à  l'ordre,  ils  pouvaient  du  moins,  dans 
la  déroute,  sauver  leurs  bagages.  Ils  acceptèrent  donc  et  par- 
tirent pour  la  Préfecture. 

Informé  de  ces  agitations,  où  le  nom  de  République  était 
disputé  par  des  influences  contraires,  le  gouvernement  avait,  lui 
aussi,  voulu  tout  apaiser  en  partageant  les  satisfactions  entre  les 
partis.  Ses  premières  dépêches  du  5  accordaient  aux  hommes 
d'ordre  la  prohibition  énergique  du  drapeau  rouge;  aux  républi- 
cains modérés,  la  confirmation  de  Labadié  comme  préfet;  aux 
révolutionnaires,  la  liberté  de  Gaston  Crémieux  et  de  ses  com- 
plices. 

Ceux-ci,  dès  leur  délivrance,  furent  conduits  en  triomphe  par 
leurs  partisans  à  THôtel  de  Ville  et  reçus  par  le  Conseil  muni- 
cipal. Aux  félicitations,  Crémieux  répondit  par  des  reproches 
contre  la  tiédeur  de  l'assemblée  et  réclama  d'elle  la  destitution 
de  Labadié,  qui  n'avait  encore  ni  arrêté  d'Âurelle,  ni  mis  la 
main  sur  les  caisses  publiques.  La  vue  de  la  place  rassura  le 
Conseil  :  de  la  foule,  peu  d'heures  avant,  si  pressée  et  impé- 
rieuse autour  de  la  Mairie,  il  ne  restait  qu'un  petit  groupe  fort 
au  large  poi^r  attendre  Crémieux;  le  reste  avait  levé  le  siège,  de- 
puis qu'il  savait  la  partie  liée  entre  ses  meneurs  et  l'Assemblée 
municipale.  Le  Conseil  ose  doue  demander  k  l'orateur  a  au  nom 
de  qui  il  parle,  »  se  déclarer  hostile  à  toute  confiscation,  et  con- 
clure que  Labadié,  fonctionnaire  de  FEtat,  ne  peut  plus  être  ré- 
voqué par  la  ville.  Thourel  ajoute  que,  la  veille,  Labadié  a,  le 


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LE   GOUVERNEMENT   DE  LA   DÉFENSE  NATIONALE.  537 

premier,  réclamé  la  liberté  du  prisonnier,  conduit  une  députation 
a\i  général,  a  été  malmené  par  les  soldats  de  garde  à  l'état- 
major.  Grémieux  accusateur  de  celui  qui  «  a  exposé  sa  vie  pour 
le  sauver  »  semble  n'emporter  de  sa  tentative  que  la  honte 
d'une  trop  prompte  ingratitude. 

Néanmoins  sa  démarche  n'avait  pas  été  vaine.  Elle  signifiait 
à  tous  qu'une  faction  extrême  refusait  de  signer  au  pacte  conclu 
par  les  autres  révolutionnaires;  qu'un  chef,  absent  et  oublié  lors 
de  l'entente,  était  à  l'affût  des  circonstances,  pour  dénoncer 
comme  suspects  les  meneurs  moins  intraitables.  Elle  rappelait 
aux  hommes  soucieux  de  popularité  le  péril  d'être  courageux  et 
sages.  Elle  renouvelait  la  puissance  de  fascination  que  les  déma- 
gogues exercent,  même  quand  ils  semblent  vaincus,  car  elle 
trouble,  attire  et  paralyse  même  ceux  qui  leur  résistent. 

Nul  n'était  jplus  attentif  à  cet  avertissement  que  le  Ciomité 
de  Salut  Public.  Pour  vaincre,  ce  jour-là  et  pour  longtemps,  le 
désordre,  il  suffirait  que  ses  membres  fussent,  à  la  Préfecture, 
fermes  contre  les  envahisseurs,  comme  le  Conseil  venait  de 
l'être  contre  Crémieux,  et  qu'associant  leur  effort  à  celui  du 
Conseil  pour  une  organisation  immédiate  de  la  garde  nationale, 
ils  partageassent  entre  des  compagnies  prises  dans  tous  les 
quartiers  la  surveillance  de  la  Préfecture]  Mais,  si  tel  eût  été 
leur  dessein,  ils  n'avaient  qu'âne  pas  s'établir  en  autorité  rivale 
du  Conseil  choisi  par  la  ville,  et  républicain.  Contre  lui,  ils 
avaient  voulu  défendre  non  la  République,  mais  une  république, 
et  ce  n'était  par  la  modérée.  Confier  Marseille  à  la  garde  natio- 
nale était  remettre  l'influence  aux  opinions  moyennes;  à  peine 
créée,  cette  force  ferait  sortir  d'elle  des  hommes  à  son  image, 
éliminerait,  comme  des  élémens  étrangers  et  suspects,  les  révo- 
lutionnaires :  en  aidant  à  la  former,  ils  travailleraient  contre 
eux-mêmes.  Les  adoptàt-elle  pour  chefs,  ce  serait  en  les  faisant 
servir  sa  cause,  et  leur  crédit  serait  la  récompense  de  leur  dé- 
fection. Contre  cette  défection  se  soulevait  la  spontanéité  de 
leurs  instincts  ;  sans  expérience  ni  savoir,  ils  aspiraient,  par  un 
désir  vague  et  violent,  à  mettre  en  bas  ce  qui  était  en  haut.  Parce 
que  ce  sentiment  était  sincère  en  eux,  ils  tenaient  à  honneur  de 
lui  rester  fidèles,  et  parce  qu'il  n'avait  trouvé  ni  dans  la  réflexion 
ni  dans  l'étude  son  expression  précise  et  ses  limites,  ils  se  se- 
raient crus  séparés  du  peuple,  s'ils  ne  fussent  restés  unis  à  la 
partie  la  plus  révolutionnaire  de  ce  peuple.  La  pente  naturelle  de 


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538  REVUE  DES  DEUX  MONDES^ 


leurs  tendances  eût  dû  les  pousser  jusqu'à  'Gaston  Grémieux. 
Mais  ils  étaient  retenus  par  un  sentiment  plus  fort  encore  :  la 
fidélité  à  leur  intérêt.  Rompre  avec  le  Conseil  et  Labadié,  était 
perdre  la  chance  inespérée  qui  les  élevait  aux  fonctions  pu- 
bliquesy  les  associait  aux  chances  durables  d'un  régime  reconnu 
par  la  France  ;  or  tout  l'emportement  de  leur  passion  proven- 
çale les  soulevait  vers  ces  hauteurs  solides.  Résolus  à  ne  les  pas 
quitter,  ils  voulaient  ne  pas  laisser  à  Gaston  Grémieux  la  pri* 
mauté  du  renom  révolutionnaire,  et  se  garer  contre  les  caprices 
de  la  foule,  qui  demain,  conduite  par  lui,  les  balaierait  peut- 
être,  comme  ils  avaient  chassé  le  préfet  impérial.  Il  leur  fallait 
une  puissance  d'opinion  et  une  force  matérielle.  Ils  virent  qu'ils 
pouvaient  s'assurer'  l'une  et  l'autre. 

Parmi  les  envahisseurs  de  la  Préfecture,  le  plus  grand 
nombre  s'était  contenté  d'y  passer;  mais  ces  flots, en  se  retirant, 
faisaient  un  dépôt  plus  stable,  et  quelques  centaines  d'hommes  y 
restaient  établis,  se  donnant  la  charge  de  veiller  sur  le  nouveau 
pouvoir.  Ils  se  montraient  de  ceux  pour  qui  l'émeute  est  le  com- 
mencement d'une  fonction.  Prolétaires,  et  des  professions  qui 
exercent  la  vigueur  du  corps  dans  le  sommeil  de  l'intelligence, 
tous  ignorans  et  presque  tous  illettrés,  ils  étaient  des  idolâtres 
de  la  République.  Au  fond  de  leur  intelligence  trouble,  elle  ap- 
paraissait conune  l'image  sacrée  d'un  sanctuaire,  avec  ces  clartés 
faibles  qui  ne  servent  pas  à  voir,  mais  suffisent  è.  adorer.  D'elle, 
comme  d'une  providence  terrestre,  ils  attendaient  la  guérisbn 
miraculeuse  de  leurs  maux,  et  contre  elle  ils  croyaient  liguées 
les  coalitions  de  toutes  les  forces  sociales  qu'ils  sentaient  indif* 
férentes  ou  hostiles.  C'est  pourquoi  ils  s'obstinaient  à  ne  pas 
quitter  la  place  où  recommençait,  une  fois  de  plus,  leur  répu- 
blique. Quelques-uns  voulaient  prévenir  les  mauvaises  influence^ 
sur  le  nouveau  pouvoir,  tenir  à  l'écart  ses  ennemis  déclarés  ou 
hypocrites,  l'aider  aux  œuvres  nécessaires  :  et,  dans  leur  cervelle 
étroite,  où  ne  trouvaient  place  ni  scrupules  de  légalité,  ni  respect 
pour  le  droit  d'autrùi^  cette  passion  avare  et  soupçonneuse  rem- 
plissait tout,  ne  pouvait  être  combattue  par  rien,  et  était  prête  à 
se  défendre  par  toutes  les  énergies  de  la  force  matérielle.  La 
plupart,  plus  brutaux  encore,  ne  songeaient  qu'à  tirer  des  cir- 
constances  un  bénéfice  particulier;  toujours  obsédés  par  le  souci 
de  pourvoir  à  leur  existence,  ils  n'attendaient  d'aucun  gouverne- 
ment un  bienfait  compai*able  au  soulagement  de  ce  souci,  et  ils 


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LE  GOUYERKEVENT  DE  LA  DEFENSE  NÂTI0:>7ALE.  839 

considéraient  que  la  supériorité  de  la  République  était  de  sup- 
primer pour  eux  l'inquiétude  du  lendemain.  S'ils  avaient  vidé  la 
maison  de  ses  anciens  maîtres,  ce  n'était  pas  pour  la  rendre  h 
des  nouveaux,  mais  pour  l'occuper  eux-mêmes  :  ils  entendaient 
devenir,  sans  honte  ni  scrupules,  les  parasites  de  la  révolution. 
En  nombre  d'entre  eux,  les  deux  instincts  de  contrôle  politique 
et  d'égoïsme  se  combinaient  et  persuadaient  à  leurs  dupes  que 
s'assurer  le  pain  quotidien  près  du  pouvoir  et  h  ses  frais  était  la 
meilleure  manière  de  prévenir  les  inerties  ou  les  trahisons  de 
l'État.  Certains  enfin  étaient   des  gens  de  sac  et  de  corde,  qui 
brisaient  l'Empire,  comme  les  repris  de  justice  rompent  leur 
ban,  des  furieux  qui,  las  de  trembler,  voulaient  à  leur  tour  faire 
peur,  des  voleurs  qui,  pour  dormir  tranquilles,  voulaient  devenir 
les  gendarmes  et  s'abriter  dans  des  fonctions  de  police,  où  ils  ne 
pourraient  être  pris  et  pourraient  prendre.  Mais  la  prétention 
des  uns  et  des  autres  à  ce  privilège  était  faite  pour  soulever  la 
jalousie  de  tous  ceux  qui,  à  Marseille,  n'étaient  ni  moins  républi- 
cains ni  moins  besogneux,  ni  moins  fainéans,  et  la  multitude 
assiégeante  dépasserait  tellement  la  garnison  assiégée  que  celle* 
ci  ne  pourrait  se  maintenir,  si  elle  ne  transformait  son  installa- 
tion violente  en  droit.  Les  civiques  avaient  besoin  d'une  autorité 
morale  qui  légitimât  leurs  prises, comme  le   Comité  de  Salut 
Public  avait  besoin  d'une  force  matérielle  qui  le  soutînt  contre  tous 
agresseurs.  Chacun  des  deux  pouvoirs  possédait  ce  qui  faisait  dé- 
faut h  l'autre  :  ils  avaient  chance  de  se  rendre  invincibles  en  se  so- 
lidarisant. Les  civiques,  devant  au  Comité  une  consécration,  qui 
serait  compromise  s'il  venait  à  succomber,  lui  seraient  attachés  de 
toutes  leurs  cupidités,  puisque  le  soutenir  serait  se  défendre  eux- 
mêmes.  Â  les  caresser,  le  Comité  consacrerait  sa  réputation  révo* 
lutionnaire,  puisqu'ils  étaient  les  plus  hardis,  les  plus  farouches, 
les  moins  scrupuleux  des  démagogues.  Sans  doute,  l'alliance 
entraînait  certaines  complicités  :  la  bande  dont  la  fidélité  serait 
acquise  porterait  parfois  dans  ses  fonctions  le  mépris  des  lois, 
le  goût  de  l'arbitraire,  de  la  violence,  du  pillage.  Mais  ces  excès 
ne  menaçaient  que  les  personnes  ou  les  biens  des  réactionnaires. 
11  ne  serait  pas  trop  cher  de  payer,  par  quelques  dommages  aux 
ennemis,  le  bienfait  essentiel,  la  possession  assurée  du  pouvoir 
aux  mains  des   neuf  hommes  à  qui  sourirait   la  fortune.  Tel 
était  le  seul  plan    des   auxiliaires   envoyés  à  Labadié  ;  l'aider 
^  faiblir  et  se  donner  une  garde  prétorienne. 


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540  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Leur  premier  effort  fut  pour  accorder  à  Grémienx  la  destitu- 
tion de   d'Aurelle.  Si  ébranlées   et  réduites  que  fussent     les 
troupes,  ils  ne  se  sentaient  pas  tranquilles,  tant  qu'elles  gardaient 
à  leur  tête  un  homme  de  guerre  ennemi  de  la  révolution,  et  ils 
redoutaient  la  solidarité    militaire  qui  empêcherait  Trochu   de 
sacrifier  è.  la  politique  ses  compagnons  d'armes.  Il  fallait  que^  le 
jour  même,  Âurelle  quittât  Marseille.  Labadié  avait  contre   le 
général  Tanimosité  commune  à  presque  toute  la  bourgeoisie 
contre  les  chefs  de  l'armée,  et  la  rancune  particulière  d'avoir  été 
la  veille  couché  en  joue  au  lieu  d'être  reçu.  Il  se  laissa  persuader 
que  ce  soldat,  odieux  à  Marseille,  courait  risque  d'être  «  mis  en 
lambeaux  (1),  »  que  lui  enlever  le  pouvoir  était  l'épargner,  et 
qu'il  y  avait  injustice  à  sacrifier  aux  prérogatives  militaires  la 
paix  de  la  cité.  Pour  assurer  cette  paix,  il  fallait  un  homme  sûr. 
Un  sous-intendant  militaire,  nommé  Brissy,  était  avec  le  parti 
avancé  en  rapports  suivis,  intimes,  et  que  les  liens  des  sociétés 
secrètes  rendaient  sans  doute  plus  intimes  ;  car  sans  ces  liens  on 
ne  comprendrait  ni  le  choix  soudain  qui  fut  fait  de  sa  persoime, 
ni  la  docilité  avec  laquelle  il  accepta  le  rôle  le  plus  contraire  à 
son  devoir  d'officier.  Mandé  à  la  Préfecture,  il  y  apprit  qu'il  était 
nommé  à  la  place  de  d'Âurelle,  qu'il  devait  signifier  à  son  prédé- 
cesseur cette  mesure  et  prendre  par  cet  acte  possession  du  com- 
mandement. Une  troupe  de  civiques  était  réunie  pour  lui  servir 
d'escorte.  Ni  cette  compagnie,  ni  l'incompétence  de  l'autorité  qui 
le  nommait,  ni  l'obligation  de  se  faire  contre  son  chef  lexécuteur 
d'une  illégalité  révolutionnaire  ne  parurent  révolter  Brissy,  ni 
même  le   surprendre.  Et  tandis   que  Labadié  télégraphiait  à 
Paris  la  révocation,  le  sous-intendant  allait  destituer  le  général 
et  prendre  sa  place. 

'  Maintenant  on  était  libre,  libre  de  courir  sans  danger  aux 
ennemis  du  peuple.  Où  l'armée  est  suspecte,  l'Église  Test  aussi, 
et  les  premiers  atteints  dans  l'Église  sont  d'ordinaire  les  Jésuites. 
Ils  avaient  à  Marseille  un  couvent.  Gustave  Naquet,  juif  et  libre 
penseur,  se  croit  un  double  titre  à  vérifier  la  rumeur  que  dans 
ce  couvent  sont  cachés  3  millions  de  numéraire,  et  4  000  fusils 
destinés  ou  aux  Prussiens  ou  aux  réactionnaires.  Des  civiques 
sont  prêts  et  l'accompagnent  au  couvent.  Le  supérieur,  le 
P.  Tissier,  était  à  la  campagne,  près  de  la  ville.  Naquet  y  pour- 

(1)  Déposition  de  Labadié  devant  le  conseil  de  guerre,  affaire  Brissy. 


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LE   GOUVERNEMENT  DE   LA    DÉFENSE  NATIONALE.  S41 

8uit  sa  course,  s'empare  du  religieux,  le  ramené  h  la  Préfecture. 
Les  huées  de  l'escorte  et  de  la  populace  étaient  moins  outra- 
geantes au  vieux  prêtre  que  les  accusations  ineptes  et  précises 
où  le  Conseil  départemental  s'obstine,  où  Naquet  surtout  se 
montre  le  plus  crédule  des  incroyans.  Comme  l'interrogatoire  n'a 
fourni  contre  l'accusé  ni  preuves,  ni  vraisemblances,  on  l'empri- 
sonne, sous  prétexte  de  le  soustraire  à  la  colère  publique: 

Mais  la  journée  est  surtout  occupée  aux  poursuites  contre 
la  police.  La  haine  religieuse  est  une  haine  bourgeoise; 
la  vengeance  contre  les  agens  qui  dispersent  les  émeutes,  s'em- 
parent des  perturbateurs,  arrêtent  les  accusés  de  délits  et  de 
crimes,  est  une  revanche  populaire,  quand  la  force  est  à  ces  irré- 
guliers de  la  politique  ou  de  la  morale.  Commissaires  et  agens 
ont  fui  et  se  cachent.  Partout  leurs  victimes  d'hier  les  cherchent, 
plus  de  trente  sont  découverts,  l'un  a  la  cuisse  traversée  d'un 
coup  de  feu,  un  autre  le  visage  labouré  à  coups  de  pied  ;  les 
moins  maltraités  sont  conduits  à  la  Préfecture,  où  leur  chef,  le 
commissaire  central  Batardon,a  été  le  premier  après  l'invasion, 
et  tout  sanglant,  fait  prisonnier.  Tous  passent  devant  le  Comité, 
qui  n'a  ni  l'envie,  ni  le  pouvoir  de  les  délivrer,  et  les  envoie 
rejoindre  leur  chef.  Plusieurs  d'entre  eux  seront  laissés  quarante 
heures  sans  nourriture,  et  Batardon  sera  trouvé  pendu  dans  son 
cachot,  sans  que  rien  permette  de  conclure  si  cette  mort  est  un 
suicide  ou  un  assassinat.  Plusieurs  étaient  porteurs  des  écono- 
mies et  des  bijoux  avec  lesquels  ils  tentaient  de  s'enfuir.  On  les 
leur  avait  enlevés  au  moment  de  leur  arrestation.  Rien  n'en  fut 
retrouvé  (1). 

Durant  cette  journée,  les  délibérations  à  prendre,  les  procla- 
mations à  rédiger,  les  amis  à  recevoir,  les  suspects  à  interroger, 
n'avaient  laissé  à  Labadié  et  au  Comité  départemental  aucun 


(1)  Thourel,  qui,  après  le  4  septembre,  devint  Procureur  général  à  Aix,  déposa 
en  ces  termes  sur  ce  fait  :  «  Les  commissaires  de  police,  sachant  bien  qu'ils  n'avaient 
rien  de  bon  à  attendre,  se  proposaient  de  fuir,  et  ils  réunissaient  au  plus  tôt  leur 
petit  pécule,  ce  qu'ils  pouvaient  avoir  de  précieux.  On  les  trouvait  nantis  de  ces 
objets  ;  on  les  arrêtait  en  saisissant  leurs  valeurs,  bijoux,  sous  prétexte  que  c'étaient 
des  pièces  à  conviction  ;  c'était  iin  vol  pur  et  simple.  11  en  fut  déposé  pour  environ 
4  000  à  5000  francs  à  la  Préfecture.  J'avais  été  nommé  Procureur  général.  J'envoyai 
à  mes  substituts  Tordre  de  régulariser  la  situation,  et  de  faire  remettre  en  liberté 
les  personnes  indûment  arrêtées,  de  recueillir  les  pièces  à  conviction  au  greffe  du 
tribunal  et  de  les  rendre  à  leurs  propriétaires.  Tout  avait  été  volé  et  il  n'en  était 
rien  resté  à  la  Préfecture.  Quand  je  demandai  à  M.  Esquiros  ce  qu'étaient  devenus 
CCS  objets,  il  me  répondit  :  «  C'est  affligeant,  mais  tout  a  disparu.  »  (/c/.,  p.  148.) 


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542  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

instant  de  loisir.  Ils  avaient  pris  leurs  repas  ensemble  à  la  Pré- 
fecture en  continuant  à  s'entretenir  de  leurs  affaires.  Il  leur 
parut  que,  soit  pour  les  résoudre,  soit  pour  les  oublier,  cette  mé- 
thode était  bonne  :  ils  la  conservèrent.  La  table  fut  la  première 
institution  créée  par  le  Comité  de  Salut  Public,  la  seule  qui,  dans 
son  règne,  ait  représenté  la  régularité.  Ceux  de  ses  membres  qui 
savaient  lire,  pouvaient  croire  que,  par  ces  repas  en  commun,  il 
imitait  Sparte.  Mais  s'ils  avaient  retenu  la  recette  du  brouel  noir, 
ils  la  laissaient  chez  eux,  dans  les  étroits  logemens  quittés  pour 
cette  vie  de  palais,  où  les  menus  étaient  dignes  du  couvert,  de 
la  salle,  et  établirent  même  la  supériorité  de  la  République  sur 
l'Empire. 

La  manière  dont  le  concours  offert  par  les  civiques  avait  été 
accepté  par  l'autorité  départementale,  fixait  eux  aussi  à  la  Pré- 
fecture. Il  n'avait  pas  été  question  de  salaires,  mais,  sans  qu'ils 
eussent  à  le  demander,  on  leur  avait  donné  à  manger,  à  boire,  à 
fumer.  La  place  se  faisait  bonne.  Le  soir  venu,  ceux  qui  devaient 
garder  la  Préfecture  étaient  retenus  par  leur  fonction  ;  comme 
eux,  tous  les  autres  restèrent.  Ils  voulaient  être  là,  dirent-ils,  pour 
parer  aux  surprises  contre  la  République,  et,  par  peur  cpie  leurs 
fonctions  ne  leur  fussent  volées  pendant  la  Quit,  ils  s'accom- 
modèrent des  matelas,  des  tapis,  des  canapés,  des  rideaux,  et  dor- 
mirent le  premier  sommeil  de  leur  vie  sous  l'or  des  plafonds  et 
dans  la  soie  des  tentures. 

Le  lendemain,  reposés  et  déjà  experts,  ils  prirent  plus  complet 
leur  grand  plaisir  de  la  veille,  la  chasse  aux  suspects.  Il  ne  restait 
plus  de  policiers  à  traquer;  mais,  à  leur  défaut,  les  espions,  les 
Allemands  étaient  à  prendre.  Aussitôt  la  vigilance  des  civiques 
éveilla  dans  tous  les  quartiers  l'émulation  des  révolutionnaires. 
Sur  les  murs  ils  lisaient  ces  mots  de  la  proclamation  faite  la 
veille  par  le  Conseil  départemental  :  «  Dans  une  république,  tous 
les  citoyens  sont  magistrats.  »  Il  fallait  n'avoir  pas  envie  de 
servir  son  pays,  de  faire  du  zèle,  de  prendre  une  importance, 
n'avoir  contre  personne  de  haine,  de  jalousie,  de  griefs,  aucune 
curiosité  à  satisfaire,  aucun  désir  de  caresser  par  le  regard  ou 
par  la  main  les  richesses  d'autrui,  pour  ne  pas  se  donner,  en  accu- 
sant, le  droit  d'entrée  et  de  perquisition.  La  liberté  des  citoyens 
devint  un  jeu  même  pour  les  enfans,  qui  poursuivent  les  pre- 
miers venus  comme  policiers  ou  Prussiens.  Plus  de  cent  cin- 
quante personnes  furent  arrêtées,  et  l'émotion  causée  par  les 


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LE   GOUVERNEMENT   DE  LA   DÉFENSE  NATIONALE.  543 

recherches  arbitraires  devint  telle  que  le  Comité  lui-même  jugea 
nécessaire  de  la  calmer.  Le  remède  eût  été  de  laisser  à  la  jus- 
tice du  pays  les  enquêtes  et  les  poursuites.  Mais  cette  justice  était 
celle  de  l'Empire,  et,  à  Marseille,  le  chef  du  parquet  avait  in- 
struit, pour  sociétés  secrètes,  provocations  séditieuses,  ou  crimes 
de  droit  commun,  contre  une  partie  de  ceux  qui  étaient  devenus 
les  chefs  ou  les  soldats  du  gouvernement  nouveau.  Ils  ne  vou- 
laient pas  rendre  à  cet  ennemi  le  droit  de  persécuter  encore  les 
républicains.  Labadié,  après  avoir  supprimé  un  général,  n'était 
pas  embarrassé  pour  en  finir  avec  un  procureur.  Il  le  destitua, 
et,  comme  s'il  fallait  qu'à  ce  moment  toute  autorité  parût 
amoindrie  par  le  choix  des  occupans,  il  donna  la  fonction  à  un 
commis-gref6er  du  tribunal  de  commerce,  Maurel,  qui  d'ail- 
leurs avait  ses  grades  de  droit,  et  se  trouva  posséder  les  qualités 
d'un  magistrat.  Ainsi  la  révolution  se  mêlait  même  aux  mesures 
d'ordre,  et  c'est  seulement  après  ce  changement  qu'une  proclama- 
tion, démentant  les  principes  de  la  veille,  rappela  aux  Marseillais 
que  nul  d'entre  eux  n'avait  le  droit  de  s'improviser  magistrat  et, 
pour  la  première  fois,  proposa  à  leur;  activité  la  défense  du 
pays. 

VI 

Deux  jours  de  troubles  avaient  suffi  pour  exaspérer  les  dis- 
cordes de  Marseille.  Les  démagogues  agissaient  en  maîtres,  et  la 
brutalité  du  joug  révoltait  le  bon  sens,  la  dignité,  la  conscience 
et  les  délicatesses  de  la  population.  Informé  de  cette  crise,  le 
gouvernement  espéra  l'apaiser  en  nommant  avec  pleins  pou- 
voirs comme  administrateur'  Esquiros.  L'homme  était  connu 
comme  un  lettré,  un  écrivain  de  talent.  La  culture  de  son  esprit, 
la  distinction  de  sa  personne,  la  douceur  calme  de  sa  parole,  et 
jusqu'à  son  air  de  réserve  un  peu  haute,  semblaient  autant  de 
garanties  contre  des  complaisances  et  surtout  des  complicités 
avec  la  dictature  des  ignorans,  des  furieux  et  des  ineptes.  Il  était 
de  plus  député  de  Marseille  :  motif  de  plus,  espérait-on,  pour 
qu'il  ne  sacrifiât  pas  la  majorité  de  ses  électeurs  à  une  poignée 
d'émeutiers.  Cette  majorité,  consciente  que  la  source  de  désordres 
présens  et  futurs  était  à  la  Préfecture  dans  ce  comité  et  dans 
cette  troupe  de  révolutionnaires  imposés  par  une  surprise  à  une 
ville  où  ils  n'étaient  rien,  comptait  sur  la  justice  et  sur  l'intérêt 


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544  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  l'arbitre  envoyé  par  l'État.  Il  ramènerait  la  minorité  à  sa 
part  légitime,  et,  pour  exercer  l'antorité  qu'il  tenait  de  l'État, 
supprimerait  les  usurpations  de  l'émeute  :  il  ferait  succéder  à  la 
dictature  des  débardeurs  un  régime  respectueux  de  l'intelligence , 
des  intérêts  et  des  libertés.  Les  républicains  révolutionnaires  se 
rappelaient  son  programme  politique,  ses  votes,  ses  amitiés  et 
ne  s'effrayaient  pas. 

Le  7  septembre,  Marseille  accueillit  dès  la  gare,  et  escorta 
d'une  acclamation  formidable  jusqu'à  la  Préfecture,  cet  homme 
en  qui  chaque  parti  saluait  un  homme  différent.  Il  sembla  que 
lui-même  voulût,  dès  son  arrivée,  associer  et  fondre  toutes  les 
factions.  Dans  sa  voiture  il  fit  monter  Labadié,  Gaston  Crémieux 
et  Marie,  fils  de  l'ancien  député  et  colonel  de  la  garde  nationale, 
car  cette  garde,  qui  n'avait  pas  encore  ses  armes,  avait  déjà  son 
chef.  Mais  quand,  les  portes  de  la  Préfecture  franchies  entre 
les  baïonnettes  des  civiques,  il  se  trouva  en  présence  du  Comité 
départemental,  l'homme  véritable  apparut  tel  qu'il  devait  être 
jusqu'à  la  fin.  Non  seulement  il  reconnaissait  dans  ce  Comité 
et  dans  les  principaux  des  civiques  les  artisans  les  plus  actifs 
de  sa  candidature,  et  sans  lesquels  la  masse  des  modérés  n'eût 
peut-être  pas  su  agir  ni  vaincre  ;  non  seulement  sa  haine  de  l'Em- 
pire était  telle  que  tous  les  excès  commis  pour  détruire  ce 
régime,  en  empêcher  le  retour,  en  punir  les  complices,  lui 
semblaient  excusables  ;  mais  sa  conception  de  la  politique  faisait 
de  ce  délicat  un  prisonnier  perpétuel  et  volontaire  de  la  déma- 
gogie. 

Persuadé  que  les  sociétés  se  conservent  et  se  transforment 
par  une  sagesse  permanente,  innée,  infaillible  dans  l'ensemble  de 
ses  inouvemens,  et  que  le  principe  initiateur  de  ces  mouvemens 
salutaires  est  la  poussée  des  générations  et  des  classes  les  plus 
malheureuses  vers  un  sort  meilleur,  il  considérait  les  révolu- 
tionnaires comme  les  agens  du  progrès  dans  l'humanité.  Dès 
lors,  sa  philosophie  ne  s'inquiétait  pas  des  destructions  et  des 
souffrances  qui  accompagnent  chaque  changement,  et  il  demeurait 
impassible  devant  les  excès,  comme  un  général  devant  les  bles- 
sures qui  achètent  la  victoire.  Il  avait  même,  et  précisément  parce 
qu'il  était  un  rêveur  capable  seulement  d'assembler  des  théories, 
une  admiration  pour  les  violens  qui  savent  accomplir  des  actes. 
11  savait  gré  à  la  brutalité  des  manœuvres  qui  gftchent  le  mortier 
révolutionnaire,  de  laisser  aux  architectes  politiques  le  loisir  des 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE   NATIONALE.  '      B45 

beaux  plans  sans  tache,  et  sa  culture  ne  servait  qu'à  mettre  de 
Torlhographe  aux  fautes  des  illettrés.  Et,  dès   son  arrivée,  il 
rannonçait  en  ces  termes  au  gouvernement  :  «  Ce  n'est  que  par 
de    sages    concessions  au  sentiment  révolutionnaire,  que  nous 
arriverons  à  maintenir  Tordre.  »  Au  lieu  de  réformer  le  provi- 
soire où  campait  la  démagogie,  il  le  légitima  et  le  rendit  défi- 
nitif. Ce  qui  était  jusqu'à  lui  un  accident  devînt  un  régime.  Le 
Conseil  départemental  fut  maintenu,  et  cinq  cents  francs  par 
mois  alloués  à  chacun  de  ses  membres.  A  la  table  commune  il 
ne  fut,   comme  au  gouvernement,  qu'un  convive  de  plus.  Non 
seulement  il  maintint  Tautorité  de  ces  compagnons,  il  l'aug- 
menta.  Rouvier  devint  secrétaire  général,  Delpech  sous-préfet 
d'Aix,  Baume  chef  de  cabinet,  Elingler  capitaine  de  port.  Ceux 
qui  étaient  incapables  de  remplir  des  fonctions,  obtinrent  des 
sinécures.  Maurel  devint  trésorier   de  la  Préfecture,  Etienne 
«  président  d'une  commission  pour  l'amélioration  du  sort  des 
travailleurs,  »  et  comme  il  touchait  six  mille  francs,  il  y  eut  du 
moins  un  prolétaire  dont  le  sort  se  trouva  meilleur. 

Celui  des  gardes  civiques  eut  aussi  de  quoi  les  satisfaire.  Ils 
furent  formés  en  quatre  compagnies,  chargés  de  la  police  et  de 
garder  la  Préfecture.  Ils  y  deviennent  immeubles  par  destination, 
comme  ils  le  voulaient;  s'ils  ne  reçoivent  pas  de  traitement,  —  et 
sur  ce  point  les  témoins  diiSèrent,  —  ils  sont  habillés,  logés, 
nourris,  sans  compter  les  menus  gains  et  pillages. 

A  Marseille  le  changement  de  régime  n'est  qu'un  changement 
de  personnes,  comme  à  Toulouse.  Mais,  à  la  différence  de  Tou- 
louse, les  cupidités  se  portent  sur  toutes  les  fonctions,  et  tandis 
qu'à  Toulouse  les  bourgeois  seuls  cherchent  un  bénéfice,  sans 
être  troublés  ni  poussés  par  les  prolétaires,  ce  sont  les  prolétaires 
qui,  à  Marseille,  agissent,  portent  les  bourgeois  sur  leurs  épaules 
au  pouvoir,  mais  les  y  surveillent  et  se  font  donner  leur  part  : 
cette  violence  de  revendications  d'ailleurs  ne  porte  pas  d'idées 
mais  seulement  des  appétits.  Les  civiques  se  sont  eux-mêmes 
donné  le  nom  de  «  caïmans,  »  mettant  à  se  définir  une  parfaite 
justesse  :  eux  aussi  se  distinguent  par  la  petitesse  du  cerveau  et 
par  la  grandeur  des  mâchoires. 

Étiemke  Lamï. 


TOSE  xxTii.  —  1904.  35 


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LES  FAUSSES  CONSÉQUENCES 

MORALES   ET   SOCIALES 

DÛ  DARWINISME 


Les  théories  biologiques  de  notre  siècle  ont  été  interprétées 
à  plein  contresens  et  sont  devenues,  si  l*on  peut  dire,  la  plaie 
de  la  morale,  y  compris  la  morale  politique  et  internationale. 
Jamais,  avec  un  tel  cynisme,  ne  s'était  étalé  le  vice  des  généra- 
lisations précipitées.  Les  conséquences  pratiques  qu'on  a  pré- 
tendu tirer  du  darwinisme  ne  sont  que  trop  connues.  N'a-tron 
pas  vu  les  darwinistes  soutenir  ce  qu'on  a  nommé  le  droit 
au  meurtre,  la  philosophie  de  «  l'assassinat  scientifique,  »  la 
théorie  de  l'égoïsme  brutal  et  féroce,  «  réveillant,  dit  Alphonse 
Daudet,  ce  qui  reste  à  quatre  pattes  dans  le  quadrupède  redressé, 
servant  de  prétexte  et  d'excuse  à  toutes  sortes  d'infamies?  » 
N'a-t-on  pas  étendu  aux  races  et  aux  peuples  la  morale  du  «  fer 
et  du  sang,  »  de  la  force  «  accoucheuse  des  sociétés?  »  «  La 
guerre  est  sainte  et  d'institution  divine,  disait  M.  de  Moltke;  elle 
entretient,  chez  les  hommes,  tous  les  nobles  sontimens  :  hon- 
neur, vertu,  courage;  elle  empêche  le  monde  de  tomber  dans  la 
pourriture.  »  Telle  est,  selon  la  Bible  darwiniste,  la  loi  tragique 
des  sociétés,  comme  de  la  nature.  Nietzsche  n*a  fait  que  déve- 
lopper en  une  poésie  étincelante  les  lieux  communs  du  darwi- 
nisme, interprété  à  la  manière  allemande.  La  patrie  de  Darwin 
lui-même  ne  pouvait  rester  en  arrière.  Depuis  que  l'impéra- 
lisme  anglais  cache  le  vieux  droit  du  plus  fort  sous  le  nom  plus 
moderne  de  droit  à  «  l'expansion,  »   les  revues  anglaises,  et 


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LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  547 

même  américaines,  sont  remplies  d'études  consacrées  &  la  justi- 
fication des  ferres  de  conquête  par  les  principes  de  Darwin.  Le 
président  Roosevelt  se  fait  lui-même  parfois  ke  porte-voix  de 
doctrines  analogues.  Ce  sera  Thonneur  de  la  philosophie  fran- 
çaise, au  xix«  siècle,  de  n'avoir  point  cédé  à  ce  courant  prétendu 
scientifique,  qui  nous  ramènerait  à  la  barbarie  :  la  France  n'a 
cessé  de  maintenir,  contre  l'Allemagne  et  l'Angleterre,  la  pri- 
mauté du  droit  sur  la  force,  de  la  fraternité  sur  la  haine,  de 
l'association  sur  la  compétition  brutale.  Un.  examen  attentif  et 
impartial  des  opinions  en  présence,  nous  montrera  par  quelle 
sophistique  on  dénature  certaines  vérités  de  la  science^. pour  les 
tourner  contre  la  morale  sociale. 

I 

Selon  les  darwinistes  purs,  la  loi    d'association  ne  serait 
cp'un  raffinement  de  la  loi  de  compétition,  au  lieu  de  lui  être 
opposée.  Ils  s'appuient,  pour  le  soutenir,  sur  cette  hypothèse 
que  l'association  serait  née  de  la  compétition  même.  Supposez 
que  des  individus,  poussés  par  une  impulsion  commune  en 
présence  d'un  ennemi  supérieur  à  chacun  d'eux  individuellement, 
se  voient  victorieux  de  cet  ennemi,  en  vertu  de  leur  coopé* 
ration  accidentelle  :  l'expérience  de  l'effort  en  commun  sera  ré* 
pétée,  d'abord  par  accident,  puis  par  habitude,  et  deviendra  enfin 
un  procédé  systématique.  De  là  on  veut  conclure  que  l'associa-* 
tion  et  la  sympathie  sont  secondaires,  ultérieures,  dérivées  de 
la  lutte  même.  La  coopération  et  tous  les  instincts  qui  s'y  rat- 
tachent, bienveillance,  bienfaisance,  moralité,  ne  sont  que  des 
incidens  de  la  guerre  universelle,  des  mouvemens  stratégiques 
dictés  par  la  considération  de  l'utilité.  L'association  n'est  qu'une 
récente  découverte   de  la  nature,  laquelle  est  essentiellement 
insociabilité.  La  paix  n'est,  plus  ou  moins  inconsciemment,  qu'une 
ruse  ,de  guerre.  L'amour  est  le  fils  clandestin  de  la  haine.  Le 
philosophe  américain  qui  exposa  cette  théorie  dans  la  Remie 
internationale  de  morale,  n'a  pas  manqué  d'en  conclure  la  légi- 
timité de  l'impérialisme  américain,  de  la  conquête  de  Cuba  et 
des  Philippines,  etc.  C'est  ce  qu'il  appelait,  par  un  euphémisme 
Il  la  mode,  la  a  morale  de  l'expansion.  »  La  guerre  contre  les 
Boërs  en  fut  un  nouvel  exemple,  qui  deviendra  bientôt  classique . 
pour  les  moralistes  de  la  même  école.  Que  dire  de  l'expansion 


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5i8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

des  Russes  en  Mandchourîe  et  de  l'expansion  des  Japonais  au 
détriment  des  Russes?  C'est  partout  Téternel  droit  du  plus  fort, 
réduit  en  système  par  les  Calliclès  modernes.  Inutile  d'ajouter 
que  les  Allemands  ont,  depuis  longtemps,  adopté  une  tactique 
analogue,  qu'ilà  ont  invoqué  Hegel,  Schopenhaner  et  Darwin, 
eu  même  temps  que  le  Dieu  des  batailles,  pour  soutenir  la  légi- 
timité, la  moralité,  la  religiosité  même  de  leurs  récentes  con- 
quêtes. Nietzsche,  que  nous  retrouvons  toujours  en  ces  questions, 
n'a  fait  que  pousser  la  même  doctrine  jusqu'à  un  cynisme  enthou- 
siaste et  fanatique;  car,  chez  lui,  tout  devient  toujours  forcené  : 
en  faisant  Téloge  de  la  brutalité,  il  croît  faire  l'éloge  de  la  vie 
même  et  du  progrès  humain.  Du  moins  ne  prétend-il  pas,  lui, 
à  la  (t  morale  »  et  à  la  «  religion,  »  mais,  ce  qui  est  plus  sincère, 
à  r  «  immoralisme.  »  Pour  l'Allemand  Nietzsche  comme  pour 
l'Anglais  Hobbes,  ce  qu'il  y  a  de  radical  dans  la  société,  c'est  le 
désir  d'exploiter  autrui,  d'attaquer  autrui,  d'en  faire  sa  propriété 
ou  son  instrument,  de  s'incorporer  son  semblable,  comme  on  s'in- 
corpore une  proie;  voilà,  selon  lui,  le  sens  profond  de  la  vie  so- 
ciale, parce  que  c'est  le  sens  même  et  la  fonction  de  toute  vie 
organique.  L'homme,  comme  tous  les  animaux,  doit  manger 
pour  vivre;  donc  il  vit  pour  manger;  l'action  de  manger  se 
retrouve  au  fond  de  toutes  nos  démarches  prétendues  sociales. 
C'est  ce  que,  non  seulement  Hobbes,  mais  d'Holbach,  Feuerbach, 
Stirner  et  Marx  avaient  exprimé  d'une  autre  manière  (1).  Si, 
conformément  aux  rêves  des  réformateurs  français,  la  société 
humaine  se  donnait  pour  but  d'éviter  que  les  hommes  s'attaquas- 
sent, comme  elle  se  donne  aussi  pour  but,  semble-t-il,  d'  «  éviter 
qu'ils  s'entre-mangent,  »  la  société  irait  «  dans  le  sens  d'une  néga* 
lion  de  la  vie.  »  Poussez  la  doctrine  anglo-allemande  jusqu'au 
bout  et  vous  direz  :  l'affirmation  de  la  vie  par  excellence,  c'est 
Tanthropoplî^gie,  car  c'est  là  qu'il  y  a  «  incorporation  »  de  ses 
semblables,  au  sens  le  plus  positif  du  mot,  exploitation  et  «impo- 
sition de  ses  propres  formes  »  ou  plutôt  réduction  à  ses  propres 
formes  par  l'assimilation  de  la  nourriture.  Nietzsche,  malgré  ses 
boutades  contre  Darwin,  est  l'enfant  terrible  du  darwinisme. 

(1)  On  sait  que,  dans  ses  notes  sur  l'Esquisse  d'une  morale  sans  obligation  m 
sanction  de  Guyau,  Nietzsche  s'inscrit  en  faux  contre  la  direction  expansive,  cen- 
trifuge, altruiste,  attribuée  à  la  vie  de  relation,  et  surtout  à  la  génération,  pai 
Guyau  comme  par  Auguste  Comte  et  Littré.  Dans  l'amour  même,  Nietzsche  d< 
voit  que  la  volonté  de  puissance,  la  volonté  d'exercer  sur  autrui  une  InQueocf 
accaparante,  une  invasion  en  autrui,  une  domination  des  autres  êtres. 


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us  FAUSSES  CONSÉQUENCES   pV  DARWINISME.  S49 

Ob  voit  ce  que  devient,  poussée  à  ses  extrêmes  conséquences, 
la  dootrinOi  qui  dit,  avec  le  vieil  Héracl^ite  :  «  Le  combat  est  le 
père  de  tout^  choses.  »  Cherchons  cependant  la  part  de  vérité 
que  contient  cette  théorie  de  lutte  universelle,  et  nous  verrons 
ensuite  si,  au  point  de  vue  de  la  science,  on  a  le  droit  de  l'ériger 
en  vérité  totale. 

Ce  ^'on  ne  peut  refuser  à  Darwin  et  à  ses  diseiples,  c'est 
Fomniprésence  de  la  concurrence  vitale,  dont  le  combat  pour  la 
vie  n'est  qu'un  cas  particulier.  La  concurrence  vitale  a  pour 
cause,  non  pas,  sans  doute,  le  fait  môme  et  «  Tessence  de  la  vie,  » 
comme  le  soutient  Nietzsche,  mais  la  limitation  que  le  milieu 
habitable  et  la  quantité  unie  des  alimens  apportent  à  la  multi- 
plication naturellement  indéfinie  des  êtres  vivans.  Dans  un  milieu 
iimité,  les  substances  alimentaires  ne  peuvent  pas  ne  point  dis- 
paraître graduellement;  les  substances  «  excrémentielles,  »  et 
impropres  à  la  vie,  au  contraire,  s'accumulent  de  plus  en  plus; 
les  conditions  de  milieu  changent  donc  forcément.  Il  en  résulte 
que  tel  milieu  qui,  hier,  était  favorable  à  la  vie  de  plastides. 
d'une  certaine  espèce,  ne  le  sera  plus  aujourd'hui;  en  revanche, 
ce  milieu  conviendra  au  développement  vital  d'mie  autre  espèce 
qui,  hier,  ne  pouvait  s'y  trouver  qu'à  l'état  à' indifférence  chi- 
mique^ ou  à  l'état  de  'destruction.  De  là  dérive  la  succession  des 
faunes  de  protozoaires,  des  flores  de  microbes  et  de  cham- 
pignons; nous  en  voyons  maint  exemple  dans  les  infusions  de 
nos  laboratoires,  par  exemple  dans  la  fameuse  infusion  de  foin, 
qui  sert  de  type.  Une  partie  des  protozoaires  se  trouve  nécessai- 
rement détruite,  faute  de  conditions  chimiques  suffisantes.  Quand 
il  s'agit  de  métazoaires,  les  plus  forts  mangent  les  plus  faibles,  et 
c'est  alors  qu'il  y  a  vraiment  lutte  pour  l'existence.  Chez  les  êtres 
qui  ne  mangent  pas,  comme  les  végétaux,  il  n'y  a  pas  de  lutte,  et 
cependant  il  y  a  toujours  concurrence,  prétentions  simultanées 
et  partiellement  incompatibles.  Dans  la  mer  et  sur  la  terre,  se 
produit  un  balancement  de  profits  et  pertes,  tel  que  la  quantité 
totale  des  substances  plastiques  reste  sensiblement  la  même,  puis- 
qu'elle a  certainement  atteint,  depuis  fort  longtemps,  avec  de 
petites  oscillations  insignifiantes,  le  maximum  qui  lui  est  permis 
dans  l'état  actuel  du  globe.  «  11  faut  donc  qu'en  un  laps  de 
temps  déterminé,  il  se  détruise  une  quantité  de  substances  plas- 
tiques à  peu  près  égale  à  celle  qui  s'est  produite  dans  le  même 
temps.  »  Cela  revient  à  dire  que  le  budget  de  la  vie^dont  parle 


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550  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Goethe  se  conserve  à  peu  près  invariable.  Mais  il  peut  être 
différemment  employé  et  produire  des  résultats  tout  nouveaux. 
Les  espèces  se  succèdent  les  unes  aux  autres  dans  la  jouissance 
de  ce  budget,  et  c'est  aujourd'hui  le  tour  de  l'humanité. 

Animales  ou  humaines,  les  sociétés  sont  assurément  compo- 
sées d'êtres  vivans.  Or,  la  lutte  pour  la  vie  et  la  sélection  natu- 
relle s'appliquent  à  tous  les  êtres  vivans  (et  il  suffit,  pour  le 
comprendre,  d'avoir  observé  ce  qui  se  passe  dans  un  jardin  né- 
gligé). Ces  lois  doivent  donc  être  aussi  admises  en  sociologie, 
comme  continuant  d'agir  pour  leur  part  chez  les  êtres  qui  vivent 
en  société.  Les  hommes,  quoi  qu'ils  puissent  être  sous  d'autres 
rapports,  sont  des  organismes  animaux,  avec  une  tendance  à  se 
multiplier  au  delà  des  moyens  de  subsistance;  or  ces  moyens 
sont  essentiellement  limités  :  alimens,  vètemens,  habitat,  etc. 
La  multiplication  des  désirs,  et  des  individus  qui  désirent,  est 
donc  toujours,  comme  l'a  dit  Malthus,  en  avance  sur  les 
moyens  de  satisfaire  les  désirs.  Dès  lors,  on  ne  peut  espérer 
que  jamais  la  compétition  disparaisse  entièrement  de  ce  monde, 
et  la  compétition,  par  malheur,  engendre  la  haine.  C'est  ce  qui 
a  fait  dire  au  poète  :  «  11  semble 

A  celui  qui  ne  voit  Tétre  que  d'un  côté 
Qu'une  haine  inouïe  emplit  rimmensité  (1). 

Dans  la  relation  même  des  sexes,  la  lutte  a  pris  place  :  lutte 
entre  les  individus  d'un  même  sexe,  pour  conquérir  la  faveur  de 
l'autre;  lutte  entve  les  deux  sexes  eux-mêmes,  pour  conquérir  le 
pouvoir  et  la  jouissance.  Profitant  de  sa  force,  l'homme  a  fait 
de. la  femme  sa  subordonnée,  parfois  son  esclave.  De  nos  jours, 
les  sexes  continuent  de  lutter,  avec  des  armes  diverses,  pour 
obtenir  l'influence  prédominante.  Qu'est-ce  que  le  mouvement 
féministe,  sinon  une  lutte  pour  la  conquête  de  droits,  de  fonc- 
tions, d'avantages  autrefois  réservés  à  l'homme?  Jusque  dans  les 
phases  supérieures  de  la  vie  humaine,  la  rivalité  pour  Texistence 
et  pour  l'expansion  subsiste  ;  elle  n'est  plus  seulement  un  pro- 
blème de  nutrition  et  de  reproduction;  elle  n'est  pas  non  plus 
one  pure  question  de  force  physique,  quelque  importans  que 
soient  d'ailleurs  tous  ces  élémens.  Non,  ce  que  la  concurrence 
enveloppe,  c'est  toute  la  nature  de  Thomme,  et  de  l'homme  vivant 

.1    Victor  lluîTo. 


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LES    FAUSSES    CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  551 

en  société  avec  d'autres  hommes,  qui  ont  des  désirs  et  des  besoins 
semblables  aux  siens.  Il  faut  donc  reconnaître  que  le  germe  de 
la  division  est  partout. 

L'imitation  même,  3ont  Gabriel  Tarde  a  montré  que  le  prin- 
cipe n'a  rien  de  compétitif,  ne  nous  semble  pas  détruire  complè- 
tement les  causes  de  conflit;  bien  plus,  par  la  diversité  et  Toppo- 
sition  de  ses  courans,  elle  en  crée  de  nouvelles.  L'imitation 
mutuelle  fait  que  l'un  veut  ce  que  veut  Tautre,  par  exemple 
remplir  telle  fonction,  occuper  telle  place,  jouir  de  tel  bien.  La 
plupart  des  biens,  au  moins  matériels,  ne  peuvent  appartenir, 
tous  ensemble,  à  tous.  Il  en  résulte  qu'il  y  a  rivalité  et,  si  les 
rivaux  ne  savent  pas,  ou  ne  peuvent  pas,  partager  l'objet  con- 
voité en  commun,  au  lieu  de  sympathie,  Fimitation  engendre 
antipathie. 

La  concurrence  commerciale  et  industrielle  enveloppe  encore 
une  certaine  lutte  pour  l'existence,  sous  des  formes  pacifiques 
Supposez  qu'une  telle  concurrence  ne  soit  en  rien  tenue  en 
échec   par   d'autres   facteurs,  elle  aboutira  naturellement  à   la 
survie  du  mieux  adapté,  à  la  disparition  du  moins  bien  adapté. 

La  division  des  fonctions  entre  les  hommes,  si  elle  produit 
les  coopérations  dont  s'enchantent  les  économistes,  produit  aussi 
par  malheur,  des  séparations  morales  :  les  hommes  finissent  par 
s'ignorer  les  uns  les  autres,  par  ne  plus  se  comprendre,  parce 
qu'ils  n'ont  ni  mêmes  occupations,  ni  mêmes  croyances,  ni 
mêmes  mœurs.  La  coopération,  enfin,  sur  laquelle  comptent  avec 
raison  les  réformateurs  sociaux  a  aussi  un  côté  compétitif,  sur- 
tout dans  nos  sociétés  civilisées.  Il  n'est  pas  facile  d'y  trouver  et 
d'y  remplir  une  place  de  «  coopérateur  :  »  tout  emploi  est  l'objet 
de  rivalités,  et  les  êtres  incapables  de  remplir  leur  place  finis- 
sent par  voir  leur  descendance  éliminée.  L'homme  est  donc  avec 
ses  compagnons  en  une  inévitable  rivalité.  De  là  une  concur- 
rence d'inielligenceSfde  sensibilités,  de  volontés.  Si  nous  sommes 
loin  de  la  lutte  primitive/nous  sommes  loin  aussi  de  l'harmonie 
complète. 

11  n'y  a  pas  seulement  compétition  entre  les  divers  égoïsmes; 
il  y  a  aussi  compétition  entre  les  divers  «  altruismes,  »  chez  un 
[uéme  individu  et  entre  divers  individus.  L'amour  de  la  famille, 
celui  de  la  patrie,  celui  de  l'humanité,  peuvent  entrer  en  conflit 
ians  une  même  conscience,  et  nous  en  voyons  aujourd'hui  maint 
exemple.  Le  désir  de  satisfaire  les  penchans  sympathiques  peut. 


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5S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


entre  diverses  consciences,  engendrer  une  rivalité  pour  le  bien, 
—  heureuse  rivalité  sans  doute,  qui  enveloppe  cependant  un 
dernier  germe  de  compétition  morale. 

II 

Pour  les  darwinistes  exclusifs,  il  est  aussi  vain  de  se  livrer  à 
des  regrets  sur  cette  concurrence  universelle,  qui  est  la  <c  loi  de 
nature,  »  que  de  spéculer  sur  les  conséquences  morales  ou  immo- 
rales de  la  gravitation  universelle  :  les  deux  ordres  de  lois  sont 
également  inévitables,  et  il  faut  les  prendre  «  comme  elles  sont.  » 

—  |Mais  d'abord,  répondrons-nous,  il  n'est  nullement  inutile 
de  spéculer,  sinon  sur  la  morale  de  la  gravitation,  du  moins  sur 
la  mécanique  de  la  gravitation:  témoin  les  ballons,  la  navi- 
gation, etc.  Si  nous  ne  pouvons  suspendre  la  pesanteur,  nous 
pouvons  la  tourner  k  notre  profit,  et  nous  en  servir  même  pour 
nous  éloigner  du  centre  de  la  terre.  La  compétition  universelle 
est  impossible  à  supprimer,  soit  ;  il  ne  serait  même  pas  dési- 
rable de  supprimer  entièrement  cette  condition  du  développe- 
ment des  individualités  et  de  leur  hiérarchie  ;  là  (est  Terreur  de 
certains  socialistes.  Mais  la  compétition  peut  être  supprimée 
partiellement,  restreinte  en  ses  effets  funestes,  non  pas  seulement 
tournée  comme  la  pesanteur,  mais  vraiment  contre-balancée  et 
dominée.  Pour  la  gravitation,  le  point  d'application  est  en  dehors 
de  nous  ;  pour  la  compétition,  il  est  dans  nos  sentimens  et  dans 
nos  volontés.  La  différence  est  capitale  :  nous  pouvons  réagir 
sur  nos  propres  impulsions,  et  l'idée  même  que  nous  avons  de 
notre  pouvoir  est  un  pouvoir  :  c'est  une  idée-force.  La  question 
vraiment  «  scientifique,  »  que  ni  les  économistes  ni  les  socialistes 
n'ont  su  résoudre,  est  donc  de  savoir  :  1*  avec  quelles  différences 
et  modifications  la  loi  de  lutte  et  de  sélection  naturelle  agit 
dans  la  société  humaine,  et  comment  elle  y  est  contre-balancée 
ou  complétée  par  d'autres  lois  ;  2"  quelles  conséquences  pra- 
tiques suivent,  et  de  sa  persistance  et  de  sa  modification  dans 
Tordre  social.  S'il  est  contraire  à  la  science  de  ne  pas  tenir 
compte  des  ressemblances  entre  Thumanité  et  Tanimalité,  n'est- 
il  pas  tout  aussi  contraire  &  la  science  de  ne  pas  tenir  compte 
des  différences?  Plus  de  calcul  exact,  si  on  ne  calcule  pas  toutes 
les  valeurs  positives  ou  négatives.  Négliger  sans  cesse  Yemutatis 
mutandis,  c'est  oublier  les  règles  de  la  vraie  méthode  scientî- 


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n 


LES  FAUSSES  CONSÉQUENCES  DU   DARWINISME.  '       S53 


fiqne.  Par  malheur,  la  tendance  unilatérale  est  une  maladie  de 
Tesprit  humain,  qui,  attentif  à  un  côté  des  choses^  est,  par  cela 
même,  disirait  des  autres  côtés.  Encore  faut-il  que  celui  qui  fait 
profession  d'être  savant  et  surtout  philosophe  ne  soit  pas  aussi 
exclusif,  aussi  constamment  distrait  que  le  premier  venu  parmi 
les  hommes  primitifs.  Nietzsche,  [notamment,  qui  se  croit  le  plus 
raffiné  des  civilisés,  raisonne  à  la  manière  des  plus  humbles 
sauvages. 

.  Nous  avons  vu  que  les  darwinistes  outrés  nous  représentent 
la  coopération  pacifique,  comme  une  ruse  de  guerre  imaginée 
par  l'égoîsme  fondamental  de  l'être  vivant.  Sous  ses  apparences 
prétendues  scientifiques,  cette  théorie  est  une  vue  incomplète 
et  fausse.  Que  les  premiers  hommes  se  soient  reconnus,  plus 
forts  en  s'unissant  devant  l'ennemi  commun,  étaient  ainsi  com- 
pris l'intérêt  de  l'association,  cela  est  possible  et  même  pro- 
bable; mais,  avant  cette  coopération  par  intérêt,  il  y  avait  déjà 
eu  le  rapprochement  spontané  des  êtres  semblables  sous  l'in- 
flaence  de  la  sympathie.  Les  animaux  eux-mêmes  nous  en  ont 
fourni  un  exemple  (1).  Quand  même  un  intérêt  collectif,  plus 
ou  moins  vaguement  senti,  se  retrouverait  au  fond  des  instincts 
sociaux,  on  pourrait  toujours  dire  que  l'intérêt  est,  lui  aussi, 
une  ruse  de  la  nature  pour  pousser  l'être  au  désintéressement. 
En  tout  cas,  Torigine  plus  ou  moins  intéressée  du  sentiment 
social,  surtout  chez  les  animaux,  prouve-t-elle  que  ce  sentiment 
demeure  toujours  ou  doive  toujours  demeurer  égoïste  chez  l'être 
pensant,  capable  de  concevoir  autrui  et  d'aimer  autrui?  La 
réduction  pure  et  simple  de  la  vie  humaine  k  la  vie  animale, 
et  de  la  vie  animale  à  l'acte  d'incorporation,  est  un  roman  féroce 
inventé  par  une  imagination  en  délire,  qui  confond  les  nécessités 
premières  de  la  vie  avec  ses  développemens  ultérieurs  et  supé- 
rieurs, qui  oublie  la  pensée,  qui  oublie  l'amour,  qui  oublie  la 
naturelle  sympathie  du  semblable  pour  ses  semblables.  Qu'il  y 
ait  un  fond  d'égoïsme  essentiel  à  la  vie  même,  à  la  vie  de  Tanir 
mal  qui  doit  manger,  cela  est  indéniable  ;  mais  que  la  vie  tout 
entière  soit  réductible  à  l'agression  de  l'être  affamé,  que  la 
pensée  humaine  ne  puisse  concevoir,  aimer,  réaliser  un  ordre 
supérieur,  c'est  ce  qui  ne  peut  se  soutenir  sans  sophisme. 
Les  darwinistes  et  nietzschéens  pour  qui  la  lutte  dans  la  société 

(1)  Voyez,  dans  la  Revue  du  lu  août  1902,  notre  étude  sur  la  Morale  de  la  viç 
tz  les  animaux. 


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8S4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  plus  fondamentale  que  l'union,  oublient  que  les  êtres  vivans 
doivent  jd'abord  vivre;  et  que,  pour  vivre,  il  faut  qu'ils  soient  nés, 
et  nés  de  parens  qui,  sans  doute,  n'ont  pas  eu  pour  tâche  ou  pour 
instinct  de  lutter  avec  eux,  ni  de  les  dévorer.  Les  liens  de  parenté 
sont  antérieurs  à  tous  les  conflits  entre  individus  et  à  tous  les 
conflits  entre  espèces.  Est-ce  donc  la  lutte  proprement  dite  qui 
propage  l'espèce,  ou  ne  serait-ce  pas  plutôt  l'amour?  Est-ce  par 
un  mouvement  de  haine,  et  par  un  combat  mutuel,  que  l'homme 
et  la  femme  s'unissent  pour  assurer  la  perpétuité  de  l'espèce? 
Le  champ  de  la  compétition  n'embrasse  pas  le  cliamp  de  la  fa- 
mille. Ici  les  plus  faibles,  au  lieu  d'être  sacrifiés,  sont  protégés 
par  les  plus  forts,  qui  vont  jusqu'à  se  sacrifier  pour  eux.  La 
mère,  le  père  et  les  enfans  ne  luttent  pas  les  uns  contre  les 
autres  pour  la  vie,  mais  |luttent  ensemble  pour  la  vie.  Tout  com- 
muniste qui  veut  détruire  la  famille  ne  voit  pas  qu'il  supprime 
ce  premier  et  typique  fondement  de  l'union  entre  les  hommes. 

La  plupart  des  naturalistes  ont  reconnu  dans  l'attraction  des 
forts  pour  les  faibles,  une  des  lois  les  plus  importantes  de  la  vie 
animale.  Spencer  va  jusqu'à  regarder  la  tendresse  pour  les 
faibles  comme  la  source  de  l'amour  maternel,  ce  qui  est  exagéré. 
Bain  reconnaît  non  sans  profondeur  que  l'attraction  pour  les 
faibles  n'est  pas  seulement  inhérente  à  l'état  grégaire,  mais  qu'elle 
est  essentielle  à  tout  système  social.  Enfin  Darwin  lui-môme  a 
bien  vu  l'importance  de  ce  sentiment.  L'amour  des  faibles  est 
une  des  grandes  forces  sociales.  Première  preuve  de  ce  qu'il  y  a 
de  faux  dans  les  conséquences  brutales  tirées  du  darwinisme  pour 
l'humanité.  La  prolongation  de  l'enfance  chez  l'espèce  humaine, 
surtout  chez  les  races  humaines  supérieures,  est  ce  qui  rend 
l'éducation  à  la  fois  nécessaire  et  possible;  or,  Téducation  n'a 
rien  qui  rappelle  la  lutte;  elle  n'est  pas  une  «  ruse  de  guerre;  » 
le  rapport  entre  les  éducateurs  et  ceux  qu'ils  élèvent  est  un  rap- 
port de  mutuelle  sympathie,  d'aide  et  d'exemple  chez  les  uns, 
d'imitation  chez  les  autres.  Cette  imitation  réciproque  a  pour  but 
l'union. 

Si  maintenant,  sortant  de  la  famille,  nous  considérons  les 
relations  entre  êtres  semblables,  rapprochés  en  hordes  ou  classes, 
nous  ne  voyons  nullement  que  l'action  de  l'homme  sur  l'homme 
commence,  ainsi  que  l'a  soutenu  M.  Giddings  avec  M.  Gum- 
plowicz,  par  un  conflit.  Tout  au  contraire,  ce  que  les  similitude 
engendrent  à  l'origine,  ce  sont  des  sympathies  et  synergies,  noi 


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LES   FAUSSES   GONSËQUBNGRS   DU'  DARWINISM'E.  SS5 

des  lottes.  La  société  existe  d'abord  de  fait,  puis  est  acceptée 
par  BBS  divers  membres,  qui  font  ainsi  de  Va  nécessité  même  un 
objet'  de  choix.  Plus  tard,  telle  ou  telle  société  particulière  so 
trouve  en  face  d'ennemis  de  toutes  sortes,  parmi  lesquels  d'autres 
groupes  humains,  et  c'est  alors  que  peut  naître  la  guerre  ;  mais 
prétendre  que  l'association  même  est  déjà  une  guerre,  c'est 
confondre  la  limite  de  l'association  avec  son  essence,  c'est  sou- 
tenir que  les  hommes  s'aiment  par  haine. 

III 

Sélection  naturelle,  au  sens  proprement  biologique,  signifie 
la  mort  de  celui  qui  réussit  le  moins.  Il  y  a,  sans  doute,  au 
sein  de  Thumanité,  des  races  ou  des  peuples  qui  ont  péri  par 
manque  de  certaines  qualités  nécessaires  au  succès;  mais,  dans 
la  civilisation,  il  y  a  bien  d'autres  procédés,  par  lesquels  les 
élémens  utiles  sont  préservés,  transmis,  répandus.  Il  y  a  no- 
tamment, conmie  nous  allons  le  voir,  l'invention  et  Timitation; 
il  y  a  l'éducation,  dont  nous  avons  déjà  parlé  ;  il  y  a  les  mœurs 
et  les  institutions;  il  y  a  le  langage,  les  livres; il  y  a  la  science, 
Tart  et  la  religion;  il  y  a  touiV  hérilage  social,  qui  nest  pas  Vàéré- 
dite  biologique. 

Dans  la  vie  progressive  de  l'humanité,  l'invention  et  l'imitation 
jouent  un  rôle  énorme,  et  de  plus  en  plus  prépondérant.  Or,  ni 
l'un  ni  l'autre  de  ces  deux  grands  phénomènes,  malgré  les  divi- 
sions accidentelles  qu'il  peut  engendrer,  n'est  en  soi  un  fait  de 
lutte  et  d'agression;    au  contraire,  ils  enveloppent  avant  tout 
l'idée  d'accord  et  d'harmonie.  Comment  l'invention  a-t-elle  lieu? 
Par  une  harmonie  nouvelle  d'idées  avec  les  objets  que  fournit 
la  nature;  accord  avec  la  nature  et  accord  avec  les  hommes, 
voilà  les  deux  grands  moyens  de  progrès.  A  ce  progrès  ont  con- 
tribué, dans  l'humanité,  le  langage  et  la  science,  qui  n'ont  rien 
d'agressif  ni  de  belliqueux.  Gabriel  Tarde  a  fort  bien  montré 
que  le  perfectionnement  d'une  langue  est  dû,  non  pas  à  des  dis- 
putes, mais  à  des  accords;  même  dans  une  période  ultérieure, 
ce  ne  sont  pas  les  discussions  des  grammairiens  qui  ont  fait 
avancer  les  langues  modernes.  Le  progrès  de  la  science  est  dû, 
lion  pas  aux  dissensions  des  sa  vans,  mais  à  leur  accoM  fmal. 
iionsidérez  la  science  appliquée,  qui  est  l'industrie.  Les  grandes 
^'olutions    ou   révolutions  de  l'industrie  Ihumaiue,   dit   aussi 


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556  REVUE  DES  DEUX  MONDES.      -  . 

Gabriel  Tarde,  sont  marquées  par  certaines  inventions  capitales; 
telle  est  celle  de  la  charrue,  qui  n'a  pas  jailli  de  la  guerre,  ou 
même  de  la  concurrence  des  agriculteurs  primitifs,  telle  est 
Finvention  du  moulin  à  eau,  du  métier  à  tisser,  de  la  machine  à 
vapeur,  que  le  génie  de  Papin  et  de  Watt  explique  seul,  et  non 
la  cupidité  des  maîtres  de  forges.  Le  progrès  militaire  lui-même 
résulte-t-il  vraiment  des  batailles?  Non,  mais  d'inventions  prin- 
cipalement industrielles,  artistiques  ou  autres,  que  la  guerre  n'a 
en  rien  produites  ou  favorisées,  «  qu'elle  a,  au  contraire,  fait 
avorter  souvent,  et  dont  elle  a  seulement  suggéré  çà  et  là  l'appli- 
cation à  l'armement  et  à  la  tactique.  »  Ce  ne  sont  pas  les  ba- 
tailles qui  ont  fait  découvrir  la  poudre  h  canon  eUe-mème, 
encore  moins  la  boussole,  la  navigation  à  vapeur,  l'hélice.  Dans 
le  domaine  de  l'art,  nous  retrouverions  encore  la  prédominance 
de  l'harmonie,  non  celle  du  conflit,  d'autant  plus  que  l'art  est  par 
lui-même,  comme  Guyau,  dans  son  Art  au  point  de  vue  sociolo^ 
giquey  l'a  montré  (bien  avant  Tolstoï),  un  moyen  de  faire  «  sentir 
l€s  hommes  semblablement,  »  et  de  produire  ainsi  l'accord  des 
sensibilités,  d'où  résultera  l'accord  des  volontés. 

Toute  compétition,  d'ailleurs,  dans  nos  sociétés,  enveloppe 
une  part  de  coopération;  car,  en  travaillant  pour  soi,  chacun  se 
trouve  aussi  travailler,  de  fait,  pour  les  autres.  Il  ne  faut  pas 
croire  que  nous  fassions  du  tort  h,  nos  voisins  quand,  pour  notre 
part,  nous  réussissons  le  mieux  possible,  à  introduire  dans  le 
monde  social  des  utilités  ;  si  nous  en  profitons,  les  autres  aussi 
en  profitent.  Les  activités  individuelles  qui  s  exercent  en  vue 
de  fins  privées,  peuvent  bien  être  considérées  comme  en  lutte 
virtuelle;  mais  eues  sont  aussi,  en  même  temps,  en  rapport  de 
coopération  non  concertée.  Quelque  privés  que  soient  les  inté- 
rêts, ils  ne  peuvent  se  satisfaire  que  dans  le  milieu  social^  par  une 
production  de  richesses  sociales,  par  des  services  rendus  h.  autrui, 
alors  même  qu'on  a  un  mobile  intéressé.  C'est  ce  que  les  éco- 
nomistes avaient  compris  ;  leur  seul  tort,  mis  en  lumière  par  les 
socialistes,  a  été  de  croire  que,  dans  la  société  humaine,  la  coo- 
pération doit  être  entièrement  abandonnée  au  laissez-faire.  Quoi 
qu'il  en  soit,  la  coopération  spontanée  tend  toujours  à  se  chan- 
ger en  coopération  réfléchie. 

Quanta  l'imitation,  elle  a  lieu,  elle  aussi,  par  une  harmonie, 
celle  des  hommes  entre  eux,  qui  suppose  une  sympathie  d'abord 
organique,  puis  plus  ou  moins  consciente.  L'imitation  produit 


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LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  5o7 

oi  renforce  des  accords  bien  plus  que  des  conflits;  en  outre,  elle 
joae  sa  partie  dans  le  conflit  môme,  et  change  la  lutte  en  moyen 
decc  socialisation.  »  Selon  la  remarque  de  Giddings,  quand  deux 
hommes  se  battent,  chacun  d'eux  copie  instinctivement  les 
coips  de  l'autre;  si  deux  armées  guerroient,  chacune  répète  les 
manœuvres  de  Fautre.  Jusque  dans  le  conflit,  les  individus 
apprennent  à  se  reconnaître  et  à  prendre  conscience  de  leurs 
similarités,  ce  qui  entraîne  une  «  conscience  d'espèce,  »  et  par 
cela  même,  dirons-nous,  l'union  sous  une  même  idée  com- 
mune, d'où  dérivera  nécessairement  une  sympathie  commune. 
Il  s'établit  donc,  entre  ceux  mêmes  qui  luttent,  une  imitation 
mutuelle,  qui  peu  à  peu  diminue  les  difl'érences  au  profit  des 
ressenciblances,  et  peut  préparer,  pour  plus  tard,  des  accords  de 
sensibilités  ou  sympathies,  des  accords  de  volontés  ou  syner- 
gies. La  concurrence  est  de  même  une  imitation  mutuelle,  avec 
l'intention  de  faire  mieux,  et  cette  sorte  de  succédané  de  la  lutte 
est  aussi  une  forme  d'union.  Le  darwinisme  social  voit  une  partie 
de  la  vérité  et  méconnaît  l'autre. 

IV 

La  grande  loi  sur  laquelle  insistent  les  darwinistes  est  celle 
de  l'adaptation.  Mais,  remarquons-le  d'abord,  l'effort  d'ajuste- 
ment au  milieu  n'implique  pas  népessairement  et  partout  lutte 
contre  le  milieu  :  il  implique  aussi  coopération  avec  le  milieu. 
Du  côté  de  l'individu  qui  veut  s'ajuster,  Teffort  peut  entraîner, 
sans  doute,  une  certaine  lutte  contre  soi,  contre  telles  ou  telles 
tendances,  contre  le  plaisir  du  moment;  mais  il  suppose  aussi 
un  établissement  d'harmonie  dans  Têtro  môme,  dans  ses  teur 
dances,  dans  les  différens  momens  de  son  existence.  Là  encore, 
il  y  a  deux  côtés,  Tun  négatif,  l'autre  positif;  l'un  dopposition, 
I  autre  de  composition  ou  de  conciliation.  Le  résultat  final  de 
toute  cette  série  d'efforts  sur  soi  et  sur  le  milieu,  c'est  la  sur- 
vivance des  mieux  «  adaptés,  »  c'est-à-dire  des  mieux  eii  accord 
avec  le  milieu  naturel  ou  artificiel;  —  résultat  bienfaisant,  qui 
ne  rentre  plus  sous  lïdéc  de  guerre,  mais  sous  l'idée  de  paix. 
L'être  humain  doit  s  adapter  d'abord  au  milieu  naturel,  puis 
u  milieu  social.  Chez  l'animal  inférieur  à  l'homme,  l'adaptation 
u  milieu  naturel  ne  s'accomplit  que  par  l'effet  de  modifications 
tysiologiques;  c'est  une  nageoire  ou  une  aile  qui  se  développe; 


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558  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

c'est  la  taille  qui  grossit  ou  diminue,  etc.  De  plus,  ces  modifi- 
cations ne  s'étendent  généralement  pas  au  delà  de  son  corps. 
Chez  l'homme,  à  côté  de  ce  même  genre  d'adaptation,  il  y  ea  a 
un  autre,  qui  est  surtout  psychologique.  En  outre,  Tadaptation 
n'est  plus  seulement  intérieure  à  l'organisme  humain  :  elle  im- 
prime des  modifications  artificielles  à  la  nature  extérieure  ;  elle 
produit  des  appareils  et  instrumens  séparés  du  corps,  accumu- 
labiés  indéfiniment,  comme  sont  aussi  accumulables  les  produits 
mêmes  de  l'industrie  humaine.  Le  but  final  de  ces  nouveaux  or- 
ganes, sorte  de  prolongement  à  l'extérieur,  est  de  donner  à  Thomme 
et  aux  sociétés  plus  de  puissance  et  de  sécurité.  En  d'autres  termes, 
il  y  a  adaptation  intentionnelle  de  la  nature  à  l'homme  par  le 
moyen  Hidées-forces  incorporées  dans  des  instrumens.  Selon  la 
remarque  de  Wallace,  l'homme,  en  inventant  par  son  intelligence 
vêtemens  et  outils,  a  enlevé  à  la  nature  la  puissance  de  modifiier 
sa  foime  et  sa  structure,  comme  elle  modifie  celles  des  animaux. 
Les  anknaux  sont  obligés  de  s'adapter  organiquement  au  milieu; 
rhumme,  sans  changer  sa  propre  constitution,  s'adapte  le  milieu 
par  le  moyen  de  l'intelligence.  Or,  sans  la  sociabilité,  l'intelli- 
gence de  l'homme  n'aurait  pu  se  développer.  C'est  donc  par  ses 
instincts  sociaux  et  par  ses  instincts  intellectuels,  qui  sont 
inséparables,  que  l'homme  a  dominé  la  nature  extérieure  et  com- 
mencé de  faire  échec  à  la  sélection  naturelle. 

Un  autre  rapport  essentiellement  humain  avec  la  nature  exté- 
rieure consiste  dans  la,  production  économique.  L'animal,  lui, 
n'^t  que  très  rarement  et  très  exceptionnellement  producteur  ; 
labeille  fabrique  sans  doute  du  miel,  mais  combien  peu  d'ani- 
maux ressemblent  à  l'abeille  !  La  plupart  doivent,  pour  satisfaire 
leur  faim,  s'emparer  des  produits  tout  faits  de  la  nature  ;  comme 
ces  produits  sont  en  quantité  limitée,  il  en  résulte,  entre  les  ani- 
maux, concurrence  et  lutte.  Mais  un  être,  capable  d'inventer  et 
de  produire,  ne  saurait  plus  être  entraîné  par  la  même  loi  de 
violence,  sous  l'impulsion  de  la  faim  ou  de  l'instinct  sexuel;  il 
est  dirigé  par  des  idées-forces  dont  ses  productions,  comme  nous 
venons  de  le  voir,  sont  la  réalisation  en  objets  extérieurs.  L'ani- 
mal étant  surtout  consommateur,  la  part  qu'il  consomme  dimi- 
nue la  possibilité  de  consommation  pour  les  autres.  L'homme 
étant  surtout  producteur ,  est  capable  d'étendre  sans  cesse  sa  pro- 
duction au  delà  de  ses  besoins.  On  voit  se  développer  de  plus 
en  plus  un  étut  social  où  chacun  peut  consommer  sans  toujours 


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LES   FAUSSES   COWSÉQDENCES   DU   DARWINISME.  559   | 

diminuer  la  consommation  des  autres.  C'est  Ik,  du  moins,  un 
idéal  progressivement  réalisable,  sur  lequel  les  socialistes  ont 
insisté  avec  raison.  Cet  idéal  établit  une  différence  essentielle 
entre  la  iutte  pour  la  consommation  chez  les  animaux  et  V accord 
mur  la  consommation  chez  les  hommes. 

Placez  maintenant  des  espèces  vivantes,  non  plus  en  pré- 
sence d'un  milieu  inorganique,  mais  en  face  d'autres  espèces  vi- 
vantes, et  en  compétition  inconsciente  ou  consciente  avec  ces 
espèces  ;  vous  verrez  alors  qu'il  existe  deux  procédés  de  compé- 
tition  à  l'œuvre,  qu'on  oublie  trop  de  distinguer  :  1®  la  lutte 
entre  les  aptitudes  rivales,  aboutissant  au  triomphe  des  indi- 
vidus les  plus  aptes  et  des  espèces  les  plus  aptes  (de  quelque 
nature  que  soit  leur  genre  d'adaptation);  2^^  la  lutte  entre  les 
fécondités  rivales,  aboutissant,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  au 
triomphe  des  individus  ou  espèces  les  plus  fertiles.  Or,  la  fécon- 
dité n'est  déjà  plus  simplement  la  force  brutale,  de  valeur  totit 
égoïste  et  concentrée  sur  soi.  Elle  est  une  force  d'expansion 
collective,  se  rattachant  à  1'  «  amour  »  plus  qu'à  la  «  faim,  »  à  la 
génération  plus  qu'à  la  nutrition,  à  l'union  sympathique  plus 
qu'à  la  guerre.  Je  reconnais  qu'elle  produiti  une  concurrence 
plus  ou  moins  directe,  à  cause  de  la  limitation  du  milieu  et  des 
subsistances  dont  j'ai  déjà  parlé;  mais,  en  soi  et  par  soi,  fécon- 
dité n'est  pas  lutte.  Ainsi,  même  si  on  réduit  tout  au  succès  dans 
la  concurrence  vitale,  la  leçon  du  darwinisme  apparaît  comme 
ambiguë;  elle  ne  nous  dit  pas  s'il  faut  l'emporter  par  la  fécon- 
dité amoureuse,  ou  par  la  force  égoïste.  Le  darwinisme  ne  re- 
jettera sans  doute  aucun  des  deux  moyens,  et  les  considérera  tous 
deux  comme  nécessaires,  mais  il  est  évident  alors  que  nous  avons 
psychologiquement  deux  mobiles   divers  à  Tœuvre,  amour  et 
lutte,  sans  savoir  au  juste  quelle  règle  morale  et  sociale  leur 
appliquer.  Oui,  T'attrait  sexuel  aboutit  sans  dout^  à  des  riva- 
lités, parfois  sanglantes;  mais,  par  lui-même,  il  est  un  phéno- 
mène d'amour  et  d'union,  non  de  haine  et  de  guerre.  Dans  la 
sélection  sexuelle,  les  darwiniens  le  reconnaissent,  il  se  produit 
•  à  la  fin  un  certain  choix  du  beau,  soit  sous  le  rapport  de  la 
forme,  soit  sous  le  rapport  de  la  couleur,  choix  qui  n'est  plus 
une  simple  lutte  pour  Texistence.  Enfin,  dans  le  monde  orga- 
ttique,  comme  dans  l'inorganique,  on  voit  se  manifester  une  ten- 
iance  à  la  production  de  la  régularité  ou  de  la  grâce  dans  les 
^rrnes,  et  une  tendance  des  formes  de  ce  genre  à-être  conservées. 


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S60  REVUE  BBS  DEUX  MONDES. 

Cette  tendance  est  en  grande  partie  explicable,  au  moins  dans 
ses  origines,  par  la  sélection  de  l'avantageux,  mais,  à  une  pé- 
riode ultérieure  de  révolution,  le  beau  agit  par  lui-môme,  on 
du  moins  par  le  plaisir  qu'il  cause. 

En  somme,  dans  l'humanité,  les  modes  d'adaptation  supé- 
rieure au  milieu  naturel  engendrent  des  modes  d'adaptation, 
également  supérieure,  au  milieu  social.  Voilà  ce  que  les  darwî- 
nistes  oublient,  quand  ils  veulent  assimiler  entièrement  l'homme 
aux  animaux.  A  la  concurrence  destructive,  —  qui,  même  chez 
les  animaux,  ne  règne  pas  seule,  —  la  société  humaine  substitue 
la  concurrence  productive,  c'est-à-dire,  en  somme,  l'émulation  à 
créer  des  choses  utiles  ou  belles  sous  une  règle  de  droit  com- 
mun. Et  le  mot  de  concurrence  ne  doit  pas  nous  faire  illusion. 
Dans  un  concours  pour  obtenir  un  diplôme,  il  y  a  des  concurrens 
ou  émules  ;  il  n'y  a  lutte  pour  la  vie,  que  si  on  considère  les 
rftultats  et  contre-coups  les  plus  éloignés,  purement  mécaniques 
et  non  voulus.  Le  jeune  étudiant,  muni  de  son  diplôme  de  mé- 
decin, pourra  y  trouver  une  chance  de  vie  et  de  bien-être,  tan- 
dis que  l'étudiant  qui  a  échoué  risquera  d'être  sans  ressources. 
Mais  un  tel  élément  de  concurrence  ne  constitue  plus  une  vraie 
guerre,  ni  une  discorde  volontaire;  il  ne  saurait  être  éliminé,  et 
il  est  pour  tous  un  bien,  non  un  mal.  Supprimez  la  sanction 
naturelle  de  l'échec  pour  le  paresseux  ou  pour  l'incapable,  la 
société  sera  peuplée  de  non-valeurs,  —  par  exemple  de  méde- 
cins qui  tueront  leurs  malades  au  lieu  de  les  guérir.  C'est  alors 
que  vous  aurez  renversé  les  lois  c<  naturelles  »  de  la  vie. 


Comme  les  variations  avantageuses  constituent,  d'une  ma- 
nière générale,  une  force  supérieure  pour  Tindividu  qui  les  a 
réalisées  ou  en  qui  elles  se  sont  réalisées,  on  a  voulu  conclure 
que  «  la  loi  de  nature  est  la  loi  du  plus  fort.  »  Mais  le  terme  de 
force  est  ambigu.  Croire  que  la  force  supérieure  est  simplement 
une  quantité  plus  grande,  abstraction  faite  de  toute  qualité,  c'est 
oublier  que  la  quantité  pure  est  abstraction  pure,  et  que,  dans  la 
réalité  concrète,  la  quantité  est  toujours  le  quantum  d'une  cer- 
taine qualité.  Tout  dépend  donc  de  la  qualité  même.  En  somme, 
co  sont  précisément  les  qualités  ou  propriétés  acquises  dans  la 
constitution   interne  qui  constituent  les  principaux  avantages 


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LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES  DU   DARWINISME.  S61 

dans  la  lutte  extérieure.  Et  ces  propriétés  acquises  ne  résul- 
tent pas  seulement,  comme  certains  darwinistes  l'ont  soutenu, 
d'une  lutte  intérieure  entre  les  cellules;  elles  résultent  surtout 
d'un  accord  entre  elles,  et  d'une  coopération  finale.  L'opposition 
n  est  donc  qu'un  premier  degré  et  un  moyen  de  l'harmonie  in- 
terne qui,  à  son  tour,  devient  un  moyen  de  supériorité  externe. 
La  survivance  du  plus  apte  n'est  pas  nécessairement  celle  du 
plus  fort,  elle  est  la  survivance  du  mieux  adapté  k  telles  condi- 
tions particulières  ;  celui-ci  peut  être  le  plus  résistant  dans  tel 
milieu,  il  peut  être  aussi  simplement  le  plus  favorisé  par  le 
hasard.  Vous  jetez  des  graines,  dont  quelques-unes  tombent  sur 
la  pierre,  d'autres  dans  la  terre  végétale  ;  celles-ci  ne  sont  pas 
plus  «  fortes,  »  ni  même  plus  résistantes  que  les  autres  ;  peut- 
être  le  sont-elles  moins;  mais  elles  ont  eu  plus  de  chance.  Les 
darwinistes  croient  avoir  tout  expliqué,  quand  ils  ont  dit  : 
<c  adaptation  au  milieu.  »  Mais  nous  autres  hommes  nous  faisons 
partie  du  milieu,  nous  ne  faisons  qu'un  tout  avec  ce  milieu, 
BOUS  servons  à  constituer  ce  milieu.  Si  donc  il  nous  modifie, 
nous  le  modifions.  Il  sera  en  partie  dans  l'avenir  ce  que  nous 
l'aurons  fait.  S'il  s'agit  du  milieu  social,  la  chose  est  encore 
bien  plus  visible  :  il  sera  ce  que  vous,  moi,  les  autres  l'auront 
fait.  L'adaptation  au  milieu  n'est  pas  tout  ;  elle  a  au-dessus  d'elle 
l'adaptation  du  milieu  à  soi.  L'une  est  passive  :  me  rébus  sub- 
jvngere  conor;  l'autre  est  active  :  mihi  res. 

Abandonnée  h  elle-même,  la  loi  darwinienne  d'adaptation  au 
milieu,  déjà  mise  en  lumière  par  Lamarck,  n'a  rien  d'infaillible 
et  ne  produit  pas  toujours  des  efi'ets  bienfaisans.  Aussi,  quoique 
les  darwinistes  veuillent  s'en  remettre  complètement  à  cette  loi, 
la  vérité  est  qu'elle  a  besoin  d'être  soumise  à.  la  loi  supérieure 
de  l'intelligence.  En  effet,  elle  entraîne  souvent  ce  qu'on  pourrait 
appeler  la  supériorité  extrinsèque  de  certaines  infériorités  intrin- 
sèques. Nous  allons  en  montrer  les  causes. 

Parmi  les  grandes  lois,  toujours  en  action,  de  la  biologie,  il 
s'en  trouve  une  que  les  darwinistes,  préoccupés  de  la  loi  du 
«  milieu,  »  négligent  trop  de  considérer  :  c'est  celle  des  varia- 
tiens  corrélatives.  On  entend  par  là  ce  déterminisme  qui  relie 
ensemble  tous  les  changemens  accomplis  dans  les  divers  organes, 
et  qui  établit  entre  eux  un  équilibre  final.  Cette  loi  générale  a 
elle-même  pour  première  conséquence  la  loi  plus  particulière  de 
compensation,  qui  fait  qu'un  organe  plus  développé  entraîne 
TOME  xziii.  —  1904.  36 


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S62  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'ordinaire  un  développement  moindre  dans  d'autres  organes  liés 
au  premier.  Il  en  résulte  :  une  seconde  conséquence,  certaines 
supériorités,  acquises  sur  un  point,  entraînent,  par  compensa* 
tion,  certaines  infériorités  sur  d'autres  points.  On  peut  même  dire 
que  tout  progrès  d'une  partie  entraine  quelques  rétrogradations 
d'autres  parties.  Celles-ci,  moins  nourries  et  moins  exercées, 
tendent  à  s'atrophier  par  le  manque  d'usage,  comme  s'atrophient 
les  yeux  chez  les  animaux  qui,  vivant  dans  une  complète  obscu- 
rité, y  acquièrent  une  ouïe  très  fine,  mais  perdent  en  revanche 
la  vision.  Les  êtres  les  mieux  appropriés  à  leur  milieu  peuvent 
ne  l'être  que  par  des  attributs  tout  relatifs  (qui  constituent 
parfois,  en  eux-mêmes,  de  réelles  infériorités  de  structure)  ;  la 
sélection  naturelle  fait  alors  payer  l'adaptation  au  milieu  par 
un  affaiblissement  des  oi^anes  inutiles,  alors  même  que  ces 
organes,  au  fond,  constitueraient  des  perfections  intrinsèques. 
Il  est  des  milieux  où  Tanimal  ne  peut  vivre  qu'en  réduisant  ses 
besoins,  ses  ambitions,  son  activité,  qu'en  s'appauvrissant  et 
en  redescendant  plus  ou  moins  vers  une  existence  végétative. 
C'est  que  les  supériorités  intimes  de  constitutioriy  dans  un  tel 
milieu,  deviennent  des  infériorités  externes  d'adaptation. 

Voici  donc  la  loi  générale  que  la  science  naturelle  doit 
poser.  La  complexité  organique  diminue  dans  tout  milieu  où 
l'existence  est  trop  simplifiée  ;  avec  elle  diminue  aussi  la  com- 
plexité des  jouissances,  leur  variété  et  même  leur  intensité. 
La  perfection  interne  exige  des  conditions  de  milieu  quî  la 
rendent  possible  et  durable  ;  si  ces  conditions  n'existent  pas, 
s'il  n'y  a  point  adaptation  de  la  perfection  interne  au  milieu 
externe,  cette  même  perfection  peut  constituer  une  imperfection 
d'adaptation.  Dès  lors,  de  deux  choses  l'une  :  ou  l'être  se  soumet 
le  milieu,  ou  c'est  le  milieu  qui  le  soumet,  en  le  forçant  h  rétro- 
grader vers  un  type  de  vie  inférieur.  Dans  ce  même  milieu,  il 
rencontre  les  autres  êtres  qui  luttent  pour  l'existence  ;  ou  l'être, 
plus  parfait  intrinsèquement,  lest  assez  pour  l'emporter  sur 
eux,  soit  par  la  force  physique,  soit  par  une  meilleure  adapta- 
tion au  dehors;  ou  il  ne  lest  pas  assez,  et,  dans  ce  cas,  la  sélec- 
tion tend  à  se  faire  contre  lui,  non  pour  lui.  Elle  favorise  des 
êtres  moins  parfaits  dans  Tensemble,  mais  ayant  plus  de  force 
physique  ;  elle  favorise  môme  des  êtres  physiquement  faibles, 
mais  qui  doivent  à  leur  faiblesse,  à  rinfériorité  de  leur  orga- 
nisme, à  la  médiocrité  de  leurs  besoins,  une  facilité  plus  grande 


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^^ 


LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  S63 

à  vivre  dans  un  milieu  défavorable.  Sur  le  pic  où  meurent  les 
chênes,  les  mousses  vivent  encore. 

Si  un  milieu  trop  défavorable  ramène  ainsi  les  animaux  à 
une  vie  végétative,  un  milieu  trop  favorable  peut  produire  le 
même  efTet.  Que  ce  milieu  rende  trop  faciles  la  subsistance  et  la 
sécurité  de  Fanimal,  celui-ci  ne  fera  plus  d'efforts  énergiques 
et  variés,  en  vue  de  son  alimentation  ou  de  sa  conservation  ;  ses 
organes,  non  exercés,  s'atrophieront  peu  à  peu,  il  dégénérera. 
«  Faites,  par  exemple,  dit  Ray  Lancaster  dans  DégénéreUion, 
que  la  vie  du  parasite  soit  une  fois  assurée,  et  vous  verrez  dis- 
paraître peu  à  peu  les  jambes,  les  mains,  les  bras,  les  yeux, 
les  oreilles  :  «  l'active  écrevisse,  Tinsecte  ou  annélide,  devient  un 
simple  sac  destiné  à  ingérer  des  alimens  ou  à  déposer  des  œufs, 
et  rien  de  plus.  »  Cette  réalisation  par  la  nature,  de  l'idéal  auquel 
s'attachent  les  utilitaires  égoïstes  montre,  pour  le  dire  en  pas- 
sant, ce  que  peut  devenir  un  être,  chez  qui  la  faim  est  tout,  le 
travail  rien. 

La  iorce  peut  être  «  une  faiblesse,  »  comme  chez  les  énormes 
animaux  antédiluviens,  qui  avaient  besoin  chacun  de  trop  de 
nourriture  pour  pouvoir  s'associer  et  se  multiplier.  Inversement, 
la  faiblesse  peut  être  une  force  :  on  a  vu  l'invasion  du  gros  rat 
de  Russie  aboutir  à  l'extermination  de  tous  les  rats  gris,  alors 
que  la  faible  souris,  par  sa  petitesse,  put  se  réfugier  dans  des 
trous  étroits,  où  l'ennemi  ne  parvint  pas  à  l'atteindre.  Les  castors, 
poursuivis  par  l'homme,  réduits  en  grande  partie  à  l'isolement, 
se  logent  dans  les  premières  cavités  venues  et  perdent  peu  à 
peu  leur  merveilleuse  habileté  à  construire  ;  dispersés  par  la  per- 
sécution, ils  dégénèrent  ;  la  vie  sociale,  avec  tous  ses  travaux, 
était  leur  force,  et  la  source  de  leur  valeur  individuelle.  On  a 
souvent  cité  un  exemple  donné  par  Darwin  lui-même.  Dans  l'île 
Madère,  la  plupart  des  espèces  de  scarabées  sont  dépourvues 
d'ailes  et,  sous  ce  rapport,  organiquement  inférieures.  Ce  fait 
tient  à  ce  que  les  scarabées  les  mieux  conformés,  s'élançant  trop 
haut  dans  les  airs,  sont  entraînés  par  les  vents  violens  de  la  ré- 
gion et  jetés  à  la  mer.  Ils  payèrent  leur  supériorité  de  leur  mort. 
Au  contraire,  les  espèces  qui  avaient  subi  une  régression,  sous 
le  rapport  des  ailes,  se  trouvèrent  mieux  adaptées  au  milieu. 

Au  sein  de  l'humanité,  il  y  a  aussi  des  milieux  sociaux,  — 
je  ne  dis  plus  naturels,  —  qui  assurent  la  supériorité  aux  infé- 
riorités. L'histoire  nous  montre^  les  sociétés  chez  lesquelles  un 


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M     '^  '**     '^:'.'' 


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REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


homme,  intellectuellement  ou  moralement  supérieur,  aurait  été 
un  monstre  non  viable,  une  exception  destinée  à  disparaître 
sans  faire  souche.  Qu'on  cesse  donc  enfin  de  mettre  en  avant 
la  «  sélection  fatale  des  supérieurs,  »  la  «  formation  d'une  aris- 
tocratie »  par  la  luttp  pour  l'existence  ou  pour  la  puissance  :  c'est 
là  un  résultat  que  contestent  aujourd'hui  tous  les  biologistes  et 
tous  les  sociologues.  Dans  la  société  humaine,  comme  chez  les 
animaux,  l'adaptation  au  milieu  n'est  pas  toujours  une  transfor- 
mation heureuse.  En  général,  les  mêmes  formes  et  structures  de 
société  qui  entraînent  des  progrès  sur  certains  points,  entraînent 
aussi  des  rétrogradations  corrélatives  sur  d'autres  points.  Un 
des  dangers  de  la  démocratie,  qui  est  cependant  en  somme  un 
progrès,  c'est  d'assurer  le  triomphe  des  médiocres  et  môme  des 
inférieurs.  Un  des  périls  du  suffrage  universel,  c'est  d'éliminer 
les  capables  et  les  sincères,  au  profit  des  incapables  et  des  fourbes. 
Mettez  aux  voix  la  fonction  de  médecin,  comme  vous  y  mettez  la 
fonction  de  politicien,  et  vous  aurez  grande  chance  pour  que  les 
vendeurs  d'orviétan  l'emportent  sur  les  savans.  C'est  ainsi  qu'on 
peut  arriver,  en  France^  à  éliminer  d'un  gouvernement  presque 
tous  les  hommes  qui  seraient  dignes  de  gouverner;  à  y  installer 
ceux  qui  doivent  à  leur  inaptitude  intrinsèque  leur  aptitude 
extrinsèque,  à  leur  infériorité  de  nature  leur  supériorité  de  suc- 
cès. Dans  l'art,  pareillement,  dans  la  littérature,  dans  la  presse 
quotidienne,  il  faut  trop  souvent  descendre,  pour  réussir  auprès 
de  la  masse  ;  n'est-ce  pas  encore  en  France  qu'on  en  pourrait 
trouver  les  plus  frappans  exemples  ? 

Il  est  aussi  inexact  de  juger  la  valeur  relative  des  êtres 
vivans  par  leur  succès  final  dans  la  lutte  pour  la  vie,  qu'il  le  serait 
de  juger  le  mérite  relatif  des  capitalistes  et  des  travailleurs  par 
leur  succès  dans  la  concurrence  sociale.  Pour  que  la  lutte  fût 
égale,  il  faudrait  que  les  conditions  premières  de  la  lutte  fussent 
égales  elles-mêmes.  C'est  ce  qui  n'a  pas  lieu.  Si  un  capitaliste 
possède  déjà  une  fortune,  comment  le  travailleur  lui  impose- 
ra-t-il  tel  ou  tel  salaire?  L'apothéose  des  vainqueurs,  comme 
s'ils  étaient  toujours  les  «  meilleurs  »,  est  donc  un  préjugé,  qui 
ne  fait  aucune  distinction  entre  la  chance  et  le  mérite,  entre 
Vadaptation  et  Vaptitiide  vraie. 

Tous  les  travaux  récens  montrent  que  les  sélections  social 
livrées  sans  contrôle  à  leur  jeu  naturel  sont  souvent  malfj 
santés  et  agissent  à  l'inverse  du  progrès.  Et  quand  ce  résultai 


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LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  865 

produît-îl?  C'est  précisément  lorsque  les  sélections  reposent  sur 
la  lutte  et  la  guerre,  non  sur  Faccord  et  la  paix.  Aux  temps  les 
plus  reculés,  la  guerre  a  pu,  chez  les  sauvages  voisins  des 
animaux,  favoriser  la  survivance  des  plus  forts,  qui  étaient  d'or- 
dinaire aussi  les  plus  courageux;  mais,  même  alors,  les  «  bien- 
faits de  la  guerre  »  furent  problématiques,  et  nous  ne  saurions 
trop  répéter  que  les,  principaux  progrès  furent  dus  à  des  inven- 
tions pacifiques,  ainsi  qu'à  des  groupemens  et  concours  de  vo- 
lontés. Mais  ce  qui  est  certain,  c'est  que,  chez  les  peuples  civi- 
lisés, la  guerre  est  devenue,  en  dépit  des  darwinistes,  un  moyen 
d'épuiser  rapidement  les  nations  qui  s'y  livrent.  Depuis  cent  ans, 
les  guerres  européennes  ont^  d'après  la  statistique,  coûté  la  vie 
à  20  millions  d'hommes.  C'était  la  partie  la  plus  valide,  la 
plus  entreprenante,  la  plus  courageuse  de  la  population.  Telle 
qu'elle  s'exerce  de  nos  jours,  la  sélection  militaire  élève-t-elle 
toujours  le  niveau?  Le  service  militaire  obligatoire  est,  assu- 
rément, une  nécessité  absolue,  et  il  a,  sous  certains  rapports, 
d'heureux  effets  ;  mais,  sous  les  autres,  même  en  pleine  paix,  il 
produit  une  sélection  à  rebours. 

On  a  souvent  mis  en  lumière  les  effets  péjoratifs  d'une  autre 
forme  de  sélection  sociale  :  la  sélection  politique.  C'est  elle, 
a-t-on  dit  avec  raison,  qui  tend  à  éliminer  les  indépendans,  les 
énergiques,  à  favoriser  les  souples  et  les  menteurs,  On  lui  a  jus- 
tement reproché  d'avoir  fait  périr  par  l'exil,  par  l'échafaud,  par 
la  prison,  par  la  guerre  civile,  un  grand  nombre  d'hommes  su- 
périeurs (1).  Mais  n'est-ce  pas  là  reconnaître,  au  moment  même 
où,  d'une  façon  générale,  on  faisait  l'éloge  de  la  lutte  et  du  dar- 
winisme social,  qpie  cette  lutte  aboutit  justement  à  des  résultats 
contraires  au  véritable  progrès? 

Même  conclusion  pour  la  sélection  religieuse.  Si  les  abus  du 
célibat  sacerdotal  ou  monacal  ont  éliminé  bon  nombre  d'élé- 
mens  utiles,  c'était  là  le  résultat  d'une  conception  inexacte  de  la 
vie  morale  et  sociale.  Quant  à  l'élimination  des  meilleurs  élé- 
mens  et  des  familles  d'élite  par  les  persécutions  religieuses,  en 
conclura-t-on  encore  l'éloge  du  «  combat?  »  Ou  n'est-ce  pas  le 
cas  de  dire  que  celui  qui  tire  J'épée  contre  autrui  la  tire  aussi 
outre  lui-même?  Vœ  victoribus. 
La  sélection  économique,  divinisée  par  l'école  de  Manchester, 

(1)  Vacher  de  Lapougc,  les  Sélections  soc  al  es. 


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S66  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'est  pas  plus  sûre  que  les  autres.  Si  les  économistes  de  Tan- 
cienne  école  s'extasient  encore  devant  les  beautés  de  la  con- 
currence, il  n'en  est  pas  de  même  pour  ceux  de  la  nouvelle,  et 
encore  bien  moins  pour  les  réformateurs  sociaux.  Écoutez  ces 
derniers,  ils  vous  diront  que,  loin  d'être  un  procédé  de  sélec- 
tion infaillible,  comme  le  prétendent  les  darwinistes  purs,  la 
concurrence  économique  produit  souvent  des  sélections  à  rebours 
et  des  régressions.  La  concurrence  a  pour  unique  règle  la  fa- 
meuse loi  de  l'offre  et  de  la  demande,  qui  ne  fait  que  constater 
un  rapport,  numérique  et  brut,  entre  le  désir  d'un  objet  cbez  les 
uns,  et  le  désir  de  travailler  pour  vivre,  chez  les  autres.  Que  beau- 
coup de  bras  s'offrent,  la  main-d'œuvre  baissera  de  valeur,  sans 
qu'il  y  ait  là  aucune  faute  ou  infériorité  intrinsèque  de  la  part 
des  travailleurs.  Que  tels  objets  surabondent  ou  que  la  concur- 
rence de  pays  étrangers,  grâce  aux  nouveaux  moyens  de  trans- 
port, avilisse  la  main-d'œuvre  nationale,  il  n'y  aura  encore  là 
aucune  infériorité  intrinsèque  du  côté  des  travailleurs,  qui  ce- 
pendant en  subiront  les  conséquences. 

Pourquoi  la  sélection  économique  produit-elle  si  souvent  de 
lamentables  résultats?  Précisément  parce  qu'elle  a  conservé  la 
forme  de  la  lutte.  Si  les  campagnes  se  dépeuplent,  c'est  parce 
que  la  concurrence  y  devient  trop  active  et  les  profits  trop 
maigres.  Si  les  villes  se  peuplent,  aux  dépens  de  la  santé  et  de 
la  moralité  publiques,  c'est  que  la  concurrence  industrielle  y 
promet  trop  d'avantages.  Cette  vie  de  lutte  dans  une  atmosphère 
viciée,  produit  la  stérilisation  et  l'élimination  finales  des  élémens 
supérieurs.  Ici  encore,  même  adoucie,  la*  guerre  aboutit  à  une 
sorte  de  lèse-humanité.  De  la  lutte  sort  le  mal,  non  le  bien.  A 
toutes  ces  sélections  détériorantes,  la  société  oppose  la  «  sélec- 
tion légale,  M  qui  seule  fait  expressément  intervenir  l'idée  d'uti- 
lité commune  et  de  justice,  qui,  seule  aussi,  s*exerce  d'une  façon 
consciente.  Or,  celle-là  est  aussi  bienfaisante  que  nécessaire,  dans 
les  limites  du  moins  où  elle  est  rationnellement  exercée,  c'est- 
à-dire  dégagée  de  tout  élément  de  lutte  et  de  combat.  Partout, 
c'est  l'élément  égoïste  et  hostile  à  autrui,  avec  la  ruse  et  la  vio- 
lence pour  moyens,  qui  produit  une  sélection  détériorante.  Voilà 
la  vraie  leçon  du  darwinisme. 

L'évolution,  cette  nouvelle  divinité  que  l'on  invoque  sans 
cesse,  n'est  nullement,  par  elle-même  et  par  elle  seule,  un  pro- 
grès :  elle  peut  seulement  et  doit,  parmi  ses  effets,  contenir  des 


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LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  S67 

progrès.  C'est  ainsi  qu'elle  a  produit,  en  somme,  ravancement 
intellectuel  et  moral  de  l'humanité,  parce  que  l'intelligence  et 
la  sympathie,  supériorités  intrinsèques^  se  trouvèrent  être  aussi, 
à  la  fin,  des  supériorités  extrinsèques.  Mais  il  n'y  a  rien  d'absolu 
dans  ce  résultat.  C'est  plutôt  là  le  but  vers  lequel  l'évolution 
marche,  que  son  point  de  départ.  Nous  tendons  vers  un  état  de. 
choses,  où  se  produira  la  synthèse  de  l'adaptation  externe  et 
de  la  valeur  interne.  On  comprend  donc  qu'un  être  doué  de  cette 
supériorité,  qu'on  nomme  l'intelligence,  arrive  à  concevoir  la 
nécessité  de  diriger  lui-même  l'évolution  dans  le  sens  d'un  pro- 
grès à  la  fois  intérieur  et  extérieur.  Mais  vouloir,  avec  certains 
darwinistes  aveugles,  lui  imposer  comme  loi  les  effets  rétro- 
grades de  la  sélection,  aussi  bien  que  ses  effets  progressifs,  c'est 
fermer  les  yeux  au  pouvoir  directeur  de  l'intelligence  et  de  la 
sensibilité  humaines,  c'est  méconnaître  la  sélection  artificielle 
qui  peut  orienter  dans  le  bon  sens  la  sélection  naturelle,  comme 
le  jardinier  choisit  les  plantes  dont  il  veut  la  croissance,  et  exclut 
celles  dont  il  veut  la  disparition.  Les  adorateurs  aveugles  de  la 
concurrence  vitale,  qui  y  voient  l'unique  instrument  de  progrès 
et-veulent,  en  conséquence,  la  laisser  absolument  libre,  au  sein 
des  sociétés,  ressemblent  à  un  jardinier  qui  dirait  :  «  Je  vais 
semer  toute  espèce  de  plantes  dans  mon  jardin,  les  laisser  grandir 
en  liberté,  respecter  aussi  toutes  les  herbes  semées  par  le  vent  : 
la  concurrence  vitale  fera  triompher  les  plantes  supérieures.  » 
Il  oublierait  que,  tout  au  contraire,  les  plantes  utiles  n'atteignent 
leur  plein  développement,  que  si  on  les  soustrait  le  plus  possible 
à  la  concurrence  vitale. 

VI 

Nous  pouvons  maintenant  dégager  la  grande  erreur  du 
pseudo-darwinisme,  appliqué  à  la  société  humaine.  Le  progrès 
social,  dans  l'humanité,  n  a  plus  et  ne  doit  plus  avoir  pour  fin  la 
survivance  de  ceux  qui  sont  le  mieux  adaptés  à  l'ensemble  des 
conditions  actuellement  existantes  y  quelles  qu'elles  soient  ;  il  a  pour 
fin  la  survivance  de  ceux  qui  sont  intrinsèquement  les  meilleurs 
et,  par  cela  même,  socialement  les  meilleurs,  les  mieux  adaptés 
à  un  ensemble  de  conditions  idéales  et  futures.  Pour  atteindre  ce 
b  t,  le  progrès  social  fait  échec  au  cours  naturel  de  l'évolution, 
t<  l  que  Darwin  Ta  décrit,  et  s'elTorce  de  le  tourner  au  profit  de  la 


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S68  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moralitéji^^  supérieure.  La  rivalité  sociale  cède  ainsi  de  plus  en 
plus  la  place  à  la  mutualité  sociale  des  services  ;  elle  tend  même, 
nous  l'avons  vu,  à  être  une  forme  de  service  mutuel  :  chacun  a 
un  intérêt  final  à  ce  que  les  autres  soient  ses  émules  et,  par  cette 
émulation,  augmentent  la  somme  de  bien  commun.  Quant  à  la 
compétition  destructive,  qui  aboutit  à  Télimination  rapide  ou 
lente  des  moins  bien  adaptés,  elle  voit  son  champ  se  rétrécir 
sans  cesse  et  se  reporter  vers  les  portions  inférieures  de  l'huma- 
nité, qui  sont  restées  en  arrière  de  la  civilisation.  Quand  même 
la  loi  de  nature  serait  vraiment  de  «  s'entre-manger,  »  ce  qui  est 
faux,  l'association,  la  division  du  travail  et  la  coopération  intel* 
ligente  sont  destinées  à  entraver  l'accomplissement  de  cette  loi. 
On  ne  peut  donc  pas,  avec  les  darwinistes  et  les  nietzschéens, 
représenter  la  société  humaine,  comme  étant  par  elle-même  une 
forme  de  la  lutte  pour  la  vie  ;  elle  est,  au  contrairCi  un  moyen 
de  lutter  contre  la  lutte  pour  la  vie. 

Le  progrès  des  sociétés,  surtout  modernes,  est  dû  non  à  la 
force  brutale,  mais  à  la  force  des  idées,  qui  elles-mêmes  enve- 
loppent un  accord  avec  les  choses  et  avec  les  hommes,  non  une 
simple  opposition  ou  une  lutte.  On  peut  sans  doute  appliquer 
encore  aux  idées  mêmes,  aux  idées-forces,  certaines  lois  de 
Darwin  :  concurrence,  variation  heureuse,  sélection  finale  et 
adaptation  au  milieu.  Nous  l'avons  fait  tout  le  premier.  Un  dar- 
winiste  anglais,  M.  Alexander,  l'a  fait  également.  Mais,  il  ne  faut 
pas  confondre,  et  nous  n'avons  jamais  confondu,  pour  notre  part, 
une  lutte  d'idées,  avec  une  lutte  d'animaux,  pour  la  vie.  Un 
conflit  d'idéaux  ou  d'idées-forces  n'a  rien  de  violent  par  lui-même, 
quoiqu'il  puisse,  par  accident,  entraîner  des  violences  de  langage 
ou  d'action.  Bien  plus,  la  violence  est  ordinairement  le  meilleur 
moyen^pour  empêcher  ici  la  victoire.  Les  guerres  de  la  Révolution 
et  de  l'Empire  ont-elles  vraiment  répandu  dans  l'Europe  les  «  idées 
nouvelles,  »  comme  on  nous  le  répète  sans  cesse?  De  nos  jours, 
nous  voyons  les  principes  démocratiques,  et  même  certaines  idées 
socialistes,  se  répandre  d'une  manière  irrésistible  au  sein  de 
toutes  les  nations,  en  Amérique  comme  en  Europe  ;  est-ce  par  la 
guerre  et  la  violence  qu'elles  envahissent?  Non,  et  leur  invasion, 
qui  n'a  rien  de  darwinien,  n'en  est  que  plus  irrésistible. 

M.  Alexander,  après  Platon,  a  justement  dit  que  la  politique 

,  est  une  sorte  de  microscope  pour  étudier  les  phénomènes  de 

l'ordre  moral.  Eh  bien!  considérez  la  manière  dont  se  fait  une 


1 


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LES  FAUSSES  CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  569 

réforme  politique.  «  Une  personnalité  surgit  dont  les  sentimens, 
modifiés  par  la  réflexion,  Tinclinent  à  une  nouvelle  ligne  de 
conduite.  Telle  personne,  par  exemple,  déteste  la  cruauté  envers 
les  animaux,  ou  blâme  la  liberté  insuffisante  de  la  femme,  ou 
condamne  l'extension  sans  frein   de  Tempoisonnement  alcoo- 
lique. »  Elle  peut  être  seule  de  son  avis  ou  n'avoir  qu'un  petit 
nombre  d'adhérens;  on  la  contredit,  on  la  ridiculise,  peut-être 
même  on  la  persécute.  Voilà  l'élément  de  lutte,  qui  n'est  pas  ici 
une  (c  condition,  »  mais  un  obstacle.  Par  degrés  cependant,  les 
idées  se  répandent;  elles  finissent  par  envahir  une  majorité  de 
cerveaux,  qui  entraîne  une  majorité  de  votes  ;  ce  qui  n'avait  été 
d'abord  qu'une  opinion  accidentelle  et  individuelle  devient  l'opi- 
nion  générale  et  durable.  Gomment  identifier  un  pareil  procédé 
avec  la  lutte  pour  la  vie  entre  les  animaux  7  Le  trait  vraiment 
commun  aux  deux  procédés,  c'est  l'apparition  d'une  variation 
heureusey  d'un  changement  en  mieux,  avec  cette  différence  capi- 
tale qu'il  s'agit,  dans  le  second  cas,  non  plus  d'une  variation  de 
structure  oi^anique,  mais  d'une  variation  de  fonctionnement 
cérébral  et  mental.  Quant  à  l'élément  de  lutte,  il  n'a  rien  (l'es- 
sentiel. Puisque  le  progrès  n'est  pas  toujours  l'adaptation  au 
milieu  social  présent,  puisqu'il  provient  même  d'une  tendance 
individuelle  à  la  variation,  il  peut  sans  doute  aboutir  à  une 
opposition  entre  la  société  et  l'individu;  mais  cette  opposition 
n'est  ni  essentielle ^  ni  nécessaire,  ni  définitive.  Une  idée  nou- 
velle, qui  arriverait  à  convertir  d'un  coup  tout  le  monde,  ne 
rencontrerait  aucune   opposition;   elle   n'en   triompherait  que 
mieux.  Cela  n'arrive-t-il  pas  pour  certaines  découvertes  scienti- 
fiques qui,  une  fois  faites,  «  crèvent  les  yeux  »  de  tous? 

Le  réformateur  est  une  nouvelle  «  variété;  »  ou  plutôt,  à 
parler  proprement,  il  représente  un  plan  de  conduite  qui  est 
une  variation  du  plan  original  et  généralement  adopté  :   par 
exemple,  un  droit  nouveau  accordé  aux  étrangers,  aux  ouvriers, 
aux  femmes,  etc.  Les  anciens  plans  de  conduite  succombent, 
abandonnés  par  leurs  défenseurs.  Les  moyens  ordinaires,  par  les- 
quels cette  substitution  est  effectuée,  sont  la  persuasion  et  l'édu- 
cation, qui  elle-même  n'est  qu'une  forme  systématique  de  la 
ersuasion.  Quelle  «  lutte  »  véritable  peut-on  trouver  là?  Per- 
aader,  c'est  le  plus  souvent  se  faire  aimer  et  faire  aimer  une 
•ée;  l'amour  est  le  contraire  de  la  lutte.  Le  fond  même  de 
ute  réforme  sociale  ou  politique  est  l'amour  de  quelque  idéal 


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n 


S70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


nouveau.  C'est  en  faisant  aimer  qu'on  l'emporte,  plutôt  qu'en 
faisant  haïr  et  craindre.  M.  Âiexander,  —  un  Anglais  dont  l'es- 
prit positif  n'a  rien  de  mystique  ni  d'idéaliste,  — ^' finit  par  com- 
parer lui-même  l'histoire  de  l'humanité  à  une  continuelle  prière 
adressée  à  l'idéal.  Â  mesure  qu'elle  prie,  l'humanité  égrène  un 
rosaire  sans  fin  :  les  grains  représentent  les  idées  successives 
du  genre  humain  ;  quand  un  idéal  a  été  vécu  et  a  usé  son  pou- 
voir, rhumanité  pousse  un  grain  de  son  rosaire,  et  «  le  fil  qui 
les  relie,  c'est  l'amour.  »  Ainsi  entendu,  le  «  darwinisme  »  n'est 
plus  une  doctrine  de  lutte,  mais  d'union;  il  s'est  changé  en  son 
contraire. 

Nous  pouvons  conclure  que  le  «  darwinisme  social,  »  en  ce 
qu'il  a  d'exclusif,  apparaît  au  sociologue  encore  plus  faux  qu'au 
biologiste.  Le  darwinisme  social  revient  à  cette  assertion  contra- 
dictoire, où  Nietzsche  est  venu  se  perdre  :  que  les  consciences 
sont  unies  par  ce  qui  les  désunit  ;  que  la  société  est  constituée 
par  l'insociabilité,  l'accord  par  la  lutte,  l'essence  d'une  chose 
par  sa  limitation  et  négation  partielle,  la  lumière  par  les  ténèbres. 
Le  système  de  Darwin  a  été  la  projection  sur  la  nature  des  condi- 
tions compétitives  de  l'âge  industriel  dans  l'humanité.  La  loi  de 
sélection,  qu'il  a  mise  en  évidence,  est  une  explication  pour  un 
certain  nombre  de  phénomènes  ;  elle  n'est  nullement  une  théorie 
générale  de  l'univers,  encore  moins  une  théorie  générale  de  la 
conduite  humaine.  Quand  on  a  le  plus  léger  souci  de  la  méthode 
scientifique,  un  facteur  secondaire  et  dérivé,  comme  l'élimina- 
tion naturelle  par  voie  de  lutte  pour  l'existence,  ne  doit  pas  être 
présenté  comme  un  facteur  primaire  et  originaire^  ni  amplifié 
jusqu'à  devenir  la  seule  formule  de  progrès  pour  la  nature, 
bien  plus,  pour  l'humanité  pensante.  L'hymne  des  naturalistes 
et,  encore  bien  plus,  de  certains  moralistes  à  la  lutte  et  à  la 
guerre  est  aussi  scientifique  que  l'hymne  d'un  mécanicien  aux 
frottemens  et  aux  chocs  internes  de  sa  machine  :  «  Quelle  belle 
lutte  de  rouages  !  Comme  ils  s'entre-choquent  avec  fracas  et  se 
contrarient  mutuellement  I  C'est  le  chef-d'œuvre  de  la  science  !  » 
Nietzsche  est  aussi  sensé  que  ce  mécanicien. 

La  lutte  pour  la  vie  n'est  pas,  nous  l'avons  vu,  le  facteur  U 
plus  puissant  de  l'évolution.  Ce  facteur  est,  en  dernière  analyse, 
l'accord  pour  la  vie.  L'association  est  une  loi  des  sociétés  ani- 
males, aussi  bien  que  des  sociétés  humaines  ;  elle  dérive  des  loii 


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LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  571 

mêmes  de  la.  vie.  Elle  existe  dans  Torganisme  des  métazoaires  ; 
elle  existe  jusque  dans  celui  des  protozoaires,  beaucoup  plus 
compliqué  déjà  qu'il  ne  semble,  où  nous  distinguons  encore  un 
noyau  et  du  protoplasma,  mais  où  nous  ne  distinguons  pas  la 
trame  subtile  et  complexe  du  noyau  et  du  protoplasma.  Les 
parties  de  Tôtre  vivant  coexistent  et  s'entr'aident.  De  même, 
dans  toutes  les  relations  des  êtres  animés,  la  lutte  pour  l'exis- 
tence tend  à  devenir  la  lutte  pour  la  coexistence.  Les  natura- 
listes répondent  eux>mêmes  aujourd'hui  aux  apôtres  de  la 
guerre  et  de  la  force,  que  ce  ne  sont  pas  les  espèces  les  plus  fortes 
des  périodes  paléontologiques,  comme  le  mammouth,  le  méga- 
thérium,  le  dinothérium,  qui  ont  survécu  ;  que  certains  oiseaux 
vigoureux,  comme  la  dronte,  le  solitaire  des  îles  Mascareignes, 
ont  disparu  ;  que  les  aigles  n'ont  qu'un  empire  assez  limité  ;  que 
les  grands  fauves,  chers  à  Nietzsche,  qui  vivent  isolés  ou  dans  un 
isolement  relatif,  diminuent  en  nombre  et  reculent  sans  cesse. 
Dans  la  lutte  pour  la  vie,  ce  sont  les  lions  et  les  aigles  qui  sont 
destinés  à  être  vaincus.  Les  grands  fauves  ont  la  force,  ils  ont 
Tagilité,  ils  ont  la  ruse;  l'intelligence  des  lions  ne  semble  pas 
inférieure  à  celle  des  moutons  ;  comment  donc  ces  grands  «  lut- 
teurs pour  la  vie  »  ont-ils  presque  tous  disparu?  Comment  aucun 
nVtr-il  su  monter  «  même  un  échelon  d'une  civilisation  quel- 
conque? »  C'est,  répondent  les  naturalistes,  que  le  carnivore 
féroce  demeurait  isolé  et  insociable.  Si  bien  que  ce  sont  les  plus 
doux,  relativement,  qui,  en  dépit  de  Nietzsche,  ont  fini  ou 
finiront  par  avoir  le  «  royaume  de  la  terre.  »  Les  bœufs,  les 
moutons,  les  chevaux,  les  chiens,  les  hommes  «  tous  ensemble, 
par  aide  réciproque,  ont  conquis  la  terre  et  jouissent  aujour- 
d'hui des  prairies,  des  forêts,  des  cours  d'eau  (1).  »  L'homme  l'a 
emporté  sur  les  autres  animaux,  bien  qu'il  ne  fût  pas  le  plus  fort 
physiquement.  —  Oui,  répliquent  darwinistes  et  nietzschéens, 
mais  il  était  le  plus  fort  intellectuellement,  et  l'intelligence  elle- 
même  est  une  forme  supérieure  de  la  force  ou  de  la  puissance. 
On  oublie,  en  parlant  ainsi,  que  l'intelligence  de  l'homme  est, 
pour  la  majeure  part,  due  à  sa  sociabilité  même.  Tout  ce  qui 
a  fait  la  force  intellectuelle  de  l'homme,  —  notamment  le  lan- 
gage et  la  science,  —  est  un  produit  social.  C'est  donc  bien  la 

ocipbilité  qui  est  ici  la  cause  de  la  supériorité.  Le  «  surhomme,  » 

esC  l'homme  social 
(l)  Houssay,  Aevue  philosophique,  mai  1893. 


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■-1 


572  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Les  fanatiques  du  combat  universel  oublient  d'ailleurs  que 
toute  lutte  implique  une  dépense  et  une  perte  d'énergie  vitale^ 
comme  toute  collision  et  tout  frottement  dans  les  machines  im- 
pliquent une  perte  de  force  vive.  Par  cela  même  que  la  vie  tend 
à  son  maximum  de  développement  et  d'énergie,  comme  le  sou- 
tient Nietzsche  avec  Guyau,  elle  doit  tendre  à  s'affranchir  du 
conflit  pour  adopter  un  mode  d'action  qui,  au  lieu  de  tourner  les 
diverses  forces  l'une  contre  l'autre,  les  fasse  converger  vers  un 
même  but.  Dès  lors,  l'évolution  n'a  la  lutte  ni  pour  ^n,  ni  pour 
unique  moyen;  elle  ne  la  subit,  au  contraire,  que  comme  une 
nécessité  plus  ou  moins  provisoire,  elle  la  remplace,  partout  où 
il  est  possible,  par  la  coopération.  Voilà  le  véritable  résultat 
des  observations  scientifiques,  contre  lequel  ne  peuvent  rien 
tous  les  poèmes  de  Zarathoustra. 

C'est  seulement  quand  vous  vous  rapprochez  de  l'état  de  na- 
ture, où  vit  la  brute,  que  vous  voyez  l'être  vivant  exposé  «  à  ne 
pas  assez  manger  et  à  être  mangé  lui-même.  »  Là  règne  vrai- 
ment le  combat  pour  la  vie.  Mais  le  progrès  élève  de  plus  en 
plus  haut  le  plan  de  la  compétition,  en  le  reportant  sur  des 
objets  moins  directement  nécessaires  à  la  conservation  de  la  vie 
matérielle.  Le  but  est  d'atteindre  un  plan  assez  élevé,  pour  que 
celui  qui  y  obtient  le  succès  soit,  en  même  temps,  le  meilleur,  le 
meilleur  en  soi,  le  meilleur  pour  les  autres,  si  bien  que  son 
succès  personnel  soit  utile  à  tous. 

Traiter  la  morale  d'après  les  lois  de  la  vie  animale,  c'est 
oublier  qu'il  s'agit  de  l'homme  et  qu'il  s'agit  aussi  de  la  société 
humaine,  qui  est  pour  ainsi  dire  à  deux  degrés  de  distance  de  la 
bête.  L'éthique  animale  elle-même  n'a  pas  la  brutalité  que  les 
darwinistes  voudraient  installer  parmi  les  hommes.  Des  diffé- 
rences capitales  n'en  subsistent  pas  moins  entre  hommes  et  ani- 
maux. Ceux-ci  ne  luttent  guère  et  ne  coopèrent  que  pour  vivre; 
si,  par  surcroît,  ils  se  développent,  ce  développement  n'a  pas 
été  un  butf  mais  un  effet  concomitant,  qui  s'est  produit  indépen- 
damment de  leurs  prévisions.  Au  contraire,  les  hommes  ne 
luttent  pas  seulement  et  ne  s'unissent  pas  seulement  pour 
vivre;  ils  le  font  pour  vivre  mieux  et  se  développer.  Et  ce  mot 
de  mieux  imf\i([\xe  sans  doute  une  plus  grande  somme  de  joies; 
mais,  comme  ces  joies  sont  celles  d'un  être  intelligent  et  aimanf 
le  mt>t/a:  implique  aussi  un  développement  de  l'intelligence  etd 
l'affection.  En  conséquence,  ce  n'est  plus  la  simple  lutte  aninal 


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LES   FAUSSES   CONSÉQUENCES   DU   DARWINISME.  S73 

pour  Texistence  ou  la  vie  ;  c*est  la  lutte  humaine  pour  des  biens 
sans  cesse  supérieurs,  qui  ajoutent  à  la  qualité  comme  à  Yinien- 
site  de  la  vie. 

Les  biens  matériels,  qui  ne  peuvent  appartenir  à  plusieurs  à 
la  fois,  demeurent,  encore  une  cause  de  rivalité  et  de  division 
entre  les  hommes;  mais  tous  les  biens  ne  sont  pas  matériels.  La 
vérité  dont  jouit  une  intelligence,  n'empêche  pas  les  autres 
intelligences  d'en  jouir.  La  beauté  que  Ton  contemple  peut  être 
contemplée  par  plusieurs,  et  le  plaisir  que  chacun  éprouve 
alors,  loin  d'être  contrarié  par  le  plaisir' semblable  des  autres, 
est  centuplé.  Il  en  est  de  même  dans  Tordre  moral,  où  la 
bonté  de  l'un  n'a  jamais  pour  condition  la  méchanceté  de  l'autre; 
au  contraire,  elle  fait  de  la  bonté  et  du  bonheur  d'autinii  son 
propre  but  et  son  propre  bonheur.  Parler  sans  cesse  de  l'homme 
comme  s'il  était  une  brute  incapable  d'aimer  la  vérité,  la  beauté, 
la  bonté,  c'est  faire  de  la  psychologie  aussi  fausse,  que  si  Ton 
voulait  réduire  la  vie  de  l'animal  à  la  vie  du  végétal  immobile 
et  insensible,  sous  le  prétexte  que  la  vie  fondamentale  est  de 
nature  végétative.  Les  plus  belles  théories  sur  les  plantes  ne 
peuvent  s'appliquer  sans  modification  aux  animaux;  les  plus 
belles  théories  sur  les  animaux  ne  peuvent  s'appliquer  sans  mo- 
dification aux  hommes,  surtout  aux  hommes  des  sociétés  civi- 
lisées. Le  terme  de  vie  comme  celui  de  puissance  ou  de  volonté 
de  puissance  est,  en  son  genre,  presque  aussi  vague  que  celui 
^'existence,  et  Ton  pourrait  se  prévaloir  de  ce  que  la  simple 
existence  est  plus  fondamentale  que  la  vie,  pour  raisonner  sur  les 
vivans  d'après  les  pierres  ou  les  métaux. 

La  question  dernière  est  donc  la  suivante  :  —  L'évolution 
humaine  ne  dépend-elle  que  des  lois  générales  qui  agissent 
dans  la  nature  moins  rhomme,  par  exemple  chez  les  lions  ou 
chez  les  tigres?  —  Les  soi-disant  savans  qui  le  soutiennent,  ne 
s'aperçoivent  pas  qu'ils  commettent  une  faute  aussi  grossière 
que  s'ils  oubliaient  un  des  facteurs  dans  ime  opération  algébrique. 
Leur  admiration  béate  pour  l'évolution,  pour  la  sélection  natu- 
relle, pour  le  succès  de  ce  qui  survit  dans  la  concurrence  uni- 
verselle, devrait  elle-même  logiquement  aboutir  à  l'admiration 
de  r  «  altruisme,  »  de  la  bonté,  de  la  philanthropie,  puisque  tout 
cela  a  réussi  à  s'établir  au  cœur  de  l'humanité,  puisque  la  coo- 
pération, opposée  à  la  compétition  et  à  la  sélection  naturelle,  a 
été  précisément  dégagée  par  sélection,  puisque  la  lutte  contre  la 


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674  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lutte  a  été  le  résultat  final  de  la  lutte  même.  La  douceur  est  de  plus 
en  plus,  elle  aussi,  une  puissance  plus  forte  que  la  «  dureté.  » 
Il  y  a  une  vérité  «  scientifique  »  au  fond  de  la  grande  parole 
morale  :  «  Bienheureux  ceux  qui  sont  doux,  car  le  royaume  de 
la  terre  leur  appartient.  »  Tout  ce  qui  a  été  jadis  et  tout  ce 
qui  est  aujourd'hui  ne  prouve  rien  contre  ce  qui  sera. 

Un  biologiste  célèbre  de  TÂllemagne,  M.  Weissmann,  se  de- 
mande avec  raison  si  toute  cette  efflorescence  luxuriante  de  sen  - 
timens  proprement  humains  et  d'idées  humaines  (bien  plus, 
ajouterons-nous,  universelles),  a  vraiment  pour  unique  explica- 
tion de  conserver  la  vie  organique  de  Tindividu  ou  de  Tespèce. 
Le  résultat  final  ne  dépasse-t-il  point  énormément  les  nécessités 
purement  physiologiques?  N'implique-t-il  pas  un  «  processus  » 
plus  profond  que  la  vie  même  et  une  forme  d'existence  mentale 
supérieure?  Il  y  a  là,  répondrons-nous,  non  pas  seulement  adap- 
tation aux  conditions  extérieures  et  matérielles  de  la  vie  orga- 
nique, mais  adaptation  au  Cosmos  tout  entier,  à  la  réalité  uni- 
verselle et  à  l'idéed  universel;  car  l'homme  pense,  sent  et  veut 
universellement.  Il  faut  en  finir  une  bonne  fois  avec  les  so- 
phismes  toujours  renaissans  que  mettent  en  circulation  les  falsi- 
ficateurs de  denrées  scientifiques.  Voulez-vous,  voulons-nous,  en 
définitive,  une  conclusion  qui  soit  vraiment  conforme  à  la  science 
et  à  la  philosophie,  parce  qu'elle  sera  vraiment  contenue  dans  ses 
prémisses  et  que  ces  prémisses  elles-mêmes  embrasseront  la  réa- 
lité entière?  Voici,  en  quelques  mots,  ce  qu'il  faudra  dire,  et 
nous  ne  donnons  pas  cette  conclusion  comme  une  hypothèse, 
mais  comme  ime  vérité  démontrée.  Le  monde  vivant  est  tout 
entier  régi  par  deux  lois  :  celle  de  la  concurrence  pour  la  vie, 
et  celle  de  l'accord  pour  la  vie.  La  loi  de  la  concurrence  a  pour 
vraie  conséquence,  dans  Tordre  social,  la  nécessité  de  respecter 
le  développement  de  V individualité;  la  loi  de  l'accord  pour  la 
vie,  d'autre  part,  réclame,  dans  l'ordre  social,  le  progrès  inces- 
sant de  la  solidarité.  Ne  voir  qu'une  seule  de  ces  lois,  c'est  con- 
fondre la  partie  avec  le  tout;  les  embrasser  toutes  les  deux,  avec 
leurs  conséquences  légitimes,  c'est,  en  faisant  œuvre  de  vraie 
science,  comprendre  le  passé  et  anticiper  l'avenir. 

Alfred  Fouillée. 


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LA  GRANDE  MADEMOISELLE 


V(i) 


LE  ROMAN  AVEC  LAUZUN.  —  LE  DRAME 


I 

Au  printemps  de  i669,  le  roi  Louis  XIV  écoutait  un  jour 
chanter  la  comtesse  de  Soissons.  C'était,  comme  Ton  sait,  la 
seconde  des  Mazarines,  et  la  seule  vraiment  scélérate  de  la  fa- 
mille. Elle  chantait  une  chanson  nouvelle,  en  beaucoup  de  cou- 
plets et  fort  méchante,  où  défilait  une  partie  de  la  cour.  Hommes 
et  femmes  y  recevaient  leur  paquet,  sous  la  forme  d*une  «  contre- 
vérité,  »  selon  ime  mode  alors  si  répandue,  que  le  mot  «  contre- 
vérité  »  était  devenu  le  nom  d'une  forme  de  la  satire,  presque 
d'un  genre  littéraire. 

Le  Roi  laissait  passer  les  couplets,  sans  souffler  mot.  Il  n'avait 
même  pas  protesté  à  celui-ci: 

Et  pour  M.  Le  Grand  (2)^ 
Il  est  tout  mystère  ; 
Quand  il  est  galant 
Il  a  comme  La  Vallière 
L'esprit  pénétrant. 

La  comtesse  arriva  ainsi  à  un  couplet  sur  Puyguîlhem,  plus 
connu  sous  le  nom  de  Lauzun  (3j. 

(1)  Voyez  la  Revue  du  15  août. 

(2)  Le  grand  écuyer,  Louis  de  Lorraine,  comte  d'Armagnac. 

(3)  Le  marquis  de  Puyguilhem  (on  écrivait  Péguilin,  comme  Ton  prononçait; 
ayant  pris  le  nom  de  comte  de  Lauzun,  au  mois  de  janvier  suivant,  nous  le  lui 
donnerons  dès  à  présent  pour  la  clarté  du  récit. 


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S76  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

De  la  cour 

La  vertu  la  plus  pure 

Est  en  Péguilin... 

A  cet  endroit,' le  Roi  interrompit: —  «  Sî  on  a  voulu  le 
fâcher,  dit-il,  je  trouve  que  Ton  a  tort,  et  que  quand  les  gens 
agissent  comme  lui,  ils  ne  se  doivent  inquiéter  de  rien;  mais 
pour  les  autres,  on  les  traite  fort  mal.  »  Le  brusque  méconten- 
tement du  Roi  au  nom  de  Péguilin  fit  un  silence  général,  et  la 
chanson  en  resta  là. 

La  Grande  Mademoiselle  assistait  à  cette  scène.  Elle  eut  la 
surprise  de  ne  pas  s'y  sentir  indifférente.  A  peine,  cependant, 
connaissait-elle  Lauzun,  qui  n'était  pas  de  sa  coterie.  —  «  Je 
pris  plaisir,  disent  ses  Mémoires^  à  voir  la  manière  dont  le  Roi 
parlait  de  lui;  j'avais  quelque  instinct  de  ce  qui  devait  arriver.  » 
Ce  fut  le  premier  avertissement  de  la  passion  qui  s'était  déjà 
insinuée  dans  le  fond  de  son  cœur;  mais  elle  ne  le  comprit  pas. 

Il  lui  vint  pourtant  l'idée  de  causer,  à  l'occasion,  avec  M.  de 
Lauzun.  Elle  y  prit  goût  tout  de  suite.  Il  a,  disait-elle,  «  des 
manières  de  s'expliquer  tout  extraordinaires.  »  Mademoiselle 
aimait  cela,  et,  comme  elle  croyait  encore  n'aimer  que  cela  dans 
ce  petit  cadet  de  Gascogne,  elle  fut  la  première  à  se  demander 
pourquoi,  s'étant  si  bien  trouvée  depuis  cinq  ans  de  peu  fréquenter 
la  cour,  elle  reprenait  l'habitude  de  n'en  plus  bouger.  L'année 
se  termina,  sans  qu'elle  eût  trouvé  la  réponse  :  «  J'allai  donc... 
au  mois  de  décembre  (le  6  )  à  Saint-Germain,  d'où  je  ne  partis 
point.  Je  m'y  accoutumai  fort.  Je  n'y  étais  d'ordinaire  que  trois 
ou  quatre  jours.  On  s'étonnait  du  long  séjour  que  j'y  faisais.  » 
Le  31,  elle  se  décida  enfin  à  retourner  à  Paris  :  «  Je  m'y 
ennuyais  fort,  et  je  ne  pouvais  dire  ce  que  je  faisais  à  Saint- 
Germain  qui  me  divertit  plus  qu'à  l'ordinaire.  »  Elle  se  hâta  de 
rejoindre  la  cour,  sans  savoir  pourquoi,  reprit  ses  entretiens 
avec  Lauzun,  et  ne  comprit  toujours  pas. 

Elle  savait  seulement  qu'elle  était  troublée  et  agitée,  mécon- 
tente de  sa  condition,  et  qu'elle  avait  envie  de  se  marier.  Ce 
désir  datait  de  loin,  mais  il  avait  pris,  dans  les  derniers  temps, 
une  importunité  qui  obligea  Mademoiselle  à  s'examiner  sérieuse- 
ment. La  page  où  elle  raconte  sa  découverte  est  charmante  de 
naturel,  et  comme  on  la  sent  vraie!  «  Je  raisonnais  en  moi- 
même  (car  je  n'en  parlai  à  personne)  et  je  me  disais  :  «  Ce 
n'est  point  une  pensée  vague;  il  faut  qu'elle  ait  quelque  objet;  » 


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''^^"m 


LA   GRANDE  MADEMOISELLE.  577 


et  je  ne  trouvai  point  qui  c'était.  Je  cherchais,  je  songeais  et  je 

ne  trouvais  point.  Enfin,  après  m'ôtre  inquiétée  quelques  jours,  J 

je  m'aperçus  que  c'était  M.  de  Lauzun  que  j'aimais,  qui  s'était 

glissé  dans  mon  cœur;  je  le  regardais  comme  le  plus  honnête 

homme  du  monde,  le  plus  agréable,  et  que  rien  ne  manquait  à 

mon  bonheur  que  d'avoir  un  mari  fait  comme  lui,  que  j'aimerais 

fort  et  qui  m'aimerait  aussi;  que  jamais  personne  ne  m'avait 

témoigné  d'amitié;  qu'il  fallait,  une  fois  en  sa  vie,  goûter  la 

douceur  de  se  voir  aimée  de  quelqu'un,  qui  valût  la  peine  qu'on 

l'aimât.  » 

Cet  éclaircissement  avec  son  cœur  fut  suivi  de  jours  d'ivresse. 
Mademoiselle  vivait  dans  un  rêve,  et  tout  était  facile,  tout  s'ar- 
rangeait. —  «  Il  me  parut  que  je  trouvais  plus  de  plaisir  à  le 
voir  et  à  l'entretenir  qu'à  l'ordinaire;  que  les  jours  que  je  ne  le 
voyais  point,  il  m'ennuyait.  Je  crus  que  la  même  pensée  lui  était 
venue;  qu'il  n'osait  me  le  dire;  mais  que  les  soins  qu'il  avait  de 
Tenir...  partout  où  l'on  se  pouvait  voir  par  hasard,  me  le  fai- 
saient assez  connaître.  »  En  l'absence  de  Lauzun,  elle  cherchait 
la  solitude,  afin  de  penser  à  lui  en  liberté  :  «  J'étais  ravie  d'être 
toute  seule  dans  ma  chambre;  je  me  faisais  un  plan  de  ce  que  je 
pouvais  faire  pour  lui,  qui  lui  donnerait  une  ^ande  élévation.  » 
Une  seule  pensée,  bien  caractéristique  de  sa  génération,  ve- 
oait  troubler  son  bonheur.  Elle  se  demandait  si  les  grandes 
princesses  du  théâtre  de  Corneille  auraient  épousé  un  cadet  de 
Gascogne?  Assurément,  la  passion  souffle  où  elle  veut;  Corneille 
ne  l'avait  jamais  nié;  mais  il  avait  soutenu  que  la  volonté  nous 
rend  maîtres  de  nos  affections,  et  l'on  voyait  aussi  dans  ses 
pièces  que  l'amour,  même  fondé  sur  une  juste  admiration,  est 
tenu  de  s'effacer  devant  ce  que  l'on  doit  à  son  rang.  Les  poètes, 
heureusement,  se  contredisent  quelquefois,  même  lorsqu'ils  s'ap- 
pellent Corneille,  et  Mademoiselle,  qui  avait  été  à  la  comédie 
dès  le  maillot,  connaissait  bien  son  répertoire.  Elle  se  souvint 
d'un  passage  de  la  Suite  du  Menteur  qui  établit  clairement  «  la 
prédestination  des  mariages  ou  la  prévision  de  Dieu,  »  de  sorte 
qu'il  est  «  chrétien  »  de  so  soumettre  sans  résistance  à  des  sen- 
timens  qui  nous  sont  envoyés  par  «  le  Ciel  n  en  personne.  Bien 
que  sûre  de  sa  mémoire,  qui  était  excellente  en  effet,  Mademoi-^ 
selle  (c  envoya  quérir  (la  pièce)  à  Paris  en  grande  diligence,  »  et 
ch  relia  la  page  (acte  IV),  où  Mélisse  confie  à  Lise  son  amour 
po  ir  Dorante  : 

Tosii  xxuK  —  1904.  37 


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878  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Quand  le»  ordres  du  ciel  nous  ont  faits  Tun  pour  Tautre, 

Lise,  c'est  un  accord  bientôt  fait  que  le  nOtre. 

Sa  main  entre  les  cœurs,  par  un  secret  pouvoir, 

Sème  l'intelligence  avant  que  de  se  voir  ; 

Il  prépare  si  bieo  Tamant  et  la  maîtresse. 

Que  leur  âme  au  seul  nom  s'émeat  et  s'intéresse. 

On  s'estime,  on  se  cherche,  on  s'aime  en  un  moment; 

Tout  ce  qu'on  s'entredit  persuade  aisément; 

Et,  sans  s'inquiéter  de  mille  peurs  frivoles, 

La  foi  semble  courir  au-devant  des  paroles. 

Comment  douter  un  seul  instant,  après  avoir  lu  ces  vers, 
qu'il  y  ait  de  l'impiété  à  contrarier  les  «  ordres  »  d'aimer,  qui  nous 
viennent  d'en  haut?  Il  se  livra  néanmoins  de  grands  combats 
dans  l'âme  de  la  royale  élève  de  Corneille.  Tantôt  elle  se  re- 
présentait avec  vivacité  les  joies  de  son  mariage,  au  premier  rang 
desquelles  Mademoiselle  plaçait  le  dépit  de  ses  héritiers,  qui  com- 
mençaient déjà  à  trouver  qu'elle  les  faisait  trop  attendre,  et  il  lui 
tardait  alors  d'en  finir.  Tantôt  elle  ne  pouvait  penser  qu'au  bruit 
que  ferait  une  pareille  mésalliance,  à  la  réprobation  des  uns,  à  la 
risée  des  autres,  et  son  orgueil  refusait  de  se  rendre.  De  sorte 
qu'elle  voulait  un  jour  et  ne  voulait  plus  le  lendemain,  selon 
qu'elle  avait  vu  ou  non  M.  de  Lauzun.  La  lutte  entre  sa  «  tète  » 
et  son  «  cœur  »  se  prolongea  plusieurs  semaines  :  «  Enfin,  après 
avoir  souvent  passé  et  repassé  le  pour  et  le  contre  dans  ma 
tète,  mon  cœur  décida  l'affaire,  et  ce  fut  aux  Récollets  que  je  pris 
ma  dernière  résolution...  Jamais  je  n'ai  été  à  l'église  avec  tant  de 
dévotion,  et  ceux  qui  me  regardaient  me  trouvdent  bien  absorbée  : 
car  j'étais  •assurément  tout  occupée,  et  je  crois  que  Dieu  m'in- 
spira ce  qu'il  voulait  que  je  fisse.  Le  lendemain,  qui  était  le 
second  jour  de  mars,  j'étais  fort  gaie...  »  Si  Mademoiselle  avait 
eu  Tâge  de  Juliette,  ce  serait  là  un  joli  roman.  Mais  elle  avait 
quarante -trois  ans;  c'est  bien  tard  pour  jouer  les  grandes  amou- 
reuses. 

L'homme  qui  lui  causait  ces  agitations,  est  l'un  des  mieux 
connus  de  son  temps;  il  en  est  question  partout.  La  singularité 
du  personnage,  jointe  aux  prodiges  de  sa  fortune  en  bien  et  en 
mal,  en  avaient  fait  pour  ses  contemporains  une  façon  d'objet  de 
curiosité  ;  c'est  de  lui  que  La  Bruyère  a  dit  :  «  On  ne  rêve 
point  comme  il  a  vécu  (1).  »  Le  monde  politique,  ministres  en 

^1)  Voyez  le  portrait  de  Straton,  au  chapitre  intitulé  •  De  la  Cour. 


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■T**«^ 


LA   GRANDE  MADEMOISELLE.  579 

tête,  Tobservait  avec  une  attention  inquiète,  parce  qu'il  avait 
accompli  le  miracle  de  devenir  le  favori  du  Roi,  tout  en  ayant 
précisément  les  défauts  que  Louis  XIV  craignait  le  plus.  Non  pas, 
sans  doute,  un  favori  tout-puissant,  comme  l'avait  été,  par  exemple, 
le  connétable  de  Luynes  sous  Louis  XIII;  mais  d'assez  de  crédit, 
cependant,  pour  se  faire  combler  de  charges  et  d'honneurs. 

Âjatonin  Nompar  de  Caumont,  marquis  de  Puyguilhem,  puis 
comte  de  Lauzun,  était  né  en  1633  (ou  1632)  d'une  très  ancienne 
famille  du  Périgord.  Ses  parens  avaient  neuf  enfans  et  rien  h 
donner  aux  cadets,  mais  leur  belle  parenté  assurait  à  cette  jeu- 
nesse des  entrées  et  des  appuis  à  la  cour.  Or,  le  troisième  de 
leurs  garçons,  qui  rappelait  le  petit  Poucet  par  la  taille,  en  avait 
aussi  la  subtilité.  Ils  prirent  le  parti  de  l'envoyer  chercher  for- 
tune, non  pas  dans  une  forêt,  comme  le  héros  du  conte,  mais 
aux  alentours  de  la  cour  de  France,  persuadés  qu'avec  son  esprit, 
il  ne  se  laisserait  pas  manger  par  l'ogre  et  croquerait  plutôt  les 
autres.  Le  maréchal  de  Gramont,  cousin  germain  du  vieux 
Lauzun,  vit  ainsi  débarquer  chez  lui  un  tout  petit  bonhomme 
à  figure  de  «  chat  écorché  (1),  »  et  à  cheveux  de  filasse,  qui 
prétendait  avoir  quatorze  ans,  était  vif  comme  un  moineau  et 
Gascon  jusqu'au  bout  des  ongles.  Le  maréchal  le  garda  et  pourvut 
à  son  éducation.  En  hiver,  le  petit  allait  à  «  l'académie,  »  ap- 
prendre à  danser,  à.  tirer  des  armes  et  à  se  servir  d'un  cheval. 
L'été,  il  faisait  campagne  dans  un  régiment  de  cavalerie  appar- 
tenant à  son  oncle.  D'études,  pas  trace.  De  lectures,  pas  davan- 
tage. L'ignorance  complète  était  encore  admise  dans  la  noblesse, 
sans  y  être  aussi  bien  vue,  on  pourrait  presque  dire  aussi  de  ri- 
gueur, qu'un  siècle  auparavant. 

Les  parens  de  Lauzun  l'avaient  bien  jugé.  En  peu  de  temps, 
il  se  fut  faufilé  partout,  dans  les  maisons  les  phis  imposantes  et 
les  chambres  les  plus  sacrées.  On  l'aperçut  chez  le  Roi  On  le 
rencontra  chez  les  belles  dames.  La  cour  et  la  ville  se  familiari- 
sèrent avec  sa  mine  futée  et  hardie,  qui  tourna  bientôt  k  la 
hauteur  et  l'insolence.  A  dix-huit  ans,  son  père  lui  céda  une  pre- 
mière charge.  A  vingt-quatre,  il  eut  un  régiment,  puis,  coup  sur 
coup,  quand  le  Roi  eut  pris  le  pouvoir,  des  avancemens,  des 
grâces,  un  crédit  toujours  grandissant  et  inexplicable,  qui  lui 
valut  la  haine  de  Louvois,  car,  dans  leurs  fréquentes  discussions 

(1)  Saint-Simon,  Écrits  inédits. 


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n 


580'  REVUE   DES   ORUX   MONDES. 


à  propos  du  service,  «  le  favori  gagnait  toujours  (1).  »  Un  plat 
de  son  métier,  inouï  d'impudence  et  qui  aurait  dû  le  perdre 
sans  retour,  n'aboutit  qu'à  lui  prouver  sa  force. 

Dans  le  même  temps  où  Mademoiselle  commençait  à  s'occu- 
per de  lui,  l'insatiable  petit  homme  avait  tiré  de  son  maître,  sous 
la  condition  de  lui  garder  le  secret,  à  cause  de  Louvois,  la  pro- 
messe d'être  bientôt  grand  maître  de  l'artillerie.  Lauzun  eut  la 
sottise  de  ne  pas  savoir  se  taire.  Louvois,  averti,  fit  de  fortes 
représentations  au  Rçi,  qui  se  piqua,  et  le  favori  n'entendit  plus 
parler  de  rien.  Dans  son  inquiétude,  il  s'adressa  à  M""*  de  Mon- 
tespan.  Elle  était  sa  grande  amie  et  lui  promit  son  aide;  mab  il 
se  défiait  et  voulait  «  en  avoir  le  cœur  net;  »  d'où  une  scène  qui 
dépassa  Timagination  de  Saint-Simon  lui-même,  lorsqu'elle  lui 
fut  contée  longtemps  après.  Il  avoue  dans  ses  Mémoires  qu'elle 
aurait  été  «  incroyable,  si  elle  n'avait  été  attestée  de  toute  la 
cour  d'alors.  » 

Louis  XIV,  comme  la  plupart  des  grands  travailleurs,  était 
ordonné  et  méthodique  en  tout.  Il  avait  des  heures  fixes  pour 
ses  ministres  et  d'autres  pour  la  représentation,  des  heures  pour 
sa  femme  et  d'au  1res  pour  ses  maîtresses.  On  savait  toujours  où 
il  était  et  ce  qu'il  faisait.  L'heure  de  M""*  de  Montespan  était 
dans  l'après-midi.  Lauzun  s'introduisit  chez  elle  avec  la  compli- 
cité (Tune  femme  de  chambre,  se  cacha  sous  le  lit,  attendit, 
écouta,  et  en  eut  promptement  «  le  cœur  net.  »  M""*  de  Montes- 
pan  ne  l'oublia  point  dans  la  conversation,  mais  ce  fut  pour  le 
draper,  n'en  finissant  plus  d'appuyer  sur  son  mauvais  caractère, 
son  peu  de  sûreté,  son  arrogance  envers  Louvois,  et  le  tout  avec 
tant  d'esprit,  tant  de  drôlerie,  que  le  Roi,  entraîné,  lui  répondait 
avec  presque  aussi  peu  de  charité.  L'autre,  sous  son  lit,  «  suait  à 
grosses  gouttes,  »*de  rage  et  de  contrainte.  Enfin  le  Roi  retourna 
à  ses  affaires,  et  M""*  de  Montespan  aux  siennes,  qui  étaient  de 
s'habiller  pour  assister  à  un  ballet. 

Au  sortir  de  sa  toilette,  elle  trouva  Lauzun  à  sa  porte  :  <c  II 
lui  présenta  la  main  et  lui  demanda  s'il  osait  se  flatter  d'avoir 
eu  quelque  part  en  son  souvenir  auprès  du  Roi.  Elle  lui  répondit 
qu'elle  n'avait  eu  garde  d'y  manquer,  et  lui  étala  »  tous  les  ser- 
vices qu'elle  venait  de  lui  rendre.  «  M.  de  Lauzun  lui  laissa  tout 
dire,  ayant  soin  seulement  de  la  faire  marcher  à  petits  pas,  puir 

(1}  Saint-Simon,  tcnls  inédils. 


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LA   GRANDE   MADEMOISELLE.  S81 

lui  dit,  doux  et  bas,  mot  pour  mot,  tout  ce  qui  s'était  passé  entre 
eux,  sans  y  manquer  d'une  syllabe  ;  et  de  là,  toujours  doux  et 
bas,  l'appelle  par  tous  les  noms  les  plus  infâmes,  l'assure  qu'il 
lui  coupera  le  visage,  et  la  conduit,  quoi  qu'elle  pût  faire,  jusque 
dans  le  ballet,  où  elle  arriva  plus  morte  que  vive,  se  trouvant 
mal  et  ayant  presque  perdu  toute  connaissance...  Le  Roi  et  elle 
crurent  que  ce  ne  pouvait  être  que  le  diable,  qui  lui  eût  rendu  un 
compte  si  prompt  et  si  fidèle  de  ce  qui  s'était  passé  (1).  >i  Fort  en 
peine  l'un  et  l'autre,  et  dans  une  colère  «  horrible,  »  ils  n'avaient 
pas  eu  le  temps  de  s'en  remettre,  que  le  favori  faisait  de  nouveau 
des  siennes.  Deux  jours  après  cet  événement  inexplicable,  il  vint 
casser  son  épée  devant  le  Roi,  en  criant  qu'il  ne  voulait  plus  ser- 
vir un  prince  qui  lui  manquait  de  parole  pour  une...  (Le  moi  ne 
peut  se  répéter.)  La  conduite  de  Louis  XIV  dans  cette  conjonc- 
ture est  restée  célèbre.  Il  ouvrit  la  fenêtre  et  jeta  sa  canne,  en 
disant  qu'il  serait  fâché  d'avoir  frappé  un  gentilhomme. 

Le  lendemain  Lauzun  était  à  la  Bastille,  et  il  semblait  que 
ce  fût  pour  longtemps,  avec  un  monarque  qui  n'avait  de  sa 
vie,  môme  enfant,  pardonné  un  manque  de  respect.  Mais  le 
public    n'était  pas  au  bout  de  ses  étonnemens.  A  la  fin  du 
second  mois,  c'était  le  Roi  qui  tâchait  de  se  faire  pardonner, 
et  Lauzun  qui  le  prenait  de  haut,  refusant  les    dédommage- 
mens  et  préférant  sa  prison  à  la  cour.  On  se  représente  ce  que 
durent  éprouver  Louvois  et  bien  d'autres  devant  cet  étrange  mar- 
chandage, ces  allées  et  venues  entre  Saint-Germain  et  la  Bastille, 
pour  obtenir  de  ce  dangereux  personnage  qu'il  daignât  accepter 
l'une  des  charges,  si  recherchées,  et  par  les  plus  grands  sei- 
gneurs,   de    capitaine  des  gardes  du  corps.  On  juge  de  leurs 
alarmes  à  son  retour  si  prompt  (2)  et  suivi  d'un  redoublement 
de  faveur.  D'où  lui  venait  son  crédit  auprès  d'un  prince  si  peu 
accessible  aux  influences,  et  qui  s'était  toujours  prétendu  aussi 
contraire  aux  favoris  qu'aux  premiers  ministres?  En  quoi  ce 
petit  Lauzun  le  méritait-il?  Et  en  quoi  méritait-il  d'être  la  coque- 
luche des  femmes,  qui  couraient  toutes  après  lui  et  se  Tarrachaient 
à  force  d'avances  et  de  cadeaux,  tout  petit  Poucet  qu'il  fût? 

Car  il  n'avait  pas  grandi.  «  C'est,  écrivait  Bussy-Rabulin,  un 
des  plus  petits  hommes...  que  Dieu  ait  jamais  faits  (3).  »  11  n'avait 

(1)  Saint-Simon,  Écrits  inédits, 

(2)  Lauzun  devint  capitaine  des  gardes  du  corps  en  juillet  1669, 

(3)  Lettre  à  M-  de  Sévigné,  du  2  février  1669. 


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682  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  non  pins  embelli.  Nous  pouvons,  là-dessns,  en  croire  Made- 
moiselle. Au  plus  fort  de  sa  passion,  voici  comment  elle  dépeignait 
Lauzun  à  M***  de  Noailles  :  «  C'est  un  petit  homme  ;  personne 
ne  saurait  dire  qpi'il  n'ait  pas  la  tailJe  la  plus  droite,  la  plus  jolie 
et  la  plus  agréable.  Les  jambes  sont  belles  ;  un  bon  air  à  tout  ce 
qu'il  fait  ;  peu  de  cheveux,  blonds  mais  fort  môles  de  gris,  mal 
peignés  et  souvent  gras;  de  beaux  yeux  bleus,  mais  quasi  tou- 
jours rouges;  un. air  fin;  une  jolie  mine.  Son  sourire  plaît.  La 
bout  du  nez  pointu,  rouge  ;  quelque  chose  d'élevé  dans  la  phy- 
sionomie; fort  négligé  ;  quand  il  lui  platt  d'être  ajusté,  il  est  fort 
bien.  Voilà  l'homme.  »  Ce  n'est  pas  séduisant;  il  n'y  avait  pas  de 
quoi  le  mettre  aux  enchères.  On  murmurait  qu'il  avait  des  secrets 
pour  se  faire  aimer. 

«  Pour  son  humeur  et  ses  manières,  continuait  Mademoiselle, 
je  défie  de  les  connaître,  de  les  dire  ni  de  les  copier.  »  Le  monde 
n'était  pas  entièrement  de  cet  avis.  Il  croyait  savoir,  tout  an 
moins,  que  M.  de  Lauzun  était  «  le  plus  insolent  petit  homme   4 
qu'on  eût  vu  depuis  un  siècle  (1),  »  et  le  plus  malicieux.  On   j 
citait  de  lui  bien  des  traits  sanglans,  et  l'on  connaissait  sa  façon   t 
de  pirouetter  sur  ses  talons  et  de  plonger  dans  la  foule,  avant   | 
que  sa  victime  eût  recouvré  ses  esprits.  Le  monde  avait  aussi  la   i 
certitude   que    le  favori  était  un  intrigant.  Lauzun  machinait    \ 
toujours  quelque  chose,  fût-ce  contre  des  indifférens  :  cela  lui    | 
faisait  la  main.  Pour  le  reste.  Mademoiselle  avait  raison  :  on  s'y 
perdait. 

Il  avait  beaucoup  d'esprit.  On  se  répétait  ses  mots,  par 
exemple  sa  réponse  à  une  femme  de  ministre,  qui  lui  disait 
assez  sottement,  pour  faire  valoir  la  peine  que  se  donnait  son 
mari  :  «  Il  n'y  en  a  point  de  plus  embarrassés  que  celui  qui 
tient  la  queue  de  la  poêle,  n'est-il  pas  vrai? —  Pardonnez-moi. 
madame,  ce  sont  ceux  qui  sont  dedans.  »  Mais  il  aimait  à  faire 
Timbécile  et  à  débiter  d'un  ton  niais  des  choses  n'ayant  aucun 
sens;  il  s'abandonnait  à  ce  goût  singulier,  même  devant  le  Roi. 
Le  contraste  n'était  pas  moins  grand  entre  ses  prétentions  à 
avoir  grand  air,  son  désir  d'en  imposer,  et  Thabitude  de  se 
composer  des  accoutremens  grotesques,  pour  voir  si  quelqu'un 
oserait  rire  de  M.  de  Lauzun.  On  le  trouvait  chez  lui  en  robe  de 
chambre  et  grande  perruque,  son  manteau  par-dessus  sa  n  >e 

(1)  Mémoires  el  Réflexions  du  marquis  de  La  Fare. 


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LA  GRANDE  MADEMOISELLE.  583 

de  chambre,  un  bonnet  de  nuit  sur  sa  perruque  et  un  chapeau 
à  plumes  sur  le  tout.  Ainsi  affublé,  il  se  promenait  de  long  en 
large,  en  dévisageant  ses  domestiques,  et  malheur  à  qui  ne 
gardait  pas  son  sérieux. 

Il  était  en  même  temps  avare  et  libéral,  ingrat  et  reconnais- 
sant, méchant  avec  délices  et  toutefois  bon  ami,  très  bon  parent, 
sans  jamais  cesser  d*6tre  dangereux.  Il  entreprit  une  fois  de 
pousser  dans  le  monde  un  sien  neveu,  frais  émoulu  du  Périgord. 
Il  l'équipa  de  sa  bourse,  et  se  donna  la  peine  d^aller  le  présenter 
à  la  cour,  où  leur  apparition  fit  événement.  On  se  les  montrait 
du  doigt,  et  personne,  pas  môme  le  Roi,  impassible  par  métier, 
ne  pouvait  s'empêcher  de  rire  :  Lauzun  avait  eu  la  fantaisie  de 
faire  habiller  son  neveu  à  la  mode  de  son  grand-père.  Le  pauvre 
garçon  se  sentait  si  ridicule  qu'il  en  mourait  de  honte,  et  qu'il 
s'enfuit  de  Paris  sans  plus  oser  se  montrer.  Son  oncle  n'y  avait 
certainement  pas  mis  de  malice.  Il  ne  s'était  pas  rendu  compte  ; 
il  avait  un  grain  de  folie. 

Ce  grain-là,  quand  il  n'est  pas  trop  gros,  peut  donner  aux 
gens  une  saveur  particulière.  Il  avait  séduit  Mademoiselle,  qui 
essayait  vainement  de  le  définir,  à  propos  de  Lauzun,  et  se 
rabattait  à  conclure  :  «  Enfin  il  m'a  plu  ;  je  l'aime  passionné- 
ment. »  Le  Roi  n'avait  peut-être  pas  été  insensible  non  plus  à 
ce  je  ne  sais  quoi  ;  mais  la  vérité  oblige  à  dire  qu'il  avait  été 
séduit  surtout  par  l'âme  de  parfait  courtisan  de  ce  demi -fou.  La 
cour  de  France  ne  possédait  pas  plus  servile  devant  le  maître 
que  «  le  plus  insolent  petit  homme  qu'on  eût  vu  depuis  un 
siècle.  »  Ce  Gascon  jouait  à  Louis  XIV  des  comédies  de  dévoue- 
ment et  d'admiration  absolument  éhontées,  et  qui  réussissaient 
tout  de  même.  Le  Roi  s'était  laissé  persuader  que  M.  de  Lauzun 
n'aimait  que  lui,  ne  vivait  que  pour  lui,  s'absorbait  en  lui,  pour 
ainsi  parler,  et  le  Roi  en  avait  été  touché.  Il  trouvait  cela  bien.  Il 
était  prêt  à  beaucoup  pardonner  à  l'homme  qui  donnait  un  si 
bon  exemple  aux  autres  courtisans. 

Lorsqu'on  avait  fait  la  part  de  l'originalité  et  celle  de  la  bas- 
sesse, dans  la  faveur  de  Lauzun  auprès  du  prince;  lorsqu'on 
s'était  rendu  compte,  d'autre  part,  que  Louis  XIV  n'échappait 
pas  entièrement  à  la  crainte  inspirée  par  son  favori;  on  conti- 
nuait à  se  demander  la  cause  d'une  fortune  si  disproportionnée 
au  mérite.  Lauzun  était  en  passe  d'arriver  à  tout,  qti^nJ  le 
grain  de  folie  le  perdît. 


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1 


584  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 


II 

Une  fois  décidée,    Mademoiselle  n'avait  plus  songé  qu'an 
moyen  de  venir  à  bout  de  son  dessein.  Le  premier  pas  lui  pa- 
raissait Tan  des  plus  difficiles.  C'était  à  elle,  vu  la  disproportion 
des  rangs,  à  faire  les  avances  et  à  demander  la  main  de  M.  de    i 
Lauzun.  Mademoiselle  y  était  toute  préparée  ;  elle  ne  redoutait    1 
pas  un  refus.  Mais  il  ne  lui  suffisait  pas  d'être  épousée;  elle    1 
voulait  avoir  son  roman,  être  aimée  et  se  l'entendre  dire,  et  c'était    * 
cela  qui  n'était  pas  tout  simple  :  —  a  Je  ne  sais,  dit-elle,  s*il    .• 
voyait  ce  que  j  avais  dans  le  cœur.  Je  mourais  d  envie  de  loi    i 
donner  occasion  de  me  dire  ce  que  le  sien  sentait  pour  moi.  Je    | 
ne  savais  comment  faire.  >»  Il  n'y  avait  que  la  Grande  Mademoi-     ■ 
selle,  dans  toute  la  cour  de  France,  pour  être  aussi  novice  aux    f 
manèges  d'amoureux.  Après  y  avoir  bien  pensé,  elle  s'arrêta  à 
un  expédient  classique  :  ce  sont  les  meilleurs.  Elle  résolut  de 
dire  à  Lauzun  qu'il  était  question  de  la  marier,  et  qu'elle  vou- 
lait en  avoir  son  avis.  S'il  l'aimait,  il  se  trahirait. 

Elle  se  mit  incontinent  à  sa  recherche,  ce  même  2  mars  ob     j 
elle  s'était  éveillée  si  gaie,  et  le  trouva  chez  la  Reine,  à  Theure  où 
cette  princesse  s'enfermait  dans  sou  oratoire  pour  %<  prier  Dieu.  » 
Marie-Thérèse   prolongeait    pieusement  ces   séances,    pendant     j 
lesquelles  il  s'établissait  quelque  liberté  dans  sa  chambre,  a  Je     | 
m*en  allai  à  lui  et  le  menai  dans  une  fenêtre.  Â  sa  fierté  et  à  son     | 
air,  il  me  parut  l'empereur  de  tout  le  monde.  Je  ccnnmençai:     | 
«  Vous  m'avez  tant  témoigné  d  amitié  depuis  quelque  temps,  que     | 
cela  me  donne  la  dernière  confiance  en  vous,  et  que  je  ne  veux     I 
plus  rien  faire  sans  voti*e  avis.  »  Lauzun  protesta,  ainsi  qu'il 
convenait,  de  sa  reconnaissance  et  de  son  dévouement,  et  elle 
reprit  :    «  On  dit  dans  le  monde  que  le  Roi  me  veut  marier 
au  prince  de  Lorraine;  en  avez- vous  ouï  parJer?  »  Non,  il  n'en 
avait  pas  ouï  parler.  Mademoiselle  enfila  des  explications  con- 
fuses sur  ce  qu'elle  '  voulait  rester  en  France,  et  trouver  enfin 
le  bonheur,  u  Pour  moi,  conclut-elle,  je   ne  saurais  aimer  ce 
que  je  n estime  pas.  »  Lauzun  approuva   tout    et  demanda: 
«  Songeriez- vous    à  vous  marier?  »  Elle  répondit  naïvement: 
a  J*enrage  quand  j  entends  compter  l«s  gens  qui  aspirent  à  i  a 
succession.  —  Ah  ;  dit-il,...  rien  ne  me  donnerait  tant  d'en^  e 
que  cela  de  me  marier  I  »  Â  cet  endroit,  la  Reine  sortit  de  s*  d 


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LA   GBANDE   MADEMOISELLE.  885 

oratoire,  et  il  fallut  se  quitter.  Lauzun  ne  s'était  pas  trahi.  Made- 
.  moiselle  se  sentait  néanmoins  très  heureuse.  —  «  Je  songeais  : 
voilà  un  grand  pas  de  fait,  et  il  ne  peut  plus  douter  de  mes 
sentimens;  à  la  première  occasion^  je  connaîtrai  les  siens.  .Fêtais 
bien  contente  de  moi  et  de  ce  que  j'avais  ftiit.  » 

Lauzun  avait  en  effet  compris  sur-le-champ  que  la  Grande 
Mademoiselle  se  jetait  à  sa  tête,  et  il  était  bien  décidé  à  entrer 
dans  le  jeu,  à  tout  hasard,  pour  en  tirer  ce  qu'il  pourrait.  Sans 
aller  jusqu'au  mariage,  l'amour  d'une  grande  princesse  peut  être 
avantageux,  de  biien  des  fagons.  Il  se  prêta  donc  à  renouer  Fentre- 
lien  et  mit  tout  son  art,  tout  son  esprit,  à  défaut  du  moindi*e 
sentiment,  à  échauffer  la  passion  de  cette  vieille  fille,  et  à  Satter 
Jes  faiblesses  qui  se  joignaient  au  mouvement  dk  son  cœur  pour 
lui  faire  souhaiter  de  se  marier. 

Bile  ne  pouvait  pas  supporter  la  vision  de  ses  héritiers  aux 
aguets  :  Lauzun  appuya  sur  «  le  chagrin...  d'entendre  dire:  un 
tel  aura  une  terre:  Vautre  une  autre.  Je  le  trouve  très  juste, 
continuait-il;  car  il  faut  vivre  tant  que  Ton  peut,  et  n'aimer  point 
ceux  qui  souhaitent  notre  mort.  » 

Elle  ne  se  résignait  pas  à  vieillir.  Ce  n'était  pas  coquetterie; 
Mademoiselle  n'en  avait  jtimais  eu;  c'était  conviction  qu'elle 
devait  à  sa  haute  naissance  d'être  une  créature  privilégiée.  Elle 
disait  très  sérieusement:  «  Les  gens  de  ma  qualité  sont  tou- 
jours jeunes,  »  et  elle  s'habillait  comme  à  vingt  ans  et  continuait 
à  danser.  Lauzun  la  mit  sur  ce  sujet  délicat,  et  ne  lui  ménagea 
point  les  vérités  désobligeantes,  avant  d'en  arriver  au  baume  qu'il 
tenait  en  réserve.  Il  entrait  dans  ses  habitudes  de  brutaliser  les 
femmes  éprises  de  lui,  pour  se  les  soumettre,  et  il  en  avait  ici 
deux  raisons  pour  une.  «  Sa  maxime,  rapporte  Saint-Simon, 
était  que  les  Bourbons  voulaient  être  rudoyés  et  menés  le  bâton 
haut,  sans  quoi  on  ne  pouvait  se  conserver  sur  eux  aucun  em- 
pire. »  Le  .système  ne  lui  avait  pas  mal  réussi  avec  Louis  XIV. 
lauzun  put  croire  dans  ces  premiers  temps  qu'il  réussirait  aussi 
avec  Mademoiselle,  tant  celle-ci  acceptait  humblement  ses  du- 
retés. 

Il  lui  disait  :  «  Je  trouve  que  vous  avez  raison  de  prendre 
H"  parti,  rien  au  monde  n'étant  si  ridicule,  de  quelque  qualité 
<î  ^  Ton  soit,  que  de  voir  une  fille  de  quarante  ans  habillée  dans 
1<  plaisirs,  dans  le  monde,  comme  une  de  quinze  qui  ne  songe 
à  ien.  Quand  Ion  est  à  cet  âge,  il  faut  ou  se  faire  religieuse  ou 


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586  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


dévote,  ou,  habillée  modestement,  n'aller  à  rien.  »  Il  accordait 
que  Mademoiselle,  par  exception,  «  à  cause  de  sa  qualité,  i 
pourrait  se  permettre,  de  loin  en  loin,  un  acte  ou  deux  d'opéra; 
mais  son  lot  de  vieille  fille  était  «  d'aller  à  vêpres,  au  sermon, 
au  salut,  aux  assemblées  des  pauvres,  aux  hôpitaux.  »  Ou  bien, 
alors,  se  marier:  c'était  Talternative  qu'il  lui  avait  ménagée. 
«  Car  Tétant,  poursuivait-il,  à  tous  les  âges  on  va  partout; 
on  est  habillée  comme  les  autres,  pour  plaire  à  son  mari.  On  va 
aux  plaisirs  parce  qu'il  veut  que  Ton  fasse  comme  les  autres.  » 

Chacune  de  ses  paroles  s'imprimait  dans  l'esprit  de  l'amou- 
reuse princesse.  Quand  Saint-Simon,  qui  avait  connu  intime- 
ment Lauzun,  eut  lu  les  Mémoires  de  Mademoiselle,  il  renonça  à 
conter  après  elle  leur  aventure,  tant  son  récit  était  exact  et  vivant: 
«  Qui  a  un  peu  connu  M.  de  Lauzun,  écrivait-il,  le  recon- 
naîtra en  tout  ce  que  Mademoiselle  en  raconte,  et  jusqu'à  croire 
Tenteudre  parler  (1).  » 

Par  une  contradiction  très  naturelle,  Mademoiselle,  au  milieu 
de  son  ivresse,  conservait  «  du  regret  de  n'être  pas  reine  dans 
des  pays  étrangers.  »  Lauzun  s'efforça  de  l'en  guérir.  Il  lui 
représentait  que  la  peine  aurait  passé  le  plaisir.  «  Si  vous 
aviez  été  reine,  impératrice,  vous  vous  seriez  fort  ennuyée... 
Demeurez  donc,  toute  votre  vie,  ici...  Si  vous  avez  envie  de  vous 
marier,  vous  avez  de  quoi  faire  un  homme  égal  en  grandeur  et 
en  puissance  aux  souverains.  11  saura  par-dessus  que  vous  aurez 
le  plaisir  de  l'avoir  fait;  il  vous  en  aura  l'obligation...  11  ne 
faut  point  dire  comme  il  faut  qu'il  soit  fait  pour  posséder  un  tei 
honneur;  car,  en  vous  plaisant  et  étant  choisi  par  vous,  ce  sera 
un  homme  admirable.  Rien  ne  lui  manquera;  mais  où  est-il?» 
Ce  langage,  qui  nous  paraît  si  clair,  ne  l'était  pas  encore  assez 
au  gré  de  Mademoiselle.  Cette  princesse  attendait  toujours  un 
aveu,  des  douceurs,  qui  ne  venaient  jamais.  Lauzun  faisait  l'ami 
désintéressé,  celui  qui  est  entièrement  hors  de  cause,  et  il  étalait 
à  Mademoiselle  toutes  les  raisons  qui  devaient  la  dégoûter  d'un 
niuriago  inégal.  Bien  loin  de  chercher  à  lui  parler,  il  se  tenait 
respectueusement  à  distance  lorsqu'il  la  rencontrait.  «  C'était 
moi,  dit-elle,  qui  allais  à  lui.  »  Sa  réserve  et  ses  réticences  attisaient 
le  feu,  et  cela  le  divertissait,  mais  il  n'osait  pas,  pour  le  moment» 
s'en  promettre  autre  chose  que  plus  de  crédit  encore  h  la  cour. 

(1)  Écrits  inédits. 


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LA    GRANDE  MADEMOISELLE.  887 

Sur  ces  entrefaites,  la  duchesse  de  Longueville  (1)  voulut 
établir  le  comte  de  Saint-Paul,  celui  de  ses  fils  qui  ressemblait 
«  infiniment  »  à  La  Rochefoucauld.  Malgré  l'énorme  différence 
d'&ge  —  son  fils  n'avait  que  vingt  ans —  elle  songea  à  Mademoi- 
selle, qui  était  toujours  le  plus  grand  parti  du  royaume,  et  lui 
fit  porter   des  ouvertures  qui  furent  éludées,  mais   avec  une 
douceur  dont  le  monde  s'étonna.   Mademoiselle  avait  ses  rai- 
sons :  «   Pour  moi  qui  avais  mon   dessein    dans   la  tête,   je 
n'étais  pas  fâchée  que  le  bruit  courût  que  l'on  parlait  de  me 
marier  à  M.  de  Longueville  (2);  il  me  semblait  que  c'était,  en 
quelque  façon,  accoutumer  les  gens  à  ce  que  je  voulais  faire.  » 
Pour  une  fois  que  Mademoiselle  se  mêlait  de  faire  de  la  diplo- 
matie, son   calcul  se   trouva  juste.  A   quelques  jours  de  là, 
comme  Ton  causait  de  cette  affaire  devant  Lauzun,  l'un  de  ses 
amis,  auquel  n'avait  pas  échappé  que  Mademoiselle  l'écoutait 
avec  plaisir,  lui  demanda  pourquoi  il  ne  tenterait  pas  la  for- 
tune (3).  D'autres  seigneurs  se  joignirent  au  premier,  et  tous 
ensemble  lui  assurèrent  que  rien  n'était  impossible  à  un  homme 
aussi  avant  dans  les  bonnes  grâces  du  Roi.  Lauzun  se  défendit 
avec  chaleur  de  penser  seulement  à  épouser  Mademoiselle;  mais, 
rentré  au  logis,  il  rumina  toute  la  nuit  celte  conversation,  et 
commença  dès  lors  à  ne  plus  trouver  Tidée  aussi  chimérique.  Il 
fallut  remettre  à  plus  tard  à  s'en  assurer;  le  Roi  emmenait  la 
cour  en  Flandre,  et  il  avait  donné  le  commandement  de  l'escorte 
à  son  favori  (4). 

C'était  un  voyage  politique.  L'Espagne  venait  d'être  'vaincue 
presque  sans  résistance  dans  la  guerre  de  Dévolution  (1667-1668). 
Louis  XIV  jugeait  utile  de  montrer  la  royauté  française  dans 
toute  sa  pompe  aux  populations  devenues  nôtres  par  le  traité 
d*Aix-la-Chapelle  (2  mai  1668),  et  chacun  se  préparait  à  faire 
bonne  figure  dans  un  spectacle  dont  l'étrangeté  n'a  plus  d'ana- 
logue dans  notre  vie  moderne.  En  1658,  Lorel,  le  gazetier,  avait 

(i)  La  sœur  da  Grand  Condé.  Snr  son  rôle  pendant  la  Fronde,  voir  la  Jêunês$ê 
dtla  Grande  Mademùiselle,  p.  284  et  suivantes. 

(S)  M.  de  Saint-Paoi  commença  vers  ce  môme  temps  &  porter  le  nom  de  Lon- 
gueviUe. 

(3)  Cette  conversation,  qui  donne  la  clef  de  la  conduite  de  Lauzun,  est  rapportée 
^9  Le  Perroquet,  ou  les  Amours  de  MademoUelle^  récit  anonyme  imprimé  par 
•  Llvet  à  la  suite  de  V Histoire  amoureuse  des  Gaules  (Paris,  Jannet.  1851)  ;  et  dans 
'histoire  de  Mademoiselle  et  du  comte  de  Losun  (Bibi.  Sainte-Geneviève,  Ms.  3208). 
i  ne  sont  pas  toujours  des  sources  sûres;  mais  je  crois  que  l'on  peut  s'y  ûer  ici. 

(^)  Mémairu  de  l'abbé  de  Choisy. 


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588  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


évalué  après  ^de  12  000  âmes,  «  non  compris  les  marmitons,  » 
le  convoi  formé  par  la  cour  à  son  départ  pour  Lyon.  Ce  chiffre 
fut  certainement  dépassé  en  1670,  où  la  seule  famille  royale, 
plus  qu'au  complet,  puisqu'elle  comprenait  M""*  de  Montespan  et 
M"*  de  La  Vallière,  traînait  une  suite  de  plusieurs  milliers  de 
personnes,  non  compris  Tarmée  d*escorte,  en  dames  ou  fiU^ 
d'honneur,  gentilshommes,  pages,  «domestiques»  de  tout  ordre 
et  des  deux  sexes,  valetaille  et  valets  des  valets.  Le  Roi  emmenait 
jusqu'à  sa  nourrice.  La  noblesse,  d'autre  part,  était  plus  disci- 
plinée qu'au  temps  de  Mazarin  et  d'Anne  d'Autriche,  et  nul 
n'avait  osé  rester  en  arrière.  Le  départ  se  fit  de  Saint-Germain, 
le  28  avril.  Pellisson  écrivait,  le  surlendemain,  à  son  amie  AT^*  de 
Scudéry  :  «  Il  n'est  pas  possible  de  vous  dire  combien  la  cour 
est  grosse;  elle  n'est  point  telle  à  Saint-Germain  ni  à  Paris.  Tout 
le  monde  a  suivi  (1).  » 

La  quantité  des  bagages  donnait  à  cette  foule  l'aspect  d'une 
tribu  nomade  en  déplacement.  Tous  les  hauts  personnages 
emportaient  des  mobiliers  complets.  Louis  XIV  avait  dans  ce 
voyage  une  «  Chambre  de  damas  cramoisi,  »  pour  lusage  ordi- 
naire, et  uiie  autre  «  très  magnifique  »  pour  les  endroits  où  l'on 
avait  de  la  place.  Le  lit  de  cette  dernière  était  «  de  velours  vert 
en  broderie  d'or  »  et  «  d'une  grandeur  immense...  qui  passait 
celle  de  beaucoup  de  petites  chambres.  »  Il  était  accompagné  de 
«  toute  la  suite  d'ameublemens  qu'il  faut,  quand  (le  Roi)  est  logé 
à  Taise,  et  pour  la  Reine  de  même;  ce  sont  de  très  belles  tapis- 
series des  Gobelins,...  quantité  de  plaques  (2),  bras  et  chandeliers 
d'argent,  et  autres  pièces.  »  Le  service  de  la  bouche  emportait 
une  batterie  de  cuisine  monstre,  et  les  ustensiles  nécessaires 
pour  servir,  matin  et  soir,  en  vaisselle  plate  plusieurs  tables  im- 
menses. Quand  tout  cela  était  déballé,  Leurs  Majestés  étaient 
a  comme  au  palais  des  Tuileries,  ou  à  peu  près.  » 

Monsieur  ne  pouvait  se  passer  d'être  entouré  de  jolies  choses, 
ni  de  varier  ses  toilettes  à  l'infini;  il  était  encombrant  en  voyage. 
Mademoiselle,  peu  exigeante,  avait  néanmoins  son  rang  à  garder, 
et  sa  «  chambre  de  campagne  »  était  imposante  ;  à  un  voyage,  où 
elle  logea  dix  jours  dans  une  maison  de  paysan,  basse  de  pla- 

(1)  Lettres  historiques.  Pellisson  accompagnait  la  cour  en  qualité  d'historio- 
graphe. 

(2)  Plaque  :  pièce  d'argenterie  ouvragée,  au  bas  de  laquelle  se  trouvait  un 
chandelier. 


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LA   GRANDE  MADEMOTSELLE.  589 

londy  il  fallut  creuser  le  sol  pour  faire  tenir  sou  lit  à  «  pavillon.  » 
Parmi  les  courtisans,  plusieurs  des  principaux,  obligés  par  leurs 
charges  d'avoir  table  ouverte,  menaient  avec  eux  un  personnel 
et  on  matériel  de  cabaret  ambulant.  D'autres  voulaient  se  faire 
remarquer  par  la  «  galanterie  »  de  leur  équipage  ;  celni  de 
Lauzan  avait  été  extrêmement  admiré^  à  sa  sortie  de  Paris  : 
<c  II  tenait  toute  la  rue  Saint-Honoré,  écrit  Mademoiselle  qui 
l'avait  croisé  par  hasard  ;  il  était  très  beau  et  magnifique.  »  Les 
gens  modestes  emportaient  tout  au  moins  un  lit  de  camp,  sous 
peine  de  coucher  par  terre  pendant  tout  le  voyage. 

On  se  représente  le  train  de  chariots,  fourgons  et  chevaux 
ou  mulets  de  bât  qui  se  déroula  sur  la  route  de  Flandre,  en 
1670;  la  difficulté  de  faire  arriver  le  soir  à  chacun  ses  bagages, 
quand  la  couchée  s'éparpillait  sur  une  ville  entière  ou  sur  un 
archipel  de  villages:  les  accidens  de  toutes  sortes  qui  attendaient 
la  caravane,  dans  des  chemins  presque  toujours  effroyables  et 
au  passage  do  rivières  presque  toujours  sans  ponts;  Taffaire- 
ment  des  uns^  l'impatience  des  autres  et  le  désordre  universel  ; 
l'angoisse  d'avoir  perdu  ses  cuisiniers,  si  l'on  était  Marie-Thérèse, 
la  désolation  de  ne  plus  retrouver  son  rouge  et  sa  poudre,  si  Ion 
était  Mowieur  ou  quelque  jolie  femme;  enfin,  l'épreuve  où 
étaient  mis  les  caractères,  et  l'espèce  de  gloire  assurée  à  qui 
gardait  sa  bonne  humeur^  au  travers  de  fatigues  souvent  exces- 
sives et  de  contretemps  perpétuels. 

Louis  XIV était  bon  voyageur,  s'arrangeait  de  tout  et  exigeait 
que  Ton  en  fit  autant;  il  détestait  les  gémissemens,  les  femmes 
qui  ont  peur  et  celles  qui  tiennent  à  coucher  dans  un  lit.  La 
reine  Marie-Thérèse  commençait  à  gémir,  avant  d'être  montée  en 
voiture,  et  c'était  une  nouvelle  publique  que  de  l'avoir  vue  de 
bonne  humeur  pendant  un  voyage.  Les  soupers  de  famine  et  les 
nuits  passées  en  carrosse,  à  attendre  un  chariot  qui  s*était 
trompé  de  chemin,  lui  paraissaient  d'effroyables  calamités.  Les 
mauvaises  routes  la  faisaient  pleurer,  et  elle  jetait  les  hauts  cris 
en  traversant  les  gués  ;  on  la  trouva  une  fois,  tout  en  larmes, 
arrêtée  en  rase  campagne  et  refusant  obstinément  d'avancer  ou 
de  reculer.  Ses  peines  étaient  sans  compensation,  car  elle  n'avait 
pas  de  curiosité.  Les  conférences  dont  le  Roi  régalait  les  dames, 
'out  le  long  du  chemin,  sur  la  tactique  et  les  fortifications, 
mnuyaient  mortellement  la  pauvre  Reine,  et  elle  ne  savait  même 
»as  le  cacher.  A  dire  le  vrai,  de  toutes  ces  femmes  qui  s'eniprcs- 


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S90  EEVUB  DES  DEUX  MONDES. 

saient  derrière  le  Roi,  sur  les  remparts  des  villes  ou  les  anciens 
champs  de  bataille,  en  ayant  Tair  de  boire  ses  paroles,  la  seule 
Mademoiselle  Técoutait  avec  plaisir;  depuis  ses  exploits  de 
la  Fronde,  elle  s'était  toujours  crue  du  métier. 

Monsieur  était  d'une  grande  ressource  en  voyage.  Lorsqu'il 
choisissait  d'être  avec  le  Roi,  Monsieur  savait  toujours  tant  de 
nouvelles,  que  toute  la  carrossée  s'animait  à  l'instant.  Le  soir, 
quand  les  lits  se  faisaient  attendre,  il  mettait  des  jeux  en  train, 
ou  bien  il  mandait  les  violons  du  Roi  et  donnait  le  bal  ;  faute  de 
mieux,  on  dansait  dans  une  grange.  Il  n'était  sensible  qu'aux^, 
accidens  de  toilette  ;  mais,  pour  ceux-là,  il  ne  concevait  pas  que 
l'on  pût  les  prendre  légèrement.  Le  voyage  de  1670  fut  contrarié 
par  des  pluies  torrentielles,  et  le  plus  mouillé  était  toujours  le 
commandant  en  chef  des  troupes,  obligé  de  prendre  tête  nue  les 
ordres  du  Roi.  Monsieur  considérait  avec  une  espèce  d'indigna- 
tion la  mine  piteuse  de  Lauzun,  ruisselant  et  défrisé,  et  il  disait 
ensuite  :  «  Pour  rien  je  ne  me  montrerais  à  tous  comme  était 
M.  de  Lauzun  tantôt  :  il  n'avait  pas  bon  air  avec  ses  cheveux 
mouillés;  jamais  je  n'ai  vu  un  homme  si  affreux  (1).  » 

Mademoiselle  était  encore  plus  indignée  que  Monsieur;  mais 
c'était  que  l'on  pût  trouver  M.  de  Lauzun  laid,  «  en  quelque  état 
qu'il  fût,  »  et  que  le  Roi  l'exposât  de  gaieté  de  cœur  à  s'enrhumer  : 
«  M.  de  Lauzun  était  à  tout  moment  sans  chapeau  et  se  mouil- 
lait fort  la  tête.  Je  disais  au  Roi  :  «  Sire,  commandez-lui  de  mettre 
son  chapeau  ;  cela  le  fera  malade.  »  Enfin  je  le  dis  si  souvent,  que 
j'eus  peur  que  l'on  le  remarquât.  »  Mademoiselle  s'inquiétait  peu 
pour  elle-même  des  misères  de  la  route.  Aucune  femme  ne  fai- 
sait moins  de  grimaces  pour  manger  un  mauvais  souper,  pour 
coucher  dans  sa  voiture  ou  dormir  sur  une  chaise.  Elle  n'avait 
cependant  pas  la  réputation  d'être  bonne  voyageuse,  à  cause  de 
la  frayeur  insurmontable  que  lui  inspirait  leau.  Dans  un  gué, 
elle  criait  autant  que  la  Reine;  les  marques  d'impatience  du  Roi 
n'y  pouvaient  rien  :  «  Dès  que  je  la  vois,  disait-elle  de  Feau, 
je  ne  sais  plus  ce  que  je  fais.  » 

Le  reste  de  la  caravane  était  résigné  à  camper  à  la  grâce  de 
Dieu.  On  savait  qu'il  fallait  être  content,  sous  peine  de  déplaire, 
et  l'on  était  accoutumé  à  être  mal  ;  il  en  était  de  même  dans  tous 
Us  voyages.  En  1667,  la  cour  avait  passé  une  nuit  au  château 

(i)  Mémoires  àô  Mademoiselle, 


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LA    GRANDE   MADEMOISELLE.  S91 

de  Mailly,  près  d'Amiens.  L'abbé  de  Montigny,  aumônier  de  la 
Reine,  écrivait  le  lendemain  à  des  amies  :  a  Mailly,  mesdames, 
est  une  chahuanterie...  Tout  le  monde  y  était  tellement  entassé 
que  M""*  de  Montausier  coucha  sur  un  tas  de  paille  dans  un  ca- 
binet, les  filles  de  la  Reine  dans  un  grenier  sur  un  tas  de  blé  et 
votre  serviteur  sur  un  tas  de  charbon  (1).  »  En  1670,  la  nuit  du 
3  au  4  mai  défraya  longtemps  les  correspondances. 

La  journée  du  3  avait  été  pénible.  L'immense  convoi  était 
parti  de  Saint-Quentin  pour  Landrecies,  de  très  bonne  heure,  par 
une  pluie  battante^  qui  faisait  grossir  à  vue  d'œil  les  cours  d^eau 
et  les  marais.  D'heure  en  heure,  on  enfonçait  davantage  dans  les 
boues,  et  la  route  s'encombrait  de  chevaux  et  de  muletç  morts 
ou  abattus,  de  charrettes  embourbées  et  de  bagages  déchargés. 
Les  carrosses  ne  tardèrent  pas  à  se  mettre  de  la  partie.  Le  ma* 
réchal  de  Rellefonds  abandonna  le  sien  dans  une  fondrière  et  fit 
le  reste  de  l'étape  à  pied,  avec  Benserade  et  deux  autres.  M.  de 
Cnissol  (2)  eut  de  l'eau  par-dessus  les  portières,  en  traversant  la 
Sambre,  et  M.  de  Bouligneux  (3),  qui  le  suivait,  fut  contraint  de 
dételer  au  milieu  de  la  rivière  et  de  se  sauver  sur  l'un  des  che- 
vaux. Quand  ce  vint  à  la  Reine  et  à  Mademoiselle,  on  eut  beau  les 
conduire  à  un  autre  gué,  «  fort  sûr,  »  leurs  cris  et  leur  agitation 
furent  tels,  que  l'on  renonça  à  les  faire  passer.  Elles  allèrent 
chercher  un  abri  dans  la  seule  habitation  du  rivage.  C'était  une 
pauvre  maison,  composée  de   deux  pièces  se  commandant,  et 
n'ayant  que  la  terre  pour  plancher  ;   Mademoiselle  y  enfonça 
jusqu'au  genou  dans  un  trou  boueux.  Landrecies  était  sur  l'autre 
bord,  la  nuit  tombait,  et  chacun  mourait  de  faim,  car  Ton  n'avait 
presque  rien  eu  à  manger  depuis  Saint-Quentin.  Le  Roi,  très  mé- 
content, déclara  que  tout  le  monde  resterait  là.,  et  que  l'on  atten- 
drait le  jour  dans  les  carrosses. 

Mademoiselle  remonta  dans  le  sien,  mit  son  bonnet  de  nuit, 
sa  robe  de  chambre  et  se  délaça  en  dessous,  mais  elle  ne  put 
fermer  l'œil,  «  car  c'était  un  bruit  effroyable.  »  Quelqu'un  lui 
dit  :  «  Voilà  le  Roi  et  la  Reine  oui  vont  manger.  »  Elle  se  fit 
porter  telle  quelle,  à  travers  les  bourbiers,  dans  la  petite  maison, 
et  trouva  la  Reine  fort  maussade.  Marie-Thérèse  n'avait  pas  de 

(1)  De  La  Vallièi^  à  Montespan,  par  Jean  Lemolne  et  André  Lichtenbcr^er. 

(2)  Emmanuel  II  de  Crussol,  duc  d'Uzès.  Il  avait  épousé  la  fille  du  duc  de  Mon 
aosier  et  de  Julie  d'Angennes. 

(3)  Probablement  l'oncle  par  alliance  de  Buss^-Rabatin. 


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592  BE\aiE  DES   DEUX   MONDES. 

lit,  et  elle  se  lamentait,  disant  «  qu'elle  serait  malade  si  elle  ne 
dormait  point,  »  et  demandant  où  était  le  plaisir  de  voyBg^ 
pareils  ?  Louis  XIV  mit  le  comble  à  son  chagrin  en  proposant 
de  coucher  toute  la  famille  royale  et  quelques  familiers  dans  la 
plus  grande  des  deux  pièces,  l'autre  devant  servir  de  quartier 
général  à  Lauzun  :  «  Voilà,  disait  le  Roi,  qu'on  vient  d'ap- 
porter des  matelas  ;  Romecourt  (1)  a  un  lit  tout  neuf  sur  quoi 
vous  pourrez  dormir.  »  —  «  Quoi  !  se  récriait  la  Reine,  coucher 
tous  ensemble,  cela  serait  horrible  !»  —  «  Quoi  !  reprenait  le 
Roi,  être  sur  des  matelas  tout  habillés,  il  y  a  du  mal?  Je  n'y  en 
trouve  point.  »  Mademoiselle,  prise  pour  arbitre,  n'y  en  trouva 
point  non  plus,  et  la  Reine  céda. 

Cependant  la  ville  de  Landrecies  avait  envoyé  à  ses  souve- 
rains un  c(  bouillon  fort  maigre,  »  dont  la  mauvaise  mine  con- 
sterna Marie-Thérèse.  Elle  le  refusa  avec  dépit.  Quand  il  fut  bien 
entendu  «  qu'elle  n'en  voulait  point,  »  le  Roi  et  Mademoiselle, 
aidés  de  Monsieur  et  de  Madame,  l'expédièrent  en  un  instant,  et, 
dès  qu'il  n'y  eut  plus  rien,  la  Reine  dit  :  «  J'en  voulais,  et  Ton 
a  tout  mangé  I  »  On  allait  rire,  au  mépris  de  l'étiquette,  sans  un 
grand  plat  venu  aussi  de  Landrecies,  et  sur  lequel  on  se  jeta.  Il 
y  avait  dedans,  raconte  Mademoiselle,  des  viandes  «  si  dures, 
que  Ton  prenait  un  poulet  à  deux  par  chaque  cuisse  et  on  avait 
peine  en  le  tirant  de  toute  sa  force  d'en  venir  à  bout.  »  Puis 
Ton  se  coucha.  Ceux  qui  n'avaient  pas  encore  leur  bonnet  de 
nuit  et  leur  robe  de  chambre,  les  mirent  (2),  et  c'est  dans  l'appa- 
reil d'Ai-gan  qu'il  faut  se  représenter  la  royauté  française,  pendant 
cette  nuit  mémorable. 

Au  com  de  la  cheminée,  sur  le  lit  de  Romecourt,  était  la 
Reine,  tournée  de  manière  à  regarder  ce  qui  se  passait:  — «  Vous 
n'avez  qu'à  tenir  votre  rideau  ouvert,  disait  le  Roi,  vous  nous 
verrez  tous.  »  Auprès  de  la  Reine,  sur  un  matelas,  étaient  M""  de 
Béthuue,  sa  dame  d'atour,  et  M°*  de  Thianges,  sœur  de  M"*  de 
Montespan.  Venaient  ensuite,  sur  trois  matelas  se  touchant  faute 
de  place.  Monsieur  et  Madame,  Louis  XIV  et  la  Grande  Mademoi- 
selle, M"'  de  La  Vallière  et  M"*  de  Montespan.  Une  duchesse, 
une  marquise  et  une  fille  d'honneur  se  serraient  sur  un  dernier 
matelas,  placé  en  équerre,  et  des  plus  gênans  pour  le  va-et-vient 
des  officiers  ayant  affaire  au  quartier  général,  dans  la  pièce  du 

(1)  Romecourt  était  lieutenant  des  gardes  du  Roi. 

(2)  11  est  évident  qu*on  les  avait  avec  soi  dans  sa  voiture,  à  tout  événement. 


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LA   GRANDE  MADEMOISELLE.  SD3 

fond.  Par  bonheur  pour  tout  le  monde,  le  Roi  finit  par  faire  dire 
à  Lauzun  de  pratiquer  un  trou  dans  le  mur  extérieur  de  sa 
chambre  et  de  donner  ses  ordres  par  là.  Le  dortoir  royal  eut  ainsi 
quelque  tranquillité,  et  Ton  put  s'endormir. 

A  quatre  heures  du  matin,  Louvois  vint  avertir  que  Ton  avait 
fait  un  pont.  Mademoiselle  éveilla  le  Roi,  et  chacun  se  leva.  Ce 
ne  fut  pas  un  beau  coup  d'œil.  Les  cheveux  étaient  pendans  et 
les  visages  fripés.  Mademoiselle  se  croyait  «  moins  défigurée  » 
que  les  autres,  parce  qu'elle  se  sentait  très  rouge,  et  elle  s'en 
réjouissait,  ne  pouvant  éviter  d'être  vue  par  Lauzun'.  La  famille 
royale  remonta  en  carrosse  et  s'en  alla  tout  droit  entendre  une 
messe  à  Landrecies,  après  quoi  ces  augustes  personnes  se  cou- 
chèrent, et  dormirent  une  partie  de  la  journée. 

Le  soir  même,  à  peine  levée.  Mademoiselle  fut  très  grondée 
par"*  Lauzun  de  ses  peurs  ridicules  de  l'eau.  Gela  lui  fut  très 
doux;  c'était  la  première  fois  qu'il  s'arrogeait  pareille  liberté,  et 
les  femmes  très  amoureuses  commencc(nt  toujours  par  aimer  le 
ton  de  maître.  Ils  se  voyaient  moins  souvent  qu'à  Saint-Germain, 
mais  avec  plus  de  liberté.  Les  hasards  des  voyages  leur  valaient 
çà  et  là  de  longs  tète-à-tête,  qu'ils  mettaient  à  profit,  elle  pour  de- 
venir pressante,  lui  pour  se  faire  désirer.  Il  lui  dit  un  jour  qu'il  pen- 
sait à  quitter  le  monde  :  «  J'y  entrevois,  continua-t-il,  de  si  belles 
et  de  si  grandes  espérances  I  et  si  elles  me  manquent,  je  mour- 
rai de  douleur.  »  —  «  Mais,  fit  Mademoiselle,  ne  songerez-vous 
jamais  à  vous  marier  7  »  —  «  La  seule  chose,  répondit-il,  à  quoi 
je  songerais  si  je  me  voulais  marier,  ce  serait  &  la  vertu  de  la 
demoiselle  :  car  s'il  y  avait  la  moindre  faute,  je  n'en  voudrais 
pas  ;  fût-ce  vous,  qui  êtes  au-dessus  de  tout.  »  Il  disait  cela  parce 
que  le  bruit  courait  que  le  Roi  voulait  marier  son  favori  avec 
M"*  de  La  Vallière.  Mademoiselle  s'écria  ingénument  :  «  Mais 
vous  voudriez  bien  de  moi  ;  car  je  suis  sage.  »  —  «  Ne  faisons 
point  de  contes  de  Peau  (TAne  quand  nous  parlons  sérieuse- 
ment. D  —  «  Mais  revenons  donc  à  moi...  »  C'était  justement  ce 
qu'il  ne  voulait  point.  Il  se  rappela  tout  d'un  coup  que  Tambas- 
sadeur  de  Venise  l'attendait. 

Une  autre  fois.  Mademoiselle  lui  dit,  en  l'abordant,  qu'elle 
était  «  toute  résolue  de  se  marier  »  et  que  son  choix  était  fait. 
Elle  ajouta  :  «  J'en  veux  parler  au  Roi  et  me  marier  en 
Flandre  ;  cela  fera  moins  de  bruit  qu'à  Paris.  »  —  «  Ah  !  gardez- 
vous-en  bien,  s'écria  Lauzun  alarmé,  car  il  ne  jugeait  pas  le  ter- 
TOMB  XXIII.  —  1904.  38 


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S94  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rain  assez  préparé;  je  ne  le  veux  pas;...  je  m'y  oppose.  » 
Quelques  jours  après,  ils  regardaient  ensemble  par  une  fenêtre 
et  échangeaient  leurs  impressions  sur  les  gens  de  qualité  qui 
venaient  &  passer,  «  leur  taille,  leur  air,  leur  mine,  leur  esprit.  » 
Au  bout  de  quelque  temps,  Lauzun  dit  :  «  Par  ce  que  je  vois,  ce 
n*est  pas  un  de  ceux-là  que  vous  choisirez.  »  —  <(  Non,  assuré- 
ment,  répliqua  Mademoiselle.  Je  voudrais  qu'il  passât  et  vous 
le  pouvoir  montrer.  »  Comme  on  avait  beau  passer,  elle  reprit: 
«  Il  faut  chercher  :  il  y  en  a  encore  quelque  autre.  »  «  Sur  cela, 
rapportent  ses  Mémoires,  il  sourit,  et  nous  parlâmes  d'antre 
chose.  »  Ils  avaient  maintenant  de  ces  sourires  d'intelligence. 
Cependant  la  cour  re\ànt  &  Saint-Germain  (le  7  juin),  sans  que 
Mademoiselle  eût  obtenu  la  parole  décisive  qu'elle  ne  cessait  de 
mendier.  Lauzun  apposait  des  atermoiemens  à  toutes  ses 
avances.  Calcul  ou  excès  de  prudence,  il  allait  avoir  à  s'en 
applaudir. 

ni 

Quinze  jours  s'étaient  encore  passés  dans  les  détours  et  les 
faux-fuyans.  Mademoiselle  en  était  excédée.  Tout  en  comprenant 
qu'un  cadet  de  Gascogne  ne  pouvait  pas  lui  dire  :  «  Prenez-moi,  » 
il  était  si  peu  dans  son  caractère  de  jouer  au  plus  fin,  qu'elle 
trouvait  «  les  manières  de  M.  de  Lauzun  à  son  égard...  extra- 
ordinaires. »  Lauzun  était  trop  compliqué  pour  une  personne  qui 
Tétait  si  peu.  La  Bruyère  lui-même  allait  renoncer  à  le  pénétrer, 
et  l'avouer  dans  le  passage  où  il  le  peint  sous  le  nom  de  Straton: 
«  Caractère  équivoque,  mêlé,  enveloppé;  une  énigme;  une  ques- 
tion presque  indécise.  »  Persuadée  qu'il  ne  se  dérobait  que  par 
respect,  Mademoiselle  résolut  de  brusquer  les  choses. 

Le  20  juin,  la  cour  alla  a  prendre  les  divertissemens  de  la 
belle  saison  (1)  »  à  Versailles.  Monsieur  et  Madame  s'en  furent 
&  leur  château  de  Saint-Cloud,  Mademoiselle  suivit  la  cour.  Lau- 
zun s'était  absenté,  mais  il  avait  soin  de  venir,  de  temps  à  autre, 
faire  des  apparitions  chez  la  Reine.  Un  soir  qu'il  y  avait  rencon- 
tré Mademoiselle  et  qu'il  la  plaisantait  au  sujet  du  duc  de  Lon- 
gueville,  cette  princesse  lui  dit  vivement  :  —  «  Assurément,  je 
me  marierai;  mais  ce  ne  sera  pas  à  lui.  Je  vous  prie  que  je  vous 

(1)  Gczette  de  Renau4ol, 


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LA   GRANDE  MADEMOISELLE.  S85 

parle  demain;  car  je  suis  détermiaée,  résolue  de  parler  au  Roi, 
et  je  voudrais  bien  que  tout  ceci  fût  fini  devant  le  1*'  juillet.  » 
Il  répondit  :  —  «  Je  m'en  vais  demain  à  Paris,  et  dimanche,  sans 
faute,  je  serai  ici;  et  nous  causerons  de  toute  chose;  je  com- 
mence à  avoir  aussi  envie  que  vou^  de  voir  tout  ceci  fini.  » 

Le  dimanche  (29  juin),  vers  le  soir,  Lauzun  n'était  pas  encore 
arrivé.  On  vint  à  la  chambre  de  Mademoiselle  l'avertir  que  la 
Reine  l'attendait  pour  la  promenade.  Elle  sortit  en  courant  et 
croisa  le  comte  d'Ayen  (1),  l'air  très  pressé  aussi,  qui  lui  dit  en 
passant  :  «  Madame  se  meurt!  Je  cherche  M.  Vallot  (2),  que  le 
Roi  m'a  commandé  d'y  mener.  »  En  bas,  la  Reine  conta  dans  son 
carrosse  l'histoire  du  verre  d'eau  de  chicorée,  et  que  Madame  se 
croyait  empoisonnée.  On  s'étonnait,  on  s'exclamait  :  «  Âh! 
quelle  horreur!  »  on  se  regardait  et  l'on  ne  savait  que  faire; 
Marie-Thérèse  était  descendue  de  voiture  et  se  promenait  en 
bateau,  très  paisiblement,  sur  le  grand  canal.  Survint  précipitam- 
ment un  gentilhomme  :  Madame  était  à  l'extrémité  et  faisait  dire 
à  la  Reine  de  ne  point  tarder,  si  elle  voulait  la  voir.  On  regagna 
K  fort  vite  »  le  château,  où  l'embarras  recommença.  La  Reine 
demandait  à  chaque  instant:  «  Que  ferai-je?...  Que  ferai-je?  » 
ne  se  décidait  point  et  empêchait  Mademoiselle  de  partir  sans 
elle.  Enfin  le  Roi  parut.  Il  prit  la  Reine  dans  son  carrosse,  avec 
Mademoiselle  et  la  comtesse  de  Soissons.  M***  de  Montespan  et 
M^**  de  La  Vallière  suivirent.  Il  était  onze  heures,  quand  la  famille 
royale  mit  pied  à  terre,  &  la  porte  du  château  de  Saint-Cloud* 

Le  spectacle  qui  l'attendait  a  été  redit  cent  fois.  C'était,  sur 
an  lit,  une  pauvre  petite  figure  échevelée,  pathétique  de  souf- 
france, et  déjà  tirée  par  l'approche  de  l'agonie.  Sa  chemise  dé- 
nouée laissait  voir  sa  maigreur,  et  elle  était  si  pâle  que,  sans  ses 
cris,  on  l'aurait  crue  expirée.  Nous  savons  par  M***  de  La 
Fayette  (3)  que  les  premiers  sentimens  de  l'entourage  avaient 
été  la  pitié  et  l'attendrissement,  naturels  en  pareil  cas,  et  re- 
doublés ici  par  les  douleurs  effroyables  et  la  douceur  devant  la 
mort  de  cet  être  jeune  et  charmant.  L'état  de  Madame  avait 
touché  jusqu'à  Monsieur,  si  dur  pour  elle  depuis  qu'elle  l'avait 
blessé  par  ses  légèretés,  de  sorte  «  qu'on  n'entendait  plus  (dans 

1)  Capitaine  des  gardes  du  corps.  U  fut  depuis  duc  de  Noailles  et  martehai  de 

Pi     ICC. 

2)  Premier  médecin  du  Roi. 

K  Biitoirê  de  Madame  Henriette  d'Angleterre, 


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596  REVUB  DBS   DECX  MOlfBBS. 

sa  cûambre;  qne  lé'  bruit  que  font  des  personnes  qui  pleurent.  » 
L'entrée  des  souverains  avec  leur  suite  changea  soudain  les 
dispositions  de  cette  chambre.  Louis  XIV,  cependant,  était  siû- 
cèrement  affligé,  Mademoiselle  sincèrement  émue,  et  le  reste 
sentait  «  qu'on  perdait  avec  (Madame)  toute  la  joie,  tout  l'agré- 
ment et  tous  les  plaisirs  de  la  cour  (1);  »  mais  l'égoîsme  et 
l'intrigue  marchaient  sur  les  talons  des  Majestés.  Tout  en  pleu- 
rant, chacun  se  mit  à  songer  aux  conséquences  de  cette  mort. 
Qui  hériterait  du  grand  crédit  de  Madame?  Qui  Monsieur  allait- 
il  épouser?  Serait-ce  Mademoiselle?  Comment  s'en  trouveraient 
les  intérêts  de  tel  ou  tel?  La  mourante  sentait  autour  d'elle 
conmie  un  refroidissement  :  «  Elle  voyait  la  tranquillité  de 
tout  le  monde  avec  peine,  rapporte  Mademoiselle  ;  car  je  n'ai 
jamais  rien  vu  de  si  pitoyable  que  l'état  où  elle  était,  et  celui 
où  elle  voyait  les  autres...  On  causait  dans  la  chambre;  on  allait 
et  venait;  on  riait  quasi.  »  Monsieur  n'était  plus  «  qu'étonné  » 
de  ce  qui  lui  arrivait.  Mademoiselle  l'ayant  engagé  à  faire  appe- 
ler un  prêtre,  il  lui  dit  :  «  Qui  enverrons-nous  chercher  qui  eût 
un  bon  air  à  mettre  dans  la  Gazette?  »  Monsieur  est  tout  entier 
dans  cette  question. 

Après  le  départ  du  Roi,  qui  en  entraîna  d'autres,  la  scène 
changea  encore.  Monsieur  avait  envoyé  chercher  Bossuet,  qui  a 
raconté  sa  course  &  Saint-Gloud  dans  une  lettre  &  l'un  de  ses 
frères.  Il  semble,  à  le  lire,  que  sa  présence  chez  Madame  ait 
purifié  les  esprits  des  préoccupations  terrestres,  pour  n'y  souffrir 
d'autre  pensée  que  celle  de  la  grandeur  de  la  mort.  En  tout  cas, 
Madame  donna  l'exemple,  en  prouvant  de  toutes  les  manières,  et 
jusqu'à  son  dernier  soupir,  qu'elle  se  savait  en  train  d'accomplir 
«  la  plus  importante  action  de  notre  vie  (2).  »  —  «  Je  la  trouvai 
avec  une  pleine  connaissance,  dit  Bossuet,  parlant  et  faisant 
toutes  choses  sans  trouble,  sans  ostentation,  sans  effort  et  sans 
violence,  mais  si  bien  et  si  à  propos,  avec  tant  de  courage  et  de 
piété  quefeti  suis  encore  hors  de  moi!  »  Dieu  eut  ainsi  le  der- 
nier mot. 

A  Versailles,  la  Reine  s'était  mise  à  souper  en  rentrant.  Ma- 
demoiselle apercevait  Lauzun  parmi  les  assistans.  «  En  sortant 
de  table,  je  lui  dis  :  «  Voici  ce  qui  nous  déconcerte.  »  Il  me 

(1)  M"o  de  Sévigné  à  Bussy-Kabulia.  Lel/re  du  G  juillcl  lir.O. 

(2)  M—  df.  Sévigné  à  Bussy-^abutin  [Lettre  du  ilj  janvier  Hî8*)  h  propos  di     . 
mort  de  Coiiilé. 


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LA    GRANDE  MADEMOISELLE.  597 

dît  :  w  Beaucoup,  et  j*ai  peur  que  ceci  ne  rompe  tous  nos  pro- 
jets. »  Je  lui  dis  :  «  Ah  !  non,  quoi  qu'il  puisse  arriver.  »  Elle 
ne  put  dormir  de  la  nuit  :  comment  se  débarrasser  de  Monsieur, 
si  le  Roi  «  voulait  »  ce  mariage  ?  À  six  heures  du  matin,  on  vint 
de  Saint-Gloud  annoncer  la  mort  de  Madame.  A  cette  nouvelle, 
<i  le  Roi,  continue  Mademoiselle,...  résolut  de  prendre  méde- 
cine, »  et  cette  princesse,  survenant  avec  la  Reine,  le  trouva  en 
robe  de  chambre,  qui  pleurait  Madame  de  bon  cœur  et  s'atten- 
drissait sur  lui-môme.  Il  dit  à  Mademoiselle  :  «  Venez  me  voir 
prendre  médecine,  afin  de  ne  plus  faire  de  façons  et  de  faire 
conune  moi.  »  Après  avoir  bu,  il  alla  se  recoucher,  et.  la  mati- 
née se  passa  autour  de  son  lit,  &  parler  de  la  morte.  Dans  Taprès- 
midi,  le  Roi  sliabilla,  et  vint  causer  des  funérailles  avec  Made- 
moiselle, la  grande  autorité  de  la  cour  en  matière  d'étiquette. 
Dès  que  tout  fut  réglé,  il  lui  dit  la  parole  qu'elle  attendait  et 
qu'elle  redoutait  :  «  Ma  cousine-,  voilà  une  place  vacante  :  la 
voulez-vous  remplir?  »  Je  devins  pâle  comme  la  mort,  et  je  lui 
dis  :  «  Vous  êtes  le  maître,  je  n'aurai  jamais  de  volonté  que 
la  vôtre.  »  Il  me  pressa  ;  je  lui  dis  :  «  Je  n'ai  rien  à  dire  que 
cela.  »  —  «  Mais  y  avez- vous  de  l'aversion?  »  Je  no  dis  rien;  il 
me  dit  :  «  J'y  travaillerai  et  je  vous  en  rendrai  compte.  »  Dans 
les  salons,  la  foule  remariait  Monsieur  tout  haut.  On  disait  : 
«  A  qui?  »  et  l'on  regardait  Mademoiselle. 

Lauzun  prit  la  chose  en  homme  d'esprit,  sans  s'attarder  a 
d'inutiles  regrets,  ni  feindre  un  désespoir  amoureux  qui  était 
fort  loin  de  lui.  Ce  fut  d'un  air  très  dégagé,  et  très  gai,  trop 
même  au  gré  de  Mademoiselle,  qu'il  la  félicita  et  qu'il  refusa 
d'écouter  ses  protestations  que  «  cela  ne  se  ferait  point.  » 
«  Le  Roi,  lui  disait-il,  veut  que  vous  épousiez  Monsieur;  il 
lui  faut  obéir.  »  Il  Tobjurguait  de  ne  pas  hésiter,  et  lui  dépei- 
gnait les  joies  des  grandeurs  et  le  bonheur  d'ôtre  toujours  en 
fêle  avec  Monsieur.  Elle  répondait  :  a  Songez  que  j'ai  plus  de 
quinze  ans,  et  que  vous  me  proposez  des  choses  propres  aux 
enfans.  »  De  tous  les  honneurs  attachés  au  rang  de  belle-sœur 
du  Roi,  un  seul  la  touchait:  c'était  que  l'on  avait  une  bonne 
place  dans  le  carrosse  royal,  au  lieu  d*ètre  toujours  sur  le  stra- 
pontin, et  elle  représentait  à  Lauzun  que  la  bonne  place  «  ne 
(  urerait  pas;  »  il  faudrait  la  rendre  aux  enfans  du  Roi  dès  qu'ils 
feraient  grands.  Il  répliquait  à  tout  qu'il  fallait  obéir.  Une  fois, 
i   ajouta  :  «  Il  faut  oublier  lo  passé.  Pour  moi,  je  ne  sais  plus 


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598  REVUE  DES  DEUX   HOlfDES. 

rien  de  ce  que  vous  m'avez  conté  :  depuis  quelque  temps,  j*ai 
tout  oublié.  »  Une  autre  fois,  il  laissa  voir  qu'il  n'ignorait  pas 
ce  qu'il  perdait.  Elle  venait  de  répéter  :  «  Ah!  cela  ne  se  fera 
point.  »  —  «  Ah!  si,  repartit  Lauzun,  et  j'en  serai  bien  aise;  car 
je  préfère  votre  grandeur  &  ma  joie  et  &  ma  fortune;  je  vous 
suis  trop  obligé  pour  avoir  d'autres  sentimens.  »  —  «  Il  ne  m'en 
avait  jamais  tant  dit,  »  fait  remarquer  Mademoiselle.  Après  ces 
entretiens,  elle  allait  s'enfermer  pour  pleurer.  L'idée  d'épouser 
Monsieur  lui  était  maintenant  odieuse,  pour  d'autres  raisons 
encore  que  sa  passion. 

Non  pas  qu'elle  le  soupçonnât  d'avoir  empoisonné  sa  femme; 
Mademoiselle  l'en  croyait  incapable;  mais  elle  ne  pouvait  se 
faire  à  Tidée  des  favoris  de  Monsieur  et  de  leur  toute-puissance 
dans  la  maison.  L'un  d'eux,  M.  de  Beuvron  (1),  l'avait  confirmée 
dans  ses  répugnances,  en  venant  insolemment,  et  maladroite- 
ment, l'assurer  de  sa  protection  et  de  celle  du  chevalier  de  Lor- 
raine. Il  lui  avait  dit  en  propres  termes  :  «J'aurais  plus  d'avan- 
tage que  ce  fût  vous  qu'une  de  ces  princesses  d'Allemagne, 
qui  n'aurait  pas  un  sou  de  bien,  qui  fera  de  la  dépense;  et 
vous,  vous  en  avez  beaucoup.  Ce  que  le  Roi  donne.  Monsieur  en 
pourra  faire  des  libéralités;  ainsi  nous  y  trouverons  bien  mieux 
notre  compte.  »  Adressé  à  une  princesse  aimant  autant  son 
argent,  ce  discours  n'était  pas  habile.  La  suite  le  fut  encore 
moins  :  «  Quand  nous  aurons  fait  votre  mariage,  vous  nous  en 
aurez  lobligation;  car  vous  savez  bien  que  nous  le  pouvons.  » 
Mademoiselle  le  laissa  dire  et  conta  la  scène  au  Roi  :  «  Il  vous 
a  parlé  comme  un  sot,  »  fit  Louis  XIV  avec  son  bon  sens  ordi- 
naire. 

Elle  ne  pouvait  pas  se  résigner,  et  Laozun  tremblait  qu'on 
ne  Ten  rendit  responsable.  Il  vint  une  dernière  fois  trouver 
Mademoiselle  chez  la  Reine,  et  lui  dit  :  «  Je  viens  vous  sup- 
plier très  humblement  de  ne  me  plus  parler.  Je  suis  assez 
malheureux  pour  déplaire  &  Monsieur...  Il  croirait  que  toutes 
les  difficultés  que  vous  pourriez  faire...  viendraient  de  moi. 
Ainsi...  je  n'aurai  plus  l'honneur  de  parler  &  vous.  Ne  m'appelez 
point  en  lieu  du  monde;  car  je  ne  répondrais  pas.  Ne  m'écrivez 
ni  m'envoyez.  Je  suis  au  désespoir  d'être  obligé  d'en  user  ainsi; 
mais  c'est  une  chose  que  je  dois  faire  pour  l'amour  de  vous.  » 

(i)  Charles  d'Harcourt,  chevalier,  puis  comte  de  Beuvron,  était  Tan  de  ceux  que 
U  bruit  public  accusa  d'avoir  contribué  à  la  mort  de  Madame. 


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LA   GRANDE  MADEMOISELLE.  S99 

Elle  ergotait,  essayait  de  le  retenir  :  il  lui  répéta  son  refrain 
accoutumé,  qu'il  fallait  obéir,  et  prit  froidement  congé,  tandis 
qu'elle  s'écriait  :  «  Mais  ne  vous  en  allez  pas.  Quoi!  je  ne  vous 
parlerai  plus!  »  A  partir  de  ce  jour,  Lauzun  l'évita  soigneuse- 
ment. Un  soir  que  cette  princesse  lui  avait  commandé  de  renouer 
son  ruban  de  manchette,  il  «  répondit  qu'il  n'était  pas  assez  adroit,  » 
et  céda  la  place  à  M"*  de  La  Vallière.  Il  évitait  môme  de  regarder 
du  côté  de  Mademoiselle. 

Louis  XIV  avait  trouvé  son  frère  tout  endoctriné  sur  les  avan- 
tages d'épouser  beaucoup  de  millions  ;  Monsieur  demandait  seule- 
ment un  délai,  ne  voulant  pas,  avec  les  bruits  qui  couraient, 
paraître  trop  pressé  de  remplacer  la  morte.  Mademoiselle  s'étu- 
diait de  son  côté  à  traîner  les  choses  en  longueur.  De  l'un  & 
l'autre,  le  mois  de  septembre  s'avançait,  lorsque  le  Roi  dit  &  sa 
cousine  en  présence  de  la  Reine  :  «  Mon  frère  m'a  parlé  ;  il 
souhaite  qu'au  cas  que  vous  n  eussiez  point  d'enfans,  vous  don- 
niez tout  votre  bien  &  sa  fille  (1),  et  il  dit  qu'il  souhaite  fort  de 
n'en  point  avoir,  pourvu  qu'il  soit  sûr  que  ma  fille  épouse  son 
fils.  Je  lui  ai  dit  que  je  lui  conseillais  d'avoir  des  enfans,  parce 
que  ce  n'était  pas  une  chose  sûre.  » 

Monsieur  avait  treize  ans  de  moins  que  Mademoiselle,  et 
celle-ci  savait  ce  que  parler  veut  dire.  Elle  se  mit  néanmoiiAS  à 
rire:  «  Jamais  en  se  mariant  on  n'a  dit  que  l'on  souhaite  de 
n'avoir  point  d'enfans.  Je  ne  sais  si  ce  propos  est  obligeant;  qu'en 
dit  Votre  Majesté?  »  Le  Roi  riait  aussi  :  «  Il  a  dit  bien  d'autres 
choses  sur  ce  chapitre,  plus  ridicules,  que  je  lui  ai  conseillé  de 
ne  pas  dire,  pour  son  honneur.  »  La  plaisanterie  se  prolongea 
malgré  la  Reine,  qui  s'écriait  :  «  Gela  est  bien  vilain!  »  Enfin, 
Mademoiselle  conclut  d'un  ton  sérieux  :  «  Quoique  je  ne  sois 
pas  jeune,  je  ne  suis  pas  d'un  âge  &  ne  pouvoir  avoir  d'enfa^  \, 
A  ime  créature  fort  inférieure  on  fait  de  ces  propositions  ;  ainsi 
Votre  Majesté  veut  bien  que  je  dise  qu'elles  ne  me  sont  pas 
agréables.  »  Le  Roi  reprit  aussi  son  sérieux  pour  prévenir  sa  cou- 
sine, qu'il  ne  donnerait  jamais  &  son  frère  ni  gouvernement,  ni 
rien  de  ce  qui  procure  la  puissance,  mais  seulement  des  pierreries, 
meubles  et  autres  jdlîets.  C'était  encore  l'une  des  leçons  de  la 
Fronde,  et  Louis  XIV  insiste  sur  cette  résolution  dans  ses  Mé- 

(1)  Monsieur  avait  deux  filles  de  son  premier  mariage  :  Marie-Louise  d'Orléans, 
qui  épousa,  en  1679,  Charles  II,  roi  d'Espagne,  et  Anne-Marie  de  Valois,  mariée, 
en  1684,  à  Victor-Amédée  U,  duc  de  Savoie 


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REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


moires  (1).  Mademoiselle  le  remercia  ironiquement  de  tout  faire 
pour  lui  rendre  Monsieur  souhaitable,  et,  voyant  aux  questions 
du  Roi  qu'il  avait  eu  vent  de  quelque  chose,  elle  dépeignit  h  mots 
couverts  l'avenir  qu'elle  entrevoyait.  La  Reine  demandait  ce 
que  cela  voulait  dire.  Louis  XIV  se  taisait  :  «  J'ose  espérer,  fit 
Mademoiselle  en  terminant,  que  je  ferai  ce  que  je  voudrai  et  que 
(le  Roi)  ne  me  contraindra  pas.  »  —  «  Non,  sûrement,  répliqua- 
t-il;  je  vous  laisserai  faire  tout  ce  que  vous  voudrez  et  je  ne 
contraindrai  jamais  personne.  »  Il  ajouta,  un  instant  après  : 
«  Allons  dîner,  »  et  l'on  se  sépara. 

Des  semaines  s'écoulèrent  encore.  Les  favoris  de  Monsieur 
s'étaient  refroidis  sur  une  alliance  où,  à  la  réflexion,  l'humeur 
de  Mademoiselle  leur  faisait  craindre  de  ne  pas  trouver  leur 
compte  (2).  Les  choses  se  passèrent  avec  beaucoup  de  douceur 
quand  cette  princesse,  un  soir  d'octobre,  supplia  le  Roi  qu'il  n'en 
fût  plus  question.  Louis  XIV  parut  indifférent.  Monsieur  se  fâche 
un  instant  et  n'y  pensa  plus.  La  seule  Marie-Thérèse,  qui  ne 
s'intéressait  ni  &  son  beau-frère,  ni  à  sa  cousine,  «  fut  au  déses- 
poir, raconte  Mademoiselle,  car  elle  veut  que  l'on  se  marie  et 
que  l'on  ait  des  enfans.  »  Mais  nul  ne  s'occupait  des  désespoirs 
de  Marie-Thérèse. 

Lauzun  approuva  Mademoiselle,  et  cessa  de  la  fuir.  Ce  fut 
tout.  Pour  un  grand  ambitieux,  il  n'était  pas  assez  beau  joueur 
avec  la  fortune  ;  il  avait  trop  peur  d'être  dupe.  Il  avait  repris  son 
attitude  revôche,  et  refusait  toujours  d'écouter  le  nom  de  celui 
que  Mademoiselle  avait  choisi.  Certain  jeudi  soir,  qu'elle  l'avait 
menacé  de  «  souffler  contre  le  miroir  et  de  l'écrire,  »  minuit  sonna 
pendant  leur  contestation  :  «  Il  n'y  a  plus  moyen  de  le  dire,  fit 
Mademoiselle,  car  il  serait  vendredi.  »  Elle  croyait  au  vendredi. 
Le  lendemain,  elle  prit  une  feuille  de  papier,  écrivit  tout  en  haut: 
«  C'est  vous,  »  et  cacheta.  «  Ce  jour-là  je  ne  le  vis  qu'en  allant 
souper.  Je  lui  dis  :  «  J'ai  le  nom  dans  ma  poche  ;  mais  je  ne 
vous  le  veux  pas  donner  le  vendredi.  »  Il  me  dit  :  «  Donnez-le- 
moi;  je  vous  promets  que  je  le  mettrai  sous  le  chevet  de  mon 
lit,  et  que  je  ne  l'ouvrirai  pas  que  minuit  ne  soit  sonné.  »  Elle 
n'avait  pas  confiance,  et  lui  ne  songeait  même  pas  &  sacrifier 
une  course  arrangée  pour  le  samedi.  «  Eh  bien!  j'attendrai  à 
dimanche,  »  dit  Mademoiselle  avec  une  patience  inconcevable 

(1)  Cf.  Mémoires  de  Louis  XIV  «  pour  l'année  1666.  «»  Édition  Charles  Dreyss. 

(2)  Cf.  Segraisiana. 


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pir^ 


LA    GRANDE    MADEMOISELLE.  '  601 

et  sa  seule  vengeance  fut  de  se  faire  prier,  le  dimanche,  avant 
de  donner  son  papier.  Ils  étaient  seuls  au  coin  du  feu,  chez  la 
Reine  :  «  Je  tirai  cette  feuille,  où  il  n'y  avait  qu'un  mot  qui  en 
disait  beaucoup  ;  je  la  lui  montrai  ;  je  la  remettais  dans  ma  poche  ; 
je  la  mettais  dans  mon  manchon,  il  me  pressait  fort  de  la  lui 
donner,  en  disant  que  le  cœur  lui  battait;...  Avant  que  de  lui 
donner  je  lui  dis  :  a  Vous  répondrez  dans  la  même  feuille...  » 
Le  soir,  alors  qu'elle  n'osait  lever  les  yeux  sur  lui,  il  lui  déclara 
qu'elle  se  moquait  de  lui,  qu'il  n'était  pas  «  assez  sot  pour  y 
donner,  »  et  ce  fut  aussi  le  thème  de  la  lettre  qu'il  lui  remit.  En 
même  temps,  il  commençait  à  être  ému  de  sentir  &  portée  de 
sa  main  une  élévation  aussi  prodigieuse,  et  il  ne  pouvait  toujours 
se  défendre  de  répondre  sérieusement  à  Mademoiselle. 

Elle  lui  parlait  du  bonheur  qui  les  attendait,  et  de  ses  projets 
pour  faire  de  lui  le  plus  grand  seigneur  du  royaume.  Il  lui  dé- 
conseillait toujours  de  s'abaisser  de  la  sorte,  mais  un  jour  il 
ajouta  :  «  Quand  on  se  marie,  il  faut  connaître  l'humeur  des 
gens.  Je  vous  veux  dire  la  mienne.  »  Il  se  peignit  alors  au  natu- 
rel, bizarre  et  insociable,  et  ne  pouvant  vivre  que  dans  le  sillage  du 
Roi  :  —  «  Ainsi  je  serais  un  mari  que  l'on  ne  verrait  guère,  et, 
quand  on  le  verrait,  qui  ne  serait  pas  divertissant.  »  Ensuite  il 
broda,  affirmant  qu'il  était  corrigé  des  femmes  et  qu'il  n'avait 
aucune  ambition  :  «  Quand  on  me  voudrait  donner  un  gouver- 
nement, je  n'en  voudrais  point.  Après  tout  cela,  me  vondriez- 
vous?  »  —  «  Oui,  je  vous  veux...  »  —  «  Ne  trouvez-vous  rien  à 
ma  personne  qui  vous  dégoûte  ?  »  Cette  question  avait  sa 
raison  d'être;  Lauzun  était  «  malpropre  (1);  »  mais  elle  indigna 
Mademoiselle  :  «  Quand  vous  avez  peur  de  ne  pas  plaire, 
c'est  que  vous  vous  moquez  des  gens:  vous  u'avez  que  trop  plu, 
dans  votre  vie;  mais  moi!  Ne  trouvez- vous  rien  en  ma  figure 
de  déplaisant?  Je  crois  n'avoir  nul  défaut  extérieur  que  les  dents, 
que  je  n'ai  pas  belles:  mais  c'est  un  défaut  de  race,  et  cette  race 
en  peut  faire  passer  quelques-uns.  »  —  «  Assurément,  »  fit-il, 
et  elle  n'en  put  tirer  un  compliment. 

Sur  ces  entrefaites,  la  cour  rentra  au  Louvi*e  et  aux  Tuileries, 
Mademoiselle  au  Luxembourg.  Après  mainte  hésitation,  Lauzun 
consentit  qu'elle  écrivit  une  lettre,  où  elle  suppliait  le  Roi  d'où-  ' 
blier  tout  ce  qu'il  lui  avait  toujours  entendu  dii*e  contre  les  ma- 

(i)  Mémoim  de  l'ftbbé  de  Cboisy. 


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REVUB  DES  DEUX  MONDES. 


riages  inégaux,  et  de  lui  permettre  d'être  heureuse.  L'opinion 
des  contemporains  (ut  que  Lauzun  avait  pris  les  devans.  Le 
chargé  d'affaires  d'Espagne  écrivait  de  Paris  le  21  décembre  : 
«  Il  est  certain,  à  ce  que  l'on  'dit,  qu'il  en  est  venu  là  avec 
l'autorisation  et  la  permission  du  Roi  (1).  »  La  voix  publique, 
dont  les  nouvellistes  du  temps  nous  ont  conservé  Técho, ajoutait 
que  M"*  de  Montespan  avait  été  très  mêlée  à  toute  cette  affaire, 
version  que  confirment  deux  de  ses  lettres  à  Lauzun  (2),  et 
qu'elle  avait  enlevé  le  consentement  du  Roi  en  lui  disant  : 
ce  Hé  I  Sire,  laissez-le  faire,  il  a  assez  de  mérite  pour  cela  (3).  » 
Il  y  avait  entre  elle  et  Lauzun  quelque  chose  que  l'on  ne  sait 
pas,  et  qui  les  rapprochait  toujours,  quelque  mal  quïls  se 
fussent  fait. 

Le  Roi  avait  répondu  à  Mademoiselle,  sans  dire  ni  oui  ni 
non,  que  sa  lettre  l'avait  étonné,  et  qu'il  lui  demandait  d'y  mieux 
penser.  Il  lui  redonna  le  môme  avis,  trois  jours  après,  dans  un 
tête-à-tête  qui  eut  lieu  entre  deux  portes  et  à  deux  heures  du 
matin  :  «  Je  ne  vous  le  conseille  pas  ;  je  ne  vous  le  défends 
point; mais  je  vous  prie  d'y  songer.  »  Il  ajouta  que  l'on  com- 
mençait à  en  parler  et  que  bien  des  gens  n'aimaient  pas  M.  de 
Lauzun  :  «  Prenez  là-dessus  vos  mesures.  »  Ils  firent  leur  profit 
de  l'avertissement.  Le  lundi,  15  décembre  1670,  dans  l'après- 
midi,  les  ducs  de  Montausier  et  de  Créquy,  le  maréchal  d'Albret 
et  le  marquis  de  Guitry  se  présentèrent  ensemble  devant 
Louis  XIV  et  lui  demandèrent  la  main  de  Mademoiselle  pour 
M.  de  Lauzun,  «  comme  députés,  pour  ainsi  dire,  de  la  noblesse 
de  France,  qui  recevrait  à  grand  honneur  et  à  grande  grâce, 
que  le  Roi  voulût  permettre  qu'un  simple  gentilhomme  qualifié 
épousât  une  princesse  de  ce  rang  (4).  »  Cette  démarche  était  une 
idée  de  Lauzun.  Elle  réussit  auprès  du  Roi,  et,  après  qu'il  eut  été 
remercié  au  nom  de  toute  la  noblesse  de  son  royaume,  Made* 
moiselle,  qui  faisait  semblant  d'écouter  un  sermon  derrière  la 
Reine,  fut  avertie  que  M.  de  Montausier  la  demandait.  Il  lui 
conta  le  bon  accueil  qu'ils  avaient  reçu  et  finit  en  ces  termes  : 
«  Voilà  une  affaire  faite  ;  mais  je  vous  conseille  de  la  laisser  le 


(1)  Don  Miguel  de  Iturrieta  à  don  Diego  de  la  Torre  {Arehivet  dé  la  BoêHUe), 
(3)  Madame  de  Montespan  et  Louis  XIV,  par  P.  Clément,  p.  918. 

(3)  Histoire,  etc.  (Bibl.  Sainte-Geneviève,  Ma.  3208).  La  même  version  se  re 
trouve,  avec  de  légères  variantes,  dans  le  Perroquet,  etc. 

(4)  Mémoires  de  La  Fare. 


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LA   GRANDE   MADEMOISELLE.  603 

moins  traîner  que  vous  pourrez,  et  si  vous  me  croyez,  vous  vous 
marierez  cette  nuit.  »  —  «  Je  trouvai  qu'il  avait  raison,  ajoute 
Mademoiselle,  et  je  le  priai  de  le  dire  à  M.  de  Lauzun,  s'il  le 
▼oyait  avant  moi.  » 

IV 

n  n'y  a  pas  de  meilleure  leçon  d'histoire  que  l'émoi  de  toute 
la  France  en  apprenant  que  la  duchesse  de  Montpensier,  petite- 
fiUe  d'Henri  IV,  épousait  le  comte  de  Lauzun,  «  simple  gentil* 
homme  qualifié.  »  Un  mariage  de  ce  genre,  à  moins  qu'il  ne 
s'agisse  de  l'héritier  du  trône,  n'est  aujourd'hui  qu'une  simple 
nouvelle  mondaine,  même  dans  les  pays  restés  de  sentiment  mo- 
narcliique.  Au  zvii*  siècle,  c'était  une  telle  atteinte  à  la  hiérar- 
chie sociale,  sur  laquelle  tout  reposait,  que  Mademoiselle  parut 
avoir  manqué  gravement  à  son  devqir  de  princesse  en  brouillant 
ainsi  les  rangs,  Louis  XIV  à  son  devoir  de  roi  en  ne  s'y  oppo- 
sant point.  On  leur  en  voulut  d'autant  plus  que  les  mœurs, 
encouragées  par  d'illustres  exemples,  offraient  aux  amans  sépa- 
rés par  la  naissance  un  moyen  facile  de  concilier  leur  bonheur 
privé  avec  l'ordre  public.  Les  «  mariages  de  conscience  » 
avaient  été  inventés  pour  ces  sortes  de  cas  :  pourquoi  ne  pas  s'y 
tenir?  Paris  cherchait  la  réponse,  et  il  avait  pris  cet  air  bour- 
donnant et  affairé  que  n'oublièrent  jamais  ceux  qui  en  avaient  été 
les  témoins  et  qui  faisait  écrire  à  M""*  deSévigné  au  bout  de  dix 
ans,  lorsque  l'affaire  des  poisons  éclata  :  —  «  Il  y  a  deux  jours 
que  l'on  est  assez  comme  le  jour  de  Mademoiselle  et  de  M.  de 
Lanzun  :  on  est  dans  une  agitation,  on  envoie  aux  nouvelles,  on 
va  dans  les  maisons  pour  en  apprendre,  on  est  curieux  (1).  » 

Les  princes  et  princesses  du  sang  se  jugèrent  outragés  et  se 
rebellèrent,  événement  si  en  dehors  de  toutes  les  prévisions» 
avec  leurs  habitudes  de  soumission  passive,  que  Louis  XIV  ne 
laissa  pas  d'en  être  ému.  La  timide  Marie-Thérèse  donna  l'exemple. 
Mademoiselle  était  allée  lui  annoncer  son  mariage,  c  Je  dés- 
approuve fort  cela,  ma  cousine,  fit  la  Reine  d'un  ton  fort  aigre, 
et  le  Roi  ne  l'approuvera  jamais.  »  —  «  Il  l'approuve.  Madame, 
et  c'est  chose  résolue.  »  —  «  Vous  feriez  bien  mieux  dene  vous 
1  larier  jamais  et  de  garder  votre  bien  pour  mon  fils  d'Anjou  (2).  » 

(1)  Ultre  du  26  janvier  1680. 

(2)  Second  fils  de  Louis  XIV,  mort  en  bas  âge. 


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604  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  colère  lui  donna  ]e  conrage  de  parler  au  Roi,  qui  se  fâcha, 
d'où  scène,  larmes,  nuit  de  désespoir,  mais  refus  de  céder,  et, 
finalement,  déclaration  publique  qu'elle  ne  signerait  pas  au 
contrat. 

Monsieur  criait  du  haut  de  sa  tôte.  Il  chanta  pouilles  aux 
«  députés  de  la  noblesse  de  France,  »  traita  Mademoiselle,  en 
présence  du  Roi,  de  «  sans  cœur  »  et  de  personne  à  «  mettre  aux 
Petites-Maisons  (1)|  »  et  déclara  aussi  qu'il  ne  signerait  pas  au 
contrat.  Le  plus  grave  fut  qu'il  accusa  sa  cousine  de  répéter  à  tout 
venant  que  son  mariage  lui  avait  été  conseillé  par  le  Roi.  Made- 
moiselle eut  beau  jurer  qu'elle  n'avait  jamais  rien  dit  de  pareil, 
le  mot  fit  une  grande  impression  sur  Louis  XIV  ;  il  lui  donna  son 
premier  regret. 

Le  prince  de  Gondé,  tant  accusé  d'être  devenu  sur  le  tard  un 
plat  courtisan,  fit  respectueusement  au  Roi  ,des  remontrances 
très  fermes.  Il  n'y  eut  pas  jusqu'à  la  vieille  Madame,  si  profon- 
dément oubliée  dans  son  coin  du  Luxembourg,  qui  se  réveilla  de 
son  apathie  pour  signer  une  lettre  au  Roi,  écrite  en  son  nom  par 
M.  Le  Pelletier,  président  aux  Enquêtes. 

En  dehors  de  la  famille  royale,  Louis  XIV  sentait  le  blâme 
monter  vers  lui  de  toutes  les  classes  de  la  population.  La  noblesse 
se  refusait  généralement  à  ratifier  le  mandat  que  les  «  députés  » 
s'étaient  donné  en  son  nom.  Sans  doute,  l'honneur  de  ce  mariage 
était  grand,  et  très  inattendu  de  la  part  d'un  monarque  qui  avait 
travaillé  aussi  résolument  à  rogner  la  puissance  de  l'aristocratie; 
mais  la  plupart  des  gens  de  qualité  en  étaient  moins  touchés  que 
de  l'espèce  d'abaissement  infligé  à  la  royauté,  et,  à  travers  elle,  à 
l'idée  monarchique,  par  un  acte  qui,  pour  cette  même  raison, 
soulevait  une  réprobation  universelle  dans  le  reste  de  la  nation. 
Le  monde  des  Parlementaires  et  de  la  haute  bourgeoisie  était 
outré  ;  on  y  était  convaincu  que  l'affaire  n'avait  pu  être  entre- 
prise que  du  consentement  du  Roi,  et  l'on  trouvait  cela  une 
«  honte  »  pour  lui.  Les  classes  moyennes  étaient  dans  une  irrita- 
tion inconcevable;  Segrais  entendit  Guilioire,  intendant  de  Made- 
moiselle, dire  à  sa  maîtresse,  d'un  ton  très  excité,  sachant  fort 
bien  qu'il  risquait  sa  place  :  «  Vous  êtes  la  risée  et  l'opprobre 
de  toute  l'Europe.  »  Quant  au  peuple,  son  attitude  fut  touchant'': 

(i)  Cf.,  pour  ce  chapitre,  les  Mélanges  de  Philibert  Delamare  (Bibl.  natioiu 
ms.  français,  23251),  le  Journal  d'Ormesson,  et,  en  général,  tous  les  mémoi'   » 
correspondances,  pamphlets  et  chansons  de  Tépoque. 


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Là   grande  MADEMOrSELLE.  605 


il  était,  rapporte  un  témoin  (1),  «  dans  une  dernière  consterna- 
tion. »  Le  peuple  avait  du  chagrin,  comme  si  son  prince  lui  avait 
causé  une  grande  déception. 

Les  ennemis  de  Lauzun  attisaient  le  mécontentement  (et 
tâchaient  de  gagner  du  temps.  Louvois  passa  pour  avoir  obtenu 
de  Tarchevéque  de  Paris  qu'il  retardât  les  bans.  Le  ministre  se 
sentait  directement  menacé,  et  c'était  aussi  l'avis  du  monde  poli- 
tique, où  beaucoup  de  gens  crurent  toujours  que  le  mariage  de 
Mademoiselle  avait  été  un  coup  monté  «  contre  M.  de  Louvois, 
ennemi  de  M.  de  Lauzun  (2),  »  par  Colbert  et  M"^  de  Montespan. 

Tandis  que  l'orage  s'amassait,  les  amis  des  deux  amans  les 
pressaient  d'en  finir  au  plus  tôt.  «  Au  nom  de  Dieu,  leur  disait 
Rochefort,  capitaine  des  gardes  comme  Lauzun,  mariez-vous 
plutôt  aujourd'hui  que  demain.  »  Montausier  les  «  grondait  »  de 
lanterner.  M''*  de  Sévigné  représentait  à  Mademoiselle  que  c'était 
«  tenter  Dieu  et  le  Roi  (3).  »  Rien  n'y  faisait  avec  des  gens  qui 
marchaient  sur  les  nuées.  Lauzun  «  enivré  de  vanité  (4)  »  se 
croyait  au  port  et  &  Tabri  de  tout,  ayant  le  Roi  et  M""*  de  Mon- 
tespan pour  lui.  Mademoiselle  «  enivrée  d'amour  »  se  laissait 
guider.  Son  premier  avis  avait  été  de  se  marier  le  soir  môme  de 
ladéputation,  sans  le  dire  à  personne,  mais  Lauzun  s'y  était  re- 
fusé :  ce  II  était  si  persuadé  que  (M""*  de  Montespan)  ne  lui  man- 
querait pas  et  que  rien  ne  pourrait  changer  le  Roi  pour  lui,  qu'il 
88  tenait  sûr  de  tout  et  me  disait  :  «  Je  ne  me  défie  que  de 
vous.  »  Se  marier  ainsi  en  iapinois  ne  contentait  point  sa  vanité; 
11  voulait  que  cela  se  fît  «  de  couronne  à  couronne  (5),  »  en  plein 
jour  et  dans  toutes  les  formes.  Il  voulait  la  chapelle  des  Tuile- 
ries, du  faste,  de  la  foule,  une  haie  de  visages  étonnés  et  envieux. 
11  voulait  la  «  riche  livrée  (6)  »  qu'il  s'était  hâté  de  commander 
pour  la  circonstance.  Bref  il  voulait  la  lune,  et  cela  ne  réussit 
jamais. 

Le  mardi,  16  décembre  «  se  passa  à  parler,  à  s'étonner,  à  com- 
plimenter (7).  »  Il  vint  au  Luxembourg  «  un  monde  infini,  » 

(1)  Philibert  Delamare,  Uc.  ciL 

(2)  Journal  d'Olivier  d'Ormesson. 

(3)  Lettre  à  Coulanges,  du  31  décembre.  La  lettre  où  elle  annonce  le  mariage, 
>p  connue  pour  qu'on  l'ose  citer,  est  du  15. 

(4)  Mémoires  de  La  Fare. 

(5)  Mémoires  de  M-«  de  Caylus. 

(6)  Saint-Simon,  Écrits  inédits. 

(7)  M"*  de  SéTigné,  lettre  du  19  décembre.    . 


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1 


606  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


dont  Farchevéque  de  Reims,  frère  de  Louvois,  qui  dit  à  Made- 
moiselle :  «  Me  feriez- vous  le  tort  de  choisir  un  autre  que  moi 
pour  vous  marier?  »  —  «  Un  autre  »  avait  déjà  sollicité  cet 
honneur,  preuve  que  Ton  n'envisageait  pas  alors  la  possibilité 
d'une  rupture,  et  Mademoiselle  répliqua  :  —  «  M.  l'archevêque 
de  Paris  a  dit  qu'il  voulait  que  ce  fût  lui.  »  —  Le  mercredi, 
nouvelle  cohue,  Louvois  en  personne,  tous  les  ministres  ;  mais 
le  ton  n'était  déjà  plus  le  môme,  et  Mademoiselle  s'en  aperçut 
bien  :  «  On  me  faisait  de  grandes  révérences  :  on  causait  et  on 
ne  parlait  point  de  l'affaire.  »  Le  soir  de  ce  même  jour,  elle  fit 
donation  à  Lauzun,  «  en  attendant  mieux,  »  disait  M""*  de  Se- 
vigne,  du  comté  d'Eu,  qui  était  la  première  pairie  de  France, 
donnant  le  premier  rang,  de  la  principauté  de  Dombes  et  du 
duché  de  Montpensier,  dont  il  prit  aussitôt  le  titre  et  le  nom.  Ils 
convinrent  ensuite  de  se  marier  le  lendemain  à  midi. 

Le  jeudi  18,  il  se  trouva  que  le  contrat  n'était  pas  prêt  ;  les 
hommes  d'affaires  l'avaient  fait  exprès.  Vers  le  soir,  Lauzun,  qui 
perdait  sa  belle  assurance,  offrit  à  Mademoiselle  de  rompre.  Elle 
s'en  offensa,  et  essaya  une  fois  de  plus  de  lui  faire  dire  qu'il 
l'aimait,  mais  il  répondit  :  «  C'est  ce  que  je  ne  dirai  qu'en  sor- 
tant de  l'église.  »  11  n'était  plus  question  de  la  chapelle  des  Tui- 
leries, ni  d'éblouir  les  Parisiens,  et  le  vendredi  obligeait  à  un 
nouveau  retard,  Mademoiselle  ayant  écarté  ce  jour-là.  Tout  con- 
sidéré, rendez-vous  fut  pris  à  Gharenton,  dans  une  maison 
amie,  pour  se  marier  à  la  dérobée,  le  lendemain  soir  après  mi« 
nuit,  sans  archevêque,  car  celui  de  Paris  commençait  à  inspirer 
de  la  défiance  :  «  Le  curé  du  lieu  nous  parut  bon  pour  cela.  » 
Lorsqu'ils  furent  bien  convenus  de  leurs  faits,  Mademoiselle 
s'amusa  à  montrer  à  ses  familiers  la  chambre  qu'elle  venait  de 
faire  arranger  pour  le  futur  duc  de  Montpensier  :  «  Elle  était 
magnifiquement  meublée, raconte  l'abbé  de  Choisy.  «Ne  trouvez- 
vous  pas,  nous  dit-elle,  qu'un  cadet  de  Gascogne  sera  assez  bien 
logé?  »  Lauzun  prit  congé  de  bonne  heure.  11  voulait,  selon 
Tusage  du  temps,  aller  coucher  chez  des  baigneurs;  Mademoi- 
selle s'y  opposa,  parce  qu'il  était  «  fort  enrhumé.  »  11  avait  aussi 
«  fort  mal  aux  yeux.  Je  lui  disais  :  «  Vous  avez  les  yeux  bien 
rouges.  »  11  me  répondit  :  «  Vous  font-ils  mal  au  cœur?  »  — 
c(  Non,  car  ils  ne  sont  nullement  dégoûtans.  »  On  a  déjà  pu  re- 
marquer que  ces  illustres  amans  ne  possédaient,  ni  l'un  ni  l'autre, 
les  grâces  légères  de  la. conversation^^  ib. avaient  le  mojtiKingu- 


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Là  grande  mademoisellb.  607 

lièrement  appuyé.  «  Ces  dames  se  moquèrent  de  nous,  pour- 
suit la  princesse.  On  était  fort  gai.  Je  ne  sais  pourtant  quel 
pressentiment  j'avais.  Je  me  mis  à  pleurer,  en  le  voyant  partir; 
il  fut  triste  ;  on  se  moqua  de  nous.  Toutes  ces  dames  s'en  allè- 
rent aussi  ;  il  ne  resta  que  M""*  de  Nogent.  n  C'était  la  sœur  de 
Lauzun,  et  Mademoiselle  s'était  fort  liée  avec  elle  dans  les 
derniers  mois. 

Tandis  que  l'on  perdait  du  temps  au  Luxembourg,  Louis  XIV 
subissait  une  sorte  d'assaut  général  pour  obtenir  qu'il  retirât 
son  autorisation  :  «  La  Reine  et  les  princes  du  sang  redoublaient 
leurs  instances.  Le  maréchal  de  Villeroy  (1)  se  jeta  à  ses  genoux, 
les  larmes  aux  yeux;  les  ministres,  à  la  fin  tous  ceux  qui 
approchent  de  la  personne  du  Roi,  lui  font  entendre  la  voix  du 
peuple...  Enfin  Dieu  toucha  tout  à  coup  le  cœur  du  Roi  (2)...  » 
Dieu,  non,  mais  une  créature  de  chair  :  M""*  de  Montespan  tra- 
hissait une  seconde  fois  Lauzun. 

La  Fare  affirme  que  ce  fut  sur  le  conseil  de  M"**  de  Mainte- 
non,  qui  n'était  encore  que  M""'  Scarron,  gagnant  péniblement 
son  pain  à  élever  dans  l'ombre  les  enfans  du  Roi  et  de  M"'  de 
Montespan.  M""*  Scarron  avait  infiniment  d'esprit,  infiniment  de 
prudence,  et  elle  était  alors  bien  loin  de  toute  pensée  de  riva- 
lité :  le  Roi  ne  la  pouvait  souffrir.  Elle  racontait  plus  tard  qu'il 
l'avait  prise  pour  un  «  bel  esprit  »  n'aimant  «  que  les  choses 
sublimes  (3),  »  et  Louis  XIV  redoutait  les  Philaminte.  Ce  fut 
donc  en  amie  désintéressée,  qu'elle  «  fit  voir  à  M"*  de  Montespan 
l'orage  (fu'elle  s'attirait,  en  soutenant  Lauzun  dans  cette  afifaire, 
que  la  famille  royale,  et  le  Roi  lui-même  lui  reprocherait  le  pas 
qu'elle  lui  faisait  faire.  Enfin  elle  fit  si  bien,  que  celle  qui  avait 
fait  cette  affaire  la  rompit  (4).  »  Louis  XIV  céda  aux  instances  de 
M***  de  Montespan,  et  envoya  chercher  Mademoiselle  au  Luxem- 
boui^. 

Il  était  huit  heures  du  soir.  Mademoiselle  eut  un  cri,  en 
apprenant  que  le  Roi  la  demandait  :  «  Je  suis  au  désespoir;  mon 
affaire  est  rompue.  »  Arrivée  aux  Tuileries,  on  la  fit  entrer 
chez  le  Roi  par  les  derrières,  et  elle  s'aperçut  qu'on  lui  dissimu- 

(1)  Ancien  gouverneur  du  Roi,  qui  lui  avait  conservé  beaucoup  d'affection. 

(2)  Philibert  Delamare,  loc.  cit. 

(3)  M"«  de  Maintenon,  Lettres  historiques  et  édifiantes.  Cf.  Mémoire  de  Ai^  d'An- 
maie,  publié  par  M.  le  comte  d'Hausson ville. 

(4)  L'abbé  de  Choisy  raconte  la  même  scène,  mais  en  l'attribuant  à  la  princesse  ' 
de  Carignan  (Marie  de  Bourbon-Soissons,  1606-1692). 


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608  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

lait  quelque  chose.  En  effet,  Louis  XIY  faisait  cachet  Condé  der- 
rière une  porte,  afin  qu'il  les  écoutât  et  lui  servit  de  garant: 
«  On  ferma  la  porte  sur  moi.  Je  trouvai  le  Roi  tout  seul,  ému, 
triste^  qui  me  dit  :  «  Je  suis  au  désespoir  de  ce  que  j'ai  à  vous 
dire.  On  m'a  dit  que  l'on  disait  dans  le  monde  que  je  vous  sacri- 
fiais pour  faire  la  fortune  de  M.  de  Lauzun  ;  que  cela  me  nuirait 
dans  les  pays  étrangers,  et  que  je  ne  devais  point  souffrir  que 
cette  affaire  s'achevât.  Vous  avez  raison  de  vous  plaindre  de 
moi  ;  battez-moi,  si  vous  vouiez.  Il  n'y  a  emportement  que  vous 
puissiez  avoir,  que  je  ne  souffre  et  que  je  ne  mérite.  » —  «  Ah! 
m'écriai-je,  Sire,  que  me  dites-vous  ?  Quelle  cruauté  !  »  Elle 
mêlait  les  protestations  de  respect  et  les  reproches,  criait  son 
désespoir  et  s'informait  avec  angoisse,  à  deux  genoux,  du  sort 
de  Lauzun  :  a  Où  est-il.  Sire,  M.  de  Lauzun?  »  —  «  Ne  vous 
mettez  point  eu  peine  ;  on  ne  lui  fera  rien.  » 

Les  vraies  douleurs  sont  toujours  éloquentes.  Louis  XIV 
laissa  voir  sans  fausse  honte  son  émotion  :  «  Il  se  jeta  à  ge- 
noux en  môme  temps  que  moi  et  m'embrassa.  Nous  fûmes,  trois 
quarts  d'heure,  embrassés,  sa  joue  contre  la  mienne;  il  pleurait 
aussi  fort  que  moi  :  «  Ah  !  pourquoi  avez-vous  donné  le  temps 
de  faire  des  réflexions?  Que  ne  vous  hâtiez-vous?»  —  «  Hélas! 
Sire,  qui  se  serait  méfié  de  la  parole  de  Votre  Majesté?  Vous  n'eu 
avez  jamais  manqué  à  personne,  et  vous  commencez  par  moi  et 
par  M.  de  Lauzun  !  je  mourrai,  et  je  serai  trop  heureuse  de 
mourir.  Je  n'avais  jamais  rien  aimé  de  ma  vie;  j'aime,  et  aime, 
passionnément  et  de  bonne  foi,  le  plus  honnête  homme  de  votre 
royaume.  Je  faisais  mon  plaisir  et  la  joie  de  ma  vie  de  son  élé- 
vation. Je  croyais  passer  ce  qui  m'en  reste  agréablement  avec 
lui,  à  vous  honorer,  à  vous  aimer  autant  que  lui.  Vous  me 
l'aviez  donné,  vous  me  Tôtez,  c'est  m'arracher  le  cœur.  » 

On  avait  toussé  derrière  la  porte.  «  A  qui  me  sacrifiez-vous 
là.  Sire?  Serait-ce  à  M.  le  Prince?  »  Mademoiselle  devenait 
amère  et  le  Roi  avait  envie  que  ce  fût  fini  ;  mais  elle  continuait 
à  le  supplier  :  «  Quoi  !  Sire,  ne  vous  rendrez- vous  pas  à  mes 
larmes  ?  »  11  repondit  en  élevant  la  voix,  (c  afin  que  l'on  l'en- 
tendit: «  Les  rois  doivent  satisfaire  le  public.  »  Un  instant 
après,  il  lui  dit  :  «  11  est  tard.  Je  u'en  dirais  pas  davantage  ni 
autrement,  quand  vous  seriez  ici  plus  longtemps.  »  Il  m'ei  • 
brassa,  et  me  mena  à  la  porte...  » 

Tel  est  le  récit  de  Mademoiselle.  Il  en  existe  un  autre,  die  > 


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LA    GRANDE   MADmOTSELLE.  609 

le  soîr  même  par  Louis  XIV  à  son  ministre  des  Affaires  étran- 
gères, ainsi  qu'en  témoigne  la  lettre  suivante  de  M.  de  Lyonne, 
écrite  le  lendemain  matin,  avant  que  le  Roi  fût  levé,  et  expédiée 
en  hftte  à  M.  de  Pomponne  (1),  notre  ambassadeur  en  Hollande  : 
«  Je  suis  accablé  d'affaires  et  n'ai  le  temps  de  vous  dire  autre 
chose  si  ce  n'est  que,  comme  je  ne  doute  pas  que  toutes  les  lettres 
de  Paris  ne  portent  en  vos  quartiers  la  nouvelle  du  mariage  de 
Mademoiselle  avec  M.  le  comte  de  Lauzun,  je  dois  vous  avertir 
que  le  Roi  le  rompit  hier  à  onze  heures  du  soir,  ce  que  peu  de 
personnes  auront  pu  apprendre  avant  le  départ  de  l'ordinaire. 
J'ai  déjà  minuté  une  lettre  circulaire  de  Sa  Majesté  à  tous  mes- 
sieurs ses  ministres  qui  la  servent  au  dehors,  pour  les  informer 
de  tout  ce  qui  s'est  passé  depuis  sept  ou  huit  jours  en  cette 
affaire  ;  mais  comme  le  Roi  ne  s'éveille  qu'après  neuf  heures,  et 
qu'alors  le  courrier  sera  parti.  Sa  Majesté  ne  pourra  la  signer 
assez  à  temps  pour  vous  être  envoyée  aujourd'hui  et  vous  vous 
contenterez,  s'il  vous  plaît,  de  savoir  que  le  mariage  est  rompu. 
Je  vous  prie  d'envoyer  la  copie  du  billet  à  M.  le  chevalier  de 
Terlon  et  au  sieur  Rousseau  (2),  et  de  leur  marquer  que  je  vous 
en  ai  prié  (3).  » 

Avant  de  faire  connaître  la  «  lettre  circulaire  de  Sa  Majesté  » 
sur  les  cris  et  les  larmes  de  sa  pauvre  cousine,  il  est  à  noter  que 
le  pays  trouva  parfaitement  naturel,  à  en  juger  par  les  écrits  du 
temps,  ce  faire-part  officiel  aux  puissances  étrangères  de  choses 
qui  les  regardaient  si  peu.  Tant  l'homme  était  inséparable  du 
souverain  dans  l'opinion  du  xvii®  siècle,  et  tant  la  France  était 
pénétrée  de  l'importance  universelle  de  Louis  XIV  et  des  obli- 
gations qui  en  découlaient  pour  lui  !  «  Il  devait  compte  de 
ses  actions  à  toute  l'Europe,  »  dit,  à  propos  de  laffaire  Lauzun, 
une  relation  déjà  citée  (4). 

Il  est  bon  aussi  de  rappeler,  pour  l'intelligence  du  texte,  que 
l'une  des  demi-sœurs  de  Mademoiselle  avait  épousé  un  duc  de 
Guise,  cadet  de  la  maison  de  Lorraine  ;  mariage  qui  n'avait  pas 
semblé  moins  inégal  h  l'aristocratie  française  que  celui  de  Lau- 
zun avec  Mademoiselle.  On  n  y  avait  pas  fait  grande  attention  sur 
le  moment,  parce  que,  entre  M"*  d'Alençon  et  la  Grande  Made- 

(i)  Simon  Arnauld,  marquis  de  Pomponne  (1618-1699)  et  fllsd*Amauid  d'Andllly. 

(2)  Nos  chargés  d'affaires  en  Suède  et  en  Allemagne. 

(3)  Archiœs  de  la  Bastille. 

(4)  Philibert  Delamare,  loc.  cil, 

TOSix  xxiii.  —  1904.  30 


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6i0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

moiselle,  l'habitude  mettait  un  abime;  mais  les  '<  députés  de  la 
noblesse  de  France  »  n'avaient  pas  manqué  de  faire  valoir  au  Roi 
que  les  grands  de  son  royaume  et  les  officiers  de  sa  couronne 
valaient  bien  les  princes  étrangers,  et  en  particulier  «  les  Lor- 
rains, ))  malgré  les  prétentions  de  ces  derniers.  Cela  dit,  voici 
l'essentiel  de  la  longue  dépêche  adressée  à  tous  nos  ambas- 
•  sadeurs. 

Elle  débutait  en  ces  termes  :  «  Comme  ce  qui  s'est  passé 
depuis  cinq  ou  six  jours  sur  un  dessein  que  ma  cousine  avait 
formé  d'épouser  le  comte  de  Lauzun,  l'un  dqs  capitaines  des 
gardes  de  mon  corps,  fera  sans  doute  grand  éclat  partout,  et 
que  la  conduite  que  j'y  ai  tenue  pourrait  être  malignement  inter- 
prétée et  blâmée  par  ceux  qui  n'en  seraient  pas  bien  informés, 
j'ai  cru  en  devoir  instruire  tous  mes  ministres  qui  me  servent 
au  dehors.  »  Le  Roi  exposait  ensuite  par  le  menu  les  incidens  de 
l'affaire,  et  c'est  exactement  le  récit  de  Mademoiselle,  sauf  que 
Louis  XIV  se  dépeint  très  opposé  dès  le  début  à  ce  mariage,  et 
n'ayant  cédé  que  de  guerre  lasse,  à  force  d'être  harcelé  par  sa 
cousine  et  les  députés  de  la  noblesse  :  «  Elle  continua...,  par 
de  nouveaux  billets,  et  par  toutes  les  autres  voies  qui  lui  purent 
tomber  dans  l'esprit,  à  me  presser  vivement  de  donner  ce  con- 
sentement qu'elle  me  demandait,  comme  la  seule  chose  qui  pou- 
vait, disait-elle,  faire  tout  le  bonheur  et  le  repos  de  sa  vie.  » 
D'autre  part,  les  députés  lui  représentèrent  «  que  si,  après 
avoir  consenti  au  mariage  de  ma  cousine  de  Guise,  non  seule- 
ment sans  y  faire  la  moindre  difficulté,  mais  avec  plaisir,  je 
résistais  à  celui-ci,  que  sa  sœur  souhaitait  si  ardemment,  je 
ferais  connaître  évidemment  au  monde  que  je  mettais  une  très 
grande  différence  entre  des  Cadets  issus  de  maisons  souveraines 
et  les  officiers  de  ma  couronne,  ce  que  TEspagne  ne  faisait 
point,  et  au  contraire,  préférait  ses  Grands  à  tous  les  Princes 
étrangers,  et  qu'il  était  impossible  que  cette  différence  ne  mor- 
tifiât extraordinairement  toute  la  noblesse  de  mon  royaume... 
Pour  conclusion,  les  instances  de  ces  quatre  personnes  furent  si 
pressantes,  ou  leurs  raisons  si  persuasives,  sur  le  principe  de  ne 
pas  désobliger  sensiblement  toute  la  noblesse  française,  que  je 
me  rendis  à  la  fin  à  donner  un  consentement  au  moins  tacite  à 
ce  mariage,  haussant  les  épaules  d'étonnement  sur  l'emporte- 
ment de  ma  cousine,  et  disant  seulement  qu'elle  avait  quarante- 
trois  ans  et  qu'elle  pouvait  faire  ce  qui  lui  plairait.  » 


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LA   GRANDE  MADEMOISELLE. 


6H 


Il  continuait  :  «  Dès  ce  moment-là,  raffaire  fut  tenue  pour 
conclue.  »  Suivaient  les  détails  que  Ton  connaît  :  préparatifs 
du  mariage,  foule  au  Luxembourg,  bruits  «  fort  injurieux  » 
que  le  Roi  avait  arrangé  la  chose  en  dessous  pour  favoriser 
Lauzun,  et,  finalement,  résolution  de  rompre  l'affaire.  C'est  ie 
seul  endroit  où  Louis  XIV  ait  cru  devoir  borner  ses  confidences 
à  Tunivers  :  il  passe  sous  silence  M""^  de  Montespan  suppliante 
et  Gondé  derrière  sa  porte  :  «  J'envoyai  appeler  ma  cousine.  Je 
lui  déclarai  que  je  ne  souffrirais  point  qu'elle  passât  outre  à  ce 
mariage,  que  je  ne  consentirais  pas  non  plus  qu'elle  épousftt 
aucun  prince  de  mes  sujets,  mais  qu'elle  pouvait  choisir  dans 
toute  la  noblesse  qualifiée  de  France  qui  elle  voudrait,  hors  le 
seul  comte  de  Lauzun,  et  que  je  la  mènerais  moi-même  & 
l'église.  Il  est  superflu  de  vous  dire  avec  quelle  douleur  elle 
reçut  la  chose,  combien  elle  riâ pandit  de  larmes  et  poussa  de 
sanglots.  Elle  se  jeta  à  geaoux.  Je  lui  avais  donné  cent  coups  de 
poignard  dans  le  cœur.  Elle  voulait  mourir.  Je  l'ésistai  à  tout...  » 
Le  Roi  ajoute  qu'il  fit  ensuite  la  même  communication  à  Lau- 
zun, «  et  je  puis  dire  qu'il  la  reçut  avec  toute  la  constance,  lu 
soumbsion  et  la  résignation  que  je  pouvais  désirer  (1).  »  C'est  sur 
cette  comparaison,  défavorable  &  Mademoiselle,  que  se  termine 
ee  curieux  document,  si  peu  généreux  en  présence  d'un  chagrin 
si  vrai  et  si  profond. 

Cette  princesse  était  remontée  en  carrosse  dans  un  état  à 
faire  pitié.  Elle  y  eut  une  attaque  de  nerfs  et  cassa  en  route  les 
glaces  de  la  voiture.  Au  Luxembourg,  sa  chambre  s'était  rem- 
plie de  gens  qui  attendaient  son  retour  :  «  Deux  de  ses  valets 
de  pied,  raconte  l'abbé  de  Choisy,  entrèrent  dans  sa  chambre  en 
disant  tout  haut  :  «  Sortez  vite  par  le  degré.  »  Tout  le  monde 
sortit  en  foule  ;  .mais  je  demeurai  des  derniers,  et  vis  la  prin- 
cesse venir  du  bout  de  la  salle  des  gardes  comme  une  furie, 
échevelée,  et  menaçant  des  bras  le  ciel  et  la  terre.  »  Elle  avait  à 
peine  eu  le  temps  de  se  calmer,  que  Lauzun  entra,  accompagné 
de  MM.  de  Montausier,  Créqui  et  Guitry  :  «  En  le  voyant,  je 
criai  les  hauts  cris,  et,  lui,  eut  beaucoup  de  peine  à  s  empêcher  dé 
pleurer.  «  La  noblesse  de  France  venait,  sur  l'ordre  du  Roi, 

(i)  D'après  la  Correspondance  de  Pomponne  (Bibl.  de  TArsenal,  4112  (598,  11.  P.) 
-«  .  373.  M.  Chémel,  dons  l'appendice  au  vol.  IV  des  Mémoires  de  Madeuioiselle, 
(^  H.  Livet,  dans  l'Histoire  amoureuse  des  Gaules,  ont  publié  cette^  lettre  d'iiprès 
u  e  copie  légèrement  inexacte. 


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6i2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

remercier  la  petite-fille  d'Henri  IV  de  Thonneur  qu'elle  avait 
voulu  lui  faire.  M.  de  Montausier  porta  la  parole.  Mademoiselle 
sanglotait,  Lauzun  avait  pris  l'attitude^  qui  devait  lui  être  comp- 
tée, et  il  le  savait  bien,  d'un  homme  qui  bénit  les  coups  les  plus 
cruels,  partant  de  la  main  de  son  Roi.  «  M.  de  Lauzun,  écri- 
vait M""'  de  Sévigné,  a  joué  son  personnage  en  perfection  ;  il  a 
soutenu  ce  malheur  avec  une  fermeté,  un  courage,  et  pourtant 
une  douleur  mêlée  d'un  profond  respect,  gui  l'ont  fait  admirer 
de  tout  le  monde  (1).  »  La  princesse  l'aurait  souhaité  moins 
admirable.  Elle  lui  disait  :  «  Vous  avez  cette  force  d'esprit 
que  tout  le  monde  vous  croira  indifférent  pour  moi.  Que  dites- 
vous?  »  et  je  sanglotais  à  chaque  parole.  Il  me  dit  d'un  grand 
sang-froid  :  «  Si  vous  croyez  mon  conseil,  vous  irez  demain 
dîner  aux  Tuileries  et  remercier  le  Roi  de  l'honneur  qu'il  vous 
a  fait  d'avoir  empêché  une  chose,  dont  vous  vous  seriez  repentie 
toute  votre  vie.  »  Elle  l'emmena  à  l'écart  et  eut  enfin  le  plaisir 
de  le  voir  pleurer  :  «  Il  ne  me  sut  jamais  parler,  ni  moi  non 
plus.  Je  lui  dis  seulement  :  «  Quoi!  je  ne  vous  verrai  plus? 
Si  cela  est,  je  mourrai.  »  Puis  nous  retournâmes.  Ces  messieurs 
s*en  allèrent...  je  me  couchai;  je  fus  vingt-quatre  heures... 
quasi  sans  connaissance.  » 

Elle  avait  défendu  de  recevoir  personne.  Sa  porte  s'ouvrit 
cependant,  le  vendredi  matin,  pour  M"**  de  Sévigné.  Il  y  avait 
juste  vingt-quatre  heures  que  Mademoiselle  avait  débordé  de 
joie  devant  elle  et  méprisé  ses  avertissemens  :  «  Je  la  trouvai 
dans  son  lit  (2)  ;  elle  redoubla  ses  cris  en  me  voyant  ;  elle  m'ap- 
pela, m'embrassa,  et  me  mouilla  toute  de  ses  larmes.  Elle  me 
dit:  «  Hélas!  vous  souvient-il  de  ce  que  vous  me  dites  hier? 
Ah  !  quelle  cruelle  prudence  !  ah  !  la  prudence  !  »  Elle  me  fit 
pleurer  à  force  de  pleurer.  »  Un  peu  plus  tard,  on  lui  annonça 
le  Roi.  (t  Quand  il  entra,  rapporte  Mademoiselle,  je  me  mis 
à  crier  de  toute  ma  force  ;  il  m'embrassa  encore  et  fut  toujours 
sa  joue  contre  la  mienne.  Je  lui  disais:  «  Votre  Majesté  me 
fait  comme  les  singes  qui  étouffent  leurs  enfans  en  les  embras- 
sant. »  Comme  il  lui  promettait  merveilles  pour  la  consoler, 
entre  autres  «  qu'il  ferait  des  choses  admirables  pour  M.  de  Lau- 
zun, »  elle  eut  la  présence  d'esprit,  malgré  son  trouble,  de 
demander  s'il  lui  faudrait  ne  plus  voir  son  ami?  La  réponse  du 

(1)  Lettre  du  24  décembre  1670. 
(2j  Lettre  du  31  décembre. 


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LA    GRANDE   MADEMOISELLE.  613 

Roi  est  à  retenir,  car  elle  eut  de  grandes  suites  pour  sa  cousine. 
II  me  dit:  «  Je  ne  vous  défends  point  de  le  voir;...  et  assuré-^ 
ment  vous  ne  sauriez  prendre  avis  d'un  plus  honnête  homme,  ni 
plus  habile  en  tout  ce  que  vous  aurez  à  faire,  que  de  lui.  »  Elle 
se  hâta  de  prendre  acte  de  la  permission.  «  C'est  mon  inten- 
tion. Sire,  et  je  suis  trop  heureuse  que  vous  vouliez  bien  que  ce 
soit  mon  meilleur  ami;...  mais  au  moins,  Sire, ne  changerez-vous 
pas,  comme  vous  avez  fait?  Je  ne  puis  m'empècher  de  vous  faire 
ce  reproche.  » 

Les  jours  suivans,  elle  dut  rouvrir  sa  porte,  et  la  ménie  foule, 
qui  avait  fait  semblant  de  se  réjouir  avec  elle,  revint  faire  sem- 
blant de  la  plaindre.  Il  fallut  revoir  tous  les  mômes  visages, 
subir  les  regards  curieux,  les  regards  railleurs,  et  répondre  aux 
banalités.  On  fit  de  grandes  plaisanteries  dans  Paris  de  ce  qu'elle 
recevait  les  condoléances  sur  son  lit,  à  la  mode  des  veuves. 
«  J'ai  ouï  dire  à  M""*  de  Maintenon,  raconte  M""'  de  Caylus  (i), 
qu'elle    s'écriait   dans  son  désespoir:  «  Il  serait  là!   Il   serait 
là!  »  c'est-à-dire,  il  serait  dans  mon  lit;  car  elle  montrait  la 
place  vide.  »  Une  grande  princesse  amoureuse  à.  en  mourir,  et 
d'un  simple  cadet  de  Gascogne,  presque  un  croquant,  c'était  un 
spectacle  si  nouveau,  qui  choquait  tellement  tentes  les  idées  sur 
ce  qui  se  fait  et  ce  ,qui  ne  se  fait  pas,  que  le  public,  dans  le 
fond,  ne  prenait  pas  au  sérieux  ce  chagrin  légèrement  théâtral. 
On  prétendait  que  Louis  XIV  avait  dit  :  «  C'est  une   fantaisie 
qui  lui  a  prise  en  trois  jours,  et  dans  trois  elle  en  sera  consolée.  » 
Vrai  ou  faux,  —  te  Roi  le  niait,  —  le  propos  avait  l'approbation 
générate;  il  dispensait  de  s'apitoyer  sur  cette  malheureuse  qui 
se  dévorait,  et  dépérissait  à  vue  d'œil:   «  J'étais  maigre,  les 
joues  creuses,  conmie  une  personne  qui  ne  mangeait  ni  ne  dor- 
mait, et  je  pleurais,  dès  que  j'étais  toute  seule,  ou  que  je  voyais 
des  amis  de  M.  de  Lauzun,  que  l'on  parlait  de  choses  qui  avaient 
relation  à  lui;  j'en  voulais  toujours  parler.   »  L'espoir  d'une 
prompte  mo/t  était  sa  seule  consolation,  car  personne,  elle  en 
était    sûre,    n'avait  jamais  autant  souffert:   «  Mon  état  était 
pitoyable,  et  il  faut  l'avoir  senti  pour  le  comprendre,  et  ce  sont 
de  ces  choses  que  Ton  ne  saurait  exprimer.  11  faudrait  les  con- 
naître soi-même,  pour  en  juger,  et  personne  ne  saurait  avoir 
senti  une  douleur  comparable  à  la  mienne;  il  n'y  a  rien  à  quoi 

(1)  Souvenirs  et  Correspondance. 


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'  l'ii  mm 


614  REVUS  DE»  DEUX  MONDES. 


I 


on  la  puisse  comparer.  »  C'est  Téternel  langage  des  amoureux 
déf^us;  mais  le  mot  que  voici  n'est  pas  à  la  portée  de  toutes  les 
âmes.  Il  s'applique  aux  momens  où  l'excès  de  la  douleur  la  ren- 
dait presque  inconsciente  :  «  Â  force  de  trop  sentir,  je  ne  sen- 
tais plus  rien.  » 

Le  cinquième  jour,  l'étiquette  exigea  qu'elle  fût  consolée.  On 
lui  rappela  ses  devoirs  de  princesse,  «  qu'il  fallait  aller  à  la  cour  ; 
que  cela  était  bien  mal  d'être  huit  jours  sans  voir  le  Roi.  »  Elle 
eut  beau  se  débattre  contre  ces  exigences  cruelles,  force  lui  fut 
de  se  donner  en  spectacle  avec  son  visage  défait,  ses  yeux  rouges 
et  u  gros  comme  le  poing,  »  ses  perpétuelles  crises  de  larmes, à 
tort  et  à  travers,  ses  cris  aigus  dès  qu'elle  apercevait  Lauzun.  Ce 
derniei:  lui  faisait  de  gros  yeux,  comme  à  une  enfant,  et  lui 
adressait  des  menaces  terribles  :  «  Si  vous  faites  de  ces  vies- 
là,  je  ne  me  trouverai  jamais  où  vous  serez.  »  Mais  elle  ne  venait 
pas  à  bout  de  se  dominer.  Un  soir,  à  un  grand  bal  de  cour,  elle 
s'arrêta  au  milieu  d'une  danse  et  se  mit  à  pleurer.  Le  Roi  se 
leva  et  vint  mettre  son  chapeau  devant  la  figure  de  Mademoiselle. 
Il  remmena  ainsi,  en  disant:  «  Ma  cousine  a  des  vapeurs,  y 

Le  public  ne  la  plaignait  pas.  11  aurait  plutôt  fait  des  feux 
de  joie.  «  Tout  le  monde  a  loué  le  Roi  de  cette  action,  » 
écrivait  Olivier  d'Ormesson.  Louis  XIV  en  redevint  populaire, 
pendant  quelques  jours,  lui  qui  ne  l'était  déjà  plus  qu'à  l'occa- 
sion :  «  On  ne  peut  dire  la  joie  que  non  seulement  toute  la 
cour,  mais  que  tout  le  royaume  a  eue  de  cette  rupture  de  ma- 
riage (1).  »  C'était  l'impression  unanime.  Quant  à  la  princesse 
coupable  d'avoir  cru  au  «  droit  au  bonheur,  »  l'opinion  la  jugeait 
très  sévèrement  ;  le  xvii®  siècle,  on  Ta  déjà  vu,  n'admettait  pas 
que  l'on  fît  prédominer  les  sentimens  individuels  ou  les  intérêts 
du  cœur  sur  les  exigences  du  rang  ou  de  la  situation  sociale. 
L'âge  des  amoureux  et  l'aspect  comique  d*»  ce  couple  mal  assorti, 
elle  si  grande,  lui  presque  nain,  venant  s'ajouter  aux  côtés  sérieux 
de  raiïaii'c,  la  Grande  Mademoiselle  tomba  brusquement  «  dans 
le  mépris.  Car,  dit  La  Fare,  si  ce  mariage  avait  paru  extraordi- 
naire dès  qu'il  fut  publié,  sitôt  qu'il  fut  rompu,  il  devint  ridi- 
cule. » 

11  est  agréable  de  rencontrer  un  bon  Samaritain  parmi  tous 
ces  gens  qui  ont  raison  avec  trop  peu  de  charité.  Tandis  que 

(1)  Philibert  Delamare,  loc.  cit. 


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LA    GRANDE   MADEMOISELLE.  015 

M"*  de  Sévigné  écrivait  gaiement  :  «  Voilà  qui  est  fini  (1),  » 
les  larmes  de  Mademoiselle  inspiraient  de  bonnes  et  courageuses 
paroles  à  une  personne  parfaitement  obscure,  et  qui  se  défen- 
dait toujours  d'écrire  aux  gens  parce  qu'elle  ne  se  trouvait  pas 
assez  d'esprit.  On  lit  dans  une  lettre  adressée  le  21  janvier  1671  à 
Bussy-Rabutin  par  M"'  de  Scudéry,  belle-sœur  de  l'illustre  Ma- 
deleine :  {(  Je  ne  vous  dirai  rien  de  TaiTaire  de  Mademoiselle  ; 
vous  aurez  su  sans  doute  tout  ce  qui  s'est  passé;  j'ajouterai 
seulement  que,  si  vous  saviez  ce  que  c'est  qu'une  grande  passion 
dans  le  cœur  d'une  honnête  personne  comme  elle,  vous  vous  en 
étonneriez  et  vous  en  auriez  pitié.  Pour  moi,  qui  ne  connais 
point  Tamour  par  mon  expérience,  je  comprends  pourtant  que 
Mademoiselle  est  fort  à  plaindre  ;  car  elle  ne  dort  pas  la  nuit,  elle 
s'agite  tout  le  jour,  elle  pleure  ;  et  enfin  elle  fait  la  plus  misé- 
rable vie  du  monde  (2).  » 

Bussy-Rabutin  répondit  :  «{A  ChaseUy  ce  W  janvier  1671).,. 
Je  comprends  bien  ce  que  c'est  qu'une  passion  dans  un  cœur 
neuf  comme  celui  de  Mademoiselle,  de  son  tempérament  et  de 
son  âge,  et  je  vous  avoue  que  cela  me  fait  pitié  !  Il  me  semble 
que  l'amour  est  une  maladie  comme  la  petite  vérole  :  plus  on  la 
tard  et  plus  on  est  malade.  »  11  avait  bien  compris  en  efr6t,mais 
seulement  le  côté  déplaisant  de  cette  passion  tardive,  et  presque 
tout  le  monde  en  était  là,  ce  qui  achevait  de  détourner  l'intérôt 
de  Mademoiselle.  La  chute  de  cette  princesse  fut  ainsi  définitive. 
L'héroïne  de  la  Fronde  s'effaça  aux  yeux  de  son  temps  et  il  ne 
resta  qu'une  vieille  fille  ridicule ,  dont  les  infortunes  amusèrent 
la  galerie. 

Arvède  Barine. 

(1)  Lettre  da  24  décembre  1670. 

(2)  Cort-espondance  de  Bussy-RabiUin,  publiée  par  Ludovic  Lalanne. 


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LA 

MARINE  MARCHANDE  RISSE 


Ija) 

LES  BASSINS  ET  LES  PORTS 
RÉFORMES   ET   LOIS   NOUVELLES 


Les  différentes  mers  qui  baignent  la  Russie  sont  loin 
d'avoir,  dans  son  mouvement  maritime,  une  d'égale  importance. 
11  en  est  que  la  nature  prédestine,  pour  ainsi  dire,  à  un  rôle 
prépondérant,  d'autres  au  contraire  qu'elle  condamne  à  un  rôle 
secondaire. 

Loin  du  passage  des  grandes  routes  maritimes,  bloquée  par 
les  glaces  pendant  sept  mois  de  l'année,  inhospitalière  même 
pendant  les  mois  d'été,  donnant  accès  h  un  pays  pauATe,  la  Mer- 
Blanche,  par  exemple,  se  trouve  dans  de  trop  mauvaises  con- 
ditions pour  favoriser,  autrement  que  dans  une  faible  mesure, 
le  mouvement  économique  de  l'Empire  russe.  De  fait,  la  propor- 
tion des  marchandises  entrées  ou  sorties  par  cette  frontière  ma- 
ritime est  insignifiante,  par  rapport  au  total  des  importations  et 
exportations  effectuées  par  mer,  en  Russie.  La  navigation,  dans 
la  Mer-Bianche,  est  peu  active;  le  tonnage  moyen  des  navires 
peu  élevé.  Malgré  l'amélioration  de  son  port  et  Taché vement  du 
réseau  ferré  qui  le  relie,  par  Perm,  à  la  Sibérie,  Arkhangelsk 
ne  se  place,  par  ses  entrées  et  sorties,  qu'au  quatorzième  rang 

(i)  Voyez  la  Bevuê  du  15  septembre. 


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LÀ   MARINE  MARCHANDE   RUSSE.  617 

parmi  les  ports  russes.  Si  le  nombre  des  navires  battant  pavil- 
lon russe  et  attachés  aux  ports  de  la  Mer-Blanche  est  relative- 
ment considérable  (462),  la  proportion  des  vapeurs  (43)  est  très 
inférieure  à  celle  des  voiliers. 

Cette  flotte,  d'une  importance  économique  si  minime,  se 
signale,  il  est  vrai,  par  une  particularité  intéressante.  Elle 
compte  deux  navires  armés,  commandés  et  montés  par  des 
moines. 

Parmi  les  couvens  les  plus  renommés  de  l'empire  des  tsars, 
il  en  est  un  qui  s'élève  dans  une  île,  au  milieu  de  la  Mer-Blanche  ; 
c'est  le  couvent  de  Solovietsk.  L'archevêque  Athanase,  qui  fut 
l'initiateur  de  Pierre  le  Grand  aux  choses  de  la  mer,  a  fait  école. 
Pour  assurer  le  service  entre  la  côte  et  leur  île,  et  transporter 
dans  leur  monastère  les  pèlerins  qui  s'y  rendent,  à  certaines 
époques,  au  nombre  de  3000  par  jour,  les  moines  de  Solovietsk 
possèdent  deux  bateaux  à  vapeur,  fort  bien  aménagés.  Les  capi- 
taines de  ces  steamers,  les  mécaniciens  et  les  chauffeurs,  les 
timoniers  et  les  matelots,  tous,  è.  ^bord,  sont  des  moines.  Et  il  ne 
faut  pas  croire  que  la  traversée  entre  Arkhangelsk  et  Solovietsk 
soit  toujours  à  l'abri  des  coups  de  vent  et  des  coups  de  mer. 
Pierre  le  Grand  y  subit  une  tempête  à  laquelle  se  rattache  une 
des  nombreuses  légendes  qui  se  sont  formées  autour  de  lui  (1). 
Dans  leur  île,  sur  laquelle  l'archimandrite  exerce,  en  fait,  une 
souveraineté  absolue,  les  bons  moines  ont  un  dock,  un  atelier 
de  réparation  et  même  un  chantier  de  construction  outillé  pour 
construire  des  bateaux  à  vapeur,  moins  les  machines.  Ils  ont  sou- 
tenu un  siège,  en  1854,  contre  l'escadre  alliée,  et  essuyé,  sans  se 
rendre,  le  feu  des  navires  anglais;  aussi,  depuis  ce  jour,  leur 
a-t-on  donné  de  l'artillerie,  et  ces  singuliers  moines,  que  Ton  a 
vus  sur  la  passerelle,  dans  les  machines  et  dans  les  cordages, 
se  livrent  aussi  à  l'exercice  du  canon. 

C'est,  croyons-nous,  le  seul  exemple  d'une  flottille  possédée 
par  des  [moines.  S'il  était  un  endroit  où  ce  fait  pût  encore  se  pré- 
senter, c'était  bien  dans  ces  parages,  les  premiers  où  ait  flotté  le 
pavillon  moscovite.  La  Mer-Blanche  est  en  efl'et  la  plus  ancienne 
des  mers  ayant  appartenu  aux  Russes,  la  seule  à  laquelle  la 
Russie  ait  eu  accès  jusqu'à  l'avènement  de  Pierre  le  Grand.  Aussi 
^'est-il  pas  étonnant  que  le  commerce  lui-même  ait  conservé, 

\\)  Voyez  dans  [a'Revue  du  1"  août  1873,  la  Léfjemle  de  Pierre  le  Gratul  dan$ 
es  C^ants  populaires  et  les  Contes  de  la  Russie,  par  M.  Alfred  Rambuud, 


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618  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  ces  parages,  certains  vestiges  du  temps  lointain  où  les  Russes 
^,\  s  y  sont  installés.  Les  riverains  de  la  Mer-Blanche  jouissent  d'un 

véritable  privilège  douanier,  à  l'égard  de  leurs  voisins  de  Norvège. 
Une  flottille  de  bateaux,  appartenant  aux  paysans  qui  peuplent 
EK  les  villages  de  la  côte,  et  qu'on  appelle  les  «  Pomors,  >i  fait  voile 

pr^;  chaque  année  pour  les  petits  ports  du  nord  de  la  Norvège,  em- 

portant, comme  chargement,  de  la  farine  et  d'autres  produits  qui 
sont  admis  en  franchise.  Ils  reçoivent  en  échange  du  poisson 
qu'ils  débarquent,  dans  les  mêmes  conditions,  en  automne,  à 
Arkhangelsk.  Cet  exemple  de  libre-échange,  dans  un  pays  où 
ce  régime  est  peu  en  faveur,  nous  a  paru  digne  d'être  noté, 
bien  que  la  flottille  en  question  ne  présente  que  peu  d'impor- 
tance, sous  le  rapport  du  tonnage. 

La  Mer  Caspienne  tient,  dans  la  vie  économique  de  la  Russie, 
une  place  beaucoup  plus  importante  que  la  Mer-Blanche.  Elle 
possède  une  flotte  de  800  navires,  d'un  tounage  total  d'envi- 
ron 230000  tonnes,  dont  263  vapeurs,  jaugeant  ensemble 
120312  tonnes.  Quelques-unes  des  Compagnies  de  navigation 
qui  y  font  flotter  leur  pavillon  comptent  parmi  les  plus  consi- 
dérables de  Russie.  Astrakhan  se  place,  par  son  tonnage,  à  la 
tête  de  tous  les  ports  russes,  dépassant  Odessa  de  près  de  3  mil- 
lions de  tonnes,  et  c'est  même  un  fait  caractéristique  que  le  port 
le  plus  important  de  Russie  soit  situé  sur  une  mer  fermée^  à 
l'embouchure  d'un  grand  fleuve,  auquel  il  est  en  majeure  partie 
redevable  de  son  fort  tonnage.  Cela  prouve  quel  rôle  capital  joue 
la  navigation  fluviale  dans  ce  pays,  traversé  par  d'aussi  immenses 
artères  que  le  Volga,  le  Dniepr,  ou  le  Don. 

Encore  n'est-ce  pas  la  seule  ni  même  la  principale  cause  du 
développement  pris  par  la  navigation  dans  la  Caspienne.  La  cause 
essentielle  est  ici  l'industrie  du  naphte,  qui  a  fait  de  si  rapides 
progrès  dans  la  région  du  Caucase.  En  1878,  la  maison  Nobel 
construisit  le  premier  bateau-citerne  h  vapeur,  qui  fit  réaliser  une 
économie  de  neuf  dixièmes  dans  le  prix  de  transport  du  pétrole 
de  Bakou  à  Astrakhan.  Depuis  lors,  la  surface  de  la  Caspienne 
est  constamment  sillonnée  de  navires  à  voiles  et  à  vapeur,  dont 
les  flancs  sont  remplis  d'un  chargement  liquide  libre.  Le  Volga 
se  couvrit  à  son  tour  d'une  flotte  de  bateaux  en  bois  et  en  fer, 
pour  le  transport  du  naphte  d'Astrakhan  aux  embarcadères  de 
Tsaritsine  et  de  Nijni-Novgorod.  Il  y  eut  sur  ce  fleuve  jusqu'à 
1 676  navires  destinés  à  ce  service.  On  peut  juger  par  là  de  l'élan 


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LA  VARINE  MABCHAICDE  RUSSB.  6t9 

que  l'industrie  du  naphte  et  Tinvention  des  bateaux-citernes  ont 
donné  à  la  navigation  sur  la  Caspienne  et  sur  le  Volga.  Mais 
c'est  là  une  navigation  qui  intéresse  surtout  le  conimei*ee  inté- 
rieur de  la  Russie  et  qui,  malgré  son  importance,  reste  sans 
ccmséquence,  au  point  de  vue  international. 

Le  rôle  du  Pacifique,  dans  le  mouvement  maritime  de  l'Em- 
pire russe,  était  encore  des  plus  modestes,  au  moment  où  la 
guerre  éclata.  Bien  que  la  Russie  fût  installée  sur  les  bords  de  cet 
océan  depuis  plus  d*un  demi-siècle,  il  y  a  relativement  peu  de 
temps  qu'elle  s'était  mise  à  y  faire  acte  de  puissance  maritime  et 
commerçante.  Les  voyages  réguliers  des  navires  de  la  Flotte 
volantaircyldi  récente  organisation  du  Service  maritime  de  T Est- 
Chinois,  l'aménagement  du  port  de  Vladivostok,  la  création  de 
celui  de  Dalny,  n'avaient  pas  encore  donné  à  la  navigation  sous 
pavillon  russe  une  grande  activité,  dans  les  parages  du  Pacifique. 
La  statistique  publiée  par  la  Direction  générale  de  la  marine 
marchande  n'indique,  comme  étant  attachés  aux  ports  de  cette 
mer,  au  1«  janvier  1902,  que  27  navires  de  nationalité  russe, 
dont  20  vapeurs,  ne  jaugeant  môme  pas  12000  tonnes. 

Les  marines  marchandes  étrangères  et  les  Compagnies  russes 
de  la  Mer-Noire  apportaient,  il  est  vrai,  quelque  activité  dans 
les  ports  russes  du  Pacifique;  mais  cette  activité  était  encore 
peu  considérable.  Le  mouvement  général  de  ces  ports  n'a  atteint, 
en  1900,  entrées  et  sorties  comprises,  que  1 802  navires,  moins 
que  la  Mer-Blanche,  et  2363813  tonnes.  Sur  ce  nombre,  Vladi- 
vostok absorbait  1169476  tonnes,  chifTre  qui  le  place  an  trei- 
zième rang  des  ports  russes,  juste  avant  Arkhangelsk.  Encore  la 
construction  du  Transsibérien  et  du  Transmandchourien  prov<>- 
quait-elle  une  augmentation  sensible  du  trafic.  Enfin,  obéissant 
au  besoin  qui  leur  fait  une  loi  de  descendre  toujours,  du  Nord 
au  Sud,  d'Okhotsk  à  Nicolaievsk,  puis  à  Vladivostok,  puis  à 
Dalny,  les  Russes  se  disposaient  à  transporter  dans  ce  dernier 
port  le  siège  de  leur  puissance  maritime  dans  le  Pacifique. 

Les  deux  bassins  les  plus  imporlans  à  tous  égards,  les  deux 
seuls  qui  soient  le  centre  d'un  trafic  véritablement  actif  et 
réellement  international,  sont  ceux  de  la  Baltique  et  do  la  Mer- 
Noire.  A  eux  deux,  ils  absorbent  96  pour  100  du  mouvement 
commercial  de  tous  les  ports  russes. 

Au  début  du  xix*^  siècle,  l«i  Baltique  acc»nparaît  h  elle  seule 
la  presque-totalité  des  exportations  et  des  importations  maritimes 


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620  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


de  la  Russie  :  85  pour  400  des  sorties  et  90  pour  160  des  entrées 
de  marchandises  s'effectuaient  par  ses  frontières,  tandis  qu'un 
peu  plus  de  5  pour  100  seulement  revenaient  à  la  Mer-Noire.  Cette 
proportion  est  loin  de  s'être  maintenue  de  nos  jours.  Si  la  Bal- 
tique continue  à  [emporter  sur  la  Mer-Noire,  bien  que  de  beau- 
coup moins  qu'autrefois,  au  point  de  vue  des  importations,  elle 
cède  le  pas  à  celle-ci,  en  ce  qui  concerne  les  exportations  (1). 
Aussi  la  Mer-Noire  a-t-elle  \^  s'accroître,  dans  des  proportions 
beaucoup  plus  rapides  que  la  Baltique,  le  nombre  et  le  tonnage 
des  navires  fréquentant  ses  ports  :  le  chiffre  qui  représente  ce 
tonnage  a  augmenté,  dans  le  courant  du  dernier  siècle,  de 
soixante-six  fois  sa  valeur,  tandis  qu'il  n'est  devenu,  dans  la 
Baltique,  que  huit  fois  et  demie  plus  grand.  Grâce  à  la  prédo- 
minance des  exportations  dans  le  commerce  extérieur  de  la 
Russie,  c'est  à  la  Mer-Noire  qu'appartient  aujourd'hui  le  rôle  le 
plus  important  et  le  plus  actif  dans  le  mouvement  maritime  de 
cet  État. 

Tout  autour  de  ce  bassin  et  de  son  annexe,  la  mer  d'Azof, 
s'est  créée  une  série  de  ports,  dont  quelques-uns  sont  parve- 
nus en  très  peu  de  temps  à  un  développement  vraiment  remar- 
quable. Odessa  est  devenu  le  premier  port  maritime  de  la  Russie, 
avec  un  tonnage  total  de  5  570  536  tonnes,  dépassé  seulement  par 
celui  d'Astrakhan,  qui  ne  peut  être  considéré  comme  port  exté- 
rieur. A  côté  de  cette  grande  métropole  conmierciale,  fréquentée 
par  tous  les  pavillons,,  port  d'attache  des  principales  Compagnies 
de  navigation  russes,  grenier  de  l'Europe  et  premier  marché  du 
monde  pour  les  céréales,  ont  surgi  nombre  d'autres  ports  de 
moindre  importance  :  Nicolaïew,  Eupatoria,  Théodosie,  Kertch, 
Taganrog,  Berdiansk,  Mariôupol,  Rostoff,  Temriouk,  Novoros- 
sisk,  Poti,  Batoum,  etc.  Le  nombre  des  navires,  qui  ont  visité 
les  ports  de  la  Mer-Noire  et  de  la  mer  d'Azof,  s'est  élevé,  en  1900, 
à  78  962  et  leur  tonnage  à  46  059  720  tonnes. 

Comment  tant  de  ports  sont-ils  nés  et  ont-ils  vécu  sur  les 
rivages  méridionaux  de  la  Russie?  C'est  ce  qu'expliquent  les  im- 
menses progrès  accomplis  dans  ce  pays  par  la  production  des 
céréales,  depuis  l'émancipation  des  serfs.  De  1860  à  1869,  il 
avait  été  exporté  annuellement,  en  moyenne,  14400000  quinla"i 

(1  j  De  1890  à  1898,  les  exporlation«  effectuées  par  la  Baltique  ont  été  représcn  s 
par  38,6  pour  100;  celles  de  la  Mur-Noipn,  iiar  37,3;  les  importations  delaBailir  \ 
par  68,7;  ceUes  de  la  Mer-Noire  par  27,5. 


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LA    MARINE   MARCHANDE   RUSSF.  621 

métriques  des  quatre  principales  céréales  :  blé,  seigle,  orge  et 
avoine.  De  4889  à  1899,  cette  exportation  a  atteint,  par  an, 
63600  000  quintaux  métriques,  c'est-à-dire  que  la  Russie  a  plus 
que  quadruplé  sa  production  en  Tcspace  de  trente  ans.  Elle 
produit  actuellement  plus  de  la  moitié  des  avoines  et  des  seigles 
du  monde  entier  et,  malgré  l'importance  des  exportations  des 
États-Unis  et  de  la  République  Argentine,  elle  occupe  le  premier 
rang  parmi  les  pays  exportateurs  de  céréales. 

Ajoutez  à  cela  que'  les  charbonnages  du  Donetz  et  les  gise- 
mens  de  pétrole  du  Caucase  sont  entrés  en  exploitation  et  ont 
commencé  à  donner  d'importansrendemens.  Bcrdiansk,Mariou- 
pol,  Taganrog,  Rostoff  cherchent  à  tirer  parti,  grâce  aux  voies 
ferrées  qui  les  relient  au  Donetz,  du  développement  hàtif  que 
Tindustrie  métallurgique  et  minière  a  pris  dans  le  bassin  de  ce 
fleuve.  Depuis  qu'il  est  en  communication,  par  un  embranche- 
ment, avec  Yladikavkas  et  Pétrovsk,  sur  la  Caspienne,  Novo- 
rossisk,  est  devenu  un  port  d'exportation  du  pétrole.  Le  princi- 
pal entrepôt  de  ce  produit  est  cependant  resté  à  Batoum,  où  une 
conduite,  appelée  «  pipe-line,  »  amène  directement  Thuile  miné- 
rale de  Mikhailovo,  sur  le  chemin  de  fer  de  Bakou.  On  s'explique 
ainsi,  qu'en  bordure  de  cette  région  i  la  fois  agricole  et  indus- 
trielle, se  soit  formée  comme  une  ceinture  de  ports. 

Peut-être  bien  ces  ports  sont-ils  un  peu  trop  nombreux,  par 
rapport  au  trafic  qu'ils  se  partagent.  La  Russie  n'a  pas  toujours 
su  éviter  Técueil  dans  lequel  sont  tombés  tant  d'autres  gouver- 
nemens,  notamment  le  nôtre,  et  qui  consiste  à  disséminer 
les  efforts  et  les  crédits  sur  un  grand  nombre  de  ports,  au 
lieu  de  les  concentrer  sur  un  seul.  Les  statistiques  officielles 
n'enregistrent'  pas  moins  de  86  ports  de  commerce.  Il  est  vrai 
que  cette  pléthore  s'explique  historiquement  par  la  manière 
dont  la  Russie  est  entrée  en  possession  de  son  littoral.  Tant 
sur  la  Baltique  que  sur  la  Mer-Noire  et  sur  le  Pacifique,  elle 
a  conquis  sa  frontière  maritime,  morceau  par  morceau,  s'em- 
pressant  de  créer  un  port  sur  la  fraction  qu'elle  venait  de 
s'annexer,  ne  voulant  pas  ensuite  le  laisser  péri^iliter,  lors- 
qu'elle en  avait  ouvert  un  nouveau,  un  peu  plus  loin.  C'est 
pour  cette  raison  qu'elle  possède  trois  ou  quatre  ports  sur  des 
c<  les  où  un  seul  suffirait  parfaitement  aux  besoins  du  com- 
a  Jrce. 

Mais  cet  inconvénient  est  moins  sensible  dans  la  Mer-Noire 


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622  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'il  ne  le  serait  ailleurs.  Dans  cette  mer,  comme  dans  la  mer 
d'Azof,  chaque  port  est  Teiutoire  d'une  région  agricole  et  dépend, 
pour  son  degré  de  prospérité,  de  la  récolte  en  céréales  dans  la 
zone  qu'il  dessert.  Si  la  récolte  est  abondante,  son  activité 
augmente;  si  la  récolte  est  faible,  son  activité  diminue.  Il  en 
résulte  que  les  différens  ports  se  font  bien  concurrence,  mais 
qu'ils  se  suppléent  aussi  Tun  l'autre.  Si  la  récolte  est  mauvaise 
dans  les  territoires  qui  alimentent,  par  exemple,  Odessa,  les 
armateurs  russes  et  étrangers  dirigent  leurs  navires  siur  Tagan- 
rog,  Rostoff  ou  Novorossisk,  où  les  stocks  ont  chance  d'être 
plus  abondans.  Le  mouvement  commercial  d'Odessa  diminue 
alors,  mais  c'est  au  bénéfice  de  celui  de  Taganrog,  de  Rostoff  et 
de  Novorossisk,  et  les  pertes  éprouvées  d'un  côté  sont  compen- 
sées par  les  profits  réalisés  d'un  autre.  Les  fluctuations  subies 
par  les  moyennes  particulières  d'un  de  ces  ports  restent  ainsi 
sans  influence  sur  lé  mouvement  général  de  l'ensemble. 

La  flotte  de  commerce  de  la  Mer-Noire  constitue  l'élément 
essentiel  de  la  marine  marchande  russe.  Si  l'on  envisage  la  répar- 
tition des  navires  russes  par  mers,  on  s'aperçoit  que  le  bassin  de 
la  Mer-Noire  et  de  la  mer  d'Azof  l'emporte  sur  tous  les  autres 
par  le  nombre  et  le  tonnage  des  unités.  Voiliers  et  vapeurs 
réunis,  la  Mer-Noire  et  la  mer  d'Azof  comptent  déjà  plus  de  na- 
vires et  d'un  plus  fort  tonnage  que  toute  autre  mer.  Si  l'on  s'en 
fient  aux  vapeurs,  on  constate  qu'aux  ports  de  ces  deux  mers 
reviennent  49,5  p.  100  du  tonnage  total  de  la  flotte  à  vapeur, 
333  unités  sur  810;  c'est  là  aussi  que  les  vapeurs  atteignent  la 
jauge  moyenne  la  plus  élevée,  582  tonnes  par  navire.  Jusqu'à 

1899,  il  n'existait  de  navires  de  2000  tonnes  et  au-dessus,  que 
dans  les  mers  Noire  et  d'Azof;  quant  à  la  Baltique,  ce  n'est  que 
de  1899  à  1901  que  7  navires  de  cette  dimension  ont  été  attachés 
à  ses  ports. 

Bien  que  dépossédée  par  la  Mer-Noire  du  rang  qu'elle  occu- 
pait autrefois,  la  Baltique  n'en  continue  pas  moins  à  tenir  une 
tt-ès  grande  place  dans  la  navigation  extérieure  de  la  Russie. 
D*après  les  statistiques  officielles,  ses  ports  ont  é\é  visités,  en 

1900,  par  31  855  navires,  d'une  jauge  nette  de  10  099  60u  u»nnes. 
Encore  ces  chiffres  ne  tiennent-ils  pas  compte  des  ports  de  Fin- 
lande, dont  les  statistiques  russes  ne  font  jamais  mention,  et^ 
si  Ton  veut  évaluer  l'ensemble  de  la  navigation  sur  les  côtes 
russes  de  la  Baltique,  aux  chiffres  qui  précèdent  il  faut  ajouter 


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LA    MARINE   MARCHAND^:    BUSSE.  623 

27  909  navires  et  6541  684  tonnes,  qui  représentent  le  mouve- 
ment de  la  navigation  dans  les  ports  finlandais. 

La  flotte  de  commerce  russe  ne  prend,  au  mouvement  mari- 
time de  la  Baltique,  qu'une  part  insignifiante.  Elle  ne  comptait 
encore,  dans  cette  mer,  au  l'^'  janvier  1902,  que  938  unités,  dont 
151  vapeurs  seulement.  Ainsi  que  nous  Tavons  fait  observer,  le 
gouvernement  russe  n'y  subventionne  aucune  Compagnie,  et  il  y 
a  relativement  peu  de  temps  que  quelques  Sociétés  se  sont 
fondées,  en  vue  d'y  exploiter  des  lignes  libres.  Dans  ces  der- 
nières années,  cependant,  une  légère  progression  s  est  fait  sentir 
dans  la  participation  du  pavillon  russe  au  commerce  de  la  Bal- 
tique. La  proportion  des  navires  russes  commence  à  devenir 
plus  forte,  dans  le  mouvement  des  ports.  Diverses  Sociétés  (1) 
ont  entrepris  de  relier  les  ports  russes  de  la  Baltique  à  ceux  du 
Pacifique. 

Malgré  ces  timides  initiatives,  le  commerce  et  la  navigation 
de  la  Baltique  restent  aux  mains  de  Compagnies  étrangères,  qui 
les  accaparent  presque  entièrement.  Et  pourtaut,  une  marine 
marchande  indigène  trouverait  là  de  quoi  gagner  amplement  sa 
vie.  Les  ports  russes  de  la  Baltique  ne  se  sigaalent  pas  seule- 
ment par  leur  nombre;  ils  ont,  sur  les  autres  ports  de  l'empire, 
l'avantage  d'être  situés  à  une  distance  relativement  faible  de 
l'Europe  occidentale,  et  d'être,  en  même  temps,  en  conlact  immé- 
diat avec  les  provinces  les  plus  riches,  les  plus  peuplées,  les 
plus  commerçantes  de  Russie.  Par  eux,  on  pai'vicnt  rapidement 
au  cœur  même  de  l'empire.  Ils  sont  en  effet  particulièrement 
bien  partagés  sous  le  rapport  des  voies  ferrées;  car  ils  sont  pour- 
vus de  lignes  qui  desservent  une  région  de  45  :i  1  800  verstes, 
tandis  que  les  ports  de  la  Mer-Noire  ne  peuvent,  faute  de  com- 
munications suffisantes,  desservir  qu'une  région  de  7  à 
800  verstes. 

Ils  reçoivent  ainsi,  non  seulement  les  blés  du  centre  de  la 
Russie,  mais  la  houille  et  le  naphte  des  pro^ânces  méridionales, 
et  même  le  beurre  de  Sibérie.  Grâce  à  la  jonction  du  réseau  ferré 
de  la  Baltique  avec  le  Transsibérien,  cet  article  est  devenu  un 
des  principaux  du  commerce  d'exportation  de  Rêvai  et  do  Riga. 
Pendant  les  mois  de  juillet  et  d'août,  qui  sont  ceux  où  l'expor- 
tation du  beurre  est  le  plus  active,  il  arrive  à  Riga,  venant  de 

(i)  En  particulier,  la  Compagnie  de  tAsîe  Orientale  et  une  société  dont i!Empe- 
reor  approuva  les  statuts  en  1900  et  qui  prit  le  nom  de  l'Océan, 


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62 i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Sibérie,  cinq  convois  par  semaine,  composés  chacun  de 
25  wagons  de  450  pouds.  Des  services  de  navigation  se  sont 
organisés  pour  prendre  ce  produit,  au  sortir  des  wagons  réfrigé- 
rans,  et  l'expédier,  sur  des  vaisseaux  aménagés  à  cet  effet,  en 
Angleterre,  en  Allemagne  et  en  Danemark.  La  construction  du 
chemin  de  fer  de  la  Baltique  et  l'extension  progressive  de  ce 
réseau  ont  été  la  cause  d'un  accroissement  considérable  de  pros- 
périté pour  tous  les  ports  de  ce  littoral.  Leur  importance  mari- 
time et  commerciale  est  bien  loin  d'être  négligeable.  Saint-Péters- 
bourg, où  le  mouvement  maritime  de  Cronstadt  s'est  transféré, 
depuis  l'approfondissement  du  chenal  et  la  construction  du  port 
de  commerce,  détient  toujours  le  second  rang,  dans  la  classi- 
fication des  ports  russes;  Riga  occupe  le  huitième;  Libau,  le 
neuvième.  Le  mouvement  des  marchandises,  dans  chacun  de 
ces  ports,  s'est  traduit  respectivement,  en  1897,  par  225,  158  et 
60  millions  de  pouds. 

Le  grand  inconvénient  des  ports  de  la  Baltique  provient  des 
glaces  qui  les  encombrent  et  les  bloquent,  pendant  cinq  mois  de 
Tannée.  Fermés  à  la  navigation,  vers  la  fin  de  novembre  ou  le 
commencement  de  décembre,  ils  ne  se  rouvrent  guère  en  effet 
qu'au  début  du  mois  de  mai.  Tel  est  le  cas  de  Riga,  de  Saint- 
Pétersbourg,  d'Helsingfors  et  d'Abo.  On  s'efforce  de  remédier  à 
cet  inconvénient  en  tirant  parti,  pendant  cette  période,  de  ports 
situés  dans  une  position  qui  les  met  à  l'abri  de  la  gelée.  Telle 
est  la  raison  d'être  et  l'utilité  de  ports  comme  Libau,  Windau, 
Reval  et  Hangoe.  Ils  ont  sur  leurs  voisins  l'avantage  de  ne  pas 
être  situés  dans  un  golfe  ou  sur  un  estuaire,  mais  bien  sur  le 
littoral  même  de  la  mer,  ou  même  sur  un  promontoire,  comme 
Hangoe.  Les  glaces  peuvent  donc  en  encombrer  plus  ou  moins 
les  abords,  mais  ne  les  bloquent  jamais  complètement  et,  à 
Taide  de  bateaux  brise-glaces,  leur  entrée  peut  être  maintenue 
libre  pendant  tout  l'hiver.  Il  se  crée  ainsi  de  véritables  ports 
d'hiver,  où  se  centralise,  pendant  la  mauvaise  saison,  tout  le 
commerce  des  ports  voisins,  et  dont  l'activité  dépend,  en  majeure 
partie,  du  temps  pendant  lequel  ces  derniers  sont  restés  fermés. 
Ainsi  en  est-il  de  ceux  que  nous  avons  cités  plus  haut.  Le  type 
le  plus  parfait  du  genre  est  Hangoe,  grâce  auquel  la  Finlande 
conserve,  en  toute  saison,  un  accès  à  la  mer  libre.  Situé  à  lex- 
trémité  du  cap  le  plus  méridional  du  Grand-Duché,  il  reçoit 
de  700  à  800  navires,  jaugeant  ensemble  250  à  300  000  tonnes. 


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LA   MARINE  MARCHANDE   RUSSE.  625 

Il  existe  un  élément  qu'il  faut  se  garder  de  négliger,  lorsqu'on 
parle  de  la  navigation  dans  la  Baltique  :  ce  sont  les  Compagnies 
de  navigation  finlandaises.  Les  statistiques  russes  n'en  tiennent 
pas  compte,  bien  que  ces  compagnies  battent  pavillon  russe. 
Les  plus  importantes  sont  au  nombre  de  trois  et  participent 
dans  une  large  mesure  au  commerce  de  la  Baltique.  La  Finska 
angfortygs  Aktiebolaget  entretient  des  services  réguliers  d'Hel- 
singfors  et  Hangoe  à  HuU  par  Copenhague,  à  Lûbeck  par  Stettin, 
à  Stockholm  par  Saint-Pétersbourg  ;  ses  navires  visitent  nos 
ports  de  l'Atlantique,  Dunkerque,  Le  Havre,  La  Pallice  et  Bor- 
deaux et  poussent  jusqu'à  Marseille  et  jusqu'aux  ports  italiens. 
Les  steamers  des  lignes  de  Hull,  Lûbeck  et  Stockholm,  de  con- 
struction anglaise,  filent  de  12  à  15  nœuds  et  sont  fort  bien 
aménagés.  Une  autre  compagnie  finlandaise,  le  Nord^  subven- 
tionnée par  le  gouvernement  finlandais,  a  un  service  régulier, 
ouvert  toute  l'année,  de  Hangoe  à  Stockholm  et  Newcastle,  pour 
le  transport  du  beurre  et  des  émigrans,  et  un  service  permanent, 
hiver  conmie  été,  d'Âbo  à  Stockholm.  Enfin  la  Finska  Lloyd^ 
qui  possède  7  ou  8  navires,  dont  3  tout  neufs  de  2  500  tonnes, 
les  envoie  dans  l'Océan  et  dans  la  Méditerranée.  Cette  Société 
vient  d'obtenir  du  gouvernement  canadien  une  subvention  pour 
une  ligne  régulière  du  Canada  au  golfe  de  Finlande,  par  La  Pallice 
et  La  Rochelle.  Les  Compagnies  finlandaises  portent  donc  le  pa- 
villon russe  des  côtes  de  Finlande  sur  celles  de  Suède,  d'Alle- 
magne, d'Angleterre,  de  France,  d'Italie  et  jusqu'au  Canada. 
Leur  activité  fait  honneur  à  l'esprit  d'initiative  du  petit  peuple 
qui  les  soutient  et  les  dirige,  et  l'on  a  le  droit  d'être  surpris  que 
notre  pavillon  ne  participe  pas  dans  la  plus  légère  mesure  au 
commerce  qui  se  fait  entre  les  côtes  de  France  et  celles  de  Fin- 
lande, alors  que  le  pavillon  russo-finlandais  y  prend  une  part 
en  somme  très  honorable. 

On  ne  connaît  pas,  à  l'étranger,  la  marine  marchande  finlan- 
daise, parce  qu'elle  n'arbore  pas  un  pavillon  particulier  et  na- 
vigue sous  les  couleurs  russes.  Elle  mérite  cependant  qu'on  en 
tienne  compte.  Elle  se  composait,  en  1901,  de  2291  voiliers, 
jaugeant  290700  tonnes,  et  de  298  vapeurs,  d'une  jauge  nette 
de  45  948  tonnes.  La  proportion  des  vapeurs  est  donc  très  infé- 
eure  à  celle  des  voiliers;  le  tonnage  moyen  de  la  flotte  finlan- 
ise  est  faible  :  mais  cela  n'empêche  pas  ses  navires  d'entre- 
•endre  les  voyages  d'Angleterre,  de  France,  d'Espagne,  de  la 

TOUE  XXIII.  —    tOOi.  40 


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626  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Méditerranée,  du  Brésil  et  d'Amérique  du  Nord.  D'autre  part, 
leur  nombre  s'est  accru,  de  1879  à  1901,  dans  la  proportion  de 
72  pour  100,  et  il  a  encore  augmenté,  en  1901,  de  109  voiliers 
et  de  11  vapeurs. 

La  Finlande  a  d'excellens  marins.  Elle  ne  compte  pas  moins 
de  7  écoles  (1)  de  navigation,  d'oti  sort  un  personnel  remarquable 
de  capitaines  et  de  pilotes.  Elle  possède,  en  outre,  5  établis- 
semens  professionnels  pour  l'enseignement  de  la  construction 
des  navires  et  des  machines.  Ses  côtes  sont  éclairées  et  balisées 
avec  un  soin  admirable,  par  un  système  des  plus  complets  de 
phares  et  de  feux  tlottans.  Son  principal  port,  Helsingfors,  ne 
le  cède  à  aucun  port  russe,  sous  le  rapport  de  l'outillage.  Il  se 
compose  de  4  bassins  pour  la  marine  marchande,  sans  compter 
celui  de  Sveaborg,  affecté  aux  vaisseaux  de  guerre;  les  paquebots 
et  cargos  du  plus  fort  tonnage  peuvent  y  jeter  l'ancre  en  toute 
sécurité.  Le  développement  des  quais  est  considérable.  Une 
ligne  ferrée  à  double  voie  relie  les  4  bassins  au  réseau  des  che- 
mins de  fer  finlandais.  De  nombreux  docks,  magasins,  hangars 
et. caves,  très  bien  aménagés,  se  trouvent  dans  le  voisinage  des 
quais,  et  le  régime  des  magasinages  et  entrepôts  est  très  heureu- 
sement compris. 

En  résumé,  si  Ton  tient  compte  de  l'énorme  disproportion 
qui  existe  entre  elles,  la  Finlande' est,  au  point  de  vue  maritime, 
comme  sous  bien  d'autres  rapports,  relativement  plus  avancée 
que  la  Russie. 

Dans  son  ensemble,  la  flotte  marchande  de  la  Russie,  abstrac- 
tion faite  de  la  flotte  Unlaudaise,  se  composait,  au  1^'  janvier  1902, 
de  810  navires  à  vapeur,  jaugeant  ensemble  391697  tonnes,  et 
de  2  378  navires  à  voiles,  jaugeant  ensemble  272510  tonnes. 
Le  chiffre  total  de  la  marine  marchande  russe  était  donc  de 
3188  navires  et  664  208  tonnes  (2).  Malgré  la  supériorité  du 
nombre,  les  voiliers  ne  représentent  que  41  pour  100  du  ton- 
nage total,  taudis  que  les  vapeurs  en  représentent  58,9  pour  100. 
Les  divers  recenseiuens  de  la  flotte  de  commerce  russe  accusent 
tous  une  augmeulaiion  du  nombre  et  du  tonnage  des  navires. 
Le  premier  recensement  opéré,  en  1895,  par  les  soins  du  minis- 

(1)  Ces  écoles  sont  situées  à  Abo,  Helsingfors,  Wasa,  Uleaborg,  Morichoum, 
Wiborg  et  Haumo. 

(2)  Dans  ce  nombre  sont  compris  tous  les  navires  à  nartir  de  20  tonnes. 


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LA    MAniNE   MARCHANDE   RUSSE.  627 

tère  des  Finances  enregistrait  522  vapeurs  et  2138  voiliers,  d'an 
tonnage  total  de  S28  988  tonnes.  En  1898,  les  vapeurs  s^élevaient 
au  nombre  de  657  et  les  voiliers  de  2143;  leur  tonnage  total 
atteignait  554 141  tonnes.  En  1899  enfin,  on  comptait  709  vapeurs 
et  2  242  voiliers,  jaugeant  ensemble  601  294  tonnes.  Ces  chiffres 
attestent  une  progression,  sinon  très  rapide,  au  moins  con- 
stante. 

Le  tonnage  moyen  des  navires  de  la  flotte  de  commerce 
russe  est  relativement  peu  élevé.  Les  vapeurs  d'une  jauge  infé- 
rieure à  700  tonnes  sont  les  plus  nombreux  dans  toutes  les 
mers;  79  pour  100  des  vapeurs  de  la  Mer-Blanche,  70  pour  100 
de  ceux  de  la  Baltique  et  60  pour  100  de  ceux  de  la  Mer-Noire^ 
ne  dépassent  pas  400  tonnes.  Les  vapeurs  de  1  000  h  2  000  tonnes 
ne  sont  qu'au  nombre  de  63,  dout  31  dans  la  Mer-Noire  et  la 
mer  d'Âzof,  16  dans  la  Caspienne,  14  dans  la  Baltique  et  dans  le 
Pacifique  ;  ceux  de  plus  de  2000  tonnes,  au  nombre  de  37  seu- 
lement, dont  28  dans  la  Mer-Noire  et  la  mer  d'Azof,  7  dans  la 
Baltique  et  2  dans  le  Pacifique.  Quant  aux  voiliers,  65  pour  100 
d'entre  eux  ne  dépassent  pas  100  tonnes;  39  voiliers  seulement, 
la  plupart  de  la  Baltique,  jaugent  plus  de  500  tonnes.  Il  importe 
donc  de  ne  pas  se  laisser  éblouir  par  le  nombre  de  navires  que 
mentionnent  les  statistiques  russes,  et  de  ne  pas  oublier  que  ces 
statistiques  tiennent  compte  des  vapeurs  et  des  voiliers  du  plus 
faible  tonnage,  de  remorqueurs  et  de  barques.  Les  frais  de  pre- 
mière acquisition  des  3188  navires  qui  composaient  la  flotte 
russe  de  commerce  au  1""  janvier  1902  se  sont  élevés  à  127  637  634 
roubles,  dont  111557  617  roubles  pour  les  vapeurs  et  16080015 
pour  les  voiliers.  La  plus  grande  partie  de  ce  capital  a  été  en- 
gagée dans  les  entreprises  maritimes,  depuis  moins  de  dix  ans, 
car  331  vapeurs,  soit  40,9  pour  100  de  la  flotte  à  vapeur  russe, 
ont  été  lancés  dans  les  dix  dernières  années,  et  178,  soit  53,8 
pour  100,  dans  les  cinq  dernières. 

La  plupart  des  voiliers  battant  pavillon  russe  ont  été  con- 
struits en  Russie.  Maïs  la  part  qui  revient  ù  l'industrie  russe 
dans  la  construction  de  sa  flotte  à  vapeur,  est  presque  insigni- 
fiante. Plus  de  75  pour  100  du  nombre  des  vapeurs  et  81  pour  100 
de  leur  tonnage,  ont  été  construits  dans  les  chantiers  étran- 
gers. Dans  la  Caspienne,  la  proportion  das  steamers  construits 
en  Russie  est  plus  forte  que  dans  les  autres  mers,  par  suite  de 
sa  situation  de  mer  fermée  et  des  droits  spéciaux  qui  protègent 


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628  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

contre  la  concurrence  étrangère  les  navires  qui  lui  sont  destinés. 
Mais,  dans  les  mers  ouvertes,  la  part  des  chantiers  de  construction 
russes  ne  dépasse  pas  17  pour  100,  quant  au  nombre  des  navires, 
et  2  pour  100  quant  à  leur  tonnage.  Ce  dernier  chiffre  indique  que 
les  navires  construits  en  Russie  sont  d'un  tonnage  très  faible,  la 
plupart  du  temps  de  simples  remorqueurs.  Il  en  est  des  machines 
exactement  comme  des  coques  :  sauf  dans  la  Caspienne,  où  les 
machines  de  construction  russe  sont  en  plus  forte  proportion 
qu'ailleurs,  la  part  de  Tindustrie  locale  n'est  que  de  22,5  pour  100 
dans  la  construction  des  machines  motrices  des  navires. 

La  grande  majorité  des  vapeurs  russes  est  donc  de  prove- 
nance étrangère.  Les  pays  qui  les  ont  fournis  sont  l'Angleterre, 
la  Suède,  l'Allemagne  et  TAutriche-Hongrie.  Les  quinze  bateaux 
actuellement  en  service  de  h  Flotte  volontaire  sont  tous  de  con- 
struction anglaise.  On  se  souvient  que  les  trois  premiers  avaient 
été  acquis  en  Allemagne  ;  dans  la  suite,  la  commande  d'un  na- 
vire avait  été  donnée  aux  Forges  et  Chantiers  de  la  Méditerranée. 
C'est  également  en  Angleterre  qu'ont  été  construits  les  trois 
plus  beaux  paquebots  de  la  Compagnie  russe  de  navigation  et 
de  commerce  y  le  Tchikatcheff^  VEmpereur-Nicolas  II,  et  la 
Reine-Olga,  C'est  de  constructeurs  ou  d'armateurs  anglais,  alle- 
mands et  autrichiens  que  la  Compagnie  de  VEst-Chinois  a  acquis 
les  navires  nécessaires  à  l'organisation  de  son  service  maritime. 
.  «  Les  industriels  allemands,  écrit  M.  Charlat  dans  son  rapport  sur 
le  commerce  de  la  Russie  en  1901,  travaillent  avec  persévérance 
et  méthode  à  devenir  les  fournisseurs  de  la  marine  marchande 
russe.  En  deux  ans,  la  maison  de  constructions  navales  Klawilter 
et  O^  de  Dantzig  est  parvenue  à  recevoir  pour  2500  000  francs 
environ  de  commandes,  tant  en  steamers  de  grand  tonnage 
qu'en  remorqueurs,  ainsi  qu'en  dragues.  »  De  même  que  les 
coques,  les  machines  proviennent  aussi  d'Angleterre  et  d'Alle- 
magne. Quant  à  la  Frantje,  sa  part  est  nulle  :  à  l'exception  du 
paquebot  livré  par  les  Forges  et  Chantiers  à  laFlotle  volontaire j 
nous  n'avons  pas  connaissance  d'un  seul  navire  fourni  par  un 
chantier  français  à  la  marine  de  commerce  russe.  Pourquoi  cet 
ostracisme?  Est-ce  parce  que  nos  chantiers  ont  la  réputation  de 
construire  plus  chèrement  et  plus  lentement  que  leurs  concur- 
rens  étrangers,  ou  parce  que  nous  ne  possédons  pas,  comme  en 
Angleterre,  un  marché  de  navires  ?  Quoi  qu'il  en  soit,  le  déve- 
loppement que  le  gouvernement  russe  semble  disposé  à,  donner 


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LA  MARINE  MARCHANDE  RUSSE.  629 

à  la  marine  marchande  ne  devrait  pas  laisser  nos  constructeurs 
indifTérens  et  devrait  les  déterminer  à  faire  ce  qui  dépend  d'eux 
pour  changer  les  habitudes  des  armateurs  russes. 

Reste  à  expliquer  pourquoi,  ceux-ci  ne  s'adressent  pas  tout 
bonnement  à  l'industrie  de  leur  pays.  Car  il  y  a  des  chantiers 
russes  :  les  principaux  sont  TUsine  franco-russe,  la  Société 
Newsky,  toutes  deux  à  Saint-Pétersbourg  ;  lusine  Baltique, 
située  dans  la  môme  ville  et  appartenant  à  l'État;  les  chantiers 
de  Sébastopol,  fondés  par  la  Compagnie  russe  de  Navigation  et 
de  commerce  et  cédés  par  elle  à  TÉtat  ;  l'usine  Krighton,  à  Abo  ; 
les  chantiers  de  Wiborg  et  d'Helsingfors,  en  Finlande;  ceux  de 
Nicolaief,  sur  la  Mer-Noire.  Quelques  établissemens  de  second 
ordre  sont  échelonnés  le  long  du  Volga  et  construisent  des 
bateaux  d'un  faible  tirant  d'eau.  Mais,  jusqu'à  présent,  les  chan- 
tiers russes  n'ont  guère  construit  de  navires  que  pour  la 
marine  de  guerre.  La  Compagnie  russes  qui  a  construit  elle- 
même  quatorze  de  ses  navires  sur  ses  chantiers  de  Sébastopol, 
doit  être  considérée  comme  une  exception  :  encore  a-t-elle  fini 
par  vendre  ses  chantiers  au  gouvernement. 

Les  deux  principales  raisons,  pour  lesquelles  les  construc- 
tions navales  se  sont  si  peu  développées  en  Russie,  sont  le  prix 
élevé  des  métaux  et  le   défaut  de  spécialistes   en  la  matière. 
Chaque  fois  qu'une  Compagnie  de  navigation  russe  s'est  montrée 
disposée  à  donner  la  commande  d'un  navire  à  un  chantier  na- 
tional, elle  a  dû  y  renoncer,  en  raison  de  l'élévation  du  prix  de 
revient.  Lorsque  la  Flotte  volontaire  décida  la  construction  de 
VAriely  elle  s'adressa  à  l'usine  Baltique   et  au   chantier  de  la 
Compagnie  russe.  Le  premier  de  ces  établissemens  refusa  de  se 
rendre  à  son  appel;  le  second  accepta  la  commande  de  la  coque, 
sans  la  machine,  pour  2  700000  francs,  et  pourvu  qu'on  lui 
accordât    deux    ans.    Mis    au     courant    de    ces    conditions, 
Alexandre  III  voulut  bien  reconnaître  que,  malgré  tout  le  désir 
de  donner  la  commande  à  Tindustrie  locale,  il  n'était  pas  pos- 
sible d'en   passer  par   ces  conditions,  et  YAriel  fut  adjugé  à 
un  chantier  anglais.  Les  chantiers  russes  sont  donc  en  nombre 
insuffisant  pour  pourvoir  aux  besoins  de  la  marine  de  guerre  et 
de  la  marine  de  commerce,  et,  en  outre,  ils  construisent  à  des 
c  nditions  trop  défavorables  pour  pouvoir  lutter  contre  l'indus- 
t!  e  étrangère. 

Après  nous  être  occupés  des  navires  et  des  chantiers  d'où  ib 


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630  BBVUE  BBS  DBDX  M01IDB8. 

sortent,  il  nous  faut  dire  quelques  mots  de  la  législation  qui  les 
régit,  des  marins  qui  les  montent  et  des  ouvriers  qui  les  char- 
gent et  les  déchargent. 

Le  droit  d'arborer  le  pavillon  russe  appartient  aux  mijets 
russes,  aux  Sociétés  par  actions  de  constitution  russe,  à  des 
maisons  de  commerce,  dont  un  des  principaux  administrateurs, 
ayant  la  signature  sociale  est  sujet  russe,  ou  aux  Sociétés  dont 
Tassocié^gérant  a  la  nationalité  russe.  Chaque  navire  doit  avoir 
une  patente  de  pavillon  délivrée  par  une  des  douanes  de  port  et 
être  inscrit  sur  des  registres  spéciaux.  Le  navire,  d'après  le 
droit  russe,  est  un  meuble.  Toutefois,  la  vente  de  ce  meuble  sst 
assujettie  à  quelques  règles  spéciales.  Elle  s'opère  par  la  trans- 
mission à  l'acheteur  de  l'acte  de  propriété,  avec  inscription 
signée  par  le  vendeur  et  légalisée  par  un  notaire,  ou,  si  la  vente 
a  lieu  à  l'étranger,  par  un  consul  russe.  Tous  les  autres  docn- 
mens  appartenant  au  navire,  comme  le  rôle  d'équipage,  la 
patente  de  pavillon,  etc.,  doivent  être  remis  à  l'acheteur.  Le 
droit  de  propriété  d'un  navire  ne  peut  être  prouvé  qu'en  pro- 
duisant ces  documens,  au  complet  et  en  règle.  La  saisie  et  la 
vente  forcée  se  font  d'après  les  règles  générales  adoptées  pour 
la  vente  des  biens  meubles  ordinaires.  Les  hypothéquée,  dans 
le  sens  du  droit  français,  ne  sont  pas  prévues  pour  les  navires. 
11  n'y  a  pas  de  prescription  spéciale  en  matière  maritime.  Faute 
d'indications  particulières  à  ce  sujet,  il  faut  admettre  aussi  que 
les  lois  concernant  le  prêt  sur  gage  sont  applicables  aux  na- 
vires. La  législation  russe,  enfin,  connaît  l'emprunt  à  la  grosse 
aventure. 

11  n'existe  en  Russie  rien  d'analogue  à  notre  «  inscription 
maritime.  »  Marine  de  guerre  et  marine  de  commerce,  recrutent 
pareillement  leurs  équipages  comme  elles  veulent,  ou  plutôt 
comme  elles  peuvent,  parmi  les  paysans  de  l'intérieur,  aussi 
bien  que  parmi  les  habitans  des  côtes.  Mais  la  loi  impose  aux 
armateurs  la  lourde  obligation  de  composer  de  sujets  russes 
les  états-majors  et  les  équipages  de  leurs  navires.  La  question 
de  la  composition  des  équipages  est  particulièrement  difficile 
à  résoudre  en  Russie,  vu  Tinexpérience  des  habitans,  le  défaut 
d'apprentissage  et  de  traditions,  lïnsuffisance  des  écoles  foriBa''t 
des  matelots,  des  mécaniciens,  des  capitaines  pour  la  mari  > 
de  commerce.  Le  Slave  des  basses  classes  n'a  pas  la  vocati  i 
mai'itime  :  il  est  paysan,  ouvrier  agricole,  à  la  rigueur  ouvr   ' 


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LA  MARINE  MARCHANDE   RUSSE.  631 

d'industrie;  les  marins  de  profession   so^t  très  rares  dans  le 
peuple  slave.  Faute  de  marins    de  cette  espèce,  la  flotte  de 
guerre  est  obligée  de  recruter  ses  équipages  parmi  des  paysans 
n'ayant  aucune  aptitude,  ni  aucun  goût  pour  le  métier  de  la 
mer.  Soldats  parfaits,  parce  que    la   docilité  est   dans    leur 
nature,  les  Russes  sont  des  marins  médiocres^  parce  que  leur 
intelligence,  plutôt  lente,  leur  manque  d'initiative,  leur  défaut 
complet  d'instruction    professionnelle   et  môme  générale,  les 
rendent  inaptes  à  manier  les  appareils  compliqués  des  vaisseathc 
modernes.  11  est  vrai  que  sept  années  passées  dans  la  marine  de 
guerre  pourraient  avoir  raison  de  cette  inaptitude,  et  faire  d'eux 
de  bonnes  recrues  pour  ta  marine  de  commerce  ;  mais,  à  l'expi- 
ration de  leur  temps,  la  plupart  s'empressent  de  retourner  dcms 
leurs  villages.  La  marine  de  commerce  ne  profite  donc  pas  des 
marins  formés  sur  les  navires  de  guerre.  C'est  plutôt  l'inverse 
qui  se  produit,  et  la  marine  de  TÉtat,  comprenant  l'avantage 
qu'elle  pourrait  tirer,  en  cas  de  guerre,  du  personnel  occupé  sur 
les  bateaux  marchands,  exempte  ce  personnel  de  tout  ou  partie 
du  service  actif,  et  l'astreint  seulement,  dans  tous  les  cas,  à  un 
service  plus  prolongé  dans  la  réserve.  C'est  tout  h  l'honneur  de 
l'État  d'avoir  compris  les  services  que  le  personnel  des  navires 
de  commerce  pouvait  ôtre  appelé  à  lui  rendre,  et  de  renoncer  à 
le  leur  enlever  pour  un  long  laps  de  temps,  sans  grand  profit 
pour  lut-môme. 

A  l'époque  où  se  sont  fondées  les  Compagnies  de  navigation, 
actuellement  existantes,  un  personnel  maritime  n'avait  pas  encore 
eu  le  temps  de  se  former  en  Russie;  c'est  à  peine  s'il  commence 
à  Tètre  maintenant.  Aussi  la  plupart  d'entre  elles  ont-elles  eu 
beaucoup  de  peine  à  composer  leurs  équipages  et  leurs  états- 
majors.  L'État  leur  est  le  plus  souvent  venu  en  aide,  soit  en 
suspendant,  à  leur  profit,  la  loi  qui  leur  interdit  de  constituer 
leurs  cadres  avec  des  étrangers,  comme  il  le  fit  pour  ÏEst* 
Chinois,  soit  en  mettant  à  leur  disposition  des  marins  de  la  flotte 
de  guerre.  C'est  ce  qui  eut  lieu  pour  la  FloUe  volontaire. 
Jusqu'en  1881,  les  navires  de  cette  Compagnie  n'ont  été  montés 
que  par  des  marins  de  l'État;  ce  n'est  qu'à  partir  de  cette  date 
ri' on  commença  à  les  remplacer  par  des  matelots  embauchés,  et 
(  )tte  substitution  demanda  deux  ans  pour  s'opérer;  en  1883 
i  alement  fut  constitué  un  personnel  normal,  et  encore  avec 
I  s  matelots  pour  la  plupart  recrutés  à  l'étranger.  Le  développe- 


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632  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  pris  par  la  marine  marchande  dans  ces  dernières  années 
a  quelque  peu  amélioré  les  conditions  de  recrutement  des 
marins  de  commerce.  Les  Compagnies  de  navigation  ont  fait 
quelquefois  des  efforts  louables  pour  faciliter  l'apprentissage 
mai*itime  aux  jeunes  gens  désireux  de  se  vouer  à  la  carrière 
de  marin.  Par  exemple,  la  Flotte  volontaire  a  admis  sur  ses 
navires  des  élèves,  auxquels  elle  a  fait  faire  le  temps  de  naviga- 
tion qu'exigeait  l'État  pour  l'admission  de  ces  jeunes  gens  dans 
ses  écoles.  Elle  obtint  môme  du  ministère  des  Finances  une  sub- 
vention pour  l'entretien  des  élèves  accueillis  sur  ses  navires. 

De  son  côté,  le  gouvernement  a  fondé  des  écoles  destinées  à 
former  des  marins  et  des  officiers  pour  la  marine  de  commerce. 
Il  existait  ainsi,  en  1900,  35  de  ces  écoles,  dites  «  classes  de 
navigation,  »  et  divisées  en  trois  catégories  ou  «  degrés  :  »  celles 
du  premier  degré  formant  des  capitaines  au  long  cours  ;  celles 
du  second  degré,  des  capitaines  au  cabotage,  ou  des  pilotes  au 
long  cours  ;  celles  du  troisième  degré,  des  pilotes  au  cabotage. 
Il  a  été  fondé,  en  outre,  à  TÉcole  de  commerce  d'Odessa  et  à 
l'École  de  navigation  marchande  d'Arkhangelsk,  des  cours  desti- 
nés à  former  des  capitaines  marchands,  et  dont  la  durée  est  de 
trois  années.  Â  Arkhangelsk  même  et  à  Kemur,  fonctionnent 
encore  deux  autres  classes,  dont  les  cours  ont  lieu  pendant  les 
mois  d'hiver  et  durent  deux  années. 

Les  résultats  et  l'organisation  même  de  cet  enseignement 
technique  sont  vivement  critiqués  par  les  Russes.  D'après  une 
revue  qui  puise  ses  inspirations  à  bonne  source  (1),  la  division 
de  l'enseignement  en  trois  degrés  serait  «  absurde,  »  parce  qu'elle 
entraine  l'interruption  des  études,  en  forçant  les  élèves  à  navi- 
guer dans  l'intervalle.  La  génération  sortie  de  ces  écoles  serait 
dépourvue  de  valeur  et  de  capacité  véritables,  au  point  de.  vue 
professionnel.  Sans  vocation  pour  le  métier  de  marin,  les  élèves 
y  sont  admis  pourvu  qu'ils  sachent  lire,  écrire  et  faire  les  quatre 
premières  opérations  d'arithmétique.  On  est  obligé  de  les  en 
laisser  sortir,  sans  qu'ils  emportent  de  connaissances  réelles, 
parce  qu'il  est  impossible  de  les  retenir  plus  longtemps,  et  que 
leur  refuser  le  diplôme  équivaudrait,  d'autre  part,  èi  fermer  les 
écoles.  Ce  n'est  donc  pas  de  l'enseignement  technique,  tel  qu'il 
est  actuellement  organisé,  qu'il  faut  attendre  une  éducation  pro- 

(1)  La  mer  et  la  vie  maritime,  fondée  et  rédigée  sous  la  haute  direction  de 
S.  A.  I.  le  grand-duc  Alexandre  Mikhailovitch 


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f^ 


LA  MARINE  MARCHANDE  RUSSE.  633 


fessionnelle  sérieuse  et  la  création  d'un  personnel  maritime  à  la 
hauteur  de  sa  tAche. 

Quant  aux  ouvriers  des  ports,  il  y  aurait  peu  de  chose  à  dire 
d'euxy  s'ils  n'avaient  une  organisation  particulière  aux  corps  de 
métiers  russes.  Gomme  la  plupart  des  ouvriers  de  Russie,  ils 
sont  organisés  en  «  artels,  »  associations  de  travailleurs,  égaux 
en  droits,  solidairement  responsables,  dont  chacun  apporte, 
comme  unique  part  sociale,  son  travail.  Les  bénéfices  sont  par- 
tagés entre  les  membres  de  Tartel  ;  un  capital  social  est  formé 
par  des  versemens  et  des  réserves  et  sert  à  l'acquisition  des  in* 
strumens  de  travail  ;  la  direction  est  remise  à  des  «  anciens,  » 
nommés  à  l'élection.  Ainsi  sont  organisés  les  ouvriers  qui 
s'occupent  du  chargement  et  du  déchargement  des  navires,  de  la 
manipulation  des  marchandises  et  môme  des  opérations  de 
douane.  Cette  organisation  donne  aux  ouvriers  une  grande  cohé- 
sion, une  force  véritable,  et  il  n'est  pas  téméraire  d'attribuer  à 
cette  cause  l'exceptionnelle  gravité  des  grèves  'qui  ont  éclaté 
l'année  dernière  dans  les  ports  de  la  Mer-Noire.  Les  grèves,  en 
effet,  ont  cessé  d'être  le  privilège  des  pays  d'Occident;  elles  se 
sont  étendues  à  la  Russie,  où  elles  prennent  un  caractère  révo- 
lutionnaire plus  marqué  que  partout  ailleurs.  Odessa  a  été,  l'été 
dernier,  le  théâtre  d'une  terrible  grève  générale,  à  laquelle  ont 
pris  part  ce  qu'on  appellerait  chez  nous  les  inscrits  maritimes 
et  les  dockers.  Ce  fut,  en  plus  violent,  l'exacte  répétition  des 
événemens  qui  se  sont  produits  à  deux  ou  trois  reprises  à  Mar- 
seille, le  Havre,  Dunkerque  et  Bordeaux. 

Le  signal  fut  donné  par  les  portefaix,  débardeurs  et  autres 
ouvriers  du  port,  qui  réclamaient  l'augmentation  des  salaires  et 
la  diminution  des  heures  de  travail.  Ils  furent  suivis  par  les  ma- 
rins et  chauffeurs.  La  Compagnie  russe  dut  interrompre  ses 
services  jusqu'à  l'arrivée  de  500  marins  de  TÉtat,  envoyés  de 
SébastopoL  Grâce  à  ce  secours,  elle  put  rétablir,  après  deux 
jours  d'interruption,  ses  services  les  plus  urgens  sur  la  Crimée 
et  les  ports  russes  de  la  Mer-Noire.  Pendant  quelques  jours,  on 
craignit  pour  la  sécurité  des  établissemens,  usines,  magasins, 
entrepôts  d'Odessa,  appartenant,  pour  la  plupart,  à  des  étrangers. 
Enfin  Tordre  put  être  rétabli  et  le  travail  repris.  Nous  ignorons 
la  1  lesure  exacte  dans  laquelle  les  armateurs  ont  dû  céder  aux 
ou^  riers  ;  mais  il  est  hors  de  doute  qu'ils  ont  donné  satisfaction 
à  c  ix-ci  sur  un  grand  nombre  de  points.  Simultanément,  et 


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634  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


avec  autant  de  gravité,  les  grèves  éclatèrent  à  NlcolaTef,  à 
Batoum  et  à  Bakou  ;  Novorossisk  en  avait  été  gratifié  en  dé-- 
oembre  1902.  Cette  unanimité  des  ouvriers  à  faire  grève,  cette 
ténacité  et  cette  violence  dans  leurs  revendications,  cette  simuU 
tanéité  dans  leurs  actes  prouvent  une  organisation  générale  dont 
il  n'est  pas  téméraire,  encore  une  fois,  de  voir  la  base  dasm  les 
ce  artels.  » 

Telle  qu'elle  apparaît,  par  les  chiffres  et  les  renaeignemens 
qui  précèdent,  la  marine  marchande  russe  est  encore  très  insuf* 
fisante,  par  rapport  aux  capacités  de  production  et  de  consom- 
mation du  pays.  Le  mouvement  commercial  entre  la  Russie  et 
l'Europe  occidentale  est  considérable,  et  se  produit  principale^ 
ment  par  mer.  En  1900,  l'importation  des  marchandises  par  les 
ports  russes  s'est  élevée  à  246  millions  de  pouds,  et  l'exportation 
à  696.  Les  marchandises,  qui  sont  entrées  par  mer  en  Russie, 
représentent  50  pour  100  de  l'importation  totale  de  cet  État,  et 
celles  qui  en  sont  sorties  par  la  môme  voie,  73  pour  100  de  l'ex- 
portation totale.  L'importance  de  ce  mouvement  commercial, 
l'écrasante  supériorité  des  transports  par  mer  sur  les  transports 
par  terre^  l'énorme  écart  de  450  millions  de  pouds  entre  l'importa- 
tion et  l'exportation,  sont  autant  de  circonstances  extrêmement 
favorables  au  développement  d'une  marine  marchande  nationale. 

Or,  ces  circonstances  ont,  jusqu'à  présent,  surtout  profité 
aux  marines  marchandes  étrangères.  Sur  les  246  millions  de 
pouds  de  marchandises  qui  sont  entrés,  en  1900,  dans  les  ports 
russes,  les  navires  étrangers  ont  importé  221  millions  de  pouds, 
et  les  navires  russes  25  millions  seulement.  Sur  les  696  millions 
de  poiîds  de  marchandises  qui  sont  sortis,  la  même  année,  des 
mêmes  ports,  les  navires  étrangers  ont  exporté  658  millions,  et 
les  navires  russes  38  seulement.  La  proportion  des  navires  russes 
de  long  cours,  dans  le  mouvement  géuéral  des  ports  russes, 
est  également  très  inférieure  à  celle  des  navires  étrangers  (i). 

(1)  Sur  10236  navires  de  long  cours,  entrés  dans  les  ports  de  Russie  ea  1901, 
les  pavillons  étrangers  sont  représentés  par  8  699»  et  le  pavillon  russe  par  1  537 
seulement.  Sur  10  039  navires  de  long  cours  sortis,  la  même  année,  des  mêmes 
ports,  8  630  battaient  pavillon  étranger  et  1  409  seol^m^nt  battaient  pavillon  russe. 
Quant  au  tonnage,  les  navires  russes  ne  représentent  que  8  à  10  pour  100  du  toi 
nage  des  navires  de  long  cours  entrant  dans  les  ports  de  Russie,  tandis  que  II 
navires  anglais  représentent  33  pour  100  de  ce  tonnage,  les  allemands  11,8  pour  W 
les  danois  19  pour  100,  les  suédois  et  norvégiens  10  pour  100. 


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LA   MàRIHŒ   HARCHANDE   RUSSE.  635 

La  ^art^'prise  par  la  marine  marchande  russe  au  mouvement 
maritime  de  son  pays  est  donc  insignifiante  et  démesurément 
inférieure  k  celle  qu'y  prennent  les  diverses  marines  marchandes 
étrangères.  Il  y  a  disproportion  entre  les  facultés  de  transport 
de  la  flotte  commerciale  russe,  et  les  facultés  de  production  et 
de  consommation  de  la  Russie.  Ce  pays  est  encore,  pour  ses 
communications  maritimes  avec  les  autres  puissances,  sous  la 
dépendance  des  étrangers  :  des  Norvégiens  et  des  Anglais  pour 
le  commerce  de  la  Mer-Blanche  ;  des  Anglais,  des  Allemands,  des 
Danois  et  des  Suédois,  pour  celui  de  la  Baltique  ;  des  Anglais,  des 
Italiens,  des  Autrichiens  et  des  Grecs  pour  celui  de  la  Mer-Noire; 
enfin  des  Anglais  et  des  Japonais  pour  celui  du  Pacifique.  Il  est 
pénible  de  constater  que  nulle  part  le  pavillon  français  ne  prend 
de  part,  nous  ne  dirons  pas  prépondérante,  mais  seulement  im- 
portante au  mouvement  maritime  des  ports  russes. 

L'insuffisance  de  leur  marine  marchande  n'échappe  pas  aux 
Russes.  En  appréciant  une  loi  destinée  à  la  développer,  Toffi- 
cieux  Journal  de  Saint-Pétersbourg  portait  sur  elle  le  jugement 
suivant  :  <(  Il  y  a  des  années  que  l'on  parle  du  besoin  ui^ent  de 
créer  une  marine  marchande  nationale,  car  celle  que  nous  avons, 
—  sauf,  bien  entendu,  les  paquebots  des  Sociétés  subventionnées 
par  rÉtat,  —  n'aurait  de  rigueur  pas  droit  à  ce  titre.  Le  peu  de 
navires  appartenant  à  des  armateurs  privés  que  nous  possédons 
sont  construits  à  l'étranger  et,  le  plus  souvent,  commandés  par 
des  ressortissans  étrangers.  »  Que  la  marine  marchande  russe 
soit  en  retard  sur  celles  de  presque  tous  les  États  d'Europe^  il 
n'y  a  pas  là  de  quoi  surprendre  un  observateur  tant  soit  peu 
sagace.  Pour  apprécier  sainement  ses  progrès,  il  faut  en  effet 
tenir  compte  des  conditions  tout  à  fait  spéciales  qui  résultent, 
pour  elle,  de  la  nature  et  de  l'histoire.  En  jetant  un  regard  sur 
la  carte,  on  constate  bien  que,  sur  les  69248  kilomètres  qui 
constituent  les  frontières  de  la  Russie,  49  370  sont  formés  par  le 
littoral  de  la  mer.  Mais  une  notable  portion  de  ces  côtes  est 
baignée  par  l'océan  Glacial,  figé  dans  les  glaces  éternelles,  et 
la  partie  qui  forme  le  bassin  de  la  Mer-Blanche  n'est  ouverte  à 
la  navigation  que  pendant  les  mois  d'été.  Les  golfes  de  Riga, 
ie  Finlande  et  de  Bothnie  gèlent  en  hiver  et,  dans  son  en- 
imble,  la  frontière  maritime  de  la  Baltique  mesurant  7650  kilo- 
mètres, est  d'un  accès  impossible  ou  difficile  pendant  une  moitié 
B  Tannée.  La  Mer  Noire  elle-même  n'est  pas  à  l'abri  des  glaces, 


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636  REVUE   DES    DEUX   MOiNDES. 

qui  encombrent  en  hiver  la  mer  d'Azof  et  jusqu'aux  abords 
d'Odessa.  En  Extrême-Orient,  sur  une  étendue  de  9000  kilo- 
mètres environ,  les  mers  d^Okhotsk  et  de  Behring  présentent 
les  caractères  des  mers  polaires.  La  mer  du  Japon,  elle-même, 
est  presque  sans  cesse  enveloppée  d'épais  brouillards,  et  n'offre, 
sur  le  littoral  russe,  aucun  port  entièrement  libre  de  glaces. 

Le  climat  a  donc  mis  un  obstacle  très  sérieux  au  dévelop- 
pement de  la  marine  marchande  russe.  Les  étrangers  n'en- 
voient leurs  navires  sur  les  côtes  de  Russie  qu'en  été,  et  les 
emploient,  le  reste  du  temps,  à  d'autres  navigations.  Mais  que 
peuvent  faire  de  leurs  navires  les  armateurs  russes,  pendant  les 
longs  mois  où  les  glaces  bloquent  leurs  côtes?  Ils  les  gardent 
inactifs,  et  par  conséquent  improductifs,  prisonniers  dans  leurs 
ports,  jusqu'au  moment  où  la  débâcle  vient  les  délivrer.  Cette 
condition  résultant  du  climat  en  entraine  une  autre  également 
défavorable  :  c'est  la  nécessité  d'engins  spéciaux,  très  puis- 
sans  et  très  coûteux,  qu'on  nomme  brise-glaces.  Les  bateaux 
brise-glaces,  qui  jouent  un  rôle  capital  dans  la  navigation  ma- 
ritime russe,  servent  à  conserver,  le  plus  longtemps  possible,  la 
libre  entrée  des  ports  exposés  aux  glaces,  et  quelquefois  à  la 
maintenir  d'une  façon  presque  permanente,  comme  à  Windau. 
Pourvus  d'un  éperon  et  d'une  hélice  d'avant,  ils  montent  sur  la 
glace,  qu'ils  font  céder  sous  leur  poids,  et  tracent  ainsi  un 
chenal  qu'ils  élargissent  ensuite.  L'un  de  ces  engins,  le  Sampo^ 
qui  peut  briser,  disloquer  et  traverser  des  banquises  de  25  à 
30  pieds  d'épaisseur,  a  coûté  1 3S0  000  francs.  La  dépense  an- 
nuelle de  ce  vapeur,  dont  la  campagne  dure  de  4  à  5  mois,  est 
de  110000  francs,  dont  40  000  pour  le  charbon. 

On  comprend  que  les  Russes,  pour  se  soustraire  à  des  condi- 
tions aussi  défavorables,  aient  cherché  des  débouchés,  des  sor- 
ties, des  ports  en  eaux  libres.  D'un  ou  plusieurs  ports  en  mer 
libre  dépend  pour  eux,  en  effet,  la  possibilité  d'entretenir  des 
relations  ininterrompues  avec  l'étranger,  avec  les  difiFérentes 
parties  de  leur  Empire,  en  un  mot  de  posséder  et  de  taire  vivre 
une  marine  marchande  nationale.  En  poursuivant  la  recherche 
d'un  port  de  cette  nature,  à  l'Ouest  et  au  Sud  d'abord,  à  l'Est 
ensuite,  les  Russes  ont  poursuivi,  en  somme,  la  solution  du 
problème  de  leur  marine  marchande.  A  cette  recherche  perpé- 
tuelle de  ports  en  mer  libre,  ils  ont  gagné  une  frontière  mari- 
time extrêmement  étendue,  et  dont  les  différentes  parties  sont 


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LÀ   MARINE    MARCHANDE  RUSSE.  637 

très  éloignées  Tune  dé  l'autre.  La  tâche  la  plus  urgente  et  gé- 
néralement la  plua  vite  accomplie  consiste,  pour  un  pays 
maritime,  à  relier  entre  eux  les  dififérens  points  de  son  littoral. 
II  se  trouve  que  cette  tâche  est,  pour  la  Russie,  la  plus  difficile 
et  que,  par  une  anomalie  singulière,  le  terme  <(  cabotage  »  doit 
s'entendre,  en  ce  cas,  d'une  navigation  de  plusieurs  milliers  de 
milles  et  de  plusieurs  mois.  Les  Russes  usent  d'un  spirituel 
euphémisme  pour  désigner  la  navigation  d'une  mer  à  l'autre  de 
leur  Empire  :  ils  l'appellent  «  le  cabotage  lointain.  »  Ainsi  la 
traversée  de  Saint-Pétersbourg  à  Odessa,  ou  bien  celle  de  Riga 
à  Vladivostok,  qui  constituent  d&&  parcours  considérables,  sont 
assimilées  à  ce  que  nous  appelons  chez  nous  le  a  cabotage  »  et, 
comme  telles,  exclusivement  réservées  au  pavillon  russe.  Un  tel 
champ  d'action  suffirait  h  absorber  l'activité  d'une  marine  autre- 
ment puissante  que  la  flotte  de  commerce  russe  ;  il  est  trop 
vaste  pour  une  marine  qui  n'en  est  encore  qu'à  ses  débuts. 

Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que  la  date  à  laquelle  le 
gouvernement  russe  a  pu  porter  son  attention  sur  le  commerce, 
l'industrie  et  leur  principal  instrument,  la  marine  marchande, 
est  très  récente.  La  «  Moscovie  »  du  premier  Romanoff  n'avait 
même  pas  de  mer  à  elle,  sauf  la  Mer-Bbnche.  La  Baltique  ap- 
partenait aux  Suédois,  aux  Polonais,  aux  Allemands;  la  Mer- 
Noire  aux  Tartares  et  aux  Turcs,  la  Caspienne  aux  Persans. 
Da  xu^  au  xvn®  siècle,  il  n'est  pas  question  de  marine  en  Russie. 
Quand,  en  1687,  Pierre  le  Grand,  à  peine  âgé  de  quinze  ans, 
slnitiait  à  l'art  de  construire  ks  navires  à  Ismaïlovo,  sur  l'étang 
de  la  Prociana  et  sur  le  lac  de  Pereiasiaw,  avec  le  Hollandais 
Carsten  Brandt  et  le  charpentier  Kort,  puis,  à  Arkhangelsk,  avec 
l'archevêque  Athanase,  —  un  vieux  loup  de  mer  qui  «  causait 
plus  souvent  avec  son  élève  de  navigation  que  de  théologie,  »  — 
Pierre  le  Grand  n'avait  en  vue,  pour  son  pays,  que  la  création 
d'une  flotte  de  guerre.  Le  commerce  était  aloi's  à  l'état  em- 
bryonnaire, et  on  ne  peut  pas  appeler  bateaux  de  commerce  les 
grossiers  chalands  et  les  radeaux  de  bois  qui  circulaient  sur  la 
Dwina  ou  sur  <(  la  mère  Volga.  »  Il  y  a  deux  cents  ans,  c'était 
le  néant  à  la  place  où  s'élève  aujourd'hui  Saint-Pétersbourg.  Il 
y  1  un  peu  plus  de  cent  ans,  on  ne  voyait,  à  l'endroit  où  s'étend 
C  'essa,  qu'un  petit  village  de  pêcheurs  turcs,  nommé  Hadji-Bey. 
C  n'est  qu'en  1793,  que  cette  partie  du  littoral  de  la  Mer-Noire  a 
é    annexée  à  la  Russie,  et  que  l'Espagnol  Ribas  put  soumettre 


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638  Rïr\'UE    DES   DEUX   MONDES. 

à  rimpératrice  Calberine  II  le  projet  d'un  port  à  créer  dans 
cette  rade  ;  et  c'est  seulement  au  début  du  xix^"  siècle  que  les 
émigrés  français  Voland,  Langeron  et  Richelieu,  jetèrent  les 
fondemens  du  premier  port  de  commerce  de  la  Russie.  Encore 
Saint-Pétersbourg  et  Odessa  sont-ils,  après  Arkhangelsk,  les 
doyens  des  ports  russes  ;  les  autres  sont  tous  de  fondation  plus 
récente,  quelques-uns  tout  à  fait  contemporaine.  En  résumé,  si 
Tezistence  politique  de  la  Russie  moderne  date  de  deux  cents 
ans  à  peine,  son  développement  commercial,  industriel  et  mari- 
time s'est  opéré  de  nos  jours,  et  presque  sous  nos  yeux. 

Les  Russes  ont  toujours  fait  appel,  dans  le  cours  de  leur 
histoire,  au  concours  des  étrangers.  Aussi  bien  aux  temps  de 
Pierre  le  Grand  et  de  Catherine  II  que  de  nos  jours,  ce  sont  des 
étrangers  qui  leur  ont  enseigné  les  méthodes,  les  procédés,  les 
arts  de  TOccident,  qui  leur  ont  appris  à  tirer  parti  de  leurs 
richesses  minérales  ou  agricoles,  fourni  les  capitaux  néces- 
saires, pourvu  à  leurs  besoins.  Les  vestiges  de  cet  état  de  choses 
se  retrouvent  dans  la  situation  du  commerce  en  Russie.  Le  com- 
merce extérieur  est  encore,  en  majeure  partie,  entre  les  mains 
d'intermédiaires  étrangers.  Ces  intermédiaires  allemands,  anglais, 
suédois,  grecs  ou  français,  installés  dans  les  principaux  centres 
de  Russie,  ont  naturellement  recours,  pour  leurs  expéditions  et 
leurs  commandes,  aux  Compagnies  de  navigation  de  leurs 
propres  pays,  qui  ont  des  agences  dans  tous  les  ports  qu'elles 
visitent,  tandis  que  les  rares  Compagnies  de  navigation  russes 
n'ont  pas  d'agences  dans  les  ports  d'Europe^  où  leur  pavillon  ne 
se  montre  d'ailleurs  que  de  loin  en  loin. 

L'exemple  le  plus  frappant  de  cet  état  de  choses  est  fourni 
par  la  place  de  Saint-Pétersbourg.  Tandis  que  cette  ville  compte 
à  peine  1 800  Français,  les  Allemands  y  sont  au  nombre  de 
15000,  sans  compter  200000  sujets  russes  d'origine  allemande, 
qui  sont^  pour  leurs  congénères  étrangers,  les  plus  utiles  auxi- 
liaires. A  Saint-Pétersbourg,  l'instruction  et  l'éducation  de  la 
classe  marchande  sont  peu  avancées.  Peu  versé  dans  le  calcul  du 
change,  dans  les  questions  de  prêt,  d'assurance,  d'escompte,  le 
marchand  russe  n'aime  pas  à  traiter  les  affaires  par  correspon- 
dance. Il  préfère  traiter  avec  un  commerçant  qui  lui  livrera  la 
marchandise  rendue  à  domicile,  à  un  prix  exprimé  en  roubles. 
Les  Allemands  n'ont  pas  tardé  &  tirer  parti  de  ces  observations. 
Mettant  à  profit  l'affinité  de  race  et  de  langage  gui  existe  entre 


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LA   MAKINE   MARCHANDE   RUSSE.  639 

eux  et  l6S  indigènes  des  provinces  baltiques,  ils  ont  entrepris  de 
conquérir,  à  l'aide  d'intermédiaires  locaux,  ainsi  que  de  commis 
voyageurs  qu'ils  répandent  chaque  année  sur  toute  la  surface 
de  TEmpire,  le  marché  de  Saint-Pétersbourg.  Leurs  importa- 
tions dépassent  celles  de  tous  les  autres  pays.  Aussi,  la  part 
prise  par  le  pavillon  allemand  au  mouvement  du  port  de  Saint- 
Pétersbourg  est-elle  en  hausse  constante  depuis  trois  ans,  tandis 
que  la  navigation  sous  pavillon  anglais,  tout  en  restant  la  pre- 
mière, tend  à  diminuer,  au  profit  de  sa  rivale.  Tant  que  la 
Russie  n'aura  pas,  sur  les  principaux  marchés  d'Europe,  une 
organisation  analogue  à  celle  que  les  étrangers  possèdent  chez 
elle,  ses  Compagnies  de  navigation  seront,  par  rapport  aux  Com- 
pagnies étrangères,  dans  un  état  d'infériorité  marquée. 

Nous  avons  signalé,  au  cours  de  cette  étude,  l'inaptitude  des 
Russes  aux  métiers  de  la  mer  et  l'absence,  parmi  eux,  de  ma* 
rms  de  profession.  Cette  circonstance  est  au  nombre  des  plus 
graves,  parmi  les  causes  qui  ont  retardé  le  développement  de  la 
marine  marchande  russe.  Elle  n'a  pas  échappé  aux  hommes  qui 
se  sont  préoccupés  de  perfectionner  cette  industrie.  «  Quant  à 
la  marine  marchande  nationale,  »  disait  le  Journal  de  Saint- 
Pétersbourg,  «  il   faut,  pour   qu'elle  se  développe,  créer  une 
population  de  marins,  ou,  pour  mieux  dire,  il  faut  que  cette 
population   se  forme  d'elle-même.   C'est  là  une   question  de 
temps.  »  Enfin,  à  notre  avis,  le  régime  douanier  appliqué  en 
Russie  constitue,  lui  aussi,  un  obstacle  à  l'essor  de  la  marine 
marchande.  Non  seulement  ce  tarif  est  conçu  dans  l'esprit  le 
plus  protectionniste  et,  quelquefois  même,  le  plus  prohibitif; 
mais  l'administration  on  aggrave  encore  la   rigueur,  en  l'ap*- 
pliquant  avec  un  formalisme  vraiment  abusif.  Nulle  part,  les 
formalités  douanières  n'atteignent  ce  degré  de  complication  et 
de  difficulté;  nulle  part,  leur  inexécution  n'entraîne  des  con- 
séquences aussi  rigoureuses;   nulle  part,  le  fisc  ne  se  montre 
aussi  tracassier,   aussi  formaliste  ni  aussi  exigeant.  Il  n'existe 
en  Russie  rien  d'analogue  à  nos  <c  entrepôts  réels,  »  à  nos 
«  entrepôts  fictifs,  n  à  notre  «  admission  temporaire  ;  »  le  ré- 
(^me  douanier  russe  ne  connaît  aucun  de  ces  tempéramens, 
admis  cependant  par  les  gouvernemens  les  plus  protectionnistes. 
In  revanche,  il  dispose,  contre  l'importateur  qui  a  manqué  à 
une  des  prescriptions  légales,  de  tout  un  arsenal  de  peines  et 
amendes,  dont  le  montant  dépasse  souvent  les  bénéfices  réa- 


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640  DKVUK  DES  DEUX  MONDES. 

lises  sur  les  transactions.  Ni  la  bonne  foi  de  Tîntéresséj  nî  son 
ignorance  des  règlemens  douaniers,  ni  Terreur  de  plume  d'un 
de  ses  employés  ne  sont,  aux  yeux  de  l'administration  russe, 
des  motifs  suffisans  pour  remettre  ou  diminuer  Tamende. 

Il  est  vrai,  qu'en  dépit  de  ce  régime  étroitement  protec- 
tionniste, le  commerce  extérieur  de  la  Russie  se  traduit  par  un 
total  d'importations  et  d'exportations  très  supérieur  à  ce  que 
peuvent  transporter  les  Compagnies  de  navigation  russes.  Celles- 
ci  ne  semblent  donc  pas,  à  première  vue,  pouvoir  en  souffrir. 
Mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  ce  commerce  est  presque  entière- 
ment entre  les  mains  de  Compagnies  étrangères,  auxquelles  il 
serait  téméraire  de  vouloir  Tenlever.  Ce  n'est  pas  tout  de  con- 
struire ou  d'acheter  de  nouveaux  navires  et  d'arborer  le  pavillon 
russe  à  leur  mât;  il  faut  encore  se  préoccuper  de  leur  utilisation. 
Or,  comme  le  commerce  extérieur  est,  aux  trois  quarts,  entre  les 
mains  d'armateurs  et  d'intermédiaires  étrangers,  ces  navires 
risquent  fort  de  rester  inutilisés,  à  moins  que  le  mouvement 
commercial  n'augmente.  Le  premier  soin  des  Russes,  s'ils  veu- 
lent développer  leur  marine  marcnande,  doit  être  de  lui  fournir 
les  moyens  de  vivre,  en  déterminant  une  augmentation  des 
importations,  aussi  bien  que  des  exportations.  11  leur  suffit  pour 
cela  d'adoucir  la  rigueur  de  leurs  règlemens  douaniers,  d'cntr'ou- 
vrir  plus  largement  leur  porte,  et  de  renoncer  à  cet  esprit  de 
lucre  et  d'inquisition  qui  caractérise  leur  administration.  Leur 
flotte  de  commerce  trouvera  alors,  sur  les  marchés  étrangers,  le 
fret  de  retour  qui  lui  fait  défaut  à  l'heure  actuelle.  En  Finlande, 
où  il  existe,  sous  le  nom  d'  «  entrepôt  de  transit,  »  quelque 
chose  d'analogue  à  notre  entrepôt  réel,  et,  sous  le  nom  d'  «  en- 
trepôt de  consignation,  »  une  institution  qui  rappelle  notre 
«  entrepôt  fictif,  «la  marine  marchande  est,  proportionnellement, 
beaucoup  plus  développée  et  beaucoup  plus  prospère  qu'en 
Russie.  Il  n'y  a  pas  de  raison  pour  qu'il  n'en  soit  pas  de  même 
dans  ce  dernier  pays. 

Le  gouvernement  russe  n'attacha  longtemps  qu'une  importance 
secondaire  à  la  marine  marchande.  Jusqu'à  une  date  toute  ré- 
cente, son  initiative  ne  s'était  guère  manifestée  que  par  la  créa- 
tion des  lignes  de  navigation  les  plus  urgentes  et  Texécution  des 
travaux  réclamés  par  les  ports.  Dans  l'ordre  législatif,  rien  ou 
presque  rien  n'avait  été  fait,  en  vue  d'améliorer  les  conditions 
de  la  navigation  sous  pavillon  russe  et  de  soustraire  le  com 


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LA   MAllINE  MARCHANDE   RUSSE.  6il 

merce  extérieur  de  la  Russie  à  la  tutelle  des  marines  étrangères. 

Cette  indifférence  prit  fin  vers  1896.  A  partir  de  ce  moment 
commence  à  se  manifester  un  esprit  tout  différent,  une  ferme 
résolution  de  développer  et  de  perfectionner  la  marine  de  com- 
merce, un  sage  esprit  de  réformes.  Ceux  qui  avaient  conçu  ce 
dessein  comprirent  qu'ils  devaient,  avant  tout,  créer  un  oi^ane 
central,  capable  d'entreprendre  et  de  mener  à  bien  l'exécution 
méthodique  de  leur  programme.  La  marine  marchande  dépen- 
dait alors  du  ministère  des  Finances,  que  dirigeait,  à  cette  époque, 
le  tout  puissant  M.  Witte.  Loin  de  nous  la  pensée  de  déprécier 
Tœuvre  de  Fhomme  qu'on  a  appelé  si  souvent  le  «  Colbert  de 
la  Russie,  »  et  qui,  à  certains  égards,  mérite  ce  titre.  Tandis 
qu'on  nous  montrait  le  personnage  qui  a  donné  à  l'industrie  de 
son  pays  cette  extension  un  peu  hâtive,  mais,  somme  toute,  re- 
marquable, doté  la  Russie  d'Europe  et  d'Asie  de  son  réseau  ferré 
actuel,  et  prêté  à  la  politique  d'expansion  asiatique  le  concours 
que  l'on  sait,  un  mot  des  Concourt  nous  revenait  à  la  mémoire  : 
«  11  y  a  de  gros  et  lourds  hommes  d'État,  des  gens  à  souliers 
earrés,  à  manières  rustaudes,  grosse  race  qu'on  pourrait  appeler  : 
les  percherons  de  la  politique.  »  Celui  qu'on  a  sacrifié^  il  y  a 
tantôt  un  an,  a  fait  parcourir  un  rude  chemin  à  la  charrette,  à 
laquelle  il  est  resté  attelé  pendant  quinze  ans.  Mais,  probable- 
ment à  cause  du  nombre  et  du  poids  des  affaires  dont  il  avait 
assumé  la  charge,  M.  Witte  n'a  pas  toujours  donné  à  la  marine 
marchande  toute  l'attention  qu'elle  méritait. 

En  1898,  fut  cependant  créée,  au  ministère  des  Finances,  une 
Section  spécialement  affectée  à  la  marine  marchande.  Clétait  un 
premier  pas  vers  la  constitution  d'un  rouage  administratif  dis- 
tinct, et  propre  à  cette  grande  industrie.  Deux  ans  plus  tard,  en 
1900,  fut  institué,  auprès  du  même  ministère,  un  Conseil  chargé 
d'élaborer  une  loi  sur  la  marine  marchande  et  les  ports  de  com- 
merce. Aux  travaux  de  ce  Conseil  furent  appelés  à  collaborer  des 
fonctionnaires,  délégués  par  les  ministères  des  Finances,  des 
Voies  de  communication,  de  l'Intérieur,  de  la  Marine,  de  la 
Guerre,  de  la  Justice  et  du  Contrôle  de  l'Empire.  La  présidence 
en  fut  confiée  à  S.  A.  I.  le  grand-duc  Alexandre  Mikhailovitch. 
Nous  avons  réservé  pour  ce  moment  l'exposé  du  rôle  considé- 
ible  que  ce  prince  a  joué  dans  le  mouvement  de  rénovation  de 

marine  marchande  russe.  Fils  du  grand-duc  Michel  Nico- 
ievitch,  qui  est  le  grand-oncle  de  l'Empereur  et  le  dernier  sur- 
TOMi  ixiii.  -^  i004.  41 


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642  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Mikhai-        \ 


vivant  des  frères  d'Alexandre  H,  le  grand-duc  Alexandre 
lovitch  a  épousé  la  grande-duchesse  Xénia,  sœur  de  Nicolas  IL  II 
est  donc  à  la  fois  Tonde  à  la  mode  de  Bretagne  et  le  beau-frère 
de  TEmpereur  actuel.  Entré  dans  la  maiûne  de  guerre,  dont  il 
gravit  successivement  tous  les  grades  jusqu'à  celui  de  contre- 
amiral,  il  eut  sans  doute,  pendant  ses  croisières  dans  l'Atlantique 
et  la  Mer-Noire,  l'occasion  de  constater  combien  le  pavillon  russe 
y  était  faiblement  représenté.  Il  eut  le  grand  et  réel  mérite  de 
comprendre  Timportance  de  la  marine  marchande,  et  le  louable 
désir  de  doter  la  Russie  d'une  flotte  de  commerce  digne  d'elle. 
Il  s'y  consacra  tout  entier.  En  faisant  servir  à  cette  œuvre  l'in- 
fluence qu'il  tient  de  sa  double  parenté  avec  l'Empereur,  il  a, 
sans  contestation  possible,  bien  mérité  de  son  pays. 

Un  an  à  peine  (juin  1901)  après  avoir  commencé  ses  travaux, 
le  Conseil  présidé  par  le  grand-duc  Alexandre  présenta  à  l'ap- 
probation impériale  une  loi  que  nous  analyserons  dans  un  ins- 
tant. Cette  loi  institua,  pour  les  ports  de  commerce,  dont  elle 
remania  de  fond  en  comble  l'organisation  administrative,  un 
rouage  spécial,  dénommé  Comité  des  affaires  des  ports.  Cela 
porta  à  trois  le  nombre  des  rouages  créés  en  vue  de  la  marine 
marchande  :  d'abord  la  Section  spéciale,  organisée  au  ministère 
des  Finances;  ensuite  le  Conseil  présidé  par  le  grand-duc 
Alexandre;  enfin  le  Comité  institué  par  la  dernière  loi.  Ajou- 
tons que  les  ports  n'en  continuèrent  pas  moins  à  dépendre,  pour 
tout  ce  qui  concerne  leur  construction  et  leur  entretien,  d'une 
section  technique  existant  au  Ministère  des  Voies  de  communi- 
cation. Ce  fut,  de  la  part  du  grand-duc  Alexandre,  un  nouveau 
et  indiscutable  mérite,  d'avoir  compris  et  fait  comprendre  à 
l'Empereur  qu'une  forme  aussi  importante  de  l'activité  nationale 
ne  pouvait,  sans  de  graves  inconvéniens,  continuer  à  dépendre 
de  rouages  aussi  multiples  et  aussi  divers. 

L'année  suivante,  son  influence  croissante  obtint  de  Nicolas  II 
une  mesure  qui  mit  fin  à  cette  multiplicité  d'organes,  et  paracheva, 
en  même  temps,  la  constitution  d'une  administration  propre  à  la 
marine  marchande.  Un  ukase  impérial  du  7/20  novembre  1902 
fondit  en  un  seul  les  trois  organes  dont  nous  venons  de  parler, 
et  en  forma  une  entité  administrative  unique  et  indépendante, 
sous  le  nom  de  Direction  générale  de  la  marine  marchande  et  des 
ports  de  commerce.  Le  même  ukase  transféra  au  directeur  général, 
placé  à  la  tête  de  la  nouvelle  institution,  toutes  les  attributions 


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LÀ   MARINE  MARCHANDE  RUSSE.  643 

(piî  incombaient  précédemment  aux  ministres  des  Finances  et 
des  Voies  de  communication.  Par  un  rescrit  en  date  du  même 
jour,  l'Empereur  confia  les  fonctions  de  Directeur  général  de  la 
marine  marchande^  avec  les  pouvoirs  et  les  droits  d'un  ministre, 
à  celui  qui  avait  inspiré  cette  mesure  et  qui  avait  été  Tftme  du 
mouvement  de  réforme  poursuivi  depuis  1897,  au  grand-duc 
Alexandre  Mikhailovitch.  Certains  passages  de  ce  rescrit  sont  à 
retenir,  pour  éclairer  la  pensée  qui  Ta  dicté.  Après  avoir  exprimé 
Tespoir  que  l'autorité  dont  il  allait  être  investi  donnât  au  grand- 
duc  Alexandre  l'indépendance  nécessaire  &  l'accomplissement  de 
sa  tftche,  l'Empereur  définissait  ainsi  le  but  désigné  aux  efforts 
de  son  beau-frère  :  «  libérer  progressivement  la  Russie  de  la 
dépendance  des  entreprises  et  marines  étrangères.  »  Puis  il  lui 
traçait  à  grands  traits  le  programme  qu'il  aurait  à  remplir. 
«  Pour  atteindre  le  but  qui  vous  est  indiqué,  il  y  aura  lieu,  lui 
disait-il,  de  créer,  au  moyen  de  ressources  fiscales  ou  privées,  de 
nouvelles  entreprises  de  navigation,  des  chantiers  de  construcv- 
tions  navales,  des  ateliers  de  réparation  ;  de  perfectionner  l'ou- 
tillage des  ports  et  d'en  construire  de  nouveaux;  de  venir  en 
aide  aux  constructeurs  et  aux  armateurs,  et  de  chercher,  d'une 
manière  générale,  à  améliorer  les  conditions  de  la  marine  mar- 
chande et  la  situation  des  marins.  En  outre,  la  surveillance  des 
entreprises  maritimes  privées  devra  être  entièrement  centralisée 
à  la  Direction  générale,  qui  se  trouve  placée  sous  vos  ordres.  » 

Telle  est  la  vaste  sphère  dans  laquelle  fut  appelée  à  s'exercer 
l'activité  du  grand-duc  Alexandre.  Il  rêvait  encore  de  l'élargir. 
Dans  son  esprit,  la  «  Direction  générale  de  la  marine  marchande 
et  des  ports  de  commerce  »  n'était  que  l'embryon  et  le  noyau 
d'un  ministère  du  Commerce,  qui  n'existe  pas  encore  en  Russie. 
Ce  nouveau  département  comprendrait  dans  ses  attributions  tout 
ce  qui  concerne  le  Commerce  intérieur  et  extérieur,  la  marinp 
marchande,  la  navigation  fluviale,  l'industrie.  Enlevées  aux 
ministères  des  Finances,  de  l'Agriculture  et  des  Domaines,  des 
Voies  de  communication,  de  l'Intérieur,  entre  lesquels  elles 
sont  encore  divisées  à  l'heure  actuelle,  ces  matières  seraient 
réunies  et  centralisées  en  une  seule  main  :  audacieuse,  mais 
i  léressante  conception,  dont  la  réalisation  paraissait  prochaine 
i  y  a  un  an,  et  qui  se  trouve,  aujourd'hui,  ajournée  à  des 
I  nps  meilleurs. 

C'est  à  l'époque  où  le  grand-duc  Alexandre  concevait  d'au.ssi 


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C4i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vastes  projets,  qu'il  nous  a  été  donné  d'approcher  un  court 
instant  Son  Altesse  Impériale.  Aclif,  entreprenant,  laborieux, 
d'esprit  prompt  et  ouvert,  très  au  courant  des  travaux  et  de  la 
situation  des  autres  nations,  en  matière  maritime  et  commer- 
ciale, le  grand-duc  traite  les  questions  économiques  avec  une 
réelle  compétence,  en  homme  qui  en  a  fait  l'objet  d'études  spé- 
ciales et  approfondies.  Pour  réussir  dans  l'œuvre  à  laquelle  il 
s'est  courageusement  adonné,  il  ne  lui  manque  ni  l'énergie,  ni 
les  moyens,  ni  la  foi.  Il  a  su  s'entourer  de  collaborateurs  distin- 
gués, dont  le  plus  éminent,  celui  dont  il  a  fait  son  bras  droit,  est 
le  contre-amiral  Abaza,  familier  avec  notre  langue,  notre  marine 
et  nos  chantiers.  Très  moderne  et,  si  j'ose  m'ezprimer  ainsi,  bien 
de  son  temps,  le  grand-duc  a  compris  combien  il  importe,  pour 
arriver  à  ses  fins,  d'intéresser  à  son  œuvre  l'opinion  publique.  Il 
a  fondé  une  revue.  Lu  mer  et  la  vie  maritime^  rédigée  sous  son 
inspiration,  et  dans  laquelle,  à  côté  de  nouvelles,  d'articles  litté- 
raires consacrés  à  des  sujets  maritimes,  on  trouve  les  étudœ  les 
plus  graves  et  les  mieux  documentées  sur  les  ports  de  Novoros- 
sisk  et  de  Revel,  les  besoins  des  ports  delà  Mer-Noire,  le  mou- 
vement de  Batoum,  les  écoles  de  navigation,  le  développement 
des  constructions  navales,  la  flotte  de  commerce  russe,  etc. 

Divers  actes  législatifs,  dont  quelques-uns  ont  une  véritable 
portée,  sont  sortis  des  différentes  administrations  auxquelles 
incomba  successivement  le  soin  de  diriger  la  marine  mar- 
chande. 

La  série  s'ouvre  par  une  loi  de  1897,  qui  est  encore  due,  par 
conséquent,  à  l'initiative  du  ministère  des  Finances.  L'  «  avis  du 
Conseil  de  l'Empire,  »  approuvé  par  l'Empereur,  le  29  juin  1897, 
dispose  :  «  Les  droits  à  la  navigation  au  cabotage  (transport  des 
marchandises  et  des  voyageurs)  dans  tous  les  ports  russeSj  sont 
exclusivement  réservés  aux  sujets  russes,  ainsi  qu'aux  bdti- 
mens  naviguant  sous  pavillon  russe.  »  Exception  est  faite  seule- 
ment pour  le  sel,  qui  peut  être  transporté  sous  pavillon  étran- 
ger, des  ports  de  la  mer  d'Azof  et  de  la  Mer-Noire,  à  ceux  de  la 
mer  Baltique.  Avant  cette  mesure,  le  petit  cabotage,  c'est-à-dire 
la  navigation  de  port  russe  d'une  mer  à  port  russe  de  la  même 
mer,  était  seul  réservé  au  pavillon  national.  En  vertu  de  la  loi 
de  1897,  le  privilège  est  étendu  au  grand  cabotage  ou  cabotage 
lointain^  c'est-à-dire  aux  transports  effectués  de  port  russe  d'une 


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LA  MARINE  MARCHANDE  RDS8E.  645 

mer  à  port  russe  d'une  autre  mer.  Cette  loi  devait  entrer  en  vi- 
gueur le  1*'  janvier  1900.  Mais,  par  ukase  du  8  octobre  1899, 
les  navires  étrangers  furent  autorisés,  à  titre  exceptionnel  et 
temporaire,  à  transporter,  jusqu'au  !•'  janvier  1901,  les  mar- 
chandises des  ports  de  la  Russie  d'Europe  à  ceux  de  la  Russie 
d'Asie.  Cette  dérogation  partielle  fut  motivée  par  les  événemens 
d'Extrême-Orient  et  Taccumulation  des  bouches  dans  le  terri- 
toire de  TAmour.  La  loi  sur  le  cabotage  lointain  est  un  des  actes 
essentiels  de  la  législation  maritime  russe.  Elle  contribua  beau- 
coup h  l'accroissement  qui  se  fit  sentir  dans  le  nombre  et  le 
tonnage  des  navires  composant  la  flotte  de  commerce  de  la 
Russie.  A  la  suite  de  son  entrée  en  vigueur,  on  vit  se  fonder 
des  sociétés  nouvelles,  telles  que  VAsie  orientale^  et  d'anciennes 
Compagnies  inaugurer  de  nouveaux  services,  en  vue  de  relier 
entre  eux  les  ports  russes  de  la  Baltique,  de  la  Mer-Noire  et  du 
Pacifique  (1).  La  guerre  est  malheureusement  venue  enrayer  ce 
mouvement,  avant  qu'il  eût  pu  prendre  encore  des  proportions 
bien  sérieuses. 

Un  an  ne  se  passe  pas,  sans  que  nous  ayons  à  enregistrer  un 
nouvel  acte  de  l'initiative  impériale.  Une  loi,  qui  porte  la  date 
du  27  mai  1898,  autorise,  pour  dix  ans  à  partir  du  l*'  juillet 
de  la  même  année,  fimportation  en  franchise  des  embarcations 
de  mer  en  fer  y  importées  toutes  montées  de  f  étranger  et  destinées 
à  la  navigation  sur  les  mers  extérieures.  La  même  franchise  est 
étendue  aux  dragues  à  chapelets  et  aux  dragues  automatiques  à 
vapeur,  aux  bateaux  brise-glaces,  aux  docks  flottans,  aiusi 
qu'aux  bfttimens  achetés  pour  la  navigation  sous  pavillon  russe 
sur  le  Danube.  Sont  enfin  dégrevés  de  tout  droit  d'entrée,  pour 
la  même  période,  les  ancres,  chaînes  et  écoutes  en  fils  métal- 
liques, importées  en  vue  de  l'armement  et  du  gréement  des  na- 
vires à  voiles.  Cette  loi,  bien  que  rien  ne  l'indique  dans  sa 
rédaction,  ne  s'applique,  paraît-il,  qu'aux  navires  destinés  au- 
cabotage.  Pour  qu'elle  devînt  réellement  efficace,  il  faudrait, 
comme  le  su^ère  la  revue  (2)  du  grand-duc  Alexandre,  qu'elle 
s'appliquât  également  aux  navires  de  long  cours. 

l)  L'Empereur  a  approuvé,  par  exemple,  le  11  avril  1900,  les  statuts  d'une 
So<  .été  au  capital  de  2000000  de  roubles,  appelée  l'Océan,  qui  se  proposait 
d'c  tretenir  des  communications  entre  les  ports  de  la  Russie  d'Europe  et  ceux  de 
la    ossie  d'Asie. 

l)  La  Mer  el  la  vie  maritime,  n»  5,  février  1902  :  Considérations  sur  le  (14" 
Hi  ypement  des  constructions  navales  pour  la  flotte  de  commerce  en  Russie^ 


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646  BBVUI  0B8   DEUX  XOITDBS. 

Le  12  juin  1901,  fut  soumise  à  la  sanction  impériale  la  loi 
élaborée  par  le  Conseil  institué  au  ministère  des  Finances,  sons 
la  présidence  du  grand-duc  Alexandre.  Elle  modifiait  du  tout  an 
tout  l'organisation  centrale  et  locale  des  ports  de  commerce. 
Jusqu  alors,  Tadministration  des  ports  étaif  du  ressort  du  minis- 
tère de  rintérieur  :  la  loi  du  12  juin  la  transféra  au  minis- 
tère des  Finances.  Seuls,  cpielques  ports  se  trouvaient  d'ores  et 
déjà,  par  mesure  exceptionnelle,  placés  sous  le  régime  d'une 
administration  locale  dépendant  du  ministère  des  Finances  : 
Odessa,  depuis  1888;  Riga,  depuis  1893;  Nicolaïew,  depuis  1894; 
Saint-Pétersbourg,  depuis  1895;  Batoum  et  Berdiansk,  depuis 
1896.  En  vertu  de  la  nouvelle  loi,  des  administrations  sem- 
blables seraient  instituées,  au  fur  et  à  mesure,  dans  tous  les 
ports  de  l'Empire  et  soumises  à  l'autorité  du  ministère  des 
Finances.  L'Intérieur  ne  garderait  que  la  direction  de  la  police 
dans  les  ports.  Les  administrations  des  ports  de  conunerce 
seraient  placées  sous  la  dîi'ection  d'un  comité,  composé  de  délé- 
gués des  divers  ministères  intéressés  et  présidé  par  le  grand- 
duc  Alexandre.  A  ce  comité  ressortiraient  les  questions  con- 
ceraant  les  travaux  à  entreprendre  dans  les  ports.  Les  avantages 
de  celte  disposition  consisteraient  à  b&ter  les  solutions,  en  sup- 
primant les  écbanges  de  correspondances  entre  les  administra- 
tions compétentes. 

Quant  à  ladministration  locale  des  ports,  elle  était  autrefois 
confiée  à  des  conseils  présidés  par  les  gouverneurs  ou  les  préfets. 
Dans  certains  ports,  et  non  des  moindres,  ces  conseils  se  réunis- 
saient rarement  :  celui  du  port  d'Odessa  ne  se  réunit  que  vingt- 
sept  fois  de  1888  à  1895.  Il  y  avait  bien  un  capitaine  du  port, 
mais  ce  fonctionnaire  n'était  guère  qu'un  agent  exécutif  du 
conseil  local. 

La  loi  de  1901  institue  des  commandans  de  ports,  investis 
du  pouvoir  et  du  soin  de  veiller  à  la  bonne  administration  du 
port,  et  de  rechercher  tous  les  moyens  susceptibles  d'en  déve- 
lopper le  tvaiic.  A  eux  appai*tiendra  désoimais  le  soin  d'élaborer 
les  pr(»jets  de  rèi^leiueiis  sur  le  sei-vice  intérieur,  de  diriger  le 
service  des  pilotes,  de  projioser  les  expropriations  nécessaires  à 
l'aprandissement,  etc.  Les  anciens  conseils  locaux  n'en  ce  ti- 
nuont  pas  moins  d'exister  :  mais,  présidés  par  les  command  os 
des  ports,  ils  comprendront,  outre  les  chefs  de  services  pubi  s, 
des  représentans  des  municipalités,  du  commerce  et  de  l'in^  s- 


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Là  marine  marchande  russe.  647 

trie.  Des  conseils  de  ce  genre  fonctionneront  d'abord  dans  les  six 
ports  déjà  soumis  à  la  juridiction  du  ministère  des  Finances  ; 
cette  réforme  sera  ensuite  étendue  à  Liban,  Kertcb,  Marioupol, 
Théodosie,  Rostofif-sur-le-Don,  Novorossisk  et  Poti. 

A  une  organisation  complexe,  la  loi  du  12  juin  1901  a  donc 
substitué,  pour  tous  les  ports  de  commerce,  une  organisation 
miiforme.  Elle  a  simplifié,  centralisé,  uniformisé  le  régime  des 
ports  ;  elle  y  a  cependant  introduit  un  élément  nouveau  :  ce  sont 
les  représentans  du  commerce  et  de  l'industrie  dans  les  conseils 
locaux.  On  attachait,  en  Russie,  d'autant  plus  d'importance  à 
rintroduction  de  négocians  dans  ces  conseils  cpie,  jusqu'à  ce 
jour,  les  questions  économiques  avaient  été  extrêmement  né- 
gligées  par  ceux  à  qui  incombaient  les  afTaires  des  ports.  Par 
exemple,  tel  port  se  plaignait  amèrement  qu'on  n'eût  pas  tenu 
compte  de  ses  besoins,  en  construisant  le  réseau  ferré  avoisinant: 
il  en  était  ainsi  de  tous  les  ports  de  la  Mer-Noire,  qui  se  disaient 
insuffisamment  desservis.  Grâce  à  l'influence  qu'ils  allaient 
pouvoir  exercer,  les  commerçans  et  les  industriels  espéraient 
désormais  faire  entendre  leurs  vœux,  dans  les  questions  qui 
touchent  à  l'outillage  et  à  l'exflloitation  de  leurs  ports. 

En  môme  temps  que  cette  loi,  en  fut  promulguée  une  autre, 
qui  porte  la  date  du  14  juillet  1901,  et  règle  les  droits  apercevoir 
sur  les  navires  de  commerce  dans  les  ports  russes.  Ces  droits 
sont  au  nombre  de  deux  :  d'abord,  un  droit  de  tonnage  de 
10  kopeks  par  tonne,  pour  les  navires  des  pays  ayant  un  traité  de 
commerce  avec  la  Russie,  de  2  roubles  pour  les  autres;  ensuite, 
on  droit  à  percevoir,  à  raison  de  tant  par  tonne,  sur  les  mar- 
chandises formant  la  cargaison  du  navire.  Le  taux  de  ce  droit, 
perçu  d'après  les  connaissemens,  varie  selon  la  valeur  de 
la  marchandise.  Les  navires  se  livrant  au  cabotage  ou  à  un  ser- 
Tice  régulier  entre  des  ports  russes  et  étrangers  n'acquittent  le 
droit  de  tonnage  qu'une  fois  par  période  de  navigation  :  tous 
autres  navires  l'acquittent  chaque  fois  qu'ils  entrent  dans  un 
port  russe. 

Continuant  ses  travaux,  le  Conseil  de  la  marine  marchande 
fit  ensuite  porter  ses  recherches  sur  les  moyens  de  développer 
les  constructions  navales  en  Russie.  Il  songea  d'abord  à  allouer 
,d  s  primes  correspondant  à  la  différence  du  prix  de  revient  des 
n  mes  en  Russie  et  à  l'étranger.  Mais  Texpérience  faite  de  ce 
V  Mme,  en  France,  n*a  pas  encouragé  le  gouvernement  russe  à 


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6i8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Fadopter.  Il  a  considéré  comme  plus  efficace  de  consentir  aux 
armateurs,  dont  les  navires  auraient  été  construits  en  Russie  et 
avec  des  matériaux  russes,  des  prôts  jusqu'à  concurrence  de 
50  pour  100  de  la  valeur  de  ces  navires.  L'amortissement  de  ces 
prêts,  consentis  pour  vingt  années,  s'opérera  graduellement,  au 
moyen  d'annuités  fixes.  Ils  ne  s'appliqueront  qu'à'  des  vapeurs 
construits  d'après  les  règles  établies  par  le  Lloyds  Register  an- 
glais, et  classés  dans  la  première  catégorie.  L'État  assume  en 
outre  l'obligation  de  pourvoir  à  l'assurance  de  ces  navires  jus- 
qu'à concurrence  des  deux  tiers  dé  leur  valeur,  contre  paiement 
d'une  prime  d'assurance  de  2  pour  100  seulement;  les  armateurs 
sont  libres  de  recourir  à  des  Compagnies  privées  pour  assurer  le 
tiers  restant. 

Ainsi  que  l'ont  fait  remarquer  les  journaux  russes  en 
avril  1902,  époque  où  cette  promesse  a  été  publiée,  c'est  là  un 
privilège  considérable  que  l'État  accorde  aux  armateurs:  le 
taux  de  la  prime  d'assurance  à  payer  aux  Compagnies  privées, 
pour  un  navire  de  premier  ordre,  ne  descend  guère  au-dessous 
de  6  pour  100.  En  outre,  la  plupart  des  Compagnies  d'assu- 
rance exigent  des  armateurs  dont  les  navires  ne  sont  pas  classés 
dans  un  registre  faisant  autorité,  tel  que  le  Lloyds  Register  ou  le 
Veritas  français,  le  paiement  d'une  surprime  de  2  pour  100, 
parce  qu'elles  se  défient  de  la  qualité  de  la  construction  et  de 
l'expérience  du  capitaine.  Du  jour  où  les  constructions  navales 
seront  contrôlées  en  Russie  par  des  fonctionnaires  compétens  et 
inspirant  confiance,  et  qu'il  sera  ouvert  un  registre  faisant  auto- 
rité dans  le  monde,  les  navires  russes  auront  chance  de  jouir 
de  l'égalité  de  traitement  avec  ceux  des  autres  nations. 

Enfin,  les  armateurs  russes  vont  être  appelés  à  bénéficier 
d'un  privilège  dont  ils  ne  jouissent  en  aucun  autre  pays  :  l'État 
leur  remboursera  la  moitié  de  la  valetu*  du  combustible  russe 
consommé  par  leurs  navire?,  chaque  fois  que  ces  derniers 
auront  pris  dans  un  port  russe,  à  destination  de  l'étranger,  un 
chargement  égal  aux  trois  quarts  de  leur  capacité,  ou,  à  destina- 
tion d'un  autre  port  russe,  un  chargement  égal  à  la  moitié  de 
leur  capacité.  Ces  diverses  mesures  constituent  un  effort  inté- 
ressant et  ingénieux  pour  trouver,  en  dehors  du  système  fran- 
çais des  primes,  de  nouveaux  moyens  de  venir  en  aide  à  la 
construction  et  à  l'armement  nationaux. 

Dans  le  courant  de  la  même  année,  le  Conseil  de  la  marine 


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Là  marine  marchande  russe.  649 

marchande  élabore  encore  un  «  règlement  concernant  l'admis- 
sion aux  emplois  de  commandans  des  navires  de  commerce.  » 
En  vertu  de  ce  règlement,  qui  reçut  la  sanction  impériale  le 
6  mai  1902^  les  commandans  des  navires  de  commerce  devront 
être  sujets  russes  et  pourvus  de  brevets  spéciaux.  Au  point  de 
vue  du  droit  de  commandement,  ils  sont  répartis  en  deux  caté- 
gories, capitaines  et  pilotes,  qui  sont  elles-mêmes  divisées  en 
quatre  classes.  Les  navires  sont,  à  leur  tour,  répartis  en  deux 
groupes  :  navires  au  cours  restreint,  et  navires  au  long  cours. 
Selon  leur  grade  et  selon  leur  classe,  les  capitaines  et  pilotes 
sont  aptes  à  exercer  les  fonctions  de  commandant  ou  de 
second  sur  les  navires  de  Tun  ou  de  l'autre  groupe.  Le  règle- 
ment fixe  les  limites  de  la  navigation  au  cours  restreint,  et  dé- 
termine minutieusement  les  conditions  auxquelles  est  subor- 
donnée l'obtention  des  brevets  de  capitaine  ou  de  pilote  de  l'^*, 
2*,  3«  et  4*  classes.  Tel  est,  dans  ses  grandes  lignes,  ce  docu- 
ment, qui  est,  croyons-nous,  le  dernier*acte  législatif  émanant  du 
Conseil  de  la  marine  marcbande.  A  cette  date  se  place  en  effet 
Vukase  qui  créa  la  Direction  générale  de  la  marine  marchande 
et  des  ports  de  commerce  (novembre  1902).  Aussitôt  instituée, 
cette  administration  se  mit  à  la  besogne  et  entreprit  activement 
l'exécution  du  programme  qui  lui  avait  été  tracé. 

A  quelques  mois  de  distance,  on  vit  les  principales  Com- 
pagnies de  navigation  annoncer  l'inauguration  de  nouveaux  ser- 
vices. La  Compagnie  russe,  sur  les  ports  du  golfe  Persiquc  ; 
Y  Asie  orientale,  sur  les  ports  du  Pacifique;  Ibl  Flotte  volontaire, 
sur  New-York,  par  le  Pirée,  Naples  et  Gibraltar.  On  projetait 
d'organiser  d'autres  lignes,  de  Saint-Pétersbourg  à  Londres  et  à 
Liverpool.  Ne  se  contentant  pas  d'inspirer  les  Compagnies  pri- 
vées, la  Direction  générale  de  la  marine  marchande  fit  ollc- 
môme,  ainsi  que  nous  l'avons  signalé,  l'acquisition  de  tout  le 
matériel  appartenant  à  la  Société  de  la  Mei^-Noire  et  du  Danube 
en  vue  d'exploiter  directement  les  services  de  cette  Compagnie. 
Afin  de  favoriser  le  développement  des  constructions  navales, 
elle  se  proposait  de  construire,  à  Saint-Pétersbourg,  dos  chan- 
tiers-modèles, dans  lesquels  les  élèves  de  l'Institut  polytech- 
nique devaient  être  appelés  à  se'  familiariser  avec  l'art  de 
construire  les  navires.  Enfin,  un  crédit  de  150  000  roubles  avait 
été  alloué  par  la  même  administration,  pour  l'accpjisition  d'un 
navire-écolç  destiné  à  la  navigation  dans  la  Caspienne, 


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rif-^/î'>^' 


650  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  ports  faisaient  également  l'objet  d'études  de  la  part  de 
la  Direction  générale  de  la  marine  marchande;  celle-ci  se  pro- 
posait de  doter  Soukhoum  et  Temrionk  de  nouveaux  ports  (1). 
Il  était  aussi  question  d'agrandir  notablement  le  port  de  Ravel. 

^Dans  Tordre  législatif  enfin,  la  Direction  générale  de  la  ma- 
rine marchande  entreprit  de  compléter  Tœuvre  des  administra- 
tions qui  l'avaient  précédée.  Une  commission,  instituée  auprès 
d'elle,  travaillait  à  un  règlement  concernant  «  le  service  de 
contrôle  technique  sur  les  navires  de  commerce.  »  Une  autre 
préparait  une  re vision  des  lois  réglementant  la  propriété  des 
navires  et  le  droit  de  battre  pavillon  russe.  Cette  dernière  ter- 
mina ses  travaux  au  mois  de  décembre  1903. 

^En  vertu  de  la  nouvelle  législation,  les  bàtimens  de  com- 
merce ne  pourront  battre  pavillon  russe  qu'au  seul  cas  où  leurs 
propriétaires  seront  sujets  russes.  La  même  règle  s'appliquera  à 
tous  les  armateurs,  tant  isolés  qu'associés.  Quant  aux  entreprises 
maritimes  du  type  «  à  re^onsabilité  limitée,  »  leurs  navires  ne 
seront  considérés  comme  nationaux  que  si  les  Compagnies  ont 
été  fondées  conformément  à  la  législation  russe  sur  les  sociétés. 
Leur  siège  social  ainsi  que  leur  direction  devront  être  en  Russie, 
et  le  Conseil  d'administration  devra  compter  une  majorité  de 
sujets  russes.  Les  étrangers  ne  pourront  devenir  copropriétaires 
de  bàtimens  russes  que  par  héritage,  et  seulement  pour  une 
période  de  trois  années,  à  la  suite  desquelles  ils  devront  les 
vendre  à  des  sujets  russes.  La  loi  n'interdit  pas  aux  capitalistes 
étrangers  de  s'intéresser  dans  les  entreprises  maritimes  russes, 
pourvu  que  la  direction  de  celles-ci  reste  confiée  à  des  natio- 
naux. Ces  mesures  n'auront  pas  d'effet  rétroactif,  de  telle  sorte 
que  les  Sociétés  existantes  resteront  régies  par  l'ancienne  loi. 

En  somme,  c'est  tout  un  code  maritime  que  la  Russie  a  vu 
s'élaborer  en  quelques  années.  Il  peut  bien  encore  y  subsister 
certaines  lacunes,  mais  elles  seront  comblées  dans  la  suite.  Le 
grand  duc  Alexandre  aura  évidemment  à  cœur  d'achever  l'exécu- 
tion du  programme  qu'il  exposait  autrefois  dans  sa  revue,  la 
JMer  et  ta  vie  maritime.  Il  fera  modifier  la  loi  qui  régit  la 
responsabilité  en  cas  d'accidens,  et  expose  l'armateur  au  paiement 
dïndemnités  exagérées;  il  fera  supprimer  la   disposition  qui 

(1)  Sur  ce  point,  il  nous  semble  qu'elle  eût  été  mieux  inspirée  en  améliorant 
les  ports  existansi  qu'en  s'empluyant  &  en  créer  de  nouveaux,  surtout  dans  la 
Mer-Noire. 


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LA  MARINE  tfÀRCHÀMDE  RUSSE.  fiSl 

interdît  à  la  Bancpie  d'État  de  prêter  sur  les  entreprises  mari- 
times et  met  celles-ci  daos  l'impossibilité  de  trouver  du  crédit. 
Accompagnées  de  quelques  mesures  de  fait,  telles  que  la  créa- 
tion d'agences  maritimes  à  l'étranger,  l'allocation  de  prêts  aux 
armateurs  pour  l'achat  ou  la  construction  de  nouveaux  navires, 
ces  réformes  compléteront  les  encouragcmens  que  la  marine 
marchande  russe  peut  attendre  du  gouvernement. 

Résolument  entreprise,  l'œuvre  de  rénovation  et  de  dévelop- 
pement de  la  marine  marchande  russe  était  donc  en  bonne  voie, 
quand  la  guerre  actuelle  a  éclaté.  Elle  en  a  déjà  subi  et  en  su- 
bira encore  le  contre-coup  :  bien  des  décisions  sont  restées  en 
suspens;  bien  des  résultats  acquis  ont  été  et  seront  encore,  sur 
certains  points,  anéantis.  Ce  n'est  peut-être  pas  un  des  moindres 
effets  de  cette  crise,  et  c'en  est,  k  coup  sûr,  un  des  moins  connus, 
que  d'avoir  entravé  et  retardé  la  croissance  de  la  marine  mar- 
chande russe. 

J.    CUARLES-ROUX. 


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LA  POLITIQUE 

DE 

L'UNITÉ  MORALE 


S'il  est  vrai  qu'on  doive  juger  un  gouvernement  surtout 
d'après  ses  actes,  il  ne  l'est  pas  moins  que  la  valeur  même  de 
ces  actes  dépend  en  partie  des  principes  qui  les  ont  dictés. 
Aussi  avons-nous  vu  chacun  des  ministères  qui,  en  ces  derniers 
temps,  se  sont  succédé  au  gouvernement  de  la  France,  inscrire 
en  tète  de  son  programme  quelque  formule  reluisante,  destinée 
à  légitimer  par  avance  celles  de  ses  mesures  qu'il  savait  être  le 
moins  fondées  en  droit,  ou  le  moins  excusables.  Le  ministère 
du  22  juin  1899  s'était  défmi  lui-môme  le  «  Ministère  de  la  Défense 
Républicaine;  »  le  Ministère  du  7  juin  1902  s'était  donné  pour  être 
le  «  Ministère  de  l'Action  Républicaine.  »  Au  cours  de  la  der- 
nière année,  le  brevet  qu'il  s'était  décerné  lui  a  paru,  sans 
doute,  incomplet  et  cette  ambition  insuffisante  :  il  est  aujour- 
d'hui devenu  le  ministère  de  «  TUnité  Morale.  »  Sous  cette  égide 
se  groupent  ceux  qui  combattent  «  les  élémens  disparates  qui 
finiront  par  détruire  l'unité  morale  de  la  nation,  »  comme  s'ex- 
primait M.  Combes  à  la  Chambre  des  Députés,  le  18  mars  1903. 
Et  c'est  la  thèse  sur  laquelle  le  rapporteur  de  la  commission 
des  Congrégations  a  édifié  son  réquisitoire,  lorsqu'il  nous  a  dit 
«  vouloir  rendre  à  notre  pays  cette  belle  unité  morale  qui,  dans 
les  temps  passés,  a  fait  sa  gloire  et  rendu  son  histoire  illustre 
entre  toutes.  » 

Nul  peuple  nest  plus  que  le  nôtre  sensible  à  la  chanson 


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LA    POLITIQUE   DE    l'uNITÉ    MORALE.  653 

sonore  des  mots  :  il  aime  à  se  laisser  bercer  par  elle  ;  il  goûte 
de  telles  formules,  il  y  applaudit,  sans  chercher  toujours  à  sou- 
lever le  voile  dont  elles  sont  enveloppées.  Le  seul  avantage  que 
nous  voulions  reconnaître  à  celles  qui  nous  sont  ainsi  données 
est  que,  grâce  à  elles,  il  nous  est  loisible  de  comparer  les  faits 
aux  principes  énoncés  et  que  nous  y  trouvons  une  occasion 
d'étudier  cette  «  Unité  morale  »  dont  il  est  tant  parlé.  Nous  nous 
proposons  d'en  rechercher  les  origines  et  les  garanties,  d'apprendre 
de  l'histoire  même  de  notre  pays  comment  on  peut  nuire  à  cette 
unité  en  affirmant  l'assurer,  de  dévoiler  la  folie  d'une  politique 
qui  prétend  rétablir  par  la  contrainte,  et  de  travailler  par  cela 
môme,  dans  la  mesure  de  nos  forces,  à  cette  union  nationale  et  à 
cette  paix  sociale,  vers  lesquelles  toutes  nos  volontés  doivent  être 
incessamment  et  passionnément  tendues. 

I 

Le  Parti  de  «  TUnité  morale  »  a  ées  orateurs,  ses  philosophes 
et  ses  historiens.  A  lire  ces  derniers,  l'acte  de  naissance  de  l'unité 
française  pourrait  être  établi  par  eux,  en  une  forme  en  quelque 
sorte  ofiicielle  et  légale:  ils  en  sont  les  greffiers.  Cette  unité  s'est, 
pour  la  première  fois,  révélée  le  14  juillet  1790,  jour  de  la  Fête 
de  la  Fédération.  Une  enquête  plus  approfondie  leur  permettra, 
sans  doute,  de  préciser  l'heure  même  de  cette  éclosion  :  jus- 
que-là, le  champ  reste  ouvert  aux  controverses;  suivant  ses 
goûts,  ses  tendances  ou  son  tempérament,  chacun  est  libre  de 
fixer  son  choix  sur  la  solennité  de  la  messe  célébrée  par  l'évêque 
d'Autun,  le  serment  constitutionnel  de  Louis  XVI,  ou  celui  de 
M.  de  Lafayette. 

C'est  là  une  prétention  bien  singulière.  L'unité  nationale  n'a 
pas  pris  naissance  à  heure  dite,  en  un  jour  fixé.  Lorsque,  remon- 
tant le  cours  des  années,  on  s'efforce  de  dégager  les  élémens  de 
cette  unité,  d'en  suivre  les  racines  au  travers  de  l'humus  épais 
d'où  a  jailli  la  sève  nourricière,  c'est,  à  chaque  pas,  un  coup  de 
sonde  plus  profond  qu'il  faut  donner  dans  un  passé  plus  lointain. 
11  n'existe  pas  de  barrière  au  delà  de  laquelle  il  y  ait  un  chaos, 
en  deçà  de  laquelle  il  y  ait  un  peuple  ;  l'agrégat  psychologique  et 
]  lysiologique  qui  constitue  une  nationalité  dans  sa  forme  re- 
;  ésentative  n'est  pas  le  produit  d'un  coup  de  baguette  ou  dim 
icret;  pas  plus  que  dans  la  nature  un  être  ne  naît  spontané- 


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6S4  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment,  ne  se  manifeste  sans  transition  dans  sa  forme  parfaite  et  dé- 
finitive, pas  plus  la  nation  ne  peut  surgir  de  terre  dans  son 
unité  intégrale.  Avec  ses  défauts  ou  ses  vices,  avec  ses  vertus  ou 
ses  hérotsmes,  elle  est  le  fruit  d'une  lente  assimilation.  Cet  en- 
chaînement mystérieux,  cette  solidarité  ininterrompue,  le  labeur 
de  cet  enfantement  sans  fin,  cette  marche  sans  repos  sur  la 
route  du  devenir  perpétuel,  sont  les  élémens  et  les  gages  de  sa 
forpe,  en  tant  qu'elle  veut  consentir  à  en  reconnaître  la  réalité. 
C'est  là  qu'elle  trouve,  tout  à  la  fois  des  avertissemens,  des 
exemples  et  des  raisons  d'espérer;  c'est  ainsi  seulement  quelle 
8  enracine.  Un  cri  d'orgueil  ne  suffit  pas  à  légitimer  le  reniement 
du  passé. 

Les  élémens  organiques  de  l'unité  nationale  sont,  en  consé- 
quence, d'une  infinie  complexité.  S'ils  peuvent  se  définir  assex 
nettement  dans  leur  ensemble,  ils  sont  pourtant  entre  eux  dans 
des  conditions  de  relation  très  variées  ;  pris  isolément  ils  sont  né- 
cessaires, en  principe,  à  toute  fonction  vitale  de  la  nation;  mais 
aucun  d'eux  n*est  suffisant  pour  en  assurer,  par  lui-même,  rentier 
accomplissement  et  le  développement  normal.  Ils  se  dosent,  se 
combinent  de  mille  manières  diverses  et  sans  obéir  à  des  lois  im- 
muables. Au  premier  rang  figurent  ceux  de  ces  élémens  qui 
doiment  le  critérium  de  ce  que  l'on  pourrait  appeler  Tunité 
extérieure  ;  sous  cet  aspect  se  présentent  tout  d'abord  à  rexamen 
l'unité  territoriale,  l'unité  politique,  l'unité  législative,  Tunité 
de  langue. 

La  France  est  redevable  de  son  unité  territoriale  à  la  pa- 
tiente énergie  de  la  monarchie  héréditaire.  Au  cours  de  près  de 
dix  siècles  s'est  accompli,  sous  la  loi  de  Tattraction,  ce  travail  de 
soudure,  de  fusion,  qui  a  amalgamé  en  un  seul  bloc  les  élémens 
disjoints  du  patrimoine  national.  C'est  ainsi  que  le  pays  a  pris 
son  équilibre  et  s'est  assis  entre  ses  frontièi*es.  Nulle  part  des 
conditions  plus  propices  n*étaient  d'ailleurs  offertes  à  cette  œuvre 
de  cristallisation.  Si  T Angleterre,  si  TEspagne,  tout  particulière- 
ment favorisées,  parvenaient  avant  nous  à  limité  territoriale, 
l'Italie,  réduite  à  de  vagues  aspirations  unitaires,  restait,  pendant 
des  siècles,  une  expression  géographique,  l'Allemagne  ne  parve- 
nait pas  à  se  reconnaître,  la  Belgique,  les  Pays-Bas  attendaient 
que  l'Europe  les  eût  définies.  Seules,  nos  frontières  du  Nord,fror 
tières  diplomatiques,  se  sont  successivement  élargies  ou  rei 
serrées  suivant  les  destins  heureux  de  la  guerre  ou  rinfortur 


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LA   politique"  de   L^UNITÉ  MORALE.  6SS 

des  traités  :  la  dernière  blessure  faite  au  Nord-Est  à  notre  unité 
territoriale  n'est  pas  près  d'être  encore  cicatrisée  ;  depuis  Theure 
violente  de  la  séparation,  Tunité  nationale  amputée  porte  une 
plaie  dans  son  flanc. 

L'unité  politique,  unité  de  gouvernement,  est  la  conséquence 
naturelle  de  l'unité  territoriale.  Elle  en  a  été  en  France,  et  sans 
restriction,  la  compagne  inséparable  :  poussée  dans  ses  extrêmes, 
elle  y   a   enfanté  la  centralisation  systématique  des  services 
publics,  dont  le  principe  nous  avait  été  légué  par  la  tradition  la- 
tine et  que  Bonaparte  a  formulé  dans  sa  plus  rigoureuse  expres- 
sion. Notre  histoire  nous  apprend  d'ailleurs  comment  l'unité  de 
commandement  est  insuffisante  à  créer  un  ensemble  viable,  lors- 
qu'elle  s'exerce  hors  de  sa  sphère  naturelle;  au  cours  de  l'ou- 
ragan napoléonien,  l'essai  en  a  été  violemment  tenté  :  ni  la  vo- 
lonté de  l'Empereur,  ni  son  génie,  n'ont  pu  réaliser  ce  rêve  d'un 
grand  corps  national  s'étendant  des  rives  de  l'Adriatique  à  celles 
de  la  Baltique  ;  aucun  des  royaumes  sortis  tout  armés  de  son 
cerveau  n'a  pu  enfanter  une  nation.  Autour  de  nous,  cette  unité 
politique  s'est  constamment  manifestée  sous  des  formes  diverses  ; 
la  triple  couronne  du  Royaumé-Uni,  placée  sur  une  seule  tête,  a 
pesé   longtemps  aux  Irlandais    réfractaires  aux  exigences  de 
r«  Anglicisme  ;  »  sur  les  bords  du  Danube  l'unité  dynastique 
seule  maintient  péniblement  l'édifice  mal  assemblé  de  la  mo- 
narchie austro-hongroise,  et  l'on  se  demande  quels  buut  les  fon- 
démens  d'une  unité  nationale  qui  n'aurait  d'autres  garanties  que 
a  cohabitation  ou  la  juxtaposition  d'un  Allemand,  d'un  Magyar 
ou  d'un  Tchèque;  de  nos  jours  encore,  dans  l'Allemagne  impé- 
riale, la  rude  voix  des  HohenzoUern  doit  parfois  se  faire  entendre 
pour  rappeler  à  la  réalité  de  l'unité  politique  les  élémens  impa- 
tiens de  l'hégémonie  prussienne. 

L'unité  législative  est,  depuis  un  siècle,  un  fait  accompli  en 

France.  Les  grands  ministres  de  la  monarchie,  Sully,  Richelieu, 

Colberl,  en  avaient  pressenti  la  nécessité;  la  Révolution  peiu 

s'enorgueillir  d'en  avoir  défini  les  bases;  mais  il  appartenait  au 

Premier  Consul  d'assurer  son  développement  dans  toute  sa  ma 

jestueuse  ampleur.  Il  n'est  pas  de  pays  où  cette  unité,  établie 

ur  Té^nlité  des  obligations  légales  pour  tous  les  citoyens,  soit 

ussi  absolue  qu'en  France,  où  elle  n'admet  aucune  dérogation. 

^  notre  école,  les  jurisconsultes  du  monde  entier  sont  venus 

'initier  à  ces  grands  principes  de  l'unité  de  la  loi  et  de  son  éga- 


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6S6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lité  ;  ils  en  ont,  après  nous  et  d'après  nous,  reconnu  la  féconde 
vérité,  et  les  ont  traduits  en  des  applications  plus  ou  moins  rigou- 
reuses. Partout  où  la  Constitution  est  fédérale,  de  fait  ou  de  nom, 
cette  unité  n'existe  qu'en  vertu  d'un  pacte  rendu  public  et  d'un 
accord  conclu  sur  des  points  déterminés.  En  Allemagne,  en  Au- 
triche, en  Suède  et  Norvège,  en  Suisse,  aux  États-Unis  d'Amé- 
rique, les  fondemens  essentiels  du  droit,  les  lois  d'un  intérêt 
général  indiscutable  ont  seuls  ce  caractère  d'obligation  communo 
et  sont  ramenés  &  l'unité.  L'Allemagne,  qui  poursuit  avec  per- 
sévérance l'œuvre  de  son  unification,  ne  possède  un  code  civil 
applicable  à  tout  l'Empire,  que  depuis  peu  d'années  ;  de  même 
qu'entre  les  cantons  Suisses,  les  lois  fiscales,  religieuses,  élec- 
torales y*  diffèrent  encore  entre  les   États.  Sur  l'autre  rive  de 
l'Atlantique,  la  République  américaine  offre  un  spectacle  ana- 
logue, et  l'on  sait  comment  les  citoyens  de  New-York  ou  ceux  de 
New-Jersey  ont  pris  coutume  de  se  réclamer  de  la  législation  ci- 
vile de  l'un  ou  l'autre  de  ces  États,  pour  y  régler,  au  mieux  de 
leurs  intérêts  ou  de  leurs  passions,  leurs  dissentimens  matrimo- 
niaux. 

L'unité  de*  langue,  enfin,  est  l'un  des  facteurs  essentiels  de 
l'unité  de  la  nation.  C'est  elle  qui  permet  à  tous  les  autres  élé- 
mens  de  prendre  corps  dans  une  forme  également  accessible  à 
tous  les  citoyens  ;  elle  est  le  véhicule  des  idées,  l'expression  du 
génie  national  qu'elle  suit  dans  ses  transformations  et  sur  lequel 
elle  se  moule.  Parfois,  au  sein  même  de  cette  unité,  subsistent, 
en  témoins  de  l'histoire  et  comme  pour  la  confirmer,  les  idiomes, 
les  patois,  les  dialectes.  Un  État,  affermi  dans  les  autres  organes 
de  son  unité,  n'a  pas  à  rédouter  ces  manifestations  de  la  vie  lo- 
cale dont  la  saveur  est  si  pénétrante  à  qui  sait  la  goûter.  La 
langue  nationale  doit  être  enseignée,  comprise  ;  mais  il  importe 
peu  à  notre  vieille  unité  française  qu'un  berger  de  Provence 
aime  à  se  griser  des  rythmes  ensoleillés  de  la  langue  doc,  ou 
qu'un  pécheur  de  Léon  attende  de  son  recteur  un  prône  en  celte 
sur  la  vie  future.  M.  Mistral  chante-t-il  en  provençal  par  esprit 
séparatiste?  et  les  mobiles  bretons  demandaient-ils  en  tombant 
sous  les  murs  de  Paris  ou  dans  les  plaines  de  Beauce  si  l'Armo- 
rique  seule  réclamait  leur  sang? 

Mais,  lorsque  l'unité  nationale  se  heurte  dans  son  essor  à 
des  conflits  de  race,  à  des  antagonismes  traditionnels,  lorsqu'elle 
est  mal  assurée^  lorsqu'elle  ne  fait  que  s'essayer,  et  lorsqu'elle  ne 


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LA   POLITIQUE   DE   l'uNITÉ   MORALE.  687 

recherche  son  appui  que  dans  la  force,  la  diversité  des  langues 
peut  opposer  à  son  développement  des  obstacles  presque  infran- 
chissables. Le  conflit  arrive  parfois  à  s'exaspérer  ;  il  n'a  jamais 
été  plus  aigu  qu'à  l'heure  actuelle  en  Bohème,  où  les  Tchèques 
regimbent  contre  toute  tentative  de  germanisation.  Un  Viennois 
se  sent  étranger  à  Prague,  comme  il  le  serait  à  Irkoutsk  ou  à 
Dublin  ;  il  ne  peut  s'y  reconnaître  dans  les  rues  où.  toute  indica- 
tion topographique  en  langue  ou  en  caractères  allemands  a  été 
supprimée  par  la  municipalité,  et  maint  voyageur  français  igno- 
rant le  tchèque  a  dû  faire  par  lui-même  l'expérience  suivante  : 
s'adressant  à  un  passant  en  langue  allemande,  il  n'en  a  pas  reçu 
de  réponse,  tandis  que  le  même  interlocuteur,  à  une  question 
posée  en  français,  répondait  pour  se  faire  comprendre  en  em- 
ployant ces  mômes  mots  allemands  qu'il  affectait  auparavant  de 
ne  pas  connaître.  Ce  sont  là  des  susceptibilités  dont,  moins  que 
d'autres,  nous  savons  le  droit  de  sourire:  si  le  maître  d'école 
teuton  ne  parle  qu'allemand  aux  eofans  d'Alsace  ou  de  Lorraine, 
nous  avons  vu,  au  pied  des  Vosges,  de  simples  paysans  s'im- 
poser de  lourds  sacrifices,  pour  que  leurs  fils  apprennent  à  leur 
tour  ces  vieux  mots  français  qui  leur  font  encore  battre  le  cœur, 
et  nous  entendions  dernièrement,  non  loid  du  Rhin,  un  labou- 
reur qui  n'avait  eu  d'autres  maîtres  que  des  Allemands  et  qui 
revenait  d'accomplir  à  Berlin  dans  la  Garde  impériale  le  temps 
de  son  service  militaire,  se  servir,  de  parti  pris,  pour  répondre 
à  nos  questions  posées  en  allemand,  des  rares  expressions  fran- 
çaises qui  avaient  su  se  graver  dans  sa  mémoire  :  nombreux 
sont,  comme  lui,  dans  la  terre  d'Empire,  les  Alsaciens  qui  tien- 
nent à  nous  faire  entendre  qu'ib  n'ont  pas  cessé  de  «  penser 
français.  » 

Nous  touchons,  en  effet,  en  ce  point,  à  l'âme  même  de  l'unité 
nationale.  Là  se  révèle  cette  unité  morale  qui  en  est  véritable- 
ment l'harmonie  :  elle  est  l'affinité  secrète  qui  a  poussé  l'un  vers 
l'autre  les  élémens  sociaux,  Tétincelle  qui  les  vivifie.  Faite  de  la 
similitude  des  sentimens  et  des  goûts,  de  la  parenté  générale 
des  idées,  de  la  communauté  des  mœurs,  des  intérêts  et  des  tra- 
ditions, de  l'attrait  réciproque  des  races,  elle  est,  en  quelque 
sorte,  préétablie  à  toute  manifestation  extérieure  de  l'unité  na- 
tionale, et  cette  dernière,  sans  elle,  ne  serait  qu'un  fantôme.  Elle 
ne  se  circonscrit  pas  dans  des  formes  définissables  ;  elle  ne  se 
limite  pas  à  des  origines  précises  ;  elle  n'est  pas  l'uniformité;  elle 
TOMB  xxni.  —  1964.  42 


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6S8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

est  infiniment  variée,  comme  les  cœurs  des  hommes  où  son  foyer 
est  établi  ;  elle  est  le  ciment  qui  assure  l'union  de  tous  les  ci- 
toyens dans  un  travail  commun  pour  la  prospérité  et  la  grandeur 
nationales  ;  elle  seule  leur  fait  connaître  et  comprendre  les  de- 
voirs de  la  responsabilité  collective  et  de  la  solidarité  sociale. 
Le   législateur    peut  établir  par  des  textes  les  garanties  de 
l'unité  territoriale,  de  l'unité  politique,  de  l'unité  législative, 
car  il  s'agit,  en  l'espèce,  de  faits  limités,  définissables.  Si  la  con- 
iroverr^  est  permise,  indispensable  même,  sur  les  formes  qu'il 
convient  de  donner  à  ces   garanties,  sur  les  procédés   de  leur 
mise  en  œuvre  par  le  pouvoir  exécutif,  il  importe  pourtant,  sous 
peine  de  voir  la  vie  nationale  compromise,  que  leurs  principes 
ne  puissent  être  discutés  ;  l'État  en  est,  à  proprement  parler,  le 
gardien  légitimement  établi.  L'unité  ihorale,  en  revanche,  ne 
saurait,  de  par  sa  nature  même,  être  l'objet  d'un  article  du  code  ; 
il  n'appartient  pas  à  un  homme,  à  un  parti,  de  la  limiter,  de  la 
découper  par  tranches  au  gré  de  sa  fantaisie,  de  ne  l'admettre 
que  telle  ou  telle  :  la  volonté  ne  la  régente  pas,  et  la  loi  ne  peut, 
en  conséquence,  avoir  sur  elle  d'emprise  absolue;  car  ni  la 
contrainte  ni  l'interdiction,  définies  par  la  loi,  ne  peuvent  créer 
l'unité  des  cœurs  et  la  discipline  des  esprits.  L'unité  morale  est 
faite  de  consentement  :  son  domaine  est  limitrophe  de  celui  de 
la  conscience  individuelle.  Vouloir  imposer  au  corps  social,  sous 
quelque  couvert  et  par  quelque  moyen  que  ce  soit,  une  concep* 
ûon  rigoureuse  de  cette  unité,  c'est  faire  intervenir  le  pouvoir  là 
où  il  n'est  pas  qualifié  pour  s'exercer  ;  c'est,  malgré  l'éclat  des 
dénégations  qu'on  en  peut  faire,  exiger  de  la  nation  entière  son 
adhésion  h  un  dogmatisme,  ou  religieux,  ou  philosophique,  ou 
politique,  incompatible  avec  son  libre  développement.  Si  l'État 
ne  peut  se  désintéresser  des  faits  moraux,  qui  sont  avec  les 
faits  sociaux  dans  un  rapport  si  constamment  intime,  si  la  part 
de  l'influence  qu'il  y  exerce  est  grande  et  légitime,  il  n'en  est 
pourtant  pas  le  mattre  souverain;  d'autres  voix  que  la  sienne 
peuvent  se  faire  entendre,  d'autres  conceptions  de  la  vie  morale 
peuvent  être  justifiées.  A  prétendre  exercer,  sans  appel,  «  le 
gouvernement  des  esprits,  »  il  risque  d'établir  son  fondement 
sur  l'inquisition  morale  :  tout  acte,  non  seulement  qui  porte  une 
atteinte  réelle  aux  droits  de  la  conscience,  mais  qui  même  paraît 
les  blesser,  est,  en  lui-même,  un  acte  mauvais  dans  l'ordre  des 
faits  sociaux  ;  car  il  y  a  trop  d'indépendance  dans  l'esprit  humain, 


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LA   POLITIQUE   DE   l'uNITÉ   MORALE. 


659 


pour  qu'il  accepte  ne  fût-ce  que  l'apparence  d'une  obligation  doc- 
trinale,  à  laquelle  il  n'a  pas  souscrit  de  plein  gré. 

L'histoire  de  France,  durant  les  trois  derniers  siècles,  est  là 
pour  nous  apprendre,  ou  pQur  nous  rappeler,  si  nous  l'avons  ou- 
blié, que  la  *x  politique  de  Tunité  morale  »  porte  des  fruits  amers; 
que  ses  résultats  sont  invariablement  contraires  au  but  mêitne 
qu'elle  se  proposait  et  qu'elle  interdit  la  communion  desélémens 
sociaux  en  enfantant  la  guerre  morale.  Elle  nous  apprend  éga- 
lement comment  les  artisans  de  cette  politique  sont  atteints  par 
leurs  propres  coups.  La  contrainte  n'est  que  d'un  temps,  et  l'heure 
sonne,  tôt  ou  tard,  oti  la  liberté  prend  sa  revanche. 

11 

Lorsque,  le  13   avril  1598,  Henri  IV,  roi  catholique  depuis 
cinq  ans,  donnait  aux  protestans  l'Édit  de  Nantes  «  perpétuel  et 
irrévocable,  »  il  signait,  en  même  temps  qu'un  concordat  religieux, 
la  charte  de  la  paix  publique,  et  le  premier  monument  de  la  li- 
berté de  conscience.  «  Ce  que  j'en  ai  fait,  disait- il,  quelques  mois 
plus  tard  aux  membres  du  Parlement  de  Paris,  est  pour  le  bien 
de  la  paix.  Je  Tai  faite  au  dehors,  je  veux  la  faire  au  dedans  de 
mon  royaume...  Je  vous  parle  non  point  en  habit  royal,  ni  avec 
Tépée  et  la  cape,  comme  mes  prédécesseurs,  ni  comme  un  prince 
qui  reçoit  des  ambassadeurs,  mais  comme  un  père  de  famille  en 
pourpoint  qui  entretient  ses  enfans.  »  Au  lendemain  de  la  Ligue 
et  des  guerres  de  religion,  Henri  IV  reprenait  à  son  compte  la 
doctrine  chère  au  vieux  chancelier  de  THospital  :  «  Le  couteau 
vaut  peu  contre  l'esprit  ;  la  douceur  profitera  plus  que  la  vio- 
lence. »  Si  les  intransigeans  des  deux  partis  reprochèrent  à  l'Édit, 
les  ans  son  existence  même,  les  autres  ses  imperfections,  la  masse 
de  la  nation,  épuisée  par  les  guerres  politiques  et  confession- 
nelles, comprit,  avec  son  robuste  bon  sens,  toute  la  portée  paci- 
ficatrice de  la  parole  royale  et  toute  son  opportunité.  Là  où  la 
contrainte  avait  échoué  pendant  quatre-vingts  ans,  l'œuvre  de  paix 
et  de  paternelle  sollicitude  triompha  ;  nul  acte  n'eut  pour  l'unité 
nationale  des  conséquences  plus  heureuses  ;  en  reconnaissant  à 
chacun  une  place  dans   l'État,  en  assurant  à  la  conscience  le 
droit  de  choisir  ses  voies,  Henri  IV,  sans  souci  des  formules  et 
des  théories,  avait,  par  la  liberté,  donné  à  l'unité  morale  des 
gages  et  des  appuis  précieux. 


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660  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Trente  ans  plus  tard,  il  est  vrai,  Richelieu  menait  une  guerre 
sans  répit  contre  «  le  parti  huguenot  »  ressuscité  après  l'attentat 
de  Ravaillac  ;  mais  ce  qu'il  combattait,  au  nom  du  même  prin- 
cipe qui  lui  avait  fait  décider  la  ruine  des  derniers  vestiges  féo- 
daux, c'était  l'État  qui  avait  tenté  de  se  former  dans  l'État, plutôt 
que  «  ceux  de  la  R.  P.  R.  »  Évêque,  il  avait  violemment  attaqué 
les  doctrines  des  protestans  et  écrit  à  leur  intention  une  <c  mé- 
thode des  controverses  ;  »  ministre,  il  ne  prétendit  pas  leur  re- 
fuser les  libertés  religieuses  qui  leur  avaient  été  reconnues,  leur 
imposer  sa  foi  dans  sa  forme  confessionnelle,  et  les  ramener  par 
la  loi  à  l'unité  théologique.  Il  était  trop  grand  politique  pour 
méconnaître  que  «  la  prudence  ne  permet  pas  au  prince  de  ten- 
ter des  moyens  si  hasardeux  qu'ils  puissent  déraciner  le  bon 
bled  en  voulant  déraciner  l'yvraie,  dont  il  serait  difficile  de  pur- 
ger un  Etat  par  une  autre  voie  que  celle  de  la  douceur,  »  et,  par- 
lant de  r  «  Édit  de  grâce  »  signé  par  lui  à  Alais  le  28  juin  1629,  il 
était  en  droit  de  dire  :  «  Dès  lors,  la  diversité  de  religion  ne  m'em- 
pêcha jamais  de  rendre  aux  huguenots  de  bons  services,  et  je  ne 
vis  de  diflférence  entre  les  Français  que  par  la  fidélité.  » 

Mazarin,  à  son  tour,  plus  porté  vers  la  ruse  que  vers  la  force, 
peu  enclin  du  reste  aux  controverses  dogmatiques  et  par  cela 
même  peu  soucieux  a  de  l'herbe  bonne  ou  mauvaise  que  brou- 
tait le  petit  troupeau,  pourvu  qu'il  ne  s'écartât  point,  »  maintint, 
à  regard  des  Réformés,  le  principe  de  la  liberté  religieuse. 
Louis  XIV,  en  le  restreignant  d'abord  dans  ses  manifestations, 
puis  en  déchirant  le  pacte  qui  en  établissait  les  garanties,  a  com- 
mis une  faute  politique  qui  a  longtemps  pesé  sur  les  destinées 
de  la  France. 

Dès  1656,  l'édit  royal  qui  annulait  l'édit  de  1652  donné  en 
confirmation  de  TÉdit  de  Nantes,  avait  éveillé  les  craintes  légi- 
times des  protestans;  en  1661  les  événemens  les  justifièrent  et 
la  lutte  s'ouvrit  contre  les  «  pelotons  à  part  »  dont  l'inébranlable 
fermeté  heurtait  les  susceptibilités  d'un  orgueil  démesuré  et 
blessait  les  scrupules  de  la  «  piété  ignorante  «  du  Roi.  Afin  «  de 
ramener  à  l'Église  ceux  qui  s'en  étaient  si  facilement  éloignez  » 
et  de  faire  expirer  «  le  monstre  redoutable  de  Thérésie  »  en  con- 
traignant à  l'unité  les  élémens  dissidens,  il  fallait  :  pour  le  pré- 
sent, atteindre,  dans  le  fidèle,  l'individu,  dans  le  clergé  la  rési- 
stance théologique,  dans  les  Églises  la  collectivité;  en  vue  du 
lendemaiui  il  importait,  par  renseignement,  de  mettre  la  main 


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LA   POLITIQUE   DE   l'uNITÉ  MORALE.  661 

sur  l'avenir  de  l'enfance.  L'intérêt  personnel  est  nn  des  plus 
puissans  leviers  des  actions  humaines,  on  ne  manqua  pas  de  le 
rappeler  aux  huguenots  :  «  Quant  aux  grâces  qui  dépendaient 
de  moi  seul,  je  résolus,  écrit  Louis  XIV,  en  1661,  et  J'ai  assez 
ponctuellement  observé  depuis  de  ne  leur  en  faire  aucune,  et 
cela  par  bonté,  non  par  aigreur,  pour  les  obliger  par  là  à  consi- 
dérer de  temps  en  temps,  d'eux-mêmes  et  sans  violence,  si  c'était 
par  quelque  bonne  raison  qu'ils  se  privaient  volontairement  des 
avantages  qui  pouvaient  leur  être  communs  avec  tous  mes  autres 
sujets.  »  Exclus  des  «  grâces  »  royales,  les  protestans  se  voient 
peu  à  peu  déclarés  inhabiles  à  toutes  charges  publiques  et  mis, 
comme  au  détail,  hors  la  loi.  Colbert  «  observe  de  leur  retran- 
clier  tous  les  employs  qui  dépendent  de  lui.  »  Ils  ne  peuvent  ap- 
partenir à  aucun  corps  officiel,  ils  ne  peuvent  exercer  les  profes- 
sions libérales,  certaines  formes  du  commerce  leur  sont  interdites, 
et  l'on  va,  par  scrupule  théologique,  jusqu'à  défendre  aux  hugue- 
notes d'exercer  dans  les  villages  les  fonctions  de  sage-femme.  Ils 
sont  condamnés  par  la  suppression  des  Chambres  de  l'Édit  aux 
plus  scandaleux  dénis  de  justice,  leurs  droits  civils  sont  circon- 
scrits,  leurs  libertés  familiales  atteintes,  et   les  frontières   du 
royaume  deviennent  pour  eux  les  murs  d'une  prison  d'où  ils  ne 
peuvent  sortir.  A  ceux  qui  se  plaignaient  la  réponse  était  la 
même  :  «  Vous  disposez  de  votre  sort  :  que  ne  rentrez-vous  dans 
l'unité  de  l'Église?  » 

Tous  les  moyens  sont  bons  pour  hâter  cette  «  réunion.  » 
Tantôt  c'est  Pellisson,  transfuge  de  l'Église  réformée  qui  ouvre 
un  office  commercial  où  les  conversions  sont  tarifées  et  l'objet 
d'une  stricte  comptabilité  ;  on  les  enregistre  sur  certificats  dûment 
acquittés,  l'ordre  règne  dans  la  maison:  «  Encore  qu'on  puisse 
aller  jusqu'à  cent  francs,  ce  n'est  pas  à  dire  que  l'intention  soit 
qu'on  aille  toujours  jusque-là,  étant  nécessaire  d'y  apporter  le 
plus  d'économie  qu'on  pourra,  premièrement  pour  répandre  cette 
rosée  sur  plus  de  gens,  et  puis  encore,  si  l'on  donne  cent  francs 
aux  moindres  personnes  sans  aucune  famille  qui  les  suive,  ceux 
qui  sont  tant  soit  peu  plus  élevés,  ou  qui  entraînent  après  eux 
nombre  d'enfans,  demandent  des  sommes  beaucoup  plus  grandes  ;  » 
tantôt  ce  sont  pour  les  nouveaux  convertis  des  exemptions  de 
taille,  de  logement  militaire  et  la  prorogation  de  leurs  dettes; 
tantôt  ce  sont  les  abjurations  in  articula  mortis  que  les  échevîns 
entourés  de  gardes   viennent,    sur   le  rapport  des  médecins 


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662  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

recueillir  au  chevet  des  agonisans;  tantôt  le  droit  légalement 
établi  pour  les  enfans  d'être  reçus  dès  Fftge  de  sept  ans  «  à  faire 
abjuration  de  la  R.  P.  R,  sans  que  leurs  pères  et  mères  et  ancres 
parens  y  puissent  donner  le  moindre  empêchement.  »  Pour 
éviter  toute  fraude, les  peines  s'accumulent  contre  les  relaps,  qui 
se  voient  condamnés  à  l'amende  honorable,  à  la  confiscation  et 
au  bannissement.  Enfin  lorsque  Louvois  eut  imaginé  <c  de  mêler 
du  militaire  à  la  chose,  »  ce  furent  les  horreurs  des  missions 
bottées,  de  la  propagande  par  le  mousquet  et  des  dragonnades. 
Autour  du  clergé  l'espionnage  légal  est  solidement  or^ganisé  : 
les  pasteurs  sont,  pour  leurs  sermons,  soumis  aux  tribunaux;  ils 
ne  peuvent,  au  prêche,  faire  allusion  aux  doctrines  de  l'Église 
catholique  et,  sous  peine  de  prison,  y  parler  des  événemens  poli- 
tiques et  du  «  malheur  des  temps.  »  L'exercice  de  leur  ministère 
est  entouré  de  tant  de  restrictions,  qu'il  devient  impossible: 
interdiction  de  prendre  le  titre  de  docteur  en  théologie,  de 
porter  la  soutane  en  dehors  des  temples,  de  publier,  sans  l'auto- 
risation des  magistrats  catholiques,  dès  ouvrages  de  religion,  de 
célébrer  le  culte  dans  une  localité  où  un  évêque  se  trouve  de 
passage,  ou  à  l'heure  des  processions,  de  présider  à  des  céré- 
monies funèbres  autrement  qu'à  la  pointe  du  jour  ou  à  la 
tombée  de  la  nuit  et  d'y  admettre  plus  de  dix  assistans,  de  bénir 
des  mariages  hors  des  temps  autorisés  par  l'Église  romcdne  et 
en  présence  de  plus  de  vingt  témoins,  de  procéder  à  des  con- 
versions, sous  peine  de  mille  livres  d'amende,  puis  de  bannis- 
sement et  de  confiscation  de  biens,  de  tenir  sur  les  ruines  des 
temples  abattus  des  assemblées  déclarées  illicites,  de  recevoir 
de  leurs  ouailles  aucun  traitement  ou  aucune  indemnité.  Contre 
les  Églises,  les  édits  succèdent  aux  édits:  dès  1661,  des  com- 
missions sont  chargées  de  vérifier  les  droits  d'exercice  dans 
les  lieux  contestés;  toute  église  qui  ne  peut  exciper  d'une  auto- 
risation régulière,  ou  qui  a  perdu  ses  titres,  est  fermée,  et 
c'est  ainsi  que,  dans  le  seul  Béarn,  sur  86  temples  et  46  ^^ses 
de  résidence,  les  lieux  d'exercice  furent  réduits  à  20.  Les  céré- 
monies du  culte  sont  interdites  dans  les  temples,  hors  des  heures 
accoutumées,  les  testamens  renfermant  des  legs  en  favetur  des 
consistoires  sont  frappés  de  nullité,  les  rentes  ou  immeubles 
appartenant  aux  églises  supprimées  sont  confisqués,  de  même  que 
les  subventions  adressées  par  les  paroisses  riches  aux  églises 
moins  foi-tuuées  et  que  les  sommes  recueillies  pour  les  pauvres 


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LA  POLITIQUE  DB  l'uniTÉ   MORALE.  663 

là  OÙ  l'exercice  était  toléré,  rhospitalisation  des  malades  est  pro- 
hibée, les  colloques  et  synodes  sont  supprimés,  les  consistoires 
ne  peuvent  se  réunir  qu'en  présence  d'un  commissaire  calho- 
lique,  les  églises  où  de  nouveaux  convertis  ont  été  signaléSi  sont 
rasées  et  les  fidèles  privés  de  tout  culte. 

L'enseignement  enfin  est  réglementé  par  les  prescriptions  les 
plus  rigoureuses,  qui  limitent  tant  les  matièrei^^qu'il  est  licite 
aux  Réformés  de    professer,  que  le  nombre  des  écoles  qu'ils 
peuvent  posséder  :  une  seule  école  et  un  seul  maître  par  lieu 
d'exercice, avec  la  très  exclusive  permission  de  n'enseignera  dans 
les  dictes  écoles  qu'à  lire,  écrire,  et  l'arithmétique  seulement.  » 
Le   nombre  des  établissemens  scolaires  fermés   par  (suite  de 
l'édit  du  4  décembre  1671  est  incalculable;  à  Maronnes  oti  les 
Réformés  comptaient  quelques  écoles,  l'intendant,  après  en  avoir 
fermé  8,  écrivait  à  Ghftteauneuf  :  «  Les  parens  pourront  envoyer 
leurs  enfans  chez  des  maîtres  catholiques,  quand  ceux  de  la  dicte 
religion  ne  suffiront  pas.  »  A  la  veille  de  la  Révocation,  la  capa- 
cité enseignante  était  définitivement  refusée  aux  protestans, sui- 
vant les  termes  de  l'édit  du  6  janvier  1688  qui  supprimait  leur 
Académie  de  Saumur,  «  avec  très  expresses  inhibitions  d'ensei- 
gner dans  la  dicte  ville  aucunes  sciences  ou  langues,  soit  publi- 
quement, soit  en  allant  dans  les  maisons  particulières,  sous  peine 
de  désobéissance  et  de  3  000  livres  d'amende.  » 

Le  18  octobre   1685,  Louis  XIV  signait  l'acte  définitif  sur^ 
lequel  il  comptait  «  pour  faire  rentrer  tous  ses  sujets  dans  le 
sein  de  l'Église.  »  L'édit  de  Révocation  parachevait  l'œuvre  de 
vingt*cinq  années  de  persécutions  ;  il  résumait  en  un  code  unique 
les  prohibitions  antérieures,  dont  il  aggravait  encore  pour  les 
protestans  toute  la  douloureuse  amertume,  car  il  comportait  en 
fait  la  déclaration  d'une  incompatibilité  radicale  entre  la  qualité 
de  Réformé  et  l'état  de  sujet  du  Roi  très  chrétien.  «  Si  vous 
êtes  réduits  à  l'impossible,  tant  pis  pour  vous,  nous  en  profite- 
rons, »  avait  un  jour  déclaré  le  chancelier  aux  ntiinistres  protes- 
tans. «  L'impossible  »  avait  été  tenté  pour  assurer  le  triomphe 
de  l'unité  dogmatique.  Il  est  permis  de  dire,  après  plus  de  deux 
siècles,  que  ni  la  monarchie  ni  l'unité  nationale  n'ont  «  profité  » 
de  cette  politique  qui  laissait,  à  la  mort  de  Louis  XIV,  la  France 
appauvrie,  amoindrie  et  ensanglantée. 

Cent  sept  années  plus  tard,  le  sectarisme  révolutionnaire  pré- 


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664  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tend  s'imposer,  à  son  tour,  au  nom  de  la  doctrine  de  «  l'unité  » 
dont  il  donne  une  formule  précise;  Robespierre  le  dit  sans  dé- 
tour: «  Qui  n'est  pas  avec  nous,  doit  être  frappé  ou  écarté  ou 
paralysé,  non  comme  factieux,  mais  comme  pervers.  »  Ainsi  le 
Montagnard  ne  suit  pas  les  voies  battues  ;  il  définit  le  dogme  dont 
il  est  le  grand  prêtre:  il  ne  s'agit  plus  de  réduction  à  un  type 
connu,  ce  qu'il  faut,  c'est  la  marche  à  Tunité  par  une  «  régéné- 
ration globale,  »  par  une  «  création  nouvelle.  »  «  Je  me  suis 
convaincu,  ajoute-t-il,  de  la  nécessité  d'opérer  une  entière  régé- 
nération et,  si  je  peux  m'exprimer  ainsi,  de  créer  un  nouveau 
peuple.  »  Paralysie  des  pervers  et  création  d'un  nouveau  peuple 
au  nom  de  la  République  une  et  indivisible,  telle  est  bien,  dans 
sa  forme  jacobine  la  conception  de  la  piolitique  de  l'unité  morale. 
Tandis  que  le  Comité  de  Salut  Public  et  le  Tribunal  révolu- 
tionnaire reçoivent  pleins  pouvoirs  pour  assurer  l'exécution  de 
la  première  partie  du  programme  ainsi  posé,  c'est  au  Comité  de 
l'Instruction  publique  qu'échoit  la  mission  de  définir  les  articles 
de  la  seconde.  Les  élémens  d'un  peuple  nouveau  sont  fournis 
par  l'enfance;  et  l'éducation  de  l'enfance  seule  permet  de  s'ache- 
miner vers  la  régénération  désirée,  puisque,  dit  Cambon,  «  il  ne 
peut  y  avoir  d'unité,  sans  unité  dans  l'instruction.  »  C'est  là  un 
des  efforts  curieux  tentés  par  les  Conventionnels  pour  ajouter 
au  caractère  presque  exclusivement  social  de  la  Révolution,  un 
caractère  moral  qui  lui  avait  jusqu'alors  fait  généralement  défaut, 
et  pour  agir  sur  la  société,  qu'ils  ont  définie  et  organisée,  par 
l'individu  qu'ils  entendent  former  à  leur  gré.  La  Constituante  et 
la  Législative,  emportées  dans  un  élan  irréfléchi,  avaient  ruiné 
l'Instruction  publique  en  supprimant,  au  nom  d'un  principe, 
ceux  qui  l'avaient  jusqu'alors  assurée  dans  son  ensemble;  en 
vain  elles  s'étaient  efforcées  de  reprendre  l'œuvre  à  sa  base,  de 
l'édifier  sur  un  plan  nouveau,  en  vain  Talleyrand  et  Condorcet 
avaient  consacré  à  l'organisation  de  l'éducation  nationale  les  plus 
illustres  travaux  :  applaudis,  imprimés,  commentés,  leurs  projets 
n'avaient  pas  été  discutés,  et  aucune  loi  n'en  était  issue.  Lorsque 
la  Montagne  triomphe,  l'heure  est  passée  de  puiser  des  enseigne- 
mens  dans  des  œuvres  où  la  liberté  s'affirmait  :  le  Jacobin  n'ad- 
met qu'un   être  identique  à  ce   qu'il  est  lui-même;   pour  le 
«  créer,  »  il  faut  «  inventer  et  non  se  souvenir  ;  »  le  devoir  qu'il 
s'impose  est  «  de  faire  adopter  à  la  nation  une  physionomie  qui 
lui  soit  propre  et  particulière,  »  physionomie  dont  il  ne  reconnaît 


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LA    POLITIQUE   DE    l'unITÉ    BIORALE.  *s665 

pas  à  d'autres  le  droit  de  dessiner  les  traits  et  qu'il  entend  coiffer 
du  bonnet  rouge. 

Il  faut,  avant  toutes  choses,  enlever  au  passé  le  citoyen  nou- 
veau, Tarracher  aux  vieilles  habitudes  comme  «  au  joug  de  la 
théocratie  qui  pèse  encore  sur  lui.  »  «  Il  vaut  mieux,  s'écrie 
Lakanal,  que  la  tête  de  nos  jeunes  concitoyens  reste  vierge,  que 
de  souffrir  qu'on  la  gâte  encore  par  des  instructions  vides  et 
mensongères,  qui  lui  font  perdre  à  tout  jamais  le  pli  delà  vérité.  » 
Tous  ceux  en  qui  Ton  peut  soupçonner  des  représentans  du 
paisse  doivent  donc  être,  par  principe,  exclus  des  fonctions  ensei- 
gnantes. Dans  ce  sens,  le  projet  de  décret  du  12  décembre  1792, 
déposé  par  Lanthenas  au  non^  du  Comité  de  l'Instruction  publique, 
prescrit  que  :  «  les  ministres  d'un  culte  quelconque  ne  peuvent 
être  admis  aux  fonctions  de  l'enseignement  public,  dans  aucun 
degré,  qu'en  renonçant  à  toutes  les  fonctions  de  leur  ministère  »  ; 
et  le  décret  du  28  octobre  1793,  en  ajoutant  les  «  ci-devant 
nobles  »  et  tous  «  ecclésiastiques  »  à  la  catégorie  précédemment 
établie,  stipule  que  ni  les  uns  ni  les  autres  ne  pourront  être 
nommés  membres  des  commissions  scolaires  de  district  ou  être 
élus  instituteurs  nationaux. 

De  là  à  la  doctrine  du  monopole  de  l'État,  la  distance  est  vite 
franchie.  Sieyès,  s'inspirant  de  Condorcet,  se  fait  inutilement  le 
défenseur  du  «  droit  qu'ont  tous  les  citoyens  d'ouvrir  des  cours 
ou  écoles  particulières  et  libres  sur  toutes  les  parties  de  l'in- 
struction et  de  les  diriger  comme  bon  leur  semble  ;  »  on  écarte 
un  tel  projet  comme  «  liber ticide.  »  Danton  déclare  «  qu'il  est 
temps  de  rétablir  le  grand  principe  qu'on  semble  trop  mécon- 
naître, que  les  enfans  appartiennent  à  la  République  avant  d'ap- 
partenir à  leurs  parens.  «  Personne  plus  que  moi,  dit-il,  ne  res- 
pecte la  nature;  mais  l'intérêt  social  exige  que  là  seulement 
viennent  se  réunir  toutes  les  affections.  Qui  me  répondra  que 
les  enfans,  travaillés  par  l'égoïsmedes  pères,  ne  deviennent  dan- 
gereux pour  la  République  ?  »  Ducos  invente  le  stage  scolaire  ;  il 
faut,  selon  lui ,  opter  entre  l'éducation  domestique  et  la  liberté, 
car  tant  qu8  «  pour  se  servir  des  expressions  de  Plutarque,  on 
n'aura  pas  acheminé  à  une  même  trace,  et  monté  sur  une  même 
forme,  tous  les  enfans  de  la  Patrie,  c'est  en  vain  que  les  lois  pro- 
I  dameront  la  sainte  égalité  ;  »  Romme  ne  voit  le  salut  que  dans 
État;  Rabaud  Sain t-É tienne  rêve  d'une  République  antique  où 
)U8  recevraient,  «  dans  tous  les  âges  et  dans  tous  les  lieux,  les 


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666  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mômes  impressions  par  les  sens,  par  l'imagination,  par  la  mé* 
moire,  par  le  raisonnement  et  par  tout  ce  que  Tftme  a  de  facultés,  » 
qui  s'emparerait  de  Thomme  «  dès  le  berceau  et  môme  avant  sa 
naissance,  car  l'enfant,  qui  n'est  pas  né,  appartient  déjà  à  la  Patrie  ;  » 
il  préconise,  pour  établir  et  assurer  cette  unité,  l'usage  d'un  «  ca- 
téchisme gouvernemental,  »  dont,  un  an  plus  tard,  La  Chabaus- 
sière  sera  effectivement  le  rédacteur  patenté  par  la  Convention  ; 
il  réclame  des  décrets  législatifs  «  sur  le  mode  de  vétemens  qui 
doit  être  donné  aux  enfans  des  différens  âges,  depuis  la  nais- 
sance jusqu'à  l'adolescence,  sur  la  nature  des  vétemens  des 
citoyens,  des  armes,  des  exercices,  l'appareil  des  fêtes  et  toutes 
les  choses  d'institution  commune.  »  Saint- Just  est  d'une  rigidité 
Spartiate  :  <(  Les  enfans  mâles  sont  élevés  de  cinq  ans  à  seize  ans 
par  la  Patrie.  Ils  sont  vêtus  de  toile  dans  toutes  les  saisons,  et  ne 
vivent  que  de  racines.  Ils  couchent  sur  des  nattes  et  ne  dorment 
que  huit  heures.  »  Robespierre  enfin  lit  à  la  tribune,  commente 
et  fait  examiner  par  une  commission  spéciale  le  projet  posthume 
de  Lepelietier  de  Saint-Fargeau,  où  se  marient  curieusement  le 
résumé  de  la  thérie  jacobine  de  l'Instruction  publique  et  des 
aperçus  sur  l'impôt  progressif  sur  le  revenu:  «  Dans  Imstitution 
politique  la  totalité  de  l'existence  de  l'enfant  nous  appartient. 
La  matière,  si  je  peux  m'exprimer  ainsi,  ne  sort  jamais  du 
pioule  :  aucun  objet  extérieur  ne  vient  déformer  les  modifica- 
tions que  vous  lui  donnez...  La  patrie  seule  a  le  droit  d'élever  ses 
enfans  ;  elle  ne  peut  confier  ce  dépôt  à  l'orgueil  des  familles,  ni 
aux  préjugés  des  particuliers,  alimens  éternels  de  l'aristocratie  et 
d'un  fédéralisme  domestique  qui  rétrécit  les  âmes  en  les  isolant, 
détruit  avec  l'égalité  tous  les  fondemens  de  la  vie  sociale.  » 

Après  tant  de  projets,  de  rapports,  de  discussions  confuses  et 
déclamatoires  sur  le  dogme  de  l'État  souverain,  la  Convention 
rendait,  le  29  frimaire  an  II  (19  décembre  1793),  un  décret  au 
frontispice  trompeur,  a  L'enseignement  est  libre,  »  y  était-il  dit  à 
l'article  premier...  avec  la  double  et  irrécusable  obligation  pour 
ceux  qui  s'y  consacrent,  «  citoyens  ou  citoyennes,  »  d'obtenir  un 
certificat  de  civisme  et  de  a  se  conformer  aux  livres  élémentaires 
adoptés  et  publiés  à  cet  effet  par  la  représentation  nationale,  » 
ajoutaient  les  articles  subséquens.  Par  l'affirmation  solennelle 
inscrite  en  tête  de  la  loi,  la  Convention  se  donnait  les  apparences 
de  résister  aux  impérieuses  objurgations  de  la  faction  démago- 
gique ;  il  lui  répugnait  sans  doute  de  proclamer,  en  droity  le 


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LA   POtlTIQUE  DE   l'UNITÉ  MORALE.  667 

moDopoIe  de  TÉtat  ;  mais  il  n'en  restait  pas  moins,  qu'entre  le 
certificat  de  civisme  et  le  seul  enseignement  légal  d*une  morale 
et  d'une  science  d'État,  le  jacobinisme  demeurait,  en  fait,  puis- 
samment armé  pour  écarter  «  le  pervers  »  et  pour  définir  à  sa 
guiee  «  le  peuple  nouveau  »  qu'il  avait  rôvé. 

Un  an  après  les  dernières  convulsions  de  la  Montagne,  à 
l'heure  de  la  réaction  thermidorienne,  Daunou,  rapporteur  du 
Comité  de  constitution,  invoquait  la  nécessité  de  revenir  sans 
délai  au  principe  fécondant  de  la  liberté  ;  constatant  la  faillite 
scolaire,  il  affirmait  «  que  les  lettres  avaient  suivi  les  destinées  de 
la  Convention,  qu'elles  avaient  gémi  de  la  tyrannie  de  Robes- 
pierre, »  et  il  exprimait  le  noble  désir  que  «  Tlnstruction  publique 
exerçftt  le  ministère  de  la  réconciliation  générale.  »  Il  n.'était 
pas  inopportun,  en  effet,  de  songer  à  réconcilier  les  élémens  que 
les  œuvres  jacobines  avaient  si  violemment  disjoints,  au  nom  de 
«  Tunité  républicaine.  »  Le  «  moule  »  où  elles  avaient  prétendu 
enserrer  la  nation  était  brisé  ;  la  politique  de  «  régénération  » 
avait  enfanté  la  guerre  civile  et,  par  un  paradoxe  imprévu,  le 
«  peuple  nouveau  »  était  précisément  celui-là  qui,  de  Bonaparte, 
allait  faire  un  empereur. 

La  chute  de  la  monarchie  et  les  entreprises  jacobines  avaient 
disloqué  le  corps  social.  Napoléon  est  l'architecte  d'un  édifice 
nouveau  qu'il  ordonne  avec  cette  conception  si  nette  de  l'utilité 
où  se  complaît  son  génie.  Il  ne  s'attarde  pas  aux  abstractions; 
«  ceci  servira-t-il?  »  telle  est  sa  pensée  dans  son  premier  jet. 
n  rapporte  à  l'État,  que  sa  personne  absorbe  et  synthétise,  cette 
notion  de  l'unité  dans  Futilité,  il  taille  des  matériaux  aux 
arêtes  vives  et  il  bâtit.  Au  centre,  sa  volonté  qui  n'en  tolère  pas 
d'autre;  partant  de  ce  point,  de  larges  avenues  rectilignes,  où 
cette  volonté  se  meut  à  son  aise,  où  elle  ne  risque  pas  de  se 
heurter  aux  carrefours,  et  par  lesquelles  l'œil  du  maître  perce 
jusqu'au  fond  des  perspectives.  Toutes  choses  et  toutes  personnes 
sont  ramenées  à  ce  rang  de  fonctionnaires  ;  il  pense  et  l'on  exé- 
cute sans  dévier,  car  dans  un  État  ainsi  constitué  toute  appa- 
rence de  dissymétrie  est  inadmissible,  et  il  ne  saurait  y  avoir  de 
place  pour  la  liberté  «  à  laquelle,  du  reste,  les  Français  n'en- 
tendent rien.  » 

La  Révolution  avait  entièrement  échoué  sur  deux  points,  sa 
politique  religieuse  et  sa  politique  scolaire.  Or,  dès  l'aurore  du 


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n 


668  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Consulat,  la  France  redemandait  ses  églises  et  ses  écoles;  Napo- 
léon lui  rendit  les  unes  et  les  autres  aux  applaudissemens  de  la 
nation  ;  mais  il  les  avait,  au  passage,  si  bien  enchaînées  qu'il  en 
fit  un  instrument  de  règne,  instrument  merveilleusement  agencé 
pour  sa  fin,  qu'il  légua  à  ses  successeurs,  et  que  ceux-ci  trou- 
vèrent  si  commode,  qu'ils  se  l'approprièrent  à  leur  tour,  conser- 
vant les  rouages  essentiels  de  la  machine,  s'ils  en  changeaient  le 
moteur,  et  s'efTorçant,  suivant  l'heure,  d'en  modifier  radicalement 
les  produits  par  le  transport  des  points  d'application  des  forces 
qu'elle  engendrait.  «  Il  faut  une  religion  au  peuple  et  il  faut  que 
cette  religion  soit  dans  la  main  du  gouvernement,  »  tel  est  le 
principe  de  l'organisation  nouvelle  des  Eglises.  Le  clergé  sera  une 
armée  d'État,  soumise  à  un  grand  maître  laïque,  qui  parfois  se 
prend  à  regretter  que  les  mœurs  lui  interdisent  d'en  devenir,  en 
fait,  le  chef  spirituel  ;  le  recrutement  de  ce  clergé,  son  éducation 
religieuse,  sa  nomination  sont  régis  par  le  pouvoir  central  ;  le 
Souverain  Pontife  lui-même,  contraint  à  la  résidence  forcée,  de- 
vient en  quelque  sorte  l'un  des  grands  dignitaires  de  la  hiérar- 
chie impériale,  pourvu  de  ses  apanages  et  de  ses  palais  ;  et  ce 
que  la  Révolution  n'avait  pu  faire  sans  lui,  Napoléon  entend  le 
faire  par  lui,  car  ce  qu'il  veut,  c'est,  en  fin  de  compte,  «  avoir 
à  lui  la  direction  du  Pape.  »  Ainsi  est  constituée  avec  ses 
troupes,  ses  cadres,  ses  officiers  et  son  état-major,  «  la  gen- 
darmerie sacrée.  »  Par  là,  Napoléon  entrevoit  «  Paris  devenant 
la  capitale  du  monde  chrétien,  »  et  lui-même  «  dirigeant  le 
moDide  religieux  comme  le  monde  politique.  » 

Cette  idée  de  direction  le  domine  :  maître  des  hommes,  il 
aspire  à  devenir  également  maître  du  dogme,  sinon  en  le  créant, 
du  moins  en  l'utilisant,  et,  pour  ainsi  dire,  en  le  canalisant: 
«  Il  ne  veut  pas,  dit-il,  altérer  la  croyance  de  ses  peuples;  il 
respecte  les  choses  spirituelles  ;  il  veut  les  dominer,  sans  les 
toucher,  sans  s'en  mêler  ;  il  veut  les  faire  cadrer  à  ses  vues,  à 
sa  politique,  par  l'influence  des  choses  temporelles,  »  et  c'est  ainsi 
qu'il  dose  les  choses  spirituelles,  qu'il  en  formule  l'ordonnance, 
qu'il  les  catalogue,  les  délimite.  Il  ne  faut  ni  «  religion  domi- 
nante, »  ni  «  religion  nouvelle,  »  car  <(  c'est  assez  des  religions 
catholique,  réformée  et  luthérienne  établies  par  le  Concordat;  » 
il  s'institue  de  la  sorte  le  tuteur  des  orthodoxies  légales  où  le 
croyant  doit  s'enfermer.  Ni  les  conciles  catholiques,  ni  les 
synodes  protestans,   ni  le   sanhédrin  israélite  ne  sauraient  y 


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r 


LA    POLITIQUE   DE   l'uNITÉ  MORALE*  669 


apporter  de  modifications  sans  avis  favorable  et  sans  autorisation. 
Les  détails  du  culte  sont  soumis  à  son  contrôle,  il  réglemente 
le  casuel  et  intervient  dans  la  concession  des  indulgences  ;  le 
catéchisme  est  dynastique  et  proclame  qu'  «  Il  est  celui  que  Dieu 
a  suscité,  dans  des  conditions  difficiles,  pour  rétablir  le  culte 
public  et  la  religion  sainte  de  nos  pères  et  pour  en  être  le  pro- 
tecteur. »  Enfin  cet  ensemble  ainsi  conduit  à  l'unité  de  par  son 
organisation  est  maintenu  dans  l'unité  par  deux  institutions 
d'Etat,  la  Censure  et  la  Haute  Police,  qui  surveillent  instructions 
pastorales,  prônes,  sermons  et  mandemens,  et  vont  même  jusqu'à 
intervenir  dans  leur  rédaction.  C'est,  pour  toutes  les  confessions 
et  pour  les  moindres  événemens  de  la  vie  religieuse,  le  régime 
du  <(  Placet  Regium  »  dans  ses  plus  rigides  exigences  et,  par 
ailleurs,  tout  est  prévu  <(  pour  réprimer  les  infractions,  même 
en  matière  spirituelle.  » 

Parallèlement  à  la  direction  spirituelle,  et  presque  simultané- 
ment, sont  mis  en  branle  les  organes  de  la  direction  intellec- 
tuelle. La  société  doit  être  napoléonienne  ;  pour  la  rendre  telle, 
((  il  est  nécessaire  d'avoir  des  matériaux  :  les  seuls  bons,  c'est  la 
jeunesse.  »  Le  dessein  si  nettement  conçu  de  l'Empereur  trouve 
son  expression  dans  une  forme  presque  identique  à  celle  qui 
avait  servi  à  caractériser  l'organisation  ecclésiastique  :  «  Dans 
l'établissement  d'un  corps  enseignant,  dit-il,  mon  but  principal 
est  d'avoir  un  moyen  de  diriger  les  opinions  morales  et  poli- 
tiques. »  Il  ambitionne  de  voir  tous  ses  sujets  enserrés  dans  les 
mailles  d'une  gigantesque  «  conscription,  »  tant  religieuse  qu'in- 
tellectuelle et  militaire,  qui  les  prendra  dès  l'heure  où  ils  sont 
capables  d'apprendre,  et  les  mènera  jusqu'à  celle  où  leurs  ^bras 
pourront  encore  sans  défaillir  porter  les  armes  pour  la  défense 
nationale.  L'Empereur  se  prépare  à  «  fondre  ensemble  les  Fran- 
çais d'autrefois  et  les  Français  d'aujourd'hui,  les  Français  du 
centre  et  les  Français  des  bords  du  Rhin,  de  l'Escaut  et  du  Pô.  » 
Certes  pareil  rêve  était  grandiose  :  la  machine  chargée  d'en  assu- 
rer la  réalisation  ne  pouvait  manquer,  en  conséquence,  d'être 
colossale.    Préparée,  par  la   loi    de    1802,  créée   par    celle  du 
10  mars  1806,  l'Université  Impériale,  en  laquelle  Napoléon  re- 
''onnaissait  lui-même  la  plus  merveilleuse  de  ses  conceptions, 
st  définitivement  organisée  par  le  décret  du  7  mars  4808:  le 
rand  corps  laïque  ainsi  constitué  est  doté  de  tous  ses  élémens, 
li  seul  aura  le  droit  de  vie  ;  en  dehors  de  lui,  ou  sans  l'autori- 


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^70  REVUE  DES   DEUX   MOISDES. 

sation  toujours  révocable  d'ailleurs  de  son  grand  maître,  aucune 
école  d'aucune  sorte  ne  pourra  s'ouvrir  et,  ouverte,  elle  demeu- 
rera étroitement  endiguée,  afin  que  u  l'on  ne  puisse  y  enseigner 
des  principes  contraires  à  ceux  que  professe  l'Université.  »  Sur 
ce  point,  Pourcroy  semble  avoir  été  l'interprète  obéissant  de  la 
pensée  de  TEmpereur,  lorsqu'il  disait  à  la  tribune  du  Corps  légis- 
latif: ((  De  quelle  importance  n'est-il  pas  que  le  mode  d'instruc- 
tion, reconnu  comme  le  meilleur,  joigne  à  cet  avantage  celui 
d'être  uniforme  pour  tout  l'Empire  :  ne  faire  qu'un  seul  corps, 
n'avoir  qu'un  môme  esprit  et  concourir  au  bien  public  par  l'una- 
nimité des  sentimens  et  des  efforts.  » 

Le  soin  de  préparer  les  esprits  à  porter  le  nouvel  uniforme 
sera  confié  h  des  maîtres  astreints  au  célibat,  à  la  vie  commune, 
véritables  «  époux  de  l'Instruction  publique,  »  liés  vis-à-vis  de 
leur  chef  par  un  serment  d'obéissance  et  par  un  engagement  qu'ils 
ne  peuvent  révoquer,  corporation  de  «  jésuites  de  l'intérêt  pu- 
blic. »  La  hiérarchie  universitaire  se  modèle  sur  la  militaire  ou 
la  religieuse,  les  pénalités  universitaires  sont  la  répétition  de 
tels  articles  du  «  service  intérieur  des  corps  de  troupe.  »  Âu- 
dessoud  du  maître  qui,  régi  de  la  sorte,  devient  à  son  tour  exclu- 
sivement un  régent,  l'élève  est  interné  dans  les  établissemens 
secondaires  ;  il  est  épié,  il  ne  doit  jamais  être  «  abandonné  à 
lui-même,  »  ses  mouvemens  sont  scandés  au  son  du  tambour, 
l'enseignement  qu'il  reçoit  est,  en  principe  et  en  fait,  une  démon- 
stration constante  de  la  supériorité  de  la  Constitution  impériale, 
des  bienfaits  du  nouveau  régime,  des  fautes,  des  vices  ou  des 
crimes  de  ce  qui  était  auparavant.  C'est  le  monopole,  non  pas 
au  nom  d'un  principe  religieux  ou  philosophique,  mais  bien  en 
vue  d'un  rendement  déterminé  ;  la  forme  des  produits  manufac- 
turés et  leurs  situations  réciproques  sont  réglées  et  calculées,  de 
telle  sorte  qu'ils  répondent  à  une  utilisation  précise,  leur  adap- 
tation aux  desseins  du  maître. 

Il  ne  peut  donc  y  avoir  de  fuites  dans  le  réservoir  où,  sous 
ses  yeux,  l'Empereur  parque  les  énergies  latentes  de  la  jeunesse, 
pour  y  puiser  à  temps  voulu  ;  mais  les  élémens  de  corruption 
sont  là,  à  la  porte,  toujours  nocifs,  toujours  au  guet,  toujours 
prêts  à  saisir  l'adulte  ou  l'homme  fait.  Ils  menacent  l'unité  im- 
périale, puisqu'ils  refusent  de  s'y  laisser  englober,  et,  par  cela 
même,  il  importe  d'établir  entre  eux  et  le  terrain  où  ils  pour- 
raient prendre  pied,  une  barrière  que  nul  ne  i>ourra  franchir  ; 


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LA   POLITIQUE   DE  l'uNITÉ   MORALE.  671 

cette  barrière  est  le  silence  :  silence  de  l'orateur,  qui  n'a  pas  de 
tribune,  car  «  personne  ne  peut  contester  au  souverain  d'empé* 
cber  que  le  premier  venu  ne  harangue  le  peuple  :  »  silence  de 
Vécrivain,  qui  n'imprime  que  «  s'il  a  la  confiance  du  gouverne- 
ment ;  »  silence  de  lapresse,  qui  n'a  que  des  journaux  «  concédés  » 
par  le  pouvoir;  silence  même  de  llnstitut,  qui  «  s'il  désobéit,  sera 
cassé  comme  un  mauvais  club.  »  Corneille  et  Racine  sont  revus 
et  corrigés,  Chateaubriand  menacé,  M"*  de  Staèl,  qui  «  n'est 
accoutumée  à  aucune  espèce  de  subordination  »,  est  exilée  à 
40  lieues  de  Paris. 

C'est  bien  là,  semble-t-il,  et  poussée  dans  sea  plus  infimes 
détails,  l'application  la  plus  harmonieusement  conçue  et  la  plus 
absolue  de  la  politique  de  l'unité  morale  :  rien  n'y  fait  défaut, 
rien  n'y  doit  échapper,  la  nation  tout  entière  est  soumise  à  ses 
lois  d'après  un  vaste  plan,  où  le  génie  a  mis  son  empreinte  ; 
toutes  les  volontés  asservies,  tous  les  esprits,  courbés  sous  le 
même  joug,  doivent  être  appareillés  pour  s'avancer  dans  le  môme 
sillon.  Un  jour  est  venu,  pourtant,  où  l'attelage  est  sorti  de  ses 
traits  ;  le  champ  qu'il  labourait  était  inondé  des  rayons  d'une 
gloire  sans  égale  et  par  lesquels  il  avait  été  longtemps  ébloui  ; 
mais  la  terre  où  il  marchait  lui  était  devenue  trop  lourde,  le 
joug  qui  le  courbait  vers  elle  trop  pesant,  la  main  qui  l'aiguil- 
lonnait trop  rude.  Les  grains  lancés  par  le  semeur  ne  germèrent 
pas  pour  la  moisson  attendue,  leurs  épis  ondulèrent  sous  un 
souffle  nouveau:  les  générations  formées  par  Napoléon  pour 
penser  comme  lui,  élevées  pour  son  service,  pour  la  caserne  et 
pour  la  guerre,  furent  précisément  celles  qui  s'écartèrent  le  plus 
de  la  forme  napoléonienne,  et  qui  s'attachèrent  avant  tout  à  re- 
chercher, avec  les  garanties  de  la  paix  extérieure,  l'exercice  des 
libertés  publiques. 

III 

Que  ce  soit  sous  le  couvert  d'un  dogme  religieux,  d^un  prin- 
cipe de  philosophie  politique,  ou  d'une  conception  très  person- 
nelle de  l'impérialisme,  nous  avons  vu  la  politique  de  l'unité 
morale,  s'essayant  par  trois  fois  au  cours  des  trois  siècles  der- 
niers, suivre  des  voies  parallèles,  et,  à  des  termes  plus  au  moins 
éloignés,  subir  le  même  échec.  Par  les  mômes  discours,  par  les 
mêmes  ordonnances  ou  les  mômes  décrets^  par  les  mômes  édits 


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672  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  les  mêmes  lois,  par  les  mêmes  actes  inconsciemment  répli- 
qués les  uns  des  autres,  jusque  dans  leur  forme,  elle  a  voulu 
s'imposer  et  n'a  jamais  triomphé  :  action  au  nom  de  la  religion 
ou  contre  la  religion,  domination  par  l'enseignement  public,  tels 
ont  été,  à  des  époques  bien  différentes  et  sous  l'empire  de  pas- 
sions singulièrement  opposées,  ses  instrumens  toujours  id^itiques 
à  eux-mêmes.  C'est  effectivement  une  tendance  très  naturelle  de 
l'orgueil  humain  que  de  prétendre  exercer  par  cette  entremise 
la  double  royauté  des  âmes  et  des  esprits,  et  l'erreur  où  il  se  laisse 
ainsi  entraîner  l'aveugle  lui-même  sur  la  valeur  des  prescriptions 
ou  des  inhibitions  légales  pour  asseoir  son  gouvernement  sur 
des  fondements  durables  :  or,  ni  la  foi  religieuse,  ni  l'adhésion  à 
une  croyance  philosophique,  ni  le  loyalisme  gouvernemental,  ne 
s'imposent  par  des  décrets  ;  le  libre  consentement  des  cœurs  est 
indispensable  à  leur  établissement  et  à  leur  entier  développement. 
Il  pouvait  sembler  que  les  événemens  eussent  donné  à  cette  poli- 
tique des  démentis  suffisans  et  qu'elle  fût  définitivement  jugée. 
L'expérience  n'aurait- elle  donc  pas  été  concluante ^  puisqu'on 
en  tente  aujourd'hui  un  nouvel  essai  ? 

Au  nom  de  quelle  idée  ?  Par  une  contradiction  singulière, 
dans  un  pays  de  self  govemment  'qui,  depuis  cent  ans,  a  fait  tant 
de  révolutions  en  acclamant  la  liberté,  nous  voyons,  par  un  retour 
inconscient  à  la  théorie  jacobine,  les  principes  de  la  doctrine 
étatiste  quotidiennement  invoqués  dans  les  Chambres  pour 
légitimer  lès  entreprises  gouvernementales.  Tant  à  l'occasion  du 
débat  sur  les  congrégations,  qu'à  celle  du  vote  de  la  loi  sur  l'en- 
seignement secondaire,  les  orateurs  en  vue  de  la  majorité  radicale- 
socialiste  ont  repris  cette  doctrine  et  nous  l'ont  clairement  expri- 
mée :  l'État  exerce  par  l'enfant  sur  le  citoyen  un  droit  souverain, 
puisque  lui  seul  peut,  en  principe,  l'instruire,  déterminer  les 
conditions  de  son  éducation,  c'est-à-dire,  au  sens  étymologique 
du  mot,  de  sa  direction,  et  puisque  lui  seul,  en  conséquence, 
peut  concéder  quelques  parcelles  de  cet  attribut  de  sa  souve- 
raineté à  telles  catégories  de  citoyens  qu'il  définit,  au  détriment 
des  autres,  par  voie  d'exclusion.  La  question  de  la  liberté  d'en- 
seignement est  ainsi  tranchée  d'un  trait  de  plume  ;  la  solution 
est  simple  :  il  n'existe  ni  droit  ni  liberté  du  citoyen,  ni  droit  ni 
liberté  du  père,  ni  droit  ni  liberté  de  l'enfant  ;  tout  repose  sur 
une  concession  de  TÉtat  et  sur  une  délégatiot)  qui  ne  saurait  être 
que  laïque  et  entourée  de  garanties  civiques. 


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^       LA    POLITIQUE  DE   l'uNITÉ   MORALE.  678 

Le  président  du  Conseil   nous   Tavait  laissé  entrevoir,  il 
y  a  deux -'ans,  lorsqu'il  disait  à  la  tribune   de  la  Chambre 
(18  juin  1902)  :  «  Il  n'y  a  aucune  raison  pour  que  l'État  n'inter- 
dise pas  l'enseignement  soit  à  des  individus,  soit  à  des  congré- 
gations dont  les  doctrines  et  les  intérêts  sont  en  opposition  absolue 
avec  les  doctrines  fondamentales  et  les  intérêts  généraux  dont 
nous  avons  la  garde.  »  Le  Sénat  lui  a  dernièrement  donné,  pour 
le  passé  un  bill  d^absolution  et  pour  l'avenir  un  blanc-seing;  en 
excluant  de  l'enseignement  secondaire  les  membres  de  toutes 
congrégations  (autorisées  ou  non);  et  déjà  on  a  fait  entrevoir  à 
la  haute  assemblée  Tespoir  d'un  projet  de  loi  par  laquelle  les 
fonctions  enseignantes  seraient  interdites  à  tout  citoyen  ayant 
fait  VŒU  de  chasteté  et  d'obéissance]^ ce  qui,  en  langage  commun, 
suffit  à  désigner  l'ensemble  du  clergé  séculier.  Cette  conception 
du  rôle  de  l'État  se  résume  dans  un  mot  très  net  de  l'un  des 
leaders  les  plus  brillans  du  parti  socialiste  :  «  Il  importe  qu'au 
futur  citoyen  l'État  impose  sa  doctrine.  »   . 
'     Jusqu'à  ce  jour,  les  apologistes  de  l'étatisme.  nous  avaient 
donné  peu  de  définitions  de  cette  «  doctrine  »  qu'il  s'agit  d'im- 
poser :  ils  procédaient  plutôt  par  négation  que  par  affirmation, 
et  par  voie  destructive  plutôt  que  par  construction.  Nous  savions 
qu'ils  rendent  hommage  à  la  Raison;  quïls  s'attachent  &  faire 
triompher  «  la  liberté  de  l'esprit  humain,  »  et  que  c'est  parce 
qu'ils  servent  et  la  Raison  et  la  Liberté  qu'ils   n'aiment  ni  la 
raison  ni  la  liberté  des  autres.  Nous  savions  qu'il  en  est  qui*  se 
disent  «  philosophes  spiritualistes  »  et  qui  s'inclinent  devant 
«  la  loi  du  Progrès,  »  philosophie  que  d'autres  paraissent,  dans 
leur  propre  camp,  trouver  singulièrement  pauvre  et  rétrograde. 
Ils  nous  faisaient,  en  revanche,  plus  volontiers  connaître  ce  qu'ils 
nient,  car  sur  ce  point  l'entente  est  plus  facile  ;  et  ce  qu'ils  nient 
c'est  l'idée  chrétienne  et  la  nécessité  même  de  la  croyance  reli- 
gieuse; ce  qu'ils  combattent  avant  tout,  suivant  une  expression, 
imprévue   pour   le   moins  dans   la   bouche  d'un  ministre  des 
Cultes,  «  ce  sont  les  ministres  de  la  religion.  »  Le  président  du 
Conseil  s'efforce  de   prouver*  «  qu'à  l'époque  où  les   vieilles 
croyances  plus  ou  moins  absurdes  et  en  tout  cas  erronées  ten- 
Tent  à  disparaître,  c'est  dans  les  Loges  que  se  réfugient  les  prin- 

<  ipes  de  la  vraie  morale;  »  le  garde  des  Sceaux  déclare:  «  avec 
'  i  Foi,  on  fait  des  croyans  mais  aussi  des  sujets,  avec  la  Raison, 

<  es  citoyens;  »  le  ministre  de  la  Marine,  étendant  en  dehors  de 

TOMfi  xxiu.  —  1904.  43 


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674  REVUE  DES.  DEUX  MONDES. 

ses  limites  normales  la  compétence  de  son  département,  poursuit 
en  toute  occasion  sa  propagande  anti-catholique.  Le  18  floréal 
an  II,  à  la  veille  de  Thermidor,  dans  le  discours  qu'il  consacndt 
à  la  glorification  de  l'Être  suprême,  Robespierre  disait  :  «  Je  ne 
sache  pas  qu'un  législateur  se  soit  jamais  avisé  de  nationaliser 
l'athéisme.  »  Aujourd'hui  le  dogme  se  précise  et  s'approche  de 
sa  définition  :  l'athéisme  d'État  n'est  pas  loin  de  recevoir  en 
France  ses  grandes  lettres  de  naturalisation. 

.Au  nom  de  quel  droit?  «  Au  nom  de  la  force  du  nombre 
légalement  classée  par  le  suffrage  universel,  »  c'est-à-dire  au 
nom  de  ce  que  l'on  est  convenu  d'appeler  la  majorité  parle- 
mentaire. On  saU  combien  est  erronée  cette  définition,  doimëe 
par  la  Déclaration  des  Droits,  que  «  la  loi  est  l'expression  de  la 
volonté  générale.  »  C'est  là  une  fiction  singulièrement  déce- 
vante, et  qui  n'a  jamais  été  plus  mensongère  que  de  nos  jours. 
Un  coup  d'œil  rapide  sur  les  élections  dernières  et  sur  la  corn 
position  de  la  Chambre  des  députés  actuelle  suffira  pour  nous 
éclairer  à  ce  sujet.  Sur  les  10987  500  électeurs  inscrits,  S 158  300 
seulement  ont  des  représentans  à  la  Chambre,  soit  46,9  pour  iOO 
du  corps  électoral,  en  regard  desquels  53,1  pour  100  n'ont  pas 
de  mandataires.  Sur  les  575  députés  ainsi  nommés,  un  chiffre 
moyen  de  trois  cents  députés  forme  le  bloc  de  la  majorité  gou- 
vernementale, avec  un  effectif  électoral  de  3  626  000  voix  environ, 
et  une  supériorité  numérique,  à  l'intérieur  du  Parlement,  de 
93  700  suffrages  sur  les  partis  groupés  à  la  Chambre  dans  l'oppo* 
sition  ministérielle.  Il  est  aisé  de  constater,  ainsi  que  la  fait 
M.  Jean  Darcy  au  cours  de  l'intéressant  article  qu'il  publiait  dans 
la  Revue  du  15  août  1902,  qu'en  raison  de  la  constitution  vi- 
cieuse de  notre  loi  électorale,  la  majorité  parlementaire  ainsi 
formée  est  dans  une  disproportion  manifeste  avec  la  majorité 
électorale  vraie,  puisque  à  chaque  circonscription  est  affectée  une 
capacité  législative  que  la  loi  définit  par  l'unité,  alors  qu'entre  la 
moins  peuplée  et  la  plus  peuplée  de  ces  circonscriptions,  il  existe 
un  écart  de  28600  voix  dans  la  population  électorale.  Cette  majo- 
rité parlementaire  de  93  700  suffrages  (rapportée  à  5 168300  élec- 
teurs représentés)  s'abaisserait  encore  dans  l'ensemble  du  pays  & 
80000  rapportés  à  8420  000  votans)  si,  abstraction  faite  des 
2  346500  abstentions  et-  des  196000  bulletins  blancs  (enseï  ble 
23  pour  100  des  électeurs},  on  mettait  globalement  en  bal  ice 
les  voix  obtenues  par  la  totalité  des  candidats  élus  ou  nor  los 


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LA   POLITIQUE   DE   l'uNïTÉ   MORALE;  675  ' 

partis  radicaux  et  socialistes  (4  250000),  et  la  totalité  des  can- 
didats élus  ou  non  des  partis  modérés  (4170000).  Ce  n'est  donc 
pas  la  moitié  plus  un  des  électeurs  français  qui,  par  les  décisions 
de  la  Chambre,  impose  sa  volonté  à  la  moitié  moins  un,  ce  qui 
pourrait  déjà  être  une  forme  de  despotisme  politique  et  ce  qui 
ne  suffirait  pas  à  justifier  l'asservissement  de  la  moitié  de  la 
nation;  mais  c'est  bien  effectivement  et  irréfutablement  un  quart 
des  électeurs  qui  fait  la  loi  aux  trois  autres  quarts,  ce  sont  les 
représentans  de  2626  000  Français  qui  régentent  8361500  de 
leurs  concitoyens.  Il  ne  nous  est  donc  môme  pas  nécessaire  de 
faire  état  de  l'armée  des  600  000  fonctionnaires,  tous  électeurs, 
qui  peuvent  être  comme  une  masse  de  réserv^  dans  la  bataille 
électorale,  ni  de  rappeler  les  pratiques  trop  connues  de  la  can- 
didature officielle.  Peut-on  dire,  dans  de  telles  conditions,  que 
les  soutiens  de  la  politique  de  l'unité  morale  soient  très  ferme- 
ment établis  ?  Leur  chef  peut-il,  en  leur  nom,  invoquer  en  toute 
sincérité  et  «  leur  droit  et  leur  force  ?  »  Cette  force,  «  légalement 
classée  »  de  la  sorte,  donne-t-elle  à  leur  droit  des  fondemens 
suffisans,  pour  qu'il  soit  admis  à  s'exercer  par  la  contrainte  et 
pour  qu'en  face  de  lui  aucun  autre  droit  ne  puisse  s'affirmer? 

Un   seul  exemple  instruira  d'autre  part  sur  le  destin  qui 
attend  les  manifestations  des  corps  élus,  lorsqu'ils  expriment  en 
toute  liberté  les  avis  que  la  loi  même  requiert  d'eux,  et  lorsque 
ces  avis  peuvent  paraître  menacer  en  quelque  point  <(  lé  droit  et 
la  force  »  de  la  majorité  gouvernementale.  Au  cours  de  l'année 
précédente,  1  871  conseils  municipaux  ont  été,  suivant  les  termes 
de  la  loi  du  V  juillet  1901,  appelés  à  délibérer  sur  l'opportunité 
ou  la  non-opportunité  du  maintien  des  établissemens  congréga- 
nistes  situés  sur  le  territoire  de  leur  commune:  1 147  soit  61, S 
pour  100  ont  émis  des  avis  favorables,  545  des  avis  défavorables, 
179  n'ont  pas  répondu.  On  sait  quelle  fut  l'issue  de  ce  référen- 
dum et  la  réponse  pleine  de  pitié  dédaigneuse  faite  par  le  légis- 
lateur auxl  147  assemblées  qui  manifestaient  ainsi  pertinemment 
n'avoir  aucune  intelligence  des  «  intérêts  généraux  »  du  pays. 
La  gestion  de  ces  «  intérêts  généraux  »  est-elle  confiée  à  des 
mains  prudentes  ?  Les  intérêts  sociaux  sont-ils  garantis  par  «  la 
Politique  d'agitation  dont  vit  le  gouvernement?»  C'est  par  Tappe 
.  la  curée,  par  le  réveil  des  instincts  les  plus  misérables  de  l'âme 
umaine  que  cette  politique  a  été  inaugurée,  lorsque  le  précé- 
ent  ministère  a  fait  miroiter  aux  yeux  de  la  nation.  l'appât  du 


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676  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

t<  milliard  des  congrégations  ;  »  c'est  par  le  leurre  des  promesses 
trompeuses  et  irréalisables  qu'elle  recrute  sa  clientèle  et  (ju'dle 
excite  des  appétits  qu'elle  ne  peut  rassasier  ;  c'est  au  «détriment 
de  la  paix  sociale  que,  se'  réclamant  de  l'unité  morale,  elle 
ameute  les  citoyens  les  uns  contre  les  autres  et  qu'elle  vattise  les 
haines  de  classe  par  la  peinture^  complaisante  faite  aux  masses 
ouvrières  de  «  ces  châtelains  superbes  qui  n'ont  eu  que  la  peine 
de  naître  pour  jouir  d'une  fortune  héréditaire  et  de  ces  bourgeois 
vaniteux  qui  se  targuent  de  leurs  millions.  »  Ce  langage  est  celui 
de  M.  le  président  du  Conseil  lui-même,  discourant  au  Banquet 
du  commerce  et  de  l'industrie,  en  octobre  1902.   - 

Quels  gages  ^ont  donnés  aux^  intérêts  moraux  ?  Prétend-on 
les  assurer  par  la  propagande  antireligieuse,  par  Tostracisme, 
par  l'interdit  légal,  la  délation,  les  perquisitions,  les  menaces  et 
l'intimidation?  Peut-on  être  confiant  dans  les  garanties  qui  leur 
sont  offertes  lorsque,  aux  applaudissemens  de  la  majorité,  »un 
ancien  ministre  de  l'Instruction  publique  félicite  à  la  tribune 
les  maîtres  auxquels  l'État  confie  le  sacerdoce  redoutable  de 
renseignement  de  «  sortir  d*une  neutralité  qui  serait  une  tra- 
hison, »  de  «  descendre  dans  l'arène  électorale,  »  et  lorsque  à  ces 
mêmes  maîtres  on  vient  confier  le  soin  d'établir  sur  les  habitans 
de  leurs  communes  des  fiches  de  renseignemens  confidentiels  ? 
Le  chef  responsable  du  gouvernement  'se  complaît  à  l'allusion 
d'un  fossé  qui,  selon  lui,  couperait  la  France  en  deux; est-ce  tra- 
vailler à  le  combler  que  de  déclarer  la  guerre  à  ceux  qui  ne  se 
tiennent  pas  sur  le  même  bord  que  lui  et  de  promettre  que  cette 
guerre  «  sera  poursuivie  jusqu'à  désarmement  complet  de  l'en- 
nemi? »  Un  tel  ultimatum  est-il  digne  d'un  homme  et  d'un  parti 
de  gouvernement  ? 

Les  intérêts  financiers  enfin  sont-ils  sauvegardés?  Alors  que 
la  nation  supporte  avec  peine  le  poids  de  dépenses  sans  cesse 
croissantes,  est-ce  faire  œuvre  de  prévoyance  flue  de  jeter  aux 
pieds  de  TÉtatl  600  000  enfans,  à  Tentretien  desquels  il  sera  forcé 
de  subvenir  par  un  accroissement  démesuré  du  budget  de  l'In- 
struction publique,  accroissement  sur  le  compte  duquel,  ainsi 
que  M.  Waldeck-Rousseau  le  constatait,  il  y  a  quelques  mois,  au 
Sénat,  le  gouvernement  n'a  ni  pu  ni  osé  donner  des  renseigne* 
mens  précis  et  que  des  calculs  impartiaux  ont  évalué  à  un  mi- 
nimum de  50  millions?  N'est-ce  pas  payer  bien  cher  rétablis- 
sement du  blocus  scolaire,  et  les  suspensions  de  traitemens  de 


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LA    POLITIQUE   DE   l'uNITÉ  MORALE.  677 

quelques  cenlaines  de  prélats  ou  de  desservans  suffiront-elles 
pour  assurer  au  budget  son  équilibre  7 

Condamnée  dans  son  principe,  coupable  dans  ses  œuvres, 
malfaisante  dans  ses  conséquences,  la  politique  de  Tunité  mo- 
rale porte  gravement  atteinte  à  l'unité  nationale,  parce  qu'elle 
dépose  au  sein  de  la  nation  des  fermons  de  discorde  qui,  comme 
toute  maladie,  laisseront  leurs  traces  dans  l'organisme,  et  parce 
qu'elle  exaspère  des  passions  toujours  prêtes  à  s'entre-choquer. 
Elle  est  un  prétexte  à  des  revendications  nouvelles,  à  des  réac- 
tions dont  elle  prépare  et  excuse  en  quelque  manière  la  violence 
et  qui  pourront  retourner  contre  elle  les  armes  mêmes  qu'on 
avait  forgées  en  son  nom.  Plus  qu'ailleurs  elle  est  dangereuse  en 
France,  parce  que  le  lendemain  y  est  toujours  incertain,  et  plus 
que  jamais  elle  y  est  coupable,  à  une  époque  où  tant  de  rancunes 
et  de  haines  se  sont  accumulées.  Il  y  a  quelque  vingt  ans,  après 
avoir  si  rudement  mené  le  combat  du  Kulturkampf,  le  prince 
de  Bismarck  s'efforçait,  avec  un  sens  politique  rarement  égalé, 
d'obtenir  du  Reichstag  allemand  le  vote  des  «  lois  de  paix,  » 
qui  devaient  effacer  les  «  lois  de  Mai,  »  et  disait  :  «  Il  ne  s'agit 
pas  de  savoir  si  quelque  chose  est  agréable  ou  odieux  à  quelqu'un 
dans  son  for  intérieur,  mais  il  s'agit  de  rétablir  la  paix  de  l'en- 
semble de  la  nation  et  de  l'État.  »  Quelles  que  soient  les  diffi- 
ealtés  de  l'heure  présente,  il  y  a  trop  de  bon  sens  en  France 
pour  que  l'œuvre  de  paix  ne  soit  pas  celle  à  laquelle  l'ensemble 
de  la  nation  veuille  demander  d'être  aujourd'hui  sa  sauvegarde 
et  son  salut. 

François  de  Witt-Guizot. 


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POÉSIES 


AUX    DISPARUS 

0  frères  plus  nombreux  que  nous, 
Foule  immense,  armée  infinie, 
Mer  aux  mystérieux  remous 

Dont,  pendant  nos  nuits  dHnsomnic, 
Nous  écoutons  monter  les  flots, 
Juges  qu'on  ignore  ou  qu'on  nie, 

Pâles  témoins  dont  les  yeux  clos 
Lisent  jusqu'au  fond  de  notre  être. 
Vous  qu'implorent  tant  de  sanglots, 

Ou  qu'on  tremble  de  voir  paraître, 
Chers  souvenirs,  esprits  jaloux, 
Voix  dont  la  douceur  nous  pénètre. 

Ou  fantômes  pleins  de  courroux... 
Votre  heure  en  vain  semble  passée, 
0  frères,  nius  puissaus  que  nous  ' 


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■g^rTaTiTiiiii 


POÉSIES.  679 


Notre  faiblesse  est  oppressée 
Par  vos  invisibles  essaims; 
Vous  remplissez  notre  pensée, 

Vous  nous  inspirez  vos  desseins, 
Et  votre  flamme  nous  dévore, 
Prophètes,  héros,  martyrs,  saints, 

Vous  qui  nous  condamnez  encore, 
Vous  par  qui  nous  sommes  absous; 
L'un  vous  hait,  l'autre  vous  adore, 

Et  nos  fronts  subissent  vos  jougs; 
Nous  cherchons  vos  pas  sur  la  route, 
0  frères  plus  sages  que  nousl 


A  travers  la  brume  du  doute, 
Quand,  épuisés,  nous  chancelons 
Près  des  gouffres  que  l'on  redoute, 

Dissipant  Tombre  où  nous  tremblons, 
Votre  clarté  nous  illumine; 
Dans  ses  combats  rudes  et  longs, 

Notre  âme  n'est  pas  orpheline  : 
Nous  ne  sommes  pas  loin  de  vous, 
Mais  votre  amour  vers  uous  s'incline, 

Lorsque  nous  pleurons  à  genoux. 

Avec  une  pitié  divine, 

0  frères  plus  heureux  que  nous  ! 


Nos  sens  que  la  douleur  affine 
Perçoivent  votre  appel  clément, 
Et  notre  cœur  brûlant  devine 


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680  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Que  vous  venez  à  tout  moment, 
Près  de  notre  toit  solitaire, 
Planer  silencieusement. 


Dans  la  nuit  sombre  et  le  mystère, 
En  vain  vos  corps  se  sont  dissous. 
Vous  n'êtes  pas  restés  sous  terre, 

0  frères  plus  vîvans  que  nous  I 


LE   CHANTEUR 

Sur  les  quais  où  le  tremble  au  souffle  du  Nord  ploîc. 
Où  Teau  verdàtre  fuit  vers  TOcéan  lointain, 
J'erre;  le  vent  grandit,  le  Jour  pâle  s'éteint, 
Et  la  dernière  feuille  éperdument  tournoie. 

Et,  tout  à  coup,  j'enteads  une  clameur  de  joie, 
Un  oiseau  célébrant  la  splendeur  du  matin, 
Les  profondes  forêts,  les  monts  semés  de  thym, 
Dans  un  étroit  cachot  suspendu  sur  la  voie. 

Je  lui  criai  :  «  Pauvre  insensé,  pourquoi  ces  chants? 
La  nuit  tombe,  Thiver  dépouille  bois  et  champs  ; 
D'où  te  vient  cette  folle  et  sonore  allégresse?  » 

Le  rossignol  me  dit  :  «  Je  ne  suis  pas  joyeux, 

Je  tâche  d'échapper  à  ma  sombre  détresse  : 

Il  faut  bien  que  je  chante,  on  m'a  crevé  les  yeux.  » 


DAPHNIS 

Les  pierres  du  chemin  blesseraient  tes  pieds  nus  ; 
Laisse-moi  te  porter  dans  mes  bras,  ma  charmante  ; 
Viens  cueillir  dans  mon  pré  l'anémone  et  la  menthe, 
Les  dieux  chez  les  mortels  ne  sont-ils  pas  venus  ? 


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POÉSIES. 


Le  ciel  attique  luit  en  tes  yeux  ingénus, 
Ton  sourire  est  couleur  d'aurore,  ô  jeune  amante; 
Je  t'offrirai  ce  soir,  pour  te  rendre  clémente, 
Des  fruits  au  goût  de  miel  et  des  chants  inconnus. 


681 


Comme  nous  serons  las,  tous  les  deux,  de  la  course, 
Nous  nous  reposerons  à  côté  de  la  source, 
Sous  les  pins  où  le  vent  fait  le  bruit  de  la  mer. 


1 


Sur  nos  doigts  enlacés  luira  le  flot  rapide. 

Et  j'oublierai  les  jours  où  mon  sort  fut  amer, 

En  buvant  dans  tes  mains  l'eau  joyeuse  et  limpide. 


AGIS    ET    GALATÉE 


Voici  qu'est  revenu  le  mois  clair  où  l'on  aime. 
Galatée  aux  bras  blancs,  Acis  aux  cheveux  bruns, 
Vous  savourez,  cachés  aux  regards  importuns, 
Votre  ivresse  infinie  et  votre  joie  extrême. 


Soyez  heureux  en  paix  :  c  est  votre  heure  suprême! 
Enivrez-vous  encor  d'amour  et  de  parfums! 
Car  vous  n'entendez  pas  soupirer  les  défunts, 
Et  vous  ne  pensez  pas  au  monstre  Polyphèmc. 


Mais  avec  lui  la  mort  vous  guette;..  Lourdement 
Le  rocher  va  sur  vous  tomber  dans  un  moment, 
Vos  beaux  corps  deviendront  une  effroyable  chose, 


Votre  sang  rougira  les  flots,  miroir  vivant, 

Et  les  marins  croiront,  comme  au  soleil  levant. 

Voir  trembler  sur  la  mer  des  pétales  de  rose. 


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682  REVUE.  DE8   DEUX   MONDES. 

LE    HÉROS 

(Sur  un  b&s-relief  du  musée  d'Athènes.) 

Jeune  soldat  vainqueur,  qui  tombas  dans  la  plaine, 
Dû  planent,  nuit  et  jour,  les  aigles  assouvis, 
Toi,  le  plus  cher  des  biens  que  le  sort  m'a  ravis. 
Je  t'offre  cette  palme  et  cette  amphore  pleine. 

Ton  front  inanimé,  ta  bouche  sans  haleine 
Semblaient  sourire  encor,  lorsque  je  te  revis, 
Et  maintenant  auprès  des  immortels  tu  vis, 
Gomme  tant  de  héros,  gloire  du  sang  hellèsb 

Tel  tu  m'es  apparu,  tel,  impassible  et  beau. 

On  t'a  représenté  sur  le  mur  du  tombeau; 

Mais  vainement  vers  toi  mon  cœur  triste  s'élance. 

Tu'  ne  me  réponds  pas,  tu  n  es  plus  en  ce  lieu, 
Et,  sans  oser  gémir,  je  contemple  en  silence 
idon  fils  perdu,  l'enfant  dont  la  mort  fit  un  dieu. 

LE   SCULPTEUR 

Dans  un  roc  de  Paros,  doré  comme  l'ivoire, 
J'ai  sculpté  la  splendeur  et  le  sublime  effort 
Du  héros  que  soudain  divinise  la  mort. 
Du  vainqueur  qui  succombe,  offrande  expiatoire. 

  l'heure  où  les  bergers  mènent  leurs  troupeaux  boire, 
Où  les  rameurs  lassés  se  tournent  vers  le  port. 
Pour  moi,  bon  travailleur  éprouvé  par  le  isort. 
Au  ciel  d'or  luit  aussi  l'aile  de  la  Victoire, 

Mon  marbre  est  achevé...  Là-bas,  près  du  chemin, 
Qu'on  le  pose  à  la  place  où  je  serai  demain; 
C'est  mon  dernier  désir  et  mon  unique  envie. 

Et  l'avenir  saura  que  mon  rêve  était  beau. 
Que  j'ai  fait  sagement  de  lui  vouer  ma  vie. 
En  voyant  son  image  au  seuil  de  mon  tombeau. 


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i'^-^^ïS 


POÉSIES.  683 

AUX   PA$8ANB 

(Épitaphe  antique.) 

Evati,  e/Tugi;  spes  et  fortuna  valeie. 

Je  ne  connaîtrai  plus  le  mal  dont  vous  taouffrez. 
Pareille  au  papillon  qui  peu  d'instans  se  pose. 
Mon  àme  a  fui  la  chair  qui  la  tenait  enclose 
Et  plane  sur  le  gouffre  immense  où  vous  irez. 

Mes  biens  s'étaient  flétris,  comme  au  soleil  les  prés. 
Mon  amour  fut  la  fleur  qui  meurt  à  peine  éclose; 
J'ai  pris  mon  vol  :  adieu  Tambition  morose, 
L'inconstante  fortune  et  ses  hochets  dorés! 

Tons  les  désirs  qui  me  troublaient  ont  dû  se  taire. 
Depuis  que  je  me  suis  évadé  de  la  terre 
Et  trouvé  face  à  face  avec  la  vérité. 

La  soif  qui  dévorait  mes  jours  est  assouvie; 
Je  repose  à  jamais  dans  la  sérénité, 
Guéri  de  Tespérance,  affranchi  de  la  vie. 

NOSTALGIE 

Depuis  longtemps  captif  au  pays  sans  soleil 
Et  brisé  par  le  joug  barbare  que  j'endure, 
Je  pense  tristement,  dans  les  nuit3  de  froidurei 
Aux  rivages  dorés  par  le  couchant  vermeil. 

Je  hais  les  grands  glaciers  pleins  d'un  morne  sommeil. 
Les  forêts  de  sapins  à  la  sombre  verdure; 
Il  semble  que  l'hiver  éternellement  dure 
Dans  cet  obscur  vallon  au  noir  Hadès  pareil. 

Le  gigantesque  mur  des  montagnes  m'écrase. 
Les  jardins  embaumés  que,  le  cœur  en  extase, 
Je  regardais  fleurir  près  des  mers,  où  sont-ils  ? 

Quand,  libre  de  nouveau,  pourrai-je  entendre  encore 
Sous  les  bosquets  ombreux,  aux  arômes  subtils. 
Le  doux  clapotement  de  la  vague  sonore? 


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G84  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 


VILLA   ALDOBRANDINI 


Dans  l'antique  villa,  sous  les  vieux  chênes  veris 
Où  fleurit  le  laurier,  où  renaît  la  pervenche, 
L'eau  des  montagnes  fuit  sans  fin,  rapide  et  blanche. 
Et  de  narcisses  d'or  les  prés  se  sont  couverts. 

Le  bosquet,  sur  lequel  ont  pleuré  tant  d'hivers. 
S'incline  au  bord  de  la  terrasse  où  je  me  penche; 
La  brise  qui  l'agite  écarte  mainte  branche 
Et  toute  la  beauté  du  jour  luit  à  travers. 

On  dirait  qu'une  immense  et  sublime  harmonie 
Tombe  du  ciel  profond  sur  la  plaine  infinie  : . 
Je  vois  la  mer  lointaine,  au  grand  soleil  du  soir. 

Dans  la  brume  briller  comme  un  trait  de  lumière, 
Et  sur  les  champs  romains,  tel  qu'un  céleste  espoir, 
Planer  en  plein  azur  le  dôme  de  Saint-Pierre. 


PRINTEMPS   LUMINEUX 

L'ardent  soleil  rayonne  au  loin  sur  la  bruyère, 
La  mer  sourit  dans  la  lumière 
Au  vent  vif,  aux  oiseaux  légers  ; 
Voici  parmi  les  fleurs  blanches,  les  fleurs  vermeilles, 
Un  bruit  d'abeilles 
Dans  les  vergers. 

Les  oliviers,  qu'en  les  touchant  la  brise  argenté, 
Effleurent  d'une  ombre  changeante 
Les  verts  épis  des  jeunes  blés; 
Les  papillons  errans,  ailes  fraîches  écloses, 
Aux  champs  de  roses 
Sont  rassemblés. 


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POÉSIES.  685 

L'eucalyptus,  aux  longs  rameaux  souples,  s'incline 
Sur  les  jardins  de  la  colline; 
Les  narcisses,  vers  l'eau  penchés, 
S'ouvrent  aux  prés  que  te  ruisseau  rapide  arrose, 
Et  l'herbe  est  rose 
Sous  les  pêchers. 

L'air  nous  enivre,  ainsi  qu'un  philtre  de  jeunesse; 
Il  semble  que  l'âme  renaisse 
Avec  le  printemps  vif  et  clair; 
La  sève  ardente  qui  remplit  les  bois  d'arômes. 
Répand  ses  baumes 
Dans  notre  chair. 

Comme  la  mer,  dans  la  clarté  resplendissante, 
Brille  et  sourit  retentissante, 
Notre  cœur  nouveau  chante  et  rit 
Au  soleil  jeune,  au  gai  printemps  qui  nous  éclaire; 
.,    C'est  pour  nous  plaire 
.  Que  tout  fleurit. 

Nos  vœux  d'amour  ont  la  douceur  des  violettes 
Délicieuses  et  discrètes, 
Les  ardeurs  des  narcisses  d'or. 
Et,  plus  hardis  que  les  mouettes  sur  les  grèves, 
Tous  nos  beaux  rêves 
Prennent  l'essor. 

Véga. 


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DN  NOUVEAU  VOLUME  DADA  NEGRI 


MATERNITÉ  (i) 


Dans  le  dernier  morcean  des  Rtme  nuove,  qui  est  un  des  plus  magni- 
ûqats  qu'il  ait  écrits,  M.  Giosuè  Gardùeci  a  exprimé  sa  conception  du 
poète.  Un  puissant  ouvrier,  qui  travaille  gatment  à  sa  forge  dès  le 
lever  du  jour,  n  jette  dans  la  flamme  ardente  «  les  élémens  —  de 
Tamour  et  de  la  pensée,  — ...  et  les  souvenirs —  et  les  gloires  —  de 
ses  pères  et  de  sa  race.  »  11  frappe,  sous  le  soleil  qui  lui  chauffe  le 
front,  et  de  son  marteau  jailUssent  des  épées  et  des  boucliers,  des 
vases  et  des  autels,  des  guirlandes  et  dçs  diadèmes.  <k  Pour  soi,  le 
pauvre  travailleur  —  fait  un  trsût  —  d'or,  et  le  lance  contre  le  soleil  : 
-^  il  le  regarde  monter  —  et  resplendir,  — -  il  le  regarde  et  jouit,  et  ne 
veut  rien  de  plus.  »  Cette  image  définit  à  merveille  la  poésie  du  grand 
artiste  des  Odes  barbares,  presque  toujours  impersonnelle,  tirée  de 
Tàme  collective  d'un  pays  au  très  long  passé,  aux  lointains  souvenirs, 
et  qui  est,  si  l'on  peut  dire,  une  poésie  civile,  une  poésie  nationale, 
une  poésie  publique.  Si  Ton  voulait  se  représenter  ce  qu'est  la  poésie 
deM""'  Ada  Negri,  il  faudrait  prendre  l'exacte  contre-partie  de  celle-ci. 
Pas  d'enclume  ni  de  marteau;  pas  d'tc  élémens  »  dont  le  feu  prépare 
l'amalgame  et  qui  sortent  de  l'atelier  en  ouvrages  solides  et  'parfaits. 
C'est  la  flamme  elle-même,  simplement.  Et,  comme  la  flamme  que 
déchire  le  vent  de  l'incendie,  elle  est  irrégulière,  capricieuse,  inégale  : 

(1)  Milan,  Fratelli  Trêves,  1904.  Du  même  autear  et  chez  les  mêmes  éditetin  : 
Fatalilà,  avec  une  préface  de  M-«  Sofia  Bisi  Albini,  11893,  et  Tempeste,  1896.  - 
Cf.  la  Poésie  italienne  contemporaine ,  par  Jean  Dornis,  4»  édit.  Paris,  1900;  et 
Précurseurs  et  révoltés^  par  M.  £d.  Schuré.  Paris,  1904. 


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w^ 


UN   NOUVEAU   VOLUME   d\dA   NEGRI.  687 

tantôt  aile  vacille,  parait  s'éteindre  dans  des  flots  de  fumée,  tantôt  elle 
s'élève  en  triomphe  et  remplit  Tespace  de  sa  large  nappe  pure.  La 
critique  peut  discuter  cette  poésie,  où  il  n'est  pas  difficile  de  relevej 
des  imperfections;  le  lecteur  ne  résistera  guère  à  son  entraii^t 
ascendant.  On  trouvera  qu'elle  manque  d'art,  si  Ton  pense  à  la  0^g|^7 
deur  des  rythmes,  à  l'impeccable  ordonnance  d'un  Garducci,  ,(m,Èi^f9 
à  la  richesse  verbale,  métaphorique  et  décorative  d'an  d'Annyi^ijcy 
Elle  ne  plonge  pas,  comme  celle  de  ces  deux  grands  maîtres,  dans  w 
fonds  séculaire  de  littérature  dont  elle  s'est  assimilé  toutes  les  sèves, 
dans  une  tradition  dont  elle  possède  toutes  les  ressources  et  qu'elle 
continue  en  l'enrichissant.  Elle  existe  en  soi,  avec  ses  défauts,  elle 
tire  tous  ses  moyens  d'elle-même,  elle  vaut  par  l'intensité  des  senti- 
mens  extrêmes  qu'elle  revêt  de  formes  souvent  frustes,  par  l'ardeur 
directe  de  sa  sincérité,  par  sa  fougue  populaire  qui  ne  mesure  pas  ses 
effets. 

Il  faut  rappeler  qu'Ada  Negri  était,  il  y  a  une  dizaine  d'années, 
maîtresse  d'école  dans  un  bourg  delà  Lombardie,  Motta  Yisconti;  elle 
y  contemplait  le  monde  à  travers  les  journaux  que  lui  envoyait  un 
admirateur  milanais  (1),  car  déjà  quelques-uns  de  ses  vers,  publiés 
dans  une  petite  feuille,  avaient  attiré  l'attention.  L'éclatant  succès  de 
son  premier  recueO,  Fatalità  (1893),  l'amena  à  Milan,  où  un  prix  de 
poésie  et  une  situation  meilleure  dans  l'enseignement  lui  assurèrent 
l'existence.  Un  second  recueil,  publié  en  1896  sous  le  titre  de  TempeslCj 
reçut  un  accueil  presque  aussi  enthousiaste.  Ces  deux  volumes  la 
rangèrent  parmi  les  poètes  de  la  révolte,  —  ou  plutôt  de  la  souffrance 
sociale.  Et  voici  que,  peu  de  temps  après  la  publication  de  Tempesle,  on 
apprit  qu'elle  épousait  un  riche  industriel,  M.  Garlanda,  —  c'est-à-dire 
qu'elle  passait  du  «  peuple  »  à  la  «  bourgeoisie.  »  L'événement  fit 
quelque  bruit  :  on  se  demanda  ce  qu'il  en  allait  advenir  de  ce  talent 
si  franchement  populaire,  qui  jusqu'alors  avait  trouvé  dans  les  fris- 
sons de  la  misère  ses  inspirations  les  plus  émouvantes;  on  supposa 
que  la  flamme  s'éteindrait  dans  la  maison  prospère.  Huit  années  se 
passèrent.  Les  soucis  de  la  famille»  une  longue  maladie,  la  perte  d'un 
eufant,' arrêtèrent,   ou  du  moins  ralentirent  l'œuvre  si  vaillamment 
entreprise.  Mais  le  nouveau  volume,  qui  vient  de  paraître,  nous 
montre  que  les  circonstances  n'ont  pas  sensiblement  modifié  l'àme 
d'Ada  Negri  :  elle  ne  s'est  point  «  embourgeoisée  ;  »  elle  a  gardé  sa 
ferveur,  ses  aspirations,  son  ardeur,  son  extraordinaire  puissance 

(1)  M-  s.  Bis!  Albini,  préface  de  Fatalità,  p.  xn. 


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.  I  I 


688  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'émotion.  Nous  la  retronvons  telle  qae  nous  Tavons  connue.  Et  de 
même  sa  poésie, Hont  la  sayeur reste  aussi  forte,  a  —  heureusement! 
"—  conservé  jusqu'à  ses  défauts  :  elle  est  résolument  imparfaite  ;  elle  ne 
sacrifie  pas  sa  verte  spontanéité  au  désir  de  rendre  des  points  aux  pins 
habiles;  elle  dérange  sans  scrupule  les  habitudes  de  TArt  (avec  une 
majuscule)  :  en  sorte  qu'inégale,  livrée  aux  hasards  de  l'inspiration, 
étroitement  dépendante  du  sentiment  qpi'elle  exprime^elle  nous  donne 
tantôt  des  morceaux  dont  l'émotion  est  irrésistiblement  communica- 
tive,  tantôt  des  pièces,  dont  le  souffle  moins  ardent  nous  laisse  le 
loisir  de  reconnaître  des  traces  évidentes  de  ce  qu'on  appelle  le 
«  mauvais  goût.  »  J'avouerai,  pour  ma  part,  que  j'en  suis  peu  gêné  : 
le  «  mauvais  goût  »  (quand  il  est  accidentel,  bien  entendu)  est 
presque  inséparable  des  qualités^  les  plus  rares,  de  celles  qtn  ne 
s'acquièrent  pas  :  comme  Ada  Negri  les  possède^  qui  lui  reprodierail 
de  manquer  parfois  de  celles  qui  s'acquièrent? 

Ainsi,  les  années  passaient,  sa  vie  se  transformait  :  elle  demeurait 
pareille  à  elle-même.  Un  jour,  pendant  la  lente  maladie  qui  Dsillit 
l'emporter,  elle  voulut  revoir  les  Ueux  où  sa.  jeunesse  s'était 
écoulée  (1).  Elle  retrouva  «  la  sauvage  et  étrange  terre,»  qu'elle  avait 
quittée  :  la  nature  ne  change  pas,  un  autre  poète  l'a  dit,  elle  est 

...  L'impassible  théâtre 
Que  ne  peut  émouvoir  le  pied  de  ses  acteurs. 

Dans  le  cadre  immuable,  Ada  Negri  put  se  reconnaître  elle-même* 
Sa  petite  fille  l'accompagnait.  N'importe  I  avec  les  accens  d'autrefois, 
elle  salua  son  passé  ribelle  e  splendido,  elle  respira  le  vent  de  liberté 
qui  enivrait  sa.  jeunesse,  elle  se  retrouva,  comme  hier  et  comme 
demain,  ce  qu'elle  était  hier,  ce  qu'elle  sera  toujours,  ce  qu'elle  est 
dans  l'âme  :  une  révoltée. 

A  vrai  dire,  cette  révoltée  paraît  fort  différente  de  ses  congénères 
actuels  :  elle  n'ordonne  pas  en  système  ses  colères  sociales;  il  n'y  a 
pas,  derrière  ses  généreux  enlats.  un  plan  de  «  réformes  »  dont  la 
mise  en  œuvre  suppose  le  bouleversement  du  monde  et  la  transforma- 
tion de  la  nature  humaine;  il  ne  semble  pas  qu*elle  ait  a  bûché  »  les 
économistes  allemands  ni  leurs  succédanés  ;  ou,  si  elle  les  a  lus,  ils 
n'ont  rien  ajouté  â  sa  façon  personneUe  de  vibrer  au  spectacle  de  l'in- 
justice et  de  l'esclavage.  Par  plus  d'un  trait,  elle  rappellerait  au  con- 
traire les  révoltés  de  la  période  romantique  ;  et  on  les  reconnaît, 

(1)  Rilamo  a  Motta  Visconti, 


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UN    NOUVEAU   VOLUME  d'aDA  NEGRI.  68Î 

comme  on  la  reconnatt  elle-môme,  dans  les  vers  étranges  et  saisis- 
sans  qu'elle  met  dans  la  bouche  d*une  bohémienne,  qui  chante  pour 
endormir  son  enfant,  pendant  une  halte  de  la  troupe  errante  : 

Mieux  vaut  s'en  aller  libres  avec  le  froid  et  la  faim. 

Que  se  briser  aux  barrières  de  la  loi. 

Celle-ci,  qui  saisit  et  gouverne  toutes  choses, 

Pesant  comme  une  coupole  de  bronze 

Sur  les  riches  esclaves  dont  elle  est  le  bouclier  et  la  prison, 

Se  nomme  civilisation. 
Petits  esclaves  de  la  belle  vie. 

Vous  nous  faites  pitié  I 

11  n'est  pas  difflcîle  de  reconnaître,  d'une  génération  à  l'autre,  sous 
des  formes  qui  changent,  les  caractères  permanens  de  notre  espèce  : 
le  petit  bohémien  d'Ada  Negri,  «  né  sur  le  bord  du  chemin,...  un  jour 
d^ouragan,  »  avec  «  des  vertèbres  de  fauve,  des  yeux  de  femme  et  une 
àme  de  soleil,  »  aura  beaucoup  de  chances  de  prendre  rang,  quand  |il 
aura  grandi,  parmi  les  irréconciliables  que  célébrait  Musset  : 

...  Si  Dieu  nous  a  tirés  tous  de  la  même  fange, 

Gerte  il  a  dû  pétrir  dans  une  argile  étrange 

Et  sécher  aux  rayons  d'un  soleil  irrité. 

Cet  être,  quel  qu'il  soit,  ou  l'aigle,  ou  l'hirondelle, 

Qui  ne  saurait  plier,  ni  son  cou,  ni  son  aile, 

Et  qui  n'a  pour  tout  bien  qu'un  mot  :  la  liberté. 

En  vérité,  avec  la  poétesse  populaire  comme  avec  Télégant  poète 
de  RoUa,  nous  sommes  également  loin  des  sentimens  de  la  démo- 
cratie moderne,  qui  s'organise,  élargit  chaque  jour  le  cercle  de  ses 
conquêtes,  et  dirige,  à  son  tour,  contre  ses  antiques  ennemis,  avec 
une  singulière  et  implacable  habileté,  cette  arme  de  la  loi  dont  Ada 
Negri  ne  parait  pas  attendre  un  grand  secours.  Nous  sommes  très  loin 
aussi  de  cette  passion  égalitaire,  qui  cherche  moins  à  augmenter  le 
bien-être  de  tous  qu'à  supprimer  les  prérogatives  de  quelques-uns.  Ce 
n'est  pas  ici  du  socialisme  d'école  ou  de  tribune  :  c'est  l'aspiration 
éperdue  et  vaine  d'un  de  ces  êtres  qui,  pour  avoir  subi,  comme  chante 
encore  laZingara,  «  l'immortelle  fascination  de  la  complète  liberté  (1),  » 
ne  pourront  jamais  entrer  tout  à  fait  dans  les  cadres  du  monde  sodal. 
On  les  a  appelés  jadis  des  «  réfractaires  ;  »  on  les  nomme  parfois  au- 
ourd'hui  des  «  inadaptés  (2).  »  Leur  révolte  peut  être  dangereuse  ; 

(1)  Zingaresca 

(2)  G.  Le  Bon,  Psychologie  du  socialisme j  3*  édit.  Paris,  in-8%  1902. 

TOME  xxiii.  —  1904.  44 


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690r 


REVUE  DES  'DEUX   MONDES. 


mais  qnana  elle  trouve,  pour  s'exprimer  et  s'apaiser,  les  ressources 
de  la  poésie,  on  ne  pense  qu'à  sa  beauté  :  les  poésies  d'Ada  Negri 
sont  dans  toutes  les  mains,  et  il  y  a  des  gens  fort  paisibles  et  résignôSt 
qui  les  admirent. 

Le  titre  de  son  nouveau  volume  en  indique  le  thème  principal  :  ce 
sera  la  maternité. 

Dans  l'esprit  d'Ada  Negri,  ce  mot  prend  un  sens  très  large  :  Qne 
s'agit  pas  seulement  des  sentimens  qu'une  mère  peut  traverser,  dés 
avant  la  naissance  du  petit  être  qu'elle  sent  tressaillir,  ni  même,  d'ane 
façon  déjà  plus  générale,  de  ceux  qui  sont  communs  à  toutes  les 
fenimes  et  dont  tous  les  enfans  sont  les  objets.  Il  s'agit  du  «  grand  mys- 
tère, qui  ouvre  les  sources  de  la  vie  (1),  »  du  rapport  indissoluble  qui 
iiinit  les  choses  créées  à  la  force  créatrice,  de  tout  ce  qu'il  y  a  de  ma- 
ternel dans  le  monde  et  dans  l'espace.  Tantôt,  c'est  la  Terre  qui  se 
plaint  d'être  abandonnée,  rappelle  ses  fils,  leur  promet  ses  joies,  invite 
le  poAtQ  à«^efie¥ûir  la  révélation  de  ses  secrets  : 

Inclinés  sur  mon  cœur 
Au  rythme  innombrable,  ils  sauront 
La.  vérité  que  Dieu,  sur  le  bas  mensonge 

Des  hommes  et  (sur)  Terreur 

A  posée.  —  Et  de  mon  puissant 
Sein  gonflé  de  germes  et  de  douleur 
Jaillira  par  ces  bouches  en  fleurs 

Le  courant  magique 

De  vie  (2)... 

Tantôt  c'est  le  chœur  lamentable  des  mères  malheureuses,«dont 
leb  voix  lointaines,  inconnues,  confuses,  apportent  à  la  poétesse  des 
olaiiites  qu'elle  recueille  et  note  avec  une  sombre  éloquence,  d'autant 
^lus  saisissante  qu'elle  est  directe  et  n'emprunte  sa  force  qu'aux  faits: 

• ..  Nous  avons  conçu  sans  joie  le  flls 

Qui  brille  dans  les  rêves  comme  brille  un  lys. 

Nous  avons  porté  dans  notre  sein  la  créature 
Avec  fatigue,  avec  faim  et  avec  peur. 

Dans  les  mansardes  où  l'air  manque, 
Dans  les  régions  infectées  de  malaria, 

Dans  les  champs  où  passe,  horrible  déesse, 
La  pellagre  aux  yeux  de  folie, 

(1)  Destino. 

(2)  Madré  Terra. 


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UN   NOUVEAU  VOLUME  d'aDA   NEGRI.  691 

Dans  les  lieux  de  misère  et  d'esclavage, 
Nous  avons  demandé  à  Dieu  force  ei  courage 

En  le  priant,  quand  le  courage  défaillait  : 

-r-  Prends  ce  fils,  ô  Dieu,  avant  qu'il  n0  vive  (1). 

Ou  bien  encore,  elle  devine  le  cœur  d'une  Niobé  moderne,  —  et  les 
trois  strophes  qu'elle  adresse  à  la  malheureuse  reine  de  Serbie,  au 
lendemain  du  massacre  dont  l'horreur  a  frappé  toutes  les  imagina- 
tioQs,  ne  sent  peut-être  point  inférieures  à  Tode  tragique  qu'écrivit 
Carducci  «  Pour  la  mort  d'Eugène  Napoléon.  » 

Ce  large  sentiment,  qui  se  répand  ainsi  sur  des  êtres  divers  et 
permet  à  notre  poète  de  prêter  Témotion  de  son  langage  à  tant  de  souf- 
frances muettes,  en  produit  un  autre,  trop  souvent  factice,  mais  qui 
n'éveille  ici  d'autre  idée  que  celle  de  la  sincérité  la  plus  absolue  :  la 
fraternité.  Ce  mot,  dont  la  fortune  a  été  si  grande  pendant  près  d'un 
siècle,  et  qui  s'est  prêté  à  tant  de  déclamations  fallacieuses,  tend  au- 
jourd'hui à  disparaître  du  vocabulaire  politique  où  le  remplace  un 
autre  terme,  à  peu  près  aussi  creux  et  en  tout  cas  aussi  propice  aux 
promesses  vides  des  démagogues.  Nous  savons  bien  qu'U  n'a  jamais 
exprimé  qu'un  rêve.  Nous  savons  que  la  fraternité,  magnifique  idéal, 
parait  inconciliable  avec  les  exigences,  ou  plutôt  avec  les  lois  mêmes 
de  la  vie.  Entre  l'affirmation  si  souvent  proclamée  avec  tous  les 
dehors  de  la  générosité  :  Toils  les  hommes  sont  frères,  et  l'adage  sec 
et  brutal,  qu'il  faut  plus  de  courage  pour  oser  rappeler  :  Homo  homini 
lupus,  —  le  choix  est  nécessaire.  Si  l'on  ne  se  paye  pas  de  mots, 
surtout  si  l'on  n'en  veut  pas  leurrer  les  autres,  on  reconnaîtra  que  ce 
choix  n'est  pas  douteux.  L'histoire  du  passé  et  l'expérience  quoti- 
dienne le  montrent  jusqu'à  l'évidence  :  il  n'y  a  pas  de  frateroité  entre 
les  hommes.  C'est  à  peine  si  les  meilleurs  d'entre  eux,  à  force  de  bonne 
volonté,  de  patience,  d'abnégation,  parviennent  à  corriger,  dans  une 
assez  faible  mesure,  les  haines  qu'entretiennent  dans  leur  race  la  di- 
vergence des  intérêts  et  la  similitude  des  besoins  ou  des  passions  ; 
c'est  à  peine  si  tout  l'effort  de  la  civilisation  réussit  à  réprimer  les  ins- 
tincts qui  jettent  les  uns  contre  les  autres  tantôt  les  individus,  tantôt 
les  nations,  tantôt  les  races,  soit  qu'il  s'agisse  de  se  partager  les  ri- 
chesses de  la  terre,  ou  de  se  disputer  une  suprématie  qui  n'est  jamais 
que  momentanée,  ou  même  de  s'imposer  réciproquement  quelque  ex- 
plication de  l'énigme  universelle.  J'imagine  qu'Ada  Negri  connatt 
aussi  bien  que  nous  cette  triste  vérité.  Mais  la  fraternité  qu'elle  chante 

(i)  Le  Dolorou, 


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692  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

n'est  point  celle  dont  des  sophistes  ou  des  triinins  exceUent  àse  servir 
à  Toccasion,  comme  d'un  miroir  aux  alouettes  :  pour  elle,  tous  les 
hommes  sont  frères  parce  qu'ils  sont  tous  les  fruits  des  mômes  souf- 
frances ;  et  ce  lien  peut  les  unir  ou  les  rapprocher,  parce  que,  seuls  de 
tous  les  ôtres,  ils  en  ont  conscience.  —  Je  ne  sais  si  cette  conception 
de  la  fraternité  pourra,  dans  l'avenir,  contribuer  à  l'atténuation  des 
maux  dont  ils  se  tourmentent,  éternels  bourreaux  qu'ils  sont  d*6tix- 
mômes  et  de  leurs  races  ;  j'en  doute  ;  du  moins  a-t-elle  permis  à  un 
poète  dont  les  intuitions,  souvent  profondes,  dépassent  les  étroites 
limites  du  temps  présent,  de  pressentir  ce  qu'il  y  a  de  mystérieuse- 
ment collectif  dans  les  destinées  humaines  et  de  l'annoncer. 

C'est  là  ce  qu'on  pourrait  appeler  la  partie  impersonnelle  ou  objec- 
tive de  ce  beau  recueil.  Malgré  son  intérêt,  elle  n'en  est  ni  la  plus 
belle,  ni  la  plus  émouvante  :  elle  supporte,  elle  exige  presque  une  cer- 
taine part  de  rhétorique,—  et  la  rhétorique  d'Ada  Negri  n'est  pas  tou- 
jours très  heureuse,  pour  les  raisons  que  j'ai  dites.  Aussi,  préféré-]e 
les  poèmes  où  elle  a  exprimé  ses  propres  sentimens  de  souffrance  ou 
d'espoir,  d'angoisse  ou  d'amour,  ceux  qui  sont  consacrés  au  petit 
drame  étemel  de  la  «  maternité  »  prise,  non  plus  dans  une  acception 
universelle  et  symbolique,  mais  dans  son  sens  le  plus  Individuel.  Je 
le  répète,  le  charme  de  sa  poésie  n'est  point  dans  ses  qualités  d'art  ; 
il  est  dans  l'intensité  môme  du  sentiment  qu'elle  exprime.  L'harmonie 
.  s'établit  spontanément  entre  le  fond  et  la  forme,  comme  un  heureux 
amalgame  de  métaux  précieux  auquel  un  certain  degré  de  chaleur  est 
nécessaire.  On  est  pris  aux  entrailles,  lorsque,  avec  une  sincérité  qui 
dépasse  la  perfection  même,  elle  nous  dit  ses  impressions  profondes 
aux  premiers  tressaillemens  dans  ses  flancs  du  petit  inconnu  qu'elle 
appelle  à  l'existence,  son  angoisse  devant  l'énigme  de  la  vie  nouvelle 
qu'elle  a  créée,  ses  doutes  quand  elle  se  demande  ce  que  la  destinée 
réserve  à  Tétre  qui  n'avait  point  souhaité  de  naître,  la  réponse  si 
féminine  qu'elle  fait  à  cette  question  :  Jt  l'aime  l  (1),  et  plus  tard, 
d'autres  souffrances,  d'autres  soucis,  d'autres  tourmens,  ceux  que 
connaissent  les  plus  humbles  des  mères,  les  plus  ignorantes,  celles 
qui  ne  trouveront  jamais  de  verbes  ni  de  rythmes,  mais  seulement 
des  larmes  ou  des  cris  pour  les  exprimer. 

Voudra-t-on  me  permettre  ici  un  dernier  rapprochement?  J'ai 
invoqué  plusieurs  fois  déjà,  au  cours  de  cette  étude,  le  nom  glorieux 
de  M.  Giosué  Carducci  :  et  cela,  parce  qu'il  m'a  paru  suggestif  de 

(1)  Dialogo. 


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UN  NOUVEAU  VOLUME  d'aDA.  NEGRI.  C93 

mettre  en  face  Tunde  Tautre  le  poète  le  plus  cultivé,  le  pins  artiste, 
le  plus  savant,  et  le  poète  le  plus  spontané  de  cette  admirable  race 
italienne^  dont  le  passé  est  si  riche  en  littérature  et  dont  Tâme  est  si 
pleine  de  poésie  naturelle,  où  les  qualités  du  génie  et  celles  du  talent 
se  sont  toujours  mêlées  avec  tant  de  bonheur,  où  le  jaillissement  de  la 
création  la  plus  abondante  n'a  jamais  exclUj  d'autre  part,  le  «  fini  »> 
le  plus  minutieux.  Eh  bien!  voici  que  nous  trouvons  les  deux  poètes 
aux  prises  avec  une  douleur  pareille,  —  avec  la  plus  cruelle  de 
toutes  les  douleurs,  —  la  perte  de  Tenfant.  Tous  deux  cherchent  à 
Texprimer  par  leurs  moyens  d'artistes.  Tous  deux,  guidés  par  le 
même  sentiment,  s'en  vont  puiser  aux  mêmes  sources.  Tous  deux 
trouvent,  dans  les  spectacles  les  plus  habituels  delà  nature,  les  mêmes 
images  qui,  depuis  que  les  hommes  souffrent,  leur  servent  par  les 
mêmes  contrastes  à  représenter  leurs  souffrances.  Et  tous  deux  les 
développent  avec  la  même  simplicité  dédaigneuse  des  ornemens,  qui 
chez  l'homme  se  fait  plus  sévère,  tandis  qu'elle  devient  plus  abon- 
dante ou  plus  abandonnée  chez  la  femme,  —  comme  sii^e-ci  laissait 
couler  les  larmes  que  celui-ci  retient  (1). 
Elle  commence  : 

N*entends-tu  pas?...  Le  jardin  toufîa 
N'est  qu'un  chant  de  passereaux, 
N'est  qu'un  marmure  de  feuilles 
Dans  le  frais  matin..» 


Et  lui 


L'arbre  auquel  tu  tendais 

Ta  petite  main, 

Le  grenadier  vert 

Aux  belles  fleurs  vermeilles. 

Dans  le  muet  jardin  solitaire 

Reverdit  tout  maintenant, 

Et  juin  le  restaure 

De  lumière  et  de  chaleur... 

Elle  poursuit  : 

...  Ma  petite  fleur  sauvage. 
Pourquoi  as-tu  refusé  de  vivre? 
C'est  vrai,  novembre  a  de  tristes  jours, 
Mais  ensuite,  mai  revient... 

1)  Dans  Matemilàf  la  pièce  intitulée  :  In  memoriam,  et  dans  les  Rime  nuovej  la 
]  e  intitulée  :  Pianto  aniico,  à  la  page  593  de  la  2*  édition  des  Poésie,  (Bologne, 
é     icbelie,  1902.) 


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694  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  lui  : 

...  Toi,  fleur  de  ma  plante 
Frapp4e  et  desséchée, 
Toi,  de  rinatile  ne. 
Extrême,  unique  fleur, 
Tu  es  dans  la  terre  froide. 
Tu  es  dans  la  terre  uoire  ; 
Le  soleil  ne  te  réjouit  plus, 
L'amour  ne  te  réveille  pas. 

M.  Cardirccî  s'arrôte  là,  ayant  dit  tout  ce  qull  voulait  dire  lorsqu'il 
a  aehevé  de  développer  son  image,  ayant  coulé  sa  plainte  dans  une 
forme  admirable.  M^*  Ada  Negri  poursuit  la  sienne,  juscpi'à  Tinso- 
lubie  question  que  beaucoup  d'hommes  ne  se  posent  plus,  que  presque 
toutes  les  femmes  iTe  posent  encore  : 

...  Entre  les  bras 
Maternels,  pourquoi,  (illette,  la  vie 
Ta-t-elle  paru  inutile?... 

Ainsi,  ces  deux  grands  poètes,  si  difl'érens,  se  rencontrent  pour- 
tant. Ils  représentent  deuj^  formes  presque  opposées  de  la  poésie,  et 
les  voici  réunis  dans  la  môme  image  étemelle,  parce  qu'ils  éprouvent 
la  môme  douleur.  En  les  voyant  —  pour  un  instwt  —  si  près  l'un  de 
Tautre,  elle  qui  semble  une  force  de  la  nature,  lui  qui  possède  tous 
les  secrets  de  son  art,  en  les  trouvant  également  simples,  également 
émouvans,  eux  dont  les  moyens,  d'ordinaire,  se  ressemblent  si  peu, 
on  se  rappelle  l'aphorisme  immortel  qu'on  peut  leur  appliquer  à  tous 
deux,  comme  d'ailleurs  à  tous  les  autres  : 

L'art  ne  fait  que  des  vers,  le  cœur  seul  est  poète. 

Quand  le  cœur  est  assez  vaste,  assez  riche,  assez  frémissant,  quand 
il  a  des  émotions  assez  puissantes  et  des  sentimens  assez  forts,  il  lui 
arrive  de  créer  d'un  coup  les  formes  d'art  dont  il  a  besoin  pour  les 
exprimer  :  le  troisième  volume , de  M^*  Ada  Negri  démontre,  pour  la 
troisième  fois,  cette  vérité. 

ËOOUAAD  ROD. 


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REVUE  SCIENTIFIQUE 


LES  NAIirS  DEVANT  LA  MEDECINE 


I 

Qu'est-ce  qu'un  niiin? 

Le  vulgaire,  et  d'accord  a'Vec  lui,  les  lexicograpnes,  les  nistoriens, 
l6d  naturalistes  môme  comme  E.  Geoffroy  Saint-Hilaire,  disent  qu'il 
faut  entendre  par  là  des  hommes,  d'ailleurs  parfaitement  propor- 
tionnés, constitués  et  sains,  mais  dont  la  taUIe  est  notablement  infé- 
rieure à  la  moyenne.  Par  exemple,  dans  nos  races  européennes,  on 
est  nn  géant  au-dessus  de  six  pieds,  un  nain  au-dessous  de  quatre. 
Prenons  un  liomme  ordinaire,  bien  conformé  de  l'aveu  de  la  statuaire, 
de  Tanatomie  et  de  la  physiologie;  réduisons-le  également  dans  toutes 
ses  dimensions,  nous  aurons  le  nain.  C'est  le  type  normal  vu  parle 
gros  bout  de  la  lunette. 

Voilà  l'opinion  commune.  Interrogeons  maintenant  une  autre 
cloche,  nous  aurons  un  autre  son.  Demandons  à  la  médecine  du  jour 
ce  que  sont  les  géans  ou  les  nains  :  elle  répondra  que  ce  sont  des  ma- 
lades. Le  gigantisme  est  une  maladie,  le  nanisme  en  est  une  autre. 
Avec  une  stature  au-dessus  de  deux  mètres,  ou  au-dessous  d'un  mètre 
vingt-cinq  centimètres  on  est  mis  en  réforme  :  on  n'a  plus  le  droit  de 
se  croire  normal  et  bien  portante  Au  delà  et  en  deçà  de  ces  limites,  la 
créature  humaine  est  le  fruit  d'un  travail  morbide  :  elle  n'est  plus  le 
résultat  d'un  développement  régulier  réalisant,  dans  sa  pureté  et  dans 
sa  plénitude,  le  type  de  Tespèce.  Elle  devient  un  dystrophique,  c'est-à- 
dire  un  être  à  nutrition  aberrante,  déviée,  pervertie;  la  pathologie  le 


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réclame  et  rinscrit  sur  ses  contrôles.  Sous  quelle  rubrique  exacte? 
Les  travaux  de  Técole  médicale  contemporaine  sont  en  train  de  nous 
rapprendre.  Hs  ont  fait  connaître  les  principales  affections  morbides, 
qui  laissent  pour  reliquats  ces  exemplaires  hors  mesure  de  l'espèce 
humaine. 

Parmi  les  très  petits  hommes  et  les  très  petites  femmes,  beaucoup, 
en  effet)  sont  des  malades  manifestes.  Et  d'abord  les  rachitiques  :  ceux- 
là  sont  rapetisses  en  même  temps  que  contrefaits,  par  suite  du  tasse- 
ment et  des  incurvations  de  leurs  os,  insufûsamment  durcis  pour  sou- 
tenir le  poids  du  corps.  Ils  sont  de  iaux  nains,  car  leur  squelette 
redressé  leur  assignerait  une  stature  moyenne.  Malades  encore,  et  faux 
nains  ceux  dont  la  petite  taille  est  due  à  des  déviations  de  la  colonne 
vertébrale,  ou  à  une  atrophie  des  membres  inférieurs  comme  les  culs- 
de-jatte.  Malades  encore,  la  plupart  de  ces  nains,  qui,  jadis  sous  les 
noms  de  «  fous  »  et  de  «  bouffons  »  servaient  à  Tamusement  des 
cours,  et  qui  aujourd'hui,  dans  les  cirques  et  les  baraques  de  foire, 
sont  offerts  en  spectacle  à  la  curiosité  du  public.  Leur  prétendue  régu- 
larité de  conformation,  toute  relative  qu'elle  soit,  n'est  encore  qu'une 
illusion.  En  réalité,  c'est  une  maladie  véritable  du  tissu  cartilagineux^ 
r  «  achondroplasie,  »  qui  les  a  faits  ce  qu'Us  sont. 

Cette  affection  a  été  reconnue  et  caractérisée,  pour  la  première  fois, 
par  J.  Parrot  en  1876.  Elle  a  donné  lieu,  depuis  lors,  à  des  recherches 
nombreuses.  Porak  en  a  fait  une  excellente  étude  en  1890.  On  a  con- 
staté qu'elle  était,  dans  une  certaine  mesure,  transmissible  par  héré- 
dité et  se  répétait  parfois  parmi  les  enfans  d'une  même  famille.  C'est 
en  partant  de  cette  observation  que  A.  Poucet  exposait,  l'an  dernier, 
devant  l'Académie  de  médecine,  l'hypothèse  hasardeuse  d'une  race  de 
nains  de  cette  espèce,  qui  se  serait  perpétuée  depuis .  l'antiquité  jus- 
qu'au milieu  du  moyen  âge,  et  aurait  aujourd'hui  disparu. 

Quand  on  a  éliminé  toutes  ces  catégories  de  malades,  d'infirmes, 
de  contrefaits,  de  dystrophiques  et  d'êtres  arrêtés  dans  leur  dévelop- 
pement; quand  on  a  écarté  toute  cette  «  Cour  des  Miracles,  »  que 
reste-t-il?  Y  a-t-il:encore  des  nains,  avoués  par  la  saine  nature  et  par  la 
statuaire,  tels  que  ceux  dont  l'antiquité  a  fait  les  héros  de  tant  de 
fables  et  de  légendes?  La  médecine  ne  s'explique  pas  avec  netteté  sur 
ce  point.  Elle  se  contente  de  dire  que  la  plupart  des  nains  qui  se  ren- 
contrent sont  le  produit  de  l'infantilisme  ou  de  l'achondroplasie  et  que 
ce  sont  des  malades,  si  l'on  veut  considérer  ces  deux  états  connue 
des  maladies  véritables.  Mais  n'y  en  a-'t-ïl  pas  d'autres?  C'est  un  point 
qui  vaut  la  peine  d'être  examiné. 


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REVUE   SCIENTIFIQUE.  697 


II 


Le  nain,  tel  que  le  conçoit  Timagination  popxdaire,  et  tel  que  l'ont 
décrit  les  historiens  ou  que  l'ont  créé  les  ficUons  des  poètes,  est  un 
être  bien  fait  dans  sa  petitesse;  c'est  un  raccourci  de  l'homme  ordi- 
naire ;  c'est  une  réduction  à  Téchelle,  une  miniature  du  type  régulier. 
Il  faudrait,  d'après  cela,  refuser  le  nom  de  nains  à  tous  les  êtres  tarés 
qui  forment  la  clientèle  de  la  médecine,  qui  doivent  leur  petitesse  à 
une  cause  morbide  et  ne  sont  point  l'exacte  copie  des  exemplaires 
habituels  de  l'humanité.  Il  ne  suffit  pas,  pour  faire  un  nain,  que  la 
taUle  soit  exiguë  et  inférieure  à  quatre  pieds  (i^jSS);  il  faut  encore 
que  l'organisation  soit  normale  et  saine  et  que  les  proportions  des 
parties  du  corps  ne  s'éloignent  pas  de  celles  qui^  chez  les  hommes 
ordinaires,  réalisent  plus  ou  moins  parfaitement  l'harmonie  sculptu- 
rale. 

Cette  définition  du  nain  véritable  ne  répond  pas  seulement  à  l'opi- 
nion vulgaire  :  elle  exprime  les  exigences  mêmes  des  naturalistes  qui 
se  sont  occupés  des  lois  du  développement  et  de  ses  anomalies  chez 
l'homme  et  chez  les  animaux,  «  On  doit  entendre,  en  tératologie,  par 
nain,  dit  E.  Geoffroy  Saint-Hilaire,  un  être  chez  lequel  toutes  les 
parties  du  corps  ont  subi  une  diminution  générale,  et  dont  la  taille  se 
trouve  ainsi  de  beaucoup  inférieure  à  la  taille  moyenne  de  son  espèce 
et  de  sa  race.  »  Il  ajoute  :  «  Ceux  à  qui  le  nom  de  nains  convient  dans 
le  sens  le  plus  étendu  sont  ceux  qui,  remarquables  par  leur  extrême 
petitesse  lorsqu'ils  viennent  au  monde,  présentent,  à  toutes  les  époques 
de  leur  vie,  une  taille  très  inférieure  à  celle  de  leur  âge  ;  en  d'autres 
termes,  ils  naissent  nains,  restent  nains  pendant  leur  enfance,  et  sont 
encore  nains  dans  l'état  adulte.  » 

A  tant  exiger  des  nains,  on  risque  fort  de  n'en  jamais  trouver.  Dans 
la  réalité,  le  nombre  de  ces  nains  parfaits  doit  être  extrêmement  res- 
treint. Dès  que  l'on  examine  attentivement  l'histoire  de  quelqu'un  des 
sujets  qui  ont  été  rangés  dans  cette  catégorie,  on  découvre  quelque 
tare  qui  l'en  exclut  (1).  Si  l'on  ne  veut  pas  que  le  compartiment  ré- 

(1)  Voici,  p&r  exemple,  une  naine  remarquable  dont  le  médecin  allemand  Nœgelé 
îclate  robsenration.  11  l'a  connue  peu  de  temps  avant  sa  mort,  alors  qu'elle  était 
^  e  de  trente  et  un  ans.  Sa  taille  était  de  96  centimètres.  Son  corps  était  parfai- 
t  lent  proportionné.  Elle  n'était  dépourvue  ni  d'intelligence  ni  d'une  certaine  fa- 
c  té  d'application.  à*on  caractère  était  aimable.  Elle  mourut  à  la  suite  d'un  accou- 
c  ment  difficile.  Nœgelé  qui  fit  son  autopsie  déclare  qu'il  n'était  pas  possible  de 
t    iver  un  squelette  mieux  proportionné  :  il  était  sain,  sans  traces  de  rachitisme. 


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698  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

seîve  aux  nains  noViûaux  reste  inoccupé.  Ton  n'aura  d'autre  ressource 
que  d'y  loger  cette  race  de  Pygmées  que  les  anciens  plaçaient  au 
cœur  de  l'Afrique  et  que  les  voyageurs  modernes  y  ont  en  efîet  re- 
trouvée. Il  serait  absurde  d'imaginer  que  ces  populations  pourraient 
être,  dans  leur  totalité»  des  races  de  malades  indéfiniment  perpétuées. 
Elles  sont  donc  normalement  constituées,  et,  si  elles  méritent  la 
qualification  de  nains,  on  pourra  dire  qu'elles  sont  les  véritables  et 
les  seuls  représentans  du  nanisme  normal,  parfait.  Mais  on  n'a  pas  le 
droit  de  leur  attribuer  cette  qualité  :  ces  pseudo-nains  ne  satisfont  pas 
aux  obligations  de  la  définition,  puisqu'on  ne  connaît  pas  le  type  am- 
pliûé  dont  ils  sont  la  forme  réduite  et  que  l'on  ne  peut  confronter  ces 
êtres  minuscules  à  l'être  semblable,  de  stature  ordinaire,  dont  on  les 
suppose  dérivés. 

Accordons,  par  conséquent,  aux  médecins,  cause  gagnée  sur  ce 
point  :  Le  nain  sans  tacbe,  sans  tare  pathologique,  sans  irrégularité  de 
développement  est  à  peu  près  un  mythe.  Les  plus  normaux,  parmi 
ceux  que  la  réalité  nous  offre,  sont  le  produit  d'un  arrêt  de  développe- 
ment. Ce  sont  des  enfans  qui  ont  vieUli  sans  grandir.  Ils  relèvent  de 
TinfaLtilisme,  c'est-à-dire  d'un  trouble  de  la  fonction  de  croissance  ou 
d'évolution.  —  Ce  n'est  pas  encore  là  un  domaine  qui  appartienne  à  la 
médecine.  L'infantilisme  est  une  anomalie  embryogénique,  ce  n'est 
pas  une  maladie  cataloguée. 

La  médecine  retrouve  plus  loin  sur  un  terrain  incontesté  ses  véri- 
tables oliens.  Ce  sont  d'abord  les  nains  achondroplases,  presque  sainst 
ou  n!  lyant  subi  qu'une  viciation  évolutive  parfaitement  compatible 
avec  la  vie  normale.  Quelques  auteurs,  et  spécialement  A.  Poucet,  vont 
Jusqu'à  négliger  leur  malformation  et  à  les  considérerf^comme  un 
groupe  sans  tare,  ayant  la  valeur  d'un  groupe  ethnique.  —  La  fron- 
tière incontestablement  pathologique  serait  plus  loin  :  c'est  dans  cet 
au-delà  qu'on  trouve  les  vrais  malades,  les  rachitiques,  les  myxœdé- 
mateux,  et  enfin  les  avortons  de  quelques  diathéses  héréditaires, 
comme  la  syphilis. 

Et  résumé,  on  peut  distinguer  trois  catégories  de  nains  qui  figurent, 
en  quelque  sorte,  trois  degrés  du  nanisme.  La  première  comprend  les 

—  Toutefois,  an  «lamen  plas  approfondi  révéla  une  absence  de  soudure  entre  les 
corps  des  os  du  bassin.  C'est  là  un  trait  qui  appartient  à  la  jeunesse  ou  à  l'en- 
fanoe  ;  il  dénonce  un  arrêt  dans  le  développement.  Averti  par  ce  signe,  si  l'on  relit 
attentivement  l'histoire  de  cette  naine  on  constate  que  par  d'autres  particularités 
de  son  organisation  physique  ou  de  son  développement  mental»  elle  était  plus 
semblable  à  une  enfant  de  sept  ans  qu'à  une  femme  faite.  U  y  avait  donc  de  lin- 
fantiiJsme  dans  son  cas  ;  elle  n'était  pas  une  naine  parfaite. 


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REVUE  SCIENTIFIQUE.  699 

nains  purs  sans  tare  pathologique  et  sans  tare  de  révolution,  comme 
les  voulait  Geoffroy  Saint-Hilairei  mais  comme  la  réalité  nous  en 
offre  bien  peu  d'exemples.  Dans  la  seconde  catégorie  se  rangent  les 
nains  bien  faits,  bien  proportionnés,  qui  doiveût  leur  petite  taille  à  une 
tare  de  l'évolution,  à  un  état  d'infantilisme  plus  ou  moins  prononcé. 
Là  troisième  est  formée  par  les  nains  contrefaits  ou  aohrondropla^ 
niques,  l^ous  allons  passer  r4pldementla  revue  de  ces  trois.corps  de 
l'armée  des  nains. 

m 

C'est  à  propos  des  nains  parfaits  sans  tarr-morbide  ni  évolutive 
qu'il  convient  de  parler  de  la  race  minuscule  des  pygmées  d'Afrique, 
encore  bien  que  ceux-ci  ne  soient  point  des  nains  véritables. 

On  sait  la  croyance  très  générale  des  anciens  à  l'eristenoe  de 
peuples  nains,  qu'ils  appelaient  Myrmidons  ou  Pygmées.  Ce  n'est  pas 
ici  le  lieu  de  s'étendre  sur  toutes  les  fictions  des  poètes  au  sujet  de  ces 
èties  fabuleux.  U  suffira  d'en  noter  brièvement  le  souvenir.  Nous  rap- 
pelons donc  que  les  Myrmidons  étaient  les  anciens  habitans  de  Tile 
d'Ëgine,  au  temps  d'Ëaque  :  ils  colonisèrent  en  Thessalie  la  Phtiotide, 
patrie  d'Achille,  fils  de  Pelée,  qu'Homère^  à  cause  de  cela  même, 
qualifié  de  roi  des  Myrmidons.  C'est  une  tradition  mal  interprétée  qui 
fit  de  ces  primitifs  Eginètes  des  sortes  de  nains.  Le  soin  qu'ils  met- 
taient à  fouiller  le  sol  et  à  transporter  la  terre  arable  sur  les  surfaces 
rocheuses  de  leurs  champs  pour  les  rendre  fertiles;  ou,  peut-être, 
l'attention  laborieuse  qu'ils  donnaient  à  leurs  cultures  suggéra  de  les 
comparer  à  des  fourmis  diligentes*  La  légende,  telle  qu'Hésiode  l'a  ra- 
contée, revêtit  d'une  forme  symbolique  cette  comparaison.  Elle  fit 
naître  les  Eginètes  de  fourmis  que  Jupiter  avait  métamorphosées  en 
hommes  à  la  prière  d'Ëaque.  Le  itiythe  réagit  à  son  tour  sur  l'imagi- 
nation qui  l'avait  créée»  et  ces  hommes  nés  de  minuscules  insectes 
furent  considf^rés  comme  des  êtres  minuscules. 

Avec  les  Myrmidons,  on  est  en  pleine  fable.  Avec  les  Pygmées,  on 
entre  dans  l'observation  et  dans  Thistoire,  mêlées  encore  de  beaucoup 
de  fictions.  La  première  de  ces  fictions  est  relative  à  leur  taille  :  on  la 
disait  d'un  pied,  et  leur  nom  vient  précisément  du  mot  qui  désignait, 
chez  les  Orecs,  cette  mesure  de  longueur.  C'est  d'eux  que  Juvénal 

écrit: 

Quorum  tota  œhors  pedê  non  e$t  aUior  uno. 


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700  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  Grecs  et  les  Latins  plaçaient  Thabitat  de  ces  nains  dans  des 
contrées  éloignées,  ou  torrides  ou  glaciales.  Pline  les  faisait  vivre, 
sous  le  nom  de  Spithamiens  sur  les  bords  du  Gange.  D'autres  les  pla- 
çaient tantôt  dans  la  Thulé  du  Nord,  tantôt  dans  la  barbare  Carie; 
mais  le  plus  grand  nombre,  avec  Aristote,  leur  assignait  pour  patrie 
une  contrée  de  l'Afrique  située  vers  les  sources  du  NQ.  C'est  dans 
ces  mêmes  régions  que  se  rendent,  pour  hiverner,  beaucoup  d'oiseaux 
migrateurs, tels  que  les  hérons,  les  cigognes  et  les  grues,  qui  pendant 
le  printemps  et  l'été  remontent  jusque  dans  l'Europe  septentrionale, 
pour  en  redescendre  dès  les  premiers  froids.  Ces  oiseaux  voyagent  en 
troupes  rangées  en  ordre  régulier,  ayant  un  chef  à  leur  tète  et  flan- 
quées de  sentinelles  quand  elles  s'arrêtent  pour  dormir.  Elles  enva- 
hissent ainsi,  à  la  fin  de  l'automne,  ces  contrées  africaines,  voisines 
de  l'Ethiopie,  dont  les  anciens  faisaient  précisément  la  patrie  des 
pygmées.  De  là  ces  rencontres  des  pygmées  et  des  grues  que  l'imagi- 
nation des  poètes  a  transformées  en  batailles  rangées.  Homère  d'abord, 
puis  Hésiode,  Ovide  et  Juvénal,  ont  dépeint  ces  avortons  montés  sur 
des  chèvres  et  des  béliers  ou  traînés,  selon  Athénée,  dans  des  chais 
attelés  de  perdrix,  et  bataillant  contre  les  hordes  de  grues  descendues 
du  fond  de  la  Scythie.  Claudien  a  décrit  le  défilé  des  grues;  Stace  a 
célébré  la  victoire  des  pygmées.  Des  écrivains  plus  graves,  Aristote, 
Philostrate  et  Pline;  des  Pères  de  l'Eglise,  saint  Augustin  et  saint 
Jérôme,  ont  admis  la  partie  de  ces  histoires  relative  à  l'existence  des 
pygmées  et  à.  la  lutte  contre  les  grues  :  et  Aristole  dit  expressément 
que  c'est  une  vérité  et  non  point  une  fable. 

n  est  remarquable  que  les  commentateurs  des  anciens  qui  ont 
accepté  tant  d'affirmations  plus  absurdes,  aient  trouvé  celle-là  inad- 
missible. De  Scaliger  à  Yossius  on  a  contesté  l'existence  des  pyg- 
mées. Les  modernes  ne  se  montrèrent  pas  moins  sceptiques.  H  fallut 
que  du  Ghsillu,  l'aventureux  explorateur  du  Congo  et  de  l'Ogoué,  affir- 
mât en  avoir  rencontré  des  exemplaires  vivans  pour  ébranler  le  scep- 
ticisme général.  Le  savant  botaniste  et  célèbre  voyageur  Schweinfurth, 
qui  vécut  pendant  près  de  trois  années,  de  1870  à  1873,  dans  les  ré- 
gions du  Haut-Nil,  apporta  un  témoignage  décisif  de  leur  existence. 
Tandis  qu'il  était  l'hôte  du  roi  des  Niam-Niams.  il  entendit  parler  d'un 
peuple  désigné  sous  le  nom  d'Akkas  qui  habitait  à  trois  journées  de 
marche  vers  le  Sud  et  qui  était  composé  d'hommes  singuliers,  très 
petits,  adroits,  agiles  et  presque  insaisissables.  11  en  vit  quelques-UBs 
que  les  chefs  Niam-Niams  conservaient  auprès  d'eux  pour  leur  diver- 
tissement, comme  les  princes  d'Europe  ont  eu  pendant  longtemps 


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REVUE   SCIENTIFIQUE.  701 

auprès  d'eux  des  bouffons.  Schweinfurih  réussit  enfin  à  se  procurer  un 
de  ces  êtres  bizarres,  nommé  Nsevoué,  haut  de  i",34  qu'il  garda  au- 
près de  lui  pendant  quelque  temps  et  put  observer  à  son  aise.  Dans 
le  même  temps,  le  voyageur  italien  Miani  faisait  des  observations 
analogues  que  la  mort  viat  interrompre.  Miani  succomba  en  1872 
dans  le  pays  des  Monbouttons.  Au  mois  de  novembre  1873,  des 
barques  du  Haut-Nil  ramenèrent  à  Karthoum  ses  papiers,  ses  bagages 
et  ses  collections  parmi  lesquelles  se  trouvaient  deux  Akkas  vivans 
qui  furent  Tobjet  d'une  curiosité  universelle.  Ils  furent  amenés  au 
Caire  et  soumis  à  l'examen  des  naturalistes,  parmi  lesquels  le  célèbre 
anatomiste  anglais  Richard  Owen.  Le  professeur  Panceri  les  con- 
duisit ^n  Italie  où  ils  furent  étudiés  attentivement  par  beaucoup  de 
savans. 

Plus  lard  Stanley,  au  cours  de  sa  prodigieuse  traversée  du  conti- 
nent africain,  retrouva,  dans  la  forêt  vierge  équatoriale,  des  nains  mer- 
veilleux qui  sont  en  tous  points  comparables  aux  Akkas.  Mais  ses 
descriptions  n'ont  rien  ajouté  à  ce  que  l'on  savait  déjà  à  cet  égard.  — 
Il  n'est  donc  plus  possible  aujourd'hui  de  contester  l'existence  de  ces 
races  naines,  que  les  anciens  réunissaient  sous  le  nom  commim  de 
Pygmées  et  dont  la  longue  persistance  dans  les  mêmes  régions  du 
continent  africain  prouve  l'autonomie  et  la  constitution  vigoureuse  et 
saine. 

n  faut  se  demander,  maintenant,  ce  que  sont  en  réalité  ces  pygmées 
de  l'Afrique  équatoriale.  Nous  les  avons  appelés  des  nains,  paranticipa- 
tion  et  pour  nous  conformer  au  langage  vulgaire.  Dans  la  réalité,  c'est 
seulement  une  race  aborigène  de  petite  taille.  Elle  termine  la  liste  des 
races  humaines  rangées  par  ordre  de  stature  décroissante.  Cette  série 
commence  par  les  Esquimaux  et  les  Lapons  dont  la  stature  moyenne 
est  de  l^jSa,  avec  des  variations  extrêmes  de  1  mètre  à  i",65.  Elle 
se  continue  par  les  negritos  parmi  lesquels  les  Mincopies  des  lies 
Andaman  forment  le  groupe  le  plus  remarquable,  avec  leur  taille 
moyeimede  l°',47,pouvantdescendre  au-dessous  de  1  mètre,  leursche- 
veux  noirs,  laineux,  crépus,  implantés  par  touffes;  leur  barbe  rare,  et 
leur  peau  luisante  d'un  noir  de  jais.  Encore  au-dessous,  nous  trouvons 
les  Boschimans  dont  la  taille  moyenne  est  de  1*^,40  et  peut  s'abaisser 
notablement  au-dessous.  Les  Akkas  ou  prétendus  pygmées  de  l'Afrique 
équatoriale  occuperaient  le  dernier  rang.  L'Akka  que  Schweinfurih 
obtint  du  roi  des  Niam-Niams,  par  échange  contre  un  de  ses  chiens, 
avait  l'^.S^  de  taille.  Ce  n'était  donc  pas  un  nain  au  sens  propre  du 


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terme;  c'était  seulement  un  affreux  petit  homme.  Les  deux  Akkas  de 
Miaoi,  qui  furent  amené*  au  Caire  en  1878  et  conduits  ensuite  en 
Italie,  mesuraient  seulement  1  mètre  et  l'^yll;  mais  c'étaient  des 
adotescens.  Envisagés  d'aprôs  notre  idéal  esthétique»  tous  ces  Akkas 
devraient  ôtre  jugés  des  êtres  contrefaits  ou  mal  conformés.  Ils  ont  la 
tôte  grosse»  les  bras  longs  et  minces  terminés  par  des  mains  petites 
et  délicates  ;  les  Jambes  sont  grêles  et  écartées  ;  le  ventre  est  proé- 
minent et  Téchine  creusée  réalise  la  disposition  que  l'on  nomme 
«  ensellure  marquée  »  en  langage  hippologique.  Leurs  cheveux  sont 
bruns  on  noirs,  crépus,  laineux  ;  leurs  lèvres  sont  minces  comme 
celles  des  singes,  leur  peau  de  la  couleur  du  café  peu  brûlé.  On  ne 
peut  douter  qu'Us  ne  soient  très  agiles,  d'une  souplesse  et  d'one 
dextérité  remarquables,  bondissant  comme  des  sauterelles  dans  les 
hautes  herbes,  où  ils  chassent  jusqu'à  l'éléphant.  Us  doivent  être  re- 
gardés, en  conséquence,  comme  normaul  et  sains  par  rapport  au  type 
de  leur  race. 

La  science  n'autorise  donc  point  à  classer  ces  pygmées  d'Afrique- 
parmi  les  typés  réduits  que  l'on  nomme  des  nains,  Pour  trouver  des 
êtres  à  qui  le  nom  s'applique  plul»  exactement,  il  nous  faut  rev^r 
aux  races  européennes. 

IV 

Les  nains  bien  conformées  dans  leur  petitesse  sont  le  produit  de 
l'infantilisme.  On  veut  dire  par  là  que  ce  sont  des  enfans  arrêtés  dans 
leur  croissance  et  qui  vieillissent  sans  grandir  et  sans  se  modifier.  Cet 
arrêt  de  développement  est  plus  ou  moins  généralisé  ;  il  s'étend  à  un 
nombre  plus  ou  moins  grand  des  appareils  de  l'économie.  On  peut,  à 
cet  égard,  distinguer  deux  cas,  qui  constituent  deux  formes  ou  deux 
degrés  de  l'infantilisme  et  qui  créent  les  deux  catégories  de  nains. 

L'infantilisme  est  complet  lorsque  le  nain  reste  un  enfant  sous 
tous  les  rapports.  C'est  un  enfant  sous  les  trois  points  de  vue  :  de  la 
taillci  c'est-à'-dire  du  développement  physique  du  squelette  et  des 
formes  extérieures;  de  l'intelligence,  c'est-à-dire  du  développement 
du  cerveau;  enfin  de  l'aptitude  procréatrice,  c'est-à-dire  de  l'appareil 
de  Ia  génération.  On  en  peut  citer  un  exemple  célèbre  au  xvui*  siècle, 
n  s'agit  du  nain  de  Stanislas  Leczinski^  roi  de  Pologne.  11  s'appelait 
Nicolas  Ferry  ;  mais  il  était  universellement  connu  sous  le  nom  du 
Bébé.  Sa  taille  ne  dépassa  point  trente-trois  pouces  de  Paris,  c'est-à- 
dire  'SQ'^^SS.  Elle  resta  droite  et  bien  proportionnée  jusqu'à  T&ge  de 


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REVUE   SClErïTlFlQUE.  703, 

quinze  ans  ou  de  seize  ans,  où  elle  commença  à  se  dévier  et  i  devenir 
contrefaite.  Diderot,  qui  le  vit  un  peu  après  cette  époque,  a  pu  le 
peindre  difforme  ;  mais  il  ne  Tétait  pas  dans  sa  jeunesse.  Il  aimait  la 
musique.  On  lui  avait  appris  à  battre  la  mesure  avec  Justesse  et  à 
danser  avec  grâce.  Toutefois,  Buffon  a  dit  de  lui  qu'U  marquait  peu  de 
raison.  Il  ne  put  en  effet  apprendre  à  lire.  Il  plaisait  à  la  façon  d*un 
petit  animal  apprivoisé.  Comme  tous  ses  pareils,  il  vieillît  préma- 
turément. Il  commença  d'entrer  en  décrépitude  à  Tâge  de  vingt- 
deux  ans,  et  il  mourut  de  vieillesse,  en  1764,  à  Tâge  de  vingt- 
six  ans. 

La  seconde  catégorie  est  plus  parfaite;  elle  correspond'  à  Tinfanti^ 
lisme  partiel.  Le  squelette  et  Tapparence  extérieure  restent  ce  qu'ils 
sont  chez  Tenfant;  mais  Tintelligence  progresse  et  Tappareil  de  la 
reproduction  arrive  à  maturité.  On  a  alors  le  spectacle  d'un  adulte  dans 
le  moule  d'un  enfant.  Parmi  les  nains  célèbres  qui  ont  réalisé  oettd 
condition  d'une  manière  plus  ou  moins  complète,  on  en  peut  citer 
deux  :  Borulawski,  le  nain  de  la  comtesse  Humiecska,  eti^effery 
Hudson,  qui  fut  le  nain  de  cour  d'Henriette  de  France. 

Boriilawski  était  un  gentilhomme  polonais,  presque  exactement 
contemporain  du  Bébé  du  roi  de  Pologne,  mais  il  était  plus  petit  en^ 
core.  Bulîon,  qui  le  vit  à  Paris  en  1760,  lui  attribue  une  hauteur  de 
28  pouces,  c'est-à-dire  de  75^»*,6.  Son  corps  était  bien  proportionné, 
et  ses  mains  petites,  n  avait  l'esprit  vif,  n  parlait  l'allemand  et  le 
français.  Un  de  ses  frères  n'avait  que  91  centimètres  de  taille;  une  de 
ses  sœurs,  également,  était  naine,  et  avec  cela,  remarquable  par  Isa 
gentillesse  et  son  intelligence,  n  mourut  en  décrépitude,  à  l'Age  de 
trente  ans. 

Quant  à  Jeffery  Hudson,  le  fou  de  cour  d'Henriette  de  France,  il' 
réalisait  un  des  plus  hauts  degrés  de  perfection  auxquels  un  nain 
puisse  prétendre.  C'était  véritablement  un  homme  complet  dans 
l'enveloppe  d'un  enfant.  Il  eut  des  aventures  galantes  et  un  duel,  dans 
lequel  on  prétend  qu'il  tua  son  adversaire. 

Le  répertoire  des  nains  connus,  cités  par  les  chroniqueurs,  est  assez 
étendu  pour  qu'on  puisse  trouver  un  certain  nombre  d'exemples  de 
l'une  et  Vautre  catégorie.  Quelques-uns  de  nos  contemporains  ont  vu 
ce  général  Tom-Pouce  qui  s'exhibait  à  Paris  vers  1840  et  qui,  en  1863, 
jouait  le  rôle  du  Petit  Poucet  sur  la  scène  du  théâtre  des  Variétés.  — ' 
D'autres,  plus  récemment,  ont  pu  connaître  le  couple  qid  était  pré- 
senté au  public  sous  le  nom  de  prince  et  princesse  GoUbri.  —  Mais, 
môme  en  totalisant  tous  ces  exemples  depuis  l'antiquité  jusqu'à  nos 


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704  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jours,  on  n'arriverait  encore  qu'à  un  total  très  restreint.  Les  nains  bien 
faits  sont,  dans  l'humanité,  une  infime  exception.  Les  nains  contre- 
faits sont  plus  nombreux,  comme  on  va  le  voir.  . 

Mais  avant  de  quitter  ceux-ci,  c'est-à-dire  les  nains  infantiles,  de- 
mandons-nous quelles  sont  les  causes  de  leur  état.  Ge  sont  des  êtres 
en  déchéance  plus  ou  moins  marquée;  mais  on  ne  peut  dire  que  ce 
soient  des  malades.  Les  stigmates  de  cette  déchéance  physiologique 
sont  évidens  chez  les  nains  de  la  première  catégorie  comme  le  Bébé 
du  roi  de  Pologne  :  c'est  l'intelligence  bornée,  le  caractère  impulsif  et 
irritable,  l'infécondité  des  femmes  et  l'impuissance  des  hommes. 
•  Chez  tous,  c'est  la  brièveté  de  la  vie.  Tous,  même  les  plus  par- 
faits, comme  JefFery  Hudson  ou  Borulawski,  ont  une  vieillesse  pré- 
coce et  meurent  prématurément.  Les  raisons  de  cette  déchéance  ainsi 
que  de  l'arrêt  de  croissance  dont  elle  est  l'effet  et  qui  immobilise 
l'enfant  à  une  étape  de  son  évolution,  sont  encore  profondément, 
obscures.  Elles  ne  sont  point  pathologiques,  à  proprement  parler. 
Elles  ne  sont  pas  la  manifestation  d'une  maladie  précise  et  cataloguée 
en  médecine.  Les  embryologistes,  et  parmi  eux  Dareste,  ont  insisté 
beaucoup  sur  cette  distinction  entre  les  troubles  de  la  santé  et  ceux 
du  développement.  Ils  veulent  que  ce  soient  deux  ordres  de  phéno- 
mènes distincts.  Ils  pensent  encore  que  ces  anomalies  du  développe- 
ment, qui  créent  les  nains  et  qui  ne  deviennent  évidentes  qu'à  un 
certain  moment  de  la  vie,  se  préparaient  depuis  longtemps.  Elles 
remonteraient  aux  premiers  temps  de  la  vie  embryonnaire. 

Les  nains  dont  il  nous  reste  à  parler  sont,  au  contraire  des  précé- 
dens,  justiciables  de  la  pathologie.  Ils  sont  atteints  d'une  affection  dn 
tissu  cartilagineux,  véritable  matrice  du  squelette  qui  se  trouve,  par 
cela  même,  empêché  de  se  former  normalementjet jdonne.lieu  à  des 
êtres  contrefaits. 


Les  nains  contrefaits  sont,  de  beaucoup,  le?  plus  nombreux.  G*est 
dans  cette  catégorie  qu'il  faut  placer  la  plupart  des  bouffons  et  des 
fous  qui  ont  fait  l'amusement  des  cours  princières,  depuis  le  temps 
des  empereurs  romains  jusqu'au  xvn"^  siècle.  Leur  difformité  toujours 
pareille  n'était  pas  trop  déplaisante  puisqu'elle  n'empêchait  point 
l'engouement  dont  ils  ont  été  l'objet  pendant  des  siècles  et  que  peut- 
être,  par  son  caractère  grotesque,  elle  l'expliquait  plutôt.  Cette  malfor- 
mation a  son  origine  dans  une  maladie  des  cartilages,  l'achondroplasie 


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REVUE   SCIENTIFIQUE.  705 

qui  a  commencé  d'être  connue,  il  y  a  vingt  ou  trente  ans,  et  dont 
l'étude  se  poursuit  tous  les  jours  sous  nos  yeux. 

Le  type  de  ces  nains  est  classique.  11  nous  a  été  conservé  par  les 
peintres  italiens  et  espagnols  du  xvi®  siècle  et  du  commencement 
du  \vii%  Raphaël,  Veronèse,  Tiepolo,  le  Dominiquin  et  Velasquez. 
Velasc{uez  a  représenté  les  types  qu'il  avait  sous  les  yeux  avec  une 
sincérité  parfaite  et  un  réalisme  saisissant.  Il  existe  au  musée  du 
Prado,  à  Madrid,  de  la  main  de  Velasquez,  sept  portraits  de  nains 
célèbres.  Dans  leur  ouvrage  sur  «  les  difformes  et  les  malades  dans 
l'art,  »  Charcot  et  Richer  en  ont  reproduit  la  gravure.  Le  docteur 
Porak  en  a  intercalé  deux  dans  son  mémoire  sur  TAchondroplasie.  Il 
ne  peut  y  avoir,  en  effet,  de  meilleure  illustration  de  la  maladie,  ou, 
si  Ton  veut,  de  la  difformité  achondroplasique.  Le  nain  «  el  primo,  » 
par  exemple,  est  représenté  assis  sur  le  sol.  Ce  qui  frappe  immédiate- 
ment le  spectateur,  c'est  sa  tète  volumineuse,  sa  voûte  crânienne 
épaaouie  surtout  en  avant,  du  côté  du  front.  Le  torse  régulier  et  large- 
ment développé  est  celui  d'un  homme  vigoureux.  Mais,  après  le 
front,  le  second  objet  qui   retient  l'attention,   ce    sont  les    bras, 
tellement  courts  qu'ils  arrivent  à  peine  à  la  taille.  Ce  sont  enfin  les 
jambes  dont  la  brièveté  ressort  d'une  manière  non  moins  saisissante. 
A  ces  traits,  le  médecin  ne  saurait  méconnaître  l'achondroplase.  Un 
tronc  vigoureux,  sur  lequel  s'attachent  des  membres  robustes,  mais 
invraisemblablement  courts,  surmonté  d'une  tête  volumineuse,  voilà 
en  deux  mots  la  caractéristique  de  cette  difformité.  Si  l'on  avait  le 
loisir  d'examiner  le  sujet  vivant  sous  toutes  ses  faces,  l'observateur 
apercevrait   un    dernier    trait  qui  complète   le  signalement,  c'est 
l'ensellure  profonde  de  l'échiné.   Le  dos  est  fortement  creusé  au 
niveau  des  reins,  comme  si  le  tronc  trop  lourd  avait  basculé  en  avant 
sur  le  bassin.  Cette  disposition  qui  accentue  la  saillie  du  ventre  d'un 
côté,  et  celle  des  épaules  de  l'autre,  en  arrière,  donne  au  torse  une 
ressemblance  avec  celui  du  polichinelle  à  deux  bosses. 

Il  y  a,  dans  l'art  ancien,  d'autres  représentations  très  réalistes  de 

la  même  monstruosité.  Les  Égyptiens  semblent  l'avoir  divinisée  sous 

les  noms  du  dieu  Bès  et  du  dieu  Ptah,  le  premier  présidant  aux 

armes  et  à  la  toilette  et  le  second  aux  inhumations.  On  en  voit  de 

nombreuses  ligures  au  Musée  des  antiquités  égyptiennes,  au  Louvre. 

)8  traits  sont,  encore  ici, les  traits  connus,  caractéristiques  :  une  tète 

^lumineuse  dans  sa  partie  crânienne,  des  membres  robustes  mais 

irémement  courts,  une  cambrure  des  reins  poussée  jusqu'à  l'ensel- 

e. 

TOMB  XXIII.  —  1904.  45 


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706  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Cette  conformation  y  qui  est  celle  des  nains  de  Vêlas  que  z,  était,  à 
n'en  pas  douter,  celle  de  la  plupart  des  «  fous  »  dont  les  princes  et  les 
riches  seigneurs  se  montrèrent  si  fortement  engoués,  pendant  le  moyen 
âge,  et  qu'ils  considéraient  comme  Tornement  obligatoire  de  leurs 
cours.  Le  Triboulet  de  François  P%  le  Corneille  de  Lithuaaie  qui  était 
le  fou  de  Charles-Quint,  les  nains  de  Catherine  de  Médicis,  ceux  enfin 
qui  se  perpétuèrent  encore  pendant  quelque  temps  dans  les  cours 
d'Allemagne  et  de  Russie,  après  que  Louis  XIV  les  eut  supprimés  à  la 
cour  de  France,  n'avaient  pas  une  autre  figure.  Lorsque  la  princesse 
Nathalie,  sœur  de  Pierre  P",  eut  la  fantaisie  de  réunir  à  Moscou  tous 
les  nains  et  toutes  les  naines  de  TEmpire,  on  lui  en  amena  soixante. 
Elle  en  fit  une  procession,  en  les  plaçant  par  quatre  dans  des  carrosses 
dorés,  appropriés  à  leur  taille  et  traînés  par  des  chevaux  nains  ;  mais, 
—  et  c'est  là  ce  qui  nous  intéresse,  —  le  chroniqueur  qui  fait  ce  récit 
mentionne  expressément  qu'ils  étaient  presque  touB  difformes.  La 
mode  des  fous  et  des  nains  s'était  introduite,  —  venue  sans  doute  dê& 
cours  barbares, — dans  celle  des  Empereurs.  Le  nain  d'Auguste,  ceux 
de  sa  fille  Julie,  étaient  peut-être  des  nains  infantiles  bien  faits  ;  maiâ 
ceux  que  Domitien  faisait  combattre  dans  le  cirque  étaient  certaine- 
ment des  contrefaits  appartenant  au  type  achondroplasique  qui  est, 
décidément,  le  type  le  plus  général. 

VI 

Le  mécanisme  et  la  genèse  de  c^te  difformité  sont  restés  igaorés 
du  public  médical  jusqu'à   la  publication,  faite  par    Troisier,  des 
œuvres  posthumes  de  J,Parrot  en  1882.  Jusqu'à  cette  époque  toutes 
les  déformations  de  cet  ordre  étaient  attribuées  au  rachitisme.  Sans 
doute,  quelques  observateurs  perspicaces,  MiiJler,  Virchow,  Depaul 
et  surtout  Winkler  avaient  été  frappés  déjà  des  difl'érences  qui  sépa- 
raient ces  deux  états.  Le  squelette  des  membres  offrait  des  caractères 
particuliers  chez  les  nains  dont  nous  parlons  :  l'extrême  brièveté  des 
os,  leur  épaisseur,  leur  dureté,  leiu:  habituelle  rectitude  sont  des  traits 
exactement  contraires  à  ceux  du  rachitisme.    Mais  c'est  J.  Parrot 
qui  mit  cette  incompatibilité  en  pleine  évidence  ;  ce  fui  lui  qui  pro- 
clama qu'il  s'agissait  ici  d'une  maladie  tout  à  fait  spéciale  des  carti- 
lages et  que  cette  maladie  atteignait,  d'une  façon  élective  et  préférer 
tielle,  les  membres  d'abord,  le  crâne  ensuite. 

La  production  de  cette  difformité, —  et  c'estlkce  qui  enfaitrin^érél 
théorique,  —  est  une  conséquence  remarquable  des  lois  qui  président  à 


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REVUE    SCIENTIFIQUE.  707 

Torganisation  du  squelette.  On  sait  que  les  os  ont- deux  origines  diffé- 
rentes. Les  ans  viennent  de  la  transformation  d'un  tissu  primordial  de 
nature  cartilagineuse,  ce  sont  les  «  os  de  cartilage.  »  Les  autres 
viennent  d'une  autre  variété  de  tissu,  le  tissu  conjonclif  primitif;  ce 
sont  les  «  os  de  membrane.  »  La  clavicule,  les  côtes,  les  os  qui  forment 
la  voûte  du  crâne  sont  de  cette  seconde  espèce.  Une  maladie  qui  frap- 
pera exclusivement  les  cartilages  laissera  donc  ces  os  intacts,  et  c*est 
pourquoi  le  nain  achondroplase  a  le  crâne  bien  développé  (et  consé- 
qpiemment  aussi  le  cerveau);  il  a,  pour  la  même  raison,  un  thorax 
vigoureux  et  bien  conformé.  Au  contraire,  en  thèse  générale,  les  os 
des  membres  s'allongent  par  suite  du  travail  d'activité  des  cartilages, 
dits  de  conjugaison,  qui  terminent  leurs  deux  extrémités.  Si  donc, 
comme  c'est  le  cas  ici,  le  tissu  cartilagineux  est  malade  et  frappé  de 
sténhté,  les  os  ne  croîtront  plus  en  longueur  :  ils  gagneront  seule- 
ment  en  épaisseur,  parce  que  c'est  une  membrane,  le  périoste,  et  non 
un  cartilage  primordial  qui  préside  à  leur  développement  transversal. 
On  voit  par  là  que  la  difformité  qui  fait  les  nains  s'explique  immédia- 
tement, dans  ses  grands  traits,  par  une  altération  restreinte  au  tissu 
cartilagineux  primitif  et  qui  le  frappe  d'inertie  et  de  stérilité.  Cette 
achondroplasie,  cette  dystrophie  du  cartilage  primordial  n'est  d'ail- 
leurs pas  une  simple  hypothèse,  c'est  un  fait  que  l'examen  micro- 
scopique des  cartilages  montre  aux  yeux.  Ajoutons  qu'elle  rend 
compte  non  seulement  des  traits  principaux  du  nanisme  ordinaire, 
mais  de  toutes  ses  circonstances  les  plus  accessoires  et  les  plus  par- 
ticulières. 

VII 

Un  phénomène  biologique  si  général  ne  pouvait  se  restreindre  à 
l'espèce  humaine.  Les  animaux,  eux  aussi,  présentent  des  exemples 
de  nanisme  et  de  difformité  comparables  à  ceux  de  l'homme.  Tel  est 
le  cas  des  chiens  bassets,  des  bœufs  «  natos  »  et  des  moutons 
«  ancons.  »  La  différence  consiste  en  ce  que,  chez  les  animaux,  la 
monstruosité  ne  garde  pas  un  caractère  individuel.  Elle  donne  lieu 
à  la  formation  de  races  nouvelles.  Celles-ci  d'ailleurs  n'ont  aucun 
caractère  de  supériorité  sur  la  race  ordinaire.  La  déformation  ne  con- 
stitue point  un  avantage  pour  l'anunal  lui-même,  mais  seulement 
pour  rhomme  qui  en  tire  parti.  Ces  races  ne  se  maintiennent  donc 
que  par  le  concours  de  l'homme  :  elles  disparaîtraient,  si  celui-ci  n'y 
tenait  la  main. 


^ 


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708  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  chien  basset  a  quelque  chose  dans  son  allure  générale  qui  rap- 
pelle la  difformité  du  nain  achondroplasique.  La  tête  est  volumineuse, 
le  tronc  est  râblé  et  vigoureux;  les  membres  seuls  sont  ridiculement 
eourts,  tantôt  droits,  tantôt  arqués  et  torses,  comme  s'ils  avaient  fléchi 
sous  le  poids  du  corps.  Cette  race  est  fort  ancienne.  Les  monomens 
de  TËgypte  reproduisent  fréquemment  la  figure  du  basset  à  jambes 
torses.  Un  autre  exemple  du  même  genre  de  conformation  est  fourni 
par  les  bœufs  «  natos  »  qui  ont  existé  pendant  un  siècle  environ  au 
Mexique,  au  Chili  et  dans  la  République  Argentine.  C'est  une  race  de 
bétail,  très  basse  sur  jambes  quoique  de  corpulence  ordinaire,  et  dont 
le  museau  écrasé  ressemble  à  celui  du  chien  bouledogue,  comme  si 
L'altération  des  cartilages  avait  été  poussée  ici  jusqu'à  la  disparition 
des  cartilages  du  nez.  Les  moutons  «  ancons  »  à  pattes  torses  sont 
aussi  des  espèces  de  moutons  bassets  dont  les  éleveurs  ont  maintenu 
la  race,  tant  qu'ils  ont  eu  intérêt  à  le  faire. 

Tous  ces  animaux  difformes  ont  conservé  leur  fécondité,  et  c'est 
par  des  unions  répétées,  par  des  croisemens  in  and  in  que  les  éle- 
veurs sont  parvenus  à  fixer  ce  type  individuel  et  à  en  faire  un  carac- 
tère de  race.  A.  Poncet  a  été  frappé  des  rapprochemens  qu'autorisent 
ces  exemples  tirés  du  règne  animal.  Il  lui  semble  établi  qu'au  temps 
eu  les  nains  étaient  recherchés  par  les  princes  et  les  seigneurs,  ils 
étaient  plus  nombreux  que  de  nos  jours.  Peut-être  formaient-ils 
alors  une  race,  un  groupe  ethnique  véritable,  et  peut-être  aussi  des 
unions  assorties  présidaient-elles  à  la  conservation  de  cette  race. 
La  supposition  n'a  rien  d'impossible,  puisque  ces  êtres  contrefaits  sont 
parfaitement  aptes  à  se  reproduire  et  qu'on  les  voit  apparaître  fré- 
quemment par  séries  de  deux  et  de  trois  dans  une  même  famille.  Mais 
la  possibilité  d'un  fait  n'en  prouve  pas  l'existence  ;  et  malheureuse- 
ment toute  la  doctrine  dont  nous  parlons  n'est  qu'un  échafaudage  de 
possibiUtés.  Sous  le  bénéfice  de  cette  expresse  réserve,  il  nous  sera 
permis  de  dire  que  nous  la  trouvons  intéressante  et  d'en  continuer 
>'exposé.  Donc  ces  nains,  après  avoir  longtemps  subsisté  à  l'état  de 
collectivité,  comme  en  témoignent  les  monumens  de  l'Egypte,  les 
vases  céramiques  de  la  Grèce  et  de  Rome  et  les  restes  trouvés  dans 
les  sépultures  de  l'âge  de  la  pierre,  auraient  progressivement  diminué 
vers  le  milieu  du  moyen  âge,  et  ne  se  montreraient  plus  aujourd'hui 
qu'à  l'état  de  rappel  atavique  d'une  conformation  qui  disparait  e^ 
qu'il  n'y  a  vraiment  pas  lieu  de  regretter. 

A.  Dastre. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


30  septembre. 

Le  scopticisme  inquiet,  un  peu  découragé  même,  que  nous  mon- 
trions, il  y  a  quinze  jours,  au  sujet  des  efforts  tentés  pour  mettre  fin 
à  la  grève  de  Marseille,  n'a  été  que  trop  justifié  par  les  faits.  Le  der- 
nier incident  qui  s'est  produit  est  bien  de  nature,  on  en  conviendra, 
à  inspirer  des  appréhensions  :  nous  voulons  parler  du  rejet  de  la  sen- 
tence d'arbitrage  par  les  dockers  et  par  les  charbonniers.  Les  dockers 
et  les  charbonniers  avaient  formellement  accepté  l'arbitrage  de  M.  Ma- 
gnan,  ancien  président  de  la  Chambre  de  commerce  :  dès  lors,  on  a 
cru  tout  terminé.  Mais,  la  sentence  une  fois  rendue,  ils  ont  jugé 
qu'elle  ne  leur  donnait  pas  une  satisfaction  suffisante,  et  l'ont 
repoussée  :  cela  n'est  pas  fait  pour  arranger  les  choses. 

n  y  a  eu,  jusqu'à  ce  jour,  trois  périodes  dans  le  développement  de 
cette  malheureuse  grève,  et  à  chacune  se  rattache  le  nom  d'un  homme 
de  bonne  volonté  qui  a  essayé  de  la  clore  :  le  premier  est  celui  de 
M.  Le  Mée  de  la  Salle,  le  second  celui  de  M.  Charles-Roux,  le  troisième 
celui  de  M.  Magnan.  M.  Le  Mée  de  la  Salle  a  été  bientôt  mis  hors  de 
combat  :  nous  avons  rendu  hommage  à  son  courage,  mais  il  ne  se 
doutait  évidemment  pas,  lorsqu'il  a  entamé  sa  tâche,  de  toutes  les  dif- 
ficultés qu'il  devait  y  rencontrer.  Son  œuvre  n'a  pourtant  pas  été  inu- 
tile, loin  de  là!  elle  a  contribué  à  éclairer  la  situation.  C'est  déjà 
quelque  chose  que  d'avoir  relevé  les  écueils  d'une  mer  démontée, 
^près  lui  est  venu  M.  Charles-Roux,  dont  tout  le  monde  connaît  la 
>mpétence  et  la  décision,  et  qui  a  certainement  poussé  la  concilia- 
on  aussi  loin  que  possible.  Il  a  reçu,  à  cet  égard,  un  témoignage 
li  n'est  pas  suspect,  car  c'est  celui  de  M.  Pelle  tan.  Ce  qui  auraU 


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710  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dû  le  recommander  encore  davantage,  et  surtout  plus  sérieusement, 
à  la  confiance  des  inscrits  maritimes,  c'est  que,  pour  venir  à  eux,  il 
s'est  détaché  de  ce  qu'on  peut  appeler  le  bloc  patronal.  Cette  attitude, 
de  sa  part,  n'a  pas  laissé  de  causer  quelques  susceptibilités  parmi 
les  autres  Compagnies  maritimes.  Elles  s'étaient  promis  de  tenirferme 
en  face  des  ouvriers  de  toutes  catégories  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent 
accepté  leurs  conditions,  et  c'est  même  pour  se  solidariser  avec  la 
Compagnie  des  Messageries  maritimes,  la  première  atteinte,  que  les 
autres  avaient  décidé  le  désarmement  général.  Malgré  cela,  les  ou- 
vriers ont  vu  M.  Charles-Roux  venir  à  eux  avec  un  rameau  d'olivier 
à  la  main.  Comment  l'ont- ils  reçu  ?  Avec  une  défiance  arrogante,  outra- 
ge ante  même,  qui  a  failli  tout  gâter  dès  le  premier  moment.  Dans  une 
réunion  des  inscrits,  M.  Rivelli,  président  de  leur  syndicat,  s'est 
exprimé  sur  le  compte  de  M.  Charles-Roux  en  termes  tels  que  celui-ci 
s'en  est  déclaré  offensé,  et  a  refusé  d'avoir  désormais  aucun  rapport 
avec  un  pareil  négociateur.  Les  journaux  socialistes  ont  pris  la  défense 
de  M.  Rivelli,  en  disant  qu'il  n'était  pas  obligé  d'être  bien  élevé  :  sans 
doute,  mais  ce  n'est  pas  seulement  un  manque  d'éducation  qu'il  a 
montré,  c'est  encore  un  manque  d'intelligence  et  de  cœur.  Singulier 
état  d'esprit  que  celui  de  certains  ouvriers  1  Ils  croient  que,  pour  conti- 
nuer de  mériter  la  confiance  de  leurs  camarades,  ils  ne  peuvent  causer 
à  demi-voix  avec  les  patrons  qu'à  la  condition  de  les  injurier  tout 
haut.  M.  Charles-Roux  a  protesté  et  regimbé.  Cependant  il  n'a  pas 
voulu  faire  retomber  sur  toute  la  corporation  la  faute  d*un  de  ses 
membres,  bien  que  celui-ci  fût  son  représentant  officiel,  et  les  négo- 
ciations n'ont  pas  tardé  à  recommencer  :  c'est  à  peine  si  elles  ont  été 
un  moment  interrompues,  et  nous  ne  relevons  l'incident  qu'à  cause 
de  sa  signification  psychologique.* 

Il  faudrait  descendre  dans  des  détails  techniques,  qui  n'intéresse- 
raient peut-être  que  les  spécialistes,  pour  rendre  compte  des  négocia- 
tions de  M.  Charles-Roux  :  contentons-nous  de  dire  que  le  principal 
dissentiment  entre  les  inscrits  et  les  Compagnies  portait  sur  certaios 
travaux  supplémentaires  justifiés  par  l'urgence  de  les  accomplir, 
travaux  qui  intéressaient  quelquefois  la  sécurité  des  passagers,  plus 
souvent  la  conservation  des  marchandises  ou  des  bagages,  et  dont 
les  inscrits  prétendaient  s'affranchir  sous  prétexte  qu'ils  ne  rentraient 
pas  dans  leur  service,  ou  se  faire  rémunérer  par  une  prime  excep- 
tionnelle. On  voit  tout  de  suite  que  la  seconde  prétention  est  ]  i 
légitime  que  la  première  :  aussi  M.  Charles-Roux  y  a-t-il  donné  sa 
faction.  Il  s'est  refusé  seijdement  à  tout  ce  qui  aurait  pu  diminuer 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  7H 

le  navire  rantorité  du  commandement.  Le  devoir  strict  de  l'inscrit  est 
de  commencer  par  obéir  aux  ordres  qu'il  reçoit,  sauf,  s'il  y  a  eu  abus, 
à  en  référer  à  qui  de  droit.  M.  Charles-Roux  a  rédigé  un  projet  de  con- 
vention inspiré  de  ces  idées  générales,  ni'a  fait  avec  sa  connaissance 
des  choses  de  la  mer  et  la  précision  habituelle  de  son  esprit,  mais 
avec  on  large  sentiment  d'équité  et  de  bienveillance  envers  les  ou- 
vriers. Cette  fois  encore,  on  a  pu  espérer  que  l'entente  allait  se  faire. 
La  grève  ne  se  serait  pas  terminée  pour  cela,  puisqu'il  fallait  aussi  se 
mettre  d'accord  avec  les  dockers  et  les  charbonniers  ;  mais  un  pas 
important  aurait  été  fait  vers  la  solution,  et,  comme  il  n'y  a,  dit-on, 
que  le  premier  qui  coûte,  peut-être  les  autres  auraient-Us  été  faits 
avec  un  moindre  effort.  Ces  espérances  favorables  n'ont  pas  tardé  à 
se  dissiper:  les  inscrits  maritimes  ont  repoussé  le  projet  de  M.  Charles- 
Roux.  Celui-ci  est  rentré  sôus  sa  tente  :  nous  voulons  dire  quil  a 
quitté  Marseille  et  est  parti  pour  la  campagne.  Entendait-il  renon- 
cer par  là  à  toute  négociation  ultérieure?  Non.  M.  Charles-Roux  est 
un  homme  de  foi  et  d'action.  Il  n'abandonne  pas  si  aisément  l'œuvre 
qu'il  a  entreprise.  Mais  il  voulait  donner  aux  esprits  des  ouvriers  le 
temps  de  se  calmer  et  de  revenir  à  une  appréciation  plus  juste  des 
avantages  qu'il  leur  avait  offerts.  Il  n'a  pas  tardé,  en  effet,  à  renouer 
des  pourparlers  avec  M.  Pénissat,  directeur  de  l'inscription  maritime. 
On  s'est  repris  à  espérer  :  mais,  nous  l'avons  dit,  il  fallait  encore 
s'entendre  avec  les  [dockers  et  les  charbonniers.  L'accord  ne  parais- 
sait pas  irréalisable  :  certains  symptômes  donnaient  à  ci'oire  qu'il  y 
avait  chez  les  ouvriers  du  port  quelque  impatience  de  reprendre  le 
travail,  et  qu'il  suffirait  de  leur  en  fournir  honorablement  les  moyens. 

Le  régime  des  dockers  a  été  fixé  par  un  contrat  qui  ne  date  pas  de 
longtemps  :  il  est  de  1903.  Conclu  l'année  dernière,  comment  expliquer 
qu'il  ait  déjà  besoin  d'être  remis  sur  le  métier  7  Rien  de  plus  simple  : 
c'est  que  le  contrat  de  1903  n'a  pas  cessé  d'être  violé  par  les  ouvriers, 
n  l'a  été  dans  son  esprit  et  dans  son  texte.  On  peut  naturellement  chi- 
caner sur  le  premier  point,  mais  non  sur  le  second.  Nous  avons  déjà 
parlé,  et  à  maintes  reprises,  d'un  des  pires  abus  que  les  ouvriers  ont 
introduits  dans  leurs  habitudes,  à  savoir  les  mises  à  l'index.  Inscrits  et 
dockers  en  ont  usé  à  qui  mieux  mieux,  et  c'est  même  le  principal 
motif  qui  a  amené  les  Compagnies,  après  la  grève  des  contremaîtres,  à 
désarmer  les  navires  et  à  suspendre  tout  travail.  Avec  ce  système,  en 

^et,  toute  autorité  est  impossible,  tout  commandement  est  méconnu. 

land  les  ouvriers,  à  quelque  catégorie  qu'ils  appartiennent,  sont  mé- 

Dtens  d'un  de  leurs  chefs,  ils  le  mettent  à  l'index,  et  ils  se  met- 


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712  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tent  eux-m6mes  en  grève  si  l'exclusion  qu'ils  ont  prononcée  n'est  pas 
respectée.  Or,  pour  ne  parler  que  des  dockers,  le  contrat  de  1903  leur 
interdit  ces  mises  à  l'index,  puisqu'il  établit  en  principe  que  le  tra- 
vail ne  sera  jamais  suspendu,  et  que,  pour  tout  litige,  on  en  référera 
à  l'arbitrage.  Il  désigne]déjà  l'arbitre  :  c'est  ce  même  M.  Magnan,  à 
l'intervention  duquel  patrons  et  ouvriers  viennent  effectiveiQent  de 
recourir.  On  voit  donc  que  tout  a  été  prévu,  et  que  les  ouvriers  ont 
une  voie  ouverte  pour  se  faire  rendre  justice.  En  ont-ils]  jamais  usé 
depuis  l'année  dernière  ?  Non,  pas  une  seule  fois,  à  notre  connais- 
sance. Le  contrat  a  été  comme  s'il  n'existait  pas.  Les  dockers  ont 
multiplié  les  mises  à  l'index,  et,  toutes  les  fois  qu'ils  ont  éprouvé  un 
mécontentement  quelconque,  ils  ont  cessé  le  travail  d'une  manière 
plus  ou  moins  étendue.  Quant  à  leurs  griefs,  fondés  ou  non,  ils  ont  été 
presque  quotidiens. 

Peut-être  les  ouvriers  ne  se  douteraient-ils  pas  qu'ils  en  ont  en  si 
grand  nombre,  s'ils  étaient  livrés  à  eux-mêmes  ;  mais  les  syndicats  ont 
imaginé  une  sorte  de  magistrature  dans  la  personne  des  délégués  aux 
chantiers,  chargés  en  principe  de  surveiller  tout  ce  qui  s'y  passe,  et 
qui  n'ont  pas  tardé  à  émettre  la  prétention  d'y  tout  diriger.  Les  patrons 
se  sont  plaints  de  la  manière  dont  les  délégués  comprenaient  leur  rôle 
et  le  remplissaient;  ils  ont  [demandé  formellement  leur  suppression  ; 
c'est  une  des  conditions  qu'ils  ont  mises,  dès  le  premier  jour,  à  la  reprise 
du  travail.  Avons-nous  besoin  de  dire  que,  agens  des  syndicats,  les 
délégués  exercent  leur  tyrannie  sur  les  ouvriers  aussi  bien  que  sur  les 
patrons  ?  Ils  se  mêlent  en  particulier  de  la  manière  dont  se  font  les 
embauchages  :  dès  lors,  la  liberté  des  embauchages  n'existe  plus,  et 
c'est  encore  une  des  principales  revendications  du  patronat.  A  moins 
de  stipulation  contraire,  il  est  de  droit  strict  que  les  patrons  embau- 
chent qui  ils  veulent,  et  procèdent  soit  individuellement,  soit  collecti- 
vement. Nous  disons  «  à  moins  de  stipulation  contraire,  »  parce  que 
cette  stipulation  existe  dans  un  contrat  qui  porte  le  nom  de  Contrat 
Bessard  :  M.  Bessard  est  le  principal  entrepreneur  de  charbonnage  de 
Marseille.  Un  des  articles  de  cet  arrangement  porte  que,  «  dans  la  me- 
sure du  possible,  la  priorité  sera  accordée  aux  ouvriers  français  dans 
toutes  les  manipulations  des  quais  et  pour  les  appels  aux  syndiqués.  » 
Mais  cette  préférence  attribuée  soit  aux  syndiqués,  soit  aux  ouvriers 
français,  ne  peut  dériver  que  d'une  convention  particulière,  en  dehors 
de  laquelle  la  liberté  du  patron  reste  absolue.  Ce  n'est  pas  ainsi  qu( 
l'entendent  les  ouvriers.  Leur  prétention  est  de  substituer  les  embai 
chages  collectifs  aux  embauchages  individuels,  et  de  les  faire  faire  p? 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  713 

llntermédiaire  de  leur  syndicat.  L'  «  Union  maritime,  »  dont  nous  par- 
lionSy  il  y  a  quinze  jours,  attribuerait,  au  contraire,  la  préférence  pour 
Tembauchage  aux  ouvriers  qui  s'y  feraient  inscrire.  Le  syndicat  actuel 
a  vu  naturellement  une  menace  dans  la  création  du  syndicat  futur, 
avec  les  avantages  qui  seraient  assurés  à  ses  affiliés,  et  il  en  est  ré- 
sulté chez  lui  une  préoccupation  qui  a  encore  augmenté  ses  exi- 
gences. 

Cependant  l'arbitrage  semblait  devoir  venir  à  bout  de  toutes  ces 
difficultés.  L'arbitre  était  tout  désigné  d'avance,  c'était  M.  Magnan  :  il 
devait  néanmoins  être  accepté  à  nouveau  par  les  deux  parties,  pour 
qu'il  ne  restât  plus  l'ombre  d'une  équivoque  sur  leur  commune  réso- 
lution de  s'en  remettre  à  son  autorité.  Lar  double  acceptation  a  eu 
lieu.  Elle  a  été  donnée  dans  les  termes  les  plus  formels,  les  plus 
solennels,  par  les  dockers  et  les  charbonniers,  et  aussi  par  les  patrons 
M.  Magnan  n'avait  plus  qu'à  rédiger  sa  sentence.  Il  l'a  fait,  et  dans 
les  termes  les  plus  sages.  Le  contrat  de  1903,  a-t-il  dit,  «  se  serait 
suffi  à  lui-même  s'il  avait  été  loyalement  exécuté.  »  n  ne  l'a  pas 
été  :  de  là  est  venue  la  nécessité  d'en  fixer  le  sens.  «  n  contient 
implicitement,  a  déclaré  l'arbitre,  la. liberté  d'embauchage,  et  par 
conséquent  la  faculté  pour  le  patron  d'embaucher  qui  bon  lui 
semble,  syndiqué  ou  non.  »  C'est  un  principe  général,  évident  par  lui-, 
même,  mais  qui,  dans  les  circonstances  présentes,  avait  besoin  d'être 
affirmé  et  confirmé.  Pour  ce  qui  est  du  contrat  individuel,  M.  Ma- 
gnan déclare  qu'il  est  aussi  de  droit  commun  :  il  n'est  au  pouvoir  de 
personne  de  l'interdire  à  qui  voudrait  en  faire  usage,  ou  de  l'imposer 
à  qui  voudrait  s'en  abstenir.  L'accord  de  1903  n'a  pas  parlé  des 
délégués  des  chantiers  :  par  cela  même,  il  ne  les  a  pas  interdits. 
M.  Magnan  ne  fait  donc  aucune  difficulté  d'en  reconnaître  la  légitimité  : 
sur  ce  point  important,  il  a  donné  raison  aux  ouvriers  contre  les' 
patrons.  Toutefois,  en  approuvant  l'institution,  il  en  a  condamné 
les  excès.  Le  délégué,  a-t-il  dit,  doit  s'en  tenir  au  simple  rôle  d'infor- 
mateur, «  sans  s'ingérer  en  rien,  soit  directement,  soit  indirectement, 
dans  le  fonctionnement  du  travail.  »  S'il  y  a  des  abus,  il  les  signale, 
il  les  dénonce  ;  mais  ce  n'est  pas  à  lui  qu'il  appartient  de  les  corriger. 
Naturellement,  les  mises  à  l'index  sont  défendues.  Telle  a  été,  dans 
ses  lignes  générales,  la  sentence  arbitrale.  M.  Magnan  a  donné 
satisfaction  aux  ouvriers  sur  un  point,  l'institution  des  délégués  des 
Gantiers,  et  aux  patrons  sur  tous  les  autres.  Pouvait-il  en  être  autre- 
ent?  M.  Magnan  pouvait-il  laisser  porter  atteinte  à  la  liberté  de 
mbauchage,  individuel  ou  collectif?  Pouvait-il  admettre  que  l'auto- 


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714  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rite  dans  les  [chantiers  restât  en  quelque  sorte  indivise  entre  les  ou- 
vriers et  les  patrons?  Pouvait-il  consacrer,  sans  détruire  toutes  les 
autres,  la  liberté  des  mises  à  l'index?  Non,  certes  ;  mais  s'U  l'avait 
{ait,  les  patrons  auraient  dû  se  soumettre.  Pourquoi?  Parce  qu'ils 
l'avaient  promis,  qu'ils  en  avaient  donné  leur  parole  et  que  leur 
honneur  y  était  engagé.  Sans  cela,  il  n'y  a  plus  d'arbitrage  possible. 
L'obligation  est  la  même  pour  les  ouvriers  ;  cependant  ils  n'ont  pas 
hésité  une  minute  à  repousser  la  sentence  aussitôt  qu'ils  l'ont  connue. 
Ou  a  pu  croire,  et  quelques  journaux  ont  dit  qu'ils  avaient  agi  aà 
irato,  qu'ils  avaient  cédé  à  un  premier  mouvement  d'impatience  et  de 
colère,  mais  qu'ils  ne  persévéreraient  pas  dans  leur  détermination. 
C'était  mal  les  connaître  :  ils  y  ont  persévéré;  ils  ont  maintenu  le 
lendemain,  après  une  nuit  de  réflexion,  leur  [vote  de  la  veille;  ils  ont 
accepté  la  démission  du  président  de  leur  syndicat,  M.  Manot,  qui 
avait  été  le  principal  négociateur  de  l'arbitrage,  et  même  celle  de  tout 
le  bureau;  ils  en  ont  nonmié  un  autre,  non  sans  avoir  remercié  l'an- 
cien, pour  la  forme,  de  la  bonne  volonté  qu'il  avait  déployée  et  des 
services  qu'il  avait  rendus,  à  peu  près  comme  on  donne  un  certificat 
à  un  domestique  lorsqu'on  le  met  à  la  porte  et  qu'on  le  remplace. 
L'échec  de  l'arbitrage  a  donc  été  complet,  et  assurément  cela  est 
grave.  Cette  fois,  la  plupart  des  journaux  socialistes  ont  été  embar- 
rassés  pour  justifier  les  ouvriers.  V Humanité,  organe  de  M.  Jaurès,  a 
exprimé  des  regrets.  Les  ouvriers,  a-t-elle  dit,  n'ont  pas  bien  compris 
les  avantages  qu'on  leur  accordait  :  ils  se  raviseront.  Enfin,  une  sen- 
tence arbitrale  est  moralement  obligatoire,  et  les  ouvriers  marseillais 
sont  «  des  hommes  d'honneur.  » 

Des  «  hommes  d'honneur?  »  Sur  ce  mot,  il  faut  s'entendre.  Dieu 
nous  garde  de  contester  que  les  ouvriers  de  Marseille  ne  soient  des 
hommes  honorables,  des  hommes  honnêtes!  Ils  le  sont,  à  coup  sfiir; 
mais,  pour  ce  qui  est  de  l'honneur,  ils  viennent  de  montrer  qu'ils  n'en 
avaient  pas  une  notion  très  claire.  L'honneur  est  un  sentiment  dû 
en  partie  à  l'éducation  :  le  germe  en  est  sans  doute  dans  l'état  de 
nature,  mais  il  a  besoin  d'être  développé.  Lorsqu'un  homme  d'hon- 
neur a  donné  sa  parole,  il  n',y  a  pas  de  considération  d'intérêt  qui 
puisse  le  porter  à  y  manquer.  La  révolte  même  de  sa  conscience 
serait  chez  lui  comprimée  par  un  sentiment  plus  fort.  Il  a  eu  tort 
peut-être  de  s'engager  d'avance;  mais,  s'il  l'a  fait,  il  est  lié.  Évidem- 
ment les  ouvriers  ont  de  l'honneur  une  conception  différente.  Ils  i 
avaientdéjà  donné  quelques  exemples:  ce  dernier  est  le  plusdémoi 
stratif.  L'instinct  naturel  n'admet  chez  eux  aucune  discipline  moral 


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BKVUB.   —   CHRONIQUE.  715 

Lorsqu'ils  acceptent  Farbitrage,  cela  veut  dire  qu'ils  s'y  soumettront 
si  la  sentence  leur  convient;  sinon,  non.  Peut-être,  et  il  faut  Tespérer, 
le  jour  viendra-tril  où  les  progrès  de  leur  éducation  leur  feront  com- 
prendre qu'avec  l'honneur  on  ne  transige  pas;  mais  ce  jour  n'est  pas 
encore  venu.  En  l'attendant,  à  quoi  sert  l'arbitrage?  Que  deviennent 
même  les  projets  de  ceux  qui  proposent  de  le  rendre  obligatoire  ?  L'ar- 
bitrage diffère  d'un  jugement  en  ce  sens  que,  librement  accepté  par 
les  deux  parties,  il  n'a  d'autre  sanction  que  leur  libre  et  commun  res- 
pect de  la  parole   donnée,  n  n'y  a  pas  d'huissier,  il  n'y  a   pas  de 
gendarme  qui  puisse  imposer  ce  respect;  et,  d'ailleurs,  dans  le  cas  dont 
il  s'agit,  comment  obligerait-on  des  ouvriers  à  travailler,  s'ils  ne  le 
veulent  pas  ?  Le  pouvoir  humain  y  est  impuissant.  Que  faire  en  pré- 
sence d'un  ouvrier  qui,  brutalement,  cyniquement,  décline  la  sentence 
qu'il  a  lui-même  sollicitée  ?  Rien.  Dès  lors,  c'est  la  banqueroute  de 
l'arbitrage,  et  nul  ne  le  déplore  plus  sincèrement  que  nous,  car  il  n'y 
a  pas  de  meQleur  moyen,  ni  de  plus  rapide,  ni  de  plus  sûr  lorsque 
l'arbitre  est  bien  choisi,  de  résoudre  des  difficultés  qui,  autrement, 
sont  presque  inexMcables  :  elles  s'embrouillent,  se  compliquent  et 
s'aggravent  à  mesure  qu'on  cherche  à  les  résoudre  et  qu'on  y  échoue. 
Tel  est  le  triste  spectacle  que  nous  donne  Marseille  en  ce  moment. 
Il  y  a  encore  une  lueur  d'espoir  dans  l'initiative  prise  par  les  entre- 
preneurs de  la  manutention,  qui  ont  offert  de  donner  du  travail  aux 
ouvriers  respectueux  de  la  sentence  arbitrale;  mais  le  gouvernement 
fera-t-îl  respecter  leur  liberté  ? 

L'échec  de  l'arbitrage  des  dockers  et  des  charbonniers  devait 
avoir  et  a  eu  un  contre-coup  immédiat  sur  les  négociations  que 
M.  Charles-Roux  avait  reprises  et  poursuivait  d'autre  part  avec  les 
inscrits  maritimes.  L'accord  avec  les  inscrits  ne  servirait  à  rien, 
puisqu'il  faudrait  décharger  les  navires,  avant  de  les  armer  à  nou- 
veau, et  que  les  dockers  seuls  peuvent  le  faire.  L'entente  ne  peut 
être  utile  avec  les  uns  qu'à  la  condition  de  s'étendre  à  tous  les  autres. 
Jusque-là,  point  de  sérieuse  reprise  du  travail  :  la  stagnation,  la 
miskre,  et  bientôt  les  sentimens  que  ces  fléaux  engendrent,  avec 
la  menace  de  leurs  douloureuses  conséquences  I  Mais  à  qui  la  faute  ? 
En  vérité,  il  n'y  a  pas  d'incertitude  possible  sur  l'attribution  des  res- 
ponsabilités. En  vain  les  dockers  et  les  charbonniers  cherchent-ils  à 
donner  le  change  en  s'écriant  qu'ils  veulent  le  contrat  de  1903  sans 
adjonction  et  sans  commentaire.  D'adjonction  au  contrat,  nous  n'en 
connaissons  qu'une,  celle  des  délégués  des  chantiers  :  ce  sont  les 
ouvriers  qui  l'ont  faite  et  on  la  leur  accordei.  Quant  au  commen- 


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716  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

taire,  ce  sont  encore  les  ouvriers  qui  l'ont  rendu  indispensable. 
Pourquoi  î  parce  qu'ils  ont  violé  le  contrat,  comme  l'arbitre  Ta  re- 
connu» et  qu'ils  entendent  le  violer  encore.  Ces  violations  incessantes 
du  contrat  de  1903  ne  sont  pas  autre  chose  que  le  commentaire  qu'ils 
en  font  eux-mdmes,  et  auquel  il  a  bien  fallu  en  substituer  un  autre. 
Si  le  mot  n'était  pas  trop  faible  pour  la  situation  à  laquelle  il  s*ap- 
plique,  nous  dirions  que  les  ouvriers  de  Ma^rseille  sont  des  enfans 
gâtés.  On  leur  a  tout  permis  ;  on  les  a  habitués  à  tout  se  permettre  :  il 
en  résulte  chez  eux  une  étrange  facilité  à  l'irritation,  à  l'emporte- 
ment, à  la  violence  qui  éclate  à  la  moindre  résistance  qu'ils  rencon- 
trent. Les  lois,  ils  s'en  moquent;  les  contrats,  ils  y  manquent  ;  lenr 
parole,  ils  la  donnent  et  la  reprennent,  sans  bien  se  rendre  compte 
peut-être  de  l'énormité  du  procédé.  Il  faut  qu'on  leur  cède,  qu'on 
leur  obéisse,  qu'on  se  soumette  à  leur  volonté  toujours^  fertile  en 
exigences  nouvelles.  Le  malheur  est  qu'aucune  industrie  n'est  pos- 
sible dans  de  pareDles  conditions. 

Il  y  a  des  grèves  ailleurs  qu'en  France,  et  en  France,  même  ailleurs 
qu'à  Marseille  ;  mais  elles  n'ont  nulle  part' ailleurs  le  même  caractère, 
ni  la  môme  durée.  Il  vient  d'y  en  avoir  plusieurs  en  Italie  :  elles  ont 
amené  des  désordres  qui  ont  été  réprimés  avec  une  rigueur  dont  notre 
bonne  fortune  nous  a  épargné  la  douloureuse  obligation.  Il  y  en  a  eu 
une  à  Gênes,  la  rivale  de  Marseille  :  elle  y  a  duré  deux  jours.  Pour- 
quoi est-ce  seulement  à  Marseille  que  le  phénomène  se  maintient,  en 
quelque  sorte  à  l'état  permanent,  et  se  manifeste  [avec  une  aggrava- 
tion constante?  Ne  serait-ce  pas  parce  que  les  ouvriers  marseillais  ont 
l'impression  que  le  gouvernement  est  avec  eux  et  que,  quoi  qu'ils 
fassent,  ils  n'épuiseront  pas  sa  patience?  M.  Combes  leur  sourit; 
M.  Pelletan  les  encourage  ;  M.  Trouillot,  sans  trop  se  risquer,  mani- 
feste de  temps  en  temps  en  leur  faveur.  M.  Jaurès  leur  donne  des 
conseils  qu'ils  ne  suivent  pas,  mais  il  en  donne  aussi  au  gouverne- 
ment qui  s'empresse  de  s'y  conformer.  Là  est  la  cause  principale  dn 
mal.  Elle  n'est  pas  à  MarseUle  ;  à  Marseille,  on  n'en  voit  que  l'effet. 
L'état  des  esprits  y  est  absolument  révolutionnaire.  La  tranquillité 
extérieure  se  maintient,  mais  sera-ce  pour  longtemps  ?  Les  ouvriers 
restent  calmes,  parce  qu'ils  ont  confiance  dans  le  gouvernement  pour 
assurer  leur  triomphe  final.  Qu'arrîverait-il  le  jour  où  cette  dange-- 
reuse  espérance  viendrait  à  se  dissiper  ?  Voilà  un  mois  que  la  grève 
se  prolonge,  et,  jusqu'ici,  toutes  les  étapes  en  ont  été  marquées  ' 
une  déception.  Combien  de  semaines  encore  les  choses  pourront-e 
durer  ainsi  ? 


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REVUE.   —  CHRONIQUE.  717 

Faut-il  parler  du  Congrès  que  les  libres  penseurs  viennent  de  tenir 
à  Rome  ? 

Après  avoir  dit  qu'il  s'est  tenu  à  Rome,  on  en  a  tout  dit  :  ailleurs, 
il  n'aurait  eu  aucun  intérêt.  M.  Berthelot  n'y  est  pas  allé  :  il  s'est 
contenté  de  lui  donner  une  adhésion  publique  par  une  lettre  où  il 
approuve  l'idée  même  de  cette  grande  réunion  et  le  choix  de  la  ville 
où  elle  a  eu  lieu.  «  La  réunion  du  Congrès  de  la  Libre  Pensée  à  Rome, 
a-t^il  dit,  est  un  signe  des  temps.  »  Sans  doute,  mais  on  peut  l'entendre 
dans  des  sens  très  différens.  M.  Berthelot  a  indiqué  tout  de  suite  le 
sien.  «  Rome,  écrit-il,  a  été  le  centre  de  l'oppression  de  la  science  et 
de  la  pensée,  pendant  plus  de  quinze  cents  ans.  C'était  bien  là  le 
puits  de  l'abtme,  annoncé  par  l'Apocalypse,  d'où  sortaient  les  vapeurs 
empestées  de  la  superstition,  du  fanatisme  et  de  l'inquisition,  soule- 
vées par  la  théocratie.  »  Ces  expressions  sontbien  imagées.  Mais,  à  les 
supposer  exactes,  elles  ne  l'ont  pas  été  pendant  quinze  cents  ans  de 
suite,  au  moins  d'une  manière  absolue,  puisque  M.  Berthelot  écrit  un 
peu  plus  loin  :  «  Quels  qu'aient  été  les  crimes  de  la  théocratie,  nous 
ne  saurions  [méconnaitre  les  bienfaits  que  la  culture  chrétienne  a 
répandus  autrefois  sur  le  monde.  Elle  a  représenté  une  phase  de  la 
civilisation,  un  stade  aujourd'hui  dépassé,  au  cours  de  l'évolution 
progressive  de  l'humanité.  »  M.  Berthelot  proteste  d'ailleurs  contre 
toute  idée  que  les  libres  penseurs  [pourraient  'à  leur  tour  opprimer 
ceux  qui  les  ont  opprimés  autrefois;  il  parle  éloquemment  de  tolé- 
rance et  de  liberté,  et  il  recommande  à  ses  amis  de  conserver  «  tou- 
jours la  sérénité  bienveillante  qui  convient,  dit-il,  à  notre  amour  sincère 
de  la  justice  et  de  la  vérité.  »  Lecture  de  cette  lettre  a  été  donnée  au 
Congrès  qui  n'a  pas  manqué  de  l'applaudir.  Nous  ne  sommes  pas  sûrs 
toutefois  qu'il  Tait  approuvée  d'un  bout  à  Tautre  :  en  tout  cas,  il  ne 
s'en  est  pas  constamment  inspiré. 

Mais  M.  Berthelot  croit-il  lui-même  que  le  choix  de  la  ville  de 
Rome,  surtout  dans  les  circonstances  actuelles,  ait  été  inspiré  parla 
«sérénité  bienveillante  »  qu'il  recommande  en  termes  si  pressans?  Il 
nous  semble,  au  contraire,  qu'il  y  a  dans  ce  choix  une  intention  évi- 
dente de  lutte,  de  bataille,  de  polémique  véhémente  qui  n'est  pas  celle 
de  l'illustre  savant.  M.  Buisson  nous  apprend  à  son  tour  que  plus 
d'an  congressiste,  —  français  bien  entendu,  —  n'a  pas  pu  s'abstenir  de 
ier  dans  les  rues  de  Rome  :  «  Houl  houl  la  calotte  I  »  lorsqu'il  voyait 
asserun  prêtre  ou  qu'il  passait  lui-même  devant  une  église;  mais  il 
constaté  que  ces  manifestations  de  mauvais  goût  ne  rencontraient 
18  «  le  moindre  écho,  même  au  |  milieu  des  quartiers  populaires, 


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718  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

même  dans  les  rangs  serrés  des  ouvriers  italiens  qui  avaient  quitté 
leur  travail  pour  venir  manifester  devant.les  statues  de  Giordano 
Bruno  et  de  Garibaldi.  »  Gela  prouve  simplement  que  les  ouvriers 
romains  sont  mieux  élevés  que  certains  libres  penseurs  français,  mais 
non  pas  du  tout,  comme  le  crdt  M.  Buisson,  que,  en  France  du  moins, 
ce  genre  de  manifestation  ait  «  fait  son  temps.  »  Parce  qu'il  a  lui- 
même  élevé  sa  pensée  au-dessus  de  «  la  vieille  polémique  que  Ion 
appelait  chez  nous  voltairienne  »  et  dont  il  parle  avec  quelque  dédain, 
il  s'imagine  que  Voltaire,  que  Rabelais  et  que  M.  Homais  —  il  le 
cite  à  côté  des  deux  autres  —  ne  sont  plus.  M.  Buisson  le  dit,  mais  il 
se  trompe,  et  sur  un  millier  de  libres  penseurs  français,  qui  sont 
allés  à  Rome  avec  lui,  plus  de  la  moitié  seraient  certainement  très  en 
peine,  si  on  les  obligeait  à  faire  preuve  de  libre  pensée  autrement 
que  par  des  manifestations  d'impiété.  Son  idéal,  à  lui,  est  d*un  autre 
ordre;  mais  il  est  fort  compliqué,  et,  s'il  commence  par  la  liberté,  on 
peut  douter  par  momens  qu'il  finisse  aussi  par  là.  Compliqué,  il  Test 
plus  encore  qu'on  ne  l'aurait  cru.  «  La  libre  pensée,  dit  M.  Buisson, 
est  laïque,  démocratique  et  sociale,  c'est-à-dire  qu'au  nom  de  la  dignité 
de  la  personne  humaine,  elle  rejette,  connue  un  triple  joug,  le  pou- 
voir abusif  de  l'autorité  en  matière  religieuse,  du  privilège  en  ma- 
tière politique  et  du  capital  en  matière  économique.  »  Donc,  pour 
être  libre  penseur  aujourd'hui,  il  ne  suffit  pas  d'être  affranchi  de 
toute  croyance  au  surnaturel,  il  faut  encore  avoir  certaines  idées 
politiques  qui  restent  d'ailleurs  mal  définies  dans  la  formule  de 
M.  Buisson,  —  car  où  sont  les  privilèges  politiques  qu'il  propose 
d'abolir? —  et  surtout,  il  faut  être  socialiste.  C'est  beaucoup!  C'est 
beaucoup  plus  qu'on  n'exigeait  autrefois  !  Le  catéchisme  commence 
à  s'allonger  et  à  s'alourdir  de  dogmes  nouveaux. 

Nous  parlons  de  M.  Buisson  parce  que,  en  l'absence  de  M.  Ber- 
thelot,  il  était  sans  doute  le  plus  représentatif  des  libres  penseurs  fran- 
çais à  Rome;  néanmoins,  il  n'a  joué  aucun  rôle  au  Congrès.  Per- 
sonne d'ailleurs  n'y  en  a  joué  le  moindre  :  on  n'en  a  même  pas  eu  le 
temps.  Un  autre  de  nos  libres  penseurs,  M.  Georges  Lorand,  a  écrit 
depuis  avec  sincérité  :  «  La  tenue  même  du  Congrès  ne  pouvait  avoir 
qu'une  importance  accessoire  à  côté  de  la  portée  pratique  du  travail 
préparatoire  auquel  il  avait  donné  heu.  »  Nous  faisons  nos  réserves  sur 
le  second  point,  mais  non  pas  sur  le  premier.  Rien  n'a  été  plus  misé 
rable  que  la  tenue  du  Congrès.  Personne  n'y  a  rien  entendu,  et  on  £ 
fini  par  tout  accepter  de  confiance,  même  les  choses  les  plus  contradic 
toires.  A  un  moment,  les  Français  ayant  voulu  faire  voter  des  propo- 


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BEVUE.   —  CHRONIQUE.  719 

sitions  purement  socialistes,  xm  tel  vacarme  s*est  produit  que  le  pré* 
aident,  éperdu,  a  levé  la  séance.  Mais  le  lendemain,  on  a  pensé  que 
le  plus  simple  était  de  n'y  pas  regarder  de  si  près  et  de  répondre  oui 
à  toutes  les  propositions  qui  avaient  été  ou  qui  pourraient  encore  être 
faites.  M.  Lorand  nous  apprend  toutefois  que,  par  un  reste  de  res- 
pect humain,  le  président  avait  soin  de  faire  remarquer  quelquefois 
que  c'était  par  politesse  qu'on  b&clait  ainsi  la  besogne  et  que  cela  ne 
tirait  pas  à  conséquence.  M.  Buisson  en  donne  une  explication  plus 
philosophique,  si  Ton  veut.  Le  Congrès,  dit-il,  «  a  pensé  que,  n'étant 
pas  un  concile,  il  n'était  pas  tenu  de  promulguer  un  Credo,  un 
formulaire,  une  sorte  d'expression  unique  ayant  le  monopole  de  l'or- 
thodoxie. Il  a  admis  que  la  même  inspiration  qui  nous  est  commune  à 
tous  peut  être  traduite  par  chacun  de  nous  dans  sa  langue,  à  sa  ma- 
nière, suivant  son  tour  d'esprit,  en  toute  liberté  et  avec  la  naturelle 
diversité  inséparable  de  la  parfaite  sincérité.  C'est  ainsi  qu'ont  été 
adoptées  tour  à  tour,  et  la  déclaration  de  principes  où  j'avais  cher- 
ché à  définir  dans  ses  grandes  lignes,  la  libre  pensée,  et  la  motion 
Alleinane,  et  la  motion  Dozié,  et  la  motion  Augagneur,  et  plusieurs 
autres  qui,  aux  yeux  d'un  parlementarisme  rigoureusement  correct, 
font  double  emploi.  » 

Mais  aussi  tout  le  monde  s'en  est  allé  content,  comme  d'une  loterie 
où  tous  les  numéros  auraient  gagné  quelque  chose.  Quelle  cacophonie  ! 
On  n'avait  peut-être  jamais  entendu  la  pareille,  depuis  la  tour  de  Babel  I 
Qu'on  ne  croie  pas  cependant  que  nous  désapprouvions  cette  manière 
de  procéder  :  elle  est  peut-être  une  condition  de  la  Ubre  pensée.  En 
tout  cas  elle  maintient  la  liberté,  mais  il  faut  pour  cela  y  persévérer 
jusqu'au  bout,  et  que  chacun  reste  Ubre  de  croire  et  de  professer 
ce  qu'il  voudra,  sans  s'exposer  à  de  fâcheuses  déchéances.  Est-ce  ainsi 
que  M.  Buisson  l'entend?  Nous  n'oserions  pas  en  répondre.  Sa  défini- 
tion de  la  libre  pensée,  que  le  Congrès  a  votée  comme  les  autres, 
est  très  longue  pour  une  définition  :  en  voici  quelques  extraits.  «  La 
libre  pensée,  dit-il,  n'est  pas  une  doctrine;  elle  est  une  méthode.  » 
Et  M.  Buisson  fait  à  son  tour  un  discours  sur  sa  méthode.  EUe  consiste 
à  chercher  la  vérité  en  dehors  de  toute  influence  et  de  toute  direc- 
tion qui  ne  seraient  pas  strictement  celles  de  la  raison  humaine.  Soit: 
mais  si  la  raison  humaine  finit  par  reconnaître  son  insuffisance  en 
face  de  certains  problèmes,  M.  Buisson  lui  en  reconnalt-il  le  droit? 
Si  la  raison  humaine  revient  librement  à  la  religion,  M.  Buisson  le 
tolérera-t-il  ?  A  ses  yeux  comme  aux  nôtres,  la  liberté  de  l'erreur,  même 
de  la  pire,  ne  fait-elle  pas  partie  inséparable  de  la  libre  conduite 


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1 


720  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  son  esprit?  Nous  pourrions,  en  somme,  nous  accommoder  de  sa 
méthode  s'il  nous  permettait  d'en  user  nous-même  à  notre  gré  ; 
mais  il  y  a  deux  parties  différentes  dans  la  définition  qu'il  en  donne  : 
Tune  quelq[ue  peu  négative  peut-être  mais  libérale,  l'autre  dogmatique 
et  impérieuse.  «  La  libre  pensée,  dit-Q,  ne  pouvant  se  contenter  d'opi- 
nions purement  spéculatives  qui  n'intéresseraient  que  la  pensée  indi- 
viduelle, il  lui  appartient  de  fournir  une  règle  de  vie  aussi  bien  aux 
sociétés  qu'aux  individus...  La  libre  pensée  est  donc  logiquement  géné- 
ratrice d'une  science  sociale,  d'une  morale  sociale  et  d'une  esthétiqae 
sociale  qm,  en  se  perfectionnant  par  les  progrès  mêmes  de  la  conscience 
publique,  constitueront  un  régime  de  justice.  »  Grand  merci  :  nous 
voilà  fixés  1  Nous  avons  quelque  lieu  de  craindre  qu'on  ne  nous 
impose  cette  prétendue  justice,  sans  attendre  que  les  progrès  de  la 
conscience  publique  l'aient  suffisamment  perfectionnée.  Et  n'estrce  pas 
précisément  ce  qui  nous  arrive  aujourd'hui  ? 

Au  reste,  un  des  votes  du  Congrès  est,  à  cet  égard,  plus  significatif 
que  la  plupart  des  autres  :  c'est  celui  d'une  proposition  de  M.  le  pro- 
fesseur Hœckel  envoyant  à  M.  Combes  des  félicitations  et  des  encou- 
ragemens.  Nous  voilà  loin  de  la  «  sérénité  bienveillante  »  de  M.  Ber- 
thelot;  mais  c'est  à  cette  conclusion  que  devait  immanquablement 
aboutir  un  Congrès  tenu  aujourd'hui  à  Rome;  et  a-t-il  été  fait  pour 
autre  chose?  Le  Pape  s'en  est  ému  comme  d'une  offense,  et  il  ne  s  est 
pas  trompé  sur  les  intentions  des  congressistes  :  elles  étaient  offen- 
santes pour  la  religion  qu'il  représente.  11  a  protesté;  il  a  même 
ordonné  des  prières  dans  les  églises  pour  effacer  la  profanation  com- 
mise. Le  Pape  s'est  placé  au  point  de  vue  religieux  :  mais,  si  on  se 
place,  comme  les  libres  penseurs  eux-mêmes,  au  point  de  rue  pure- 
ment humain,  on  est  surtout  frappé  de  la  prodigieuse  stérilité  de  ce 
Congrès.  Il  n'en  est  sorti  ni  une  idée,  ni  un  système,  ni  même  une 
méthode,  car  celle  de  M.  Buisson  n'est  pas  toute  nouvelle.  L'avorte- 
ment,  nous  allions  dire  le  fiasco,  a  été  complet.  Ce  n'était  vraiment  pas 
la  peine  d'aller  à  Rome  pour  donner  un  bon  point  à  H.  Combes,  et  il 
nous  semblait  que  M.  le  professeur  Hœckel  avait  mieux  à  faire:  il 
s'a  pas  encore  déchiffré  toutes  les  énigmes  de  l'univers. 

Francis  Charmes. 


Le  Directeur^Gérant^ 
F.  Brunetiérb. 


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SOUVENIRS  D'UN  DIPLOMATE 


RÉCITS  ET  PORTRAITS  DU  CONGRÈS  DE  BERLIN 


LES  ORrCINES  ET  LA  CONSTITUTION  DU  CONGRÈS 

Je  ne  prétends  point  faire  ici  Thistoirc  du  Congrès  de  Berlin; 
il  appartiendra  aux  écrivains  de  l'avenir  d'en  exposer  complète- 
ment les  origines,  les  actes  et  les  conséquences.  Mon  travail'  est 
beaucoup  plus  modeste,  et  je  voudrais  seulement  résumer  les 
souvenirs  que  j'ai  gardés  de  la  haute  assemblée  dont  j'ai  été 
secrétaire,  exposer  [a  scène  et  les  personnages,  les  principales 
questions  discutées  et  les  décisions  majeures.  Toutefois  cet  évé- 
nement a  été  trop  considérable,  il  se  rattache  trop  étroitement 
aux  péripéties  qui  l'ont  précédé  et  qui  avaient  modifié  profondé- 
ment la  face  de  l'Europe,  il  a  trop  fortement  réagi  sur  les 
affaires  générales,  pour  qu'il  soit  possible  de  l'envisager  isolément 
et  de  s'abstenir  de  commentaires.  On  n'en  donnerait  qu'une  idée 
fausse,  si  l'on  se  bornait  à  retracer  ses  débuts  et  ses  conclusions 
immédiates;  il  me  faut  donc  élargir  le  champ  de  cette  étude,  et 
présenter  quelques  observations  préliminaires  pour  éclairer  le 
tableau. 

I 

Il  y  a  en  effet  une  disproportion  évidente  entre  l'objet  stricte- 

I  dut  officiel  du  Congrès  et  sa  vaste  envergure,  entre  le  pro- 

(  amme  étroit  de  ses  délibérations  et  la  place  qu'il  occupe  dans 

I  i  dernières  années  du  xix^  siècle.  Convoqué  exclusivement  pour 

TOMi  zxm.  — >  1904.  46 


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722  REVUE  DES   DteUi  MONDES. 

réviser  la  Convention  conclue  à  San  Stefano,  le  3  mars  1878, 
entre  la  Russie  et  l'Empire  ottoman,  attentif,  comme  il  l'a  été, 
à  se  maintenir  scrupuleusement  dans  ces  limites,  pourquoi  et 
comment  a-t-il  eu  cependant  un  prestige  et  une  influence  qui, 
malgré  de  nombreuses  violations  du  pacte,  subsistent  encore? 
Il  n'a  été  qu'un  épisode  circonscrit,  et  il  est  devenu  un  acte  de 
premier  rang.  Il  s'est  contenté  de  remanier  quelques  territoires, 
et  voici  qu'il  a  exercé  une  action  et  assumé  involontairem^it  une 
responsabilité  étrangères,  en  apparence,  à  son  but  spécial  et  à  ce 
qu'il  a  fait  :  pareil,  si  j'ose  le  dire,  à  un  acteur  dont  le  rôle  res- 
treint est  en  réalité  le  centre  du  drame,  il  marque  la  fin  d'une 
période  et  le  commencement  d'une  autre. 

Il  faut,  je  crois,  pour  s'expliquer  ces  antithèses,  se  placer  à 
un  point  de  vue  très  supérieur  à  celui  où  le  Congrès  s'était  placé 
lui-même.  Sans  doute,  si  l'on  ne  voit  en  lui  que  l'arbitre  du 
conflit  turco-russe,  soumis,  comme  tel,  aux  calculs  et  aux  réserves 
de  la  politique  quotidienne,  si  on  le  juge  d'après  son  travail 
immédiat  et  le  traité  qui  l'a  résumé,  on  ne  comprend  pas  son 
retentissement  et  ses  conséquences.  Maiç  si,  s'élevant  plus  haut, 
on  étudie  l'état  de  l'Europe  au  moment  où  il  s'est  réuni,  l'en- 
semble de  circonstances  qui  l'avait  rendu  presque  inévitable,  on 
l'envisagera  comme  l'agent,  pour  ainsi  dire  préétabli,  d'une  évo- 
lution politique  qui  s'accomplissait  en  dehors  de  lui,  qui  s'est 
produite  et  continuée  simplement  sous  ses  auspices.  On  ne  sera 
point  surpris,  dès  lors,  qu'il  reste  la  date  saillante  dans  les  annales 
diplomatiques  de  la  fin  du  xix^'  siècle,  et  qu'indirectement  et  sans 
le  savoir,  avec  tant  de  force  et  si  longtemps,  il  ait  pesé  sur  les 
affaires  européennes.  On  estimera  qu'il  a  été  ce  qu'il  devait  être, 
malgré  ses  tâtonnemens  et  ses  contradictions,  et  l'on  trouvera  les 
motifs  logiques  de  sa  grandeur  dans  son  impérieuse  opportunité. 

Examinons  d'abord  quelle  était  la  situation  générale,  à 
l'époque  où  les  Puissances  décidèrent  la  manifestation  de  Berlin. 
Après  une  période  de  vingt  ans  marquée  par  les  trois  grandes 
guerres  de  1859,  de  1866  et  de  1870,  et  enfin  par  celle  de  1877- 
1878,  les  relations  internationales  se  trouvaient  sensiblement 
altérées  et  obscurcies  par  tant  de  chocs  violens,  par  l'antago- 
nisme latent  des  ambitions  satisfaites  ou  déçues,  et  aussi,  —  ce 
qui  augmentait  encore  la  confusion,  —  par  l'invasion  des  idées 
de  la  science  et  des  théories  modernes  dans  la  diplomatie.  On 
était  arrivé,  au  cours  de  tant  de  péripéties  matérielles  et  mo- 


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F 


SOUVENIRS   d'oN   DIPLOMATE.  723 


raies,  à  un  tournant  de  la  route  et  en  présence  d'élémens  épajs. 
Sans  que  ni  Topinion  publique  ni  les  Cours  se  rendissent  bien 
compte,  et  dans  toute  son  étendue,  de  la  gravité  de  Tbeure  (les 
contemporains  n'ont  guère  cette  clairvoyance),  elles  se  sentaient 
instinctivement  entourées  de  brume  et  dans  un  passage  péril- 
leux. L'avenir  appartiendrait-il  aux  hégémonies  suspectes  ou 
aux  isolemens  stériles  ?  On  flottait  au  milieu  de  ces  incertaines 
perspectives,  avec  le  désir  de  rencontrer  un  peu  plus  de  lumière 
et  de  sécurité,  de  prévenir  de  nouvelles  secousses  et  de  sauver 
la  transition  entrevue,  sinon  par  un  acte  bien  défini  dont  la  dis 
cussion  eût  provoqué  des  difficultés  sans  nombre,  du  moins  par 
des  pourparlers  concilians  et  la  poursuite  d'un  intérêt  commun. 
On  aspirait  à  une  direction.  L'alliance  des  Trois  Empereurs,  au 
lendemain  de  la  guerre  franco-allemande,  n'avait  été  qu'un 
expédient  assez  indécis  et  plutôt  une  formule  qu'un  engagement  : 
les  autres  gouvernemens  y  étaient  d'ailleurs  demeurés  étrangers; 
elle  ne  subsistait  presque  que  pour  mémoire,  conmie  un  fait  déjà 
vieilli,  et  ne  répondait  pas  à  cette  pensée  d'apaisement  qui  se 
révélait,  —  je  l'ai  souvent  remarqué  alors,  —  d'une  façon  si  évi- 
dente, dans  le  langage  de  tous  les  cercles  diplomatiques.  Au  fond, 
il  y  avait  chez  tous  les  Cabinets,  même  les  prépondérans,  une 
tendance  à  l'étude  des  points  de  contact  et  des  dispositions  réci- 
proques ;  ils  rappelaient  volontiers  la  respectable  tradition  de 
leur  concert;  en  un  mot  on  cherchait  à  retrouver  et  à  remettre 
en  scène  la  personnalité  conventionnelle  qu'on  a  toujours  appelée 
«  l'Europe.  »  C'était  là  en  effet  la  première  chose  à  faire  pour  se 
recueillir  après  tant  d'orages  et  donner  une  base  à  l'avenir.  Sans 
doute,  il  serait  puéril  de  s'exagérer  la  valeur  de  cette  souveraineté 
nominale,  et  si  peu  homogène,  qui  s'affirme  rarement  dans  sa 
plénitude,  soumise  à  l'action  des  intérêts  divers,  des  événemens 
qui  l'ébranlent  ou  la  paralysent,  et  parfois  des  maires  du  palais 
qui  la  dominent  :  mais  enfin  elle  est  légitime,  elle  représente  une 
idée  d'ordre,  de  stabilité,  de  droit  commun,  une  cohésion  rassu- 
rante, au  moins  à  première  vue,  un  modus  vivendi  de  belle  appa- 
rence, et,  en  somme,  au-dessus  des  agitations  qui  se  succèdent, 
un  pouvoir  moral  permanent.  Trop  peu  concentré  pour  gêner 
personne,  ce  pouvoir  agréait  à  toutes  les  Cours,  comme  une  force 
c  )llective  éventuellement  utile,  toujours  majestueuse,  et  en  qui 
s  )  combinaient  les  avantages  de  l'union  et  les  réserves  de  la 
Iberté. 


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721  Rf-rVUE    DES    DEUX   MONDES. 

Dans  cet  étal  d'esprit,  amené  à  la  fois  chez  les  diverses  Puis- 
suaces  par  la  pression  des  lois  historiques  et  par  la  situation  indé- 
cise et  inquiétante  où  elles  se  voyaient  placées,  le  conflit  orien- 
tal devait  inévitablement  fixer  leur  sentiment  encore  vague  et 
irrésolu.  Il  leur  offrait  l'occasion  précieuse  de  se  grouper,  à  Tabri 
dune  affaire  soigneusement  localisée,  d'accomplir  un  acte  consi- 
dérable adéquat  aux  circonstances,  sans  rien  compromettre,  sans 
soulever  des  dissentimens  rétrospectifs  et  des  discussions  fon- 
damentales qu'il  eût  été  dangereux  d'affronter.  La  proposition 
d'un  Congrès  ainsi  conçu  fut  donc  acceptée  sans  objection  et 
même  avec  un  empressement  unanime.  Elle  conduisait  au  renou- 
vellement du  concert  européen,  tout  en  réservant  prudemment 
les  questions  redoutables,  et  se  trouvait  ainsi  répondre  à  la  fois 
aux  vues  pacifiques  et  aux  nécessités  du  temps. 

Cette  concordance  était  mémo  la  principale  raison  d'être  de 
la  haute  assemblée.  S'il  ne  se  fût  agi  que  de  rectifier  les  préli- 
minaires de  San  Stefano,  une  simple  conférence  aurait  suffi;  on 
aurait  pu  éviter  de  recourir  à  la  procédure  et  à  l'appareil  gran- 
diose d'un  Congrès.  Sans  doute,  comme  les  décisions  à  prendre 
à  propos  de  San  Stefano  affectaient  plusieurs  clauses  du  traité 
de  Paris,  on  se  plaisait  à  rappeler  qu'en  principe  les  actes  con- 
clus collectivement  ne  doivent  être  modifiés  que  dans  la  même 
forme  et  avec  l'assentiment  des  signataires.  Mais  on  n'invoquait 
évidemment  cette  règle  que  parce  qu'il  convenait,dans  le  moment, 
de  la  respecter.  Est-il  besoin  de  faire  remarquer  que,  depuis  les 
traités  de  1815  et  de  1856,  des  changemens  d'une  tout  autre 
importance  avaient  été  apportés  à  l'œuvre  des  Puissances,  sans 
qu'on  eût  provoqué  les  délibérations  et  les  signatures  de  l'aréo- 
page européen?  Avait-on  ressenti  les  mêmes  scrupules  et  réclamé 
le  même  droit  en  présence  des  événemens  qui  avaient  trans- 
formé l'Italie  en  1859,  l'Allemagne  en  1866  et  1871,  et  altéré 
l'ordre  général  et  la  légalité  conventionnelle  bien  plus  profon- 
dément que  les  stipulations  turco-russes?  Pour  que  toutes  les 
Puissances  fussent  si  bien  d'accord,  et  voulussent  domier  à  leur 
réunion  le  même  caractère  imposant  et  exceptionnel  qu'aux 
assemblées  de  Vienne  et  de  Paris,  appelées,  l'une  à  remanier  la 
carte  du  monde,  l'autre  à  organiser  les  résultats  d'une  longue 
guerre,  où  tous  les  grands  États  avaient  été  plus  ou  moins  en- 
gagées, il  fallait  qu'elles  eussent  le  sentiment,  confus  peut-être, 
mais  irrésistible,  d'un  nouvel  état  de  choses:  il  fallait  qu'elles 


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r 


SOUVENIRS   d'un   DIPLOMATE.  725 


eussent  au  moins  entrevu  qu'en  1878  on  était  au  point  d'inter- 
section de  deux  périodes,  et  que  le  Congrès,  démonstration  de 
paix  et  d'union,  et,  à  ce  titre,  non  moins  nécessaire  que  ses  devan- 
ciers, n'aurait  pas  une  moindra  valeur,  quels  que  fussent  les  pré- 
textes spécieux  et  l'objet  matériel' de  ses  délibérations. 

Toutefois  ces  considérations  étant  plutôt  spéculatives  et  imma- 
nentes qu'urgentes  et  impulsives,  le  Congrès  aurait  pu  rester 
longtemps,  sans  la  guerre  turco-russe,  dans  le  domaine  des  éven- 
tualités abstraites  :  le  pressentiment  de  l'Europe  avait  besoin, 
comme  toutes  les  énergies  latentes,  d'un  incident  soudain  qui  le 
mit  en  éveil  ;  et  il  est  évident  que  cette  guerre  a  été  la  cause  dé- 
terminante de  la  résolution  prise  par  les  Puissances,  et  de  tout 
ce  qui  s'est  ensuivi.  Mais  il  convient  de  reconnaître,  en  même 
temps,  qu'elle  n'eût  vraisemblablement  pas  suffi  pour  amener  la 
convocation  de  l'assemblée,  si  les  Cours,  en  outre  des  incitations 
diverses  que  nous  avons  rappelées  et  de  la  lutte  engagée  dans  les 
Balkans,  n'eussent  trouvé  dans  leurs  intérêts  particuliers  des 
raisons  décisives  pour  provoquer  et  pour  accepter  une  réunion 
aussi  éclatante.  Rien  ne  va  de  soi-même  en  ce  monde,  et,  si 
fortes  que  soient  les  convenances  rationnelles  et  les  occasions  de 
tait,  elles  n'aboutissent  à  des  résultats  pratiques  et  immédiats 
que  si  elles  s'ajustent  aux  calculs  des  contractans.  Or  le  Congrès 
avait  précisément  cette  chance  heureuse  que,  sous  la  forme  qu'il 
allait  prendre,  et  tout  en  rétablissant  une  cohésion  et  une  pon- 
dération apparentes,  si  conformes  au  vœu  général,  il  assurait  h 
chacune  des  Puissances,  ambitieuses  ou  résignées,  des  avantages 
qu'elles  avaient  à  cœur  d'obtenir.  Un  rapide  examen  de  ces  vues 
spéciales  achève  de  dégager  les  élémens  complexes  concentras 
dans  la  pompeuse  assemblée,  dont  ils  ont  à  la  fois  favorisé  rav(>- 
nement,  réduit  le  labeur  et  les  conclusions,  et  préparé  indirec- 
tement l'essor. 

II 

L'Allemagne  s'en  félicitait  à  double  titre  :  tandis  qu'en  1856, 
à  Paris,  le  rôle  de  la  Prusse  n'avait  été  qu'accessoire,  le  nouvel 
Empire  serait,  au  contraire,  prépondérant  à  Berlin  où  son  chan- 
ce er  obtiendrait,  de  droit,  et  par  la  force  des  choses,  llionneur 
d(  la  présidence.  11  y  avait  là  pour  elle  une  sorte  de  consécration 
d(  sa  cçloire.  Le  orince  de  Bismarck  jouissait  d'autant  plus  de  ce 


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726  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

triomphe  personnel  et  national,  que  ses  victoires  de  1871  n'avaient 
jamais  été  discutées  par  l'Europe,  tandis  qu'elle  allait  soumettre 
à  un  contrôle  sévère  les  succès  de  la  Russie,  et  attester  ainsi 
combien  elle  redoutait   moins  le  Cabinet  de  Pétersbourg  que 
celui  de  Berlin.  Mais  si  ses  vieilles  rancunes  contre  le  prince 
Gortchakof  se  trouvaient  satisfaites  par  sa  prééminence  prési- 
dentielle, il  avait  en  réalité  un  objectif  beaucoup  plus  digne  de 
sou  profond  esprit.  Certain  de  son  ascendant  sur  l'assemblée 
future,  il  voyait  en  elle  surtout  le  meilleur  auxiliaire  de  sa  poli- 
tique. Non  seulement  ce  seul  fait  de  la  réunion  européenne  sous 
sa  direction  impliquait  un  assentiment  plus  ou  moins  résigné, 
mais  officiel,  à  l'œuvre  de  toute  sa  vie,  mais  encore  il  en  atten- 
dait des  résultats  éminemment  favorables  aux  projets  d'avenir 
qu'il  avait  conçus.  Depuis  longtemps  il  méditait  de  substituer  à 
l'entente  vague  des  trois  Empereurs  une  alliance  intime  et  pré- 
cise avec  l'Âutriche-Hongrie,  dans  l'intention  de  détourner  de 
plus  en  plus  le  Cabinet  de  Vienne  des  affaires  germaniques  en  le 
poussant  vers   les  pays   slaves.   La  Russie  était  le  principal 
obstacle  à  ce  plan  ;  mais  l'Angleterre,  si  ardemment  hostile  aux 
progrès  de  l'influence  russe  dans  la  péninsule  des  Balkans,  et  le 
Congrès,  évidemment  disposé  de  même,  devaient  seconder  volon- 
tiers l'expansion  de  l'Autriche  au  delà  du  Danube.  Le  prince  de 
Bismarck,  de  concert  avec  le  comte  Andrassy,  avait  poursuivi 
en  conséquence  avec  Londres  des  pourparlers,  fondés  sur  l'an- 
nexion à  la  monarchie  des  Habsbourg  de  deux  grandes  provinces 
slaves,  la  Bosnie  et  l'Herzégovine;  et  l'accord  s'était  établi  facile- 
ment sur  cette  combinaison  entre  les  trois  Cours.  L'Angleterre  y 
voyait  un  échec  aux  prétentions  panslavistes  de  Saint-Péters- 
bourg; l'Autriche,  un  accroissement  de  territoire  qui  favorisait 
ses  ambitions  orientales  ;  l'Allemagne,  l'avantage  de  rendre  un 
signalé  service  à  son  alliée  future,  tout  en  la  dirigeant  dans  la 
voie  où  elle  voulait  l'engager.  Le  Congrès  ne  pouvait  manquer, 
dans  ces  conditions,  d'agréer  au  chancelier  allemand.  Quant  à 
l'Autriche,  elle  appréciait  si  haut  le  profit  qu'elle  en  devait  atten- 
dre, qu'avant  même  la  Convention  de  San  Stefano,  et  dès  que  la 
défaite  de  la  Turquie  fut  assurée,  elle  avait  pris,  en  février  1878, 
l'initiative  de  proposer  aux  grandes  Cours  la  convocation  de  leurs 
plénipotentiaires  à  Berlin. 

En  ce  qui  concerne  l'Angleterre,  elle   avait  pris  fenvers  la 
Russie  une  attitude  si  belliqueuse,  par  l'envoi  de  sa  flotte  à  la 


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SOUVENIRS  d'un  DIPLOMATE.  727 

Pointe  du  Sérail,  et,  depuis,  par  son  énergique  réprobation  des 
clauses  de  San  Stefano,  qu'elle  n'eût  pu,  sans  avoir  Tair  de  se 
défier  de  sa  force,  réclamer  la  première  le  concours  de  l'Europe . 
Mais  les  ouvertures  de  l'Autriche,  en  la  dispensant  de  cette  dé- 
marche, venaient  au-devant  de  son  désir  d'une  solution  pacifique. 
Elle  ne  doutait  pas  d'ailleurs  qu'au  prix  de  quelques  modifi- 
cations, elle  n'obtint  l'assentiment  de  tous  les  Cabinets  aux  princi- 
pales mesures  restrictives  qu'elle  entendaitimposer.,Elle  arriverait 
ainsi  à  son  but;  sans  courir  aucun  risque,  et«  quant  aux  conces- 
sions éventuelles  qu'elle  serait  amenée  à  consentir,  elle  avait  eu 
soin,  avec  son  art  accoutumé,  de  les  compenser  à  l'avance  en 
s'assurant  une  acquisition  importante  en  dehors  de  la  juridic^ 
tien  du  Congrès  :  elle  avait  déterminé  la  Porte  à  lui  céder,  par 
une  convention  isolée,  l'administration  de  l'ile  de  Chypre.  Cette 
affaire  avait  été  conclue  avant  l'ouverture  de  nos  séances,  et  si 
mystérieusement  qu'il  n'en  fut  jamais  question  dans  l'assemblée, 
et  que,  notamment,  nos  plénipotentiaires  français  ne  l'apprirent 
qu'avec  le  plus  grand  étonnement  pendant  leur  séjour  à  Berlin, 
par  la  confidence  calculée  que  m'en  fit  alors  un  des  familiers  de 
lord  Beaconsfield.  Je  me  souviens  même  que,  lorsque  je  leur 
transmis  l'avis  officieux  qui  m'avait  été  donné  sous  forme  de 
conversation  indifférente,  M.  Waddington  s'écria  d'abord  que 
«  c'était  impossible;  »  et  je  dois  bien  dire  que  cette  façon  dé- 
tournée de  nous  faire  connaître  un  acte  aussi  grave  n'était  pas 
très  correcte.  Une  communication  plus  précise  nous  fut  adressée 
ensuite  ;  mais,  comme  il  s  agissait  là  d'un  arrangement  conclu 
librement  entre  deux  Puissances  et  qui  ne  figurait  pas  au  pro- 
gramme des  questions  soumises  à  l'examen  collectif  des  autres, 
les  gouvernemens^  jugèrent  irrégulier,  et,  en  tout  cas,  inopportun 
de  le  relever.  La  Russie  même  demeura  muette,  soit  qu'elle  aussi 
l'eût  ignoré,  soit  qu'elle  ait  espéré  obtenir,  en  s'abstenant  discrè- 
tement, quelques  sérieux  avantages  :  quant  aux  autres  Cours, 
elles  voulaient  avant  tout  éviter  un  incident.  L'Angleterre  se 
trouva  donc  ainsi  nantie  d'un  gage  précieux,  d'un  territoire  voisin 
de  l'Egypte  et  de  la  route  de  l'Inde,  ei  dont  l'annexion  déguisée 
était  même  implicitement  sanctionnée  par  le  silence  d'une  assem- 
bMe  souveraine. 

La  France,  il  faut  le  reconnaître,  .n'accédait  pas  au  Congrès 
a  ec  la  même  liberté  d'esprit.  Sa  position  était  délicate  et  pénible, 
i  ;  1856,  à  Paris,  elle  avait  occupé  le  premier  rang  qui,  en  1878, 


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728  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

appartenait  à  d'autres,  et  elle  était  appelée  à  se  départir  de  h 
réserve  qu'elle  observait  depuis  ses  revers,  pour  coopérer,  sons  ia 
présidence  de  rAUemagne,  à  une  œuvre  différente  de  la  sienne. 
Puis  la  conduite  à  tenir  était  fort  embarrassante,  entre  les  rémi- 
niscences de  l'alliance  anglo-turque  en  Grimée,  et  nos  intérêts 
présens  qui  nous  imposaient  de  ménager  la  Russie.  Pendant  les 
quelques  jours  que  j'avais  passés  à  Paris,  en  revenant  de  Gons- 
tantinople  et  availt  de  partir  pour  Berlin,  j'avais  remarqué  dans 
le  sentiment  public  un  certain  malaise  et  une  hésitation  ^'agae. 
Toutefois  la  réflexion  avait  peu  à  peu  atténué  chez  nous  cette  im- 
pression de  la  première  heure.  Le  gouvernement,  les  Chambres, 
et  avec  eux  l'opinion  publique  avaient  dominé  une  tristesse  stérile 
et  vu  les  choses  de  plus  haut.  Il  nous  importait  en  effet,  avant 
tout,  de  sortir  de  l'isolement  qui,  depuis  1871,  sans  servir  noti^ 
cause,  entravait  notre  politique  et  ne  lai9sait  pas  que  d'être  dan- 
gereux ;  le  travail  de  reconstitution  que  nous  accomplissions  à 
Imtérieur,  devait  se  poursuivre  au  dehors  :  il  était  donc  urgent  pour 
nous  de  ne  pas  nous  renfermer  dans  une  inertie  qu'on  eût  volon- 
tiers taxée  de  découragement  et  d'impuissance,  et  de  montrer, 
sur  une  vaste  scène,  avec  une  dignité  modeste  et  ferme,  la  France 
confiante  en  elle-même,  soucieuse  de  ses  traditions,  et  reprenant 
sa  place  séculaire  dans  les  Conseils  de  l'Europe.  Nous  en  exclure 
nous-mêmes,  laisser  discuter  en  dehors  de  nous  des  questions  si 
étroitement  liées  à  notre  histoire,  c'eût  été  renoncer  en  quelque 
sorte  au  droit  d'intervention  qui  n'appartient  qu'aux  États  signa- 
taires des  pactes  internationaux,  et  nous  réduire,  soit  à  une  sou- 
mission silencieuse,  soit  à  des  protestations  vaines.  Notre  sus- 
ceptibilité malencontreuse  eût  aggravé  ainsi  les  conséquences 
de  nos  désastres  :  nous  eussions  eu  l'air  d'abdiquer.  Nous  avions 
au  contraire  tout  intérêt  à  attester  notre  vitalité  par  notre  pré- 
sence, à  paraître  au  Congrès  coname  une  Puissance  modératrice, 
partie  intégrante  de  la  souveraineté  collective,  et  décidée  à 
maintenir  sa  légitime  influence.  C'était  là  en  réalité  la  vraie  po- 
litique française.  Et  quant  à  la  difficulté  de  manœuvrer  entre  les 
Turcs  et  les  Russes,  elle  n'était  que  superficielle.  Les  uns  et  les 
autres  ne  pouvaient  exiger  de  nous,  dans  les  circonstances  don- 
nées, qu'une  effective  bienveillance.  Nous  avions  d'ailleurs  ~^i 
en  ce  sens,  pendant  toute  la  campagne  qui  venait  de  finir  :  t  it 
en  ne  gardant  à  Constantinople,  par  déférence  pour  la  Rus:  e, 
qu'un  chargé  d'affaires,  nous   n'avions  cessé  de  témoigner  î  la 


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SOUVENIRS  d'un   DIPLOMATE.  729 

Porte  beaucoup  de  sollicitude  au  cours  de  ces  péripéties  et  une 
sympathique  émotion  en  présence  de  ses  malheurs.  Ce  n'était 
donc  pour  nos  plénipotentiaires,  sur  ce  terrain  bien  préparé, 
qu*une  affaire  de  tact  et  de  prudence.  J'ajouterai  qu'avant  d'adhé- 
rer au  Congrès,  notre  gouvernement  avait  sagement  stipulé 
qu'aucune  controverse  n'y  serait  élevée  sur  notre  protectorat 
religieux,  non  plus  que  sur  aucune  de  nos  affaires  personnelles 
dans  le  Levant.  En  résumé,  si  nos  sentimens  étaient  quelque 
peu  complexes,  d'un  côté,  il  nous  était  impossible  de  reculer  sans 
déchéance,  et,  de  l'autre,  notre  accession  à  nne  assemblée  aussi 
solennelle  mettait  fin  à  une  situation  équivoque,  nous  permet- 
tait de  former  et  d'entretenir  des  relations  utiles,  et  en  nous 
conservant  notre  place  dans  le  cénacle  des  grandes  Puissances, 
nous  faisait  rentrer  dans  le  mouvement  dont  nous  ne  devions 
pas  être  plus  longtemps  écartés. 

Le  concours  de  l'Italie  n'était  pas  moins  certain.  Sans  doute, 
elle  ne  cherchait  point  de  bénéfice  matériel,  mais  elle  n'avait 
encore  siégé  que  dans  des  conférences,  et  en  coopérant  à  la  re- 
constitution de  l'Orient,  considéré  comme  un  des  élémens  indis- 
pensables de  l'ordre  général,  elle  couronnait  l'œuvre  de  son 
unité.  Assurément  le  jeune  et  brillant  royaume,  parachevé  depuis 
huit  ans,  n'avait  besoin  d'aucune  confirmation,  mais  enfin  il  ne 
pouvait  lui  être  indifférent  d'exercer  ses  prérogatives  dans  une 
telle  circonstance,  et  de  prendre  part  à  des  délibérations  d'une 
importance  si  haute  pour  le  présent  et  lavenir. 

Je  n'en  dirai  pas  autant  des  deux  belligérans  :  la  Porte  et  la 
Russie.  Gomme  elles  avaient  l'une  et  l'autre  des  sacrifices  à  subir, 
elles  arrivaient  à  Berlin  résignées  peut-être,  à  coup  sûr,  fort 
sombres.  Mais  l'impulsion  des  événemens,  plus  forte  que  la  vo- 
lonté des  hommes,  les  amenait  au  rendez-vous,  sans  qu'il  leur  fût 
possible  de  s'y  soustraire.  Elles  y  étaient  également  contraintes, 
celle-là  par  ses  revers,  et  celle-ci  par  ses  victoires.  Pour  la  Tur- 
quie, aucun  doute  possible  :  tout  en  sachant  bien  que  l'interven 
tion  des  Cours  chrétiennes  lui  coûte  toujours  quelque  chose, 
puisque  c'est  leur  intérêt  et  non  pas  le  sien  qu'elles  poursuivent, 
tout  en  n'augurant  rien  de  bon  d'une  discussion  sur  les  natio- 
nalités de  l'Empire,  sur  des  réformes  inconciliables  avec  son 
dstence,  et  sur  les  limites  de  sa  souveraineté  réelle  ou  fictive, 
i  Porte  comprenait  qu*il  ne  lui  restait  aucun  autre  moyen  de 
;^ir  contre  San  Stefano.  Le  Congrès  seul  pouvait  diminuer 


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730  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rétendue  de  son  désastre,  et  lui  rendre,  dans  les  Balkans  et  en 
Asie,  une  part  des  territoires  perdus.  Si  cher  qu'elle  dût  la  payer, 
il  lui  importait  de  la  recevoir  et  surtout  d'échapper  au  tète-à- 
téte  avec  le  vainqueur. 

La  Russie,  en  face  de  la  violente  opposition  anglaise  et  du 
mécontentement  sensible  des  autres  Cabinets,  se  voyait  dans 
Taltemative  d'entreprendre  une  lutte  manifestement  inégale,  on 
de  céder  plusieurs  de  ses  conquêtes  récentes.  Elle  n'avait  d'ail- 
leurs jamais  espéré  préserver  toutes  les  clauses  d'une  convention 
qualifiée  seulement  de  «  préliminaire,  »  et  toute  la  question  pour 
elle  était  d'en  sauvegarder  le  plus  grand  nombre  possible.  Puis, 
elle  regardait  comme  moins  pénible  de  déférer  à  l'unanimité  des 
Cours  qu'aux  exigences  de  Londres  :  elle  se  flattait  que  l'assem- 
blée serait  plus  impartiale  et  peut-être  plus  bienveillante  que  le 
Foreign-Office,  et  qu'en  présentant  le  consentement  du  Tsar 
comme  un  hommage  amical  et  méritoire  au  vœu  de  l'Europe,  elle 
obtiendrait  une  transaction  meilleure. 

m 

Tout  concourait  donc  à  provoquer  le  Congrès  et  à  lui  assurer 
la  splendeur  d'un  mémorable  événement,  puisque  les  antécé- 
dens  historiques  d'où  il  était  issu  se  trouvaient  d'accord  avec 
les  convenances  capitales,  ou  accidentelles  et  accessoires,  des 
Puissances.  Il  est  vrai  qu'il  s'est  borné  à  régler,  et  encore  d'une 
façon  assez  timide  et  équivoque,  plusieurs  difficultés  orientales, 
et  que  «c'est  seulement  par  voie  de  déduction,  au  cours  des  faits 
ultérieurs,  qu'il  a  exercé  sur  les  destinées  du  monde  une  autorité 
très  énergique,  mais  posthume.  Ce  double  résultat  était  toutefois 
parfaitement  logique,  et  l'opinion  générale  ne  s'y  est  point 
trompée  :  d'un  côté,  elle  a  accepté  et  propagé  le  prestige  du  Con- 
grès, sous  l'impression  du  passé  et  avec  le  pressentiment  de 
l'avenir,  et,  de  Tautre,  elle  n'a  pas  été  déçue  devant  la  réserve  et 
Vissue  de  ses  travaux.  La  grandeur  originaire  et  intrinsèque  de 
l'assemblée  et  la  limitation  de  son  programme,  contradictoires 
en  apparence,  étaient  cependant  d*accord  l'une  et  Tautre  avec 
la  pensée  contemporaine.  Sans  doute,  le  Congrès  représentait 
un  ensemble  d'événemens,  de  forces  et  d'aspirations  qui  jus 
tifiait  pleinement  son  appareil,  mais  on  savait  aussi  que  soi 
action  immédiate  ne  pouvait  s'affirmer  que  sur  un  terrain  trèr 


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SOUVENlftS  DUN   DIϻLOMATfi.  731 

resserr(î,  et  que,  si  les  Puissances  s'entendaient  bien  pour  con- 
stater leur  souveraineté,  pour  régulariser  un  peu  la  façade  de 
FédiQce,  en  un  mot,  pour  procéder  à  une  manifestation  d'ordre 
général,  elles  étaient  extrêmement  éloignées  de  toute  entreprise 
de  nature  à  compromettre  l'harmonie  précaire  qu'elles  jugeaient 
bon  de  déclarer,  mais  non  pas  d'approfondir. 

Et  d'ailleurs,  si  aucune  illusion  n'était  possible  sur  ce  point, 
il  faut  ajouter  aussi  que,  non  seulement  l'état  des  choses,  mais 
l'état  des  idées  morales  leur  imposait  la  prudence.  Après  iant 
d'incidens  qui  avaient  troublé  l'ancien  équilibre  et  laissé  beau- 
coup de  confusion  dans  tous  les  esprits,  la  diplomatie,  eiU-elle 
été  plus  indépendante  des  conditions  matérielles  et  des  posi- 
tions acquises,  demeurait  dépourvue  de  principes  et  de  con- 
victions. Oscillant  entre  l'absolutisme  des  chancelleries  et  les 
théories  modernes  des  nationalités,  des  religions  et  des  races, 
elle  n'osait  suivre  franchement  aucun  de  ces  systèmes,  et,  dans 
le  doute,  depuis  longtemps  déjà,  appliquait  tantôt  l'un,  tantôt 
l'autre,  avec  une  timidité  visible.  Son  incertitude  et  son  scepti- 
cisme lui  interdisaient  toute  vaste  tentative,  et  elle  avait  trop  de 
sagesse  et  d'expérience  pour  se  risquer  sans  boussole,  c'est-à- 
dire  sans  législation  précise,  au  milieu  de  questions  orageuses. 
Elle  n'avait  donc  qu'à  se  renfermer  dans  l'étude  du  conflit 
oriental,  déjà  si  considérable  par  lui-même,  en  laissant  à  l'avenir 
le  soin  de  tirer  de  son  œuvre  mesurée  et  provisoire  les  consé- 
quences qu'elle-même  se  sentait  impuissante  à  dégager.  On  peut 
dire  que  cette  solution  se  confondait  si  bien  avec  l'idée  même 
de  la  réunion  européenne,  que  les  Cabinets  eurent  à  peine  beJ 
soin  de  se  prémunir  alors  contre  des  interprétations  plus  éten- 
dues de  leur  mission,  non  plus  que  contre  une  déviation  de 
leurs  débats.  C'est  ainsi  que  ce  Congrès  qui  devait,  quand  môme, 
devenir  plus  tard  le  centre  de  la  politique  générale,  s'ouvrit  sur 
un  plan  spécial  et  qui  l'isolait  de  l'avenir.  Tant  il  est  vrai  que 
souvent  la  portée  d'un  fait  dépend  moins  de  ce  qu'il  est,  que  de  ce 
qui  le  précède  et  le  suit,  et  que  sa  forme  officielle  n'est  pas  la 
mesure  de  ses  destinées. 

Quoi  qu'il  en  soit,  si  les  diverses  Cours  se  plaisaient  à  laisser 

'^ans  la  pénombre  tout  un  monde  de  circonstances  antérieures 

l  irréductibles,  dont  la  force  mystérieuse  avait  amené  l'Europe 

Berlin;  si  elles  affectaient  de  ne  voir  que  la  question  présente, 

«18  s'occuper  des  résultats  lointains  de  l'œuvre  qu'elles  allaient 


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732  REVUE   DES   DEUX   MONDIvS. 

faire,  du  moins  avaient-elles  préparé  avec  beaucoup  d'art  et  de 
prévoyance  les  éiémens  de  transaction  sur  lesquels  devait  se 
concentrer  leur  effort.  Non  seulement,  elles  étaient  convenues  de 
s'entretenir  exclusivement  de  la  guerre  turco-russe,  mais  encore, 
avant  même  que  la  lutte  ne  fût  terminée,  et  dès  que  la  vic- 
.  toire  définitive  des  armées  du  Tsar  devint  presque  certaine, 
TAngleterre  et  la  Russie,  sous  Tœil  bienveillant  de  rAltemagne 
et  de  rAutriche-Hongrie,  avaient,  en  réservant  les  détails,  ainsi 
que  je  Tai  dit  plus  haut,  à  peu  près  déterminé  leurs  prétentions 
réciproques  dans  une  série  d'échanges  d'idées,  assez  vagues  d'abord 
puis  successivement  accentuées.  Le  prince  Gortchakof  dans  une 
dépêche  solennelle,  et,  après  lui,  le  comte  Schouvalof  dans  ses 
pourparlers  avec  lord  Derby,  à  la  fin  de  1877,  s'étaient  déclarés 
résolus  à  mener  à  bien  leur  entreprise,  et  avaient  posé  en  prin- 
cipe la  nécessité  absolue  de  mettre  un  terme  «  à  la  situation 
déplorable  des  chrétiens  soumis  à  la  domination  ottomane;  » 
puis,  un  peu  plus  tard,  précisant  mieux  les  intentions  de  leur 
souverain,  lorsque  le  succès  fut  plus  assuré,  ils  avaient  fixé 
trois  points  essentiels  :  la  création  d'une  Principauté  bulgare 
autonome;  l'agrandissement  delà  Serbie  et  du  Monténégro;  enfin 
une  modification  administrative  en  Bosnie-Herzégovine.  D'autre 
part,  le  Foreign  Office  avait  maintenu  énergiquement  le  dogme 
de  l'intégrité  de  TEmpire  ottoman  ;  mais,  en  présence  des  clauses 
de  San  Stefano,  il  avait  admis,  en  thèse  générale,  une  Princi- 
pauté de  Bulgarie,  sans  s'expliquer,  il  est  vrai,  sur  son  étendue, 
et  divers  autres  changemens  à  intervenir,  notamment  en  Bosnie- 
Herzégovine.  Sur  ce  dernier  point,  et  quels  que  fussent  ses 
accords  avec  Berlin  et  Vienne,  la  solution  restait  ostensiblement 
subordonnée  aux  débats   futurs.  En   même  temps  d'ailleurs, 
comme  on  sait,  il  suivait  secrètement  avec  la  Porte  la  négocia- 
tion de  Chypre.  La  France  avait,  de  son  côté,  réclamé  et  obtenu 
de  toutes  les  Cours  le  maintien  de  ses  droits  séculaires  dans  le 
Levant.  L'Autriche  savait  qu'elle  aurait  sa  part  sur  le  terrain 
slave.  Enfin,  pour  prévenir  toute  équivoque,  le  prince  de  Bis- 
marck, dans  son  célèbre  discours  du  27  février  1878  au  Reichstag, 
avait  tracé  à  grands  traits  la  ligne  de  conduite  qui  serait  suivie  : 
lui-même,  affectant  une  modestie  qui  ne  lui  coûtait  guère,  et  qui^ 
de  plus,  dégageait  sa  responsabilité  sans  nuire  à  aucun  de  se 
projets,  serait,  disait-il,  «  non  pas  un  arbitre,  ni  im  magister,  y 
mais  «  un  honnête  courtier  »  entre  les  parties  intéressées;  e 


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r 


SOUVENIRS    d'un   DIPLOMATE.  733 


quant  u  la  pensée  commune,  il  expliquait  nettement  qu'elle  '^e 
résumait  dans  l'affirmation  de  la  souveraineté  dos  Puissances, 
dans  le  vœu  universel  d'une  paix  solide  et  durable,  dans  la  déci- 
sion prise  de  n'examiner  rien  autre  chose  que  la  Convention 
turco-nisse;  et  il  exprimait  l'espoir  d'une  prompte  conclusion, 
facilitée  par  des  concessions  équitables  et  pai*  une  bonne  volonté 
mutuelle. 

Tel  était  donc  l'aspect  des  choses,  et.  si  la  profonde  signifi- 
cation du  Congrès  demeurait  dans  l'ombre,  toutes  les  disposi- 
tions avaient  été  prises  pour  assurer  le  succès  des  négociations 
orientales  qu'il  allait  poursuivre,  et  auxquelles  seules  se  rattache 
désormais  notre  étude.  Nous  n  avons  plus  à  nous  préoccuper  du 
caractère  général  de  la  haute  assemblée  dans  les  annales  du 
siècle,  et  nous  devons  maintenant  concentrer  notre  attention  sur 
les  délibérations,  sur  les  hommes  qui  les  ont  dirigées,  sur  les 
incidens  politiques  ou  anecdotiques  du  séjour  à  Berlin,  et  sur  les 
décisions  plus  ou  moins  heureuses  résumées  dans  le  traité  final. 
Ce  n'est  pas  tout  sans  doute,  mais  c'est  uniquement  ce  que  nous 
avons  vu,  et  n'étant  qu'un  modeste  témoin,  nous  n'avons  pas  à 
en  dire  davantage. 

IV 

L'opinion,  dans  tous  les  pays,  approuvant  pleinement  la  pro- 
cédure adoptée  par  les  Cours  et  voulant,  avant  tout,  la  fin  des 
inquiétudes  que  lui  inspirait  l'Orient,  ne  marchandait  pas  aux 
plénipotentiaires  la  confiance  et  la  popularité.  Ajourner  les  ques- 
tions irritantes,  au  moyen  d'une  manifestation  pacifique  unanime, 
tel  était  son  objectif  suprême;  et  elle  suivait  les  préparatifs 
de  la  réunion  internationale  avec  une  curiosité  bienveillante. 
Sans  s'arrêter  à  ce  qu'il  y  avait  de  factice  et  d'aléatoire  dans  une 
entente  bornée  à  un  seul  différend,  et  qui  ne  pouvait  s'établir 
qu'en  laissant  de  côté  tous  les  autres  grands  intc^rôts  du  monde, 
on  attendait  i'ouveilure  des  séances  comme  un  événement 
heureux.  Les  cercles  diplomatiques,  les  salons,  la  presse  com- 
mentaient, exactement  ou  non,  les  intentions  des  personnages 
investis  des  pleins  pouvoirs  de  leurs  gouvernemens.  Tout  s'effaçait 
(levant  cette  pensée  intense  :  on  laissait  provisoirement  de  côté 
les  autres  affaires  du  moment,  pour  ne  s'entretenir  que  des  difli- 
(ultés  soumises  à  Tétude  des  plus  illustres  hommes  d'Etal.  Cepen- 


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734  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dant,  et  malgré  les  lacunes  du  programme^  il  semblait  qu'on  eût 
le  pressentiment  d'un  acte  appelé  h  dominer  longtemps  l'Europe, 
au  moins  par  Tenchainement  des  circonstances.  Tout  en  ne  par- 
lant que  de  San  Stefano  et  de  la  transaction  à  établir,  on  ma- 
nifestait une  sollicitude  supérieure  à  un  incident  dont  le 
règlement  amiable  était  pour  ainsi  dire  prévu.  En  somme, 
l'émotion  était  très  vive  partout  et  visible.  A  Berlin,  l'impression 
favorable  s'accentuait  plus  qu'ailleurs  :  Torgueil  national  saluait 
avec  joie  la  perspective  d'un  spectacle,  inconnu  jusqu'alors  à  la 
capitale  de  l'Empire.  La  ville,  surtout  aux  alentours  du  palais 
de  la  Gbancellerie,  présentait  une  animation  extraordinaire.  Des 
groupes  populaires,  accrus  de  nombreux  étrangers,  se  formaient 
«  Sous  les  'Tilleuls  »  et  au  coin  des  rues,  et  dissertaient  du  matin 
au  soir.  La  foule  réservait  évidemment  le  meilleur  accueil  aux 
hôtes  qu'elle  était  fière  de  recevoir. 

On  ne  pensait  partout  qu'à  la  prochaine  3ntrée  en  scène  des 
représentans  de  TEurope,  lorsqu'un  dramatique  épisode  en  dé- 
tourna l'attention,  pendant  quelques  jours.  Le  2  juin,  en  plein 
midi,  l'empereur  Guillaume,  passant  en  voiture  découverte  aux 
«  Linden,  »  fut  blessé  d'un  coup  de  fusil  tiré  d'une  fenêtre  par 
un  anarchiste  Saxon  nommé  Nobiling.  Immédiatement  informé 
à  l'hôtel  de  l'ambassade,  qui  est  situé  à  très  peu  de  distance,  je 
me  rendis  en  hâte  sur  le  lieu  de  l'attentat.  Une  multitude  s'était 
déjà  rassemblée  devant  la  maison  oti  la  police  venait  d'arrêter 
l'assassin,  et  ses  violentes  manifestations  de  colère  éclataient  de 
toutes  parts,  tandis  que,  le  long  de  l'avenue  et  dans  les  rues  adja- 
centes, des  vivats  enthousiastes  accompagnaient  le  souverain 
jusqu'au  palais  impérial.  Au  moment  où  j'arrivais,  la  voiture, 
où  les  agens  avaient  entraîné  le  criminel,  s'éloignait  rapidement  : 
l'un  d'eux,  resté  dans  la  maison,  s'avança  sur  le  balcon  et  montra 
l'arme  du  régicide.  Il  n'y  eut  qu'un  cri  d'indignation  et  de  dou- 
leur; et  lagitation  ne  s'apaisa  que  plusieurs  heures  plus  tard, 
lorsqu'on  apprit  que  le  souverain  n'ayant  été  atteint  qu'au  bras  et 
au  poignet,  sa  vie  ne  semblait  pas  en  péril.  Néanmoins,  durant 
deux  ou  trois  jours,  la  persistance  des  attroupemens  devant  la 
Résidence  attesta  le  sentiment  unanime  des  habitans  de  Berlin. 
Ce  crime  troublait  d'autant  plus  l'esprit  public,  qu'il  survenait 
peu  de  temps  après  une  tentative  analogue  et  démontrait  Tachar- 
nement  des  sectaires.  En  outre,  une  telle  récidive  paraissait  plus 
odieuse  encore,  au  moment  où  l'Allemagne  entière  s'enorgueillis- 


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SOUVENIRS   d'un   DIPLOMATE.  735' 

sait  de  la  réunion  du  Congrès.  On  craignit  même  un  instant  que 
rassemblée  ne  fût  ajournée  ou  transférée  dans  une  autre  ville.  Ce 
bruit  se  propagea  assez  sérieusement,  le  lendemain  de  l'attentat. 
Mais  le  gouvernement  allemand .  estimait  avec  raison  que  les 
intérêts  en  cause  ne  devaient  subir  aucun  retard,  et,  personnel- 
lement,  il  tenait  à  ne  pas  donner  trop  de  retentissement  à  ce 
triste  épisode.  Le  prince  impérial  fut  simplement  chaîné  d'ad- 
ministrer l'État  jusqu'à  la  guérison  de  l'Empereur,  et  d'accueillir 
à  sa  place  les  plénipotentiaires. 

Le  13  juin  demeura  donc  la  date  de  l'ouverture  des  séances, 
ainsi  qu'il  avait  été  décidé,  et  les  préparatifs  matériels  furent 
poursuivis  avec  activité.  Le  palais  Radziwill,  vaste  édifice  de  la 
Wilhelmstrasse,  où  le  Chancelier  devait  demeurer  désormais, 
avait  été  désigné  comme  siège  du  Congrès.  La  salle  centrale 
convenait  parfaitement  pour  les  réunions  plénières  :  des  salons 
voisins  furent  réservés  pour  les  commissions,  les  services  du 
secrétariat  et  les  conversations  particulières.  Bien  que  les  tra- 
vaux d'aménagement  fussent  assez  considérables,  tout  fut  ter* 
miné  promptement,et,  si  les  appartemens  du  prince  de  Bismarck 
étaient  encore  un  peu  négligés,  toutes  les  pièces  d'apparat  se 
trouvaient,  au  jour  dit,  complètement  disposées  pour  l'inaugu- 
ration r 

Le  Chancelier,  tout  en  surveillant  ces  détails  avec  l'attention 
qu'il  apportait  aux  moindres  choses,  avait  organisé  le  secréta- 
riat dont  il  devait  présenter  les  titulaires  à  l'agrément  de  ses 
collègues.  Il  en  donna  la  direction  à  M.  de  Radowitz,  ministre 
d'Allemagne  en  Grèce,  qui  remplissait  auprès  de  lui,  par  intérim, 
des  fonctions  analogues  à  celles  de  notre  directeur  politique  au 
quai  d'Orsay.  Ce  diplomate  de  race,  fils  d'un  ancien  ministre  de 
la  monarchie  prussienne,  méritait  à  tous  égards  ce  grand  poste. 
Non  moins  remarquable  par  l'activité  que  par  la  vigueur  de  son 
esprit,  il  avait  été  formé  par  le  Chancelier,  qui  appréciait  ses 
qualités  rares. Celui-ci  lui  avait  confié,  en  1875,  cette  mystérieuse 
mission  à  Saint-Pétersbourg  dont  la  France  avait  été  si  vivement 
émue  :  c'est  assez  dire  combien  il  comptait  sur  sa  discrétion,  son 
dévouement,  et  sa  haute  intelligence.  M.  de  Radowitz  parlait,  avQc 
une  égale  facilité,  le  français,  l'anglais  et  le  russe;  il  plaisait  par 
sa  cordialité,  la  verve  de  sa  conversation  et  sa  grâce  d'homme 
du  monde. 

La  rédaction  des  protocoles  me  fut  remise.  Le  prince  de  Bis- 


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736  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

marck  et  le  gouvernement  de  la  République  étaient  convenus 
d*avance  de  cette  nomination.  Le  français  étant  la  langue  di- 
plomatique, il  paraissait  assez  naturel  que  le  premier  secrétaire 
de  l'ambassade  de  France  fût  chargé  de  cette  tiche.  De  plus, 
j  avais  quelque  expérience  de  ce  travail,  ayant  été,  l'année  précé- 
dente, secrétaire  de  la  conférence  de  Constantinople.  Le  Chan- 
celier, ainsi  qu'on  le  verra  plus  loin,  désirait  d'ailleurs  nous 
ôtrc  agréable  en  ce  moment.  J'avais  sans  doute  à  m'entendra 
avec  M.  de  Radowitz  pour  l'exacte  reproduction  des  débats,  mais 
sans  lui  être  subordonné,  et  chaque  protocole,  exclusivement 
rédigé  par  mes  soins,  n'était  soumis  qu'à  l'autorité  du  Congrès. 
Je  dois  ajouter  que  mon  collègue  et  moi  n'avons  jamais  cessé 
d'être  parfaitement  d'accord.  Il  préparait  les  ordres  du  jour, 
veillait  à  la  répartition  du  travail,  élaborait  les  notes  néces- 
saires à  la  clarté  de  la  discussion,  relisait  avec  moi  les  projets 
de  protocole,  et,  surtout,  se  tenait,  sous  la  direction  du  Président, 
en  communication  continue  et  souvent  confidentielle  avec  les 
plénipotentiaires.  Ma  tâche,  beaucoup  moins  complexe,  ne 
laissait  pas  cependant  d'être  parfois  malaisée,  puisque  j'avais  à 
concentrer,  dans  une  forme  claire  et  brève,  des  discussions  sou- 
vent très  longues  et  confuses,  sans  affaiblir  ni  exagérer  la  pensée 
des  orateurs;  mais  elle  était  très  définie,  et  je  n'avais  à 
m'occuper,  à  aucun  degré,  des  affaires  réservées  au  chef  du  secré- 
tariat et  aux  adjoints  que  lui  désigna  le  Chancelier. 

Ceux-ci  étaient  tous  des  fonctionnaires  de  son  Cabinet: 
M.  Busch,  chef  de  section,  dont  il  estimait  à  bon  droit  l'érudition 
technique  et  le  consciencieux  travail  ;  le  baron  Holstein,  l'un  de 
ses  plus  intimes  et  sagaces  collaborateurs  ;  le  comte  Herbert  de 
Bismarck,  son  fils  aine,  qu'il  avait  à  cœur  d'initier  à  l'étude  des 
grandes  questions,  enfin  un  personnage  singulier,  M.  Lothar 
Bûcher,  devenu  l'un  des  agens  de  sa  politique  après  avoir  été 
Tun  des  adeptes  des  théories  socialistes.  A  propos  de  ce  dernier 
choix,  je  citerai  une  anecdote  qui  montre  combien  le  chancelier 
respectait  l'étiquette.  M.  Lothar  Bûcher,  arrivé  à  un  grade  admi- 
nistratif qui  lui  donnait  le  titre  d'Excellence,  ne  pouvait  régu- 
lièrement être  placé  sous  les  ordres  de  M.  de  Radowitz  dont  le 
rang  hiérarchique  était  alors  moins  élevé.  Comme  celui-ci  ne 
devait  avoir  parmi  ses  collègues  allemands  ni  supérieur,  ni 
égal,  il  fallait  trouver  un  biais,  et  le  comte  Herbert  vint,  de  la 
part  de  son  père,  m'enlrctenir  de  ce  problème.  Nous  en  étions 


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SOUVENIRS   d'un   DIPLOMATE.  737 

assez  embarrassés,  quand  je  m'avisai  d'une  qualification  en  usage 
dans  diverses  ambassades,  celle  de  «  secrétaire  archiviste.  »  Elle 
fut  agréée  sur-le-champ  par  le  prince  qui  conféra  à  son  can- 
didat ces  fonctions  accessoires,  qu'un  des  adjoints  eût  remplies 
sans  beaucoup  de  peine,  mais  qui  étaient  à  la  rigueur  distinctes 
de  l'ensemble  des  services.  C'est  ainsi  que  le  disciple  de  Lassalle, 
revêtu  de  ces  attributions  qu'on  jugea  compatibles  à  la  fois' avec 
le  bon  ordre  et  avec  sa  dignité,  fut  admis  dans  le  personnel  du 
Congrès. 

J'ai  fait  allusion  tout  à  l'heure  aux  motifs  qui  avaient  amené 
le  chancelier  à  confier  la  rédaction  des  protocoles  au  premier 
secrétaire  de  l'ambassade  de  France.  Cette  préférence  ne  m'était 
point  personnelle,  au  moins  de  la  part  du  prince  de  Bismai*ck,  qui 
ne  me  connaissait  que  de  nom  :  elle  était  donnée  en  réalité  à  mon 
poste.  Depuis  quelque  temps,  et  en  vue  de  ses  rapports  avec 
nos  plénipotentiaires,  dans  une  assemblée  où  il  désirait  trouver 
partout  des  dispositions  favorables,  il  s'attachait  à  montrer  à 
notre  gouvernement  une  bonne  volonté  particulière.  Au  cours . 
des  pourparlers  préparatoires,  dans  ses  fréquens  entretiens  avec 
notre  ambassadeur,  il  nous  témoignait  la  plus  courtoise  défé- 
rence; il  avait  adopté  avec  empressement  les  vues  et  les  réserves 
de  M.  Waddington;  il  avait  examiné  avec  l'un  et  l'autre,  dans 
le  sens  le  plus  conciliant,  plusieurs  points  du  programme  général, 
et  donné  ainsi  à  nos  relations  sur  le  terrain  oriental  les  meil- 
leures apparences.  Le  choix  du  rédacteur  des  protocoles  s'accor- 
dait avec  cette  conduite  prévenante,  dont  assurément  nous  ne 
nous  exagérions  pas  la  portée,  mais  qui,  après  tout,  devait  faci- 
liter notre  rôle  au  Congrès  et  atténuer  nos  soucis  permanens. 
L'entente  s'était  donc  aisément  établie  là-dessus  entre  lui  et 
M.  Waddington,  et  il  voulut  même  l'accentuer  en  réservant  au 
secrétaire  français  un  accueil  spécialement  affable.  On  me  per- 
mettra peut-être  de  rappeler  ici  une  anecdote  personnelle  inté- 
ressante, non  pas  en  ce  qui  me  concerne,  mais  parce  que  le  chan- 
celier y  est  en  scène  dans  son  intérieur,  et,  surtout,  parce  que  le 
mot  de  la  fin  donne  la  note  des  sentimens  qu'il  entendait  alors 
nous  manifester. 

Le  jour  où  il  s'installait  au  palais  Radziwill,  il  me  fit  prier 
par  son  fils  Herbert  à  un  diner  où  je  serais  seul  avec  sa  famille 
et  lui.  Je  ne  lui  avais  pas  encore  été  présenté  :  j'allais  lui 
demander  une  simple  audience  ;  notre  ambassade  fut  surprise  et 

TOME  xxjii.  —  190i.  47 


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738  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

très  satisfaite  de  cette  invitation  gracieuse  et  inusitée.  Il  me 
reçut  avec  une  véritable  aménité  hospitalière,  et  une  expression 
souriante  qui  adoucissait  singulièrement  la  rudesse  de  son  visage 
et  rintensité  de  ses  yeux  bleu  clair  ombragés  de  sourcils  en 
broussailie.  Pendant  tout  le  repas,  où  en  effet  il  n'y  avait  d'autres 
convives  que  sa  femme,  ses  enfans  et  M.  de  Radowitz,  il  donna 
h  son  langage  la  forme  d'une  causerie  intime,  d'abord  sur  mon 
prochain  travail  et  sur  ma  carrière,  puis  sur  les  sujets  les  plus 
variés  d'histoire  et  de  philosophie,  entremêlant  son  discours  de 
réflexions  et  maximes  politiques,  et  aussi  de  réminiscences  de  sa 
vie,  les  unes  et  les  autres  d'ailleurs  absolument  étrangères  à 
nos  années  sombres.  Il  parlait  le  français  lentement,  mais  faci- 
lement, affectant  çè  et  là  d*hésiter  sur  telle  ou  telle  expression, 
lorsqu'il  jugeait,  avec  une  liberté  hautaine  et  parfois  ironique, 
les  hommes  et  les  événemens  du  jour;  mais,  s'il  avait  l'air  de 
chercher  son  mot,  c'était  pour  le  mieux  décocher,  et  il  rencontrait 
toujours  le  terme  le  plus  juste  et  le  plus  aigu.  Il  passait  rapide- 
ment d'un  sujet  à  l'autre,  se  complaisant  dans  des  digressions 
humoristiques,  se  prétendant  lassé  du  pouvoir  et  désireux  de 
retrouver  bientôt,  dans  la  retraite,  les  plaisirs  de  la  chasse  et  le 
charme  de  la  vie  de  famille  au  milieu  des  loisirs  champêtres.  Il 
s'étendit  ensuite  longuement  sur  les  complications  orientales,  les 
incidens  de  la  guerre  turque,  et  malmena  quelque  peu  la  conduite 
des  Russes  :  «  Ils  auraient  dû  choisir,  me  dit-il,  ou  bien  aller  au 
bout  de  leur  idée  et  entrer  à  Constantinople,  —  car  ils  l'ont  pu, 
pendant  huit  jours,  —  ou  bien  alors  ne  pas  tant  exiger  de  la 
Porte  et  ne  pas  provoquer  ainsi  l'intervention  de  l'Europe.  Il  n'y 
a  qu'un  moment  dans  les  choses  :  il  faut  le  saisir.  »  Cette  obser- 
vation malveillante  à  l'adresse  du  prince  Gortschakof,  et  qui  ne 
révélait  que  trop  bien  sa  propre  méthode  politique,  ne  fut  pas 
autrement  développée,  et  il  continua  de  causer,  au  gré  de  sa  fan- 
taisie, tantôt  grave  et  tantôt  familière,  de  lui-même,  de  ses  col- 
lègues futurs,  et  aussi  des  menus  détails  de  son  labeur  quoti- 
dien. Je  le  trouvais  évidemment  dans  une  de  ses  bonnes  heures, 
et  le  foyer  de  cet  homme,  qui  a  si  violemment  agité  le  monde, 
me  parut  extrêmement  calme  et  simple.  La  princesse  et  sa  fille 
l'entouraient  des  soins  les  plus  affectueux  ;  le  respect  de  ses  fils 
n'avait  rien  de  timide  :  son  ascendant  sur  les  siens  semblait 
s'exercer  avec  beaucoup  de  douceur.  Il  ne  fit  qu'une  seule  allu- 
sion à  son  autorité  de  chef  de  famiUe  :  «  Quant  à  moi,  dit-il  en 


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SOUVENIRS   DUN    DIPLOMATE.  739 

riant,  à  propos  d'un  mot  échappé  à  l'un  de  ses  enfans  sur  les 
belles-mères,  j'ai  toujours  très  bien  vécu  avec  la  mienne,  —  pas 
la  première  année,  il  est  vrai;  mais  depuis  lors,  elle  a  compris, 
et  la  paix  a  été  complète.  » 

La  conversation  se  poursuivît  quelque  temps  encore  avec 
enjouement;  mais  comme  j'allais  prendre  congé,  son  visage 
devint  tout  à  coup  fort  sérieux,  et  il  s'étendit  com plaisamment 
sur  les  mérites  des  plénipotentiaires  français  :  il  fit  avec  chaleur 
l'éloge  du  cointe  de  Saint-Vallier,  s'exprima  en  termes  sympa- 
thiques sur  M.  Waddington  qu'il  avait  vu,  le  matin  même,  pour 
la  première  fois;  enfin,  avec  l'intention  visible  de  résumer  sa 
pensée  actuelle  à  notre  égard  dans  une  dernière  parole,  i] 
redressa  sa  haute  taille  et  ajouta  d'un  ton  ferme,  après  un  ins- 
tant de  silence  :  «  Je  suis  heureux  que  vous  ayez  été  mon  pre- 
mier hôte  dans  cette  maison,  et  il  ne  dépendra  pas  de  moi  qu'il 
ne  s'y  passe  jamais  rien  qui  puisse  être  pénible  à  la  France.  » 
J'allai,  comme  il  n'en  doutait  pas,  répéter  à  nos  plénipoten- 
tiaires, cette  phrase  préméditée,  et  significative  au  moins  pour 
la  durée  du  Congrès. 

Je  me  hâte  de  revenir  à  l'inauguration  de  nos  séances.  Les 
représentans  des  Cours,  arrivés  successivement  à  Berlin,  élabo- 
raient en  de  fréquentes  entrevues  les  principaux  thèmes  de  leurs 
débats  ultérieurs.  Déjà  se  dessinaient  les  groupes  indiqués 
d'avance  par  les  situations  et  les  aptitudes  respectives  :  celui  des 
chefs  de  gouvernement  investis  d'une  autorité  supérieure  :  celui 
des  simples  plénipotentiaires  moins  élevés  en  dignité,  et  appelés 
&  une  collaboration  pratique,  détaillée  et  secondaire.  La  respon- 
sabilité demeurait  sans  doute  indivisible,  et  tous  les  membres 
étaient  égaux  en  droit,  mais,  en  fait,  les  ministres  d'État  avaient 
seuls  l'initiative  et  la  direction.  Un  nombreux  personnel  de  fonc- 
tionnaires techniques  et  de  diplomates  distingués  entourait 
chaque  mission.  Je  citerai  seulement  le  directeur  du  Cabinet  de 
lord  Beaconsfield,  M.  Montagne  Carry,  maintenant  pair  d'An- 
gleterre, MM.  de  Teschenberg  et  Schwegel,  chefs  de  section  au 
ministère  des  Affaires  étrangères  de  Vienne,  M.  Curtopassi,  qui 
fut  peu  après  ministre  d'Italie  à  Athènes,  M.  Herbette,  qui  a  été 
plus  tard  notre  ambassadeur  à  Berlin,  les  généraux  Simmons, 
Anoutchine  et  Bobrikof,  le  baron  Jomini,  l'éminent  collabora- 
teur du  chancelier  russe,  M.  de  Nelidof,  l'un  des  signataires  de 
la  convention  de  San  Stefano  et  aujourd'hui  ambassadeur  à 


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740  REVUE  DES   DEUX   MONDE». 

Paris.  Ces  personnages  ne  devaient  pas  assister  aux  séances, 
mais  chacun  d'eux  apportait  le  concours  de  son  expérience  aux 
représentans  de  son  pays.  Tous  ces  hâtes  officiels  entouraient  le 
Congrès  d'un  imposant  cortège;  en  même  temps,  des  rédacteurs 
et  correspondans  de  tous  les  journaux  du  monde,  accourus  à 
Berlin,  se  préparaient  à  surexciter  l'attention  universelle  par  une 
immense  publicité. 


Enân,  le  13  juin,  les  plénipotentiaires,  revêtus  de  brillans 
uniformes  et  chamarrés  de  décorations,  traversèrent  en  voitures 
découvertes,  sous  le  plus  beau  soleil,  la  foule  rangée  sur  leur 
passage  et  franchirent  la  grille  du  palais  Radziwill.  Ils  furent 
reçus  dans  le  vestibule  par  M.  de  Radowitz  ;  le  prince  Gortscha- 
kof,  qui  ne  pouvait  monter  l'escalier,  fut  hissé  dans  un  fauteuil 
à  poulies  au  premier  étage  :  le  prince  de  Bismarck  les  accueillit 
tous  à  l'entrée  du  premier  salon  et  les  conduisit  dans  la  salle 
des  séances.  Une  table  en  fer  à  cheval,  couverte  d'un  tapis  brun, 
occupait  le  fond  de  la  pièce,  devant  les  fenêtres  cintrées  donnant 
sur  la  cour  d'honneur.  Des  fauteuils  pareils,  à  dossier  élevé, 
avaient  été  disposés  pour  les  membres  de  l'assemblée,  et  des 
chaises,  aux  deux  extrémités,  pour  les  secrétaires .  La  veille,  le 
chancelier  avait  fixé  les  places  et  décidé  que  les  plénipoten- 
tiaires de  chaque  nationalité  siégeraient  à  cdté  les  uns  des  autres, 
dans  l'ordre  alphabétique  des  Puissances.  Comme  il  y  avait  dix 
sièges  sur  la  même  ligne  du  fond,  le  fauteuil  présidentiel  ne 
pouvait  pas  être  exactement  au  centre.  Quand  M.  de  Radowitz 
et  moi  avions  fait  remarquer  cette  petite  irrégularité  au  chan- 
celier :  «  N'importe,  répondit-il  gaiement,  je  serai  un  peu  trop  à 
droite,  mais  j'ai,  pour  le  moment,  quelque  inclination  vers  ce 
côté-là.  »  Il  eut  donc  cinq  de  ses  collègues  à  sa  gauche  et  quatre 
seulement  à  droite  :  les  autres  membres  furent  répartis  dans 
l'ordre  indiqué  sur  les  deux  courbes  du  fer  à  cheval.  Tout  le 
milieu  de  la  salle  resta  vide,  et  nous  fîmes  placer,  à  l'extrémité 
opposée,  une  seconde  table  destinée  à  recevoir  les  livres,  do- 
cumens,  cartes  géographiques,  nécessaires  aux  recherches  et  aux 
études  immédiates. 

Avant   la  constitution  de  rassemblée,   le  comte   Andras 
rédigea  rapidement  au  crayon  quelijues  pluases  dont  j'ai  gori 


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SOUVENIRS    d'un    DIPLOMATE.  '    741 

l'autograplie,  par  lesquelles  il  proposait  à  ses  collègues  d'adres- 
ser à  Tempereur  Guillaume  leurs  vœux  «  pour  le  prompt  réta- 
blissement de  sa  santé.  »  La  présidence  fut  déférée  ensuite  au 
chancelier  d'Allemagne,  suivant  Tusage,  et  le  secrétariat  fut 
agréé  et  introduit.  On  s'assit  alors,  et  le  Président,  seul  debout, 
prononça  d'abord  une  courte  allocution  de  bienvenue  et  de 
remercîment,  puis  il  lut  une  allocution,  d'une  remarquable 
orthodoxie  politique  et  qui  se  résumait  dans  le  passage  sui- 
vant: <(  Le  traité  de  San  Stefano  étant,  sur  plusieurs  points,  de 
nature  à  modifier  Fétat  des  choses,  tel  qu'il  se  trouve  fixé  par  les 
convenlions  européennes  antérieures,  »  doit  être  «  soumis  à  la 
libre  discussion  des  Cabinets  signataires  des  actes  de  1856  et  de 
1871,  pour  assurer,  d'un  commun  accord,  et  sur  la  base  de  nou- 
velles garanties,  la  paix  dont  l'Europe  a  tant  besoin.  »  Cette 
affirmation  du  droit  des  Puissances  d'examiner  toute  modifica- 
tion des  traites  signés  par  elles,  était  sans  doute  excellente  et 
parfaitement  à  sa  place;  mais  il  pouvait  sembler  assez  étrange 
qu'elle  fût  énoncée  comme  une  vérité  absolue,  et  avec  tant  de 
conviction  apparente,  par  le  même  homme  qui,  sans  consulter 
personne,  avait  successivement  changé  la  situation  assurée  au 
Danemark  par  le  traité  de  Londres,  à  la  Confédération  germa- 
nique, à  TAutriche  et  à  la  France,  par  les  traités  de  Vienne.  Tou- 
tefois, —  et  sans  se  faire  illusion  sur  la  valeur  pratique  d'une  aussi 
belle  théorie,  invoquée  par  l'homme  d'État  qui  l'avait  le  moins 
observée,  —  on  n'avait  qu'à  se  féliciter  de  la  voir  si  explicitement 
proclamée,  et  l'adhésion  unanime  des  plénipotentiaires  rendait 
service  à  la  cause  du  droit  international  si  souvent  dédaigné. 

L'objet  de  leurs  travaux  étant  ainsi  défini,  les  assistans 
prirent  l'engagement  de  garder  le  secret  sur  leurs  délibérations. 
J'aime  à  penser  que  tous  y  ont  été  fidèles,  bien  que,  par  suite 
sans  doute  de  quelques  inadvertances,  l'exactitude  de  certaines 
informations  de  la  presse  n'ait  pas  laissé,  à  plusieurs  reprises, 
de  nous  surprendre.  On  plaça,  aussitôt  après,  la  question  bulgare 
en  tête  du  prochain  ordre  du  jour,  et  l'on  allait  se  séparer,  quand 
un  incident  imprévu  mit  un  instant  aux  prises  les  représentans 
de  TAngleterre  et  de  la  Russie.  Soit  que  lord  Beaconsfield  voulût 
marquer  sur-le-champ  l'antagonisme  des  deux  Cours,  soit  plutôt 
qu'il  prétendît  donner  satisfaction  aux  défiances  de  l'opinion 
britannique,  il  demanda  expressément  que  les  troupes  russes 
campées  auprès  du  Bosphore  en  fussent  éloignées  d'urgence.  Sa 


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742  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

motion  qiii  visait,  en  termes  peu  ménagés,  l'éventualité  Se 
conflits  redoutables  et  même,  disait-il,  «  la  prise,  à  Timproviste, 
de  Gonstantinople,  »  fut  relevée  avec  une  vivacité  légitime  par 
les  ministres  du  Tsar,  dont  elle  paraissait  en  effet  suspecter  la 
loyauté.  On  fut  très  ému  de  cette  escarmouche  de  mauvais  au- 
gure, et  je  vis  le  moment  où  la' discussion  allait,  dès  la  première 
heure,  prendre  un  ton  fort  acerbe.  Mais  le  président,  qui  n'enten- 
dait point  que  le  débat  vint  à  s'égarer  sur  une  question  aussi 
délicate,  y  coupa  court  immédiatement  par  quelques  paroles 
énergiques.  On  vit  alors  combien  son  autorité  était  décisive. 
Lord  Beaconsfield  n'insista  point  sur  sa  suggestion  intempestive; 
et  n'y  revint  jamais.  On  s'ajourna  ensuite  à  trois  jours,  pour  que 
les  plénipotentiaires  eussent  le  temps  de  se  mieux  connaître  ef 
de  se  concerter  :  ils  devaient  ensuite  siéger  sans  désemparer 
jusqu'à  la  fin. 

VI 

Je  voudrais  maintenant,  d'après  l'impression  très  vive  que 
j'ai  gardée  de  chacun  d'eux  en  séance,  dans  le  monde  et  sou- 
vent dans  l'intimité,  les  placer  sous  les  yeux  de  mes  lecteurs. 
Je  n'en  parlerai  d'ailleurs  qu'au  point  de  vue  spécial  de  mon 
étude  et  du  rôle  qu'ils  ont  joué  au  Congrès  :  le  prince  de  Bis- 
mark comme  président,  et  les  autres  comme  inspirateurs  ou  col- 
laborateurs plus  ou  moins  actifs  de  l'œuvre  commune. 

On  pouvait  se  demander  si  le  caractère  rude  et  altier  du 
chancelier  de  l'Empire  s'accommoderait  avec  la  mission  délicate 
et  nuancée  qu'il  avait  à  remplir,  dans  une  réunion  circonspecte 
et  même  assez  ombrageuse.  Son  masque  même,  abrupt  et  tour- 
menté, son  type  orageux  si  bien  d'accord  avec  sa  vie,  la  recti- 
tude militaire  de  sa  tête  impérieuse  et  de  son  buste  athlétique, 
sa  voix  pesante  et  brusque  semblaient  convenir  assez  peu  aux 
fonctions  présidentielles.  Mais  on  vit  bientôt  —  ce  dont  ceux 
qui  le  connaissaient  ne  doutaient  pas  —  à  quel  point  il  savait 
adapter  aux  circonstances  son  tempérament  absolu,  et  l'expres- 
sion même  de  son  visage.  Sa  complexe  nature  avait  des  res- 
sources, sans  effort  et  sans  pose,  pour  toutes  les  situations  et 
pour  tous  les  instans.  De  même  que,  dans  ses  entretiens  intimes, 
sa  parole  devenait  aisément  ondoyante,  originale  et  enjouée,  de 
même  sa  diplomatie,  inflexible  au  fond,  prenait  à  l'occasion  des 


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SOUVENIRS   d'un   DIPLOMATE.  743 


fonnes  accessibles  et  msinuantes,  et,  en  dirigeant  tes  débats  aussi 
bien  qu'en  conversant  avec  ses  collègues,  il  ne  montrait  pas 
moins  de  verve  et  de  bonne  bumeur  que  de  gravité  robuste. 
J'oserais  presque  dire  qu'il  n'a  jamais  été  plus  complètement 
lui-même  que  dans  ce  fauteuil  où  il  lui  fallait  à  la  fois  compris 
'mer  avec  une  ténacité  sévère  les  prétentions  impatientes  et  les 
discussions  agitées,  inspirer  la  confiance  par  une  affabilité  préve- 
nante, enfin  maintenir  ses  plans  personnels  en  paraissant  seule- 
mient  interpréter  et  résumer  la  volonté  collective.  On  sentait,  à 
le  voir  si  ferme  et  si  alerte,  le  plein  développement  de  ses  qua- 
lités diverses.:  l'énergie  indomptable  et  l'adresse  savante;  il  les 
combinait  supérieurement  dans  ce  poste  pacifique  dont  la  ma- 
jesté couronnait  sa  belliqueuse  existence  ;  et  sa  satisfaction  inté- 
rieure était  visible  dans  son  attitude  calme  et  souriante. 

Cette  éclatante  faveur  de  la  fortune  concordait  d'ailleurs  avec 
ses  intérêts  qu'il  ne  perdait  jamais  de  vue  :  «  Quand  on  me 
demande  quelque  cbose,  me  disait-il  un  jour,  je  regarde  d'abord 
ce  que  l'on  m'offre;  »  et  il  accentuait  sa  pensée,  en  étendant  ses 
mains  à  égale  hauteur,  comme  les  plateaux  de  la  balance.  Or  le 
Congrès  réalisait  pour  lui  cet  équilibre.  Le  chancelier  donnait 
son  concours  aux  ambitions  des  uns  et  aux  désirs  d'apaisement 
et  de  pondération  dont  les  autres  étaient  animés,  et  il  recevait 
en  échange,  avec  la  consécration  de  la  Suprématie  allemande, 
des  moyens  d'action  adéquats  à  ses  conceptions  d'avenir.  Aussi 
conduisait-il  les  délibérations,  en  véritable  modérateur,  les  déve- 
loppant ou  les  resserrant  avec  autant  d*art  que  de  sérénité,  pro- 
voquant les  concessions  réciproques,  éliminant  les  détails  vains 
ou  confus,  laissant  dans  la  brume  les  points  obscurs,  pressant 
les  solutions  plus  ou  moins  justifiées  et  durables,  mais  actuelle- 
ment suffisantes  pour  les  autres  et  surtout  pour  lui-même.  Au 
cours  de  discussions,  dont  il  ne  fallait  pas  trop  sonder  les  mys- 
tères, la  rapidité  lui  semblait  la  condition  essentielle  du  succès, 
et  il  ne  donnait  pas  de  répit  à  ses  collègues.  Lorsque  le  rédac*^ 
teur  des  protocoles,  et  parfois  les  plénipotentiaires  lui  deman- 
daient un  intervalle  de  repos,  il  ne  les  écoutait  point  :  «  Croyez- 
moi,  me  disait-il  du  haut  de  sa  taille  de  géant,  le  travail  n'a 
jamais  tué  personne.  »  Il  lançait  ce  mot  gaiment,  avec  la  convic- 
tion de  sa  vigueur  physique  et  morale,  en  homme  qui  ne  voit 
que  son  but,  et,  de  fait,  grâce  à  ce  labeur  ininterrompu  et  si  bien 
dirigé,  en  trente  jours  la  besogne  fut  achevée. 


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n 


744  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  est  superflu  de  dire  que  les  deux  autres  représentans  de 
rAUemagne  secondaient  leur  chef  avec  la  plus  exacte  discipline  : 
physiquement  fort  différens,  ils  se  ressemblaient  par  le  dévoue- 
ment. Le  prince  de  Hohenlohe,  maigre  et  froid,  avait  la  mine 
anguleuse,  les  yeux  creux  et  dilatés,  le  nez  en  bec  d'aigle,  le 
sourire  même  sombre,  la  parole  sèche  et  concise.  M.  de  Bulow, 
secrétaire  d'État  pour  les  Affaires  étrangères,  rappelait  par  sa 
corpulence  et  les  lignes  rondes  et  placides  de  son  visage  entiè- 
rement rasé,  par  ses  longs  cheveux  blancs  bouclés,  par  la  man- 
suétude de  son  regard  et  de  son  verbe  onctueux,  la  physionomie 
débonnaire  de  certains  dignitaires  ecclésiastiques.  Mais  sous  ces 
apparences  bénignes,  ce  diplomate  expert  et  fin  reproduisait, 
comme  son  collègue,  sans  dévier  d'une  ligne,  la  pensée  impé- 
rieuse du  chancelier. 

Dans  ce  cénacle  d'aspect  classique  et  austère,  la  figure  sin- 
gulière du  premier  ministre  d'Autriche-Hongrie,  le  comte 
Andrassy,  frappait  d'abord  par  le  contraste.  Ses*  yeux  noirs  et 
passionnés  pétillaient  sous  la  profonde  arcade  sourcilière  :  ses 
cheveux  frisés  ondulaient  sur  son  front:  sa  moustache  relevée, 
son  visage  un  peu  fatigué  par  une  vie  tumultueuse,  ses  uniformes 
écarlates,  surchargés  de  torsades  d'or,  donnaient  moins  l'im- 
pression d'un  négociateur  que  celle  d'un  artiste  ardent  ou  d'un 
capitaine  héroïque.  Il  fallait  se  dégager  des  souvenirs  de  Metter- 
nich  et  se  rappeler  la  transformation  récente  de  la  monarchie 
des  Habsbourg  au  profit  des  élémens  magyars,  pour  com- 
prendre la  situation  prépondérante  de  ce  grand  seigneur  roma- 
nesque à  la  traditionnelle  Cour  de  Vienne.  Mais  l'expression 
puissante  de  son  regard  et  l'habileté  de  son  langage  révélaient 
un  véritable  chef  de  gouvernement.  Il  avait  sans  doute  le  tempé- 
rament altier  et  ardent  de  sa  race,  mais,  à  la  table  du  Congrès, 
il  traitait  nettement  et  de  haut  les  grandes  affaires,  dont  il  pour- 
suivait la  solution  avec  une  âpre  persévérance.  Il  est  vrai  que  sa 
désinvolture  semblait  parfois  bizarre,  mais  sa  nerveuse  élo- 
quence, sa  conversation  chatoyante  s'accordaient  si  bien  avec  sa 
destinée  aventureuse,  ses  épreuves  passées  et  sa  grandeur  pré- 
sente! Lui-môme  aimait  à  rappeler  ces  étonnantes  vicissitudes: 
c'était  lui  qui,  —  jadis  condamné  par  contumace  &  être  pendu 
comme  insurgé,  en  1848,  —  répondait  un  jour,  à  Berlin,  à  un 
compliment  sur  la  Toison  d'or  qu'il  portait  au  cou  :  «  Oui,  sans 
doute,  mais  mon  effigie  a  porté,  en  d'autres  temps,  un  autre  col- 


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iv»=ï^ 


SOUVENIRS   d'un    DIPLOMATE.  745 

lier.  »  Il  parlait  ainsi  sans  affectation,  en  effleurant  de  la  main  le 
précieux  joyau,  moins  séduit  peut-être  par  le  jeu  de  mots  que  par 
l'intérêt  dramatique  des  fluctuations  de  la  fortune  humaine.  En 
somme,  qu'on  vît  en  lui  le  paladin,  l'homme  d'État  ou  du  monde, 
il  était  fort  à  la  mode  dans  les  salons  et  il  jouait  dans  l'assem- 
blée l'un  des  premiers  rôles.  Il  manœuvrait  partout  avec  autant 
d'énergie  que  d'élégance  et  d'apparente  liberté  d'esprit.  Et  il  y 
avait  bien  quelque  mérite,  en  ce  moment,  où  il  couvait  ses  am- 
bitions en  Bosnie-Herzégovine,  et  où  il  combinait  en  secret  avec 
le  prince  de  Bismarck  cette  triple  alliance,  œuvre  inconsciente 
du  Congrès  et  destinée  à  devenir  le  facteur  capital  de  la  diplo- 
matie européenne.  J'ajoute  que  sa  politique  était  parfaitement 
servie  par  ses  deux  collègues  :  l'un,  le  baron  Haymerlé,  homme 
de  carrière  et  d'étude,  et  qui  devait  même  lui  succéder,  aussi 
agréable  de  manières  que  solidement  érudit,  complétait  et  for- 
tifiait ses  moyens  d'action  par  une  compétence  technique  indis- 
cutable, comme  un  tacticien  consommé  exécute  les  conceptions 
stratégiques  d'un  général  en  chef;  l'autre,  le  comte  Karolyi, 
ambassadeur  de  François-Joseph  à  Berlin,  donnait  par  la  magni- 
fibence  de  ses  réceptions  beaucoup  d'éclat  à  la  mission  impé- 
riale. 

J'ai  indiqué  plus  haut  les  difficultés  de  la  tâche  dévolue  à 
nos  plénipotentiaires  français.  Je  dois  dire  que  les  avances  du 
prince  de  Bismarck,  et  aussi  les  bons  sentimens  qui  leur  furent 
manifestés  par  l'assemblée  tout  entière,  la  rendaient  un  peu 
moins  épineuse  ;  mais  encore  fallait-il  bien  comprendre  et  mesurer 
la  conduite  à  suivre,  et  obtenir  par  une  attitude  prudente  et  ferme 
la  pleine  confiance  de  tous  et  le  concours  du  Congrès  à  la  recon- 
stitution progressive  de  notre  influence.  On  a  beaucoup  alors 
critiqué  nos  représentans.  Il  sied,  je  crois,  d'être  plus  juste  :  en 
yérité,  ils  n'ont  pas  été  inférieurs  à  ce  qu'on  devait  en  attendre, 
et  leur  initiative  s'est  constamment  produite  sans  ostentation  et 
sans  défaillance.  M.  Waddington ,  depuis  peu  ministre  des 
Affaires  étrangères,  n'appartenait  pas  à  la  diplomatie;  mais  ses 
études  antérieures  l'avaient  initié  à  nos  travaux  ;  il  connaissait 
au  moins  l'armature  des  questions  orientales.  Mais,  ce  qui  valait 
mieux  que  cette  science  un  peu  superficielle,  il  était  d'un  esprit 
très  circonspect  et  d'un  jugement  droit  :  orateur  disert  et  cour- 
tois, exercé  aux  manœuvres  de  la  vie  parlementaire,  il  réunis- 
sait ainsi  des  qualités  particulièrement  utiles  dans  une  assem- 


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^^^^^■I 


746  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


blée  formée  d'élémens  hétérogènes  qu'il  convenait  de  ménager. 
Sa  physionomie  ouverte,  son  caractère  loyal  et  conciliant,  plai- 
saient à  ses  collègues  :  il  défendait  son  opinion  énergi({uementy 
mais  il  montrait  une  aimable  déférence  à  celle  des  autres,  et  Ton 
ne  surprenait  dans  ses  discours  ni  subtilités,  ni  pièges.  La  poli- 
tique «  des  mains  net  les  »  n'était  pas  assurément  chez  lui  une 
préférence  et  encore  moins  une  doctrine;  toutefois,  comme  nous 
ne  pouvions  pas  alors  en  avoir  ostensiblement  d-autre,  il  valait 
certes  mieux  paraître  spontanément  modestes  qu'impatiens  et 
déQUs.  M.  Waddington  avait  bien  ses  vues  du  côté  de  Tunis, 
mais  il  jugeait  qu'il  fallait  seulement  tàter  et  préparer  le  ter- 
rain, et,  en  attendant,  recueillir  le  bénéfice  moral  d'une  con- 
duite désintéressée.  11  s'était  acquis  de  la  sorte  beaucoup  de 
crédit  :  son  intervention  était  toujours  acceptée  volontiers,  soit 
qu'il  affirmât  nos  droits  séculaires  dans  le  Levant,  soit  qu'il  pro- 
posât l'extension  des  frontières  grecques,  soit  qu'il  fît  connaître 
son  sentiment  sur  les  diverses  affaires  en  discussion.  Bien  qu'il 
eût  retenu  de  son  origine  anglaise  une  prédilection  pour  le  Ca- 
binet de  Londres,  son  patriotisme  français  incontestable  et  son 
impartialité  naturelle  inspiraient  la  plus  haute  estime,  et,  très 
souvent,  sa  parole  habile  et  sincère  ralliait  à  son  avis  l'unani- 
mité de  ses  auditeurs.  Il  avait  d'ailleurs  auprès  de  lui,  pour  aider 
et  éclairer  au  besoin  sa  marche,  dans  ce  milieu  nouveau  pour 
lui,  un  diplomate  supérieur,  son  intime  ami,  le  comte  de  Saint- 
Vallier,  accrédité  depuis  plusieurs  mois  à  la  cour  d'Allemagne. 

Cet  ambassadeur  de  premier  ordre  a  laissé  une  impression 
ineffaçable  dans  le  souvenir  de  ceux  qui  l'ont  connu.  La  des- 
tinée lui  avait  prodigué  les  dons  les  plus  rares,  en  même  temps 
que  d'âpres  rigueurs.  Tout  en  lui,  l'expression  de  ses  traits, 
l'éclat  de  ses  yeux,  sa  voix  accentuée,  son  élégance  patricienne, 
révélait  une  nature  d'élite.  Ses  facultés  justifiaient  sa  rapide 
élévation,  et  il  savait  tempérer  par  le  charme  et  la  souplesse  de 
son  esprit  l'apparence  un  peu  hautaine  de  son  attitude.  Mais  il 
payait  cher  ces  faveurs  de  la  fortune  :  depuis  de  longues  années, 
les  crises  intermittentes  d'une  maladie  incurable,  un  squirre  sto- 
macal, épuisaient  lentement  ses  forces.  Il  avait  néanmoins  pour- 
suivi sa  carrière,  et  s'était  fait,  en  ses  différens  postes,  une  situa- 
tion exceptionnelle.  Chef  du  cabinet  au  quai  d'Orsay,  ministre  à 
Stuttgart  avant  la  guerre  de  1870,  plus  tard  commissaire  au 
quartier  général  allemand  à  Nancy,  puis  sénateur  et  ambassadeur 


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SOUVENIRS  DUM  DIPLOMATE.  747 

à  fierlin,  il  avait  exercé  partout  un  ascendant  incontesté.  Il  do- 
minait ses  souffrances  par  un  travail  incessant  et  par  ilntrépidité 
de  son  ftme.  Ce  stoïque  toujours  militant  avait  pris  une  part  con- 
sidérable à  la  formation  du  Cabinet  où  siégeait  M.  Waddington  ; 
il  dirigeait  en  mattre  notre  ambassade;  il  était  l'un  des  plus 
vigilans  négociateurs  du  Congrès.  J'ai  vécu,  durant  cette  période, 
dans  son  intimité,  et  je  me  rappelle  avec  émotion  la  lutte  de  sa 
volonté  contre  la  maladie  implacable.  Pendant  des  journées  de 
jeûne,  après  des  nuits  sans  sommeil,  il  se  maintenait  debout, 
assistait  aux  fêtes  officielles,  controversait,  en  séance  et  dans  les 
couloirs,  avec  autant  de  fermeté  que  de  précision.  Ses  collègues 
appréciaient  sa  jeune  maturité  et  la  rectitude  de  sa  sobre  dia- 
lectique, en  même  temps  qu'ils  étaient  touchés  de  sa  vaillance. 
Toujours  sur  la  brèche,  il  leur  eût  fait  illusion,  si  le  ravage  in- 
térieur n'eût  été  révélé  par  son  visage  pâle  et  amaigri  ;  mais  on 
devinait  ses  tristes  heures,  et  il  était  vraiment  environné  des 
sympathies  les  plus  respectueuses.  Il  devait  vivre  plusieurs  an- 
nées encore  de  cette  existence  active  et  dramatique  ;  je  l'ai  vu, 
peu  de  temps  avant  sa  fin  :  son  corps  était  vaincu,  mais  non  pas 
son  courage  :  son  caractère,  sa  pensée  et  son  cœur  n'avaient  pas 
fléchi. 

Notre  troisième  plénipotentiaire,  M.  Desprez,  depuis  douze 
«gis  directeur  des  affaires  politiques,  donnait  à  la  mission  fran- 
çaise le  précieux  concours  de  son  imperturbable  science.  Par 
ses  longs  services,  son  expérience  de  toutes  les  difficultés  de 
îond  et  de  détail,  par  sa  dextérité  de  plume  et  de  langage,  ce 
bénédictin  de  la  diplomatie  avait  sa  place  marquée  au  Congrès 
n  en  a  été  l'un  des  plus  laborieux  auxiliaires,  et,  lorsqu'il  s'est 
agi  de  condenser  les  résultats  des  délibérations,  il  fut  le  princi- 
pal rédacteur  de  la  commission  spéciale  :  le  projet  préparé  par 
lui  est  devenu,  avec  très  peu  de  changemens^  le  texte  officiel  du 
traité  de  fierlin. 

Le  cabinet  du  Quirinal  n'avait  accrédité  que  deux  représen- 
tans  :  le  comte  Corti,  ministre  des  Affaires  étrangères,  et  le  comte 
de  Launay,  son  ambassadeur  en  Allemagne.  Celui-ci,  homme 
sage,  instruit  et  affable,  fort  zélé,  mais  un  peu  méticuleux,  sur-, 
chargeait  de  tr.op  de  réserves  et  de  réticences  ses  discours  diffus, 
et  le  comte  Corti  concentrait  en  sa  personne  l'autorité  de  la 
mission.  Ce  diplomate,  extrêmement  spirituel,  connaissait  à  fond 
le  métier.  Dans  des  postes  nombreux,  il  avait  fait  honneur  aux 


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748  RRVUE  DES  DEUX  MONDES. 

leçons  de  son  ancien  chef,  M.  de  Cavôur.  Son  extérieur  ne  pré- 
venait pas  en  sa  faveur  :  il  avait  de  petits  yeux  perçans  et  le  nex 
camard  ;  mais  la  distinction  de  ses  manières,  ses  allures  cordiales» 
et  surtout  la  verve,  l'originalité  de  sa  conversation  incisive  et 
instructive,  faisaient  oublier  son  masque  étrange.  Il  ne  discourait 
guère  en  séance,  n'étant  pas  un  orateur,  mais  il  plaçait  à  propos 
ses  observations  pratiques,  ingénieuses,  présentées  sous  une 
forme  persuasive.  Dans  les  cercles  intimes,  il  développait  plus  à 
Taise,  avec  une  nuance  de  causticité  familière,  ses  réflexions  tou- 
jours justes  et  fines.  Rien  n'échappait  à  son  coup  d'œil  péné- 
trant :  il  avait  sur  les  uns  et  les  autres  le  mot  expressif  et 
topique,  et  caractérisait  les  incidens  et  le  fond  des  choses  nette- 
ment, sans  parti  pris  et  sans  illusion.  On  le  considérait  comme 
très  clairvoyant  et  de  bon  conseil,  et  sïl  devait  à  son  titre  de 
premier  représentant  de  l'Italie  une  certaine  part  de  son  crédit, 
il  s'était  placé  sur-le-champ,  par  sa  valeur  personnelle,  en  pleine 
lumière,  comme  un  homme  qui  parle  de  ce  qu'il  sait,  qu'on 
écoute  toujours  avec  plaisir  et  profit. 

La  Porte  n'avait  pas  été  heureuse  dans  le  choix  de  ses  pléni- 
potentiaires. Tandis  qu'elle  aurait  dû  faire  défendre  sa  cause  par 
des  Ottomans  de  grande  envergure,  elle  l'avait  remise  à  des 
agens  de  second  ordre  et  qui,  de  plus,  pour  diverses  raisons,  ne 
pouvaient  obtenir  d'influence  au  Congrès.  L'un,  Carathéodory, 
chef  de  la  mission,  était  Hellène  de  race  et  de  religion  ;  l'autre, 
Méhémet-Ali,  Prussien  d'origine  et  renégat  ;  le  troisième,  Sadoul- 
lah,  insignifiant.  Il  y  avait  là,  et  nous  le  savions  tous,  un  calcul 
singulier  de  psychologie  turque  :  on  avait  éprouvé  à  Gonstan- 
tinople  la  plus  vive  répugnance  à  compromettre  un  grand  per- 
sonnage de  rislam  dans  une  négociation  qui,  tout  en  atténuant 
les  clauses  de  San  Stefano,  consacrerait,  une  fois  de  plus,  des 
empiétemens  sur  les  domaines  et  sur  la  souveraineté  du  Sultan. 
On  préférait  donc  laisser  la  responsabilité  à  un  raya,  en  se  flattant 
que  les  Cours  chrétiennes  prendraient  cette  nomination  comme 
un  acte  de  déférence.  Or  rien  n'était  plus  loin  de  leur  pensée. 
Elles  n'ignoraient  pas  qu'à  Stamboul  un  chrétien  n'a  jamais 
qu'une  position  subalterne,  et  que  la  direction  réelle  des  affaires 
n'appartient  qu'aux  musulmans.  Carathéodory,  dont  nul  ne 
méconnaissait  assurément  la  haute  intelligence,  le  caractère 
sympathique,  l'instruction  très  étendue  et  les  mérites  de  diplo- 
mate et  d'écrivain^  n'en  était  pas  moins  un  ministre  transitoire 


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SOUVENIRS   d'un   DIPLOMATE.  749 

et  un  pacha  de  circonstance,  et,  comme  tel,  malgré  ses  rares 
talens  et  ses  laborieux  efforts,  demeurait  sans  action  sur  la  haute 
assemblée.  Il  avait  lui-même  trop  de  tact,  pour  ne  pas  sentir  les 
difGcultés  de  son  rôle  :  il  manquait  d'autorité.  Absolument  dé- 
voué à  son  maître,  il  n'était  cependant  pas  investi  de  cette  con- 
fiance entière  réservée,  dans  le  Palais  et  à  la  Porte,  —  encore  avec' 
quelle'  volonté  capricieuse  I  —  aux  vieux  serviteurs  de  la  poli- 
tique musulmane.  Dans  nos  entretiens  affectueux  sur  les  affaires 
présentes  dont  nous  avions  étudié  ensemble,  dix-huit  mois 
auparavant,  les  antécédens  à  la  Conférence  de  Constantinople 
où  nous  remplissions  l'un  et  l'autre  les  fonctions  de  secrétaires, 
je  pressentais  ses  graves  soucis  en  admirant  son  persévérant 
courage.  Ses  collègues  lui  rendaient  justice  et  lui  montraient 
Testime  qu'il  méritait  si  bien  :  mais  outre  qu'ils  étaient  tous 
beaucoup  plus  préoccupés  de  leurs  intérêts  combinés  que  des 
revendications  et  des  plaintes  de  la  Turquie,  ils  le  regardaient 
comme  un  subordonné  attaché  à  une  lâche  ingrate  et  prédestiné 
à  la  disgrâce. 

Quant  à  Méhémet-Ali,  la  Porte  s'était  trompée  plus  encore. 
On  a  dit  qu'elle  avait  cru  être  habile,  en  députant  à  fierlin  un 
général  né  en  Prusse.  Peut-être  avait-elle  seulement  cédé,  une 
seconde  fois,  à  son  désir  d'être  représentée  par  des  agens  qui  ne 
fussent  point  de  race  turque.  Quoi  qu'il  en  fût,  elle  avait  bien  mal 
compris  les  sentimens  du  Congrès  et  surtout  ceux  du  prince  de 
Bismarck.  Â  leurs  yeux,  Méhémet-Ali,  échappé  jadis  de  la 
marine  prussienne,  devenu  musulman,  et  dont  les  débuts  dans  la 
carrière  militaire  ottomane  avaient  été  favorisés,  prétendait-on, 
par  des  intimités  suspectes,  n'était,  malgré  sa  conduite,  discu- 
table d'ailleurs,  pendant  la  dernière  guerre,  qu'un  aventurier 
sans  consistance.  Sa  présence  irritait  particulièrement  le  chance- 
lier qui  ne  voyait  en  lui,  me  dit-il  im  jour,  «  qu'un  gamin  de 
Berlin  »  affublé  du  titre  de  maréchal  :  «  Ainsi,  ajoutait-il  avec 
véhémence,  me  voilà  obligé  de  placer,  comme  je  le  fais  pour 
tous  les  plénipotentiaires,  un  factionnaire  allemand  à  la  porte 
dun  déserteur  et  d'un  renégat!  »  Il  s'y  résigna  cependant; 
mais,  après  l'avoir  accueilli  de  son  air  le  plus  froid,  il  ne  lui 
parla  jamais  qu'avec  une  malveillance  hautaine.  Ce  traitement 
jlait  vraiment  un  peu  sévère.  Méliémet-Ali  avait  quitté  sa  patrie 
presque  enfant  :  peut-être  était-il  calomnié  ;  en  fait,  il  s'était  dis- 
tingué eur  plusieurs  chamos  de  bataille  :  il  avait  même  une  ce:  - 


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n 


750  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

taine  culture  philosophique  et  littéraire.  Ce  personnage  singu- 
lier a  eu  une  fin  tragique  :  peu  de  temps  après  le  Congrès, 
appelé  en  Albanie  pour  réprimer  une  insurrection,  il  fut  cerné 
par  les  rebelles,  et  périt  les  armes  à  la  main.  Le  Sultan  avait 
eu  tort  de  Timproviser  diplomate,  mais  il  avait  eu  raison  de 
compter  sur  son  dévoûment  et  sa  bravoure. 

Avant  de  parler  des  plénipotentiaires  anglais  et  russes,  dont 
l'antagonisme  était, la  question  majeure,  je  dois  faire  remarquer 
que  l'attitude  de  leurs  collègues  à  leur  égard  était  délicate.  Il  fal- 
lait à  la  fois  tenir  grand  compte  des  prétentions  britanniques  et 
des  susceptibilités  du  Tsar,  et,  pour  y  parvenir,  ne  pas  permettre 
que  rassemblée  eût  Taspect  soit  d'un  champ  clos,  soit  d'un  tri- 
bunal. La  discussion  ne  devait  pas  se  poursuivre  ostensible* 
ment  entre  les  deux  adversaires,  et  il  était  également  inadmis^ 
sible  que  la  Russie  parût  être  citée  à  la  barre  de  TEurope.  Il  est 
juste  de  reconnaître  qu'avec  un  art  extrême  les  Puissances  neu- 
tres ont  évité  ce  double  écueil.  Elles  se  sont  attachées  &  faire  de 
leurs  séances  un  cénacle  d'amis  recherchant,  de  bonne  foi  et  eo 
dehors  de  toute  forme  acrimonieuse,  une  combinaison  d'équilibre; 
à  part  quelques  agitations  de  surface  et  quelques  vivacités  promp- 
tement  réprimées,  elles  sont  arrivées  par  leur  tact,  leur  fermeté 
et  leur  prudence,  à  donner  autant  que  possible  à  leurs  échanges 
d'idées  l'aspect  d'un  travail  général  et  à  sauvegarder  la  sérénité 
un  peu  factice  de  leurs  délibérations.  Elles  y  ont  eu  d'autant  plus 
de  mérite  que,  d'un  côté,  comme  on  l'avait  constaté  à  la  première 
séance,  les  dispositions  réciproques  de  Londres  et  de  Péters- 
bourg  étaient  fort  aigres,  et  que,  d'autre  part,  les  relations  de» 
chanceliers  d'Allemagne  et  de  Russie  n'étaient  point  bienveil- 
lantes. Mais,  si  la  sagesse  des  uns  et  des  autres,  et  aussi  la  dexté- 
rité professionnelle,  ont  aplani  ces  aspérités,  on  verra,  par  la 
suite  de  cette  étude,  que  non  seulement  la  politique  défiante  et 
contradictoire  des  deux  Cours  rivales  rendait  leur  œuvre  mal 
aisée,  mais  encore  que  la  haute  situation  et  le  caractère  des  re- 
présentans  de  Russie  et  d'Angleterre  aggravaient  les  difficultés 
de  l'accord. 

G^  Charles  de  Mour. 


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L'ŒUVRE 


DE 


PIERRE  DE  RONSARD 


Cinq  livres  à'Odes,  parmi  lesquelles  il  y  en  a  de  toutes  les 
sortes  et  de  tous  les  modèles  :  de  «  Pindariques  »  et  d'  «  Hora- 
tienneSy  »  d'  «  Anacréontiques  »  et  de  «  Catulliennes,  »  de  courtes 
et  de  longues,  de  familières  et  de  solennelles,  de  guerrières  et 
d'amoureuses,  d'ironiques  et  de  sentimentales,  de  triomphales  et 
de  satiriques  ;  —  six  ou  sept  livres  A^ Amours ^  qui  font  ensemble 
quelque  huit  mille  vers,  pour  Gassandre,  pour  Marie,  pour 
«  Astrée,  »  pour  Hélène,  pour  «  diverses,  »  où  l'érudition  et  la 
sensualité,  la  tendresse  et  la  raillerie,  la  galanterie,  le  «  grand 
goût  »  et  le  mauvais,  on  peut  même  dire  souvent  le  pire,  la 
préciosité,  la  mélancolie,  la  joie  d'aimer,  l'orgueil  d'être  poète, 
le  chagrin  de  vieillir  s'expriment  par  les  nuances  d'une  langue, 
tantôt  plus  âpre  et  tantôt  plus  coulante,  ou  tantôt  plus  claire  et 
tantôt  plus  obscure,  mais  toujours  éclatante  et  sonore;  —  deux 
livres  d'Hymnes^  c'est-à-dire  de  récits  épiques,  où  le  poète,  à 
force  de  vivre  dans  la  fréquentation  des  anciens,  semble,  en 
vérité,  redevenu  l'un  d'eux,  et,  comme  eux,  invente  des  mythes; 
—  deux  livres  de  Poèmes,  que  Ton  pourrait  appeler  les  caprices 
de  son  imagination  vagabonde,  les  loisirs,  ou,  comme  on  disait 
alors,  les  «  gayetés  »  d'une  verve  qui  se  déborde,  et  qui  volon- 
tiers retourne  à  cette  gauloiserie  dont  presque  aucun  de  nos 
grands  poètes  n'a  su  entièrement  se  défendre;  —  quatre  chants, 
ou  six  mille  vers,  d'un  poème  épique  inachevé  ;  des  Élégies,  des 
Épigrammes,  des  Mascarades,  des  Épitaphes,  les  éloquens  Dis- 


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732  Tl^:^^JE  des  deux  mondes. 

cours  des  misèi^es  de  ce  lenips:  —  1  elle  .est  l'œuvre  de  Ronsard, 
et,  si  l'on  considère  que  rien  de  pareil  ne  s'était  vn  dans  notre 
langue,  ni  chez  les  Italiens,  ni  même  chez  lés  anciens,  où  Pindare 
n*a  point  composé  de  sonnets  amoureux,  ni  Virgile  d'Odes 
héroïques,  on  se  représentera  sans  peine  Témerveillement  des 
contemporains.  «  Il  s'est  bien  vu  aux  siècles  passés  des  hommes 
excellens  en  un  genre  de  poésie,  —  a  dit  à  ce  propos,  dans  son 
Oraison  funèbre  du  poète,  celui  qui  devait  être  plus  tard  le 
cardinal  du  Perron  ;  —  mais  qui  aient  embrassé  toutes  les  parties 
de  la  poésie  ensemble,  comme  celui-ci  a  fait,  c'est  ce  qui  ne 
s'était  point  vu  jusques  à  présent.  »  Et  c'est  pourquoi  sans  doute 
il  ne  s'en  est  guère  vu  non  plus,  en  aucun  temps,  que  Ion  ait 
admiré  davantage  ;  qui,  de  son  vivant  même, ait  joui  plus  plei- 
nement de  sa  gloire  ;  dont  la  souveraineté  littéraire  ait  été  plus 
incontestée,  ni  enfin  dont  la  fortune  ou  la  destinée  se  soit  dé- 
ployée plus  triomphalement  que  celle  de  Pierre  de  Ronsard, 
gentilhomme  vendômois,  né  le  2  ou  le  11  septembre  1525,  au 
chftteau  de  la  Poissonnière,  et  mort,  en  son  prieuré  de  Saint- 
Cosme-en-l'Isle,  près  de  Tours,  le  27  décembre  1585. 

Les  commencemens,  il  est  vrai,  les  premiers  commencemens, 
n'ont  pas  laissé  d'être  difficiles.  Le  seigneur  Louis  de  Ronsard, 
chevalier  de  l'ordre  de  Saint-Michel,  maître  d'hôtel  du  roi  Fran- 
çois l^^f  a  contrarié  la  vocation  poétique  de  son  fils.  La  forma- 
tion du  jeune  homme,  dans  la  docte  maison  de  Lazare  de  Baïf, 
puis  au  collège  de  Goqueret,  sous  la  discipline  de  Daurat,  a  été 
lente  et  laborieuse.  Chaude  et  vive,  ensuite,  a  été  la  bataille  qu'il 
a  fallu  livrer  contre  les  représentans  de  l'école  de  Marot!  Quand 
les  quatre  premiers  li\Tes  des  Odes  ont  paru,  en  1550,  on  a 
commencé  par  s'en  moquer,  non  seulement  entre  confrères,  mais 
à  la  Cour  même,  ce  qui  était  grave  !  Le  spirituel  et  mordant 
Mellin  de  Saint-Gelais,  qui  d'ailleurs  pouvait  invoquer  le  droit 
de  légitime  défense,  n'a  rien  négligé,  semble-t-il,  de  ce  qu'il 
fallait  faire  pour  fermer  à  cette  impatiente  et  provocante  jeu- 
nesse les  avenues  de  ses  ambitions.  Mais  l'orage  n'a  pas  duré. 
La  protection  déclarée  d'une  seconde  «  Madame  Marguerite,  >» 
sœur  de  Henri  II,  a  réduit  promptement  les  envieux  au  silence; 
et,  à  dater  de  1552,  Ronsard  est  vainqueur,  et  les  siens  à  sa 
suite,  ou  plutôt  ils  sont  vainqueurs  ensemble,  mais,  ainsi  qu'on 
le  dira  plus  tard,  «  l'action  de  toute  une  armée  s'attribuant 
toujours  au  chef  qui  la  conduit,  »  c'est  au  nom  de  Ronsard  que 


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l'œuvre   de  pierre   de   RONSARD.  /*  753 

saltffche^pour  n'en  être  plus  désormais  séparé,  ni  même  dis- 
tingué, Féclat  de  la  gloire  commune  et  Fimmortel  honneur  de 
la  Pléiade  entière.  On  attaquera  bien  encore  sa  personne  !  Cela 
est  de  tous  les  temps;  et,  dans  Thistoire  de  la  littérature  comme 
dans  l'histoire  de  Tart,  —  mais  surtout  dans  l'histoire  de  la  litté- 
rature, parce  que  tout  le  monde  y  tient  la  plume,  —  il  suffit 
qu'une  grande  renommée  s'élève,  pour  que  les  rivaux  soient 
tentés  de  s'en  acquérir  une,  et  on  pourrait  dire  la  même,  rien 
qn^en  se  mettant  eix^  travers  d'elle.  Mais,  du  moins,  ne  contes- 
tera-t-on  ni  le  génie  du  poète,  ni  sa  royauté  littéraire.  C'est  au 
bruit  des  acclamations  qu'il  avancera  désormais  dans  la  vie.  On 
ne  8'étonnera  pas  de  l'entendre  dire  superbement,  à  ses  adver- 
saires mêmes  : 

...  de  ma  plénitude, 

Vous  êtes  tous  remplisse  suis  seul  votre  étude; 

Vous  êtes  tous  issus  de  la  grandeur  de  moi, 

Vous  êtes  mes  sujets,  je  suis  seul  votre  Loi  ; 

Vous  êtes  mes  ruisseaux,  je  suis  votre  fontaine  I 

L'étranger,  —  l'Allemand,  l'Anglais,  l'Italien.—  ne  lui  té- 
moigneront pas  moins  d'admiration  que  ses  compatriotes.  Et 
quand  enfin  il  mourra,  vieux  "avant  Tftge,  au  lendemain  de  la 
dernière  et  plus  magnifique  édition  de  ses  Œuvres,  Tin-folio  de 
15W,  du  Perron,  dans  une  éloquente  Oraison  funèbre,  et  le  pieux 
disciple  du  poète,  Claude  Binet,  dans  le  récit  de  sa  Vie,  feront 
de  lui  comme  un  personnage  de  légende,  dont  la  naissance, 
accompagnée  de  gracieux  prodiges,  aura  compensé,  diront-ils, 
par  la  gloire  qu'elle  devait  jeter  sm*  le  nom  français,  le  désastre 
et  le  deuil  national  de  Pavie  (1). 

(1)  'Voici  le  texte  de  Binet  :  «  Du  mariage  de  Louis  de  Ronsard  et  de  Jeanne  de 
Ghaudrier  naquit  Pierre  de  Ronsard,  au  château  de  la  Poissonnière,  au  village  de 
Couture,  en  la  Varenne  du  bas  Vendômois,  situé  sur  le  bas  d'un  coteau  qui  regarde 
la  région  septentrionale,  un  samedi  11  de  septembre  1524,  auquel  jour  le  roi  Fran- 
çois !•»  fut  pris  devant  Pavie.  Ei  pourrait-on  douter  si  en  même  temps  la  France 
reçut  par  cette  prise  malencontreuse  un  plus  grand  dommage,  ou  un  plus  grand 
bien  par  cette  heureuse  naissance,  » 

Il  y  a  là-dessus  deux  difficultés,  dont  la  première  est  que  la  bataille  de  Pavie 
a  eu  lieu  le  24  février  1525,  non  le  11  septembre  ;  et  la  seconde  que,  ni  en  1524,  ni 
en  1525,  le  11  de  septembre  ne  tombait  un  «  samedi  »,  mais,  en  1524,  un  dimanche, 
et,  en  1525,  un  lundi. 

Pour  écarter  la  dernière  de  ces  difficultés  M.  Henri  Longnon,  dans  une  thèse 
elffeore  inédite,  ou  du  moins  en  partie,  sur  ia  Jeunesse  de  Ronsard,  a  ingénieu se- 
in mt  conjecturé  que  Ronsard  aura  lu,  dans  son  livre  de  raison,  le  11«  de  septembre 
peur  le  11%  qui  tomba  en  effet  un  samedi,  en  1525;  et.  quant  à  la  première,  il  peut 
n(ia8  suffire  que  Ronsard  suit  né  dans  Tannée  de  Pavie. 

TOME  zxiii.  —  190i.  49 


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751  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Gomment,  et  par  quelles  qualités,  l'œuvre  du  grand  poète  jus- 
tifie-t-elle  cet  enthousiasme?  Le  meilleur  moyen  de  le  dire  serait 
évidemment  d'en  suivre  le  développement  chronologique,  si  nous 
pouvions  le  déterminer  avec  exactitude;  et  puis,  si  la  continuité 
même  n  en  était  étrangement  troublée  par  l'abondance  des  modi- 
fications que  Ronsard  a  fait  subir  à  ses  vers  (1).  Car,  on  sait  bien, 
h  la  vérité,  que  tel  de  ses  recueils  a  paru  en  telle  année,  —  la 
première  édition  des  Qdes^  par  exemple,  en  1550,  ou  celle  des 
AmoKvs  en  1852,  —  mais  d'une  édition  à  une  autre,  le  contenu 
du  recueil  a  changé.  C'est  ainsi  qu'il  faut  soigneusement  dis- 
tinguer le  premier  Bocage^  qui  a  paru  en  1550,  d'un  second  ^o^o^e, 
qui  a  paru  en  1554,  et  tous  les  deux  du  Bocage  Boy  al  ^  lequel  d'ail- 
leurs n'a  pris  ce  titre,  et  n'a  même  été  «  constitué  »  qu'en  1584» 
dans  la  dernière  édition  de  ses  Œuvres  que  Ronsard  ait  lui-même 
donnée.  En  revanche,  dans  cette  même  édition,  on  ne  trouve  plus 
trace  ni  du  Bocage  de  1554,  ni  de  celui  de  1550,  et  les  pièces 
qui  les  composaient,  —  quand  encore  le  poète  ne  les  a  pas  pure- 
ment et  simplement  supprimées,  comme  V Hymne  de  France  ou 
VÉpitaphe  de  Babelais^  —  sont  réparties  indistinctement  dans  telle 
ou  telle  division  de  son  œuvre.  11  serait  d'ailleurs  plaisant  que 
Ton  disputât  à  Ronsard  le  droit  d'en  user  de  la  sorte  avec  lui- 
même,  et  nous  nous  en  garderons  bien!  mais,  de  cette  liberté 
qu'il  prend  avec  ses  œuvres,  on  voit  les  difficultés  qui  résultent. 
Elles  peuvent  aller  jusqu'à  nous  induire  en  erreur  sur  la  vérité 
des  sentimens,  et,  comme  on  dit  aujourd'hui,  sur  la  «  psycho- 
logie »  de  Ronsard,  si,  par  exemple,  nous  ne  faisions  pas  atten- 
tion que  les  Amours  de  Cassandre  sont  un  recueil  de  pièces 
parues  en  dix  fois,  de  1582  à  1572,  et  les  Amours  de  Marie  un  re- 
cueil de  pièces  parues  en  huit  fois,  de  1555  à  1578.  Quant  aux 
quatre  premiers  livres  des  Odes^  le  contenu  n'en  a  pas  varié 
moins  de  dix-huit  fois,  de  1550  à  1584,  et  nous  pourrions  dire 
dix-neuf,  si  nous  poussions  la  vérification  jusqu'en  1587,  où  les 
mêmes  quatre  livres,  au  lieu  de  cent  vingt  pièces,  n'en  contiennent 

(1)  Un  professeur  de  littérature  française  à  l'Université  de  Poitiers,  M.  Paul 
Laumonier,  s'est  voué  depuis  quelques  années  à  cette  tÂche  extrêmement  labo- 
rieuse, mais  non  pas  inglorieuse,  de  débrouiller  la  bibliographie  des  Œuvres  de 
Ronsard,  Je  suis  heureux  de  dire  ici  tout  ce  que  le  présent  article  doit  à  ses  tra- 
vaux et,  plus  particulièrement,  à  son  précieux  Tableau  chronologique  des  Œuvres 
de  Ronsard.  La  Flèche,  1903,  Eug.  Besnier.  Voyez  aussi,  dans  la  Revue  d'histoire 
littéraire  de  la  France  [janvier-mars  1902,  janvier-mars  et  avril-juin  1908]  ses 
articles  intitulés  :  Chronologie  et  variantes  des  poésies  de  Pierre  de  Ronsard, 


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L  ŒUVRE   DE   PIERRE  DE   RONSARD. 


758 


plus  que  cent-deux.  L'intérêt  de  cette  remarque  est,  incidem- 
ment, d'établir  que  l'édition  de  1587,  — la  première  des  éditions 
posthumes,  et  soi-disant  «  revue,  corrigée  et  augmentée  par 
l'auteur,  avant  son  trépas,  »  —  est,  en  réalité,  moins  complète  que 
Tin-folio  de  1584,  qui,  de  toutes  les  éditions  de  Ronsard,  passe 
pour  être  celle  où  ses  scrupules  auraient  opéré  le  plus  de  chan- 
gemens,  et  de  retranchemens. 

La  question  se  complique  encore  de  celle  des  «  variantes.  » 
Les  vers  de  Ronsard  sont  assurément  les  moins  <(  improviséis  » 
qu'il  y  ait  au  monde,  et  je  ne  crois  pas  que  jamais  poète  se  soit 
plus  «  corrigé.  »  C'est  ainsi,  et  pour  n'en  citer  qu'un  exemple, 
que  le  premier  des  Sonnets  à  Cassandre  : 

Qui  voudra  voir  comme  Amour  me  surmonte.  •• 

n*est  le  même  ni  dans  l'édition  de  1567,  ni  dans  l'édition  de  1578, 
ni. dans  l'édition  de  1584.  Ronsard  avait  imprimé,  en  1567  : 

Qui  voudra  voir  eomme  Amour  me  surmonte 


11  connaîtra  combien  peut  la  raison 
Contre  son  trait,  quand  sa  douce  poison 
Tourmente  un  cœur  que  la  jeunesse  enchante; 

li  connaîtra  que  je  suis  trop  heureux 

D'être  en  mourant  nouveau  Cygne  amoureux, 

Qui  plus  languit  et  plus  doucement  chante, 

Il  corrige,  dans  l'édition  de  1578  : 

Il  connaîtra  que  faible  est  ma  raison, 
Contre  son  trait,  quand  sa  douce  poison 
Corrompt  ]e  sang,  tant  le  mal  nous  enchante! 

n  connaîtra  que  je  suis  trop  heureux 

D'être  en  mourant  nouveau  Cygne  amoureux, . 

Qui  son  obsèque  à  soi-même  se  chante. 

Et  il  corrige  enfin,  dans  l'in-folio  de  1584  : 

n  connaîtra  qu'Amour  est  sans  raison, 

Un  doux  abus,  une  belle  poison, 

Un  vain  espoir  qui  de  vent  nous  vient  paître. 

Il  connaîtra  que  l'homme  se  déçoit 
Quand,  plein  d'erreur,  un  aveugle  il  reçoit 
Pour  sa  conduite,  un  enfant  pour  son  maître. 


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756  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Il  y  a  dans  le  génie  de  Ronsard,  que  Ton  croirait  si  glorieux  de 
sa  propre  «  plénitude,  »  quelque  chose  d'inquiet,  et,  pour  ainsi 
parler,  comme  une  perpétuelle  angoisse  de  paraître  inférieur  à 
son  ambition...  Mais  on  peut  cependant,  et  à  la  condition  de 
laisser  flotter  quelques  dates,  distinguer  trois  «  époques  »  dans  cette 
œuvre  monumentale;  la  première  qui  s'est  étendue  de  1550  à 
1560  ;  la  seconde,  et  de  beaucoup  la  plus  courte,  que  remplissent 
à  eux  seuls  les  Discours  des  misères  de  ce  temps,  de  1560  à  1563; 
et  la  troisième  enfin,  la  plus  longue^  mais  non  pas  toujours  la 
mieux  remplie,  de  1563  à  1584. 

I 

Ce  n'est  pas  une  inquiétude  quelconque,  vague  et  indéter- 
minée, mais  rinquiétude  précise  du  «  mieux,  »  et,  par  consé- 
quent, celle  de  la  perfection  ou  de  l'art,  que  trahissent  les  rema- 
niemens  et  corrections  de  Ronsard.  Et,^  en  effet,  Ronsard  est 
avant  tout  un  «  artiste,  »  ce  qui  ne  veut  pas  dire  qu'il  soit  in- 
différent au  contenu  de  son  œuvre,  mais  pourtant  qu'il  attache  à 
la  forme,  telle  du  moins  qu'il  Ta  conçue,  une  importance  extrême 
et  peut-être,  en  un  certain  sens,  excessive.  Telle  est  la  leçon  qu'il 
a  tirée  de  la  fréquentation  des  anciens,  et,  en  particulier,  de 
colle  de  Pindare.  On  ne  s'attend  pas,  sur  ce  nom  de  Pindare, 
que  nous  parlions  longuement  ni  à  fond  de  cette  poésie  de 
r  «  athlétisme,  »  qui  est  l'occasion,  sinon  la  matière  des  Né- 
jïiéennes  ou  des  Olympiques,  et  nous  nous  contenterons  de  dire 
que  les  victoires  des  Milon  de  Grotone  tiennent  peu  de  place  dans 
l'histoire  de  l'esprit  humain.  Cela  est  trop  Grec  pour  nous!  On 
n'apprend  à  l'école  de  Pindare  ni  à  «  penser,  »  ni  à  «  sentir;  »  et 
Ronsard  lui-même,  plus  mûr,  jugera  très  librement  un  jour  ce 
souverain  maître  de  sa  jeunesse.  Mais,  encore  qu'artificielle,  ou 
peut-être  à  cause  qu'artificielle,  il  faut  convenir  que  la  forme  de 
l'ode  pindarique,  avec  l'ampleur  de  son  architecture;  avec  la 
manière  dont  les  mots,  comme  jadis  les  pierres  des  murs  de 
Thèbes,  s'y  assemblent  en  cadence,  à  l'appel  de  la  musique  ; 
avec  le  complexe  et  harmonieux  entrelacement  de  ses  rythmes  ; 
avec  la  variété,  l'inattendu,  la  contrariété  de  ses  mouvemens; 
avec  la  splendeur  de  ses  images  et  le  symbolisme  confus  de 
sa  mythologie,  —  si  toutefois  ce  sont  bien  là  quelques-unes  des 
q^ualités   que  ceux   qui  s'y  connaissent,  y  vantent,   —   cette 


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l'œuvre  de  pierre  de  RONSARD.  757 

forme  est  belle,  très  belle,  très  savante,  et  on  conçoit  qu'elle  ait 
séduit  Ronsard  !  Il  y  avait,  dans  cette  formule  d'art,  précisément 
tout  ce  que  Ronsard  et  ses  amis  se  sentaient  comme  personnelle- 
ment humiliés  de  ne  pas  trouver  dans  les  proses  rimées  de 
Marot  et  de  ses  prédécesseurs.  On  conçoit  également  qu'aux 
exigences  de  cette  forme  savante,  le  généreux  projet  lui  ait  souri 
d'adapter  les  qualités  que  personne  encore  n'avait  reconnues  dans 
la  langue  française,  mais  qu'il  y  croyait  contenues.  Et  on  conçoit 
enfin,  pour  toutes  ces  raisons,  Teffet  d'insolente  nouveauté  que 
produisirent,  en  1550,  au  lendemain  de  la  Défense  et  Illustration 
de  la  Langue  françaisCy  les  quatre  premiers  livres  des  Odes. 

«  Pourquoi  ce  mot  ô^Ode^  pédantesque  et  prétentieux,  quand 
nous  avons  celui  de  Chant  ou  de  Chanson^  »  demandait  l'auteur 
du  Quintil  Horatian?  Les  Odes  répondaient  victorieusement  à 
cette  question,  et,  d'abord, par  la  diversité  des  combinaisons  de 
rythmes  et  par  la  variété  de  tons  qui  en  font  les  premiers  carac- 
tères. Car,  en  essayant  d'imiter  Pindare,  —  ou  peut-être  et  plutôt 
encore,  en  se  mettant  sous  la  protection  de  ce  grand  nom,  — 
Ronsard  ne  s'est  pas  du  tout  emprisonné  dans  l'imitation  de  son 
modèle,  et  à  dire  le  vrai,  l'influence  d'Horace,  ou  celle  du  faux 
Anacréon  et  des  élégiaques  latins,  ne  sont  guère  moins  sensibles 
dans  trois  au  moins  de  ces  quatre  livres.  Le  premier  seul  est 
même  proprement  pindarique,  à  la  française  !  et  il  est  vrai  qu'on  y 
trouve,  entre  autres  pièces,  celle  qui  a  passé  longtemps  pour  le 
chef-d'œuvre  de  Ronsard  en  ce  genre  :  c'est  l'ode  fameuse  à  Michel 
de  l'Hôpital,  chancelier  de  France,  en  816  vers,  avec  sa  division  en 
«  strophes,  antistrophes,  épodes,  »  ses  allusions  mythologiques, 
et  l'élan  d'orgueil  poétique  dont  elle  est  l'éloquente  expres- 
sion : 

Errant  par  les  champs  de  la  grâce 
Qui  peint  mes  vers  de  ses  couleurs 
Par  les  bords  Dircéans  j'amasse. 
L'élite  des  plus  belles  fleurs, 
AOd  qu'en  pillant,  je  façonne 
D'une  laborieuse  main, 
La  rondeur  de  cette  couronne, 
Trois  fois  torse  d'un  pli  thébain... 

L'inspiration  en  est  haute;  l'allure  générale  d'une  belle  fierté; 
la  langue,  forte,  ferme  et  précise;  le  mouvement  d'une  rare  puiîj- 
sance;  —  mais  elle  n'a  paru  qu'en  1552. 


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788  .  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

II  y  avait  beaucoup  moins  d'ambition  dans  les  trois  autres 
livres,  et  Tinspiration  en  est  même  uniquement  horatienne,  ou 
anacréontique.  Et»  aussi  bien,  on  le  sait,  —  ne  fût-ce  que  pour 
ravoir  souvent  entendu  dire,  —  ni  Tapplication  au  travail,  ni  la 
passion  de  la  gloire  ne  triompheront-elles  jamais  en  Ronsard 
du  goût  très  vif  de  la  volupté.  La  note  «  bachique,  »  dont  le  poète 
abusera  plus  tard. 

Versons  ces  roses  sur  ce  vin 
Près  de  ce  vin  versoes  ces  roses, 
Et  boivons  l'un  à  Tautre,  afin 
Qu'au  cœur  nos  tristesses  encloses 
Prennent  en  buvant  quelque  un... 

cette  note  est  rare  dans  le  recueil  de  1S50.  La  note  épicurienne 
est  plus  fréquente  : 

Jeune  béante,  maïs  trop  ontrecoidée 

Des  présens  de  Venus, 
Quand  tu  verras  ta  peau  toute  ridée 

Et  tes  cheveux  chenus 
Contre  le  temps  et  contre  toi  rebelle. 

Diras  en  te  tançant  : 
Que  ne  pensais-je,  alors  que  j'étais  belle, 

Ce  que  Je  vais  pensant... 

Faisons  seulement  observer  que,  s'il  y  a  là  de  Tépicurisme, 
il  y  a  de  la  mélancolie  dans  cet  épicurisme,  j'entends  cette  mé- 
lancolie qui  sort,  comme  Ta  dit  Lucrèce,  de  Tépicurisme  môme 
et  du  sentiment  de  la  brièveté  de  nos  joies.  L'idée  de  TAmour 
et  celle  de  la  Mort  s'associent  volontiers,  ou  plutôt  s'attirent  l'une 
l'autre  dans  l'imagination  de  Ronsard.  Il  est  grave  et  sensuel  à 
la  fois.  Et  tout  cela  suffisait  à  faire  déjà  de  son  premier  recueil, 
et  quand  il  n'aurait  que  ce  mérite  unique,  le  recueil  le  plus 
varié  qu'on  eût  encore  vu  dans  notre  langue. 

Cette  variété  se  retrouve  dans  les  combinaisons  de  mètres  et 
de  rythmes  qui  ont  fait  de  lui,  dès  ses  premiers  débuts,  et  pour 
trois  ou  quatre  cents  ans,  l'un  des  grands  «  inventeurs  »  qu'il 
y  ait  dans  Thistoire  de  notre  poésie.  Si  l'on  veut  se  donner 
la  sensation  très  nette  de  ce  qu'ily  a  d'ingéniosité,  de  souplesse, 
d'adresse  dans  la  rythmique  de  Ronsard,  plus  encore  que  dans 
sa  métrique,  on  n'aura  qu'à  comparer  les  Odes  avec  les  mal- 
adroites et  pénibles  inventions  de  Marot  dans  sa  traduction  des 
Psaumes,  Strophes  do  dix,  douze,  treize,  quinze,  seize,  dix-huit, 
vingt  vers,  toutes  ces  massives  architectures,  dont  il  en  reprend 


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l'œUVKE  de   pierre  de  RONSARD.  739 

quelques-tmes  à  Lemaire  de  Belges,  Ronsard  les  manie  toutes 
avec  la  même  aisance,  —  pn  serait  tenté  de  dire  avec  le  même 
sourire  d'athlète  vainqueur;  —  et  on  ne  saurait  imaginer,  sans 
l'avoir  lu  de  très  près,  le  parti  qu'il  tire,  pour  construire  ces 
choses  en  solidité,  du  vers  sautillant  de  huit,  ou  du  vers  impair 
et  comme  boiteux  de  sept  syllabes.  Il  a  d'ailleurs  une  prédilec- 
tion marquée»  dans  ses  premières  Odes,  pour  les  mètres  impairs. 

L'hymne  qu'après  tes  combats, 
Marot  fil  de  ta  victoire, 
Prince  heureux,  n'égala  pas 
Les  mérites  de  ta  gloire. 
Je  confesse  bien  qu'à  l'heure, 
Sa  plume  était  la  meilleure. 
Pour  ombrager  simplement, 
Les  premiers  traits  seulement! 
Étant  né  d'un  meilleur  âge, 
Et  plus  que  lui  studieux, 
Je  yeux  parfaire  l'ouvrage, 
D'un  art  plus  laborieux... 

Livre  I,  Ode  VL 

[La  victoire  de  François  de  Bourbon,  comte  d'Enghien,  à  Cérisoles,] 

D'autres  combinaisons  sont  plus  savante^  et  plus  insolites, 
comme  celles  de  Y  Ode  à  la  fontaine  Sellerie  [II,  Ode  IX]  que 
Ton  pourrait  appeler,  en  vérité,  le  triomphe  de  l'impair,  soit 
cinq  strophes  ou  stances,  de  sept  vers  chacune,  et  ces  vers  de 
sept  syllabes  : 

0  fontaine  Bellerie  I 

Belle  fontaine  chérie 

De  nos  nymphes,  quand  ton  eau 

Les  cache  au  creux  de  ta  source, 

Fuyantes  le  satyreau, 

Qui  les  pourchasse  à  la  course 

Jusqu'au  bord  de  ton  iliisseau... 

Voici  encore  un  joli  entrelacement  de  rimes  : 

Fais  rafraîchir  mon  vin  de  sorte, 
Qu'il  passe  en  froideur  un  glaçon; 
Fais  venir  Jeanne,  qu'elle  apporte 
Son  luth  pour  dire  une  chanson. 
Nous  ballerons  tous  trois  au  soni 
Et  dis  à  Barbe  qu'elle  vienne, 
Ses  cheveux  tors  à  la  façon 
D'uue  folâtre  Italienne  l 

[Livre  H,  Ode  X.] 


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^• 


760  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  voici  maintenant  les  combinaisons  qui  vont  devenir,  ou 
qui  sont  d^jà  classiques  en  naissant  :  la  strophe  de  six  Vers,  ou 
quatre  alexandrins,  séparés  deux  h  deux  par  un  vers  de  six  syl- 
labes : 

Les  don  ces  fleurs'd'Hymette  aux  abeilles  agréent 
Et  les  eaux  de  Tété  les  altérés  recréent  : 

Mais  ma  peine  obstinée 
Se  soulage  en  chantant  sur  ce  bord,  faiblement 
Les  maux  auxquels  Amour  a  misérablement 


P  •.  Soumis  ma  destinée...  ^ 

Livre  III,  Ode  XVni. 


K 


i 


[La  complainte  de  Glauque  à  Scylle.] 


Voici  la  strophe  de  six  octosyllabes  : 


Sr  Mignonne,  allons  voir  si  la  rose 

r  Qui  ce  matin  avait  déclose 

|,  Sa  robe  de  pourpre  au  soleil, 

A  point  perdu  cette  vesprée 

Les  plis  de  sa  robe  pourprée, 

£t  son  teint  au  vôtre  pareil. 
[  Livre  l.  Ode  Xyn. 

^, ,  [A  sa  maîtresse,] 

\  Voici  la  stance  de  quatre  vers  : 

\  Couché  sous  tes  ombrages  verts, 

Gastine,  je  te  chante, 
Autant  que  les  Grecs  par  leurs  vers: 
La  forât  d'Erymanthe... 
i  Livre  II,  Ode  XV. 

[La  Forêt  de  Gastine.] 

Et  voici  ei>fin  des  combinaisons  qu'on  regrettera  qui  n'aient 
pas  survécu,  si  Ronsard  n'en  a  guère  ni  rythmé  ni  rimé  de  plus 
heureuses  : 

La  mort  frappant  de  son  dard 

N'a  égard 
A  la  majesté  royale  ; 
Les  Empereurs  aux  bouviers, 

Aux  leviers 
Les  grands  sceptres  elle  égale  I 
Et  le  nocher  importun. 

Un  chacun 


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rVî^/' 


l'œuvre  DB  pierre  Dfi   RONSARD.  761 

Presse  en  sa  nacelte  couTDa, 
Et  sans  honneur,  à  la  fois. 
Met  les  rois 
.  Pêle-mêle  avec  la.  tourbe. 

Livre  IIT,  Ode  IV. 
[A  Mgr  le  duc  d^Orléans.] 

Telle  est  encore  la  suivante  : 

Du  soin  de  l'avenir  ton  cœur  ne  soit  époint  I 
Mais,  content  du  présent,  ne  te  tourmente  point 
Des  mondaines  faveurs  qui  ne  dureront  point 

Sans  culbuter  à  terre. 
Plus  tôt  que  les  buissons  les  pins  audacieux, 
Et  le  front  des  rochers  qui  menace  les  cieux, 
Plus  tôt  que  les  cailloux  qui  ne  trompent  les  yeux 

Sont  frappés  du  tonnerre. 

livre  m,  Ode  XV. 
[A  François  de  la  Brosse]  (1). 


Négligeons  les  qualités  de  langue  et  de  style  que  ces  courtes 
citations  manifestent!  N'en  retenons  pour  le  moment  que  la 
^alité  proprement  «  lyrique,  »  et  je  veux  dire  à  la  fois  musi- 
cale et  plastique.  C'a  été  l'un  des  rêves  de  la  jeunesse  de  Ron- 
sard que  de  renouer  l'antique  et  légendaire  alliance  de  la  mu- 
sique et  de  la  poésie;  et,  aussi  bien,  les  musiciens  de  son  temps, 
et  les  plus  renommés,  P.  Certon,  Goudimel,  Janequin  ont-ils 
mis  jusqu'à  ses  Sonnets  en  musique.  Nous  avons  la  notation 
musicale  de  VOde  d  Michel  de  r Hôpital.  Cette  alliance  ou 
cette  union  intime  des  deux  arts  sera  même  le  principal  objet  de 
l'Académie  qu'essaiera  de  fonder  Charles  IX.  Et  la  tentative, 
disons-le  tout  de  suite,  ne  devait  pas  réussir  I  Elle  ne  devait  pas 
réussir,  parce  que  nous  n'étions  déjà  plus  les  anciens,  en  1550, 
mais  «  les  gens  d'alors,  »  pour  qui  la  musique  et  la  poésie,  tout 
en  pouvant  bien  quelquefois  s'unir,  n'en  étaient  pas  moins  des 
arts  «  indépendans  »  l'un  de  l'autre,  comme  la  peinture  l'est  de 
la  sculpture,  des  arts  complets  et  parfaits  en  soi.  Mais,  —  et  le 
mot  lui-même  l'indique,  —  si  le  «  lyrisme  »  se  définit,  entre  autres 

(1)  VOde  au  duc  d'Orléans  n'a  paru  qu'en  1555,  mais  VOde  à  François  de  la 
Brosse  est  dans  le  recueil  de  1550,  où  elle  est  dédiée  à  Maclou  de  la  Haye.  On  re- 
trouYe  la  première  de  ces  combinaisons  de  môtres  dans  l'Hymne  de  la  sanlé,  de 
Du  Bellay,  et  la  seconde  dans  sa  pièce  Contre  les  Pétrarquistes. 


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762  REVUE  J>ES  DEUX  MONDES. 

caractères^  par  celui  qu'il  tient  de  son  origine  musicale,  il  ne  se 
pouvait  pas  que  la  subtilité  du  sens  musical  de  Ronsard  ne  con- 
tribuât au  perfectionnement  de  la  rythmique  ;  et  ceci,  c'est  la 
part  de  son  effort  où,  certes,  on  vient  de  voir  qu'il  n'avait  pas 
échoué.  Personne,  plus  ou  autant  que  ce  sourd,  —  car  il  était 
sourd  ou  à  demi,  —  n'a  eu  le  sentiment  des  harmonies  de  la 
langue.  Presque  toutes  les  combinaisons  de  rythmes  et  de  mètres 
dont  le  français  est  capable,  il  les  a  inventées,  ou,  ce  qui 
revient  au  «même,  il  les  a  le  premier  mises  en  faveur.  Et 
toutes  celles  qu'il  avait  inventées  n'ont  pas  fait  la  même  for- 
tune, mais  on  n'en  devait  pas  inventer  de  nouvelles,  et,  à  nos 
yeux  comme  aux  yeux  de  ses  contemporains,  c'est  là  soii:  premier 
titre  de  gloire.  Les  Odes  de  Ronsard  ont  en  quelque  sorte  dé- 
terminé les  types  essentiels  du  lyrisme  français,  —  nous  ne 
parlons  encore  que  de  la  «  forme,  »  —  et  fixé  les  modèles  de 
VOde,  non  seulement  classique,  mais  romantique. 

Est-ce  uniquement  et  tout  à  fait  le  même  dessein  d'artiste 
qui  l'a  guidé  dans  la  composition  de  ses  Amours,  dont  le  pre- 
mier recueil  parait  en  1552,  avec  le  cinquième  livre  des  Odes,  et 
dont  la  Continuation  est  datée  de  1555  et  1556?  Il  avait  dit  dans 
la  Préface  de  la  première  édition  des  Odes:  «  Telles  iïïVentions 
[lecteur]  te  ferai-je  encore  voir  dans  mes  autres  livres  où  tu 
pourras,  si  les  Muses  me  favorisent,  conune  je  l'espère,  contem- 
pler de  plus  près  les  saintes  conceptions  de  Pindare,  et  ses  admi- 
rables inconstances  que  le  temps  nous  avait  si  longuement 
celées,  et  ferai  encore  revenir,  si  je  puis,  l'usage  de  la  lyre, 
aujourd'hui  ressuscitée  en  Italie,  laquelle  lyre  seule  doit  et  peut 
animer  les  vers  et  leur  donner  le  juste  poids  de  leur  gravité.  » 
C'était  une  manière  d'annoncer  les  trente-deux  pages  de  musique 
qu'on  trouve  à  la  fin  de  la  première  édition  des  Amours;  c'en 
était  une  aussi  de  déclarer  que,  comme  on  avait  imité  Pindare, 
ainsi  se  proposait-on  d'imiter  Pétrarque  et  généralement  tous  les 
Italiens,  à  la  manière  de  du  Bellay  dans  son  Olive  et  de  Scève 
dans  sa  Délie.  Ou,  en  d'autres  termes  encore,  et  conformément 
aux  intentions  de  la  Défense  et  Illustration,  après  les  «  saintes 
conceptions  »  de  Pindare  et  généralement  des  anciens^  c'était 
les  «  conceptions  passionnées  »  des  sonnettistes  italiens,  grands 
et  petits,  fameux  ou  obscurs,  au  moyen  desquelles  on  se  pro- 
posait d'enrichir,  de  magnifier,  de  diversifier,  et  d'  «  artialiser  » 
la  langue  française.    . 


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l'œuvre   de  pierre  de   RONSARD.  763 

C'est  ce  qui  pourrait  presque  nous  dispenser  de  rechercher 
curieusemeut  quelles  et  qui  furent  cette  «  guerrière  Cassandre  » 
qui  remplit  le  premier  livre  des  Amours,  et  cette  «  douce  Marie  » 
qui  en  remplit  la  Contimtation.  La  Continuation  des  Amours  de 
Ronsardy  tel  est  en  effet  le  titre,  le  titre  original  et  authentique 
du  second  recueil;  et  n'esl-il  pas  significatif?  L'objet  de  son 
amour  peut  changer,  mais  les  amours  de  Pierre  de  Ronsard 
continuent  !  Il  aime  en  tant  que  poète,  et  sans  doute  il  aime,  il  a 
aimé  sa  Cassandre  et  sa  Marie  comme  on  aime  sans  avoir  besoin 
d'être  poète,  mais  il  a  surtout  aimé  en  elles  le  prétexte  ou  l'objet 
de  ses  chants.  L'amour  très  pur  que  le  grand  Pétrarque  portait  à 
Laure  de  Noves  ne  l'a  pas  empêché,  dit  l'histoire,  d'aimer  une 
autre  femme,  qui  lui  faisait  des  scènes,  et  aussi  des  enfans.  C'est 
ainsi  que  Ronsard,  tout  en  chantant  Cassandre  et  Marie,  et  même 
à  la  fois  deux  Marie,  ne  dédaignait  pas  d'aimer  moins  platoni- 
que ment  quelque  «  chamberière;  »  et  pourquoi  non?  si,  comme  il 
a  soin  de  le  noter  lui-même,  des  rois  et  des  dieux  lui  en  avaient 
donné  Texemple.  Et  cela  ne  nous  rend  pas  du  tout  sa  sincérité 
suspecte  !  Le  plaisir  est  une  chose,  et  l'amour,  tel  qu'on  le  com- 
prenait parmi  les  poètes  de  la  Pléiade,  en  est  une  autre.  Mais 
cela  nous  invite  à  ne  pas  tant  chercher  dans  les  Amours  une 
confession  qu'une  œuvre  ou  une  tentative  d'art,  ni  l'expression 
des  sentimens  personnels  de  Ronsard  que  celle  de  son  ambition 
de  surpasser  les  Italiens  dans  le  sonnet  d'amour. 

Que  l'on  prenne  donc,  par  exemple,  l'admirable  et  volup- 
tueux sonnet  : 

Je  voudrais  bien,  richement  jaunissant, 
£n  pluye  d'or  goutte  à  goutte  descendre, 
Dans  le  giron  de  ma  belle  Cassandre, 
Lorsqu'en  ses  yeux  le  somme  va  glissant. 

Puis,  je  voudrais  en  taureau  blanchissant 
Me  transformer,  pour  sur  mon  dos  la  prendre, 
Quand  en  avril  par  Therbe  la  plus  tendre, 
Elle  va,  ûeur,  mille  fleurs  ravissant. 

Je  voudrais  bien,  pour  abréger  ma  peine, 
Être  un  Narcisse,  et  elle  une  fontaine, 
Pour  m'y  plonger  une  nuit  à  séjour; 

Et  si  voudrais  que  cette  nuit  encore 
Fût  ëtemelle;  et  que  jamais  l'Aurore 
Pour  m'éveiller  ne  rallumât  le  jour... 


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^ 


764  REVUTÎ   DES   DEUX  MONDES. 

(ilst-ce  bien  ici  Taccent  de  ia  passion  ?  Si  l'artiste  est  «  amon- 
rcux,  »  n'est-ce  pas  plutôt  de  son  œuvre  que  de  sa  «  belle  Cas- 
sandre?  »  Et  nous,  qu'admirons-nous  d'un  sonnet  de  ce  genre, 
rintensité  du  désir  qu'il  exprime?  ou  plutôt  la  parfaite  beauté  de 
la  traduction  que  le  poète  en  donne,  cette  «  pluie  d'or  »  et  ce  «  tau- 
reau blanchissant,  »  qu'on  dirait  imités  et  comme  transposés  de 
quelque  toile  de  Paul  Vérônèse,  de  sa  Danaé  ou  de  son  Enlève- 
ment d'Europe? 

Il  semble  qu'au  surplus  nous  ayons  sur  ce  point  l'aveu  du 
pointe  luî-mème  : 

Amour,  que  n'aî-je  en  écrivant,  la  grâce 

Divine,  autant  que  j'ai  la  volonté  ! 

Par  mes  écrits  tu  serais  sui*monté, 

Vieil  enchanteur  des  vieux  rochers  de  Thrace. 

Plus  haut  encor  que  Pindare  et  quHorace, 

J'appenderais  à  ta  divinité, 

Un  livre  fait  de  telle  gravité, 

Que  du  Bellay  lui  quitterait  la  place. 

Si  vive  encor  Laure  par  l'univers 

Ne  fuit  volant  dessus  les  thusques  vers, 

(Que  notre  siècle  heureusement  estime), 

Gomme  ton  nom,  honneur  des  vers  françois 
Victorieux  des  peuples  et  des  Bois 
S'envolerait  sur  l'aile  de  mes  rimes. 

On  pourrait  dire  que  tout  Ronsard  est  dans  ce  sonnet,  on 
plus  exactement  toute  la  jeunesse  de  Ronsard  et  ses  premières 
ambitions.  Oui,  certainement,  il  a  aimé  Cassandre  Salviati  et 
Marie  Dupin!  Mais,  s'il  les  aime,  c'est  moins  pour  aimer,  et  parce 
qu'il  aime,  que  parce  que  lamour  est  une  incomparable  matière 
à  «  mettre  en  vers  français  ;  »  et  nous  devons  nous  tenir  assurés 
que,  s'il  a  souffert,  c'est  bien  moins  des  rigueurs  de  Cassandre 
ou  de  la  fillette  angevine,  que,  comme  il  nous  le  dit  lui-même. 

De  n'avoir  pas  en  écrivant,  la  gr&ce 
Divine,  autant  qu'il  a  la  volonté. 

Si  d'ailleurs  nous  ne  nions  pas  pour  cela  que  Ronsard  ait 
aimé  Cassandre  (1),  ni  qu*elle  ait  réellement  existé,  c'est  que 
quelques  détails  des  Amours  ne  nous. le  permettent  pas,  quelques 

(1)  Voyez  sur  la  Cassandre  de  Ronsard  l'intéressante  brochure  de  M.  Henri 
Longnon.  Paris,  1902,  bureaux  de  la  Revue  hieloiique. 


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l'œuvre   de   pierre   de    RONSARD.  765 

indications  chronologiques,  de  la  nature  de  celle  que  le  ppète 
nous  donne  quand  il  nous  apprend  que  ses  amours  ont  duré  sept 
ans,  de  1546  à  1553  :  on  ne  porte  point,  semble-t-il,  tant  de  pré- 
cision dans  la  fiction  pure  !  Et  c'est  encore  le  commentaire  dont 
Remy  Belleau,  du  vivant  de  Ronsard,  a  «  illustré  »  la  première 
pièce  de  la  Continuation  des  Amours.  «  L'auteur,  nous  dit-il,  après 
avoir  chanté  longuement  sa  Cassandre,  voyant  son  service  n'être 
récompensé  que  de  rigueurs  et  de  croautés...  délibéra,  suivant 
les  remèdes  de  Lucrèce  et  cTOvidCj  prendre  la  médecine  propre  et 
iparliculière  pour  se  puiser  de  ce  mal,  qui  est  de  s'absenter  de 
la  personne  aimée,  et  par  là  se  donner  occasion  d'en  perdre  du 
tout  le  souvenir.  Or,  étant  jeune,  dispos,  et  désireux  de  son  an- 
cienne liberté,  arriva  en  Anjou,  voulant  mettre  fin  à  son  mal- 
heur, et  éteindre,  comme  il  fit,  une  vieille  et  ingrate  amitié,  pour 
jamais  ne  s  empêtrer  des  liens  d  amour.  Mais  un  jour  d'avril, 
accompagné  d'un  sien  ami,  ralluma  plus  cruellement  que  devant 
un  nouveau  feu  dedans  son  cœur,  et  devint  amoureux  et  affec- 
tionné serviteur  d'une  jeune,  belle,  honnête  et  gracieuse  maî- 
tresse, laquelle  il  célèbre  en  cette  seconde  partie  de  ses  Amours.  » 
La  nature  même  de  ces  détails  en  semble  garantir  l'authenti- 
cité, pour  ne  rien  dire  de  ce  que  l'éloge  même  de  Marie,  «  jeune, 
belle,  honnête  et  gracieuse,  »  enveloppe  ou  insinue  d'injurieux 
pour  Cassandre.  Manet  sub  pectore  vulnus  :  la  blessure  n'est  pas 
encore  fermée.  Tout  en  aimant  la  fillette  angevine, 

—  Fleur  angevine  de  quinze  ans, 

l'appelle-t-il  quelque  part,  —  il  lui  souvient  de  la  belle  dame  de 
cour,  de  la  <t  riche  Princesse,  »  dont  la  faveur  flattait  son  amour- 
propre  ;  et  c'est  ainsi  que  ses  nouvelles  amours  donnent  en  quel- 
que manière  aux  premières  un  degré  de  consistance  historique  et 
de  réalité  qu'elles  n'auraient  pas  sans  cela. 

Il  n'y  a  point  de  curiosité  maligne,  ni  d'indécence,  à  insister 
sur  ce  point.  Quelles  et  qui  furent  les  maîtresses  de  Pierre  de 
Ronsard,  gentilhomme  vendômois,  on  pourrait  assurément  se 
passer  de  le  savoir.  Mais  aussi  n'est-ce  point  à  elles ,  Cassandre  ou 
Marie,  ni  même  à  lui  qu'on  s'intéresse  en  elles,  mais  à  la  ques- 
tion, capitale  en  littérature  comme  en  art,  de  savoir  comment  un 
grand  poète  a  compris  les  rapports  de  la  nature  et  de  l'art,  ou  de 
la  fiction  et  de  la  réalité.  La  poésie  n'est-elle  qu'un  éloquent  men- 


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766  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

songe,  et  les  Ronsard  ou  les  Pétrarque  n'ont-ils  aimé  qu'en  imagi- 
nation ?  Est-ce  eux,  dont  le  désir  indéterminé  d'amour  et  la  capa- 
cité d'illusion  ont  revêtu  Laure  ou  Cassandre  de  l'idéale  parure 
do  beauté  qu'ils  rêvaient?  Ou,  au  contraire,  est-ce  elles  dont  le 
charme  aurait  comme  éveillé  en  eux  des  sentimens,  et  un  pou- 
voir de  les  exprimer,  qu'ils  ne  se  connaissaient  pas?  Les  ont-ils 
aimées  conmie  on  aime,  quand  on  n'est  pas  poète,  avec  tout  leur 
cœur  et  avec  tous  leurs  seûs  ?  Ou,  au  contraire,  n'ont-ils  vu  peut- 
être  en  elles  que  les  inspiratrices  de  leurs  chants,  et  peut-être 
se  sont-ils  rendu  compte  que  ces  chants  eussent  été  moins  purs, 
et  d'une  beauté  plus  trouble,  étant  moins  désintéressée,  s'ils  en 
avaient  eux-mêmes  approché  l'objet  de  plus  près  ?  Il  y  a  bier 
des  manières  d'aimer,  surtout  dans  nos  langues  latines,  où  U 
mot  d'aimer  ne  s'applique  pas  moins  aux  formes  inférieures  dj 
la  sensualité  qu'il  ne  s'applique  aux  formes  les  plus  épurées  dd 
l'amour  divin.  Quelle  a  été  celle  de  Pétrarque  ou  de  Ronsard? 
Ce  sont  toutes  ces  questions  qu'on  agite,  quand  on  se  demande 
qui  furent  Laure  ou  Cassandre  ;  si  elles  ont  existé  ;  de  quelle 
condition  elles  étaient;  comment  elles  ont  répondu  à  Famour 
de  leurs  poètes  ;  et  finalement  ce  qu'il  y  a  d'elles,  de  la  réalité 
de  leur  personne,  de  la  beauté  de  leur  visage,  de  la  nature  ie 
leurs  sentimens,  de  leur  orgueil,  de  leur  coquetterie,  de  leir 
sensibilité,  de  leur  indifférence,  dans  les  Amours  de  notre  Ron- 
sard ou  dans  le  Canzoniere  du  grand  Italien.  L'indiscrétion  de 
quelques  fouilleurs  d'alcôves  ne  saurait  prévaloir  contre  l'intérêt 
esthétique,  ou  philosophique  même,   d'une  telle  recherche;  et 
voilà  pourquoi,  ne  sachant  pas  exactement  quelle  fut  Cassandre, 
nous  voudrions  savoir  qui  fut  Marie. 

Et  nous  ne  le  savons  pas  davantage  !  Mais,  de  la  lecture 
même  de  la  Continuation  des  Amours,  nous  pouvons  conjecturer 
que  Marie  a  différé  de  Cassandre  conmie  une  toute  jeune  fille 
d'une  hardie  coquette,  comme  une  «  beauté  provinciale  »  d'une 
c(  beauté  de  cour,  »  comme  une  enfant  rougissante  et  naïve  de 
ce  qu'on  appelait  du  temps  de  Ronsard  une  <(  grande  et  hon- 
nête dame;  »  ou  comme  encore  le  repos  diffère  de  l'agitation, 
la  douceur  d'aimer  de  la  fièvre  d'amour,  et  pour  user  du  style 
du  poète,  comme  l'humble  églantine  diffère  de  la  rose  épanouie 
dans  l'orgueil  de  sa  splendeur. 

Il  ne  faudrait  toutefois  rien  exagérer.  Le  ton  des  Amours  de 
Afarie  ne  diffère  pas  de  celui  des  Sonnets  à  Cassandre  autant  que 


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l'œUVBE   de  pierre  DK   RONSARD.  767 

Font  cru  Ronsard  lui-môme,  et  Remy  Belleau  sur  sa  parole. 
Marie,  lui  dit-il,  quelque  part, 

...  Marie,  tout  ainsi  que  vous  m'avez  tourné 
Ma  raison  qui,  de  libre,  est  maintenant  servile. 
Ainsi  m*avez  tourné  mon  grave  premier  style. 
Qui  pour  chanter  si  bas  n'était  point  ordonné. 

Il  se  trompe;  et  son  style  de  1S56  ne  diifère  pas  tant  de  son 
style  de  1552. 

J'ai  rame  pour  uU  lit  de  regrets  si  touchée, 
Que  nul  homme  jamais  ne  fera  que  j'apprpuche. 
De  la  chambre  amoureuse,  encor  moins  de  la  couche 
Où  je  yis  ma  maltresse  au  mois  de  mai  couchée. 

Un  somme  languissant  la  tenait  mi-penchée 
Dessus  le  coude  droit  fermant  sa  belle  bouche, 
Et  ses  yeux  dans  lesquels  Tarcher  Amour  se  couche 
Ayant  toujours  la  flèche  à  la  corde  encochée. 

Sa  tête  en  ce  beau  mois,  sans  plus,  était  couverte 
D'un  riche  escoffion  ouvré  de  soye  verte, 
Où  les  Grâces  venaient  à  Tenvi  se  nicher, 

Puis  en  ses  beaux  cheveux  choisissaient  leur  demeure. 
J'en  ai  tel  souvenir  que  je  voudrais  qu'à  l'heure, 
Mon  cœur  pour  n'y  penser  fût  devenu  rocher. 

Ce  sonnet  n'est  pas  bon,  en  dépit  de  Belleau  qui  nous  y 
montre,  en  son  commentaire,  «  le  divin  portrait  d'une  femme 
endormie  de  bonne  grâce  sur  un  lit.  »  Mais  si  le  sonnet  était 
meilleur,  on  ne  voit  pas  qu'il  différât  beaucoup  des  Sonnets  à 
Cassandre,  et,  en  tout  cas,  l'intention  d'art  en  est  visiblement 
la  môme.  Aussi  bien,  dans  ce  second  recueil,  les  imitations  ou 
adaptations  de  l'italien  et  du  latin,  de  MaruUe  et  de  Catulle,  de 
Properce  et  de  Bembo,  voire  de  Calcagnini,  les  allusions  mytho- 
logiques ne  sont-elles  guère  moins  nombreuses,  ni  moindre  la 
dépense  d'érudition.  Mais  ce  qui  est  vrai,  c'est  que,  d'une  ma- 
nière générale,  Ronsard  traite  Marie  plus  familièrement,  moins 
respectueusement  que  Cassandre,  et  qu'il  la  considère,  en  quelque 
manière,  de  moins  bas. 

Ce  qui  e^t  encore  vrai,  c'est  que  les  sonnets,  dans  ce  second 
livre,  sont  entremêlés  de  Madrigaux^  de  Chansons,  A^ Elégies  qui 
en  détendent,  pour  ainsi  parler,  la  continuité  monotone,  et  qui 


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768  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

en  diversifient  la  physionomie.  Car,  c'est  beaucoup  que  190  ou 
200  sonnets  sur  le  même  sujet,  et  consacrés  i  la  même  per- 
sonne (1)  !  Et  j'ajouterais  que  Marie  est  morte  avant  Ronsard,  qui 
Ta  chantée  morte,  et  dont  la  passion  s'est  donc  ainsi  nuancée 
de  la  mélancolie  du  regret  et  du  souvenir,  si  d'ailleurs  ces  der- 
nières pièces  n'appartenaient  à  une  autre  époque  de  la  vie  du 
poète.  Lct  seconde  partie  des  Amours  de  Marie  n'a  paru  qu'en 
1S78.  Mais  on  peut  pourtant  dire  que,  d^une  manière  générale,  il 
y  a  moins  de  tension,  de  raideur  et  d'effort,  il  y  a  aussi  plus  Vie 
familiarité  dans  la  Continuation  des  Amours  de  Ronsard.  D'une 
passion  à  la  fois  héroïque  et  mondaine  qu'il  était  dans  les  Sonneti 
à  Cassandre^  l'amour  s'est  ici  changé,  dans  les  Amours  de  Marie 
en  une  passion  plus  humaine,  moins  apprêtée,  plus  voisine  de  k 
réalité,  plus  conforme  peut-être  à  l'épicurisme  facile  et  léger  d» 
Ronsara,  oserai-je  dire  à  son  tempérament?  Mais  encore  un3 
fois,  il  ne  faut  pas  exagérer  la  différence,  et  surtout  il  fne  UxX 
pas  croire  que  le  poète  y  ait  rien  abdiqué  de  ses  premières  anc- 
bitions. 

Tyard,  on  me  blâmait  &  mon  comÀiencement, 
De  quoi  j'étais  obscar  aa  simple  pdipalaire. 
Mais  on  dit  aujoord'hai  que  je  suis  aa  contraire, 
Et  que  je  me  démens  de  parler  bassement... 

Non,  il  ne  se  démentait  point;  et  il  n'était  pas  «  au  contraire  » 
de  lui-même;  il  se  délassait  seulement  en  de  nouvelles  amours, 
qui  ne  l'empêchaient  pas  de  poursuivre  ses  premiers  desseins; 
et  la  preuve  s'en  inscrivait  dans  ses  Hymnes^  qui  parûssaient 
pour  la  première  fois,  en  1555  et  en  1556. 

De  tous  les  recueils  de  Ronsard,  les  Hymnes  sont  peut-être 
t^elui  dont  le  contenu  a  le  moins  varié,  et  dont  la  date  certaine 
autorise  la  plus  sûre  appréciation.  L'intention  générale  en  est 
très  nettement  définie  dans  V Hymne  de  r Éternité ^  qui,  plus  tard, 
est  devenu  le  premier  du  recueil  : 

Tourmenté  d'Apollon,  qui  m'a  TÂme  échauffée, 
Je  veux,  plein  de  fureur,  suivant  les  pas  d'Orphée. 
Rechercher  les  secrets  de  nature  et  des  deux. 


(1)  Le  premier  livre  des  Amours  y  dans  Tédition  de  1587,  contient  exactement 
221  sonnets,  séparés  d'un  deux  cent  vingt-deuxième  et  dernier,  par  un  Baiser. 
deux  Élégies,  dont  l'une  à  Muret  son  commentateur,  deux  Chansons,  et  Une  troi- 
sième Élégie,  adressée  à  Janet,  «  peintre  du  roi.  » 


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l'œUVAE  de  pierre  de  RONSARD.  769 

Il  eût  mfeux  dit  encore,  —  au  lieu  des  «  pas  d'Orphée,  » 
—  s'il  eût  dit  les  traces  d'Aratus,  de  Gallimaque,  d'Apollonius 
et  de  Théocrite.  Les  poètes  de  la  Pléiade,  on  ne  saurait  trop  le 
rappeler,  ont  beaucoup  fré(juenté  chez  les  Alexandrins,  et,  de 
toutes  les  qualités  qu'ils  eussent  aimé  leur  emprunter,  aucune 
peut-être  ne  les  a  séduits  davantage  que  leur  manière  de 
traiter  la  mythologie,  dont  les  fictions  n'étaient  déjà  plus,  pour 
ces  Grecs  trop  civilisés,  que  le  symbole  ou  l'enveloppe  de  vérités 
morales  et  philosophiques,  scientifiques  même,  comme  dans 
Aratus,  à  moins,  et  plus  souvent  encore,  qu'elles  ne  fussent,  de 
tous  les  contes,  les  plus  propres  à  recevoir  une  forme  d'art.  Le 
charme  de  ces  contes,  la  beauté  complexe  de  ces  mythes,  leur 
signification  symbolique,  c'est  ce  que  Ronsard  a  vivement  res- 
senti; c'est  ce  qu'il  a  tâché  de  faire  passer  dans  ses  Hymnes ^ 
et,  —  n'était  une  prolixité  que  ses  modèles  avaient  soi^eu- 
sèment  évitée,  —  c'est  ce  qu'on  louerait  volontiers  dans  VHymna 
de  Calays  et  Zéthès,  par  exemple,  et  dans  celui  de  Castor  et 
Polltix.  On  en  retrouve  quelque  chose  dans  ce  passage  de 
\ Hymne  de  l'Or: 

On  dit  que  Jupiter,  pour  vanter  sa  puissance, 
Montrait  un  jour  sa  foudre,  et  Mars  montrait  sa  lance, 
Saturne  sa  grand'faulx,  Neptune  ses  grandes  eaux, 
Apollon  son  bel  arc,  Amour  ses  traits  jumeaux, 
Bacchus  son  beau  viguobie  et  Gérés  ses  campagnes, 
Flora  ses  belles  fleurs,  le  Dieu  Pan  ses  montagnes. 
Hercule  sa  massue,  et  bref,  les  autres  Dieux, 
L'un  sur  l'autre  vantaient  leurs  biens  à  qui  mieux  mieux. 
Toutefois  ils  donnaient  par  une  voix  commune 
L'honneur  de  ce  débat  au  grand  prince  Neptune, 
Quand  la  Terre  leur  mère,  épointe  de  douleur 
Qu'un  autre  par  sur  elle  emportait  cet  honneur, 
Ouvrit  son  large  sein,  et,  au  travers  des  fentes 
De  sa  peau,  leur  montra  les  mines  d'Or  luisantes. 
Qui  rayonnent  ainsi  que  l'éclair  du  Soleil 
Quand  il  luit  au  Midi... 

Les  Dieux,  émerveillés,  lui  demandent  alors  à  Tenvi, 

De  leur  donner  un  peu  de  cela  radieux 

Que  son  ventre  cachait,  pour  en  orner  les  cieux; 

et  qu'ils  ne  nommaient  point,  parce  qu'en  ce  temps-là, 

L'Or,  pour  n'être  connu,  ne  se  nommait  encore. 
TOMK  xxui.  —  1904.  49 


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770  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  Terre,  prodigue  de  sa  richesse,  accède  à  leur  demande, 
et  de.  Téclat  du  précieux  métal 

Adonqnes  Japiter  en  fît  jaunir  son  trftne, 

Son  sceptre,  sa  couronne,  et  Junon,  la  matrone, 

Ainsi  que  son  éponx,  son  beau  trône  en  forma» 

Et  dedans  ses  patins  par  rayons  l'enferma. 

Le  Soleil  en  crespa  sa  chevelure  blonde. 

Et  en  dora  le  char  qui  donne  jour  au  monde; 

Mercure  en  fit  orner  sa  verge,  qui  n'était 

Auparavant  que  d'if;  et  Phébus,  qui  portait 

L'arc  de  bois  et  la  harpe,  en  fit  soudain  reluire, 

Les  deux  bouts  de  son  arc  et  les  lianes  de  sa  lyre. 

On-  remarquera,  sur  ce  passage,  que  si  les  grands  poètes, 
comme  les  grands  peintres,  ont  une  couleur  et  une  gamme  de 
couleurs  qu'ils  préfèrent,  celle  de  Ronsard  est  la  gamme  des 
jaunes,  —  «  Tor  luisant,  »  la  «  blondeur  roussoyante,  »  réclat 
des  blés  «  richement  jauni ssans,  »  —  et  de  là,  sans  jeu  de  mots 
ni  métaphore,  mais  littéralement,  et  dans  les  Hymnes  en  parti- 
culier, ce  caractère  de  richesse  et  de  splendeur  qui  est  l'un  des 
plus  évidens  de  sa  poésie.  S'il  y  a  en  français  des  «  vers  dorés,  » 
ce  sont  les  siens,  et  par  aucun  trait  encore  de  son  tempérament 
artistique  il  ne  ressemble  davantage  aux  grands  Vénitiens  :  Gior- 
gione,  Titien,  Paul  Véronèse. 

Mais  il  y  a  autre  chose  dans  les  Hymnes,  et  c'est  vraiment 
dans  ce  recueil  que  Ronsard,  tout  en  continuant  d'imiter  les 
anciens,  se  les  est  convertis,  selon  le  mot  de  la  Défense  et  Illus- 
tration, en  sang  et  en  nourriture,  jusqu'au  point  de  s'en  dégager 
et  de  s'en  libérer.  L'objet  de  V  «  imitation  »  est  l'assimilation*, 
mais  on  ne  s'assimile  que  ce  qu'on  dénature,  et,  de  son  vrai  nom, 
Tassimilation  est  transformation.  C'est  ce  que  l'on  voit  bien  dans 
les  Hymnes.  A  travers  l'imitation  de  Gallimaque  ou  d'Aratus,  le 
naturalisme  personnel  de  Ronsard  s'y  fait  jour,  et  ce  naturalisme 
ne  diffère  pas  autant  qu'on  le  pourrait  croire  de  celui  de  Rabelais. 
Le  génie  propre  de  la  Ren  lîssance  y  éclate,  et  je  veux  dire  son 
paganisme,  mais,  précisément,  ce  paganisme  est  celui  de  la 
Renaissance,  lequel  n'est  plus  tout  à  fait  le  paganisme  antique, 
ni  môme  celui  d'Alexandrie.  Sous  le  voile  d'une  adoration  de 
la  «  nature,  »  on  y  voit  paraître  une  claire  conscience  de  tra- 
vailler à  la  libération  des  instincts  et  à  l'émancipation  de  soi- 
même.  Ni  les  Dieux  ne  sont  plus  des  Dieux,  ni  mômei  pour  per- 


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l'œuvre   de   pierre   de    RONSARD.  77 1 

sonne,  les  symboles  ne  sont  plus  des  symboles,  mais  de  savantes 
fictions  qui  servent  d'enveloppe  —  «  de  coffre,  »  dit  Ronsard  — 
à  des  vérités  abstraitement  conçues.  La  poésie ,  sans  cesser  d'être 
elle-même,  est  devenue  «  philosophie.  »  Et  il  semble  qu'ayant 
désormais  tiré  des  anciens  tout  ce  qu'ils  contenaient  d'enseigne- 
ment pour  lui,  l'ambition  de  Ronsard  ne  soit  plus  que  d'exprimer 
en  des  vers  antiques  des  pensers  qui  ne  soient  bien  qu'à  lui. 
On  lit  dans  V Hymne  de  la  Mort  : 

Masures,  désormais  on  ne  peut  inventer 
Nul  argument  nouveau  qui  soit  bon  à  chanter 
Ou  haut  sur  la  trompette,  ou  bas  dessus  la  lyre  ; 
Aux  anciens  la  Muse  a  tout  permis  de  dire 
Tellement  qu'il  ne  reste  à  nous  autres  derniers, 
Sinon  le  désespoir  d*ensuirre  les  premiers. 


Moi  donc,  qui,  de  longtemps,  par  épreuve  sais  bien 
Qu'au  sommet  du  Parnasse  on  ne  trouve  plus  rien 
Pour  étancher  la  soif  d'une  gorge  altérée, 
Je  veux  aller  chercher  quelque  source  sacrée 
D'un  ruisseau  non  touché... 

Je  boirai  tout  mon  saoul  de  cette  onde  pucelle 
Et  puis  je  chanterai  quelque  chanson  nouvelle. 

Car  il  me  plaît  pour  toi  de  faire  ici  ramer 
Mes  propres  avirons  dessus  ma  propre  mer, 
Et  de  voler  au  ciel  par  une  voie  étrange 
Te  chantant  de  la  Mort  la  non  dite  louange. 


Et,  en  effet,  lui,  le  poète  accoutumé  de  la  joie  de  vivre  et 
de  sentir,  le  voici  qui  chante  la  Mort,  et  qui  la  chante  en  grand 
poète,  comme  on  ne  la  chantera  plus  de  longtemps  après  lui; 
qui  la  chante  <(  en  chrétien,  »  et  qui  termine  par  ces  beaux  vers 
qui  sont,  en  1584,  les  derniers  du  recueil  de  ses  Hymnes  : 

Je  te  salue,  heureuse  et  profitable  Mort, 

Des  extrêmes  douleurs  médecin  et  confort  ! 

Quand  mon  heure  viendra,  Déesse,  je  te  prie, 

Ne  me  laisse  longtemps  languir  en  maladie, 

Tourmenté  dans  un  lit:  mais  puisqu'il  faut  mourir, 

Donne-moi  que  soudain  je  te  puisse  encourir 

Ou  pour  l'honneur  de  Dieu,  ou  pour  servir  mon  prince, 

Navré,  poitrine  ouverte,  au  bord  de  ma  province. 


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772  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Nous  ne  connaissions  pas  encore  ce  Ronsard.  Il  n'était  jus- 
qu'ici qu  un  artiste  et  un  amoureux,  et  à  bien  des  égards  un  «  vir- 
tuose. »  C'est  vraiment  le  poète,  et  le  grand  poète,  qui  com- 
mence à  se  montrer  dans  les  Hymnes!  Il  pense,  et  il  fait  penser. 
Dans  la  forme  souvent  inspirée  de  son  vers,  mais  quelquefob  un 
peu  vide,  voici  maintenant  des  idées  qui  s'insinuent  et  qui  la 
remplissent.  Il  n'avait  guère  traité  jusqu'alors  que  deux  thèmes  : 
«  la  Gloire  »  et  «  1'  Amour,  »  «  V  Amour  »  et  «  la  Gloire  ;  » 
ajoutons-y,  si  l'on  veut,  «  la  Nature,  »  —  quoique  d'ailleurs  elle 
tienne  infiniment  moins  de  place  dans  son  œuvre  qu'on  ne  Ta 
bien  voulu  dire;  —  et,  sans  doute,  ce  sont  trois  thèmes  inépui- 
sables en  variations,  mais  il  y  en  a  cependant  d'autres,  et,  l'un 
après  l'autre,  il!  va  les  découvrir.  Vienne  maintenant  l'occasion 
propice,  et,  sortant  de  l'isolement  où  il  s'était  comme  enfermé 
jusqu'alors,  la  poète  se*  jettera  tout  entier  dans  l'action.  C'est 
cette  occasion  que  lui  apportent  les  troubles  civils,  et  c'est  ce 
qui  fait,  non  seulement  dans  l'œuvre  de  Ronsard  lui-même,  mais 
dans  l'histoire  de  la  poésie  française,  l'intérêt  capital  des  Dis- 
cours des  Misères  de  ce  temps, 

II 

En  fait  et  à  la  rigueur,  les  Discours  des  Misères  de  ce  temps 
se  réduisent  à  deux  pièces,  qui  sont  intitulées^  la  première  :  Dis- 
cours f  et  la  seconde  :  Continuation  du  Discours  des  Misères  de  ce 
temps,  toutes  les  deux  datées  de  1562-1563,  et  dédiées  à  la  reine 
régente,  Catherine  de  Médicis.  Mais,  conformément  à  l'exemple 
donné  par  le  poète,  —  dans  ses  éditions  de  1567,  in-8«,  de  1578, 
in-16,  et  de  1584,  in-folio,  —  on  réunit,  sous  ce  titre  général, 
une  dizaine  de  pièces,  formant  ensemble  deux  ou  trois  mille  vers, 
et,  ainsi,  matériellement,  une,  partie  déjà  considérable  de 
l'œuvre  de  Ronsard.  Elle  n'en  est  pas  aussi  l'une  des  moins  si- 
gnificatives, comme  contenant  Tcxprcssion  de  ses  sentimens  re- 
ligieux et  politiques.  Car,  pourquoi  ce  poète,  cet  épicurien,  lassé 
très  jeune  de  tant  de  choses,  s'est-il,  à  une  heure  décisive, 
rangé  si  délibérément  du  côté  des  adversaires  de  la  Réforme? 
Et  comment  se  pourrait-il  qu'il  fût  descendu  de  sa  tour  d'ivoire 
sur  la  place  publique,  sans  que  la  nature  de  son  talent,  et 
vraisemblablement  les  destinées  de  la  poésie  française,  en 
eussent  été  modifiées?  Ce  sont  les  deux  questions,  ou  deux  des 


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i/œUVRE   de   pierre   de   RONSARD.  773 

questions  que  nous  proposent,  et  auxquelles  répondent  les  Dis- 
cours des  Misères  de  ce-  temps.  ' 
Ne  mettons  pas  en  doute  qu'il  ait  vu,  dans  le  calvinisme, 
comme  tant  d'autres,  et  en  particulier  comme  Rabelais,  quoique 
son  ennemi,  non  seulement  une  tyrannie  nouvelle,  —  dont  il  n'y 
avait  aucune  raison  de  subir  la  loi  plutôt  que  de  l'ancienne,  à 
laqpielle  on  était  fait  et  plié,  —  mais  encore,  et  surtout,  une 
affectation  d'austérité  qu'il  avait  le  droit  de  considérer  comme 
funeste,  ou  mortelle  même,  à  la  liberté  de  son  art.  Le  mouve- 
ment de  la  Réforme,  et  notamment  celui  de  la  Réforme  française, 
quoi  qu'il  en  soit  advenu .  par  la  suite,  n'a  pas  du  tout  opéré 
d'abord  dans  le  sens  du  «  progrès,  »  de  l'affranchissement  ou 
de  la  libération,  mais  de  la  «  rétrogradation,  »  si  l'on  peut 
ainsi  dire,  comme  n'étant  qu'un  ^retour  au  pharisaïsme  de 
TAncien  Testament;  et  ses  premiers  apôtres,  a  les  démoniacles 
calvins  de  Genève,  »  —  c'est  Rabelais,  on  s'en  souvient,  qui  les 
nomme  de  ce  nom,  —  ont  commencé  par  être,  littéralement, 
d'affreux  iconoclastes.  C'est  là  ce  qu'un  poète  et  un  artiste, 
disons,  si  l'on  le  veut,  c'est  ce  qu'un  «  voluptueux  »  tel  qu'était 
Ronsard  ne  pouvait  pas  ne  pas  vivement  sentir  :  le  cours  du  mou- 
vement de  la  Renaissance  interrompu,  barré  par  l'intervention 
(le  la  Réforme,  et  les  «  arts  de  la  paix»  empêchés  par  les  troubles 
civils.:. 

Quand  verrons-nous  par  toat  Fontainebleau, 
De  chambre  en  chambre  aller  les  mascarades  » 
Quand  ouïrons-noas  au  matin  les  aubades, 
De  divers  luths  mariés  à  la  voix? 


Quand  verrons-nous  sur  le  haut  d'une  scène 
Quelque  Janin,  ayant  la  joue  pleine 
Ou  de  farine,  ou  d'encre,  et  qui  dira 
Quelque  bon  mot  qui  nous  réjouira? 

Quand  venons-nous  une  autre  Polynesse 
Tromper  Dalinde... 

De  semblables  regrets,  qu'il  exprime  naïvement,  au  lende- 
main de  la  première  guerre  civile,  en  1564,  n'ont  sans  doute 
jamais  hanté  les  âmes  fortes  et  dures  de  Calvin  et  de  Théodore 
de  Bèze;  et,  au  contraire,  pour  ces  divertissemens  païens  ofi 
s'dgayait  le  génie  de  Ronsard,  qui  lui  étaient  comme  une  excita- 
ti(»n  quotidienne  à  réaliser  ses  mythologies  dans  sa  vie,  ou  sa  vie 


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774  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

dans  ses  mythologies,  ceux-ci  n'ont  eu  que  mépris  et  que  haine. 
On  le  devait  voir  assez  dans  Thistoire  de  Tinclyte  cité  de  Genève, 
et  dans  celle  du  puritanisme  écossais! 

Ajoutons-y,  non  pas  précisément  les  amitiés  de  cour  de 
Ronsard,  —  car  il  ne  devait  pas  moins  aux  Ch&tillons  ou  anx 
Bourbons  qu'aux  Guises,  et  il  ne  s'en  est  point  caché,  même 
dans  ses  Discours,  —  mais  la  plus  vive  des  affections  que  peut- 
être  il  ait  ressenties,  la  plus  pure  en  même  temps  que  la  plus 
passionnée  ;  et  c'est  celle  que  lui  avait  inspirée  Marie  Stuart.  Il 
avait  été  l'un  des  pages  du  malheureux  Jacques  V;  il  avait 
connu  et  adoré  Marie  tout  enfant;  il  l'avait  connue  jeune 
fille  ;  il  l'avait  connue  reine  I  Le  départ  de  1'  «  enchanteresse,  » 
quand  après  la  mort  de  François  II,  elle  dut  quitter  la  France 
[août  1561]  pour  aller  au-devant  de  sa  tumultueuse  et  tra^que 
destinée,  avait  laissé  au  cœur  du  poète  un  regret  que  le  temps  ne 
devait  pas  apaiser,  et  jamais,  pour  aucune  Cassandre,  ni  aucune 
Marie  ni  aucune  Genèvre,  il  n'a  trou£é.jd!accens  plufiuamoureux, 
m  de  vers  plus  caressans  : 

Encore  que  la  mer  de  bien  loin  nous  sépare. 
Si  est-ce  que  l'éclair  de  votre  beau  soleil, 
De  votre  oeil  qui  n'a  point  au  monde  de  pareil 
Jamais  loin  de  mon  cœur  par  le  temps  ne  s'égare. 

Sonnet. 
[Édition  de  1584,  p.  749.] 

Il  la  revoit  toujours,  avec  «  ses  yeux  étoiles,  »  son  «  front 
d'albfttre,  »  et  «  l'or  de  ses  cheveux  » 

....    dont  le  moindre  des  nœuds 
Dompterait  une  armée,  et  ferait  en  la  guerre, 
Hors  des  mains  des  soldats  tomber  le  fer  à  terre  ; 

avec  sa  «  belle  taille,  »  son  «  beau  corsage,  »  et  sa  <c  longue,  et 
gresle,  et  délicate  main.  »  Il  la  revoit  encore,  en  ses  vètemens  de 
deuil,  sous  son  crêpe  de  veuve,  glisser,  dans  les  longues  allées 
du  grand  jardin  de  Fontainebleau,  comme  une  apparition  de  la 
tristesse  même  : 

Tous  les  chemins  blanchissaient  sous  vos  toiles  (1) 
Ainsi  qu'on  voit  blanchir  les  rondes  voiles. 

[Édition  de  1584,  p.  749,  750,  751 

(1)  Le  grand  deuil  se  portait  alors  tout  en  blanc. 


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l'œuvre  DF  pierre  de  RONSARD.  775 

Et  il  la  revoit  enfin,  au  jour  de  son  départ,  emportant  avec 
elle,  dans  sa  brumeuse  Ecosse^  le  charme  de  la  Cour  de  France, 
et  l'inspiration  des  poètes  : 

Les  roses  et  les  lys  ne  régnent  qu*an  printemps. 

Ainsi  votre  beauté  seulement  apparue 

Quinze  ans  en  notre  France,  est  soudain  disparue  ; 


Et  d'elle  n'a  laissé  sinon  que  le  regret, 
Sinon  le  déplaisir  qui  me  remet  sans  cesse 
Au  cœur  le  souvenir  d'une  telle  Princesse... 

Si  Ton  a  pu  disputer  sur  la  nature  des  sentimens  de  Ron- 
sard pour  Gassandre  Salviati,  ou  pour  Marie  Dupin,  on  ne  sau- 
rait douter  de  ceux  qu'il  a  éprouvés,  de  loin,  et  d'en  bas,  pour 
Marie  Stuart.  «  Ah  I  frère  mien,  »  fait-il  dire  à  Charles. IX, 
s'adre^sant  à  l'ombre  de  son  frère  François  II  : 

Ah  !  frère  mien,  tu  ne  dois  faire  plainte, 
De  quoi  ta  vie  eb  sa  ileur  s'est  éteinte  ! 
Avoir  joui  d'une  telle  beauté 
Sein  contre  sein,  valait  ta  royauté  ! 

[Édition  de  1584,  p.  752.] 

Nous  étonnerons-nouîï  après  cela  que  le  souvenir  de  cet  amour, 
—  osons  écrire  le  mot,  —  ait  retenu  Ronsard  dans  le  parti  de  la 
Cour  et  des  Guises?  Et  que  trouvera-t-on  de  plus  naturel,  si  ce 
qu'il  a  aimé  de  Marie  Stuart  et  en  elle,  c'est  précisément  ce  qu'en 
abhorrait  le  puritanisme  farouche  et  féroce  d'un  Knox. 

Il  a  eu  toutefois  d'autres  motifs  d'écrire  ses  Discours,  L'in- 
dignation, la  juste  colère,  dont  ils  sont  l'éloquent  témoignage 
procèdent  aussi  d'une  source  plus  haute  ;  et  là  même  est  l'intérêt 
de  cette  partie  de  son  œuvre  que,  dans  ce  gentilhomme  vendô- 
mois,  qu'on  ne  croyait  occupé,  quand  il  se  sentait  las  de  fo  iler 
les  traces  d'Homère  et  de  Pindare,  que  de  soupirer  élégam- 
ment ou  de  rimer  des  «  mascarades,  »  nous  voyons  apparaître  un 
Français  de  son  temps,  de  ceux  pour  qui  la  France  est  quelque 
chose  de  plus  qu'une  «  expression  géographique,  »  et  vraiment 
une  personne,  une  mère,  et  une  mère  passionnément  aimée  : 

De  Bèze,  je  te  prie,  écoute  ma  parole. 


La  terre  qu'aujourd'hui  tu  remplis  toute  d'ormes, 
Et  de  nouveaux  chrétiens  déguisés  en  gens  d'armes, 


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I 

776  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


Ce  n'est  pas  une  terre  allemande  ou  gothique 
Ni  une  région  tartare  ni  scylhique, 
C'est  celle  oCi  tu  naquis,  qui  douce  te  reçut 
Alors  qu'à  Yézelay  ta  mère  te  conçut; 
Celle  qui  t'a  nourri  et  qui  t'a  fait  apprendre 
La  science  et  les  arts  dès  ta  jeunesse  tendre. 
Pour  lui  faire  service  et  pour  en  bien  user, 
Et  non,  comme  tu  fais,  afin  d'en  abuser. 

[Continuation  du  Discours  des  Misères  de  ce  temps.] 

On  retrouve  ici,  plus  viril  et  plus  ferme,  Taccent  de  cet 
Hymne  à  la  France  que  Ronsard  avait  publié  dès  1549,  et  qu'on 
dit  qu'un  scrupule  d'artiste  l'aurait  empêché  de  faire  entrer 
dans  les  dernières  éditions  de  ses  Œuvres.  Le  grand  reproche 
qu'il  adresse  à  ces  «  nouveaux  réformateurs,  »  et  leur  crime  à 
ses  yeux,  c'est  d'avoir  divisé  la  France  contre  elle-même,  et,  pour 
des  raisons  d'amour-propre  ou  d'ambition,  bien  plus  que  de  reli- 
gion, c'est  d'avoir  rompu  l'unité  de  la  patrie  commune.  Car, 
en  la  brisant,  ils  ne  manquent  pas  seulement  à  leur  premier 
devoir  envers  la  terre  qui  les  a  «  reçus  »  et  «  nourris,"»  mais 
encore  ils  trahissent  la  solidarité  qui  doit  lier  dans  l'histoire  les 
générations  successives  des  fils  d'un  même  sol;  ils  détruisent 
l'œuvre  des  ancêtres;  et,  eux-mêmes,  ils  l'offrent  pour  ainsi  dire 
en  proie  aux  convoitises  de  leurs  rivaux  héréditaires  : 

Las  I  faut-il,  ô  Destin,  que  le  sceptre  français 

Que  le  ûer  Allemand,  l'Espagnol  et  l'Anglais 

N'a  su  jamais  froisser,  tombe  sous  la  puissance 

Du  vassal  qui  devrait  lui  rendre  obéissance? 

Sceptre  qui  fut  jadis  tant  craint  de  toutes  paris. 

Qui  jadis  envoya  outre  mer  ses  soldars 

Gagner  la  Palestine  et  toute  l'Idumée, 

Tyr,  Sidon,  Antioche,  et  la  ville  nommée 

Du  saint  nom,  où  Jésus,  en  la  croix  attaché 

De  son  précieux  sang  lava  notre  péché  1 

Sceptre  qui  fut  jadis  la  terreur  des  barbares, 

Des  Turcs,  des  Mamelucks,  des  Perses,  des  Tartai  es, 

Bref,  par  tout  l'univers  tant  craint  et  redouté. 

Faut-il  que  nar  les  siens  lui-même  soit  dompté. 

[Discours  à  Guillaume  des  Autels,] 

On  le  voit  clairement  :  l'idée  de  «  patrie,  »  telle  que  nous 
l'entendons  de  nos  jours,  n'est  pas  en  France  une  idée  nou- 


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l'œuvre   de  pierre   de   RONSARD.  777 

velle,  et  on  l'acceptait  ou  on  la  professait,  en  1560,  avec  toutes 
ses  conséquences.  L'humanisme  de  Ronsard,  son  hellénisme  ou 
son  italianisme,  la  préférence  qu'il  donnait  à  YOdyssée  sur  le 
Roman  de  la  Rose^  et  à  Pétrarque  sur  Marot,  au  Canzoniere  sur 
les  <i  épisseries  »  de  Tancienne  école,  n'ont  pas  nui  à  son  patrio- 
tisme (1).  Avant,  ni  depuis  lors,  personne  n'a  eu  le  sentiment 
plus  profond  de  l'unité  française  ;  et  si  la  démonstration  n  en 
semblait  pas  suffisante,  ce  serait  assez  d'une  dernière  citation  : 

Ha  !  que  diront  là-bas  soas  les  tombes  poudreuses. 
De  tant  de  vaillans  rois  les  âmes  généreuses. 
Que  dira  Pharamond,  Giodion  et  Glovis  I 
Nos  Pépins  I  nos  Martels  !  nos  Gbarles,  nos  Loys  : 


(1)  Ronsard  s'est-il  contenté  de  la  parole  et  de  la  plume,  ou  bien  a-t-il  poussé 
le  dôTonement  &  sa  cause  jusqu'à  prendre  les  armes  7  Théodore  de  Bèze  l'affirme 
péremptoirement  dans  son  Histoire  ecclésiastique ,--'  donild^  première  édition  a  paru 
du  vivant  de  Ronsard,  à  Anvers,  en  1580;  —et  après  Th.de  Bèae,  et  peut-être  d'après 
lui,  c'est  ce  que  d'Aubigné  et  de  Thou  ont  répété  dans  leurs  Histoires  universelles. 
La  raison  pour  laquelle  on  a  révoqué  longtemps  leur  témoignage  en  doute,  c'est 
qu'Us  faisaient  de  Ronsard  un  «  curé  d'Evaillé  ;  »  et  Ronsard,  disait-on,  n'a  jamais 
été  curé  d'É vaille,  ni  môme  prôtre.  Mais  on  avait  tort.  Si  l'on  ne  saurait  absolu- 
ment répondre  que  Ronsard  ait  été  prêtre,  car,  h  cet  égard,  ni  sa  tonsure,  dont  on 
a  l'acte,  ni  les  bénéfices  qu'il  a  cumulés  ne  prouvent  rien,  ou  ne  sont  du  moins 
qa'une  présomption,  il  a  été  certainement  «  curé  d'Evaillé.  »  [Cf.  l'abbé  Frogef, 
Ronsard  ecclésiastique,  Mamers,  1882;  et  Marty-Laveauz,  Notice  sur  Ronsard,  dans 
la  Pléiade  française,  Paris,  1893.] 

La  question  de  savoir  s'il  a  pris  les  armes  semblerait  donc  devoir  être  résolue 
dans  le  sens  de  l'affirmative,  si  le  triple  témoignage  de  de  Thou,  d'Aubigné  et  de 
Bèze,  n'était  contre-balancé  par  celui  de  Gré  vin,  dans  son  Temple  de  Ronsard,  où 
précisément  ce  qu'il  reproche  au  poète,  c'est  d'évaporer,  si  l'on  ose  ainsi  dire,  son 
indignation  en  paroles  : 

Tu  fais  comme  on  joaeor,  À  qnî  sur  l'échafaad 
Le  poumon  plein  de  vent  et  le  oœur  no  défaut 
Pour  se  montrer  hardi  jouant  son  personnage,   ■ 
Bien  qu'au  fait  et  au  prendre  il  perdit  le  courage. 
Cependant  en  tes  vers,  comme  un  brave  escrimeur 
Qui  défendant  un  prix  se  montre  de  grand  cœur 
Tu  pr&ndê  tant  seulement  l'eepée  rabattue 
Afin  de  ne  tuer  et  que  Von  ne  te  tue. 

Nous  concluons  de  là,  pour  notre  part,  qu'à  la  vérité,  Ronsard  n'a  pas  «  pris 
les  armes  >•  comme  chef  de  bande,  ou  de  troupe,  mais,  étant  gentilhomme,  il  aura 
sans  doute  eu  l'occasion,  en  ces  temps  troublés,  de  mettre  plus  d'une  fois  l'épée  à 
la  main  pour  se  défendre,  lui  ou  les  siens,  contre  les  incursions  de  l'adversaire,  et, 
toat  considéré,  c'est  bien  ce  que  semble  dire  Th.  de  Bèze.  «  Ayant  assemblé 
quelques  soldats  dans  un  village  nommé  d'Evaillé  dont  il  était  curé,  Ronsard  fit 
plusieurs  courses  avec  pilleries  et  meurtres.  »  Entendons  par  là  qu'il  s'arma,  lui 
et  ses  serviteurs,  et  que  peut-être  poussa-t-il  l'audace  jusqu'à  se  défendre  quand 
on  l'attaqua. 

On  peut  encore  supposer,  avec  M.  l'abbé  Froger,  que  Théodore  de  Bèze  aura 
confondu,  non  sans  quelque  intention,  Pierre  de  Ronsard  avec  quelqu'un  des  siens. 


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778  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Qui  de  leur  propre  Sang,  a  tous  périls  de  guerre  ' 
Ont  acquis  à  leors  fils  une  si  belle  terre? 
Que  diront  tant  de  ducs  et  tant  d'hommes  guerriers 
Qui  sont  morts  d'une  playe  au  combat  les  premiers, 
Et  pour  France  ont  souffert  tant  de  labeurs  extrêmes, 
La  voyant  aujourd'hui  détruire  par  soj-mesmes. 

.     .    [Discours  des  Misères  de  ce  temps.] 

Il  y  a  plus;  et,  sans  entreprendre  ici  de  sonder  la  sincérité 
de  ses  sentimens  religieux,  qu'au  surplus  nous  ne  voyons  p^ 
pour  quelles  raisons  on  suspecterait,  il  semble  que  ce  soit  l'ar- 
deur du  patriotisme  de  Ronsard  qui  explique  et  qui  définisse 
la  nature  de  son  catholicisme.  Il  est  catholique,  parce  que  le 
catholicisme  est  la  «  religion  de  ses  pères;  »  et,  sans  se  dissi- 
muler les  abus  qui  se  sont  glissés  dans  cette  religion  —  et,  au 
besoin,  en  les  flétrissant  ou  en  les  stigmatisant  de  la  brûlure  de 
son  vers,  —  il  demeure  catholique,  parce  qu'il  n'a  rien  trouvé 
dans  le  protestantisme  qui  répondit  aux  exigences  de  laLréfor- 
mation  désirée. 

n  ne  faut  s'étonner,  Chrétiens,  si  la  nacelle 
Du  bon  pasteur  saint  Pierre  en  ce  monde  chancelle , 
Puisque  les  ignorans,  les  enfans  de  quinze  ans, 
Je  ne  sais  quels  muguets,  je  ne  sais  quels  plaisans 
Ont  les  biens  de  l'Eglise,  et  que  les  bénéfices , 
Se  vendent  par  argent  ainsi  que  les  offices  1 

Ainsi  s'exprimait-il,  dans  son  Discours  à  Guillaume  des  Autels; 
et  il  revient  à  la  charge,  dans  sa  Remontrance  au  Peuple  de 
France: 

0  TOUS,  doctes  prélats  poussés  du  Saint  Esprit^ 
Qui  êtes  assemblés  au  nom  de  Jésus-Christ, 


Vous-mêmes  les  premiers.  Prélats,  réformez-vous  I 

Arrachez  de  vos  cœurs  la  jeunesse  lascive. 
Soyez  sobres  de  table,  et  sobres  de  propos;... 

Soyez-moi  de  vertus,  non  de  soie,  habillés; 

Ne  vous  entremettez  des  affaires  mondaines, 
Fuyez  la  Cour  des  Rois  et  leurs  faveurs  soudaines; 

Allez  faire  la  cour  ù  vos  pauvres  ouailles. 


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l'œuvre  de  pierre  de  RONSARD.  779 

Il  ne  craint  pas  d'y  revenir  encore  dans  èa  Réponse  à  quelque 
ministre. 

Je  sais  que  des  aLbés  la  cuisine  trop  riche 
A  laissé  du  Seigneur  tomber  la  vigne  en  friche; 
Je  rois  bien  que  l'ivraie  étouffe  le  bon  blé  ; 
Et  si  n'ai  pas  Tesprit  si  gros  ni  si  troublé 
Que  je  ne  sente  bien  que  TÉglise  première 
Par  le  temps  a  perdu  beaucoup  de  sa  lumière  I 

Mais  en  quoi  ces  abns' sortent-ils  du  fond  de  la  chose?  et,  par 
exemple,  de  ce  qne  l'on  croit  sur  le  fait  dela«  transsubstantia- 
tion ?  »  Quel  rapport  y  a-t-il  entre  la  corruption  des  prélats  de 
cour,  ou  les  scandales  de  la  Papauté  même,  et  la  question  de 
savoir  si  Jésus-Christ  est  ou  n'est  pas  réellement  présent  dans 
l'Eucharistie  ?  Quels  sont  d'ailleurs  les  remèdes  que  proposent 
nos  réformateurs  «  empistolés?  »  où,  et  quels  sont  leurs  titres? 

De  votre  élection  faites-nous  voir  la  bulle, 
Et  nous  montrez  de  Dieu  le  seing  et  la  cédule  ! 

Si  nous  sommes,  nous,  catholiques,  dans  Terreur  depuis 
quinze  cents  ans,  et  si  vous  détenez,  vous  protestans,  la  vérité^ 
comment  se  fait-il  que  vous  soyez  tous  adversaires  ou  ennemis 
les  uns  des  autres  ? 

Les  Apôtres  jadis  prêchaient  tous  d'un  accord, 
Entre  vous  aujourd'hui  ne  règne  que  discord; 
Les  uns  sont  Zwingliens,  les  autres  Luthéristes, 
Les  autres  Puritains,  Quintins  (i),  Anabaptistes, 
Les  autres  de  Calvin  vont  adorant  les  pas, 
L'un  est  prédestiné  et  l'autre  ne  l'est  pas, 
Et  l'autre  enrage  après  l'erreur  Muncérienne 
Et  bientôt  s'ouvrira  l'école  Bézienne 

[Continuation y  etc.! 

Sur  quoi,  montrez-m'en  donc  parmi  vous  qui  «  aient  changé  de 
vie  »  en  changeant  de  religion? 

J'en  vois  qui  ont  changé  de  couleur  et  de  teint 
Hideux  en  barbe  longue  et  en  visage  feint  ; 


Mais  je  n'en  ai  point  vu  qui  soient  d'audacieux 
Plus  humbles  devenus,  plus  doux  ni  gracieux; 

(1)  Les  Quintins  sont  ceux  que  Calvin  avait  si  violemment  attaqués  dans  son 
opuscule  :  Contre  la  secte  furieuse  et  phantastique  des  Libertins. 


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780  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

V  De  paillards,  continens;  de  menteurs,  yéritables  ; 

D'efiTrontéSy  yergogneuz;  de  craels,  charitables; 
De  larrons  aumôniers;  et  pas  un  n'a  changé 
Le  vice  dont  il  fut  auparavant  chargé. 

[Continuation,  etc.] 

Et,  puisque  enfin  vous  n'apportez  aucune  bonne  raison  qui 
doive  nous  faire  pencher  de  votre  côté,  pourquoi  voulez-vous  que 
nous  nous  détachions  de  la  religion  commune,  traditioimelle, 
—  et  nationale? 

Car  l'amour  du  pays^  et  de  ses  lois  aussi. 
Et  de  la  vérité,  me  fait  parler  ainsi! 

Ces  deux  derniers  vers  achèvent  de  préciser  la  nature  du 
catholicisme  de  Ronsard.  Il  ne  parle  pas  en  théologien,  ni  en 
controversiste,  quoi  qu'il  le  pût,  s'il  le  voulait  bieni  Et,  à  ce 
propos,  on  ne  saurait  s'empêcher  d'admirer  la  lucidité  et  la  pré- 
cision avec  lesquelles,  toutes  les  fois  que  le  développement  de  sa 
pensée  l'exige,  il  aborde  les  questions  même  dogmatiques. 

Le  soir  qae  tu  donnais  à  ta  suite  ton  corps, 
-Personne  d'un  couteau  ne  te  pressait  alors 
Pour  le  faire  mentir,  et  pour  dire  au  contraire 
De  ce  que  tu  avais  délibéré  de  faire. 
Tu  as  dit  simplement  d'un  parler  net  et  franc 
Prenant  le  pain  et  vin  :  C'est  cy  mon  corps  et  sang, 
Non,  signe  de  mon  corps;  toutefois  ces  ministres. 
Ces  nouveaux  défroqués,  apostats  et  bélistres, 
Démentent  ton  parler,  disant  que  tu  révais 
Et  que  tu  n'entendais  les  mots  que  tu  disais. 

[Remontrance  au  peuple  de  France,] 

Mais  encore  une  fois,  c'est  surtout  en  «  Français  »  qu'il 
s'exprime,  comme  étant  de  son  pays  autant  que  de  sa  religion, 
ou  peut-être,  et  pour  mieux  dire,  comme  ne  séparant  pas  la 
grandeur  et  la  prospérité  de  son  pays  d'avec  la  religion  qui  la 
fait  ce  qu'il  est.  Quel  Français,  ou  quel  catholique  voudra  lui 
reprocher  d'avoir  ainsi  solidarisé,  de  manière  à.  ne  plus  les  dis- 
tinguer lui-môme  l'une  de  l'autre,  sa  croyance  et  son  patriotisme? 
Et  si  quelque  chrétien,  plus  mystique,  ne  prétendait  voir  da«s 
cette  «  religion  »  qu'une  «  politique,  »  nous  n'en  disconviei  • 
drions  pas,  puisque  c'est  justement  ce  que  nous  disons;  mi  i 
nous  sommes  ici  ians  la  réalité  de  l'histoire  ;  il  s  agit  dexpliqu  • 


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l'œuvre   de   pierre  de   RONSARD.  781 

autant  que  de  juger;  et  avant  que  de  faire  au  poète  un  grief  de 
cette  confusion,  nous  attendrons  qu'on  nous  ait  montré  que  ses 
adversaires  ne  Tout  point  faite,  Calvin  et  Théodore  de  Bèze,  le  roi 
de  Navarre  (1),  le  prince  de  Condé,  celui  des  Ghâtillons  qu'on 
avait  revêtu  de  la  pourpre  romaine,  et  le  plus  illustre  enfin  d'eux 
tous,  rhonnéte  homme,  le  grand  homme,  le  héros  du  profp**- 
tantisme  français,  Gaspard  de  Coligny. 

L'espérance  de  mieux,  le  désir  de  vous  voir 
En  dignité  plus  hante  et  plus  grande  en  pouvoir, 
Vos  haines,  vos  discords,  vos  querelles  privées 
Sont  cause  que  vos  mains  sont  de  san^  abreuvées. 
Non  la  religion,  qui  sans  plus  ne  vous  sert 
Que  dlun  masque  emprunté  qu'on  voit  au  descouvert 

[Remontrance  au  peuple  de  France, 

.Avec  ces  sentimens,  et  dans  ces  conditions,  on  ne  s'étonnera 
pas  de  l'ardeur  du  «  royalisme  »  ou  du  «  loyalisme  »  de  Ronsard. 
A  ceux  qui,  s'ils  murmuraient  déjà  sous  les  règnes  forts  de  Fran- 
çois P'  et  d'Henri  II,  n'avaient  pourtant  pas  osé  prendre  les 
armes  et  déclarer  la  guerre  civile,  il  en  veut  de  la  violence  qu'ils 
prétendent  exercer  contre  une  femme  et  contre  un  enfant 

Et  vous,  nobles  aussi,  mes  propos  entendez, 
Qui  faussement  séduits,  vous  êtes  débandés 
Du  service  de  Dieu  :  veuillez  vous  reconnaître, 
Servez  votre  pays  et  le  Roi  votre  maître  ; 
Posez  les  armes  bas  ;  espérez-vous  honneur 
D'avoir  ôté  le  sceptre  au  roi  votre  seigneur? 
Et  d'avoir  dérobé  par  armes  la  province 
D'un  jeune  Roi  mineur,  votre  naturel  Prince  ? 

[Remontrance  au  peuple  de  France,] 

C'est  qu'il  sait,  et  il  se  rend  compte,  que  cette  patrie  française, 
qu'il  aime,  c'est  la  royauté,  ce  sont  «  ses  Rois,  »  comme  il  le  dit 
lui-même,  qui  Tout  faite,  et  en  prenant  contre  eux  les  armes, 
c'est  contre  la  France  qu'on  les  prend.  Ne  l'accusons  donc  pas 
ici  d'avoir  «  loué  sa  langue,  »  selon  rinjurieuse  expression  de 
Théodore  de  Bèze,  ni  môme  de  courtisanerie  A  la  date  où  il 
écrivait  ses  Discours,  en  1562,  nul  ne  pouvait  prévoie  de  quel 

(1)  On  n'ignore  pas  que  le  roi  de  Navarre,  Antoine  de  Bourbon,  père  d'Henri  IV, 
repassa  du  protestantisme  au  catholicisme  dès  qu'on  eut  consenti  à  faire  de  lui, 
pendant  la  minorité  de  Charles  IX,  sinon  un  régent  de  France,  du  moins  un  lieute- 
nant général  du  royaume. 


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782  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

côté  pencherait  la  fortane  ;  les  Châtillons,  auxquels  il  ne  devait 
pas  moins  qu'aux  Guises,  n'étaient  pas  moins  puissans;  et,  d'une 
manière  générale,  si  Ton  avait  essayé  de  le  circonvenir,  c'était 
du  côté  protestant  : 

Je  m*étonne  de  ceux  de  la  nouvelle  foi 
Qui  pour  me  haut-louer  disent  toujours  de  moi  : 
Si  Ronsard  ne  cachait  son  talent  dedans  terre, 
Or'  parlant  de  l'amour,  or'  parlant  de  la  guerre. 
Et  qu'il  voulût  du  tout  chanter  de  Jésus-Christ 
Il  serait  tout  parfait... 

[Discours  à  Lops  des  Masures,] 

Et  peut-être,  parce  qu'il  était,  comme  tous  les  poètes,  sensible 
et  maniable  à  la  louange,  peut-être  se  fût-il,  avec  tant  d'autres, 
laissé  persuader,  si  le  premier  article  de  sa  croyance  politique 
n'eût  pas  été  que  là  où  était  le  Roi,  là  aussi,  et  là  seulement,  était 
la  France.  C'est  ce  que  l'on  voit  bien  dans  la  belle  péroraison  de 
la  Continuation  du  Discours  des  Misères,  où  il  feint  que  1'  «  idole, 
—  c'est-à-dire  l'image,  —  de  la  France  »  lui  est  apparue  ; 

...  Comme  il  pensait  que  cette  pauvre  terre, 
S'en  allait,  ô  malheur,  la  proie  de  l'Angleterre, 
Et  que  ses  propres  fils  amenaient  l'étranger 
Qui  boit  les  eaux  du  Rhin,  afin  de  l'outrager. 

Elle  lui  fait  sa  plainte  : 

Une  ville  est  assise  aux  champs  savoisiens, 
Qui  par  fraude  a  chassé  ses  seigneurs  anciens, 


Laquelle,  en  cependant  que  les  Ifois  augmentaient 
Mes  bornes,  et  bien  loin  pour  l'honneur  combattaient, 
Appelant  les  bannis  en  sa  secte  bUmable, 
M'a  fait  comme  tu  vois  chétive  et  misérable. 

La  France  regrette  que  ses  rois  n'aient  pas  «  rué  par  terre,  » 
quand  il  en  était  temps  encore,  une  telle  cité.  Mais  elle  ne  déses- 
père pourtant  pas  d'en  triompher  un  jour,  et,  en  attendant,  elle 
le  charge  lui,  Ronsard,  de  consigner  à  la  postérité  le  souvenir 
de  ces  temps  abhorrés  : 

Afin  que  nos  neveux  paissent  un  jour  connaître 

Que  l'homme  est  malheureux  qui  se  prend  à  son  Maître. 

C'est,  pour  ainsi  parler,  le  dernier  mot  de  Ronsard,  dans 
cette  longue  et  passionnée  polémique.  Il  nous  ramène  à  son 


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l'œuvre   de   pierre   de   RONSARD.  783 

point  de  départ.  Et  certes,  on  n'a  pas  de  peine  à  comprendre 
que  son  attitude  ait  exaspéré  contre  lui  l'opinion  des  réformés 
de  son  temps.  Qui  voudra  voir  quelles  injures  Us  ont  opposées 
à  ses  raisons,  n'aura  même  pas  besoin  de  consulter  le  Temple  de 
homard (\)^  où  Ton  incrimine  tout  de  lui,  sans  en  excepter  ses 
infirmité&y  et  la  lecture  de  la  Réponse  à  quelque  ministre  suffira. 
Mais  ce  que  Ton  comprend  moins  aisément,  c'est  que  ces  Discours 
aient  en  quelque  sorte  pesé  sur  la  mémoire  du  poète,  et  que, 
plutôt  que  de  leur  rendre  la  justice  qu'ils  méritaient,  on  en  ait 
tu,  et  comme  essayé  d'étouffer  l'importance  dans  l'histoire  de  la 
poésie  française. 

Car,  on  y  retrouve  bien  les  défauts  habituels  de  Ronsard, 
dont  les  moindres  ne  sont  pas  la  confusion  ou  le  désordre^  et  la 
prolixité. 

Les  Poètes  gaillards  ont  artifice  à  part, 
Ils  ont  un  art  caché  qui  ne  semble  pas  art 
Aux  versificateurs,  d'autant  qu'il  se  promène 
D'une  libre  contrainte  où  la  Muse  le  mène 

[Réponse  à  quelque  ministre.] 

Ronsard  abuse,  en  général,  de  cet  art  qui  ne  semble  pas 
art,  et  qui  peut  bien  l'être  quelquefois,  mais  pourtant  qui  n'est 

(1)  Il  est  plus  facile  de  renvoyer  au  Temple  de  Ronsard  que  d'en  citer  le  texte  I 
Cependant,  et  puisqu'on  reproche  au  poète,  non  sans  raison  d'ailleurs,  et  pour  lui, 
pour  son  honneur,  et  du  point  de  vue  du  goût,  la  violence  de  ses  invectives,  il  est 
bon  qu'on  connaisse  la  grossièreté  des  injures  auxqueUes  il  répondait  : 

Ceax-là  qui  à  ce  jour  feront  pèlerinage 

En  ton  temple  saoréf  verront  un  grand  image 

Au  plus  haut  de  l'autel,  et^  an-desnous,  à  part, 

Écrit  en  lettres  d'or  :  MoNSBiaNBUB  Saint  Ronsard. 

L'image  qui  de  toi  portera  la  semblance 

Aura  dessus  le  chef  la  mitre  d'inconstance  : 

Sous  elle  apparaîtra  un  grand  front  éhonté  ;  / 

Un  nés  un  peu  tortu  et  un  peu  raboté  ; 

Une  bouche  retorse,  une  lèvre  flétrie, 

Une  dent  tonte  noire  et  à  moitié  pourrie. 

Ta  barbe  sera  claire,  en  mémoire  qu'un  jour 

l«e  vent  te  la  souffla  quand  tu  faisais  l'amour. 

Dont  tu  auras  pouvoir  de  guérir  le  malade 

Qui  te  demandera  secours  pour  la  pelade. 

La  chape  qui  sera  éparse  sur  ton  dos 

Sera  bordée  autour  de  verres  et  de  pots 

Et  de  flacons  aussi,  le  tout  en  souvenance 

Que  vivant  tu  aaras  fait  un  Dieu  de  ta  panse 


Par-dossous,  on  verra  la  blancheur  alléchante 
De  ton  beau  surpelis  en  façon  ondoyante 
Où  en  beaux  points  luisans  sera  cousu  le  nom 
Do  ton  laquais  mignard  ou  de  ton  Corjrdon... 

[Édition  Blanchemain,  vn,  91.] 


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784  ;>      REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  toujours  art,  et  dont  le  vrai  nom  n'est  alors  qu'impuissance 
à  gouverner  soi-même  le  mouvement  de  sa  pensée.  On  en 
trouve  îa  preuve  dans  les  Discours  des  Misères  de  ce  temps.  Les 
négligences  n'y  manquent  pas  non  plus,  et,  en  particulier,  des 
libertés  de  syntaxe  et  de  versification  que  rien  ne  justifie  ni 
n'excuse.  Le  simple  y  rime  avec  le  composé,  armes  avec  gens 
(Tarmes,  abuser  avec  user,  conçut  avec  reçut;  les  mots  que  ter- 
mine une  diphtongue  ézy  ou  oy  suivie  de  1'^  muet — joye,  playe^ 
proye  —  tantôt  font  deux  syllabes  et  tantôt  n'en  font  qu'une;  la 
forme  même  de  certains  autres  mots  y  varie,  selon  le  besoin  que  le 
poète  en  a,  ici  soldars  et  là  soldats;  le  participe  s'accorde  ou 
ne  s'accorde  pas...  Mais,  quand  on  a  dit  tout  cela,  les  Discours 
n'en  demeurent  pas  moins,  pour  la  fermeté  de  la  langue,  la  sou- 
plesse de  la  versification,  et  la  sincérité  de  l'accent,  un  des  chefs- 
d'œuvre  de  Ronsard.  C'est  que  derrière  l'auteur,  Thomme  s'y 
montre,  ou  plutôt  c'est  à  peine  si  l'auteur  s'y  laisse  voir,  —  dans 
quelques  comparaisons  qu'il  ne  peut,  môme  en  sujet  chrétien, 
s'abstenir  d'emprunter  à  cette  mythologie  dont  les  séductions 
le  hantent,  —  et  l'homme  s'y  montre  à  visage  découvert,  et  non 
seulement  l'homme,  mais  l'homme  public,  un  acteur  de  l'histoire 
de  son  temps,  qui  n'écrit  plus  pour  la  gloire  d'avoir  bien  écrit, 
ni  pour  le  plaisir,  mais  pour  agir  et  pour  diriger  l'opinion.  Les 
Discours  des  Misères  de  ce  temps  sont  des  actes  autant  que  des 
poèmes,  et  cela  seul,  en  français  et  en  vers,  à  la  date  de  1562, 
était  aussi  considérable  que  nouveau. 

Ce  qui  ne  l'était  pas  moins,  c'était  le  caractère  de  ces  Discours, 
inspirés  de  la  réalité  prochaine,  et  si  différens,  à  cet  égard  en- 
core, de  tout  ce  qui  les  avait  précédés.  Ce  n'était  plus  en  effet  des 
fictions  antiques,  —  Adonis  et  Vénus,  Actéon  et  Diane,  Orphée 
et  Eurydice,  —  qui  en  soutenaient  l'intérêt,  mais  la  vie  qu'on 
vivait,  dont  ils  devenaient  eux-mêmes  un  nouvel  élément,  la  vie 
contemporaine,  la  vie  de  tous  les  jours;  c'était  l'histoire,  celle 
qui  se  faisait,  à  laquelle  on  participait,  dont  on  connaissait,  par 
leur  visage  et  par  leur  nom,  dont  on  aimait,  dont  on  détestait, 
dont  on  applaudissait,  dont  on  maudissait  les  acteurs,  Navarre  et 
Condé,  Bèze  et  Calvin,  Guise  et  Coligny  ;  et  c'était  encore  la  pas- 
sion, toutes  les  passions,  amour  et  haine,  ambition,  cupidité, 
fureur  et  colère,  tout  ce  qui  remue  le  cœur  des  hommes,  tout  ce 
qui  les  divise  et  tout  ce  qui  les  unit,  tout  ce  qui  les  précipite  les 
uns  contre  les  autres,  et,  en  les  jetant  à'  la  mort,  tout  ce  qui 


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iH^'Si. 


■'m 


L  ŒUVRE  DE   PIERRE   DE  RONSARD.        ^  785 

assure  leur  immortalité.  Ronsard,  dans  ses  Discours,  a  lixé 
quelques-uns  de  ces  aspects  de  la  vie  de  son  temps,  et  de  la  vie 
de  tous  les  temps. «Et,  en  effet,  tout  en  s'inspirant  de  la  réalité 
prochaine,  c'est  encore  un  des  caractères  des  Discours  des  Mi- 
sères de  ce  temps  qu'ils  s'en  déga^çent;  ou,  pour  mieux  dire,  ils 
en  dégagent  ce  que  toute  réalité  contient  toujours  d'«  uni- 
versel, »  et  ils  en  fixent  ainsi  l'apparence  transitoire  sous  un 
aspect  d'éternité. 

t^our  toutes  ces  raisons,  et  par  tous  ces  moyens,  les  Discours 
de  Ronsard,  dont  son  école  ne  devait  pas  faire  moins  de  cas 
que  de  ses  Odes  elles-mêmes  ou  de  ses  Amours^  se  trouvent  avoir 
déterminé  Torientation  de  la  poésie  française  dans  un  sens,  non 
pas  précisément  contraire,  si  l'on  veut,  à  celui  des  premières  et 
trop  aristocratiques  ambitions  de  la  Pléiade,  mais  différent  ou 
divei^ent.  L'idéal  ne  sera  plus  désormais  de  s'enfermer  et  de  se 
complaire  en  soi,  dans  la  solitude  orgueilleuse  et  fastidieuse — 
pour  les  autres,  —  de  son  propre  génie.  Les  Discours,  en  tendant 
vers  leur  but,  et  pour  l'atteindre,  ont  créé  un  vers  propre  à 
l'action,  rébus  agendis,  qui  n'est  encore,  en  1562,  que  celui  de  la 
satire  actuelle,  mais  qui  sera  quelque  jour,  par  une  singulière 
coïncidence,  comme  il  est  arrivé  de  T'ïambe  grec,  le  vers  même 
de  la  tragédie. 

Sceptre,  qui  fut  jadis  la  terreur  des  Barbares... 

C'est  déjà  le  tour  et  l'accent  des  vers  : 

Fer,  jadis  taut  à  craindre  et  qui  dans  cette  offense 
M'as  servi  de  parade  et  non  pas  de  défense  I 

Il  y  aura  du  Ronsard  dans  Corneille  ;  et  il  y  en  aura  jusqu-e 
dans  Hugo  I  L'éloquence  a  pris  et  conquis,  dans  la  poésie  française, 
une  place  qui  ne  cessera  plus  d'être  la  sienne,  qui  deviendra 
même  la  première,  et  à  laquelle  peut-être  sacrifiera-t-on  d'autres 
qualités,  mais  qui,  d'autre  part,  et  en  revanche,  assurera  notre 
pouvoir  de  propagande.  On  dira  en  vers  des  choses  qu'il  semblera 
qu'on  pourrait  dire  en  prose,  et,  à  la  vérité,  ce  ne  sera  souvent 
qu'une  illusion,  —  on  ne  mettrait  pas  en  prose  les  Discours  de 
Ronsard,  —  mais  ce  sera  comme  un  hommage  rendu  aux  qua- 
lités de  clarté,  de  précision,  de  concision,  de  force  et  de  rapidité, 
de  mouvement  et  d'action,  qui  déjà  sont  celles  des  Discours,  et 
qui  vont  devenir  celles  de  notre  poésie.  On  ne  «  délirera  »  pas 
TonE  ixiii.  —  1904.  50 


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1   ■!!■ 


786  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


en  vers  français.  Ni  Tenthousiasme  de  l'inspiration,  ni  la  perfec* 
tion  de  la  forme,  —  et  en  admettant  qu'on  puisse  en  notre  langue 
la  distinguer  de  la  solidité  du  fond,  —  n'autoriseront  le  poète  à 
manquer  de  bon  sens;  et  ce  sera  plutôt  en  prose  qu'à  rimitation 
de  Rabelais,  nous  dirons  nos  pires  folies.  C'est  à  Ronsard  que 
revient  l'honneur  d'avoir  déterminé  en  ce  sens  l'orientation  de 
notre  poésie,  et  à  Ronsard  auteur  des  Discours  des  Misères  de  et 
temps. 

On  s'explique  donc  aisément  qu'étant  tout  ce  que  nous  venons 
de  dire,  et  tout  ce  que  l'on  vient  de  voir,  les  Discours^  bien  loin 
d'ébranler  la  royauté  littéraire  de  Ronsard,  l'aient  au  contraire 
affermie.  Elle  va  maintenant  s'exercer  sans  conteste,  et  même 
sans  contrôle.  Satisfait,  au  surplus,  d'avoir  une  fois  exprimé  sa 
pensée  tout  entière,  et  d'être  finalement  sorti  victorieux  d'une 
lutte  où  il  avait  hasardé  sa  réputation  et  sa  sécurité,  le  poète  va 
maintenant  retourner  à  ses  studieux  loisirs.  C'est  une  période 
nouvelle  qui  commence  dans  l'histoire  de  son  œuvre,  et  non  pas 
la  moins  féconde,  si  peut-être  elle  n'en  est  pas  la  plus  originale. 
Elle  s'étend  de  1564  à  1S85,  et  elle  comprend,  avec  une  grande 
partie  de  ses  Poèmes  et  de  ses  Élégies,  la  Pranciadey  le  Bocage 
royal  et  les  deux  livres  de  Sonnets  pour  Hélène. 

111 

Mais,  ici  encore,  l'embarras  est  grand  de  se  reconnaître,  au 
milieu  de  cette  abondance  de  production;  et,  si  nous  avons  pu 
dire  du  recueil  des  Hymnes  qu'il  était  celui  des  recueils  de  Ron- 
sard dont  la  composition  a  le  moins  varié,  c'est  le  contraire 
qu'il  faut  dire  du  recueil  de  ses  Élégies,  de  celui  de  ses  Poèmes,  et 
de  son  Bocage  royal {l).  D'édition  en  édition,  telle  pièce  a  voyagé 
de  l'un  à.  l'autre  de  ces  trois  recueils,  ou  encore  à  un  quatrième, 
comme  par  exemple  les  hymnes  de  CHiver,  du  Printemps,  de 
CÉté,  de  r Automne,  Les  sept  livres  originaux  de  Poèmes  se  sont 
réduits  finalement  à  deux  dans  l'in-folio  de  1584.  Enfin,  ici 
encore,  les  variantes  ne  sont  pas  moins  nombreuses  que  les  trans- 
positions ;  et,  de  là,  des  difficultés  qui  rendraient  presque  impos- 
sible une  étude  successive  des  vingt  dernières  années  du  génie 
de  Ronsard,  si  quelques  dates  suffisamment  assurées  ne  nous 

(1)  Voyez  ci-dessus,  p.  754,  ce  que  nous  avons  dit  du  Bocage  royal,  et  des  deoi 
Bocage  qui  l'ont  précédé  en  1554  et  1550. 


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l'œuvre  de    pierre   de   RONSARD.  787 

permettaient  de  nous  retrouver  dans  ce  dédale  :  la  seconde 
édition  collective  des  Œuvres  de  Ronsard  est  de  1567;  la  Fran- 
Hade  a  paru  pour  la  première  fois  en  1572;  nous  savons  exac- 
tement quelles  pièces,  et  il  y  en  a  près  de  250,  ont  vu  le  jour 
en  1578;  et  nous  savons  enfin  lesquelles  s'y  sont  ajoutées  dans 
les  éditions  de  1584  et  1587. 

C'est  la  Pranciade  qui  a  été,  de  1563  à  1572,  la  grande  occu- 
pation de  Ronsard,  et  le  regrettable  labeur  de  sa  mattirité.  Les 
circonstances  le  favorisaient.  Charles  IX,  —  et  il  devait  bien 
cela  à  l'auteur  des  Discours  des  Misères  de  ce  temps^  —  l'avait 
pris  en  affection  personnelle  et  très  particulière.  S'il  ne  lui 
adressait  pas  les  vers  trop  souvent  cités  : 

Tous  deux  également  nous  portons  des  couronnes, 

lesquels  paraissent  être  apocryphes,  il  lui  en  adressait  d'autres, 
que  le  poète  nous  a  soigneusement  conservés  : 

Maintenant  n'est  plus  temps  de  faire  jardinage, 
Il  faut  suivre  ton  roi  qui  t'aime  par  sus  tous 
Pour  les  vers  qui  de  toi  coulent  braves  et  doux; 
Et  crois,  si  tu  ne  viens  me  trouver  à  Amboise, 
Qu'entre  nous  adviendra  une  bien  grande  noise... 

Ce  sont  des  vers  de  prince  !  mais  on  ne  s'étonnera  point  que  le 
poète  en  ait  goûte  la  flatterie.  Aussi  ne  doutons-nous  pas  que  la 
faveur  marquée  de  Charles»  IX  ait  encouragé  Ronsard  dans  son 
dessein  de  donner  à  la  France  ce  «  long  poème,  »  ce  «  poème 
épique,  »  dont  on  admettait  universellement  qu'il  était,  lui, 
Ronsard,  seul  capable  en  français,  et  qui  passait  alors,  non  moins 
universellement,  sur  la  foi  des  chefs-d'œuvre  d'Homère  et  de 
Virgile,  pour  le  suprême  effort  de  l'esprit  humain.  Grave  et  fu- 
neste erreur,  dont  nous  dirons  plus  tard,  quand  nous  essaierons 
d'apprécier  dans  son  ensemble  l'œuvre  de  la  Pléiade,  les  causes 
et  les  conséquences;  mais  erreur,  qu'en  tout  cas,  ses  conteAipo- 
rains  n'ont  point  reprochée  au  poète,  et  quoique  pourtant,  s'il  y 
a  quelque  chose  de  médiocre  dans  l'œuvre  de  Ronsard,  je  veux 
dire  d'inférieur  à  lui-môme,  ce  soit,  non  pas  même  sa  tentative, 
"nais,  —  il  faut  avoir  le  courage  d  en  prononcer  le  mot,  —  sa 
caricature  ou  sa  parodie  d'épopée  (1). 

(i)  On  consultera  avec  intérêt  et  profit  sur  la  Franciade  le  livre  d'Eugène  Gan- 
dar  :  Ronsard,  imitateur  d*Homère  et  de  Pindare,  Metz,  1854;  qui  a  vieilli,  peut- 


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788  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  patriotisme  n'est  pas  toujours  et  partout  à  sa  place  ;  et 
nous  avons  peut-être  assez  dit  quel  heureux  parti  Ronsard  en 
avait  tiré  dans  ses  Discours,  pour  avoir  ici  le  droit  de  constater 
que  l'amour  de  la  France  l'a  cruellement  desservi  dans  le  choix 
du  sujet  de  Isl  Franciade  I  Avait-il  songé  peut-être,  comme  on  la 
supposé,  au  sujet  qu'à  la  même  époque  traitait  en  Italie  le  grand, 
le  voluptueux  et  mélancolique  élégiaque  de  la  Jérusalem  délivrée? 
La  sincérité  de  son  patriotisme  eût  donc  pu  là  se  donner  carrière, 
si  le  rôle  de  la  France  a  été  assez  considérable  dans  le  mouve- 
ment des  croisades.  Les  Guises  et  Marie  Stuart  ne  faisaient-ils  pas 
aussi  remonter  leur  origine  à  Godefroi  de  Bouillon?  L'occasion 
eût  été  belle  de  les  flatter  sur  cette  prétention.  Mais  Astyanax,fils 
d'Hector,  miraculeusement  sauvé  par  Jupiter  de  l'incendie  de 
Troie,  élevé  sous  le  nom  de  Phéré-Enckos,  —  qui  veut  dire 
w  Porte-Lance,  »  et  dont  on  aurait  fait  par  corruption  Ferencos, 
Francus,  et  Francion,  —  chassé  de  mer  en  mer  par  la  colère 
de  Neptune,  abordant  aux  rivages  de  Crète,  y  devenant  amoureux 
de  la  belle  Hyante,  fille  du  roi  Dicée  et  grande  prêtresse  d'Hécate, 
se  faisant  révéler  par  elle  le  glorieux  avenir  de  sa  race,  et  celle 
race  engendrant  celle  de  Pharamond  et  de  Mérovée^  —  lesquels, 
s'ils  ont  existé,  n'ont  rien  eu  de  commun  avec  Charles-Martel  ou 
Pépin  le  Bref,  non  plus  que  ceux-ci  avec  Hugues  Capet;  —  on  a 
peine  à  s  expliquer  que  Ronsard  ait  choisi  cette  «  matière,  »  et 
c'est  trop  peu  pour  l'en  excuser  que  Lemaire  de  Belges,  dans  ses 
Illustrations  de  Gaule,  eût  donné  à»  cette  absurde  légende  une 
consistance  que  les  contemporains  de  Louis  XII  et  de  Fran- 
çois I^'  avaient  prise  pour  de  l'histoire.  Là  est  le  premier  défaut 
de  la  Franciade  :  c'est  une  épopée  dont  le  sujet  n'est  pas  un 
sujet  d'épopée.  Il  n'y  avait  rien  à  tirer  de  cette  fatrasserie!  Pour 
faire  de  l'épopée,  il  faut  de  la  matière  épique;  et,  en  vérité,  les 
personnages  de  Rabelais,  son  Gargantua,  son  Pantagruel,  Picro- 
chole  ou  le  moine,  frère  Jean  des  Entommeures,  ne  sont  pas 
seulement  plus  réels,  ils  sont,  et  nous  l'avons  vu,  plus  «  épiques  » 
que  Francus  et  ses  compagnons  ! 

Si  le  choix  du  sujet  est  malheureux,  la  composition  n'est 
guère  moins  défectueuse  dans  la  Franciade;  et  aussi  bien  l'art  de 
la  u  composition  »  n'a-t-il  jamais  été  le  fort  de  Ronsard  ni  de 
la  Pléiade.  Notre  littérature  était-elle  peut-être  alors  trop  jeune? 

être,  en  quelques  points,  mais  qui  a  l'avantage  d'être  l'œuvre  d'un  homme  qu.' 
connaissait  admirablement  Ronsard,  Pindare  et  Homère. 


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l'œuvre  de   pierre   de   RONSARD.  .789 

Et,  en  effet,  en  littérature  comme  en  art,  la  composition  exige  tou- 
jours un  certain  degré  de  maturité.  Mais,  de  plus,  avec  Ronsard 
et  dans  sa  Pranciade^  le  classicisme  à  ses  débuts  s'est  heurté 
contre  Técueil  où  finalement  il  devait  échouer.  Le  mirage,  ici, 
consiste  à  croire  qu'étant  donnés  et  reconnus  les  «  chefs- 
d'œuvre  »  d'un  genre,  —  Flliade  ou  POdyssée^  dans  l'espèce, 
voire  tÉnéide  ou  les  Argonauiiques,  —  ils  en  sont  également 
les  modèles,  ou  le  canon,  comme  disaient  les  Grecs,  dont  on  ne 
saurait  s'écarter  sans  tomber  nécessairement  au-dessous  d'eux. 
La  logique  française  en  a  conclu  que  toute  épopée  devait  d'abord 
se  conformer  à  de  certaines  «  règles,  »  dont  les  modèles  n'étaient 
que  la  réalisation,  et  que,  non  seulement  il  n'y  avait  point  de 
«  chefs-d'œuvre,  »  mais  qu'il  n'y  aurait  pas  d'épopée  en  dehors  de 
l'observation  de  ces  règles.  C'est  pourquoi,  dans  la  Franciade,  il 
y  a  un  «  dénombrement  des  vaisseaux,  »  il  y  a  une  «  tempête,  » 
il  y  a  des  «  combats  singuliers,  »  il  y  a  un  «  songe,  »  il  y  a  un 
«  sacrifice  aux  Dieux  infernaux,  »  il  y  a  ime  «  évocation  des 
morts;  »  et,  bon  gré,  mal  gré,  dans  les  quatre  Chants  qui  sont 
tout  le  poème  tel  qu'il  nous  est  parvenu,  il  a  fallu  que  tout  cela 
trouvât  sa  place.  Il  a  fallu  qu'il  y  eût  aussi  une  «  prophétie,  »  — 
un  Tu  Marcellus  eris...  —  et  ne  le  regrettons  pas,  pour  le  poète, 
si  c'est  en  retraçant,  telle  qu'on  se  la  représentait  alors,  l'histoire 
des  rois  mérovingiens,  qu'il  a  rencontré  les  meilleurs  vers  de 
son  «  long  poème  français,  »  et  presque  les  seuls  que  l'on  puisse 
citer  : 

Ni  lit,  ni  foi,  ni  la  nuit  amoureuse 

Ne  défendront  Galswinthe  malheureuse;... 

il  résume,  en  traits  énergiques,  l'histoire  du  règne  de  Chilpéric, 
les  crimes  de  Frédégonde  : 

Elle,  sans  peur  ni  de  Dieu  ni  des  lois 
Toute  eflfrontée,  ayant  encor  les  doigts 
Rouges  du  sang  de  son  mari,  pour  taire 
Par  un  beau  fait  le  meurtre  et  l'adultère, 
Ira  guerrière  au  milieu  des  combats 
Tenant  son  ûls  de  trois  mois  en  ses  bras; 

et  le  supplice  de  Brunehaut.  Il  ne  peint  pas  non  plus  sans  vigueur 
les  a  rois  fainéans  :  » 

Ces  rois  hideux  en  longue  barbe  épaisse, 
En  longs  cheveux  ornés  presse  sur  presse, 


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790  BEYUE  DBS  DEUX'  MONDES. 

De  cbatRes  d'or  et  de  careaDS  grayés. 
Hauts  dans  nn  char  en  triomphe  éleyés. 
Une  fois  Tan  faisant  voir  leur  visage. 

[La  Frandade,  livre  IV.] 

Mais  qu'est-ce  que  quatre  ou  cinq  cents  vers,  perdus  ou  noyés 
dans  les  six  ou  sept  mille  des  quatre  chants  de  la  Franciade  ?  et 
que  tout  cela,  d'ailleurs,  quoique  non  composé,  demeure  donc 
artificiel  I  On  dirait  de  la  Franciade  Taboutissement  d'un  genre 
épuisé  par  les  imitations  qu'on  en  a  faites  ou  le  nombre  des  copies 
que  Ion  en  a  tirées.  S'il  y  avait  certainement,  dans  le  renou- 
veau du  mouvement  de  la  Renaissance,  des  élémens,  ou,  si  je 
Tose  dire,  des  promesses  de  dégénérescence  et  de  sénilité 
prochaines,  on  ne  le  voit  nulle  part  plus  clairement  que  dans  ia 
Franciade.  Et  ne  faut-il  pas  croire  que  Ronsard  s'en  est  lui- 
même  aperçu,  puisqpe  enfin  il  n'a  pas  poussé  son  poème  au  delà 
du  I  V«  chant? 


nous  dit-ily 


Si  le  roi  Charles  eût  vécu, 

J'eusse  achevé  ce  long  ouvrage. 
Sitôt  que  la  mort  l'eut  vaincu, 
La  mort  me  vainquit  le  courage. 


S'il  y  a  quelque  vérité  dans  cette  raison  qu'il  donne  de  son 
découragement,  il  nous  est  permis  de  croire  qu'elle  n'en  est  pour- 
tant pas  la  seule,  ni  peut-être  la  principale.  Mais,  nous  aimons 
mieux  penser  qu'il  reconnut  son  erreur,  et  l'ayant  reconnuei 
qu'il  n'eut  pas  le  courage,  —  comme  autrefois  Virgile,  —  de 
condamner  son  œuvre,  et,  tout  ce  que  son  amour*propre  put 
concéder  à  sa  probité  d'artiste,  ce  fut  de  s'arrêter. 

La  Franciade^  après  cela,  vaudrait-elle  mieux,  comme  on  Ta 
prétendu,  si  Ronsard  n'avait  pas  eu  l'idée,  qui  nous  paraît  en 
efifet  singulière,  de  l'écrire  en  décasyllabes,  et  d'y  renoncer,  comme 
trop  prosaïque,  à  cet  alexandrin  dont  il  avait  lui-même  fait  dans 
ses  Discours  le  type  du  vers  français  classique?  Nous  avons 
quelque  peine  à  le  croire,  et  les  plus  beaux  vers  du  monde 
n'eussent  pas  effacé,  ni  réparé  le  vice  initial  du  sujet.  11  y  a  des 
circonstances  plus  fortes  que  les  volontés  des  hommes,  et  il  y  a 
des  erreurs  dont  le  génie  même  ne  saurait  sauver  celui  qui  J 
est  une  fois  engagé.  La  Franciade  n'eût  pas  beaucoup  gagné  l  i 
plus  à  être  écrite  plus  simplement  ou  plus  naturellement.  A  i 


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'•im 


l'œuVRE   de   pierre   de   RONâARD.  791 

vérité,  c'est  un  des  vices  les  plus  caractéristiques  de  la  langue 
ou  du  style  de  Ronsard,  que,  quand  il  se  guindé,  il  ne  devient 
pas  seulement,  comme  un  autre,  emphatique,  mais  ^nllgaire.  Il 
n'a  pas  le  sentiment  du  ridicule,  et  la  recherche  du  mot  fort  le 
conduit  à  des  effets  comiques.  S'il  veut  dire  que  Mnémosyne  mit 
au  monde  les  neuf  Muses  ensemble,  il  dira  qu'elle  les  engendra 
d'une  «  seule  ventrée;  »  et  au  lieu  de   dire  de  Jupiter  ou  do 
Neptune  qu'ils  «  bouillonnent  de  colère,  »  il  nous  les  montrera 
«  bouffans  d'ire.  »  Croyons  encore  que  Ronsard  veut  faire  ori- 
ginal et  sublime,  quand  au  lieu  de  se  servir  de  la  locution  déjà 
consacrée  de  «  dévorer  l'espace  ou  le  temps,  »  il  écrira  :  les 
manger^  et,  au  lieu  de  «  célébrer  solennellement  une  victoire:» 
la  pomper.  Mais,  encore  une  fois,  des  expressions  plus  naturelles 
et   plus  simples  n'eussent  pas  plus  fait  ici  qu'un  vers  mieux 
approprié  à  l'allure  du  récit  épique;  et  les  causes  de  la  médio- 
crité de  la  Franciade  sont  situées  plus  profondément.  La  Fran- 
ciizde,  —  ne  craignons  pas  d'user  de  ces  termes  un  peu  pédan- 
tesques,  puisqu'il  s'agit  de  tout  un  système  d'art  et  de  littérature, 
—  la  Franciade  n'est  pas  seulement  ni  principalement  Terreur 
d'un  homme,  elle  est  celle  de  toute  une  école;  elle  est  une  erreur 
de   méthode  ou  de  direction  ;  et  les  suites  en  allaient  lourde- 
ment peser  sur  les  destinées  de  tout  le  «  classicisme.  » 

Car,  tandis  qu'il  s'acharnait  à  ce  labeur  ingrat,  les  Élé- 
gies,  les  Poèmes  de  Ronsard,  son  Bocage  royal ^  ses  Sonnets  pour 
Hélène  nous  sont  témoins  qu'il  n'avait  rien  perdu  de  son 
génie.  Jeune  encore,  —  il  n'avait  pas  cinquante  ans,  en  1674,  — 
mais  vieilli  et  usé  avant  Tàge,  par  les  plaisirs,  dit-on,  autant  que 
par  les  épreuves,  la  mort  de  son  roi,  Charles  IX,  avait  été  la 
ruine  de  ses  ambitions.  Courtisan  d'ailleurs  empressé,  il  n'avait 
rien  omis  de  ce  qu'il  fallait  faire  pour  se  recommander  à  la 
faveur  du  nouveau  maître. 

Si  rhonneur  de  porter  deux  sceptres  en  la  main, 

lui  écrivait-il  dès  1575, 

Commander  aux  Français  et  au  peuple  Germain 

Qui  de  l'Ourse  Sarmale  habite  la  contrée; 

Si  des  Vénitiens  la  magnifique  entrée, 

Si  avoir  tout  le  front  ombragé  de  laariers, 

Si  avoir  pratiqué  tant  de  peuples  guerriers, 

Tant  d'hommes,  tant  de  mœurs,  tant  de  façons  étranges, 

Si  revenir  chargé  de  gloire  et  de  louanges, 


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792  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

Si  jà  comme  un  César  concevoir  TuniverSy 

Vous  a  fait  oublier  le  chantre  de  ces  vers, 

Roi,  dont  Thonueur  ne  peut  s'amoindrir  ni  s*accrottTe, 

Sans  vous  dire  son  nom  vous  pouvez  le  connottre. 

[Le  Bocage  Royal,  édition  de  1587,  t.  IV,  p.  16.] 

Il  lui  rappelle  alors  qu'en  des  jours  troublés  et  douteux,  au 
temps  de  Jarnac  et  de  Moncontour,  1569,  lui  seul  eut  le  cou- 
rage d'emboucher  en  son  honneur  la  trompette  héroïque,  et  de 
célébrer  la  victoire  du  prince  ;  —  et  ce  fut  le  bel  hymne  qui  figure 
au  premier  livre  des  Hymnes: 

Tel  qu*un  petit  aigle  sort 

Fier  et  fort, 
Dessous  Taile  de  sa  mère, 
Et  d'ongles  crochus  et  longs 

Aux  dragons 
Fait  guerre  sortant  de  Taire. 


Tel,  aux  dépens  de  vos  dos, 

Huguenots, 
Sentîtes  ce  jeune  prince, 
Fils  de  roi,  frère  de  Roi, 

Dont  la  foi 
Mérite  une  autre  province. 

[Édition  de  1587,  t.  VH,  p.  133.] 

Mais  il  y  avait  six  ans  de  cela;  et  en  vain  le  poète  y  mit-il 
une  insistance  qu'on  regrette  un  peu  pour  sa  dignité!  en  vain 
proposa-t-il  au  Roi  de  recommencer  contre  leurs  ennemis  une 
campagne  comme  celle  des  Discours  des  Misères  de  ce  temps  1 

J'ai  trop  longtemps  suivi  le  métier  héroïque. 
Lyrique,  éiégiaq',  je  serai  satirique... 


S'il  y  a  quelque  bravo  ou  mutin  oui  be  lâche; 

Si  un  plus  qu'il  ne  doit  veut  monter  en  crédit; 

Si  quelque  vilotenr  aux  princos  devisant 

Contredit  le  bouffon,  le  fat,  ou  le  plaisant; 

Si  nos  Prélats  de  cour  ne  vont  à  leurs  Églises  ; 

Si  quelque  traâqueur  qui  vit  de  marchandises. 

Veut  gouverner  FËtat... 

•     •..•.•.         .*...• 

Si  plus,  quelque  valet  de  quelque  bas  métier 

Veut  par  force  acquérir  tous  les  biens  d'un  quartier; 


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l'œuvre   de   pierre   de   RONSARD.  793 

Si  pins,  nos  vieux  corbeaux  goarmandent  tos  finances; 
Si  plus,  on  se  détruit  d'habits  et  de  dépenses  ; 
Et  si  quelque  afTamé  nouvellement  venu, 
Veut  manger  en  un  jour  tout  votre  revenu, 
Qu'il  craigne  ma  fureur... 

[Le  Bocage  royal  Édition  de  1587,  t.  IV,  p.  26.] 

Et  nous,  à  cette  «  fureur  »  nous  aurions  aimé  qu'il  se  fût  aban- 
donné. Il  avait  l'esprit;  il  avait  réloqpience;  et,  s'il  l'eût  seule- 
ment voulu,  ses  Satires  vaudraient  ses  Discours  des  Misères  de  ce 
temps.  Mais  il  eut  beau  faire  1  il  ne  retrouva  pas  auprès  d'Henri  111 
la  faveur  toute  personnelle  qu'en  d'autres  temps  lui  avaient 
témoignée  Marie  Sluart  ou  Charles  IX.  Il  continua  bien  d'être 
l'un  des  pensionnaires  du  prince,  à  raison  de  douze  cents  livres 
par  an,  qui  feraient  un  peu  plus  de  six  mille  francs  de  notre 
monnaie.  Mais  la  pension  n'était  pas  toujours  très  régulièrement 
payée;  et  Henri  III  lui  préférait  Desportes.  Le  nouveau  roi, 
d'ailleurs,  avait  moins  de  goût  pour  la  poésie  que  pour  l'élo- 
quence, et  même  la  grammaire.  Ronsard,  alors,  de  dépit,  s'isola 
de  la  Cour,  séjourna  plus  souvent  en  son  Vendômois  qu'à  Paris, 
revit  ses  Œuvres^  les  remania.  Son  ancienne  fougue  s'apaisa.  Sa 
pensée  se  fit  plus  sereine,  en  même  temps  qu'elle  se  nuançait 
d'un  caractère  de  mélancolie  plus  intime,  plus  profond,  plus 
philosophique.  C'est  un  peu  de  ce  caractère  qu'il  nous  reste  à 
essayer  de  ressaisir  dans  ses  dernières  poésies. 

Mais  quelles  sont  ces  dernières  Poésies?  et,  déjà,  n'aurions- 
nous  pas  nous-même  quelque  peu  altéré  Tordre  de  leur  suc- 
cession? C'est  une  tentation  naturelle,  que  de  vouloir  clore  la  bio- 
graphie de  ce  grand  amoureux  par  une  dernière  histoire  d'amour, 
et  les  Deux  Livres  de  Sonnets  pour  Hélène  semblent  vraiment  nous 
y  convier.  Car  il  est  certain  qu'ils  ont  paru  pour  la  première  fois 
en  1578;  et  il  ne  l'est  pas  moins  que,  de  1578  à  1584,  Ronsard 
n'a  rien  ou  presque  rien  publié.  Au  contraire,  les  vers  que  nous 
venons  de  citer  ont  paru  pour  la  première  fois  en  1575,  et 
nous  n'avons  donc  pas  violé  la  chronologie.  Mais,  d'un  autre 
côté,  les  Sonnets  pour  Hélène  ne  seraient-ils  pas  antérieurs  à 
leur  date  de  publication,  et  pouvons-nous  ne  pas  tenir  compte  du 
témoignage  du  poète? 

Je  chantais  ces  sonnets  amoureux  d'une  Hélène 
Dans  ce  funeste  mois  que  mon  Prince  mourut. 


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794  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

Voîlà  qui  est  formel,  et  voilà  qui  nous  reporte  au  mois  de 
mai  1574.  Ronsard  dit  encore,  dans  un  autre  Sonnet^  Tavant-der- 
nier  du  premier  livre  : 

Je  chantais  ces  sonnets  en  l'antre  Piéride, 
Quand  on  vit  les  Français  sons  les  armes  suer 
Qaand  on  vit  tout  le  peuple  en  combats  se  raer. 

Seulement,  ce  sonnet,  qui  nous  reporterait  à  1568  ou  1869, 
l'année  de  Jarnac  et  de  Moncontour,  ne  faisait  point  partie,  dans 
l'édition  de  1578,  des  Sonnets  pour  Hélène  :  il  terminait  le  recueil 
des  Amours  diverses.  Paut-il  ajouter  que  le  premier  livre,  qui  ne 
contenait  que  60  pièces  dans  l'édition  de  1578,  en  contient  64  dans 
l'édition  de  1584,  et  le  second,  77  au  Ueu  de  55?  De  1578  à  1584, 
Ronsard  a  donc  encore  rimé,  ou  publié  à  nouveau,  26  pièces  en 
l'honneur  d'Hélène;  et,  de  ces  26  pièces,  il  y  en  a  jusqu'à  16  inter- 
calées d'un  seul  coup  entre  deux  sonnets  de  la  première  édition. 
Voici  un  beau  sonnet  qui  faisait  également  partie,  en  1578,  du 
recueil  des  Amours  diverses  : 

Genèvres  hérissés,  et  vous ,  houx  épineux. 
L'un  hôte  des  déserts,  et  l'autre  d'un  bocage; 
Lierre,  le  tapis  d'un  bel  aotre  sauvage, 
Source,  qui  bouillonnez  d'un  sargeon  sablonneux; 

Pigeons,  qui  vous  baisez  d'un  baiser  savoureux, 
Tourtres,  qui  lamentez  d'un  étemel  veuvage; 
Rossignols  ramagers,  qui  d'un  plaisant  langage 
Nuit  et  jour  rechantez  vos  versets  amoureux, 

Vous  à  la  gorge  rouge,  étrangère  hirondelle; 
Si  vous  voyez  aller  ma  Nymphe  en  ce  printemps 
Pour  cueillir  des  bouquets  par  cette  herbe  nouvelle. 

Dites-lui,  pour  néant  que  sa  grâce  j'attends. 
Et  que  pour  ne  souffrir  le  mal  que  j'ai  pour  elle, 
J'ai  mieux  aimé  mourir  que  languir  si  longtemps. 

[Édition  de  1584  :  Sonnets  pour  Hélène,  II,  44  ] 

Est-il  téméraire  de  supposer  que  ce  sonnet  a  été  d'abord 
écrit  pour  cette  «  Genèvre  »  que  le  poète  a  chantée  dans  ses 
Élégies^  et  qui  n'était  point,  elle,  Salviati  ni  Surgères,  mais, 
nous  dit  un  disciple  et  commentateur  de  Ronsard,  «  une  haute 
femme,  claire  brune,  mariée  au  concierge  de  la  geôle  de  Saint- 
Marcel,  et  qui  se  nommait  Geneviève  Raut?  »  En  revanche,  tel 
autre  sonnet,  d*ailleurs  détestable 


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L^EUYRE  BE  PIERRE  DE   RONSARD.  795 

Voulant  tuerie  feu  dont  la  chaleur  me  cuit 

Les  musclée  et  les  nerfs,  les  tendons  et  les  veines... 

a  passé,  en  1584,  du  second  livre  des  Sonnets  pour  Hélène  au 
recueil  des  Amours  diverses.  On  voit  par  là  combien  il  est  diffi- 
cile de  dater  avec  précision  le  dernier  livre  d'amour  de  Ronsard, 
et  aussi  ne  Tesdaierons-nous  pas  davantage.  Il  suffit,  qu'avec  la 
seconde  partie  des  Amours  de  Marie  et  le  recueil  des  Amours 
diverses  de  1578,  les  deux  livres  de  Sonnets  pour  Hélène  soient 
le  journal  des  regrets  ou  des  rêves  d'amour  de  Ronsard,  de  1569 
à  1584.  Mais  nous  ne  pouvons  pas  affirmer  qu'ils  soient  ses  «  der-* 
nières  poésies  ;  »  et  toutes  .les  pièces  qui  ont  paru  pour  la  pre- 
mière fois  dans  l'édition  de  1578,  ou  dans  celle  de  1584,  peuvent 
leur  en  disputer  le  titre. 

Si  l'on  admet  ces  dates,  Ronsard  u  avait  donc  guère  que  quar 
rante-trois  ou  quarante-quatre  ans  quand  il  aima  Hélène  de 
Surgères,  et  quoique  ce  soit  sans  doute  un  âge  qu'on  peut  appe* 
1er  «  mûr,  »  ce  n'en  est  pas  un  d'ordinaire  où  les  poètes  croient 
avoir  passé  le  temps  d'aimer.  Il  semble  cependant  que  son 
amour  ait  été  plus  pur,  d'une  autre  essence,  et  plus  rare,  que 
celui  qu'il  avait  éprouvé  pour  Cassandre,  et  surtout  pour 
Genèvre.  A  la  vérité,  pour  contredire  cette  impression  d'en- 
semble, il  y  a  bien  l'admirable  sonnet  qu'on  trouve  dans  toutes 
les  Anthologies,  et  dont  on  ne  saurait  faire  tort  à  Ronsard  dans 
ime  étude  consacrée  à  son  œuvre  : 

Cfuand  vous  serez  bien  vieille,  au  soir^  &  la  chandelle. 

Assise  auprès  du  feu,  dévidant  et  filant 

Direz,  chantant  mes  vers  et  vous  émerveillant 

«  —  Ronsard  me  célébrait  du  temps  que  j'étais  belle.  —  » 

Lors  vous  n'aurez  servante,  oyant  telle  nouvelle, 
Déjà  sous  le  labeur  à  demi  sommeillant, 
Qui  au  bruit  de  mon  nom  ne  s'aille  réveillant. 
Bénissant  votre  nom  de  louange  immortelle; 

Je  serai  sous  la  terre,  et  fantôme  sans  os 

Par  les  ombres  myrteux  je  prendrai  mon  repos; 

Vous  serez  au  foyer  une  vieille  accroupie 

Regrettant  mon  amour  et  votre  fier  dédain. 
Vivez,  si  m'en  croyez,  n'attendez  à  demain, 
Cueillez  dès  aujourd'hui  les  roses  de  la  vie. 

"édition  de  1584,  Livre  IL  Sonnet  43.] 


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796 


KEYUE  DES  DEUX  MONDES. 


Oui,  il  y  a  ce  sonnet,  et  il  y  en  a  d'autres  !  Mais  il  n'est  que 
la  dernière  expression,  et  la  plus  achevée,  d'un  thème  que  le 
génie  voluptueux  et  mélancolique  de  Ronsard  aimait  à  déve- 
lopper. Il  aimait,  nous  l'avons  dit,  associer  l'image  de  la  mort  à 
celle  de  l'amour, 

Car  l'Araoor  et  la  Mort  n'esfqu'une  même  chose  I 

Ce  vers  est  le  dernier  du  second  livre  des  Sonnets  pour 
Hélène;  et,  comme  tous  les  épicuriens,  Ronsard,  nous  le  répétons, 
jouissait  vivement  de  la  brièveté  même  du  plaisir.  Les  longs 
plaisirs  ne  sont  que  d'indolentes  habitudes  I  Mais,  après  tout, 
cette  note  que  sa  gravité,  si  je  puis  ainsi  dire,  n'empêche  pas 
d'être  sensuelle,  ne  revient  pas  souvent  dans  les  Sonnets  pour 
Hélène,  et  le  sentiment  qu'il  éprouve  pour  cette  jeune  fille  est 
celui  d'une  admiration  caressante  et  protectrice.  S'il  l'aime  d'être 
jeune  et  belle,  il  l'aime  d'être  «  sérieuse  »  aussi,  jll  l'aime  d'ai- 
mer sa  gloire,  à  lui  Ronsard,  et  il  l'aime  du  désir  qu'il  a  de  l'im- 
mortaliser par  son  amour. 

Afin  qu'à  tout  jamais  de  siècle  en  siècle  Tive 
La  parfaite  amitié  que  Ronsard  vous  portail» 
Gomme  votre  beauté  sa  raison  lui  ôtait, 
Gomme  vous  enchaînez  sa  liberté  captive; 

Aûn  que  d'âge  en  âge  à  nos  neveux  arrive. 
Que  toute  dans  mon  sang  votre  figure  était, 
Et  qae  rien,  sinon  vous,  mon  cœur  ne  souhaitait, 
Je  vous  fais  un  présent  de  cette  sempervive. 

Elle  vit  longuement  en  sa  jeune  verdeur  : 
Longtemps  après  la  mort  je  vous  ferai  revivre, 
Tant  peut  le  docte  soin  d'un  gentil  serviteur 

Qui  veut  en  vous  servant  toutes  vertus  ensuivre. 
Vous  vivrez,  croyez  moi,  comme  Laure  en  grandeur, 
Au  moins  tant  que  vivront  les  plumes  et  le  livre. 

[Édition  de  1584,  Livre  II,  Sonnet  2.] 

Moins  connu,  moins  souvent  cité,  ce  beau  sonnet  vaut  l'autre, 
<^i  même  on  ne  le  trouve  plus  pur,  de  l'accent  de  sensualité  qui 
lui  manque,  et  j'ajoute  plus  généreux,  étant  moins  discourtois. 
C'est,  en  effet,  un  compliment  d'un  goût  toujours  douteux  que  de 
rappeler  à  une  femme  aimée  que  sa  beauté  n'aura  qu'un  jour;  et 
le  conseil  n  est  pas  bien  honnête,  —  encore  qu'il  ne  soit  qu'un 


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~ 


l'œuvre  de  pierre  de  RONSARD.  797 

lieu  commun,  —  dinviter  à  «  cueillir  avec  nous  les  roses  de  la 
vie  »  une  jeune  fille  qu'on  ne  saurait  avoir  la  prétention  d'épou- 
ser. Ronsard,  en  ses  Amours ,  manque  parfois  de  délicatesse. 
Et,  comment,  à  cet  égard,  ne  regretterait-on  pas  qu'après  avoir 
ainsi  chanté  son  Hélène  «  comme  une  Laure,  »  il  ait  fini  par  lui 
donner  en  quelque  sorte  son  congé  dans  ces  vers  : 

Maintenant  que  voici  Tan  septième  venir, 
Ne  pensez  plus,  Hélène,  en  vos  lacs  me  tenir; 
La  raison  m'en  délivre!... 

«  La  raison  m'en  délivre!  »  Ce  langage,  trop  raisonnable, 
n'est-il  pas  en  même  temps  un  peu  grossier  d'être  si  raisonnable? 
On  eût  voulu  croire  jusqu'au  bout  qu'y  ayant  plus  de  tendresse 
que  de  passion  dans  le  dernier  amour  du  poète,  la  «  raison  »  n'y 
avait  donc  pas  tenu  moins  de  place  que  la  folie.  La  fin  de  cette 
histoire  en  gâte  le  commencement  !  Et  peu  s'en  faut  qu'on  ne|  se 
range  à  l'opinion  de  ceux  qui,  dans  l'auteur  même  des  Odes  ou 
des  Hymnes^  ont  jadis  cru  reconnaître  je  ne  sais  quel  précurseur 
du  poète,  —  si  celui-ci  en  est  un,  —  de  la  Bonne  Vieille  et  du 
Dieu  des  bonnes  gens. 

Mais  non  I  et  c'est  Ronsard  qui  leur  répond  dans  une  de  ses 
dernières  pièces,  qui  n'a  paru  qu'en  1S78  pour  la  première 
fois,  et  qui  est  le  Discours  de  fÉquité  des  vieux  Gaulois.  On  a 
cru  longtemps  que  l'invention  lui  en  appartenait,  mais  en  réa- 
lité, il  l'a  empruntée  d'un  Grec  contemporain  d'Auguste,  Par- 
thénius  de  Nicée,  en  ses  Affections  d'amour,  traduites  en  1555 
par  un  certain  Jean  Fornier  ou  Fournier.  En  voici  le  sujet.  Un 
Grec  d'Asie  Mineure  est  venu  traiter  de  la  rançon  de  sa  femme, 
tombée,  après  le  sac  de  Milet  par  les  Gaulois,  entre  les  mains  de 
Brennus.  Le  chiffre  de  la  rançon  est  convenu,  les  paroles  échan- 
gées, l'argent  même  versé,  et  il  ne  reste  plus  qu'à  mettre,  par 
un  sacrifice,  le  marché  sous  la  garantie  des  Dieux.  Mais,  au 
lieu  de  frapper  la  victime,  c'est  la  tête  de  la  femme  que,  d'un 
coup  de  sa  hache,  Brennus  fait  tomber  aux  pieds  du  mari.  Le 
Milésien,  tout  frémissant  d'horreur,  de  désespoir  et  d'indigna- 
tion, lui  reproche  violemment  sa  cruauté,  sa  perfidie,  son  manque- 
ment  à  la  parole  donnée.  Brennus  l'écoute,  impassible.  Puis, 
qiiand  le  malheureux  a  fini,  prenant  la  parole  à  son  tour,  il  lui 
c<  nte  qu'au  cours  de  la  nuit  môme,  sa  captive,  qui  était  devenue 
u  maîtresse,  l'a  supplié,  si  jamais  il  avait  eu  Quelque  adecliou 


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W^^  '. 


79iS  REVUE  6ES    DEUX   tfÔNDES. 

pour  elle,  de  ne  pas  la  r^idre  au  mari  qui  venait  la  réclamer. 
—  Ah  !  lui  disait-elle, 

Ah  I  ce  n'est  pas  la  foi  ni  la  dextre  Adèle 

Mise  en  la  mienne,  hélas  I  quand  tremblante  et  rebelle 

J'embrassais  les  autels  de  Oérès,  appelant 

Les  Dieux  à  mon  se<îours  contre  toi  me  volant. 

A  la  fin,  ajoutant  la  prière  à  Taudace, 

Par  force  et  par  amour  je  t'accordai  ma  grâce. 

Pourvu  que  tu  serais  d'une  invincible  foi 

Toujours  mon  défenseur,  sans  te  fâcher  de  moi... 

Mais,  insensible  à  ces  supplications,  et  moins  touché  de  ces 
souvenirs  que  honteux,  pour  Glythymie,  —  c'est  le  nom  de  la 
femme,  —  de  cet  outrage  à  la  foi  conjugale,  Brennus  a  résolu 
de  l'en  punir.  Et  voilà  pourquoi,  dit-il  au  Milésien  : 

J'ai  feint  ce  sacrifice,  et  feint  de  te  conduire 
Pour  immoler  ta  femme,  et  aussi  pour  te  dire. 
Que  vous  êtes  déçus  de  blâmer  les  Gaulois 
Vous  autres  Asiebs... 


Dessous  la  loi  écrite  enseignes,  vous  vivez 
Et  doctes  en  papier  le  papier  poursuivez. 
Nous  autres,  nous  n'avons  que  la  Loi  naturelle. 
Écrite  dans  nos  cœurs  par  une  encre  éternelle. 
Que  nous  suivons  toujours  sans  besoin  d'autre  écrit 
Gomme  portant  nos  lois  en  notre  propre  esprit. 


Fais  maintenant  ce  que  tu  voudras,  de  ce  «  corps  sans  tête.  » 
Enterre,  si  tu  veux,  ou  laisse  aux  chiens  ta  femme.  Voici  la 
rançon  que  tu  m'avais  comptée;  je  te  la  rends;  dis -en  l'histoire 
aux  tiens;  et 

...  va  chercher  ta  demeure; 
Adieu,  donne  ta  main,  va-l'en  à  la  bonne  heure. 

C'est  dommage  qu'au  lieu  de  se  terminer  sur  ce  vers,  la  pièce 
soit  allongée  d'un  compliment  à  Henri  III.  Elle  n'en  est  pas 
moins  une  des  plus  belles  de  Ronsard,  et  —  quoi  que  d'ailleurs 
on  puisse  penser  de  1'  «  équité  des  vieux  Gaulois  »  qui  ressemble 
beaucoup  à  de  la  sanguinaire  barbarie,  —  le  grand  poète  a  ét^ 
rarement  mieux  inspiré  qu'en  ce  fragment  d'allure  vraiment 
épique.  S'il  est  lui-même,  en  ses  Amours  et  en  ses  Odelettes,  il 


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l'œuvre   de   pierre  de   RONSARD.  799 

ne  Test  pas  moins,  ou  il  Test  plus  encore  dans  cette  pièce  à  la- 
quelle il  a  lui-même  donné  le  titre  de  Discours,  comme  pour 
caractériser  cette  tendance  oratoire  qui  est  Tune  des  formes 
essentielles  de  son  génie.  Et  nous  devions  à  sa  mémoire,  en 
arrêtant  ici  cette  analyse  de  son  œuvre,  de  laisser  le  lecteur  sous 
cette  impression  de  grandeur  et  de  forcQ. 

Ses  dernières  années,  sur  lesquelles  nous  n'avons  pas  autant 
de  renseignemens,  ni  surtout  aussi  précis  que  nous  le  voudrions, 
furent  tristes  (1).  Retiré  tout  à  fait  de  la  Cour,  mal  payé  de  ses 
pensions  ou  gratifications,  pour  le  règlement  desquelles  on  se 
sent  un  peu  gêné  de  le  voir  employer  le  crédit  de  M"'  de  Sur- 
gères «  en  récompense  de  tant  de  beaux  vers  qu'il  avait  faits  pour 
elle  ;  »  titulaire  de  plusieurs  abbayes,  mais  troublé  souvent  dans 
sa  jouissance  par  les  incursions  des  bandes  armées  qui  parcou- 
raient son  Vendômois  et  sa  Touraine  ;  malade  et  aigri  contre  un 
siècle  «  où  il  semblait  que  tout  allât  en  confusion  et  en  ruine,  » 
mais  continuant  toujours  de  lire,  de  composer  et  d'écrire,  —  son 
Hymne  de  Mercure  et  son  Hymne  de  monsieur  Saint  Boch,  qui 
n'ont  paru  pour  la  première  fois  que  dans  l'édition  de  iS87, 
doivent  appartenir  à  cette  époque  ;  —  il  fit  à  Paris  un  dernier  sé- 
jour, au  commencement  de  1585,  chez  son  ami  Galland,  princi-* 
pal  du  collège  de  Boncour,  pour,  de  là,  se  transporter  à  Croix- 
Val,  et  enfin  de  Croix- Val  à  son  prieuré  de  Saint-Cosme-en-l'Isle, 
près  de  Tours.  «  Ce  prieuré,  nous  dit  Du  Perron,  est  situé  en 
un  lieu  fort  plaisant  sur  la  rivière  de  Loire,  accompagné  de 
bocages,  de  prairies,  et  de  tous  les  ornemens  naturels  qui 
^Qibellissent  la  Touraine,  de  laquelle  il  estlœil  et  les  délices... 
Ne  conservant  donc  plus  autre  passion,  sinon  de  s'y  voir  trans- 
porter, afin  de  jouir  de  cette  dernière  félicité  d'y  mourir,  et 
se  persuadant  que  ses  os  y  reposeraient  plus  doucement,  il  se 
fit  mettre  en  son  chariot,  tout  perclus  et  estropié  que  je  vous 
l'ai  décrit,  et,  s'étant  ainsi  acheminé  malgré  les  injures  de  l'air, 
travailla  tant  de  cette  première  traite  qu'il  alla  coucher  à  trois 
lieues  de  là,  et  l'autre  lendemain  d'après,  qui  était  un  jour  de 
dimanche  (17  novembre),  arriva  finalement  à  Saint-Cosme  sur 


(1)  On  consultera,  sur  les  dernières  années  de  Ronsard,  indépendamment  de  sa 
Vie,  par  Claude  Binet,  dont  il  faut  soigneusement  comparer  les  différentes  éditions, 
et  de  son  Oraison  funèbre,  par  Du  Perron,  l'intéressant  opuscule  de  M.  l'abbé 
Froger  :  Ronsard  Ecclésiastique ,  1882,  Mamers  ;  et  dans  la  collection  de  la  Pléiade 
française,  la  Notice  biographique  de  Marty-Laveaux,  1893,  Paris. 


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800  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

les  cinq  lieures  du  soir.  »  C'est  1&,  qu'après  quarante  jours 
d'une  pénible  agonie  courageusement  supportée,  il  expira,  le 
27  décembre  1585.  C'est  là  aussi  qu'on  l'enterra,  et  qu'en  1609, 
on  grava  sur  son  marbre  l'épitapbe  suivante  : 

CAVE,   VIATOR,    CAVE,    SACRA    HiEC    HUMUS   EST. 

ABI,    NEFASTE,   QUAM  CALCAS   HUMUM   SACRA   EST. 

RONSARDUS    ENIM   JaCET   HIC, 

QUO   ORIENTE  ORIRI  MUSJB, 

ET   OCCIDENTE   COMMORI , 

AC    SECUM   INHUMARI   VOLUERUNT. 

HOC   NON    INVIDEANT   QUI   SUNT   SUPERSTITE8 

NEC   PAREM    SORTEM   SPERENT  NEPOTES. 


Tel  fut  Ronsard,  le  plus  grand  poète,  le  plus  complet  que  la 
France  eût  connu,  et  entre  lequel  et  qui  que  ce  soit  de  ses  pré- 
décesseurs on  ne  saurait  établir  de  comparaison  qui  ne  fût  à  son 
égard  une  criante  injustice.  Les  dimensions  d'un  monument  ne 
suffisent  pas  à  en  faire  la  grandeur;  elles  y  contribuent  cep^- 
dant;  et,  en  littérature  comme  en  art,  c'est  quelque  chose  que 
la  fécondité  :  la  fécondité  de  Ronsard,  ou,  comme  il  disait  lui- 
même,  «  sa  plénitude,  »  qui  faisait  son  orgueil  et  l'émerveille- 
ment de  ses  contemporains,  est  encore  aujourd'hui  pour  nous 
un  de  ses  titres  de  gloire.  Là  variété  de  son  inspiration  en  est 
un  autre,  et,  à  ce  sujet,  un  scrupule  nous  vient  qui  est  de  n'avoir 
pas  assez  dit,  —  comme  il  nous  eût  été  si  facile  de  le  faire  en 
parlant  plus  longuement  de  ses  Poèmes  et  de  ses  Gaietés^  —  ce 
qu'il  y  a  souvent  d'ingéniosité,  d'esprit  en  tous  les  sens  du  mot, 
et  de  souveraine  liberté  dans  son  invention.  Rappelons  pour 
mémoire  son  épitaphe  de  Rabelais  : 

Si  d'un  mort  qui  pourri  repose, 
Nature  engendre  quelque  chose. •• 

Elle  est  cruelle,  nous  l'avons  dit,  et  d'ailleurs  injuste,  nous 
l'avons  montré;  mais  elle  est  admirable  de  verve,  et  la  preuve, 
c'est  que  la  physionomie  de  Rabelais  en  est  demeurée  comme 
défigurée.  On  aura  vu  du  moins,  par  les  Discours  des  Misères  de 
ce  temps,  ce  que  cet  élégiaque  pouvait  dans  la  satire,  et  trois  cents 
ans  s'écouleront,  et  le  classicisme  sera  mort,  avant  qu'on  revoie, 
en  notre  langue,  un  plus  bel  exemple  de  la  parenté  naturelle  qui 


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l'œuvre    de   pierre   de   RONSARD.  801 

rattache  la  satire  au  lyrisme.  Mais  nous  n'avons  pas  assez  dit  qu'il 
avait  également  fixé  le  ton  de  VÉpUre,'de  VÉpltre  familière,  mo- 
rale ou  philosophique;  et  vraiment,  en  comparaison  des  siennes, 
que  Ton  trouvera  dans  son  Bocage  royal  ou  dans  le  recueil  de  ses 
Élégies,  celles  de  Marot  ne  sont  que  du  «  baladinage.  »  Cela 
tient-il  peut-être  à  la  différence  de  leur  condition? En  tout  cas,  la 
poésie  de  Ronsard  sent  son  gentilhomme,  et  nul  doute  qu'à  cet 
égard,  les  contemporains  n'aient  guère  moins  été  frappés  de  la 
noblesse  que  de  la  variété  de  son  inspiration.  Ayant  et  portant 
haut  le  sentiment  de  sa  naissance  ou  de  sa  race,  Ronsard  a 
pensé  d'une  «  façon  non  commune,  »  et  conforme,  pour  ainsi 
parler,  à  la  générosité  du  sang  dont  il  croyait  descendre.  Liber- 
tine et  souvent  lascive,  grossière  même  quelquefois  en  ce  sens, 
—  et  encore  quand  il  se  fâche  contre  les  «  ministreaux  »  ou 
«  prédicantereaux  »  de  Genève,  —  son  inspiration  n'a  jamais  été 
ce  qui  s'appelle  «  vulgaire.  »  Sa  langue  a  pu  l'être,  son  inspira- 
tion ne  Test  jamais.  Et  mêlant  ensemble  ainsi  la  fierté  du  poète 
à  l'orgueil  du  gentilhomme,  c'est  le  lieu  d'observer  qu'il  n'a  pas 
contribué  médiocrement  à  relever  en  France  la  condition  de 
l'homme  de  lettres. 

Sans  doute,  il  a  eu  ses  défauts,  que  nous  avons  signalés  au 
passage,  et  dont  les  moindres  ne  sont  pas  l'emphase,  le  pédan- 
tisme  et  la  prolixité.  Il  enfle  «  ampoulément  »  la  voix  pour, 
souvent,  ne  rien  dire  ou  peu  de  chose  ;  et  la  sonorité  des  mots 
lui  fait  à  lui-même  illusion  sur  le  vide,  ou,  si  l'on  peut  ainsi  dire, 
le  «  creux  »  de  sa  pensée.  Ne  serait-ce  pas  ici  l'un  des  dangers, 
si  jamais  on  la  réalisait,  de  la  chimérique  alliance  de  la  musique 
et  de  la  poésie?  La  valeur  des  «  sons  )).n'a  peut-être  que  de  loin- 
tains rapports  avec  le  «  ;sens  »  des  mots.  11  abuse  aussi  contre 
nous  de  son  grec,  ce  qu'on  lui  pardonnerait,  s'il  nous  en  faisait 
toujours  profiter  comme  de  Parthénius  de  Nicée  dans  son  Dis- 
cours de  l'Équité  des  vieux  Gaulois  ;  mais  Arate  et  Lycophron 
lui  sont  trop  familiers,  et  des  vers  comme  ceux-ci  n'ont-ils  pas 
Tair  d'une  parodie  : 

0  Cuisse-né  Bacchus,  Mystique,  Hyménéan, 
Carpiine,  Evaste,  Âgnien,  Manique,  Lénéan, 
ËTJe»  Evoulien,  Baladin,  Solitaire, 
Vengeur,  Satyre,  Roi,  germe  des  Dieux  et  Père; 
Martial,  Nomian,  Cornu,  Vieillard,  Enfant, 
Péàn,  Nyctélian!... 

TOME  xxin.  —  1904.  51 


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802  '  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

On  a  souvent  besoin  d'un  lexique  pour  le  lire,  et  d'une  con- 
naissance de  la  mythologie  qui  ne  correspond  pas  tant  à  une 
Juste  admiration  qu'à  une  superstition  un  peu  pédantesque  de 
l'antiquité.  Cette  fâcheuse  erreur  s'est  introduite  avec  Ronsard, 
et  par  lui,  dans  la  notion  du  «  classicisme,  »  que  les  anciens 
sont  parfaits  d'être  les  anciens,  et  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  leur  en 
demander  davantage. 

Le  critique  ignorant,  qui  se  croit  bien  habile, 
Donnera  sur  ma  joue  un  soufflet  à  Virgile  ! 

Ainsi  s'exprimera,  bien  longtemps  après  Ronsard,  celui  de  nos 
grands  poètes  qu'on  pourra  justement  appeler  le  «  dernier  des 
classiques;  »  et,  comme  à  Ronsard,  l'argument  lui  paraîtra  victo- 
rieux. «  Un  soufflet  à  Virgile  !  »  0  poète  !  Et  pourquoi  Virgile 
n'en  aurait-il  pas  quelquefois  mérité?  Mais  vous!  si  ce  que  vous 
imitez  de  lui,  c'est  ce  qu'il  a  de  plus  éloigné  de  nos  manières 
d'être,  de  sentir,  ou  de  penser,  pourquoi  vous  étonner  que  nous 
vous  le  reprochions?  Il  y  a  bien  du  fatras  dans  l'héritage  de 
l'antiquité,  de  la  grecque  surtout  ;  et,  nous  aurons  occasion  de  le 
montrer  quand  nous  résumerons  l'œuvre  de  la  Pléiade,  ce  n'est 
pas  ce  que  Ronsard  en  a  toujours  le  moins  goûté.  Nous  n'irons 
cependant  pas  jusqu'à  dire  que,  s'il  est  prolixe  et  verbeux»  infini 
et  souvent  confus  dans  ses  descriptions,  —  voyez  à  cet  égard 
V Hymne  de  Calays  et  Zéthés,  —  c'est  que  les  Grecs,  ses  maîtres, 
sont  de  grands  bavards.  La  prolixité  de  Ronsard  procède  plutôt 
d'une  autre  cause,  qui  est  son  habitude  de  chercher  sa  pensée 
la  plume  à  la  main.  Il  ne  se  contente  pas  de  penser  en  écrivant, 
mais  il  faut  qu'il  écrive  «pour  penser  ».  Ses  idées  ne  s'éclair- 
cissent  pour  lui  que  par  le  moyen  des  mots,  qui  les  expriment 
d'abord  confusément,  ot  elles  ne  deviennent  nettes,  elles  n'arri- 
vent à  une  claire  conscience  d'elles-mêmes,  que  par  une  suite 
de  tàtonnemens  ou  d'approximations  successives.  Ronsard  ne 
croit  jamais  avoir  dit  tout  ce  qu'il  voulait  dire,  et  il  ne  connaît 
de  moyen  de  le  dire  que  d'en  accumuler  les  expressions  diverses. 
C'est  le  secret  de  ses  «  variantes  »  et  de  ses  «  corrections,  »  qui 
n'ont  pas  souvent  gâté  son  texte,  mais  qui  ne  l'ont  pas  toujours 
sensiblement  amélioré. 

D'autres  défauts  sont  moins  les  siens  que  ceux  de  son  temps, 
et,  en  particulier,  tous  ceux  que  l'on  pourrait  reprocher  à  sa 
langue.  Il  est  difficile,  quand  on  compare  la  langue  de  Ronsard 


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l'œuvre   de  pierre  de  RONSARD.  803 

à  éelle  dé  Marot,  claire  et  spirituelle,  mais  courte  et  pauvre,  de 
n'en  pas  admirer  Tabondance,  la  richesse^  la  variété,  la  sou-^ 
plesse,  le  coloris,  l'éclat,  lee  aonorités  hévoïqUes,  la  gr&oa.  légère 
et  voluptueuse, 

La  rose  est  l'honneur  d'un  pourpris 
La  rose  est  des  fleurs  la  plus  belle, 
El  dessus  toutes  a  le  prix^ 
C'est  pour  cela  que  je  Tappellé 
La  violette  de  Gjpris. 

La  rose  est  le  bouquet  d'amour, 
La  rose  est  le  jeu  des  Charités 
La  rose  blanchit  tout  autour 
Au  matin,  de  perles  petites 
Qu'elle  emprunte  du  point  du  jour 

La  rose  est  le  parfum  des  Dieux, 
La  rose  est  l'honneur  des  pucelles 
Qui  leur  sein  beaucoup  aiment  mieux 
Enrichir  de  roses  nouvelles 
Que  d'un  or  tant  soit  précieux  I 

Est-il  rien  sans  elle  de  beau  ? 
La  rose  embellit  toutes  choses, 
Vénus  de  roses  a  la  peau. 
£t  l'Âurore  a  les  doigts  de  rose 
fit  le  front  le  soleil  nouveau... 

AdmirûB F, encore  le  sonnet  liminaire  des  Amours  : 

Qui'voudra  voir  comme  amour  me  surmonte 
Comme  il  m'assaut,  comme  il  se  fait  vainqueur. 
Comme  il  r'enflamme  et  r'englace  mon  cœur, 
^lOmme  il  se  fait  un  honneur  de  ma  honte. 


Me  vieuiie  lire... 

Ld  belle  langue  !  aussi  nette,  je  pense,  que  la  langue  de  Marot 
ou  de  l'aimable  reine  de  Navarre,  mais  combien  plus  précise  ! 
et  plus  ferme  !  et  plus  forte  !  C'est  la  langue  de  Ronsard,  et  qui- 
conque soit  qui  a  écrit  ces  quatre  vers,  il  est  ce  qu'on  appelle  un 
grand  écrivain.  Et,  s'il  ne  Test  pas  toujours,  la  faute  en  est  donc 
moins  à  lui  qu'à  son  temps,  qui  est  le  temps  où  la  langue,  dans 
son  effort  vers  l'acquisition  des  qualités  qui  lui  manquent,  s'en- 
richit indistinctement  de  tout  ce  que  le  grec  et  le  latin,  l'italien 
et  déjà    respagnol,  les  parlers    provinciaux,   les  vocabulaires 


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1 


804  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

techniques,  semblent  mettre  à  sa  portée.  Il  ne  lui  restera  plus 
désormais  qu'à  se  perfectionner,  en  se  connaissant  mieux  elle- 
même,  son  génie  naturel,  ses  ressources  profondes,  et  en  s'émon- 
dant,  en  s'ilpurant,  en  se  «  socialisant  »  si  je  puis  ainsi  dire,  — 
et  en  s'appauvrissant. 

Que  si  maintenant,  et  après  avoir  essayé  d'analyser  et  de  ca- 
ractériser son  œuvre,  c'est  le  rôle  de  Ronsard  qu'on  voulait 
résumer,  deux  mots  y  suffiraient,  qui  achèvent  de  mesurer  la 
grandeur  de  son  personnage.  Le  théâtre  mis  à  part,  —  que 
sans  doute  il  n'a  pas  abordé,  parce  que,  dans  les  conditions 
matérielles  d'alors,  le  théâtre  ne  pouvait  être  qu'un  exercice  de 
pure  rhétorique,  —  on  peut  dire  de  Ronsard  qu'il  a  «  circonscrit,  » 
pour  deux  cent  cinquante  ans,  le  domaine  entier  de  la  poésie 
classique,  en  même  temps  qu'il  forgeait,  dans  ce  grand  alexan- 
drin qu'il  a  si  bien  manié,  et  avec  une  virtuosité  que  je  ne  sais 
si  l'on  a  dépassée,  l'instrument  nécessaire  à  Texploration  de  ce 
vaste  domaine.  Forme  et  fond,  plus  on  lira  Ronsard  et  plus  on 
s'apercevra  que  le  «  classicisme  »  est  tout  entier  dans  son  œuvre. 
Il  y  est  avec  ses  qualités  ;  il  y  est  avec  ses  défauts.  Et  si  l'on 
nous  demandait  comment  et  pourquoi  donc  il  ne  s'en  est  pas 
dégagé  tout  de  suite,  c'est  précisément  ce  qu'il  s'agit  mainte- 
tenant  d'étudier.  Mais  ce  que  nous  pouvons  déjà  dire,  c'est  qu'à 
personne  peut-être,  à  aucun  grand  artiste,  ses  disciples  directs 
n'ont  plus  nui  qu'à  Ronsard,  et  en  particulier  celui  d'entre  eux 
qui  sans  doute  est  le  plus  bel  exemple  connu  de  ce  que  l'éru- 
dition comporte  ou  engendre  quelqpiefois  de  sottise:  j'ai  nommé 
Jean  Antoine,  le  «  docte,  doctieur,  et  doctime  Baïf.  » 

Ferdinand  Brunetière. 


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■F^' 


LE  GOUVERNEMENT 


DE     LA 


DÉFENSE  NATIONALE 


LA   CONQUÊTE   DE   LA  FRANGE 
PAR  LE  PARTI  RÉPUBLICAIN  a) 

IV 


I 

Ville  fondée  au  confluent  des  mondes  Romain,  Germanique 
et  Gaulois;  capitale  de  frontière,  où  la  race  de  César,  après  avoir 
conquis  celle  de  Vercingétorix,  se  gardait  contre  celle  d'Armi- 
nius;  limite  devenue  un  centre  lorsque  la  ruine  de  Rome  dé- 
plaça Taxe  de  la  puissance  vers  la  monarchie  franque;  passage 
et  marché  entre  les  divers  royaumes  qui  se  divisèrent  l'héritage 
de  Charlemagne  ;  cité  impériale  et  libre  sous  les  empereurs  ger- 
maniques, Lyon  a,  durant  quatorze  siècles,  mêlé  dans  son 
histoire  celle  de  trois  races  souveraines  et  dans  son  peuple  leur 
sang.  Les  fiertés  de  ces  traditions  vivaient  en  elle  quand  elle  se 
donna  à  la  France,  non  pour  perdre  son  indépendance^  mais  pour 
Punir  aux  destinées  du  peuple  qu'elle  sentait  être  davantage  le 
sien.  Dans  cette  France  même  elle  a  continué  son  rôle  historique  : 
elle  est  demeurée  le  lieu  de  rencontre  et  de  fusion  entre  les  di- 
versités de  climat  et  de  mœurs.  Jusque-là  le  Midi  étend  la  trans- 
parente profondeur  de   son  élher,  souffle  sa  chaude  haleine, 

(1)  Voyez  la  Revue  des  15  août,  !•'  septembre  et  !•'  octobre. 


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806  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

allume  sa  splendeur  éblouissante  et  presque  cruelle.  Jusque-li,  le 
Nord  abaisse  un  ciel  de  suie,  un  brouillard  opaque,  une  humidité 
glaciale,  les  épreuves  les  plus  moroses  de  Fhiver.  Dans  la  popula- 
tion, mômes  contrastes,  et  mêmes  mélanges.  Au  Nord  elle  appar- 
tient par  la  gravité,  la  coutume  de  ne  rien  résoudre  qu'après 
réflexion,  la  volonté  de  connaître  à  fond  les  affaires  où  elle 
s'engage,  la  persévérance  de  les  suivre  jusqu'au  bout,  l'art  d'en 
combiner  patiemment  les  chances.  S'agit-il  d'exécuter,  elle  ajoute 
à  ces  dons  la  promptitude,  l'audace,  l'ardeur  :  les  œuvres  plantées 
dans  le  froid,  grandies  dans  l'ombre,  semblent  mûrir  soudain 
par  un  coup  de  soleil.  C'est  l'heure  du  Midi,  et  du  Midi  ce  sont 
parfois  les  impatiences,  les  fièvres,  les  fureurs.  Mais,  même  alors, 
l'enthousiasme  garde  quelque  chose  de*  taciturne,  le  feu  jaillit 
d'un  foyer  intérieur  que  les  étincelles  n'épuisent  pas,  les  excès 
ont  un  air  médité  qui  les  rend  plus  terribles  :  le  Midi  s'agite,  le 
Nord  le  mène. 

Oii  les  hommes  sont  à  la  fois  réfléchis  et  passionnés,  les 
doctrines  qui  se  disputent  le  monde  trouvent  leurs  soldats  les  plus 
persévérans.  Lyon  est  une  place  forte  des  idées.  Dans  son  enceinte 
même,  elles  s'élèvent  rivales  comme  ses  collines,  voisines  et  sépa- 
rées comme  les  deux  fleuves  qui  la  traversent  sans  mêler  leurs 
eaux.  C'est  à  Lyon  que  le  christianisme  commença  de  conquérir 
la  Gaule,  et  nulle  part  il  ne  s'est  fortifié  d'une  tradition  plus 
vivante,  de  vertus  plus  utiles,  d'oeuvres  plus  nombreuses  :  mais 
nulle  part  ne  se  sont  senties  plus  provoquées  par  cette  énergie 
de  la  foi,  les  doctrines  et  les  haines  de  l'impiété.  C'est  à  Lyon, 
que,  dès  le  moyen  &ge,  le  travail  de  la  soie  a  préparé  la  puissance 
et  les  vices  de  la  grande  industrie  ;  là  qu'entre  les  patrons  et  les 
ouvriers  s'est  le  plus  tôt  élevée  la  querelle  pour  le  partage  de  la 
richesse  produite  par  leur  commun  effort.  Religieuses  ou  so- 
ciales, ces  doctrines  n'ont  pas  divisé  en  deux  champs  clos,  ici  les 
contemplateurs  de  l'invisible,  et  là  les  transformateurs  de  la 
richesse  :  les  uns  et  les  autres,  heurtant  les  unes  contre  les  autres 
dans  une  seule  mêlée,  ont  voulu  ordonner  par  l'unité  d'une 
même  synthèse  le  monde  de  la  matière  et  le  monde  de  l'esprit. 
Les  croyances  chrétiennes  semées  en  des  âmes  sérieuses  ont  fait 
les  mœurs  de  la  bourgeoisie,  son  existence  familiale,  sa  con- 
stance dans  le  travail,  sa  probité  dans  le  gain,  sa  modestie  dans  la 
richesse;  en  même  temps,  ces  vertus  disposaient  ces  privilégiés 
à  répandre  sur  la  multitude  obscure,  où  leur  conscience  recon- 


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LE  GOUVERNEMENT  DE   LA   DÉFENSE   NATIONALE.  807^ 

naissait  des  frères,  une  sollicitude  digne  de  cette  parenté,  sur- 
tout le  trésor  des  espoirs  immortels,  plus  nécessaire  aux  dés- 
hérités du  présent;  et  la  foi,  en  apprenant  aux  malheureux  la 
résignation  volontaire,  donna  des  siècles  de  stabilité  à  la  paix 
sociale.  Cette  stabilité  eut  d'abord  pour  adversaire  une  fraction 
de  la  classe  privilégiée,  qui,  non  contente  de  ses  avantages 
sociaux,  était  ambitieuse  du  pouvoir  politique  et  le  voulait  en- 
lever aux  occupans.  Le  moyen  était  de  soulever  le  populaire 
<9ontre  son  sort,  par  suite  contre  ses  maîtres.  Mais  la  discipline 
catholique  tenait  cette  multitude  calme,  même  dans  ses  maux  : 
pour  changer  ses  maux  en  colères,  il  fallait  donc  amoindrir  sa 
foi.  Les  agitateurs  furent  ainsi  conduits  à  soutenir  leur  ambition 
politique  par  une  lutte  religieuse  :  pour  se  rendre  maîtres  de 
Lyon,  ils  fomentèrent,  au  xvi«  siècle,  la  Réforme,  au  xvra».  Tin- 
crédulité.  Mais  cette  foule  des  ignorans  et  des  pauvres,  toutes  les 
fois  qu'elle  s'ébranlait  pour  les  suivre,  menaçait  de  les  devancer. 
A  mesure  qu'ils  la  détachaient  du  catholicisme,  elle  se  détachait 
d'eux,  et,  dès  qu'elle  cessait  de  croire  à  la  vie  future,  elle  cessait 
de  comprendre  la  vie  présente  :  évanoui  le  monde  idéal,  où  la 
patience  des  déshérités  donnait  au  bonheur  un  rendez*vous 
lointain,  ils  ne  renonçaient  pas  à  être  heureux,  ils  ne  renon- 
çaient qu'à  attendre  ;  tous  leurs  désirs  aux  ailes  coupées  s'abat- 
taient sur  ces  biens  matériels;  et  puisque  la  société  spoliait  par 
ane  incessante  genèse  d'inégalité  ses  membres  les  plus  nom- 
breux, ils  songeaient  à  la  solidarité  de  leur  droit  et  de  leur  force 
pour  fonder  sur  d'autres  bases  un  état  meilleur.  Cette  population 
si  dissemblable  de  vœux,  inégale  de  rang,  pareille  par  le  sérieux 
de  l'esprit,  avait  le  don  commun  de  rattacher  les  intérêts  à  des 
doctrines.  Le  besoin  d'associer  leur  avantage  particulier  au 
triomphe  de  leurs  principes  ajoutait  sa  sollicitation  constante  à 
leurs  instincts  de  lutte.  Là  était  le  secret  de  leur  énergie  à  vou 
loir  et  à  agir.  Ceux  qui  croient,  en  travaillant  pour  eux-mêmes, 
travailler  aussi  pour  les  autres,  et  voient  dans  leur  propre  avan- 
tage la  petite  part  d'un  bien  plus  vaste  et  plus  durable,  ennoblis- 
sent leur  égoïsme  d'une  générosité,  poursuivent  leurs  intérêts 
avec  l'illusion  de  les  oublier,  et  leurs  désirs  s'imposent  à  leur 
conscience  avec  l'autorité  du  devoir. 

Ces  discordes  sortirent  toutes  ensemble  et  tout  armées  de  la 
Révolution  française.  Elle  suscita  dans  Lyon  des  énergies  et  des 


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808  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

épouvantes  que  le  reste  de  la  France  ne  connut  pas.  La  populace 
avait  pour  idole  sa  propre  image,  Chalier,  d'abord  chrétien  jus- 
qu'à aspirer  au  sacerdoce,  puis  devenu  assez  impie  pour  ne  plus 
chercher  hors  de  lui-même  le  Christ  d'un  évangile  tout  terrestre. 
En  ce  renégat  encore  mystique  les  extases  s'élevaient  à  la  béati- 
tude des  égorgemens  et,  chef  de  la  municipalité,  il  voulait  com- 
mencer, au  profit  des  pauvres,  par  l'assassinat  des  riches,  la 
communauté  des  biens.  Les  riches,  c'est-à-dire  cette  bourgeoisie 
ruinée  par  la  guerre  et  la  proscription  du  luxe  «  incivique,  » 
pensèrent  que  se  défendre,  c'était  défendre,  avec  les  traditions 
de  leur  habileté  industrielle,  l'existence  même  du  pauvre.  Ces 
sages  eurent  la  rare  sagesse  du  courage.  Ils  osèrent  combattre  à 
main  armée,  eimporter  l'Hôtel  de  Ville,  saisir  Chalier,  et  faire 
subir  à  ce  protégé  de  la  Convention  le  sort  dont  il  les  menaçait; 
ils  osèrent  continuer  la  guerre  contre  la  Convention  elle-même. 
La  Normandie  et  sa  révolte  finie  aussitôt  que  tentée,  la  Bretagne 
et  la  Vendée  aux  prises  d'armes  chroniques,  Marseille  qui  après 
avoir  arboré  le  drapeau  blanc  ne  tenta  pas  de  le  défendre,  Toulon 
qui  pour  résister  se  livra  aux  Anglais,  avaient  avec  elles  des 
alliés,  autour  d'elles  la  plaine  et  le  bocage,  où  les  combattans 
dispersés  pouvaient  se  changer  en  agriculteurs  paisibles,  derrière 
elles  la  mer  qui  offrait  aux  vaincus  une  fuite  sûre.  Les  Lyonnais 
étaient  seuls,  toute  fuite  fermée  par  leurs  murailles  devenues 
leur  prison  :  pour  eux,  être  vaincus  était  périr.  Ils  calculèrent 
tout  cela  et  commencèrent  la  lutte.  Et  cet  héroïsme  trouva  pour 
le  punir  l'énergie  égale  et  toute  atroce  de  la  bourgeoisie  révolu- 
tionnaire qui  à  Lyon  faisait  des  vœux  pour  Paris.  Quand  Fouché, 
déclarant  la  guillotine  trop  lente,  mitrailla  ses  prisonniers  sur  la 
place  Bellecour,  il  était  encouragé  par  une  fureur  ambiante,  celle 
des  Jacobins  lyonnais  qui,  pour  devenir  les  maîtres,  sacrifièrent 
de  leur  ville  les  citoyens,  les  remparts,  les  monumens  et  le 
nom. 

L'ordre,  même  sous  Bonaparte,  ne  reparut  qu'affaibli  par 
une  double  contradiction.  Le  pouvoir,  tout  en  revenant  à  la  per- 
pétuité monarchique,  acceptait  d'être  jugé  par  l'opinion  de  la 
France,  et  ce  qu'on  nommait  la  France,  était  sous  l'Empire  le 
groupe  servile  de  ceux  que  l'Empereur  désignait  lui-même; 
sous  la  Restauration  et  la  monarchie  de  Juillet,  l'oligarchie  des 
grands  propriétaires.  La  presque-totalité  des  Français  n'avait  pas 
la  parole  sur  la  politique  de  la  France.  Sans  moyen  régulier  d'in- 


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LE  GOUVERNEMENT  DE  LA   DÉFENSE  NATIONALE.  809 

fluer  sur  les  affaires  nationales,  ils  se  trouvaient  mis  par  une 
minorité  hors  du  pacte  social.  S'ils  ne  comptaient  pas  pour  elle, 
pourquoi  compterait-elle  pour  eux?  Ce  vice  du  suffrage  dans  un 
pays  logique  rendit  national  le  mépris  de  la  légalité,  et  ce  goût 
de  rébellion  devait  devenir  le  plus  tentateur  où  les  esprits  étaient 
xe  plus  capables  de  méditer  sur  les  inconséquences  du  régime. 
Le  foyer  le  plus  puissant  des  ardeurs  révolutionnaires  fut  Lyon, 
A  des    hommes  calculateurs  et  non  hasardeux  il  ne  pouvait 
échapper  que,  pour  réussir  il  leur  fallait  être  toujours  entretenus 
dans    la  familiarité  de  leur  dessein  commun  et  prêts  à  saisir 
les  occasions  fugitives,  c'est-à-dire  formés  en  groupes  perma- 
nens.    Le  droit  d'association  n'existait  pour  personne,  surtout 
pour  les  ennemis  de  l'État  :  mais  ceux  qui  veulent  renverser  ont 
peu  de  scrupule  à  désobéir.  Lyon  emprunta  à  l'Italie,  mère  des 
conspirations,  l'arme  qui  de  là  se  répandit  en  France  :  ce  fut 
l'ère  des  sociétés  secrètes.  Lorsque  l'avènement  de  Louis-Philippe 
eut  affaibli  le  principe  d'autorité,  de  ces  sociétés  secrètes  sortirent 
les  émeutes,  chroniques  durant  les  premières  années  du  règne. 
Lyon,  par  les  révoltes  de  1831  et  de  1834,  donna  au  xix*  siècle  le 
signal  des  luttes  sociales.  Tandis  que  Paris,  non  moins  tumul- 
tueux, se  battait  par  caprice  politique,  lassitude  du  calme,  goût 
de  Taventuire,  plaisir  de  fronde  populaire,  à  Lyon  se  poursuivait 
la  guerre  servile,  triste  comme  le  drapeau  noir  que  les  combat- 
tans  avaient  choisi,  cruelle  comme  la  faim  dont  ils  étaient  l'armée. 
La  révolution,  de  1848,    en  décrétant  la  République  et  le 
suffrage  universel,  avait  été  la  victoire  commune  des  bourgeois 
révolutionnaires  et  des  ouvriers.  Ils  la  poursuivirent  aussitôt  les 
uns  contre  les  autres,  et  le  prolétariat  de  Paris  tenta  aux  jour- 
nées de  Juin  la  guerre  sociale  commencée  en  1831  par  le  prolé- 
tariat de  Lyon.  Contre  le  second  Empire,  né  de  ces  luttes,  Lyon 
prit  à  son  tour  exemple  sur  Paris;  les  ouvriers,  faisant  défection 
au  souverain  qui  les  favorisait,  renouèrent  alliance  avec  les 
bourgeois  révolutionnaires.  Mais  cette  vieille  guerre  eut  sa  nou- 
veauté :  le  recrutement  de  conspirateurs  pour  l'émeute  cessa 
d'être  le  moyen  principal  de  combat.  La  force  matérielle  d'un 
gouvernement  résolu  et  armé  fut  la  cause  la  plus  évidente  de 
l'abandon  oti  tombèrent  soudain  les  moyens  violens,  ce  n'était 
pas  la  seule.  Élu  de  l'opinion  générale,  conservateur  du  suffrage 
universel,  l'Empereur  imposait  à  ses  adversaires  par  une  force 
morale.  Contre  un  régime  qui  s'associait  l'opinion  publique  et 


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810  KEVUÈ  DÉS  DEUX  MONDFS. 

semblait  faire  nn  avec  elle,  compter  sur  les  bandes  occultes  d'af- 
fidés  ce  n'était  pas  môme  le  menacer,  c'était  le  fuir  dans  Tombre 
avec  quelques  ombres,  se  réduire  à  l'impuissance  et  à  l'odieux 
d'une  oligarchie  secrète,  laissant  intact  à  l'Empire  son  prestige 
d'institution  faite  par  tous  et  pour  tous.  Avant  d'espérer  le 
moindre  avantage  contre  lui,  il  fallait  l'ébranler  dans  l'opinion 
où  il  avait  sa  large  assise;  pour  changer  l'opinion,  entreprendre 
la  guerre  publique  des  idées;  sinon  convaincre  la  majorité,  du 
moins  se  concilier  une  partie  du  peuple  ;  disputer  au  souverain, 
fût-ce  par  une  apparence,  cette  légitimité  démocratique  où  il  pui- 
sait sa  véritable  force.  Le  suffrage  universel,  malgré  ses  vices,  eut 
ce  résultat  qu'il  amoindrit,  même  chez  les  hommes  de  révolu- 
tion, la  violence,  et  les  contraignit  aux  procédés  de  propagande 
légale.  Or  toute  entreprise  de  former  la  pensée  publique  oblige 
ceux  qui  veulent  convaincre  à  révéler,  si  imposteurs  soient-ils, 
quelque  chose  de  leur  propre  pensée.  Cette  condition  nouvelle  de 
la  lutte  acheva  de  mettre  au  jour  les  influences  qui,  primi^ 
tives  comme  la  race,  ou  successives  comme  l'histoire,  avaient 
formé  la  nature  multiple  et  préparé  la  force  moderne  du  peuplé 
lyonnais. 

Il 

La  bourgeoisie  révolutionnaire  y  continua  son  œuvre  tradi-^ 
tionnelle.  A  ses  chefs  la  lutte  religieuse  semblait  toujours  la 
grande  œuvre  de  la  politique.  C'est  l'Église  qui  offensait  leur 
intelligence,  en  courbant  sous  les  dogmes  de  sa  hiérarchie  cette 
raison  dont  ils  se  croyaient  eux-mêmes  les  pontifes  et  pour  la-^ 
quelle  ils  voulaient  une  souveraineté  sans  rivale  ;  c'est  l'Église  qui 
menaçait  leur  ambition,  car  elle  formait  des  sociétés  éloignées  dé 
la  révolte  et  de  la  servitude,  et  eux  voulaient  marcher  par  la  té^ 
bellion  à  iB  toute-puissance  ;  c'est  l'Église  qui  déconcertait  leur 
habileté,  car  il  n'était  pas  un  moyen  d'influence  tenu  par  eux 
pour  efficace  qui  ne  fût  déjà  employé  par  elle  contre  eux.  En 
revanche,  toutes  les  attaques  contre  elle  trouvaient  une  compli- 
cité instinctive  dans  tous  les  vices  condamnés  par  sa  morale,  et 
si  cette  lutte  portait  au  pouvoir  ceux  qui  l'auraient  diiigée,  la 
vaste  ruine  de  l'Église  encombrerait  assez  de  temps  la  place 
publique  pour  épargner  à  leur  intelligence  et  à  leurs  intérêts 
l'embarras  d'autres  destructions. 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE   NATIONALE.  811 

A  Lyon,  la  ville  des  cloches  dans  la  ville  des  métiers;  la  col- 
line qui  de  sa  base  h  son  sommet  porte/de  plus  en  plus  épaisse, 
sa  végétation  de  pierre  cléricale,  et  surmonte  de  la  croix  ses 
chapelles,  ses  couvens,  ses  collèges,  ses  asiles,  couronnée  elle-- 
même par  une  statue  dldolatrie;  les  pèlerinages  et  les  illumina^^ 
tiens  qui  à  certains  jours  unissent  la  cité  tout  entière  au  culte 
de  la  Vierge;  l'isolement  des  incrédules  dans  une  bourgeoisie 
tout  imprégnée  da  catholicisme,  et  attentive  à  traiter  Timpiété 
comme  une  désertion,  une  déchéance  et  un  péril,  tout  perpé-^ 
tuait  la  colère  de  ces  hommes  et  leur  énergie  contre  la  puissance 
provocatrice.  Possédés  par  celte  haine  religieuse  au  point  d'ou- 
blier leur  haine  politique,  ils  ne  s'inquiétaient  pas  s'ils  parais^ 
saient  ainsi  ménager  le  gouvernement  et,  à  certaines  heures,  le 
servir  :  ils  savaient  qu'ébranler  l'Église  était  ébranler  l'État. 
Dans  le  silence  d'abord  imposé  à  tous,  ils  surent  faire  une  prO'^ 
pagande  d'incrédulité,  s'imposer  aux  regards,  opposer  à  un  culte 
un  culte,  à  des  cortèges  des  cortèges,  et  les  enterremens  civils 
furent  plus  multipliés,  plus  sollicités,  plus  achetés  à  Lyon  qu'en 
aucune  autre  ville.  Dès  qu'eut  été  autorisée  la  Ligue  de  l'ensei^ 
gnement,  ils  comprirent  l'intérêt  qu'il  y  avait  à  préparer,  sous 
cette  apparence  du  zèle  pour  le  savoir,  la  ruine  de  l'éducation 
chrétienne,  et  travaillèrent  à  s'emparer  de  Toeuvre  en  s'y  affiliant. 
De  même  ils  peuplèrent  la  maçonnerie  que  Napoléon  III  tolérait 
sous  prétexte  d'œuvre  philanthropique,  mais  où  se  formait 
l'orthodoxie  de  l'impiété,  où  se  perfectionnait  l'art  des  formules, 
des  ruses,  des  dissimulations  et  des  impudeurs  nécessaires  pour 
dépouiller  malgré  lui  un  peuple  de  ses  croyances.  On  eût  dit 
que  cette  habileté  allait  jusqu'à  dissimuler  des  chefs  véritables 
et  invisibles  derrière  des  figurans  :  l'importance  obtenue,  la 
place  occupée  par  le  silencieux  député  Hénon,  l'officier  de  santé 
Durand,  Tex-instituteur  Barodet  donnaient  la  mesure  de  la  force 
occulte  qui  rendait  puissante  même  la  nullité.  L'attraction  ver^ 
cette  force  avait  jeté  dans  les  loges,  avant  la  fin  de  l'Empire, 
quelques  recrues  de  plus  haute  culture  et  de  plus  vive  intelli*» 
gence,  tous  avocats  :  contre  un  régime  d'autorité  les  adversaires 
les  plus  efficaces  étaient  les  hommes  de  discussion.  Le  barreau 
de  Lyon  comptait,  parmi  ses  maîtres,  Le  Royer,  franc-maçon, 
d'origine  calviniste  et  genevoise.  De  laustérité  ancestrale  il  ne 
conservait  qu'une  goutte  de  fiel  contre  le  catholicisme  et  de  ten- 
dresse pour  la  Républi^e  distillées  dans  beaucoup  de  prudence, 


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8t2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Trop  avisé  pour  compromettre  par  une  lutte  personnelle  contre 
l'Empire  sa  profession  et  son  repos,  assez  homme  de  parti  pour 
désirer  que  la  guerre  fût  menée  à  fond  par  d'autres,  il  s'inté- 
ressait, aimable  et  paterne,  à  ses  jeunes  confrères  en  qui  perçait 
l'ambition  et  le  talent,  recruta  sans  bruit  ceux  qui  feraient  du 
bruit,  e(,  bon  passe- partout,  leur  ouvrit  la  porte  du  Temple. 
Ainsi  y  pénétrèrent  avec  Millaud  l'adresse,  avec  Varambon  l'élé- 
gance, avec  Ferrouillat  la  continuité  infatigable  de  la  parole.  Ils 
la  répandirent,  plus  active  à  mesure  que  les  lois  devenaient  plus 
douces,  éclipsant  le  vieux  groupe  de  la  maçonnerie  silencieuse, 
éclipsés  eux-mêmes  par  leur  compagnon  Andrieux.  En  celui-ci, 
la  rhétorique  était  au  service  d'un  tempérament.  Son  courage 
impatient  de  faire  ses  preuves  lui  donnait  une  originalité  et  une 
indépendance,  car,  s'il  acceptait  les  doctrines  communes,  il  les 
eervait  à  sa  manière,  ardemment  et  hardiment.  Aux  manœuvres 
obliques  il  préférait  les  attaques  de  front  :  il  les  dirigea  tellef, 
soit  contre  TÉglise,  soit  contre  l'Empire.  Sa  vigueur  lui  fit  aussi- 
tôt des  enthousiastes  dans  la  foule,  qui  est  femme,  et  aime  les 
passionnés.  Son  succès  obligea  à  devenir  violens  les  émules  qui 
voulaient  devenir  populaires  comme  lui,  et  leurs  voix  sonnèrent 
le  réveil  à  Lyon  assoupi.  Le  succès  confirma  Andrieux  dans  sa 
volonté  d'aller  en  tout  jusqu'au  bout.  Elle  le  poussa  en  1869 
jusqu'à  Naples  où  s'était  réunie  une  assemblée  de  libres  pen- 
seurs, qu'on  appela  1'  «  Anti-Concile.  »  Il  revint  à  Lyon  pom 
s  y  heurter  aux  préparatifs  du  plébiscite  et  combattit  de  telle 
sorte  qu'au  mois  de  mai  1870,  il  était  condamné  pour  outrages  à 
l'Empereur.  Malgré  ces  efi'orts,  quand  la  liberté  des  réunions  et 
de  la  presse  mit  ce  parti  en  demeure  de  formuler  son  pro- 
gramme, une  seule  passion  était  au  fond  des  cœurs.  Dans  la  tour- 
mente de  paroles  qui  succédait  au  silence,  quelques  vagues  pro- 
messes de  réformes  politiques  ou  sociales  passèrent,  mais  on  les 
prononçait  comme  on  s'acquitte  des  formules  vaines.  La  vie,  la 
sincérité,  n'apparaissaient  que  dans  les  anathèmes  lancés  au  ca- 
tholicisme; incantation  monotone  et  incessante,  contre  Fintolé- 
rance  de  Rome,  les  scandales  du  clergé,  la  richesse  effrayante  de 
cette    mainmorte,  ces  constructions  qui  importunent  de  leur 
masse  les  yeux  du  pauvre,  ces  hautes  clôtures,  ces  grilles,  ces 
verrous  qui  protègent  des  richesses  plus  grandes  encore. 

Cet  apostolat  de  la  haine  avait  étendu  ses  conquêtes  parmi  les 
prolétaires.  La  bourgeoisie  catholique  continuait  à  résister  par 


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LE   GOUVERNEMENT    DE    LA    DÉFENSE   NATIONALE.  813 

Tensemble  de  ses  œuvres,  pourtant  elle  n'était  plus  en  tout  égale 
à  son  passé.  Le  luxe  contagieux  Favait  touchée  et  ce  qu'il  enle- 
vait à  ses  mœurs  simples,  la  rendait  moins  respectable  au  peuple. 
Sous  un  Napoléon  protecteur  des  croyances,  elle  avait  jugé  su- 
perflu de  les  sauvegarder  elle-même  comme  sous  Louis- Phi- 
lippe :  or,  depuis  la  guerre  d'Italie,  Napoléon,  suspect  aux 
fidèles  à  cause  du  sort  fait  au  Pape,  s'était  montré  inattentif  aux 
attaques  dirigées  contre  eux,  et  les  catholiques  lyonnais  se  trou- 
vaient à  la  fois  compromis  par  leur  adhésion  politique  à  l'Empire 
et  déshabitués  de  cette  défense  religieuse  que  l'Empire  désertait. 
Pour  demeurer  fidèle  k  la  foi,  il  faudrait  h  la  multitude  trop  de 
victoires  sur  elle-même.  Son  sort  la  tourne  contre  ses  maîtres  en 
christianisme,  qui  lui  semblent  prêcher  trop  de  parole  et  pas 
assez  d'exemple,  contre  la  bouté  d'un  Dieu  qui  la  laisse  malheu- 
reuse, contre  la  duperie  d'une  patience  qui  ne  guérit  rien.  Sans 
orateurs,  sans  journaux,  elle  n'a  pas  de  pensée  publique,  ne 
recueille  que  celle  des  autres,  et  instruit  par  ces  voix  du  dehors, 
le  prolétariat  lyonnais  se  détache  de  l'Eglise.  Mais,  tout  en  les 
écoutant,  il  a  entendu  en  lui-même  une  voix  qui  modifie  et  com- 
plète la  leçon. 

Lui  et  la  bourgeoisie  ne  jugeaient  pas  l'Église  de  la  même 
place.  Les  bourgeois  n'ont  jamais  besoin  des  œuvres  qu'elle  a 
organisées  pour  le  soulagement  des  détresses  humaines  ;  sa  cha- 
rité, dont  le  bénéfice  n'est  pas  pour  eux,  leur  est  même  oné- 
reuse par  les  devoirs  qu'elle  leur  rappelle.  Ils  n'ont  de  rapports 
avec  elle  que  par  ses  doctrines  :  c'est  par  ses  idées  sur  la  raison, 
sur  l'omnipotence  de  l'homme,  sur  l'infaillibilité  du  libre  arbitre 
qu'ils  entrent  en  conflit  avec  elle,  et,  quand  ils  rompent,  c'est  par 
colère  contre  son  enseignement,  qui  est  une  humiliation  pour 
leur  orgueil.  Le  pauvre  ne  tient  pas  la  tête  si  superbe;  penchée 
par  la  souffrance,  elle  se  dresse  moins  vers  la  domination,  et 
c'est  par  la  souffrance  que  le  pauvre  entre  en  contact  avec 
l'Église.  Les  remèdes  qu'elle  a  préparés  à  l'ignorance,  à  la  ma- 
ladie, à  l'abandon,  à  la  faim,  sont  les  remèdes  dont  il  a  besoin. 
L'Église  pour  lui  n'est  pas  celle  qui  discute,  mais  celle  qui  secourt; 
pas  celle  qui  refuse,  mais  celle  qui  donne;  pas  celle  qui  apporte 
des  humiliations  b.  l'orgueil,  mais  celle  qui  apporte  des  secours 
à  la  faiblesse.  A  Lyon,  tout  homme  du  peuple  avait  eu  quelque 
part  à  ces  bienfaits,  et  sur  ces  souvenirs  s'émoussait  la  pointe 
des  colères  aiguisées  par  les.  intellectuels.  Il  se  détachait  de 


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814  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

l'Église  comme  d*ime  morte,  mais,  comme  envers  mie  mortei 
gardait  quelque  douceur  d'impartialité  :  tout  insuffisant  qu'eût 
été  le  lait  de  la  maigre  nourrice,  du  moins  n'en  avait-elle  refusé 
une  goutte  à  aucunes  lèvres;  si  elle  avait  bercé  le  mal  sans  le 
guérir,  du  moins  avait-elle  porté  sur  ses  bras  toutes  les  dou- 
leurs du  monde  ;  et  seule  elle  avait,  dans  la  férocité  des  égolsmes, 
jeté  en  faveur  des  faibles  un  cri  de  pitié.  II  ne  songeait  pas  à  la 
maudire,  il  lui  suffisait  de  s'en  séparer.  En  vain  ses  maîtres 
en  impiété  le  prétendaient  arrêter  dans  les  joies  de  la  perse* 
cution.  Gomme  Dante  en  face  des  ombres  condamnées,  il  enten- 
dait son  guide  intérieur  lui  dire  :  c<  Regarde  et  passe.  »  Sans 
perdre  son  temps  h  s'acbamer  contre  elles,  il  avait  h&te  de  saisir 
la  terre  des  vivans  qu'elles  ne  î'empècbaient  plus  de  prendre. 
Évadé  de  la  foi,  il  s'élançait  à  la  conquête  de  la  richesse 
humaine.  Car  sur  terre,  unique  domaine  de  l'homme,  l'inégal 
partage  des  avantages  offerts  un  instant  par  la  nature  est  devenu 
l'iniquité  irréparable,  le  vol  scélérat  du  bonheur  auquel  tous  ont 
autant  de  droits.  Si  les  libres  penseurs  se  contentaient  de  rem- 
placer les  catholiques  au  gouvernement  de  cette  société  main- 
tenue en  son  ancien  ordre,  c'est-à-dire  'en  son  iniquité,  leur 
victoire  serait  un  non-sens ,  une  trahison ,  car  la  raison  ne 
triomphe  pas  oti  dure  l'injustice.  Plus  le  prolétariat  lyonnais 
adhérait  à  une  révolution  dans  les  croyances,  plus  il  devenait 
.  impatient  d'une  révolution  dans  les  fortunes.  Gela  apparut  dès 
que,  réveillé  lui  aussi  par  une  société  tolérée  du  pouvoir,  l'Inter- 
nationale, il  se  réunit  et  parla.  Dans  les  discours  et  les  manifestes 
de  ses  chefs,  les  attaques  contre  le  catholicisme  n'ont  pas  plus 
d'importance  que  les  protestations  des  révolutionnaires  bourgeois 
en  faveur  du  prolétariat  :  c'est  la  clause  de  style,  la  pensée  morte. 
La  pensée  et  la  parole  vivante  ne  prévoient,  n'appellent,  ne 
préparent  que  le  changement  de  l'ordre  social,  la  haine  véritable 
porte  ses  coups  à  l'organisation  de  la  propriété. 

Entre  bourgeois  et  prolétaires  le  désaccord  portait  non  seu- 
lement sur  les  avantages  à  obtenir  du  pouvoir,  mais  sur  les 
droits  à  donner  au  pouvoir.  Les  révolutionnaires  bourgeois 
étaient  les  héritiers  directs  de  ces  Jacobins  lyonnais  qui,  en  1793, 
avaient  été,  même  contre  leur  ville,  attachés  à  Paris.  Plus  ilr 
avaient  conscience  de  n'être  qu'un  petit  groupe  entre  les  masse 
conservatrice  et  prolétaire,  plus  ils  voulaient,  si  une  surprise 
leur  livrait  le  pouvoir,  compenser  la  faiblesse  de  leur  uombn 


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LE   GOUVERKEMENT   DE  LA    DÉFENSE   NATIONALE.  815 

par  la  multiplicité  de  leurs  prérogatives,  se  retrancher  dand  lé 
gouvernement,  régler  tout  de  ce  centre  par  une  volonté  unique, 
broyer,  par  Faction  de  ce  mécanisme  légal,  les  autres  volontés 
au  lieu  de  les  convaincre,  et^  au  nom  de  TÉtat,  imposer  tout  à  la 
France. 

Ce  régime  n'avait  jamais  agréé  aux  ouvriers  lyonnais.  Pro- 
létaires, ils  se  rendaient  compte  que  les  prolétaires  n'étaient  pas 
capables  de  diriger  les  multiples  services  de  l'État,  que  la  com 
plexité  de  la  tâche  créait  un  monopole  aux  aptitudes  des  bour- 
geois, et  donnerait  à  des  privilégiés  le  moyen  d'ajourner  encore 
la  révolution  sociale.  Lyonnais,  ils  supportaient  avec  jalousie 
de  n'être  jamais  que  les  seconds  en  France ,  c'est-à-dire  les 
premiers  serviteurs  de  Paris.  Leurs  vieilles  traditions  d'indépen- 
dance étaient  plus  respectées  par  les  règles  de  l'Internationale, 
où  chaque  groupe  formait  une  société  libre,  et  où  le  comité  cen- 
tral se  contentait  d'être  entre  elles  un  lien  :  aussi,  l'Interna- 
tionale avait-elle  trouvé  à  Lyon  nombre  d'adhérens,  que  leur 
affiliation  rendait  plus  hostiles  encore  à  l'unité  jacobine.  Inter- 
nationaux, ils  voulaient,  par-dessus  les  barrières  des  États,  éta- 
blir des  ententes  et  des  autorités  communes  aux  travailleurs  de 
toute  race  :  tout  régime  fondé  sur  la  souveraineté  de  l'État  avait 
pour  étendue  la  nation,  par  suite  exaltait  l'idée  de  patrie,  et,  grou- 
pant races  contre  races,  faisait  obstacle  aux  pénétrations  paci- 
fiques. Ces  ouvriers  aspiraient  à  un  nouveau  principe  de  gouver- 
nement :  le  besoin  créa  l'organe.  Quelques  jeunes  Lyonnais, 
d'une  certaine  culture,  s'étaient  affiliés  à  l'Internationale  :  le 
plus  actif  et  le  plus  intelligent  s'appelait  Albert  Richard.  Il  aimait 
son  indépendance  jusqu'à  la  prévention  contre  tout  pouvoir, 
et  de  tous  le  plus  odieux  à  cette  nature  indocile  devait  être  la 
pesante  structure  de  l'omnipotence  jacobine.  Des  séjours  en 
Suisse,  rendez-vous  d'études  révolutionnaires  avec  les  interna- 
tionaux de  ce  pays,  montrèrent  au  jeune  Lyonnais  dans  les 
institutions  politiques  d'un  peuple  le  régime  que  l'Internationale 
avait  établi  :  des  Gantons,  chacun  souverain  dans  la  patrie  com- 
mune, déléguant  ce  qu'il  voulait  de  sa  souveraineté  à  l'intérêt 
commun,  sans  crainte  d'être  jamais  contraint  au  nom  de  tous 
dans  ses  affaires  propres.  La  legon  fut  complétée  par  les  rap- 
ports de  ce  groupe  de  jeunes  théoriciens  avec  Bakounine,  réfugié 
en  Suisse,  et  qui,  aussi  engagé  dans  Ilnternationale,  cherchait  la 
loi  du  monde  nouveau.  Ce  révolté,  pour  qui  penser  était  dé- 


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816  BEVUE  DES  DEUX  MORDES. 

truire,  avait  souffert  de  Tadministration  autocratique  étendue 
sur  toute  la  Russie  et,  dans  Temportement  de  sa  colère,  oppo- 
sait  à  l'excès  d'autorité  l'anarchie.  Mais  son  anarchie,  dans  la- 
quelle il  prétendait  dissoudre  les  centres  factices  d  autorité,  ne 
détruisait  pas  tous  rapports  de  droits  entre  les  hommes,  elle 
s'était  arrêtée  devant  la  commune  russe  ;  dans  ce  groupe  naturel 
il  reconnaissait  une  société  complète,  la  déclarait  souveraine.  Le 
Slave,  par  l'outrance,  Timprévu,  la  rigueur  de  sa  logique,  se  fit 
de  ces  jeunes  Français  des  disciples.  Eux,  à  leur  tour,  accommo- 
dèrent ces  idées  étrangères  à  la  clarté  de  l'ordonnance  française, 
et  combinèrent  un  régime  où  à  l'unité  ils  opposaient  la  fédéra- 
tion, et  à  l'État  la  Commune.  La  fortune  du  système  fut  auprès  des 
ouvriers  lyonnais  soudaine  et  générale.  Ils  crurent  reconnîdtre 
dans  cette  nouveauté  la  formule  de  la  réforme  qu'ils  cherchaient. 
Cette  souveraineté  commimale  leur  reconnaissait  leur  part  immé- 
diate du  pouvoir.  Car  ils  n'étaient  pas  comme  les  Jacobins  une 
oligarchie  partout  en  minorité,  mais,  en  certaines  régions  indus- 
trieuses et  dans  de  grandes  villes,  une  part  notable,  parfois 
prépondérante  de  la  population.  Ces  places  de  travail  devien- 
draient pour  eux  des  places  d'indépendance,  malgré  les  majo- 
rités conservatrices  encore  maîtresses  de  la  France.  Ils  ne  trou- 
veraient pas  dans   l'administration  relativement  simple  d'une 
commune,  les  difficultés  qui  les  rendaient  incapables  de  conduire 
l'État;  il  leur  serait  facile  de  tenter  l'application  de  leurs  doc- 
trines sur  ces  champs  restreints  et  avec  une  diversité  d'expé- 
riences qui  rendraient  les  erreurs  moins  redoutables  et  plus  ra- 
pides les  progrès.  La  souveraineté  des  communes  abolirait  le 
caractère  trop  national   des   gouvememens  unitaires,  permet- 
trait à  chacune  de  s'entendre  avec  ses  voisines,  et  d'étendre  de 
proche  en  proche,  par-dessus  les  bornes  historiques  des  races,  la 
fédération   universelle   des   travailleurs.   En  attendant   que  la 
fécondât  l'avenir   des   gouvememens  légaux,  elle   renouvelait 
dès  maintenant  le  principe  révolutionnaire  :  elle  donnait  à  toute 
commune  le  droit  de  rompre  avec  TÉtat;  elle  déniait  à  la  capi- 
tale le  droit  d'imposer,  pour  s'être  délivrée,  la  servitude  aux 
autres  cités,  surtout  à  celles  qui,  par  un  soulèvement  aussi  prompt 
et  aussi  efficace,  auraient  trouvé  dans  leur  victoire  leur  titre 
se  gouvernera  leur  guise.  Le  Lyon  prolétaire  qui,  sur  400  000  ha 
bitans,  comptait  ISO  000  ouvriers   unis  contre    250  000   bour 
geois  divisés,  acclama  une  doctrine  qui  lui  assurait  l'hégémoni 


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LE   GOUVERNEMENT  DE   LA   DÉFENSE   NATIONALE.  817 

dans   sa  ville  et  rindépendance  contre  la  primauté  de  Paris. 

  ce  prestige  sur  les  imaginations  s'ajoutèrent  des  moyens 
plus  artificieux  de  recrutement.  Les  grèves  de  1869,  préparées 
dans  le  bassin  de  la  Loire  et  du  Rhône,  atteignirent  à  Lyon  tous 
les  corps  d'état  et  de  métier,  y  suspendirent  tour  à  tour  le  tra- 
vail. Ils  semblaient  se  transmettre  le  chômage,  comme  pour  don- 
ner le  loisir,  à  tous  ces  travailleurs  qui  ne  travaillaient  plus, 
d'apprendre  les  passions  révolutionnaires,  à  la  fièvre  de  s'insi- 
nuer partout,  aux  ipeneurs  de  connaître  leurs  troupes.  Françaises 
ou  étrangères,  toutes  les  sections  de  l'Internationale  soutinrent 
de  leurs  subsides  les  grévistes.  C'était  la  coopération  libre  des 
groupes  souverains  au  service  des  intérêts  communs,  la  fédéra- 
tion vivante  et  tutélaire,  le  fait  donnant  raison  à  l'idée.  Aussi, 
dans  tous  les  corps  de  métier,  les  affiliés  se  multiplièrent.  A  l'au- 
tomne de  1869,  cette  masse  d'internationaux  lyonnais  exprima 
ses  pensées  par  le  choix  de  son  mandataire  au  congrès  de  Bâle  ; 
elle  désigna  Bakounine.  Dans  cette  assemblée,  quand  Bakounine 
répandit  ses  colères  destructrices  jusqu'à  l'anéantissement  do 
toute  autorité,  il  ne  représentait  que  le  nihilisme  de  son  âme 
russe  :  quand  il  proclama  la  souveraineté  de  la  Commune,  il  for- 
mulait exactement  la  doctrine  des  internationaux  lyonnais.  Après 
le  congrès,  ils  la  confirmèrent  dans  une  campagne  de  réunions 
où  Albert  Richard  fit  applaudir  par  de  vastes  auditoires  le  prin- 
cipe nouveau,  décréter  qu'il  devait  être  appliqué,  et  voter  que  les 
ouvriers  de  Lyon  «  se  fédéreraient  avec  les  groupes  déjà  formés 
à  Paris,  à  Marseille  et  chez  les  nations  voisines.  »  Le  13  mars  1870, 
cette  fédération  était  constituée  par  5  000  adhérons  dans  la  salle 
de  la  Rotonde,  aux  Brotteaux.  Les  nations  étrangères  man- 
quaient, mais  nombre  de  villes  françaises  étaient  représentées; 
toutes  du  Midi,  sauf  Paris,  Rouen  et  Dijon. 

Fédéralistes  et  Jacobins,  révolutionnaires  politiques  et  des- 
tructeurs sociaux  poussaient  leur  propagande  contraire,  sans 
la  tourner  les  uns  contre  les  autres  ;  leur  désir  d'abattre  le  gou- 
vernement leur  imposait  le  silence  sur  leurs  désaccords.  Mais  les 
chefs  ne  s'y  trompaient  pas,  ils  comprenaient  qu'entre  ces  fac- 
tions, l'alliance  était  un  accident,  la  guerre  la  réalité  profonde. 
Tout  en  concertant  leur  action  immédiate,  ils  songeaient  aux 
précautions  qu'il  leur  faudrait  prendre  bientôt  peut-être.  Ils 
8  épiaient  dans  l'ombre,  ils  voyaient  avec  regret  croître  les  in^ 
fluences  qu'ils  devinaient  rivales,  les  desservaient  autant  qu'ils  le 
Toxi  xxjiu  —  1904.  52 


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n 


818  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pouvaient  sans  rompre,  et  il  y  avait  entre  eux  autant  de  haines 
secrètes  qu'ils  en  montraient  de  publiques  contre  l'Empire. 

ni 

La  guerre  les  surprit,  également  impopulaire  auprès  des  Jaco- 
bins et  des  Internationaux.  Les  uns  et  les  autres  avaient  plus  à 
attendre  de  nos  défaites  que  de  nos  victoires. 

Les  défaites  leur  donnèrent  le  signal  et  le  courage  de  l'action 
révolutionnaire.  A  Reichshoffen,  la  Croix-Rousse  répondit  par 
un  dernier  retour  de  la  tactique  aventureuse  qui  tant  de  fois 
avait  commencé  de  grandes  luttes  par  Taudace  imprévue  de 
quelques  conspirateurs.  Leur  race  se  perpétuait  en  un  notaire, 
étrange  tabellion^  plus  apte  à  dresser  des  barricades  que  des 
contrats.  Républicain,  conseiller  d'arrondissement,  désigné  par 
sa  violence  à  ce  choix  du  parti  avancé,  Lentillon  était  un  de 
ceux  qui,  pour  s'élancer,  n'ont  pas  besoin  de  savoir  où  ib  courent, 
et  son  ardeur  l'emportait  avant  qu'il  eût  pris  conseil  de  sa  rai- 
son. Sa  colère  veut  une  agitation  et  l'improvise,  en  convoquant 
ses  amis  à  la  Croix-Rousse  pour  le  13  août.  Quelques  anciens 
combattans  des  sociétés  secrètes  reconnaissent  lappel  d'autre- 
fois. L'échauffourée  se  réduit  à  une  mêlée  avec  la  police,  un 
agent  est  tué,  deux  blessés;  mais  les  agitateurs,  rapidement 
vaincus,  laissent  Lentillon  prisonnier.  Trois  jours  après,  les 
internationaux  veulent  entraîner  à  THôtel  de  Ville  la  garde  mo- 
bile qui  part  pour  le  camp  de  Sathonay,  et  ne  réussissent  pas 
davantage.  Mais  l'éloignement  des  troupes  appelées  à  la  frontière 
réduit  déjà  la  garnison  à  presque  rien  :  la  garde  nationale  n'a 
pas  été  organisée,  car  l'Empire,  à  Lyon,  ne  se  défie  guère  moins 
des  modérés  que  des  révolutionnaires  et»  ainsi,  l'obstacle  que 
des  conservateurs  armés  eussent  peut-être  opposé  aux  déma- 
gogues n'est  pas  à  craindre  pour  ceux-ci.  Us  n'ont  pas  da\'an- 
tage  à  redouter  l'influence  d'une  municipalité  élue  par  la  ville  : 
Lyon  partageait  avec  Paris  le  privilège  de  n'avoir  pas  de  conseil 
municipal.  Cette  précaution,  qui  avait  épargné  au  gouverne- 
ment dans  les  jours  calmes  quelques  embarras  sans  danger,  le 
livrait  seul  et  sans  intercesseurs  à  Tassant  des  jours  tragiques. 
Ses  ennemis,  en  prévision  d'un  nouveau  désastre,  se  préparent. 
Ils  désignent  les  hommes  qui  devront  prendre  le  pouvoir  au  nom 
de  la  ville. 


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LE   GOUVERNEMENT  DE  LA   DÉFENSE   NATIONALE.  81 9 

Cette  délégation  ne  fut  pa3  l'escamotage  ailleurs  habituel  à 
ceux  qui,  sans  consulter  personne,  se  déclaraient  les  manda- 
taires de  tous.  Cette  prétention  audacieuse  était  à  l'usage  des 
bourgeois  assez  connus  pour  que,  si  la  naïveté  publique  croyait 
au  vote  dont  ils  s'autorisaient,  le  choix  de  leurs  personnes 
parût  vraisemblable,*  et  que  leur  notoriété  donn&t  crédit  à  leur 
imposture.  Les  bourgeois  révolutionnaires  de  Lyon  songèrent  à 
ce  moyen  (1).  Mais,  à  Lyon,  ils  avaient  trop  peu  de  forces  pour 
s'imposer  sans  le  concours  des  prolétaires,  et  les  meneurs  des 
prolétaires  étaient  trop  ignorés  pour  que  leur  prétendue  désigna- 
tion par  la  grande  ville  ne  fût  pas  un  évident  mensonge.  Chacun 
de  ces  obscurs  ne  pouvait  paraître  choisi  que  par  un  petit  groupe  ; 
ils  avaient  besoin  de  circonscriptions  à  la  taille  de  leur  influence  : 
c'est  pourquoi  ils  décidèrent  que  les  délégués  ne  seraient  élus  ni 
par  la  ville  entière,  ni  même  par  les  quartiers  de  la  ville,  mais 
par  les  sections  de  quartier.  Or,  k  ces  foyers  de  vie  minuscules 
où  nul  événement  ne  passe  inaperçu,  il  eût  été  impossible  d'an- 
noncer les  choix  de  la  voix  populaire,  si  elle  n'y  avait  pas  été 
interrogée.  Il  fallut  donc  consulter  quelque  peu,  sinon  tous  les 
habitans,  ou  même  tous  les  démocrates,  du  moins  ceux  qui  avaient 
influence  dans  un  corps  d'état,  dans  un  atelier,  dans  une  rue, 
dans  une  maison.  Ce  travail  fut  provoqué  et  centralisé  par  un 
comité  qui  siégeait  à  la  Croix-Rousse.  Prescpie  tous  les  petits 
collèges  où  l'enquête  se  fit  préférèrent  un  homme  sans  culture, 
sans  éloquence,  nul  hors  de  son  quartier,  mais  là  connu  par 
toutes  les  habitudes  de  la  vie  quotidienne,  accrédité  par  toute 
la  force  de  la  présence  réelle,  à  un  de  ces  candidats  qui  flattent 
l'amour-propre  des  mandans,  mais  leur  restent  lointains  comme 
une  silhouette  entrevue  un  instant,  une  voix  applaudie  à  une  tri- 
bune, un  nom  répété  dans  les  journaux.  Tout  organisé  en  secret, 
on  n'attendit  plus  pour  agir  que  la  permission  d'un  grand  malheur. 

Ce  malheur  fut  Sedan.  La  nouvelle  envoyée  par  les  francs- 
maçons  de  Genève  à  leurs  frères  lyonnais  (2)  fut  connue  d'abord 
des  révolutionnaires.  Ils  la  gardèrent  pour  eux,  et  l'avance  leur 
donna  le  loisir  de  préparer  leur  effort,  qu'ils  résolurent  de  faire 

(4)  «  Un  groupe  de  républicains  convaincus,  Barodet,  Gangnet  et  autres...  pensa 
donc  que  le  mieux  à  faire  était  de  dresser  une  liste  des  citoyens  susceptibles  d'une 
candidature,  de  la  faire  adopter  par  le  peuple  du  baut  du  balcon  de  l'Hôtel  de  Ville, 
quand  l'beure  serait  venue,  et  de  constituer  ainsi^  à  Lyon,  le  pouvoir* républicain.  • 
Louis  Garel,  la  Révolution  française j  p.  18. 

(2)  Lyon  en  i870.  Note  inédite  de  M.  Albert  Richard. 


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830  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quand  l'annonce  de  la  capitulation  soulèverait  les  colères  publi- 
ques. La  ville  l'apprenait  le  3  septembre  au  soir.  Ils  agirent  le 
lendemain. 


IV 

La  disposition  des  lieux  favorisait  à  Lyon  les  entreprises  ré- 
volutionnaires. La  Préfecture  et  la  Mairie  se  partageaient  THôtel 
de  Ville,  et  celui-ci  s'élevait  sur  la  place  des  Terreaux,  au  pied 
de  la  Croix-Rousse,  la  vaste  et  populeuse  colline  où  vivait 
massée  la  population  ouvrière.  Un  réseau  de  rues  étroites  sil- 
lonnait la  hauteur  et  dévalait  vers  la  place.  Dans  ces  rues,  les 
habitans  étaient  aux  portes  de  leurs  demeures,  presque  chez  eux, 
et  ne  semblaient  pas  menaçans.  Mais  s'ils  se  mettaient  en  branle, 
et  que  leurs  flots  séparés  descendissent  la  pente,  dès  qu'ils  dé- 
bouchaient sur  la  place,  ils  formaient  une  foule,  et  déjà  elle  tou- 
chait l'Hôtel  de  Ville.  C'est  ainsi  que,  dans  ses  émeutes,  elle  avait 
d'ordinaire  surpris  par  son  premier  élan  l'édifice  où  elle  saisissait 
à  la  fois  le  pouvoir  de  la  ville  et  celui  de  l'État.  L'autorité  mili- 
taire avait  son  quartier  général  à  la  place  Bellecour,  trop  loin 
pour  recevoir  à  temps  les  nouvelles  urgentes  et  prévenir  les 
invasions. 

Le  4  septembre,  à  sept  heures  du  matin,  le  préfet  du  Rhône, 
Sencier^  n'avait  autour  de  THôtel  de  Ville  que  cinquante  agens 
de  police.  Il  croyait  que  Lyon  attendrait  les  événemens  de  Paris. 
Au  moment  où  il  disait  au  procureur  général,  accouru  pour  se 
concerter  avec  lui,  que  nul  mouvement  n'était  à  craindre  ce 
jour -là,  l'émeute  avait  descendu  la  Croix-Rousse  et  ses  tètes 
de  colonne  débouchaient  sur  la  place.  Elle  fut  en  un  instant 
noire  de  peuple.  Refoulés  par  celte  masse,  les  sergens  de  ville 
remettent  Tépée  au  fourreau  et  rentrent  dans  la  Préfecture.  Une 
bande  à  la  tète  de  laquelle  un  homme  brandit  un  drapeau  rouge 
se  précipite  en  même  temps  qu'eux  dans  l'édifice,  les  fait  pri- 
sonniers, les  désarme,  ouvre  le  chemin  à  l'invasion.  Les  chefs 
bourgeois,  Hénon,  Durand,  Barodet,  attendaient  sur  la  place.  Dès 
que  l'Hôtel  est  ouvert,  ils  y  entrent,  apparaissent  au  balcon  du 
premier  étage,  et  proclament  la  République.  A  eux  s'est  joint  un 
chef  de  l'Internationale,  et  pour  que  les  siens  aient  aussi  leur 
part,  du  balcon,  il  crie  :  «  Ceux  de  l'Internationale,  montez!  » 
Aussitôt  les  deux  factions  travaillent  de  concert,  et  dans  le  dés 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA   DÉFENSE   NATIONAT.G.  821 

ordre  commencent  à  mettre  un  certain  ordre.  Le  drapeau  trico- 
lore est  remplacé  par  le  drapeau  rouge  au  sommet  de  THôtel  de 
Ville,  et,  dès  neuf  heures,  sur  les  murs  de  Lyon  les  habitans 
peuvent  lire  la  première  affiche  où  le  «  Comité  de  salut  public  » 
annonce  son  avènement,  décrète  la  déchéance  de  TEmpire  et 
l'armement  immédiat  du  peuple. 

Déjà,  il  était  obéi  :  le  pillage  des  armes  avait  commencé. 
Tandis  qu'une  partie  des  émeutiers  occupait  l'Hôtel  de  Ville,  une 
autre  avait  marché  sur  le  fort  Lamothe.  Le  poste  n'avait  pas  dé- 
fendu rentrée,  les  magasins  contenaient  plusieurs  milliers  de 
chassepots.  Aussitôt  les  vainqueurs  s'étaient  servis;  leurs  com- 
pagnons avertis  avaient  couru  au  butin  ;  nombre  de  citoyens 
avaient  enlevé  plusieurs  fusils,  pour  les  remettre  à  leurs  amis, 
ne  pas  les  laisser  aux  réactionnaires,  ou  en  trafiquer.  Dès  la  ma- 
tinée du  4  septembre,  le  parti  révolutionnaire  avait  sa  garde  pré- 
torienne munie  des  meilleures  armes,  en  face  d'une  population 
désarmée.  Cette  force  se  déclara  pour  le  Comité  de  salut  public. 
Il  en  nomma  aussitôt  les  officiers  et  Tétat-major. 

Le  nouveau  gouvernement  avait  ses  soldats,  il  eut  sa  police. 
La  police  est  l'exécration  des  révolutionnaires,  tant  qu'ils  sont  les 
plus  faibles  :  dès  qu'ils  triomphent,  elle  devient  leur  instrument 
préféré  et  ils  s'en  disputent  les  fonctions.  Les  uns  aiment  dans 
cette  autorité  arbitraire  une  image  du  pouvoir  qu'ils  rêvent; 
d'autres,  un  métier  qui  met  à  leur  discrétion  choses  et  gens; 
d'autres  enfin,  qui  ont  été  surveillés,  poursuivis,  détenus  dans  les 
jours  d'ordre,  veulent  se  venger  ou  détruire  avec  leurs  dossiers 
la  trace  de  leurs  fautes.  Il  en  fut  ainsi  à  Lyon  le  4  septembre. 
L'homme  qui  le  premier  avait  envahi  la  Préfecture  se  nommait 
Timon.  Ancien  conseiller  d'arrondissement,  condamné  politique 
et  condamné  de  droit  commun,  il  était  un  déclassé  énergique 
et  avide  de  représailles.  La  Préfecture  prise,  lui  et  sa  bande,  au 
nombre  d'une  vingtaine,  se  portèrent  à  l'Hôtel  de  la  police,  s'y 
établirent  sans  résistance  et  se  déclarèrent  Comité  de  sûreté  gé- 
nérale. Presque  tous  avaient  témoigné  leur  attachement  à  la 
République  par  leur  rébellion  contre  l'Empire,  leurs  condam- 
nations étaient  leurs  blessures  et  leurs  titres  :  plusieurs,  repris 
dî  justice  ordinaires,  avaient  été  convaincus  de  vols,  d'escro- 
qieries,  d'attentats  aux  mœurs.  Timon,  à  la  fois  condamné  poli- 
l  que  et  condamné  de  droit  commun,  avait  double  droit  à  les 
c  >mmander^  il  fut  leur  chef.  Le  Comité  de  sûreté  générale  si- 


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822  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gnifia  son  avènement  au  Comité  de  salut  public.  La  légitimité 
des  deux  pouvoirs  était  la  même.  L'Hôtel  de  la  police  était  situé 
rue  Lnizeme,  sorte  de  boyau  où  quelques  hommes  déterminés 
pouvaient  arrêter  aisément  les  attaques,  et  déjà  des  citoyens  re- 
crutés parmi  les  plus  violens  des  faubourgs  formaient  une  garde 
au  Comité  de  sûreté  générale.  Le  Comité  de  salut  public  con- 
firma donc  Timon  dans  le  titre  de  commissaire  central,  et  Timon 
n'avait  pas  attendu  la  permission  pour  exercer  son  pouvoir.  Le 
préfet,  ses  secrétaires  généraux,  les  chefs  du  parquet,  plusieurs 
magistrats,  les  commissaires  de  police  et  agens,  les  conservateurs 
notoires  étaient  recherchés,  saisis,  écroués.Tout  ce  qui  pouvait 
devenir  pour  la  résistance  une  tête  ou  un  bras,  devait  être  para- 
lysé. La  place  ne  manquait  pas  dans  les  prisons,  les  prévenus 
et  condamnés  de  droit  commun  venaient  d'être  mis  en  liberté. 
Deux  tentatives  furent  faites  pour  s'emparer  du  général  Espivent 
de  la  Villeboisnet  qui  commandait  Lyon.  Les  hommes  chargés 
de  Tarrêler  reculèrent  une  première  fois  devant  la  ferme  attitude 
de  la  gendarmerie  qui  le  gardait;  quand  ils  revinrent  en  force, 
le  général  avait  quitté  son  hôtel  pour  la  caserne  voisine  qui 
n'ouvrit  pas  ses  portes.  Mais  s'il  n'était  pas  prisonnier,  il  y 
demeurait,  avec  des  soldats  peu  nombreux  et  peu  sûrs,  comme 
assiégé  et  incapable  de  porter  secours  à  personne.  Avant  midi, 
comme  une  seconde  affiche  officielle  l'annonce,  w  il  n  y  a  plus  à 
Lyon  qu'une  autorité,  le  Comité  de  salut  public.  » 

Ce  Comité,  à  neuf  heures  du  matin,  quand  il  avait  pour  la 
première  fois  fait  acte  de  gouvernement,  ne  comptait  que  treize 
membres.  L'issue  pouvait  paraître  encore  douteuse,  les  plus  au- 
dacieux seuls  se  hasardèrent  à  signer.  A  mesure  que  la  victoire 
devenait  plus  certaine,  il  devenait  plus  nombreux.  A  la  fin  de  la 
journée,  il  compta  soixante-dix-huit  membres.  Les  premiers  pri- 
rent prétexte  de  ce  que  la  désignation  des  délégués  n'était  pas 
encore  complète  dans  tous  les  quartiers,  et  achevèrent  l'œuvre 
en  s'adjoignant  qui  leur  plaisait.  Parmi  eux,  quinze  à  peine 
appartenaient  aux  classes  qui,  dotées  de  quelque  instruction 
et  de  quelques  ressources,  avaient  eu  jusque-là  le  monopole  de 
fournir  les  candidats  aux  pouvoirs  légaux  ou  insurrectionnels  : 
tels  étaient  Hénon,  Durand  et  Barodet,  qui  avaient  proclanfé 
la  République,  Andrieux  et  Lentillon,  délivrés  de  leur  prise  i 
et  ramenés  à  l'Hôteî  de  Ville  par  un  triomphe  à  peu  près  sen  • 
blable  h,  celui  qui  allait  porter  le  même  jour  Rochefort  de    i 


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LE   GOUVERNEMENT   DE   LA    DÉFENSE   NATIONALE.  823 

prison  au  pouvoir;  Millaud,  Ferrouillat,  Varambon,  Garel,  qui 
s  y  glissèrent,  recommandés  par  leur  opposition  à  l'Empire  et 
leurs  titres  maçonniques;  enfin  les  jeunes  meneurs  de  l'Inter- 
nationale qui,  devenus  les  apôtres  de  la  commune  et  de  la  fédé- 
ration, réclamèrent  et  obtinrent  quelques  places.  La  classe  qui 
croyait  s'intéresser  seule  aux  affaires  générales,  les  conduire  par 
les  journaux,  et  créer  par  son  suffrage  les  réputations  des 
hommes  publics,  lisait  pour  la  première  fois  le  nom  de  presque 
tous  ceux  qui  devenaient  ses  maîtres.  Ils  ne  comptaient  pas 
dans  les  lieux  où  elle  fréquente,  ils  n'avaient  aucune  des  supé* 
riorités  admirées  par  elle,  très  peu  savaient  parler  correctement, 
plusieurs  ne  savaient  pas  écrire.  Mais  chacun  d'eux  était  connu 
dans  un  atelier,  dans  une  corporation  populaire,  influent  dans  un 
quartier,  dans  une  rue,  capable  d'agir  sur  un  groupe  de  fidèles  par 
la  communauté  du  travail  et  de  l'existence,  parfois  aussi  omni- 
potent dans  tel  quartier  de  tel  faubourg  qu'il  était  ignoré  dans 
tous  les  autres.  Chacune  de  ces  régions  minuscules,  obscures,  mais 
abondantes  en  populaire,  avait  choisi  et  reconnaissait  un  de  ces 
inconnus,  et  triomphait  de  son  avènement.  Nul  d'eux  n'avait  un 
nom,  et,  réunis,  ils  étaient  une  force  :  poussée  silencieuse  et  rudo 
de  prolétaires  qui  surprenait  l'inertie  des  intellectuels. 


Ils  étaient  au  pouvoir,  et  ils  entendaient  le  garder.  Aucun 
scrupule  ne  les  sollicitait  de  remettre  à  la  population  le  gouver- 
nement d'elle-même.  Chefs  des  prolétaires,  ils  n'avaient  besoin 
de  consulter  ni  leurs  troupes,  ni  l'ennemi.  Le  pouvoir  était  le 
prix  d'un  effort  que  les  petits  avaient  seuls  tenté  :  accorder  par 
des  élections  à  ceux  qui  n'avaient  pas  préparé  la  victoire  le 
moyen  de  la  compromettre,  n'était  pas  respecter  l'égalité,  mais 
voler  le  peuple  au  profit  des  privilégiés.  D'ailleurs  ce  n'est  pas 
seulement  l'intérêt  personnel  qui  les  rendait  hostiles  à  toute 
élection.  En  soi,  le  droit  fondé  sur  une  émeute  leur  paraissait 
supérieur  au  droit  fondé  sur  le  consentement  général  (4).  Toute 

(1)  Louis  Garel,  secrétaire  du  Comité  et  son  historien,  a  écrit  dans  son  livre 
la  Révolution  lyonnaise  :  «  Le  suffrage  universel  donne  par  sa  légalité  même  un 
Ci  ractère  timide  et  respectueux  à  ses  mandataires  qui  ont  à  tenir  compte  des  opi- 
ni  ons  diverses  de  leurs  mandans,  tandis  que  les  révolutionnaires  non  élus,  accla- 
més, ne  tiennent  leur  mandat  que  de  la  situation  même  qu'ils  ont  créée,  ne  sont 
li<  !S  par  rien,  et  agissent  librement  et  énergiquement.  » 


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824  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

population  contient  des  élémens  fort  inégaux  en  intelligence 
comme  en  énergie.  Quand  tout  entière  elle  désigne  ses  manda- 
taires, son  vote  est  une  moyenne  de  ces  forces  inégales,  et  la 
crainte  de  devancer  celte  opinion  moyenne  emprisonne  les  élus 
au  milieu  de  leur  armée  :  elle  les  fait  donc,  même  en  Révolu- 
tion, modérément  révolutionnaires.  L'émeute  au  contraire  n'est 
tentée  que  par  les  hommes  les  plus  généreux  et  les  plus  braves, 
elle  fait  la  sélection  entre  ceux  qui  savent  et  ceux  qui  ne  savent 
pas  vouloir.  Compter  les  volontés  n'est  pas  la  bonne  méthode,  il 
les  faut  peser;  car  ce  n'est  pas  leur  nombre,  c'est  leur  intensité 
qui  crée  leur  puissance,  et  par  suite  leurs  droits.  L'élite  révoltée 
est  plus  que  la  masse  passive,  et  dans  cette  élite  même  les  chefs 
peuvent  devancer  tout  le  monde,  du  droit  de  leur  élan,  agir  vite 
et  faire  grand  pour  le  bien  général.  C'est  le  rôle  que  les 
soixante-dix-huit  maîtres  de  Lyon  se  réservaient. 

En  cela,  ils  n'étaient  que  Jacobins.  Mais  non  seulement  ils 
n'entendaient  abdiquer  devant  aucun  autre  pouvoir  dans  la  cité, 
ils  n'entendaient  pas  davantage  céder  à  aucune  suprématie,  même 
celle  de  l'État.  Pour  les  soutenir  dans  cette  autre  indépendance, 
il  leur  fallait  le  secours  de  l'autre  doctrine  apportée  par  Tlnter- 
nationale,  et  qu'ils  proclamèrent,  disciples  fanatiques.  A  quel 
titre  rÉtat  prétendrait-il  dominer  "Lyon?  Au  nom  de  la  volonté 
générale?  Mais  dans  la  France  la  coalition  des  bourgeois  et  des 
paysans  était  plus  forte  que  dans  Lyon  et  serait  plus  ennemie  du 
peuple.  Au  nom  de  la  révolution  Parisienne?  Si  la  République 
y  devenait,  comme  elle  Tétait  déjà  à  Lyon,  le  gouvernement  du 
peuple,  il  n'appartiendrait  pas  à  ceux  qui  auraient  suivi  l'exemple 
de  se  faire  les  maîtres  de  ceux  qui  l'auraient  donné,  et  ce  serait 
un  assez  vaste  domaine  pour  les  prolétaires  de  Paris  que  la  pre- 
mière ville  de  France.  Si  le  pouvoir  était  confisqué  par  les 
parlementaires,  il  devenait  plus  impérieux  pour  Lyon  de  garder 
au  prolétariat  la  place  conquise  et  de  rester  indépendant  envers 
une  république  suspecte  de  modérantisme. 

Le  premier  souci  du  Comité  fut  donc  d'empêcher  que  nulles 
nouvelles  parvinssent  aux  Lyonnais,  sinon  par  sou  intermédiaire 
et  avec  sa  censure.  Il  établit  au  télégraphe  des  surveillaas 
chargés  de  lui  communiquer  d'abord  toutes  les  dépêches.  C'est 
ainsi  qu'il  connut  vers  cinq  heures  les  événemens  de  Paris.  Il 
ne  pouvait  déplaire  au  Comité  d'annoncer  en  réponse  la  révo- 
lution de  Lyon^  la  première  par  la  date.  Andrieux,  chargé  de 


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LE  GOUVERNEBfENT   DE   LA   DÉFENSE   NATIONALE.  825 

libeller  la  dépèche,  car  ce  gouvernement  d'illettrés  acceptait  volon- 
tiers les  hommes  instruits  pour  greffiers,  la  rédigea  d'après  ses 
habitudes  d'esprit  et,  puisque  Paris  avait  fait  la  révolution,  finit 
par  ces  mots  :  «  Le  Comité  attend  les  ordres  du  gouvernement 
de  Paris.  »  La  violente  protestation  qui  s'éleva  dans  toute  l'as- 
semblée prouva  que  la  pensée  la  plus  étrangère  à  ces  hommes 
était  d'obéir.  Il  fallut  effacer  le  mot  «  ordres  »  et  écrire  :  w  Le 
Comité  attend  les  communications  de  Paris.  » 

La  première  de  ces  communications,  reçue  le  5  septembre  à 
midi,  portait  :  «  Challemel-Lacour,  nommé  préfet  du  Rhône,  arri- 
vera demain  à  Lyon.  »  La  dépèche  fut  remise  à  trois  membres 
du  Comité.  Paris,  en  choisissant  le  fonctionnaire  le  plus  impor- 
tant de  Lyon,  ne  donnait-il  pas  un  de  ces  «  ordres  »  que  le  Comité 
ne  pouvait  accepter?  Ils  le  crurent  et,  pour  plus  de  sûreté,  détrui- 
sirent la  dépèche,  sans  la  communiquer  même  à  leurs  collègues. 
Comme  si  à  Paris  on  eût  eu  le  pressentiment  des  prétentions 
lyonnaises  et  le  désir  de  les  ménager,  à  six  heures,  parvint  une 
nouvelle  dépèche  :  '<  Challemel-Lacour,  ferme  républicain,  pai*t 
ce  soir  avec  les  pouvoirs  nécessaires.  »  Le  titre  do  préfet  avait 
disparu  et  l'on  pouvait  comprendre  que  les  pouvoirs  seraient  ceux 
d'un  ambassadeur  envoyé  par  la  première  à  la  seconde  ville  de 
France.  Cette  fois,  la  dépèche  fut  communiquée. 

Le  lendemain  matin,  à  dix  heures,  Challemel  était  à  Lyon. 
Bien  que  sa  venue  fût  épiée,  personne  ne  le  reçut  à  la  gare.  Seul, 
il  se  rendit  à  l'Hôtel  de  Ville,  eut  peine  èi  franchir  la  première 
porte,  trouva  la  cour  intérieure  remplie  d'hon\mes  armés  qui 
accueillirent  d'un  sourire  menaçant  l'énoncé  de  sa  fonction. 
Leur  chef,  s'empara  de  sa  personne  et  le  conduisit,  non  comme 
un  chef,  mais  comme  un  prisonnier  au  Comité  de  salut  public. 

Challempl  comparaissait  en  effet  devant  des  juges.  Assemblé 
dans  la  grande  salle  de  l'édifice,  le  Comité  attendait  l'homme. 
L'interrogatoire  commence  aussitôt.  Le  président  Chepié,  un 
ouvrier  tisseur,  montre  un  siège  à  l'arrivant  et  lui  demande  ce 
qu'il  vient  faire  k  Lyon.  «  Remplacer  les  pouvoirs  détruits  avec 
l'Empire,  »  répond  Challemel.  Le  président  signifie  que  ces 
pouvoirs  sont  déjà  remplacés  par  le  Comité  de  salut  public,  que 
le  Comité  est,  demeurera  seul  maître  de  Lyon,  et  ne  veut 
pas  de  préfet.  Tout  au  plus  accepterait-il  à  demeure  un  délégué 
du  gouvernement,  à  la  condition  que  le  rôle  de  ce  délégué  se 
bornât  à  transmettre  k  la  Commune  les  désirs  du  pouvoir  na- 


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826  HEVUE  DES  deux  mondes. 

tional,  et  au  pouvoir  national  les  décisions  de  la  Commune! 

Dans  le  silence,  dans  Timmobilité  des  attitudes,  dans  la  vio- 
lence des  regards,  Challemel  reconnut  une  de  ces  obstina- 
tions qu'on  ne  persuade  pas.  Sans  contredire  le  principe  de 
l'autonomie  lyonnaise,  lui,  dévoué  par  toute  la  force  de  son  intel-* 
ligence  autoritaire,  par  toutes  les  ardeurs  de  son  caractère 
inflexible,  à  l'omnipotence  de  TÉtat,  se  borna  à  soutenir  que 
l'unité  de  vues  et  de  mesures  était  en  ce  moment  nécessaire 
pour  délivrer  la  France  de  l'étranger.  A  ces  mots  une  voix 
s'écrie  :  «  Les  Prussiens  !  nous  nous  en  occupons  bien  !  »  A  cette 
parole  aucune  protestation,  pas  un  murmure.  Challemel,  arraché 
par  la  révolte  de  son  patriotisme  à  la  résolution  de  ne  rien 
contredire,  trouve  des  accens  qui,  soudain,  révèlent  en  lui  l'autre 
homme,  le  vrai,  l'impérieux,  l'inflexible,  le  violent  par  amour^ 
le  dévot  des  gloires  historiques  et  républicaines,  le  fils  qui  ne 
renonce  pas  aux  frontières  tracées  avec  le  sang  des  pères.  Au 
souffle  de  1792,  il  purifie  l'atmosphère  où  a  retenti  le  blasphème. 
Et  à  cette  passion  contenue  et  puissante  se  fond  la  glace  de  cette 
assemblée.  Les  uns,  qui  aiment  encore  comme  lui  la  France  à 
la  vieille  manière,  lui  sont  reconnaissans  de  rappeler  les  périls 
de  l'heure;  d'autres  ne  sont  pas  si  fanatiques  de  la  nouveauté 
humanitaire  qu'ils  restent  insensibles  à  la  piété  nationale  dont 
ils  se  croient  guéris;  les  autres  dont  il  blesse  les  idées  lui  savent 
gré  de  son  courage,  et  son  imprudence  sert  mieux  sa  cause  que 
toute  habileté.  On  l'applaudit.  Mais  cette  faveur  n'est  faite  qu'à 
sa  personne,  et,  pour  conserver  ce  premier  avantage,  il  lui  faut 
accepter  sans  réserve  la  doctrine  de  l'assemblée  sur  l'indépen- 
dance de  Lyon.  , 

Encore,  avant  de  l'admettre  à  demeure  comme  intermédiaire 
entre  la  Commune  et  TÉtat,  le  Comité  tient-il  à  s'assurer  que 
l'ambassadeur  mérite  confiance.  C'est  pourquoi  on  pose  à 
Challemel  une  longue  suite  de  questions.  Ce  penseur,  qui  avait 
médité  durant  des  années  sur  les  matières  du  gouvernement, 
r^e  maître  en  l'art  de  dire,  fut  appelé  à  prouver  l'orthodoxie  de 
ses  idées  devant  va  concile  d'artisans,  et  à  gagner  son  brevet  de 
civisme  devant  los  mandataires  de  toutes  les  ignorances.  Durant 
trois  heures,  il  supporta.  Tépreuve.  Il  tenait  à  être  toléré.  Il  le 
fut,  et  laffiche  suivante  annonça  en  ces  termes  à  Lyon  le  résul- 
tat de  l'entrevue  :  «  Le  Comité  de  salut  public  a  reçu  le  citoyen 
Challemel-Lacour ,   délégué   du  gouvernement  provisoire.   De 


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LE   GOUVERNEMENT   DE  LA   DÉFENSE   NATIONALE.  827 

concert  avec  lui,  toutes  mesures  seront  prises  pour  la  défense  et 
le  salut  de  la  République.  » 

Mais  l'esprit  de  défiance  n'était  pas  éteint,  et  il  s'accrut  de  la 
concession  faite.  Si  le  délégué,  admis  dans  la  place,  tentait  d'en 
expulser  la  Commune  !  Elle  se  donna  la  sûreté  et  la  force  d'humi- 
lier par  mille  mesures,  en  la  personne  du  délégué,  les  deux  supé- 
riorités contre  lesquelles  elle  était  en  révolte  :  celle  de  la  bour- 
geoisie instruite  sur  le  populaire,  et  de  Paris  sur  la  France. 
Tous  les  appartemens  du  préfet  restèrent  occupés  par  le  Comité. 
On  relégua  Challemel  dans  un  entresol  où  trois  petites  pièces 
durent  suffire  à  lui  et  à  son  secrétaire.  La  première  fois  qu'il 
désira  s'entretenir  avec  un  membre  du  Comité,  il  fallut  une  déli- 
bération et  un  vote  pour  établir  que  ce  membre  avait  le  droit  de 
se  rendre  à  cet  appel.  Les  personnes  cpii  venaient  le  voir  étaient 
conduites  à  lui  entre  des  gardes  nationaux  et  ramenées  de  même. 
Des  sentinelles  veillaient  à  sa  porte.  Ses  communications  avec 
Paris  furent  l'objet  d'une  surveillance  plus  rigoureuse  encore  : 
des  commissaires  du  Comité  siégeaient  en  permanence  au  télé- 
graphe pour  envoyer  le  texte  de  toutes  ses  dépêches  au  Comité, 
et  celui-ci,  après  les  avoir  lues,  les  interceptait  parfois. 

VI 

Ainsi  l'assemblée  pourvoyait  à  sa  durée.  Que  faisait-elle  de 
cette  souveraineté  si  jalousement  défendue?  Elle  avait  chargé  de 
préparer  sa  tâche  trois  commissions  :  de  la  guerre,  des  finances, 
des  intérêts  publics. 

Si  une  œuvre  semblait  appartenir  au  gouvernement  national, 
c'était  la  défense  :  là,  l'unité  est  la  condition  de  l'ordre,  de  la 
promptitude  et  du  secret,  donc  de  la  force.  Et  si  la  Commune  sem- 
blait disposée  à  concéder  à  l'État,  comme  de  moindre  intérêt,  une 
besogne,  c'était  celle  dont  une  voix  avait  dit  •  «  Nous  y  son- 
geons bien!  »  L'aveu  révélait  l'influence  des  doctrines  inter- 
nationales, bien  que  leur  réfutation  par  les  lèvres  frémissantes 
de  Challemel  eût  louché  l'assemblée.  Elle  avait,  sinon  le  cœur, 
du  moins  la  tête  perdue  de  déclamations  humanitaires.  Composée 
de  prolétaires,  elle  tendait  à  substituer  aux  haines  de  races  les 
haines  de  classes.  Le  patriotisme  n'était  plus  à  ses  yeux  qu'une 
opinion  libre.  Pourtant,  même  sur  les  affaires  militaires,  le  Comité 
voulut  retenir  son  omnipotence  ;  les  uns  croyaient  servir  la  patrie, 


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828  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  autres  tenaient  à  garder  en  mains  la  force  militaire  pour 
n'être  pas  chassés  par  elle.  Ceux-ci  ont  surtout  souci  du  général 
qui,  retranché  dans  sa  caserne,  déclare  réserver  toute  son  obéis- 
sance au  ministre  de  la  Guerre  :  leurs  inquiétudes  l'emportent 
même  sur  leurs  principes,  et,  invoquant  cette  autorité  de  l'État 
qu'ils  ne  reconnaissent  pas,  ils  la  pressent  de  déplacer  le  général. 
Ceux  qui  se  mettent  à  l'œuvre  véritable  de  la  défense  pos- 
sèdent pour  toute  aptitude  les  traditions  révolutionnaires  sur 
la  subordination  de  l'autorité  militaire  à  l'autorité  civile,  et  les 
vertus  des  soldats  citoyens.  Ils  désignent  les  chefs  de  leur  future 
armée,  ils  en  offrent  le  commandement  à  Cluserèt  et  à  Gari- 
baldi  (1).  Pour  recruter  les  combattans,  ils  dressent  des  estrades 
entourées  de  drapeaux  sur  les  places  publiques,  où  les  sonneries 
de  clairons  et  les  roulemens  de  tambours  appelleront  les  volon- 
taires :  et  en  effet,  si  les  comédiens  sont  nombreux  à  parader 
sur  ces  tréteaux  du  patriotisme,  quelques  milliers  de  braves  gens 
s'offrent.  Pour  armer  ces  troupes  dont  ils  ne  sont  que  l'avant- 
garde,  le  Comité  visite  les  forts  et  inspecte  les  arsenaux,  mais  il 
sait  d'avance  qu'entretenus  par  «  l'incapacité  militaire,  »  ils  sont 
vides,  et  qu'il  faut  chercher  ailleurs.  Le  plus  simple  sera  d'ac- 
quérir dans  les  pays  étrangers  les  stocks  de  fusils  &  vendre.  Le 
Comité  donne  pouvoir  à  des  délégués  pour  acheter  en  Angleterre 
et  en  Suisse  (2)  :  il  ne  se  doute  pas  que  si  chaque  ville  agit  de 
même,  elles  se  feront  concurrence  les  unes  aux  autres  et  que 
leur  surenchère  élèvera  les  prix  d'une  façon  ruineuse.  Le  Comité 
s'occupe  aussi  de  fortifier  Lyon;  le  colonel  du  génie  était 
l'homme  qui  devait  bientôt  devenir  le  général  Rivière  et  pré- 
sider après  la  guerre  au  rétablissement  de  nos  frontières  défen- 
sives. A  l'évidence  du  mérite  il  joignait  celle  du  zèle,  avait  l'art 
de  convaincre  et  aussi  de  charmer.  Il  accomplit  son  œuvre  la 
plus  difficile  en  obtenant  la  confiance  des  délégués,  et  rendit  le 
service  le  plus  inattendu  à  leur  mémoire  en  prouvant  que  leurs 
préventions  n'étaient  pas  invincibles.  Mais  il  fallait  être  Rivière 
pour  triompher  d'elles.  Et,  malgré  lui,  l'idée  demeurait  que  les 
militaires  ne  répareraient  pas  le  mal,  que  c'était  aux  citoyens  à 
improviser,  par  une  divination  du  patriotisme  supérieure  à  la 
routine,  des  nouveautés  invincibles.  C'est  cet  espoir  qui  hantait 
le  Comité  crédule  aux  inventeurs  de  toute  sorte  et  de  tous 

(i  )  Résolaticn  ^otéo  h  Tunanimité  :  séance  du  8  septembre. 
(2)  Lo  Comité  de  la  Guerre,  12  septembre. 


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TJ:    r.OUVERNEMENT    DE   LA    DÉFENSE   NATIONALE.  829 


engins,  autant  qu'incrédule  aux  officiers  ;  dès  les  premiers  jours, 
il  étudia  surtout  les  mitrailleuses  électriques,  les  fortins  ambu- 
lans,  les  béliers  de  route,  les  ballons  à  projectiles  explosifs,  les 
embuscades  souterraines  (1);  et  la  foi  qu'il  promenait  tour  à 
tour  sur  toutes  ces  découvertes  prouva,  par  Tétendue  de  son 
aèle,  celle  de  son  incapacité. 

La  guerre,  en  efifet,  n'était  pour  ces  hommes  que  surprise, 
reiard,  obstacle.  Leur  pensée,  familière  seulement  avec  les  condi- 
tions permanentes  d'une  société  meilleure,  restait  obsédée  par  le 
désir  de  les  établir,  revenait,  par  le  sentiment  de  leur  importance 
et  de  l'essentiel  devoir.  Vers  les  comités  de  l'intérêt  public  et 
des  finances.  C'est  là  que  s'élaborait  le  grand  œuvre,  le  double 
avènement  de  la  révolution  religieuse  et  de  la  révolution  so- 
ciale. 

La  lutte  contre  le  catholicisme  commença  aussitôt  que  le 
nouveau  gouvernement  fut  constitué.  Non  seulement  il  aban- 
donna comme  don  de  joyeux  avènement  les  maisons  religieuses 
aux  brutalités  ordinaires  des  fanatiques  et  des  pillards,  écume  de 
toute  foule  qui  rompt  ses  digues  ;  mais  son  premier  soin  fut  de 
sanctionner,  de  précipiter,  de  généraliser  ces  violences.  Par  lui 
fut  ouverte  la  chasse  aux  religieux,  arrêtés,  détenus,  mis  au 
secret;  avec  son  approbation,  les  Carmes  chassés  de  leur  de- 
meure; par  son  initiative,  les  Capucins  sommés  de  quitter  la 
France  dans  les  quarante-huit  heures;  sous  son  contrôle,  leur 
couvent  dévasté.  Le  clergé  séculier  fut  l'objet  d'une  malveillance 
aussi  prompte,  aussi  violente.  Où  la  populace  se  contentait  d'in- 
sulter, le  Comité  complétait  par  des  actes.  Des  prêtres,  des 
évêques  furent  arrêtés  dans  les  rues,  dans  les  gares,  dans  les 
presbytères.  La  première  manifestation  d'incrédulité  haineuse  fut 
dirigée  contre  le  grand  séminaire,  envahi,  dès  le  4  septembre,  par 
un  membre  du  Comité  et  un  fort  détachement  de  gardes  natio- 
naux. Les  séminaristes  étaient  en  vacances,  leurs  malles  pâtirent 
pour  eux,  pillées  avec  les  ornemens  sacerdotaux,  l'argent  qu'on 
trouva,  et  les  caves;  puis  les  b&timens  furent  déclarés  casernes. 
Ce  n'étaient  pas  seulement  les  prêtres  qui  devenaient  des  adver- 
saires, mais  les  laïques  s'ils  professaient  le  catholicisme:  les 
administrateurs  des  hospices,  qui  géraient  gratuitement  l'immense 
fortune  laissée  par  la  piété  des  morts,  furent  révoqués  parce 

(i)  Procès- verbaux  du  Comiié  de  la  Guerre  du  7  au  14  septembre. 


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830  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'ils  n'étaient  pas  libres  penseurs  (l).Il  fallait  tuer  dans  l'esprit 
le  mensonge  :  c'est  pourquoi  toute  manifestation  religieuse  sur 
la  voie  publique  fut  déclarée  un  délit  (2).  Puisque  les  membres 
^  du  clergé  ne  rendaient  pas  un  service  public,  ils  furent,  comme 
de  simples  particuliers,  requis  pour  l'incorporation  dans  la 
troupe  (3).  On  raya  toutes  les  dépenses  jusque-là  consacrées  par 
la  ville  aux  œuvres  religieuses  (4).  Enfin,  pour  libérer  l'avenir, 
on  vota  la  suppression  des  corporations  religieuses  et  la  confis- 
cation des  biens  du  clergé  (5). 

En  même  temps  le  Comité  s'appliquait  à  résoudre  le  pro- 
blème social.  La  plus  lourde  des  taxes  payées  par  le  prolétaire, 
sa  contribution  à  peu  près  unique  aux  charges  publiques,  était 
l'octroi  :  l'octroi  fut  aboli  (6).  Tout  citoyen  dont  les  ressources  ne 
dépassaient  pas  i  000  francs  fut  déclaré  exempt  de  tout  impôt  (7). 
L'avoir  des  prolétaires  était  en  partie  engagé  au  mont-de-piété: 
tous  les  objets  de  literie,  linge  de  corps  et  instrumens  de  tra- 
vail furent,  jusqu'à  vingt  francs,  restitués  aux  déposans  (8).  La 
guerre  avait  arrêté  le  travail  :  des  ateliers  nationaux  sont  ouverts 
pour  les  ouvriers  inoccupés,  et  les  citoyens  que  le  service  de  la 
garde  nationale  occupe  sont  nourris  et  soldés  aux  frais  de  la 
ville.  Pour  payer  les  dépenses,  l'argent  sera  demandé  aux  riches. 
Aussi  faut-il  les  conserver  comme  des  gages,  et  le  Comité  inter- 
dit aux  habitans  de  quitter  la  ville,  sous  peine  de  confiscation  de 
leurs  biens  (9).  Pour  s'assurer  que  les  fortunes  comme  les  per- 
sonnes resteront  sous  sa  main,  le  Comité  décide  que  les  sommes 
déposées  à  la  Banque,  dans  les  Sociétés  de  crédit,  et  les  appro- 
visionnemens  de  soies  ouvrées  ou  grèges,  ne  pourront,  sans  son 
autorisation,  sortir  de  la  ville  (10).  Ces  sûretés  prises,  il  décrète 
une  contribution  de  50  centimes  par  100  francs  du  capital  sur 
tous  les  biens  mobiliers  et  immobiliers.  Ces  ressources  ne  suf- 
fisent pas  à  remplir  les  caisses  que  vide  l'entretien  des  prolétabes 
dans  la  garde  nationale  et  les  chantiers  ;  le  Comité  se  rend  cette 
justice  de  comprendre  cpi'un  emprunt  ouvert  et  garanti  par  lui 
ne  produirait  rien  ;  il  est,  pour  durer,  réduit  à  prendre  :  «  Attendu, 
dit-il,  que  la  réquisition  est  de  droit  alors  qu'il  faut  agir  révo- 
lu ti  on  nairement;  qu'en  cas  de  malheur  l'ennemi  ne  se  gênerait 
j^uère  et  prendrait  bien  plus  que  nous  ne  demandons  ;  que  les 

(1)  Comité  de  Salut  public,  séance  du  8  septembre.  —  (2)  W.,  du  10.  —  (3)  / 
—  (4)  UL,  1  septembre.  —  (5)  Id.  —  (6)  Id.,  9.  —  (7)  /d.,  12.  —  (8)  Id.,  12.  -  (9)  le 
10  septembre.  —  (10)  Id. 


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LE   GOUVERNEMENT  DE   Là   DÉPENSE   NATIONALE.  831 

capitalistes  et  les  propriétaires  peuvent  bien  faire  un  sacrifice...  » 
Et  il  vote  une  réquisition  de  20  millions  (!)• 

VII 

Si  l'on  cherche  les  inspirateurs  de  ces  mesures,  qui  toutes  sont 
prises  par  un  consentement  unanime,  on  les  discerne  distincts 
et  adverses:  les  unes  sont  l'œuvre  des  bourgeois,  les  autres  des 
ouvriers.  Si  révolutionnaires  qu'ils  fussent,  les  bourgeois  du 
Comité,  étrangers  par  l'éducation  et  les  ressources  aux  soucis 
da  pain  quotidien,  ne  songeaient  pas  à  transformer  la  société, 
mais  à  la  dominer.  Par  cela  même  que  leur  ambition  était  d'or- 
gueil, ils  tenaient  à  la  grandeur  du  territoire,  à  la  renommée 
extérieure  de  la  nation;  ils  sentaient  que  leur  honneur  s'élevait 
ou  s'abaissait  avec  elle,  et  c'est  pourquoi,  patriotes  et  humiliés 
des  désastres  militaires,  ils  désiraient  délivrer  de  l'invasion  et  de 
la  paix  honteuse  la  France  où  ils  voulaient  l'autorité.  Aussi  la 
sollicitude  de  la  défense  fut-elle  surtout  inspirée  et  soutenue  pay 
les  bourgeois  du  Comité,  Hénon,  Andrieux,  Barodet,  Varam* 
bon,  Perrouillat.  Le  même  orgueil  rêvait  d'un  pouvoir  vaste 
par  son  étendue  sur  les  esprits,  comme  par  son  étendue  sur  le 
territoire  :  or  l'Église  leur  apparaissait  comme  une  rivale  d'in<^ 
fluence,  qui  enfermait  leur  action  et  leurs  droits  dans  d'humi- 
liantes limites,  et  se  réservait  l'hégémonie  suprême  des  peuples 
et  des  hommes.  En  la  renversant,  ils  se  faisaient  place.  Voilà 
pourquoi  les  mesures  de  haines  religieuses  sont  toutes  propo- 
sées par  eux.  C'est  le  médecin  Durand  qui  déclare  toute  pu- 
blicité du  culte  «  une  ostentation  délictueuse  et  provocatrice.  » 
C'est  le  secrétaire  Garel  qui  fait  exclure,  comme  suspects  de  clé* 
ricalisme,  les  administrateurs  des  hospices.  C'est  Tavocat)  Au« 
drieux  qui  appelle  au  service  militaire  les  séminaristes  et  les 
religieux  en  état  de  porter  les  armes.  C'est  le  notaire  Lentillon 
qui  réclame  la  confiscation  des  biens  ecclésiastiques.  Les  uns  et 
les  autres  excitent  d'autant  plus  les  passions  religieuses  qu'ils 
craignent  davantage  d'être  devancés  par  d'autres  passions.  Le 
regard  famélique  de  la  majorité  prolétaire  les  épouvante  :  leur 
expérience  des  affaires  leur  dit  l'inanité  des  formules  sociales 
auxquelles  on  croit  autour  d'eux  ;  leur  bon  sens  prévoit  comme 

(1)  Comité  de  Salut.public,  séance  du  10  septembre. 


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832  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

terme  des  décisions  qui  se  succèdent  une  banqueroute  dont  la 
honte  retombera  sur  leurs  noms,  dont  la  responsabilité  pèsera 
peut-être  sur  leurs  biens.  Contraints  de  faire  sa  part  à  la  pas- 
sion qui  menace  la  richesse  de  tous,  ils  croient  habile  de  sauver 
les  capitalistes  en  livrant  le  patrimoine  du  clergé. 

Les  prolétaires  du  Comité  sont  passifs  dans  les  mesures  contro 
l'Eglise,  comme  dans  les  efforts  contre  Tétranger .  Si  un  instinct  na- 
turel et  vainqueur  des  sophismes  répond  en  leur  cœur  à  l'appel 
de  la  patrie  menacée,  et  les  empêche  de  désavouer  Teffort  entre- 
pris pour  la  défendre  ;  si  les  préjugés  répandus  en  eux  contre 
l'Église  par  la  propagande  bourgeoise,  et  la  croyance  passée  en 
article  de  foi  que  le  catholicisme  est  antirépublicain,  les  dispo- 
sent à  s'associer  aux   rigueurs  proposées  contre  lui,  les  idées 
abstraites  de  patrie  et  de  culte  ne  sont  pas  les  idées  maîtresses 
de  leur  intelligence  et  de  leur  volonté.  Les  périls  de  la  domina- 
tion allemande  ou  romaine  leur  semblaient  bien  secondaires  en 
comparaison  de  l'accaparement  capitaliste,  qui  était  pour  eux  la 
vraie  défaite  et  la  servitude.  Le  rêve  de  domination  qui  occupe  le 
riche  entre  ses  repas  ne  suffit  pas  au  pau\Te,  pour  qui  le  pro- 
blème est  de  s'assurer  ses  repas  ;  s'il  désire  le  pouvoir,  ce  n'est 
pas  pour  satisfaire  son  orgueil,  mais  sa  faim.  Dès  que  les  pro- 
létaires du  Comité  tinrent  ce  pouvoir,  leur  premier,  leur  unique 
mouvement  fut  pour  étendre  la  main  sur  les  avantages  de  la  vie. 
Les  confiscations  des  biens  ecclésiastiques,  loin  d'apaiser  cette 
cupidité,   l'excitèrent.    Quand   ils  eurent  constaté,  grâce  aux 
motions  des  bourgeois,  avec  quelle  facilité  l'arbitraire  disposait 
des  personnes  et  des  propriétés,  ils  appliquèrent  aux  riches  les 
mêmes  mesures  prises  contre  les  clercs.  Tous  les  décrets  spolia- 
teurs    des     fortunes    particulières    furent    proposés    par    des 
ouvriers,  votés  avec  enthousiasme  par  les  prolétaires  du  Con- 
seil. Rendre  au  pauvre  sa  part  trop  longtemps  occupée  par  le 
riche  était  à  leurs  yeux  la  grande  mission  du  pouvoir.  A  cette 
fonction  nouvelle  de  la  puissance  ils  avaient  donné  un  symbole  : 
c'est  pour  distinguer  leur  révolution  sociale  de  la  révolution  po- 
litique faite  par  la  bourgeoisie,  en  1789,  qu'ils  avaient  substitué 
le  drapeau  rouge  au  drapeau  tricolore.  Les  bourgeois,  tolérés  et 
suspects,  du  Comité  n'osèrent  pas  se  désigner  à  Tanimadversion 
de  cette  majorité  compacte   et   résolue  :  ils  votèrent  les  dé- 
crets les  plus  spoliateurs,  et,  comptant  sur  les  embarras  mêmes 
qu'ils   n'avaent  pas  le  courage  do  prévenir,   espérèrent  que 


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LE  GOUVERNEMENT  DE  LA   DÉFENSE   NATIONALE.  833 

les  votes  seraient  rendus  nuls  par  les  difficultés  d'exécution 
Si  donc  les  deux  castes  rivales  s'étaient  partagé  les  initiatives 
des  destructions,  toutes  deux  devenues  complices  se  prêtaient 
main-forte  pour  l'accomplissement  de  leur  tâche  préférée.  Et 
l'œuvre  tout  entière  avait  une  humiliante  unité.  Après  tant  de 
déclamations  en  faveur  de  la  liberté^  en  faveur  de  la  justice,  tant 
de  sévérité  répandue  contre  toutes  les  fautes  du  gouvernement, 
tant  d'années  passées  à  promettre,  à  annoncer  les  réformes,  tant 
de  résolution  à  prendre  le  pouvoir,  la  collaboration  des  révolu- 
tionnaires bourgeois  et  des  ouvriers  socialistes  n'aboutissait  qu'à 
une  dictature,  et  laquelle  !  Pas  de  doctrines,  des  haines  ;  pas 
d'institutions,  des  coups  ;  un  gouvernement  dégénéré  en  ven- 
geance. Il  ignorait  ce  respect  de  l'homme,  qui  est  le  commen- 
cement de  la  civilisation  :  il  retournait  à  la  barbarie  par  ses 
espérances  mêmes.  Et  il  semblait  qu'une  contagion  d'abaissement 
fût  la  seule  loi  d'égalité  dans  ce  régime,  puisque  les  aptitudes  et 
les  volontés  se  dissolvaient  sans  résistance  dans  l'ineptie  am- 
biante, puisque  les  plus  intelligens  s'enchaînaient  avec  les  plus 
stupides.  Chute  lamentable  pour  les  hommes,  plus  funeste  pour 
les  idées  !  Car  le  droit  de  la  commune  à  l'indépendance,  le  droit 
du  prolétariat  à  un  sort  meilleur,  introduits  parmi  d'autres 
droits  où  ils  trouvent  place  en  les  respectant,  sont  légitimes, 
utileà,  civilisateurs  :  revendiqués  sans  bornes  et  établis  sur  la 
ruine  de  tous  les  autres,  ils  ensevelissaient  vive  toute  leur  légiti- 
mité sous  leurs  excès  et  leurs  erreurs. 

Mais  autant  que  mauvais,  ce  pouvoir  était  redoutable.  Pour 
perpétuer  cette  expérience  où  la  ruine  de  la  ville  serait  complétée 
par  la  ruine  de  chacun,  et  où  les  prolétaires,  quand  ils  auraient 
achevé  de  manger  les  riches,  trouveraient  le  suprême  châtiment, 
la  faim  sans  travail,  il  avait  amassé  toutes  les  forces  qui  aident 
les  gouvernemens  réguliers  à  défendre  contre  les  désordres  la 
paix  et  la  prospérité  générales.  Pour  contenir  une  population 
sans  troupes  régulières  et  sans  armes,  il  avait  des  soldats  nom- 
breux, sûrs,  pourvus  do  bons  fusils  et  de  munitions,  une  police 
soupçonneuse  et  sans  scrupules.  Il  pouvait  d'autant  plus  compter 
sur  ces  défenseurs  que  sa  durée  leur  assurait  la  vie  bien  repue  et 
oisive, l'importance,  et  que,  s'il  disparaissait,  ils  retombaient  eux- 
mêmes  dans  leur  néant  d'hier.  Il  avait,  pour  entretenir  cette 
organisation  et  (es  dévouemens  qu'elle  lui  assurait,  la  richesse  de 
Lyon  mise  sous  séquestre,  et  dont  la  dilapidation  demandereit 

TOMK  XXIII.  —  190i,  53 


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834  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

du  temps,  bien  que  les  trésors  s'épuisent  vite,  quand  il  faut  avec 
Tépargne  des  bourgeois  assurer  Toisiveté  des  prolétaires.  Pour 
maintenir  son  indépendance  contre  TÉtat  lui-même,  c'est-à-dire 
contre  quelques  bénéficiaires  d'une  émeute  parisienne,  il  avait 
l'enceinte  fortifiée  de  Lyon,  que  nulle  armée  française  n'inves- 
tirait avant  la  fin  de  la  guerre  contre  rAllemagne.  Enfin,  il  avait, 
pour  soutenir  toutes  ses  audaces,  la  puissance  d'un  idéal,  le  fana- 
tisme qui  lui  laissait  voir  seulement  la  lueur  de  justice  perdue 
dans  les  injustices  de  ses  actes. 

Vin 

Tel  était,  au  commencement  de  septembre,  l'état  de  la  France. 
Dans  TEst  elle  se  battait.  Au  Nord  et  dans  le  Centre  elle  obéissait 
en  silence  par  inertie,  par  timidité,  par  sentiment  que  c'était 
assez  d'avoir  renversé  un  régime  sous  les  yeux  de  l'ennemi,  par 
hâte  de  réunir  tout  l'efTort  dans  l'œuvre  la  plus  nécessaire  et  de 
délivrer  le  sol.  Dans  le  Midi,  elle  semblait  ardente  k  la  fois  pour 
la  défense  et  pour  la  République.  Mais  la  guerre  y  était  comme 
lointaine,  on  se  tenait  sûr  que  l'invasion  ne  viendrait  pas 
sommer  sur  place  les  courages,  troubler  les  existences  et  les 
mtérèts.  On  préparait  les  forces  dues  à  la  patrie,  mais  sans 
cette  angoisse  qui  accompagne  l'urgence  des  périls.  Plus  on  des- 
cendait vers  le  Sud,  plus  le  souci  de  la  lutte  devenait  à  la  fois 
faible  et  bruyant  :  c'était  dans  les  populations  les  moins  belli- 
queuses que  cette  ardeur  saisissait  les  groupes  les  moins  disposés 
à  se  battre,  et  les  plus  passionnés  de  politique.  Le  patriotisme  y 
devenait  l'argument  le  plus  sonore  à  laide  duquel  les  partis 
pussent  se  disputer  le  pouvoir.  Dans  cette  région,  la  seule  où 
cette  envie  du  pouvoir  semble  une  passion  collective,  elle  n'atteint 
d'ordinaire,  môme  dans  les  grandes  villes,  qu'une  oligarchie 
avide,  hardie  et  fertile  en  négociations  avec  le  gouvernement, 
afin  de  s'assurer  le  plus  qu'elle  pourra  des  places  vacantes.  Tou- 
louse est  la  capitale  de  cette  agitation  factice  où  des  bourgeois 
adroits,  bourgeois  encore  que  démagogues,  poussent  leur  fortune 
politique,  où  ils  montrent  de  loin  au  gouvernement  le  lion  po- 
pulaire qu'ils  contiennent  et  qu'ils  font  rugir  à  propos,  mais  où 
le  lion  débonnaire  n'est  un  danger  pour  personne,  pas  mém  : 
pour  ceux  qui  l'exploitent,  où  l'action  désordonnée  et  violent  i 
des  multitudes  sur  les  événemens  ne  s'exerce  pas. 


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r" 


LE    GOUVERNEMENT    DE   LA    DÉFENSE   NATIONALE.  835 

Elle  S  exerce,  au  contraire  en  d'autres  régions  et  avec  des 
excès  qui  atteignent,  à  Marseille  et  à  Lyon,  leur  plénitude  dans 
leur  diversité.  A  Marseille,  c'est  une  coalition  de  petits  bourgeois 
et  de  prolétaires  qui  s'empare  de  la  ville,  les  uns  et  les  autres 
avec  une  ardeur  violente,  et  dans  une  course  de  vitesse;  mais 
ils  n'apportent  à  ce  pouvoir  que  cette  promptitude  où  le  tem- 
pérament décide  pour  la  raison,  et  ils  exercent  le  pouvoir  qu'ils 
surprennent  en  gens  tout  surpris  eux-mêmes  de  l'occuper.  En 
eux,  malgré  la  redondance  des  mots,  pas  d'idées  de  gouverne- 
ment, une  confiance  dans  leur  souplesse,  qui  leur  permet  de  se 
retourner  sans  souci  de  se  contredire,  et  de  garder  leur  équilibre, 
c'est-à-dire  le  pouvoir.  Car  c'est  à  lui  seul  qu'ils  tiennent.  Et  de 
même  tiennent  seulement  à  l'avantage  conquis  les  cinq  cents 
«  travailleurs  »  qui  se  sont  avec  eux  installés  à  la  Préfecture. 
Infime  minorité  de  prolétaires,  que  font-ils  pour  leurs  com- 
pagnons? Ils  ne  songent  qu'à  protéger  contre  ces  compagnons  le 
monopole  imprévu  où  ils  ont  trouvé  pour  eux-mêmes  la  solution 
du  problème  social.  Caïmans  paresseux  au  soleil,  terribles  pour 
défendre  leur  proie,  ils  n'ont  que  des  cupidités,  avec  toute  la 
puissance  que  donnent  la  voracité  de  l'instinct  et  la  chaleur  du 
climat.  Tous  représentent  les  appétits  égoïstes,  pour  lesquels  la 
révolution  n'est  qu'un  pillage  de  l'autorité. 

A  Lyon,  le  hasard  au  contraire  semble  éliminé  des  événe- 
mens  par  un  long  travail  de  la  démagogie.  Elle  saisit  le  pou- 
voir avec  un  calme  où  il  y  a  plus  de  force  que  dans  tout  empor- 
tement. Ce  n'est  pas  une  dizaine  de  journalistes,  de  commis,  avec 
cinq  cents  déchargeurs,  qui  pourraient  dominer  une  telle  ville. 
Le  gouvernement  que  cette  démagogie  soutient  a  été  désigné  par 
elle,  il  est  soutenu  partons  les  prolétaires  et  tous  les  prolétaires 
vivent  de  lui.  En  même  temps  qu'une  organisation,  il  a  des  vo- 
lontés, les  proclame,  les  applique,  et,  par  là,  accroît  son  auto- 
rité sur  une  multitude  dont  il  sert  les  passions.  Il  veut  donner 
aux  pauvres  la  fortune  des  riches,  il  veut  soustraire  Lyon  à 
l'obéissance  de  TÉtat,  il  veut  briser  au  profit  de  la  commune 
l'unité  de  la  France.  La  révolution  n  est  plus  là  un  jeu  d'adresse 
au  profit  de  la  bourgeoisie  habile,  ou  au  profit  des  premiers 
venus  le  pillage  du  pouvoir,  elle  est,  au  profit  du  prolétariat,  la 
destruction  de  la  société. 

Etienne  Lamt. 


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LA  ROUTE  S'ACHÈVE 


PREMIERE    PARTIE 


I 

Il  avait  dû  s'asseoir  sur  son  lit  de  camp,  tout  au  bord. 

Devant  lui,  éijuilibrés  sur  une  planche  placée  sur  un  pliant, 
il  y  avait  une  bougie  protégée  par  un  globe  de  verre  et  un  livre 
dont  il  avait  toutes  les  peines  du  monde  à  maintenir  les  pages,  à 
cause  d'un  vent  mauvais  qui  s'introduisait  là,  sûrement  par 
quelque  trou  de  la  muraille.  Gomme  il  faisait  très  froid,  il  avait 
relevé  le  col  de  sa  capote,  mis  sa  pèlerine,  coulé  ses  mains  dans 
les  larges  manches.  Les  coudes  aux  genoux,  tassé  sur  lui-même, 
il  s'essayait  à  lire,  à  attendre  plutôt,  à  «  tuer  le  temps,  »  comme 
on  dit  à  part  soi. 

Il  était  seul. 

Sous  la  lueur  tremblante  de  la  bougie,  son  ombre  arrondie, 
énorme,  s'allongeait,  se  cassait  sur  les  murs,  des  petits  murs 
gris,  sales,  pas  très  droits,  qui  l'enserraient.  Certes  ceux  qui  les 
avaient  faits  n'étaient  pas  très  habiles.  C'était  un  peu  rudimen- 
taire,  à  la  manière  sauvage ,  des  éclats  de  roches,  des  pierres  et 
un  délayage  de  terre  glaise  pour  enduire  et  joindre  le  tout.  Au 
pied  du  lit,  un  espace  noir,  un  vide  où  n'atteignait  pas  la  lu- 
mière incertaine,  se  devinait.  Au-dessus  de  sa  tète,  des  bois  mal 
équarris  soutenaient  un  toit  informe,  et  il  n'aurait  pas  falli 
qu'il  levât  la  main  bien  haut,  dans  la  position  où  il  était,  pou 
y  atteindre.  En  face  de  lui,  des  planches,  provenant  de  quelqu 


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LA    ROUTE   s'achève.  837 

caisse,  gauchement  réunies,  servaient  de  porte  à  une  ouverture 
carrée,  porte  basse  tremblotante  qui  l'enfermait  en  cette  tanière 
où  slmmobilisait  sa  veillée. 

Dehors,  par  delà  ce  réduit,  ce  devait  être  l'espace  libre,  dé- 
nudé, le  vide  où  la  tempête  s'éploie  sans  obstacle,  la  tempête  et 
la  nuit.  De  brusques  rafales  passaient,  sifflaient  comme  sur  les 
roches  dressées  au  bord  des  mers.  Et  c'était  bien,  dans  cette 
nuit  bouleversée,  l'impression  qu'il  avait  eue  tout  d'abord,  de  la 
mer  présente,  tout  près,  bondissant,  se  brisant  dans  l'ombre, 
de  la  grande  mer  soulevée,  au  large,  d'où  accourait  ce  vent  qui 
donnait  de  la  voix.  Mais  ce  n'était  qu'une  impression  par  k  peu 
près,  car,  il  le  savait  bien,  il  s'agissait  d'une  autre  immensité, 
d'un  infini  de  solitude  au  milieu  duquel,  seule,  sa  cahute  émer- 
geait parmi  des  rocs  éboulés. 

Il  était  en  Kabylie,  sur  un  des  plus  hauts  sommets.  Tout  au- 
tour, c'était  l'espace  libre,  énorme,  le  vide  et  l'épouvante  d'une 
nuit  opaque  où  se  poursuivaient  des  nuages,  tourbillonnaient  des 
vents,  s'engouffraient,  se  heurtaient  des  ouragans. 

Par-dessus  l'effort  rageur  des  élémens,  le  vacarme  effroyable, 
une  plainte  haletait.  Même  dans  les  momens  d'accalmie  qui  pré- 
sageaient la  venue  subite,  Tà-coup  brutal  de  nouvelles  trombes, 
elle  continuait  toujours,  cette  plainte,  mais  adoucie,  à  mi-voix, 
comme  un  sanglot  lointain.  Puis  la  trombe  arrivait.  Un  bruit 
d'artillerie  en  déroute.  Elle  s'abattait  sur  la  masure  qui  semblait 
osciller,  subir  cette  poussée  terrible.  Des  heurts  sourds  tonnaient 
au  mur  du  fond.  C'était  le  signal  géodésique,  situé  à  côté,  qui 
s'effritait.  Les  pierres  détachées,  lancées  à  toute  volée,  faisaient 
ce  bruit  de  bélier.  Au-dessus  de  sa  tête,  les  tuiles  soulevées 
cliquetaient  comme  des  castagnettes.  Du  vent  entrait,  une  bise 
glacée  qui  cinglait.  Alors  la  petite  lumière  pâle  se  couchait,  la 
page  tressaillait  au  livre  un  instant  abandonné^  la  porte  battait, 
sautait,  grinçait... 

C'était  une  minute  très  désagréable. 

Une  poussière  vieille,  du  sable  gris,  tombait  de  cette  toiture 
vermoulue  ainsi  secouée.  Dans  le  fond,  au  pied  du  lit,  une 
gouttière  clapotait. 

Il  devait  pleuvoir  aussi,  mais  le  bruit  épouvantable  qui  se 
faisait  par  delà  ces  murs  l'empêchait  de  distinguer  l'intensité 
comme  la  fréquence  des  averses.  Seulement,  de  temps  en  temps, 
il  étendait  la  main  au-dessus  de  la  couchette,  et  cela  le  rassurait. 


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838  RKVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  masure  tenait  bon.  Sauf  par  la  gouttière  du  fond,  la  pluie  ne 
pénétrait  pas.  Rien  que  ce  sable  gris,  toujours,  qui  continuait  à 
descendre  des  solives  noires.  La  rafale  passée,  sombrée  dans 
Técho  monté  des  ravines,  des  précipices  lointains,  la  Qamme 
redevenait  plus  claire,  plus  fixe  dans  le  globe  embué.  Mais  cela 
ne  durait  pas.  Et  puis  le  vent  se  maintenait  rude,  frôlant  les 
murs.  Toujours  des  vols  de  débris,  des  traînées  de  graviers  fins 
dévalant,  s'abattant  comme  une  grêle,  une  retombée  de  lame  se 
brisant  sur  le  rivage,  un  froissement  doux  coulant  autour  de  lui, 
dans  l'ombre,  au  ras  du  sol. 

...  Et  la  même  voix  frêle  de  détresse  reprenait  en  sourdine 
dans  les  rares  instans  d'accalmie,  allait,  allait  infatigable,  et 
mettait  en  son  cœur,  à  la  longue,  Témoi  d'une  petite  défaillancei 
comme  l'angoisse  d'une  douleur  imprécise,  très  ancienne. 

Au  matin,  très  loin,  de  la  plaine  caillouteuse,  desséchée,  où 
la  colonne  évoluait,  quand  il  avait  aperçu  les  montagnes  bar- 
rant Thorizon,  on  lui  avait  dit  : 

—  C'est  là. 

Et  il  avait  regardé  cette  chaîne  rose  et  bleue  reflétant  la 
grande  lumière  qui  Tauréolait.  C'était  conmie  un  lointain  char- 
mant, un  paysage  de  rêve.  Mais,  parmi  les  sommets  échelonnés, 
un  seul  l'attirait,  un  point  rouge  dénudé  d'où  se  déversaient  sur 
l'un  des  flancs  de  grandes  coulées  bleues,  des  ombres  qui  ga- 
gnaient la  plaine,  s'agrandissaient  avec  l'heure.  C'était  là  qu'il 
allait  s'établir  en  poste  optique.  Il  y  vivrait  des  jours  et  des  nuits, 
surveillant  les  crêtes  et  les  ravins,  attentif  à  l'appel  de  la  co- 
lonne manœuvrant  dans  les  montagnes  d'au  delà.  Quatre  télégra- 
phistes, un  tringlot,  un  guide  du  pays  seraient  sa  société.  Et  plus 
il  marchait  vers  elle,  ayant  quitté  la  colonne,  plus  la  mon- 
tagne semblait  se  reculer,  grandir  rose  dans  le  ciel  bleu. 

Il  allait,  suivant  l'Arabe,  un  grand  diable  maigre,  qui  chan- 
tait à  mi-voix  une  lente  mélopée  pleine  d'inflexions  heurtées, 
gutturales,  de  terminaisons  sonores,  larges,  qu'il  laissait  aller 
jusqu'à  bout  de  souffle.  Derrière,  les  hommes  causaient  entre 
eux.  Les  sabots  des  mulets,  portant  le  campement  et  les  appa- 
reils, se  heurtaient  aux  pierres  du  chemin.  Les  charges  grinçaient 
en  cadence  sur  les  bâts.  Les  grandes  marmites  suspendues  par 
l'anse  aux  crochets  des  cantines  s'entre-choquaient ,  accom- 
pagnaient la  marche  d'un  cliquetis  rythmé,  très  égal.  Dans  la 


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LA    ROUTE   s'achève.  839 

{)laiiie,  les  bruits  s-étaîent  amortis,  étouffés  peu  à  peu.  La  colonne 
était  loin.  Parfois  même  il  la  perdait  de  vue.  Elle  glissait  der- 
rière des  ondulations,  filait  en  des  fonds,  puis  reparaissait  plus 
loin.  Au  pied  des  monts  elle  s'arrêta  quelque  temps,  se  tassa, 
puis  s'effila,  homme  par  homme,  en  un  sentier  grimpant  au  long 
des  pentes.  Sur  le  ciel  clair,  les  silhouettes  se  précisaient  en  des 
êtres  bleus  à  la  démarche  lente,  régulière,  qui  en  un  même 
point  disparaissaient,  semblant  pénétrer  la  montagne. 

...  Quelques  heures  après,  à  mi-côte,  sur  l'autre  versant  enfin 
découvert,  il  cheminait  à  travers  un  chaos,  un  éboulis  gigan- 
tesque. 

Des  pans  entiers  de  la  montagne,  décollés,  avaient  filé  en 
avalanche  et,  subitement  arrêtés  dans  le  tassement  des  débris, 
étaient  restés  là,  immobiles,  crevant  le  ciel,  en  un  éqpiilibre  au* 
dacieux.  Dans  le  fond,  un  ravin  plein  d'ombres  fauves  et  dures 
se  creusait.  Puis  c'était,  au  fur  et  à  mesure  de  la  montée,  la  dé- 
couverte au  loin  d'autres  ravins  échelonnés  glissant  à  travers  les 
contreforts,  d'autres  pics  aux  arêtes  vives,  stériles,  se  dessinant 
en  lignes  nettes,  d'autres  masses  inaperçues  de  la  plaine,  se  ré- 
vélant grandioses,  brûlées,  d'une  désolation  totale,  superposées 
dans  l'éloignement  en  des  teintes  fines  d'aquarelle,  toute  la 
gamme  des  roses  et  des  bleus,  un  décor  lumineux  où  chaque 
ligne,  chaque  détail,  aussi  loin  soit-il,  dans  cet  air  vide  des 
eiels  d'Afrique,  avait  sa  valeur  affirmée,  se  suivait  parfaitement, 
oîi  rien  ne  s'effaçait,  ne  se  confondait.  Par-dessus  tout,  encore 
nlus  beau,  le  ciel  calme,  étincelant,  se  posait. 

Très  peu  de  verdure,  quelques  touffes  d'une  herbe  haute^ 
raide,  poussée  entre  les  pierres  ;  quelques  buissons  de  gené- 
vriers pâles,  rabougris  ;  dans  les  ravins,  quelques  arbustes 
grêles  ;  et  puis,  plus  rien,  rien  que  cette  teinte  uniforme  de  feu, 
de  terre  brûlée,  aride.  Et  c'était  là  la  vraie  tristesse  en  ce  tableau 
splendide.  Rien  où  reposer  la  vue  fatiguée  de  tant  de  lueurs, 
l'âme,  de  tant  de  beauté  morte. 

Plus  bas,  on  entendait  le  convoi  s'efforçant  à  rejoindre.  Les 
mulets  glissaient  sur  les  roches  plates.  11  y  avait  des  chutes 
bruyantes.  Les  hommes  criaient,  soutenaient  les  bêtes  aux  pas- 
sages difficiles,  les  encourageaient,  puis  s'arrêtaient  quelque 
temps,  l'obstacle  franchi,  pour  leur  laisser  reprendre  haleine,  les 
conduire  vers  un  nouvel  effort. 


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840  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Lui,  allait  toujours  à  travers  le  mont  silencieux.  Et  lentement 
la  grandeur  de  cette  désolation  le  prenait.  Il  recherchait  en  ses 
souvenirs,  ses  rêves  d'enfant.  Jamais  il  n'avait  vu,  ni  rêvé  décor 
pareil. 

Sur  cet  enchevêtrement  monstre,  cet  amas  de  roches  nimbées 
de  teintes  délicates,  un  silence,  un  effroi  planait,  grave,  poi- 
gnant, quelque  chose  comme  une  malédiction  éternelle.  Il  ea 
venait  aussi  conmie  un  recueillement  inQni,  très  mystérieux. 
L'imagination  inquiète  percevait  tout  à  coup  Tincommensurable 
évolution  des  espaces  et  des  temps  révolus,  rœu\Te  des  siècles 
passés  transformant  le  monde.  Mais  ici  tout  s'était  gardé  formi- 
dable, tragique  en  sa  beauté  première,  tel  qu'aux  temps  de  la 
Genèsç. 

...  Et  à  travers  les  cimes  enchevêtrées,  par  une  large  déchi- 
rure bleue,  tout  là-bas,  vers  le  soleil  couchant,  sur  une  crête 
lointaine  dressée  dans  la  lumière,  il  revit  la  colonne  poursuivant 
sa  marche,  défilant  toujours  de  même,  homme  par  homme, 
infatigable. 

Ce  fut  la  dernière  vision  qu'il  eut  de  ses  camarades,  des  êtres 
qui  l'avaient  entouré  jusqu'à  ce  jour.  Quand  il  atteignit  le 
sommet,  très  tard,  le  soleil  n'était  plus.  Dans  une  buée  pâle,  la 
grande  plaine  rouge  s'éteignait  silencieuse.  Les  premières  ombres 
noires  glissaient  dans  les  ravins  plus  profonds.  Au  loin,  les  crêtes 
se  superposaient  plus  hautes,  plus  sévères,  accumulées,  sem- 
blant grandir  sur  l'horizon  en  feu.  Plus  loin  encore,  dans  la  per- 
spective ouverte  à  travers  les  ravins,  une  traînée  de  lumière,  un 
poudroiement  blond  se  suspendait  dans  l'atmosphère,  près  du 
sol.  D'après  la  carte,  il  y  reconnut  la  trace  d'une  large  vallée  pas- 
sant par  là-bas.  Au-dessus,  calme,  iniposante,  la  Grande  Kabylie 
étendait  ses  sommets  azurés,  déchiquetés,  comme  jaillie  de  ce 
rayon  couché  à  ses  pieds. 

Et  le  vent  s'éleva. 

Les  roches  prenaient  une  teinte  violette,  grise,  un  air  d'effa- 
cement et  de  nuit,  s'évaporaient.  Les  hommes  pâlissaient, 
commençaient  de  trembler.  Les  bêtes  déchargées  s'ébrouaient. 
Pierre  fit  une  reconnaissance  rapide  de  l'horizon,  repéra  les 
directions  probables,  fit  placer  les  appareils  et  renvoya  les 
hommes  se  chercher  un  abri. 

Une  masure    abandonnée,  enfoncée   en    terre,  était   là,  au 


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r 


LA    ROUTE   s'achève.  811 

somtnet,  à  deux  pas  de  la  pyramide  géodésique.  Il  y  entra,  se 
baissant;  en  fit  le  tour  à  tâtons.  Rien!  Un  peu  d'espace  vide. 
Beaucoup  de  poussière  que  le  vent  faisait  tourbillonner.  Et  cela 
lui  suffit  pour  s'y  installer.  L'abri  dans  cette  niche  obscure, 
étroite,  semblait  plus  sûr  que  celui  de  la  tente,  à  de  pareilles 
altitudes.  Plus  bas,  du  côté  abrité,  les  hommes  avaient  trouvé 
une  anfractuosité,  une  sorte  de  grotte  où  ils  avaient  déposé 
leurs  affaires.  Là,  ils  se  h&taient  de  se  vêtir  plus  chaudement, 
saisis  par  ce  trop  brusque  changement  de  température,  ce  vent, 
qui  se  calmait  par  moment,  mais  revenait  plus  âpre,  l'instant 
d'après.  Lui  aussi  grelottait.  Tout  près,  sur  une  roche  élevée, 
tourné  vers  cet  infini  mort,  l'Arabe,  debout  en  ses  vêtemens 
blancs,  disait  sa  prière.  Il  ne  voyait  rien  de  cette  désolation 
de  la  terre.  Pour  lui  «  tout  était  bien,  «  suivant  la  formule 
sacrée.  C'était  écrit.  Dieu  est  grand. 

Alors  il  y  eut  dans  l'espace  une  seconde  émouvante. 

Le  vent  fit  trêve.  Une  solennité  grave  s'épandit,  agrandit 
l'infini.  Ce  n'était  plus  le  jour,  ce  n'était  pas  encore  la  nuit.  La 
terre  sembla  rendre  la  lumière  absorbée,  rayonner  par  en  des- 
sous. Ce  fut  un  instant  d'anxiété,  d'évanouissement  total  qui  n'a 
rien  de  nos  crépuscules  de  France,  rien  de  ce  que  l'on  peut  con- 
cevoir en  nos  pays... 

Et  la  nuit  fut! 

Les  premières  étoiles,  sans  qu'on  y  prît  ^rde,  étaient  appa- 
rues, pâles,  palpitantes,  comme  refroidies  elles  aussi  par  cette 
bise  qui  revenait  balayer  le  plateau,  plus  violente  et  glacée. 

Rentré  dans  ^a  taupinière,  il  avait  essayé  de  manger.  Mais  ce 
fut  vite  fait.  A  peine  s'il  toucha  à  la  conserve  entr'ou verte. 

Dehors  le  vent  s'accélérait,  hurlait  dans  la  nuit.  Le  froid  s'était 
accru.  Il  prit  un  livre,  essaya  d'oublier,  mais  la  solitude  en  ce 
réduit  étroit,  douteux,  lui  devint  insupportable.  Il  se  leva  avec 
précaution  et  sortit. 

Plus  bas,  sur  le  versant  abrité  du  vent,  là  où  ils  s'étaient 
arrêtés,  les  hommes  avaient  allumé  un  grand  feu.  Tous  étaient 
là.  Le  tringlot,  à  la  lueur  du  foyer,  à  genoux  par  terre,  emplis- 
sait les  musettes  de  ses  mulets  qui,  attachés  quelque  part,  dans 
l'ombre,  tiraient  sur  leurs  chaînes,  raclaient  le  sol,  impatiens. 
Les  télégraphistes,  assis  sur  leurs  talons  ou  couchés  sur  la  pierre, 
regardaient  celui  d  entre   eux  qui  s'était  chargé  de  la  cuisine. 


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S42 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Derrière  eux,  la  roche  se  creusait.  Là  ils  avaient  entassé  leurs 
affaires  et  dormiraient  côte  à  côte,  à  la  grâce  de  Dieu.  En  atten* 
dant,  ils  ne  s'intéressaient  qu'aux  gestes  seuls  du  cuisinier.  Dou,- 
eement,  celui-ci  retournait  avec  une  cuiller  quelque  chose  qui  se 
balançait  dans  le  liquide  bouillant,  en  ta  grande  marmite  de 
campement.  Dans  Tombre  le  tringlot,  attachant  les  musettes, 
flattait  ses  bêtes,  les  appelait  des  noms  les  plus  tendres,  puis, 
tout  à  coup,  poussait  des  cris,  jurait.  Devant  sa  marmite,  l'autre 
chantait  un  refrain  de  Paris,  une  chanson  légère,  un  peu  canaille. 

—  D'abord,  je  suis  de  là  Maub,  moi,  gouaillait-il,  un  pur, 
un  vrai. 

Et  l'accent  cpii  accompagnait  ses  paroles  le  justifiait  pleine^ 
ment.  Au  reste,  on  ne  le  lui  demandait  pas,  mais  cela  ne  faisait 
rien.  Il  parlait  pour  parler,  faire  un  peu  de  bruit,  créer  un  écho. 
Le  silence  des  autres  ne  lui  allait  guère.  C'était  sa  joie  aussi  qui 
éclatait,  sa  joie  de  voir  les  derniers  jours  de  service  arrivés. 

—  Et  l'on  va  se  revoir  bientôt,  ajoutait-il  en  un  ton  d'affec- 
tion ineffable...  Ah  !  mes  enfans  !... 

Gomme  eux,  il  était  de  la  classe.  Mais  il  semblait  moins 
anémié  par  ses  campagnes.  L'idée  de  revoir  le  vieux  quartier 
tassé  au  bord  de  la  Seine,  de  déambuler  par  les  rues  étroites,  sous 
le  regard  d'étranges  demeures  malsaines,  pauvres,  aux  façades 
craquelées,  tristes,  lépreuses,  là  où  s'était  écoulée  son  enfance 
misérable,  lui  donnait  une  joie  qu'il  cherchait  à  communiquer 
à  ses  camarades.  Les  autres  écoutaient,  mais  ne  riaient  pas. 

Ils  venaient  de  postes  perdus  dans  les  grandes  dunes  du  Sud. 
Ils  gardaient  encore  la  mélancolie  des  solitudes  cruelles  où  ils 
avaient  subi  des  jours  et  des  nuits  de  chaleur  étouffante,  de  mi- 
rages affolans.  Ce  soir,  trop  brusquement  transplantés,  ils  sen- 
taient la  fièvre  mauvaise  monter  en  eux.  Sur  leurs  faces  pâles  la 
flamme  avait  des  reflets  étranges,  agrandissait  les  regards,  dé- 
composait en  rictus  la  palpitation  inconsciente  de  leurs  lèvres, 
précédant  les  quelques  mots  qu'ils  voulaient  dire. 

Apercevant  Pierre,  le  cuisinier  improvisé  se  leva. 

—  Voici  le  palais,  mon  lieutenant.  Dame  Nature  s'est  mise 
en  frais.  Ici,  la  cuisine  et  la  salle  à  manger,  une  vraie  terrasse, 
et  puis  voilà  le  dortoir,  dans  le  trou.  On  aura  peut-être  bien  la 
tête  abritée  et  les  pieds  à  l'air.  Bah  I  on  se  serrera.  Ça  tiendra 
chaud. 

Et,  rieur,  il  ajouta  : 


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LA    ROUTE    s'achève.  843 

—  C'est  pas  comme  vous,  mon  lieutenant,  vous  êtes  dans  lé 
château  de  l'endroit. 

—  Si  c'est  à  cause  du  toit  que  vous  Tappelez  ainsi,  ce  gourbi... 

—  Oui,  d'accord.  C'est  vieux,  tout  petit,  mais  vous  y  êtes  en 
bonne  compagnie. 

—  En  bonne  compagnie? 

—  Bien  oui  I...  puisque  c'est  un  marabout...  Il  y  a  un  mort 
sous  votre  lit,  un  grand  bico  enterré  là. 

Les  autres  souriaient,  amusés.  Pierre  eut  une  seconde  dTiési- 
taHon,  puis  il  haussa  les  épaules  et  dit  qu'il  était  charmé  de  la 
compagnie.  Il  assura  même  qu'il  n'en  dormirait  pas  moins  bien 
pour  cela. 

De  fait,  revenu  en  son  abri,  pendant  les  heures  lentes  de  cette 
veillée,  il  pensait  peu  à  ce  mort  au-dessus  duquel  il  s'était  installé 
sans  façon,  —  sans  le  savoir,  du  reste.  Les  vivans  l'intéressaient 
davantage,  ses  hommes  qui,  maintenant,  dans  la  nuit,  sous  la 
tourmente,  la  pluie  glacée,  veillaient  auprès  des  appareils.  De 
temps  à  autre,  il  s'arrêtait  de  lire,  —  et  lisait-il,  vraiment?  — 
levait  la  tête,  écoutait  à  travers  la  rafale  et  souvent  il  percevait 
le  bruit  d'une  toux  précipitée  là,  à  côté,  toux  obstinée,  triste,  qui 
lui  crevait  le  cœur.  Un  moment,  n'y  tenant  plus,  il  sortit. 

Nuit  épaisse. 

Un  vent  de  glace  le  frappa  au  visage,  l'étourdit.  Il  se  heurta 
à  des  pierres,  trébucha,  reprit  à  grand'peine  son  équilibre, 
écouta.  Impossible  de  rien  distinguer.  A  quelques  pas,  il  devina 
l'appareil.  Un  rayon  lumineux,  dont  on  ne  voyait  pas  l'origine, 
crevait  l'ombre,  fusait  droit,  s'évasait  dan^  l'espace.  A  travers, 
des  poussières  d'eau  dansaient,  scintillaient  comme  des  atomes 
en  un  rais  de  soleil.  Des  ondées  invisibles  entraînées  par  le  vent 
passaient  en  éclats  rapides,  pailletés.  Mais  à  peine  s'il  put  voir 
les  deux  hommes  de  garde.  Il  se  heurta  à  l'un  d'eux.  Par.conte- 
nance  il  demanda  : 

—  Rien  de  nouveau? 

Il  dut  même  répéter,  crier. 

—  Rien  de  nouveau,  mon  lieutenant.  Aucun  feu. 

La  voix  ne  portait  pas.  Les  syllabes  se  cassaient  net,  à  peine 
les  lèvres  franchies.  Inutile  de  parler.  La  tourmente  grondait 
trop  fort.  Et  il  resta  debout  à  côté  de  l'homme  qu'il  sentait  près 
de  lui,  regarda  dans  le  noir,  attendit.  C'était  sa  première  nuit  en 
poste  optique,  sa  première  nuit  de  commandement,  et,  comme  sur 


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844  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  mer  d'encre,  invisible,  une  tempête  s'était  levée  à  travers 
laquelle  il  fallait  passer,  tenir  quand  même,  veiller.  Et  auprès  de 
ses  hommes,  étourdi,  frissonnant  en  ses  vétemens  vite  trans* 
percés,  il  veilla. 

Parfois,  dans  tout  ce  noir  bouleversé,  une  trouée  se  faisait.  Du 
vide  s'ouvrait,  des  lointains  se  devinaient.  On  apercevait  le  ciel 
étoile,  puis  des  feux  qui  s'allumaient  tout  à  coup  dans  les  mon- 
tagnes. Aussitôt  les  regards  s'attachaient...  Ce  sont  eux  ! .. .  Non... 
après  un  vif  éclat  peu  à  peu  le  feu  s'affaissait,  s'éteignait.  Encore 
une  fausse  alerte.  Combien  en  avaient-ils  eu  ainsi  de  ces  mi- 
nutes d'espoir?  Au  début  de  leur  faction,  ils  avaient  cru  voir  un 
feu  d'appareil  optique,  distinguer  les  signaux  du  poste  mobile 
accompagnant  la  colonne.  Après  bien  des  efforts,  quand  ils  étaient 
parvenus  à  mettre  l'appareil  en  direction,  à  placer  cette  petite 
étoile  dans  leur  rayon,  voici  que  le  feu  disparaissait.  Alors  ils 
reprenaient  leur  faction,  espérant  toujours.  L'Arabe  expliqua 
que  c'étaient  des  feux  kabyles,  que  tout  ce  chaos  de  montagnes 
à  l'apparence  stérile  et  maudite,  dont  Pierre  gardait  la  brillante 
vision  dressée  au  soleil  couchant,  tous  ces  ravins,  ces  flancs 
dénudés,  étaient  habités.  Partout  des  villages,  des  bordjs,  des 
ksours  perchés  comme  des  nids  d'aigles  ou  blottis,  dissimulés  en 
quelque  anfrachiosité.  C'étaient  les  feux  de  toutes  ces  demeures 
lointaines  s'allumant  tour  à  tour  qu'on  apercevait  ainsi,  suspen- 
dus dans  la  nuit. 

L'appareil  était  posé  sur  une  table  dont  les  larges  pieds,  faits 
pour  s'enfoncer  dans  les  sables,  avaient  eu  peine  à  s'équilibrer 
parmi  les  pierres.  A  cause  du  vent,  on  avait  dû  lier  solidement 
les  deux  ensemble  et  amarrer  le  tout  avec  les  cordeaux  de  tirage 
des  tentes  inemployées.  Cependant  Timmobilité  obtenue  n'était 
que  relative.  Quand  la  rafale  devenait  plus  rageuse,  arrivait  par 
paquets,  en  vagues  lourdes,  tout  tremblait,  tanguait.  La  caisse 
en  tôle  si  pesante  grondait,  ronflait  comme  une  machine. 

...  Du  temps  passait.  Depuis  combien  d'heures  durait  cette 
faction  ? 

La  nuit  s'épaississait.  Plus  d'éclaircie.  Le  froid  semblait  plus 
vif,  le  vent  plus  cruel,  désordonné.  Des  fonds  obscurs  les  en- 
tourant montaient  des  masses  tourbillonnantes.  Un  vertige  les 
prenait.  Le  gouffre  d'ombre  les  attirait  et,  par  momens,  ils  fer- 
maient les  yeux,  résistant  de  toutes  leurs  forces  au  vent  qui  les 


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LA    ROUTE   s'aCUÈVE.  845 

pressait,  les  inclinait;  puis  ils  passaient  leurs  mains  sur  leurs 
fronts  cerclés  de  glace,  comme  pour  en  chasser  cette  oppression, 
cette  douleur  qui  les  éblouissait. 

Pierre  ne  pouvait  distinguer  les  deux  hommes  qui  étaient  là. 

Il  sentait  l'un  à  ses  côtés,  debout.  L'autre,  il  le  de\Hinait  h  ses 
pieds,  assis,  enfoui  dans  une  couverture,  se  dissimulant  derrière 
un  quartier  de  roche  qui  le  protégeait  du  vent.  Quand  la  tem* 
pète  s'apaisait  un  peu,  Pierre  entendait  dans  le  noir  sa  respira- 
tion trépidante  siffler,  haleter,  et  le  martèlement  rapide,  mat, 
de  ses  dents  heurtées  en  de  brusques  déclanchemens. 

—  C'est  Tanchot,  lui  cria  l'autre  à  l'oreille. 
Et  allant  au-devant  de  la  question  : 

—  Il  vient  de  Bir  bou  Chama,  voyez-vous,  mon  lieutenant.  Il 
n'y  a  rien  à  faire. 

Bir  bou  Chama  !...  Un  poste  perdu  dans  les  dunes  mouvantes, 
de  l'autre  côté  des  grands  chotts,  sur  la  route  du  Souf.  Ce  n'était 
pas  la  première  fois  que  Pierre  en  entendait  parler.  Tous  ceux 
qui  y  avaient  passé,  en  avaient  gardé  une  épouvante. 

De  la  môme  voix,  l'autre  répéta,  croyant  qu'il  ne  savait  pas  : 

—  Oui,  de  Bir  bou  Chama...  Vous  verrez  ce  pays-là,  un  jour, 
mon  lieutenant.  Et  vous  comprendrez... 

C'était  dit  très  naturellement,  en  un  ton  de  soumission,  d'ab- 
négation douce,  qui  impressionna  Pierre  vivement.  A  l'entendre, 
il  semblait  inévitable  que  ce  malheureux,  ce  soir,  par  une  nuit 
pareille,  eût  de  la  fièvre  et  souflFrît.  Il  avait  gagné  ça  dans  les 
sables,  à  Bir  bou  Chama.  C'était  tout  dire.  Bien  d'autres  aussi, 
peut-être,  à  cette  heure,  grelottaient  dans  le  noir  d'une  veillée 
froide.  Il  n'était  pas  le  seul.  Alors  Pierre  se  ressouvint  des 
•choses  de  France,  de  la  petite  ville  de  garnison  d'où  il  venait. 

C'était  tout  là-haut,  dans  le  Nord.  En  hiver,  dans  la  brume 
glacée  des  matins  sombres,  sur  une  petite  place  située  à  l'autre 
bout  des  faubourgs,  au  bord  d'une  rivière*charriant  des  glaçons, 
il  avait  surveillé  l'exercice  des  recrues.  Et  là,  dans  ces  heures 
lentes,  très  dures,  aux  instans  de  repos,  il  s'était  laissé  aller  à 
causer  avec  ses  hommes.  Il  leur  parlait  simplement,  cherchait  le 
mot  qui  lui  gagnerait  ces  cœurs  d'êtres  un  peu  méfians,  venus  au 
service  avec  le  dur  regret  du  chaume  abandonné,  parfois  la  mé- 
fiance des  chefs,  cette  petite  haine  bête  semée  en  leurs  esprits 
inquiets  par  quelques  théories  malsaines,  de  grands  mots  vides 
entendus  au  cabaret  et  dont  les  résonances  les  avaient  frappés. 


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846  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Et  à  le  voir  si  simple,  étonnés,  peu  à  peu  ils  se  livraient,  disaient 
leurs  chagrins,  l'inquiétude  des  mères,  mille  faits  insignifians 
de  leurs  pauvres  existences,  des  choses  naïves,  charmantes,  qui 
se  contaient  là-bas,  en  les  veillées  où  ils  n'étaient  plus.  Alors,  il 
lui  était  venu,  pour  eux,  des  idées  de  pitié  et  de  bonté. 

Tous,  inconsciens  mais  sincères,  avaient  collaboré  à  l'évolu- 
tion morale  accomplie  en  lui.  Mais  jamais  il  n'avait  rencontré 
pareilles  douleurs.  Et  ces  tressaillemens  du  malheureux  déve- 
loppaient en  son  cœur  une  tristesse  d'autant  plus  irritante  qu'elle 
se  révélait  à  lui  en  un  site  désert,  abandonné,  en  un  moment 
où  toute  sa  volonté  ne  pouvait  rien,  assistait  impuissante  à  ce 
délire  montant  dans  la  furie  des  élémens  et  de  la  nuit.  Tout  à 
coup  il  se  pencha,  s'appuya  à  l'épaule  du  soldat  et,  à  cause  de 
la  rafale  sifflant  à  la  crête  des  roches,  il  lui  cria  de  s'en  aller. 
Il  resterait,  lui,  à  sa  place.  Il  dut  le  répéter,  crier  plus  fort. 

Lentement,  tout  tremblant,  s'accrochant  aux  rochers,  l'homme 
se  leva.  Pierre  ne  le  voyait  pas,  mais  il  sentait  cet  effort  énorme 
accompli  dans  l'ombre.  Et  comme  s'il  eût  en  cela  dépensé  toutes 
ses  forces,  le  soldat  restait  là,  debout,  se  raidissant,  cherchant 
l'équilibre,  oscillant  dans  la  tempête,  incapable  de  faire  un  pas. 
Alors,  sans  mot  dire,  Pierre  le  prit  sous  le  bras  et  commença 
de  descendre  avec  lui  vers  l'abri  trouvé.  Chemin  faisant,  quand 
la  bourrasque  était  trop  rude,  le  malheureux,  se  sentant  faibUr, 
se  cramponnait  brusquement,  étendait  le  bras  dans  le  vide  en 
un  grand  geste  de  détresse,  puis,  comme  un  bloc,  s'affaissait,  les 
jambes  cassées,  la  tête  pleine  de  sifflemens,  de  résonances 
sourdes,  lancinantes.  Après,  ils  repartaient.  Aux  obstacles  rencon- 
trés Pierre  le  prenait  à  pleins  bras,  l'emportait  presque,  et  cela  le 
navrait  de  sentir  contre  lui  ce  grand  corps  débile  abandonné, 
inerte,  qui  cependant  tressaillait  par  momens,  avait  des  sursauts 
de  fièvre.  Tout  cela  se  passait  sans  qu'un  mot,  un  regard,  pût 
être  échangé,  dans  le  vacarme,  la  pluie  cinglante,  le  vent,  la 
nuit  énorme  où  ils  avançaient,  à  tâtons,  aveugles,  ne  sachant 
où  poser  lé  pied,  là  où  ils  allaient,  près  de  tomber,  finir  ainsi 
enlacés,  en  pleine  détresse  de  leurs  âmes  vaincues,  emportés 
dans  la  tempête  vers  les  gouflfres  béans. 

Une  fois,  cela  faillit  leur  arriver.  Ils  roulèrent,  jetés  à  terre 
violemment.  Un  cri  d'angoisse  s'échappa  des  lèvres  de  Pierre, 
non  pour  lui,  mais  de  peur  pour  son  compagnon.  Tanchot 
s^écroulant  avait  eu  un  appel  terrible  dans  la  nuit,  cri  de  bête 


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r" 


LA    ROUTE   s'achève.  847 

blessée,  geignante,  dont  les  plaies  se  rouvrent  sous  le  fouet. 

—  Ah  !  mon  lieutenant...  mon  lieutenant  !... 

A  tâtons  Pierre  explora  le  terrain,  le  rejoignit,  s'accrocha  à 
lui,  voulut  le  reprendre. 

—  Non...  laissez-moi...  oui,  laissez-moi  là,  dans  ce  trou... 
jusqu'à  demain  matin...  dormir...  dormir... 

Et  il  se  recroquevillait,  accroupi,  ramenait  la  couverture  sur 
ses  membres  endoloris,  glacés.  Assis  à  côté  de  lui,  un  peu  à 
Tabri  dans  cette  excavation  où  ils  avaient  chu,  Pierre  écoutait  la 
tempête  passer  au-dessus  de  leurs  tètes,  rôder  tout  autour,  sur 
les  flancs,  flageller  comme  de  lanières  sifflantes  les  roches 
éparses,  les  grands  mornes  invisibles.  Et  c^était  une  paix  pro- 
fonde de  se  sentir  à  l'abri  de  ces  choses  brutales  vagabondant 
dans  Tespace,  de  toutes  ces  choses  méchantes  sortant  sans  trêve 
du  noir  qui  les  enveloppait,  de  Todieuse  nuit  complice. 

— -Han!  hanl...  s'exhalait  para-coups,  par  brusques  remon- 
tées secouant  la  poitrine  nerveusement  comprimée,  la  respira* 
tion  courte  du  malheureux  échoué  à  ses  côtés. 

—  Allons,  Tanchot!...  Allons,  mon  ami,  un  peu  de  courage, 
répétait-il. 

Ils  se  relevèrent.  L'autre,  craintif,  tremblait  de  tous  ses 
membres,  vacillait.  A  leur  approche,  au  bruit  des  pierres  dégrin- 
golant sous  leurs  pieds,  le  tringlot  mit  quelques  branchages 
sur  les  tisons.  Une  flamme  jaillit  éclairant  le  gouffre.  Ils  aperçu- 
rent alors  la  crevasse  où  les  autres  s'étaient  tassés  et  dormaient. 
Au  long  de  la  paroi  scintillante,  l'Arabe,  enroulé  en  ses  burnous, 
était  allongé  et  superbe,  impassible,  regardait  dans  la  nuit. 

Le  tringlot  se  précipita,  devinant  la  faiblesse  de  son  cama-^ 
rade.  Il  le  reçut  des  bras  de  Pierre,  le  prit,  disant  : 

—  Laissez,  mon  lieutenant.  Je  m'en  charge. 

Puis  il  regarda  vers  son  chef  et  sa  voix  changea,  eut  un  ton 
de  reproche. 

—  Vous  auriez  dû  m'envoyer  prévenir,  mon  lieutenant...  Je 
serais  monté  le  chercher...  Ah!  le  pauvre  gars!... 

Et  avec  des  attentions,  de  délicates  précautions,  il  le  coucha 
rigide  parmi  les  autres  qui  se  tassèrent,  lui  firent  place. 

—  Ce  que  c'est,  tout  de  même,  bougonnait-il...  Sacré  pays!... 
Chaud  le  matin,  trop  chaud,  la  grande  rôtissoire...  et  puis,  la 
nuit,  c'est  le  froid,  la  fièvre...  et  le  diable  et  son  train. 

Pierre  consulta  sa  montre.  Il  était  tard.  Inutile  de  continuer 


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848  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rexpérience  plus  longtemps.  Les  autres,  là-bas,  n'avaient  pu  par- 
venir à  se  mettre  en  poste,  ou  simplement  à  tenir  leur  lampe 
allumée.  Ils  ne  paraîtraient  plus. 

Du  fond  du  trou,  dans  lombire,  suivant  tous  ses  mouvemens, 
deux  yeux  d'angoisse,  de  lassitude,  de  défaillance,  Tobservaient 
profondément.  Il  s'approcba. 

—  Dormez  tranquille.  Demain  matin  je  descendrai  vous 
chercher  de  la  quinine. 

Il  avait  calculé  qu'en  partant  de  grand  matin  il  pourrait  être 
de  retour  avant  la  nuit.  Les  yeux  de  Tanchot  s'éclairèrent, 
comme  sous  une  montée  de  larmes.  Une  main  tremblante,  tendue 
en  un  geste  de  remerciement  spontané,  sortit  de  Tenroulement 
de  la  couverture,  puis  s'arrêta  hésitante.  Alors  Pierre  la  saisit 
cette  pauvre  main  vacillante  qui  avait  voulu  se  donner  à  lui,  lui 
porter  toute  la  reconnaissance  d'un  être  douloureux,  éperdu, 
faible,  d'un  cœur  qui  tressaillait  en  lui  comme  celui  d'un  petit 
enfant  souffreteux,  et  il  la  tint  quelque  temps  en  la  sienne... 

...  Les  rêves  avaient  raison. 

Il  ferait  le  bien,  consolerait  dans  sa  vie  errante  de  plus  aban- 
donnés et  désolés  que  lui.  En  des  jours  et  des  nuits  d'effroi  qui 
seraient  encore,  combien  de  pauvres  mains  do  soldats  souffrans 
se  tendraient  vers  lui!... 

—  Ah  !  mon  lieutenant...  redisait  la  voix  grelottante,  sourde, 
a  travers  les  dents  serrées...  Ah  !  mon  lieutenant... 

Là-haut  la  tempête  redoublait. 

Ce  n'était  plus  une  voix  qui  pleurait,  mais  une  foule,  des 
milliers  de  voix  blasphémant  dans  le  noir.  Les  nuages  se  suc- 
cédaient, bousculés,  s'écrasant,  se  pénétrant,  se  dépassant,  masse 
confuse  saisie  de  vertige.  L'un,  très  lourd,  chargé  de  grêle,  creva 
au  milieu  d'eux.  Parmi  les  roches,  les  grêlons  crépitaient  assour- 
dissans,  rayaient  l'air  de  biais,  de  traits  parallèles,  blancs,  ra- 
pides, endiamantant  le  rayon  optique  de  leurs  lignes  pressées, 
les  cinglant  au  visage,  les  fouaillant  comme  d'un  paquet  d'orties. 

On  ne  pouvait  tenir  davantage.  C'était  inutile,  du  reste.  Dès 
Taube,  avec  la  colonne,  on  était  parti,  on  avait  marché  tout  le 
jour.  A  peine  arrivés  ici,  la  nuit  les  avait  pris,  et,  depuis  des 
heures,  sur  ce  mont,  sans  abri,  ils  subissaient  l'assaut  des  élé- 
nicns.  L'épuisement  était  complet.  Pierre  vérifia  la  solidité  de 
l'appareil  qu'on  allait  abandonner,  fit  éteindre  le  feu,  et  aussitôt, 


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LA    ROUTE   s'achève.  ^  849 

comme  -un  fantôme  emporté  dans  la  nuit  orageuse,  l'homme 
disparut. 

Dans  le  marabout,  la  petite  porte  refermée  derrière  lui,  grin- 
çanty  mettant  parmi  le  tumulte  comme  Técho  d'un  rire  méchant, 
Pierre  s'assit.  Sous  les  tuiles  grelottantes,  toujours  la  môme 
poussière  grise  longuement  amassée  descendait. 

Il  fit  un  geste,  voulut  déplacer  le  flambeau.  Ses  vêtemens 
mouillés,  transpercés,  lui  collant  au  corps,  tirèrent,  lourds, 
raidis.  Comme  si  cela  eût  suffi  à  déplacer  l'équilibre  des  forces 
restantes,  un  frisson  le  saisit,  passa  à  fleur  de  peau,  lui  serrant 
les  tempes,  lui  secouant  la  nuque.  L'image  du  malheureux  dont 
les  grands  yeux  tristes  l'avaient  suivi,  se  précisa  tout  à  coup. 

—  La  fièvre...  déjà...  murmura-t-il. 

Et  il  se  sentait  tellement  endolori  par  les  heures  qu'il  venait 
de  vivre,  qu'il  accepta  cet  augure  comme  chose  naturelle,  inévi- 
table en  ces  pays  lointains  où  il  était  venu.  Puis  cela  semblait 
l'identifier  davantage  avec  cette  existence  future  qu'il  aurait,  ces 
soufiFrances  des  autres  qu'il  avait  devinées,  vers  lesquelles  il 
allait  le  cœur  las,  défait,  mais  résolu.  Et  il  pensa  à  autre  chose. 

Il  se  baissa,  regarda  sous  son  lit  ces  inégalités  du  sol  qui 
lavaient  gêné  pour  bien  équilibrer  sa  couche,  —  une  sorte  de 
brancard  appuyé  d'un  côté  aux  armatures  de  la  cantine  dont  le 
couvercle  servait  d'oreiller,  de  l'autre  à  un  X  en  bois  articulé.  Il 
les  reconnaissait  maintenant.  La  forme  se  profilait  exactement, 
était  indéniable.  Elle  s'allongeait  comme  dans  les  cimetières 
arabes  rencontrés  à  la  sortie  des  bourgs  ou  dans  les  campagnes 
autour  des  tentes  des  nomades. 

Le  marabout,  le  bico,  comme  disait  l'autre,  était  bien  là, 
enterré  à  quelques  centimètres  du  sol,  très  peu  profondément, 
suivant  la  coutume.  Et  quand  il  se  coucha,  il  le  fit  avec  d'infinies 
précautions,  sans  secousses,  de  peur  de  crever  cette  fragile  enve- 
loppe qui  les  séparait. 

Il 

Quand  il  songe  au  passé,  Pierre  se  revoit  enfant,  seul,  errant 
à  travers  un  grand  parc. 

Sous  le  dôme  vert  des  ormes  épais  qui  se  rejoignent,  emmô- 
1  .nt  bien  haut  leurs  branches,  là-bas,  d'un  côté,  se  profilait  lo 
s  Ihouette  élégante,  toute  en  dentelles  et  clochetons,  d'nn  châ- 
TOME  xxiii.  —  lyui.  b4 


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880  BETV'UE   DES   DEUX   MONDES. 

teau  de  Touraine,  le  château  de  Lestrac.  Il  date  du  roi  cheva-* 
lier.  Pur  joyau  de  la  Renaissance,  sur  le  ciel  limpide  il  étincelle, 
conservé  en  sa  fraîcheur  et  sa  grâce  première,  comme  si  en  lui 
vivait  encore  Tâme  tendre  et  légère  de  la  dame  de  beauté  d'alors 
ffui  en  fut  rinspiratrice  et  la  première  châtelaine. 

De  Tautre  côté,  la  perspective  se  découpe  en  le  ciel  bleu«  dé- 
voile un  lointain  calme  où  une  petite  vallée  s'en  va,  dans  la  dou- 
ceur atténuée  des  horizons,  se  perdre  sous  les  grands  bois  esca- 
ladant les  coteaux.  En  approchant  un  peu,  des  détails  se  révèlent. 
On  distingue  des  prairies,  des  labours,  des  murs  blancs  de 
ferme  debout  au  bord  de  chemins  plantés  de  haies  vertes  et  de 
bouleaux,  puis  une  petite  rivière  passe  nonchalante,  claire,  re* 
flétant  cette  paix  enclose  en  la  vajlée  calme. 

Pierre  songe  au  tertre  vert,  ombragé,  situé  à  la  lisière  du 
parc,  près  du  saut-de-loup,  où  il  s'asseyait,  n'osant  aller  plus 
loin.  Là  il  rêvait  des  heures  entières  devant  le  paysage  frais,  lu- 
mineux, qu'il  découvrait  et  qui,  pour  lui,  était  toute  la  vie,  tout 
un  monde  qu'il  ne  se  lassait  pas  d'interroger. 

Souvent,  au  retour,  la  tête  encore  pleine  de  rêves,  cheminant 
en  Tallée  verte  où  l'ombre  lente  des  crépuscules  descendait,  il 
s'arrêtait  délicieusement  troublé.  Dans  les  halliers,  au  centre  des 
bosquets  traversés,  sous  les  grands  ifs  taillés  des  carrefours,  des 
formes  blanches  apparaissaient,  des  statues  de  nymphes  et  de 
déesses  qui  le  regardaient  passer,  lui,  le  petit  maître,  le  dernier 
de  sa  race,  toujours  vêtu  de  noir.  Dans  le  silence  grave  des  des- 
sous de  bois,  à  cette  heure  où  s'apaisent  les  murmures^  elles 
semblaient,  l'ayant  aperçu,  s'arrêter  dans  leurs  courses  et  leurs 
danses,  parler  bas,  s'immobiliser  devant  sa  jeunesse  inquiète, 
ses  grands  yeux  qui  les  interrogeaient  largement,  comme  perce- 
vant en  elles,  éternel,  le  reflet  des  choses  très  belles  au  milieu 
desquelles  elles  vécurent,  l'âme  des  temps  merveilleux  où  elles 
naquirent. 

11  n'a  pas  connu  sa  mère,  la  douce  et  si  frêle  marquise  dont 
un  pastel  aimé  lui  garde  la  beauté  et  le  regard  si  tendre.  Elle 
eut  ce  fils  et  mourut. 

En  cette  demeure,  trop  grande,  et  triste  maintenant,  il  vit 
avec  son  oncle,  le  colonel  de  Lestrac  et  le  curé  du  village  voisin 
qui  dirige  ses  premières  études. 

La  guebrc  lui  a  pris  son  père.  Cest  en  terre  de  Lorraine 
là-bas,  de  Tautre    côté  de  cette  petite  ligne  noire  pointillés 


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LA    ROUTB   s'aCHÉYË, 


851 


serpentant  sur  le  sol  vaincu,  marquant  sur  les  cartes  la  frontière 
nouvelle,  à  Sainte>Marie-aux-Chesnes,  qu'il  tomba. 

Ce  que  fut,  pendant  trois  heures,  la  défense  du  village  par 
deux  bataillons  français  entourés  de  canons  allemands,  de 
masses  ennemies  croissant  sans  cesse,  l'histoire  impartiale  l'a 
noté.  Tous  le  savent  aujourd'hui.  Mais  dans  Tapothéose  dressée, 
Pierre  revoit  certains  détails,  Tagonie  d'une  poignée  d'hommes 
conduits  par  son  père,  le  capitaine  Jean  de  Lestrac,  de  quelques 
soldats  seuls  survivans  d'une  compagnie  chargée  de  la  défense 
de  la  ferme.      , 

Pendant  les  dermèrés  minutes  de  la  lutte,  dans  la  salle  en- 
fumée où  ils  s'étaient  retirés,  où  des  blessés  se  relevaient  pour 
faire  une  dernière  fois  le  coup  de  feu,  à  la  lueur  du  grand  so- 
leil d'août  entrant  par  les  brèches,  crevant  les  murs  et  le  toit, 
on  vit  tout  à  coup  le  capitaine,  pâle,  sanglant,  hissé,  soutenu, 
puis  attaché  par  quelques  fidèles  exécutant  ses  derniers  ordres, 
au  long  d'un  pilier,  sorte  de  colonne  placée  au  centre  de  la 
salle,  soutenant  la  poutre  maltresse  du  plafond. 

Gomme  tous  les  anciens  des  Lestrac  tombés  pour  leur  pays, 
il  avait  eu  cette  idée  :  mourir  debout,  lui  aussi,  debout  quand 
môme.  Dans  un  dernier  effort  de  volonté,  il  se  raidit,  releva  la 
tète,  dominant  la  lutte.  Le  corps  était  droit,  les  épaules  remon- 
tées, les  bras  relevés,  soutenus  aux  coudes.  La  main  crispée  sur 
la  garde  d'or  du  sabre  esquissa  encore  quelques  gestes,  puis  le 
bras  s'abandonna  inerte. 

Ainsi  dressé,  et  sentant  l'heure  venue,  ses  yeux  voilés  d'agonie 
eurent  la  vision  totale  du  sacrifice  accompli  par  tous  ces 
humbles,  ces  soldats  tombés  qui  n'avaient  pas  faibli  et,  simple- 
ment, au  pays  malheureux  faisaient  le  don  de  leurs  vies.  Alors 
son  âme  de  chef  et  de  père,  heureuse,  fière,  eut  un  dernier  cri  : 

—  Merci...  mes  amis...  mes  enfans...  cria-t-il...  C'est  bien! 

L'ennemi  pouvait  paraître.  Tous  ceux  qui  avaient  pu  se  traî- 
ner vers  lui  en  un  suprême  effort  étaient  là,  sous  son  regard 
décoloré,  à  ses  pieds,  couchés,  alignés  conmie  pour  un  appel, 
une  dernière  revue  qu'il  aurait  eu  à  passer.  Sur  le  seuil,  les 
Allemands  s'arrêtèrent,  toute  leur  rage  tombée  subitement  de- 
vant la  grandeur  du  spectacle.  Quelques  officiers  pénétrèrent 
dans  la  salle.  L'un  d'eux,  plus  hardi,  un  jeune,  enjamba  les 
morts  entassés,  s'approcha  du  pilier  et  furieux  heurta  le  crucifié 
du  pommeau  de  son  épée.  Mais  le  cœur  ne  battait  plus.  Le 


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8S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cœur  mort  ne  répondit  pas,  ne  sentit  pas  cette  dernière  insulte. 
Les  yeux  calmes,  impassibles,  où  se  lisait  l'abnégation  superbe 
qui  avait  fait  ces  héros,  ne  voyaient  plus  les  choses  d'ici-bas,  et, 
entr'ouverts  à  la  gloire,  loin  d'ici,  dédaignaient  cette  petite  lâcheté 
du  vainqueur. 

Le  lendemain,  très  tard,  presque  à  la  nuit,  dans  le  jardin 
on  lit  un  grand  trou  et  on  les  enterra  tous,  en  tas.  Le  dernier 
jeté,  ce  fut  lui.  Gomme  il  était  resté  attaché  à  son  pilier,  le  regard 
toujours  levé,  semblant  prier  et  veiller  tous  ces  morts,  «  ses 
enfanSf  »  ses  bras  raidis  gardèrent  jusque  dans  la  tombe  leur 
grand  geste  entr'ouvert,  ce  geste  qui  fit  dire  plus  tard  au  vieux 
sergent  Frimaudeau  revenu  au  pays  : 

—  Comment  est  mort  votre  père,  mon  petit?...  Comme  un 
Jésus,  vous  dis-je...  En  croix! 

Pierre  avait  dix  ans  lorsque  ce  récit  lui  fut  fait.  Dès  lors,  le 
but  s'imposa.  Il  serait  soldat,  soldat  comme  son  père.  Et  il  se 
mit  à  Toeuvre. 

C'était  l'époque  où  la  France  mutilée,  mais  non  abattue,  non 
désespérée,  pansait  ses  plaies,  relevait  ses  ruines,  où  tous,  les 
yeux  fixés  sur  la  frontière,  ne  parlaient  que  d'efforts  à  accomplir, 
de  résurrection,  d'espoir.  On  ne  voulait  pas  rester  sous  l'affront. 
Une  armée  se  dressa,  munie  de  fusils,  de  canons  nouveaux, 
très  durement  menée,  assouplie,  entraînée,  instruite,  guidée  par 
des  chefs  éprouvés,  revenus  graves,  résolus,  des  prisons  d'Alle- 
magne. Sur  la  frontière  ouverte,  des  forts  d'arrêt  furent  élevés. 
Le  pays  entier,  uni,  affirmant  sa  foi  en  l'aube  nouvelle,  se  livrait 
à  l'étude,  au  travail,  avec  une  énergie,  une  persévérance,  une 
méthode  qui  étonnèrent  le  monde.  Plus  de  fêtes,  plus  de  joies 
officielles.  Les  printemps,  les  étés  se  succédaient.  Nul  n'y  faisait 
attention.  Il  n'y  avait  plus  qu'une  pensée  élevée  en  les  âmes 
de  tous,  implacable,  —  le  souvenir. 

Pierre  fut  de  cette  jeunesse  laborieuse,  de  cette  génération 
anxieuse,  assagie  trop  tôt,  sur  qui,  malgré  les  ans,  comme  un 
peu  de  tristesse  est  restée,  —  le  regret  peut-être  d'avoir  vu  trop 
grand,  trop  haut  et,  l'effort  accompli,  de  se  sentir  vivre  inutile 

Mais  en  ce  passé  d'enfant  une  lueur  se  pose. 

Entre  son  oncle  et  lui,  perdus  en  cette  demeure  qu'animaiei 
jadis  les  châtelaines  élégantes  et  précieuses  d'autrefois,  si  déseï 


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LA    ROUTE   s'achève.  853 

maintenant,  où  des  chambres  restent  closes  comme  sur  des  choses 
chères  ensevelies,  où  bien  des  fenêtres  ne  s'ouvrent  jamais,  il 
revoit  le  sourire  et  les  grands  yeux  d'une  petite  fille.  C'était 
Christine,  une  enfant  comme  lui  sans  père  ni  mère,  la  nièce 
du  vieux  sergent  Frimaudeau.  Pour  se  l'attacher,  garder  avec 
lui  ce  fidèle  qui  avait  suivi  partout  son  frère,  recueilli  son  dernier 
soupir,  hoqueté  du  haut  du  gibet  glorieux  de  Sainte-Marie-aux- 
Chesnes,  le  colonel  l'avait  paré  d'une  fonction  ^honorifique.  I) 
était  régisseur. 

C'est  ainsi  que  Christine  parut  à  Lestrac. 

Cette  petite  fille  aux  regards  doux,  toute  menue,  délicate, 
dont  les  beaux  cheveux  flottaient  sur  les  épaules,  emmêlés, 
joyeux,  cheveux  blonds  où  palpitait  de  la  lumière  auréolant  son 
teint  pâle;  cette  enfant  en  robe  noire  qui  avait  eu  les  mêmes 
larmes,  les  mêmes  tristesses,  qui  courait  à  lui  d'aussi  loin  qu'elle 
l'apercevait,  l'accueillait  d'un  sourire,  tendait  si  gentiment  la 
main  vers  la  sienne  hésitante,  émue,  produisit  sur  Pierre  une 
vive  impression. 

Elle  fut  l'aube,  l'éveil  charmant  d'émotions  inconnues,  de 
tendresses  imprécises,  très  chastes,  idéales,  qui  tremblaient  en 
son  cœur.  Elle  fut  la  révélation  lente,  mais  sincère  du  beau  et 
du  bien  ici-bas,  l'éclosion  de  pensées  qui  le  guidèrent  plus  tard 
en  la  vie  sérieuse,  et,  en  attendant,  le  gardèrent  des  faiblesses 
communes,  faciles,  où  s'enlizent  les  courages  et  les  volontés. 

Elle  se  pliait  à  tous  ses  caprices.  Car  il  ordonnait,  un  peu 
despote,  nerveux,  presque  heureux  de  la  sentir  se  soumettre 
toujours,  à  peine  hésitante,  implorant  d'un  regard  mi-rieur, 
mi-chagrin.  Et  c'était  une  grâce  nouvelle  qu'elle  avait,  une  sim- 
plicité, une  poésie  en  tous  ses  mouvemens  qui  l'enchantait.  Par- 
fois, sans  savoir  pourquoi,  —  ce  qui  la  faisait  bien  rire,  —  il 
l'attirait  brusquement  dans  ses  bras,  l'embrassait  et  lui  disait  tout 
bas,  comme  lui  demandant  pardon  : 

—  Je  t'aime  bien,  ma  petite  Christine,  je  t'aime  bien, 
vois- tu. 

Alors,  pour  toute  réponse,  elle  le  prenait  par  la  main  et,  dé- 
tournant la  tête,  elle  l'entraînait  en  courant.  C'était  sa  façon  de 
cacher  son  émoi,  car  elle  l'aimait,  son  cher  petit  maître,  si  pâle 
et  triste,  elle  l'aimait  avec  cette  douce  inconscience  des  beaux 
cœurs  d'enfans  qui  s'ignorent. 

Le  vieux  sergent  mourut. 


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854  REVUE  DEâ  DEUX  MONDES. 

Le  soir  même,  le  coionel  revint  au  chftteau  la  tenant  par  la 
main.  Et  Pierre  trouva  cela  très  naturel.  On  ouvrit  nne  grande 
chambre  de  jeune  fille,  on  mit  des  roses,  des  fleurs  partout.  Il 
semblait,  malgré  le  deuil  nouveau,  que  ce  fût  jour  de  fête  en  le 
manoir  silencieux.  Et  réellement  c'était  elle  qu'on  fêtait,  la  chôre 
petite,  plus  jolie  dans  ses  larmes  et  la  douleur  de  ses  vêtemens 
sombres.  Elle  prit  place  à  table  entre  ces  deux  êtres  qui  ne  se 
lassaient  pas  de  la  regarder,  heureux  de  la  sentir  là,  enfin  pré* 
sente,  bien  à  eux,  fille,  sœur  d'élection  et  de  tendresse. 

Les  temps  venus,  il  fallut  se  séparer.  Pierre  fut  envoyé  au 
collège,  Christine,  au  couvent.  Mais,  chaque  automne  les  vacances 
les  ramenaient  k  Lestrac;  Lé  château  abandonné  rouvrait  ses 
portes  et  ses  fenêtres  au  grand  soleil,  à  la  joie  de  ses  hôtes.  Tout 
revivait.  II  y  avait  encore  des  cris,  des  éclats  de  rire  sous  les 
grands  arbres. 

Elle  grandit,  fut  bientôt  une  jeune  fille  en  qui  toutes  les  dé- 
licatesses de  l'enfant  se  réalisèrent,  en  qui  le  charme  profond  et 
ému  de  la  jeune  femme  s'annonça. 

Dans  Tombre  des  galeries,  en  l'or  fané  des  vieux  cadres,  aous 
leurs  glaces,  les  pastels  anciens  s'éclairaient  à  sa  vue,  la  voyant 
passer,  semblaient  se  pencher  vers  elle  et  lui  sourire.  On  eût  dit 
que  les  jolies  mortes,  dont  elle  avait  le  culte,  gagnées  à  l'œuvre 
de  paix  et  de  bonheur  qu'elle  accomplissait  si  simplement , 
oublieuse  d'elle-même,  se  réjouissaient  dans  l'au-delà,  l'accueil* 
laient,  elles  aussi,  et  guidaient  son  âme,  tous  ses  actes,  même  les 
plus  infimes. 

Bien  souvent,  arrêtée  devant  celle  qui  fut  la  mère  de 
Pierre,  comme  plus  proche  d'elle  par  la  grâce  de  son  sourire  et 
sa  jeunesse  blonde,  elle  songeait,  semblait  prier,  triste  parfois 
quand  en  elle  se  posait  le  problème  de  l'avenir.  Qu'adviendrait- 
il  d'elle  un  jour?...  Et  le  cœur  très  gros,  ayant  peur,  comme  un 
peu  de  défaillance,  elle  n'osait  se  répondre.  Prévoyait-elle  la 
douleur  qui  lentement  venait  en  sa  vie,  enserrait  son  cœur  trop 
aimant?  C'est  vers  elle  qu'elle  priait  dans  ces  instans  de  recueil* 
lement,  ce  pèlerinage  fait  auprès  de  ces  âmes  envolées,  femmes 
qui  furent  aimées,  eurent  leurs  heures  de  joie  et  de  rayonnement 
ici-bas,  moururent  en  cette  demeure  où  elle  entra,  un  jour, 
humble,  étonnée,  pauvre,  n'ayant  que  son  cœur  à  donner,  tout 
Ron  cœur  d'enfant  reconnaissant  et  sincère.  Et  la  chère  image 
semblait  écouter  sa  peine,  lui  dire  :  a  Ne  pleure  pas,  mon  enfant. 


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LA    ROUTE   s'achève.  855 

Laisse  faire  la  vie.  Attends  seulement.  Attends,  petite  Christine.  » 

Pierre  était  heureux  de  la  retrouver  ainsi,  chaque  année.  Il 
Fadmirait  se  développant,  s*afiinant,  bonne  toujours,  silencieuse, 
souriante,  mais  avec  un  peu  de  tristesse  restée  en  la  profondeur 
du  regard.  Alors,  à  la  voir  ainsi,  sans  penser  plus  loin,  il  se  disait 
qu'elle  songeait  à  ses  morts,  aux  pauvres  disparus,  qu'elle  avait  si 
peu  connus  et  aurait  tant  aimés...  Pauvre  Christine  I 

Mais  un  soir,  le  colonel  devinant  la  douleur  cachée  enTàme 
de  cette  enfant  qui  s'efforçait  à  lui  sourire,  révéla  au  cœur  de 
Pierre,  atterré,  le  sentiment  qui  si  chastement  était  né  en  elle.  Or 
il  ne  le  fallait  pas.  Jamais  elle  n'avouerait,  par  pudeur,  par 
fierté,  oui,  fierté  de  pauvre.  Et  puis,  de  toutes  façons,  pour  lui, 
rheure  n'était  pas  venue.  Ce  n'était  qu'un  enfant.  Que  savait-il  de 
la  vie  ?  Pierre  avait  fini  sa  deuxième  année  de  Sarnt-Cyr.  Dans 
quelques  jours  il  devait  partir,  aller  rejoindre  en  une  petite  ville 
de  la  frontière  le  régiment  qu'il  avait  demandé,  celui  où  sou 
père  avait  servi,  légué  son  nom  parmi  les  faits  d'armes  inscrits 
au  glorieux  historique  du  corps. 

Et  c'était  bien  ainsi. 

Il  fallait  laisser  le  rêve  un  instant,  connaître  la  réalité,  ren- 
contrer le  mal,  subir  les  épreuves,  garder  son  cœur  toujours, 
malgré  d'autres  douleurs  peut-être  beaucoup  plus  hautes.  Il 
fallait  vivre  enfin,  d'abord;  Dieu  ferait  le  reste. 

Il  avait  de  qui  tenir. 

Pour  mieux  mettre  en  lui  cette  acceptation  de  la  destinée, 
le  colonel  lui  conta  l'histoire  de  ceux  qui  furent  avant  lui 
en  la  famille,  qui  aimèrent,  subirent  de  violentes  passions  et 
moururent  désespérés.  Car  rien  de  banal  ne  fut  en  la  vie  des 
Lestrac.  Tous  défilèrent  :  barons  pillards  des  anciens  temps, 
pages,  courtisans  insolens  et  libertins,  gentilshommes  spiri- 
tuels, poètes,  artistes,  audacieux,  tous  gens  de  fière  mine,  de 
haute  tenue,  grands  seigneurs  toujours.  Pour  tous,  il  y  avait 
un  mot  définissant  l'être,  dévoilant  J'âme,  pour  beaucoup,  ce 
fut  tout  un  récit,  de  vraies  légendes,  tant  étaient  merveil- 
leuses et  fortes  les  données  de  leurs  amours  étranges.  Puis, 
les  beaux  jours  enfuis,  c'était  le  retour  au  château  où  leur  vie 
s'achevait  dans  le  silence,  les  pénitences,  une  suite  d'heures 
désespérées.  Ceux-là  n'avaient  pu  aimer  qu  une  fois,  et,  fidèles, 
ils  s'en  étaient  revenus  au  gite,  blessés  à  mort. 

En  son  père,  le  capitaine  Jean  de  Lestrac,  l'âme  des  ancêtres 


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856  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

s'affirma.  Ce  fut  lui  qui  réalisa  la  pensée  totale  de  la  race.  Artiste 
à  ses  heures,  maniant  les  ébauchoirs  et  le  ciseau  comme  l'un  des 
leurs,  pendant  l'émigration,  il  laissa  parmi  de  nombreuses  figu- 
rines largement  modelées,  ce  rêve  obsédant  qui  l'avait  brisé  : 
la  femme,  mais  la  femme  idole,  la  femme  victorieuse.  Et  à  ses 
yeux  stupéfaits,  l'âme  éperdue,  Pierre  vit  dans  l'ombre  d'une 
galerie  close  où  il  n'était  jamais  venu  jusqu'alors,  à  la  lueur  de 
flambeaux  que  devant  lui  élevait  son  oncle,  se  dresser  un  marbre 
taillé  d'après  l'ébauche  dernière.  C'était  Phryné  triomphante^ 
Phryné  absoute,  se  redressant  dans  un  sursaut  de  joie  et  de  vie 
intense,  rêvant  déjà  d'amours  nouvelles,  de  lèvres,  de  fronts  à 
presser,  de  cœurs  à  briser.  Alors  il  comprit  que,  suivant  la 
donnée  des  ancêtres  qui  aimèrent,  eurent  des  sanglots  et  des 
désespoirs,  il  aimerait,  pleurerait  lui  aussi,  aurait  des  heures  de 
tristesse  infinie,  des  heures  d'abandon  en  la  solitude  de  veillées 
longues,  qu'il  allait  souffrir  enfin,  connaître  la  vie,  toute  la 
vie... 

...  Et  il  accepta  la  destinée. 

Les  larmes  le  feraient  homme. 

C'est,  élevé  ainsi,  très  chaste,  emportant  en  lui  le  regard 
calme,  la  vision  charmante  de  Christine,  mais  passionné,  géné- 
reux, ayant  le  très  grand  désir  d'aimer,  de  se  donner,  qu'il  s'en 
alla  vers  la  vie. 

La  petite  ville  avait  encore  son  enceinte  de  jadis,  ses  vieux 
remparts  ébréchés,  flanqués  de  tours,  attaqués  déjà  sur  certains 
points  par  la  pioche  des  démolisseurs.  Aux  grandes  portes,  sur 
les  ponts-levis,  les  jours  de  marché,  comme  autrefois,  des  soldats 
veillaient  pour  empêcher  les  encombremens ,  régulariser  les 
allées  et  venues.  Une  rivière  coulait  au  pied  des  murs  dans  des 
fossés  larges,  profonds,  tapissés  de  grands  roseaux  frémissans. 
Le  ciel  y  était  sombre,  très  bas,  lourd  de  nuages  indélébiles, 
comme  noirci  à  la  longue  par  la  fumée  des  nombreuses  usines  du 
pays.  Peu  de  soleil.  Parfois  une  lueur  p&le,  lointaine,  s'essayait 
à  filtrer,  à  descendre  en  l'atmosphère  immobile.  Cela  durait  peu, 
à  peine  le  temps  d'un  sourire,  et  le  jour  gris  revenait,  ramenant 
sur  toutes  choses  cette  tristesse  douce,  invincible,  des  pays  du 
Nord.  Tous  les  matins,  il  surveillait  l'instruction  des  recrues  sur 
une  petite  place  perdue  à  l'extrémité  du  faubourg,  au  bord  de  la 


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LA    ROUTE   s'achève.  857 

rivière,  dans  le  brouillard,  la  pluie  fine,  persistante,  glacée.  Aux 
mêmes  heures,  dans  les  premières  teintes  du  matin  indécis,  des 
sirènes  crevaient  Tair,  appelant  les  ouvriers  au  travail.  Et  de 
Fombre,  de  partout  autour  de  lui,  se  pressant,  faisant  un  grand 
bruit  de  galoches. sur  les  trottoirs  ou  clapotant  dans  la  boue,  ils 
surgissaient,  traversaient  la  place  et  l'apercevant  le  regardaient 
de  leurs  yeux  las,  fatigués.  Il  devinait  leurs  misères,  leurs  exis- 
tences monotones,  leurs  griseries  de  la  veille  et  les  amours  rudes, 
malsaines  qu'ils  se  contaient  à  voix  haute,  cyniques,  chemin 
faisant.  Des  femmes  étaient  avec  eux,  et  il  frémissait  honteux, 
attristé,  quand  l'une  d'elles,  plus  hardie,  le  frôlait  et,  un  peu 
canaille,  lui  jetait  à  la  face  le  désir  qui  lui  venait  devant  sa 
jeunesse  et  ses  grands  yeux  chastes. 

Ce  fut  ainsi  tout  l'hiver.  Une  seule  étoile  en  cet  enfer  :  la  vue 
d'une  petite  fille  qui,  chaque  matin,  à  la  même  heure,  accom- 
pagnée de  sa  gouvernante,  traversait,  s'en  allant  à  quelque  cours 
vers  la  Ville-Haute.  Il  ne  la  connut  jamais,  il  ne  lui  parla  jamais, 
mais  de  la  voir,  de  pouvoir  suivre  longtemps  du  regard  sa  sil- 
houette frôle,  sa  démarche  gracieuse,  élégante,  d'enfant  sage, 
bien  élevée,  lui  était  une  joie.  Puis  il  songeait  à  Christine. 

L'exercice  fini,  il  regagnait  la  Ville-Haute.  Il  allait  à  travers 
les  faubourgs,  comme  il  le  faisait  chaque  jour,  aux  mêmes 
heures,  prenant  les  mêmes  rues,  les  mêmes  trottoirs,  l'existence 
déjà  régularisée  en  les  mêmes  gestes,  les  mêmes  habitudes  de 
fonctionnaire  vieilli.  Or  souvent,  dans  la  Grande-Rue,  sur  le  seuil 
d'une  demeure,  une  belle  fille  blonde  se  tenait  immobile,  l'atten- 
dant, regardant  avidement  vers  lui.  Il  l'évitait,  ce  regard,  mais, 
quoi  qu'il  fît,  il  le  sentait  planté  en  lui,  le  harcelant,  le  dominant. 
Et  il  pressait  le  pas.  Ce  n'étaient  pas  de  pareilles  amours  qu'il 
avait  rêvées.  Son  imagination,  son  cœur  l'avaient  placée  très 
haut,  la  bien-aimée  future.  Et  longtemps,  il  vécut  en  cette  attente 
de  celle  qui  allait  venir. 

La  réalité  fut  loin  du  rêve  charmant  de  sa  jeunesse. 

Mais  la  vie  ne  peut  être  à  la  merci  d'un  geste,  le  plus  sou- 
vent inconscient.  Pierre  voulut  s'arracher  à  ce  doute  tombé  en 
son  âme  généreuse.  Il  se  reprit,  se  donna  avec  passion  aux 
choses  de  son  métier,  se  créa  des  occupations,  s'attacha  plus 
exactement  à  ses  devoirs,  vécut  plus  près  de  ses  hommes.  Et  peu 
à  peu,  les  connaissant  mieux,  il  les  aima,  découvrant  en  ses  mo- 
destes fonctions  de  chef  une  portée  haute,  une  action  morale  h 


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REVUE  DES   DEUX   MONDES. 


exercer,  du  bien  à  ifaire.  Il  les  étudia  tous,  ouvriers  des 'villes 
ou  paysans  tombés  par  le  sort  entre  ses  mains,  et  sa  religion 
s'accrut  de  pitié  et  d'espérance. 

Une  amie  fut  bonne  entre  toutes  :  Odette  de  Trécourt,  fine 
Parisienne  transplantée  en  ce  pays  noir,  spirituelle  et  gaie  qui, 
très  vite,  sur  une  lettre  de  son  oncle  aii  capitaine  de  Trécourt, 
fils  de  son  ancien  général^  Tavait  accueilli  comme  Tenfant  de  la 
maison. 

Sans  pouvoir  préciser  le  mal  qui  le  tenait,  la  jeune  femme 
eut  vite  deviné  son  âme  inquiète.  Et  très  afl'ectueuse  et  délicate, 
avec  cette  douceur  chaste  si  grave,  si  émouvante,  de  grande 
sœur  qui  peut  tout  se  permettre,  tout  oser  parce  que  avant  vous 
elle  a  connu  les  choses  dont  on  pleure,  un  soir  qu'ils  étaient 
seuls  tous  les  deux,  elle  sut  trouver  les  paroles  nécessaires. 

«  Elle  n'est  pas  toujours  la  petite  tête  légère  et  folle  que  l'on 
pense.  Elle  rachète  ses  heures  de  joie  et  de  bonheur  par  un  peu 
de  joie  et  de  bonheur  pour  les  autres.  Elle  fait  le  bien.  Que  ne 
raide"t-il?Ille  peut.  » 

Et  très  ému,  gagné  à  son  œuvre,  Pierre  se  laisse  guider.  Le 
voilà  maintenant  qui  s'essaie  à  connaître  la  douleur  des  autres. 
Il  donne  sans  compter.  Ce  sont  des  misères  touchantes  qu'il 
secourt,  des  petites  ouvrières  sans  travail,  de  pauvres  enfans  qui 
souvent,  l'hiver,  sans  feu,  sans  pain,  dans  une  crise  de  délire, 
vaincues,  allument  un  réchaud  ou  roulent  à  la  rue.  Oh!  ces 
désespoirs  de  jeunes,  comme  il  les  comprend  I 

—  Père!...  père...  moi  aussi  je  souffre,  dira-t-il  un  jour  au 
vieux  prêtre  recevant  ses  aumônes. 

Cependant,  las  de  lutter,  voulant  agrandir  son  action  et  avoir 
la  liberté,  toute  l'initiative  de  ses  actes,  il  s'en  va.  Il  revient  à 
Lestrac.  Deux  années  ont  passé.  Son  oncle  n'est  plus.  Le  colo- 
nel est  mort.  Christine,  adoptée  par  lui,  seule  maintenant,  plus 
touchante  en  ses  vêtemens  sombres,  fidèle,  garde  la  vieille  de^ 
meure  abandonnée.  Mais  vers  elle  il  n'ose  lever  les  yeux.  Il  ne 
se  juge  plus  digne  de  cette  enfant.  L'idée  du  bien  h  faire,  déjà 
posée  par  Odette  de  Trécourt,  lors  des  premières  épreuves,  s'est 
fortifiée  en  lui.  Et  résolu,  calme,  il  s'y  adonne.  Là  est  le  rachat, 
la  vraie  dignité  de  vie. 

Il  s'en  ira  donc  au  loin,  en  quelque  coin  perdu  de  l'Afrique, 
se  changera  le  décor,  les  données  de  la  vie,  tout,  jusqu'à  la 
lumière  des  jours  et  la  douleur  des  nuits  qui  sur  lui  se  penche- 


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LA    ROUTE   s'achève.  859 

vont.  Il  a  sollicité  des  missions  ingrates,  obscures,  sans  grande 
gloire.  11  sera  le  chef  de  tons  les  malheureux  vivant  dans  les 
postes  des  sables,  parmi  les  privations,  les  hallucinations  des 
mirages  et  des  fièvres.  Et  au  milieu  d'eux  il  passera,  apportant 
son  grand  désir  d'être  utile,  d'être  bon,  de  se  dévouer,  —  tout 
son  cœur,  toute  son  âme. 

III 


Ce  (ut  h  la  tombée  du  jour  que  l'ouragan  fit  trêve. 

Un  ciel  de  mélancolie,  d'infinie  pitié,  descendait  sur  la  terre, 
ciel  trop  poi*,  trop  large,  trop  beau  pour  tant  de  débris,  pour 
tant  de  solitudes,  d'immensités  mortes,  surtout  pour  la  trop 
grande  détresse  restée  en  les  âmes. 

Bien  loin,  la  plaine  désolée,  rose,  étendue  sous  son  voile 
de  lumière,  se  relevait,  se  frangeait  d'une  ligne  dentelée  bleue, 
nettement  découpée,  quelques  montagnes  hautes  déjà  à  moitié 
disparues  sous  l'horizon.  Mais  c'était  si  loin  cette  ligne  sombre 
déchiquetée,  qu'elles  apparaissaient  ainsi  toutes  petite».  Et  der* 
rière  cette  crête  se  durcissant  rapidement,  plus  bleue,  plus  noire, 
plus  aiguë  de  seconde  en  seconde,  le  soleil  avait  disparu.  II 
n'était  plus.  De  l'au-delà  de  grands  rayons  pâles  fusaient,  rayons 
attardés  qui  lentement  descendaient,  s'estompaient,  se  diluaient 
dans  l'azur  très  doux,  émouvant,  de  ce  lointain  où  se  mourait 
de  la  lumière. 

Sur  les  monts  la  tempête  s'adoucissait. 

Par  momens  elle  reprenait  sa  brutalité  première,  ses  clameurs 
rauques,  toutes  ses  violences,  mais  on  la  sentait  épuisée,  à  bout 
de  forces.  Elle  avait  assez  fait  la  méchante.  Huit  jours  et  huit 
nuits  elle  avait  duré. 

Une  dernière  rafale  accourut  qui  s'arrêta  net,  brisée.  Et  ce 
fut  fini.  A  peine  si  l'on  perçut  un  frisson  qui,  quelques  instans 
après,  ondula  tiède,  passa  comme  une  brise  venue  des  oasis 
lointaines.  Puis,  le  calme  profond  s'étendit. 

Cependant  les  oreilles  restaient  bourdonnantes,  comme  col- 
lées à  quelque  coquillage.  Elles  gardaient  en  elles  des  rumeurs 
de  mer  démontée,  tout  ce  fracas  énorme  de  vagues  échevelées 
au  milieu  desquelles  ils  avaient  vécu,  dans  l'ombre  des  nuits  et 


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860  ^EVUE   DES  DEUX  MONDES. 

des  tanières  où  ils  avaient  dû  se  terrer.  Dans  Tespace  où  ne  coti- 
raient  plus  les  nuages,  un  grand  vide  s'ouvrit,  l'air  se  creusa, 
s'abima,  élargissant  sans  cesse  ce  vide  qui  les  entourait.  Et  ils 
eurent  un  peu  de  vertige.  Il  leur  semblait  monter,  monter  tou- 
jours, s'élever  dans  le  ciel  silencieux  qui  lentement  aspîrût  la 
terre  et  regardait  vers  eux. 

Au  pied  des  monts  la  grande  plaine,  dans  le  crépuscule 
rapide,  sous  les  ombres  courantes  l'envahissant,  oscilla,  flotta 
indécise,  puis  descendit,  s'enfonça  lentement,  comme  une 
grande  pierre  blanche  tombée  dans  la  mer  disparaissant  sous  les 
flots. 

Une  clarté  plus  pâle  se  difi'usa  dans  l'étendue  anxieuse.  Le 
ciel  frissonna,  s'amplifia,  s'illumina  de  toutes  ses  étoiles  trem- 
blantes. La  lune  apparut.  Et  la  plaine,  qui  tout  à  l'heure  avait 
sombré  dans  la  nuit,  sortit  de  l'ombre  peu  à  peu,  remonta, 
émergea  silencieuse,  s'étendit  blanche,  immobile,  comme  en  un 
paysage  des  pôles.    • 

De  l'autre  côté,  les  montagnes  précisaient  leurs  contours, 
s'affirmaient  en  des  arêtes  blanches,  de  grandes  ombres  bleues 
décolorées.  On  distinguait  chaque  plan,  chaque  ligne.  Dans  la 
splendeur  de  la  nuit  inclinée  sur  elles,  elles  n'apparaissaient 
plus  noires,  menaçantes,  dressées  dans  la  tourmente  comme  une 
vision  d'enfer.  Elles  se  tassaient  plus  petites  et  moins  proches. 
Sur  elles  la  grande  paix  descendait,  y  posait  un  charme  grave, 
religieux,  et  ainsi  rêveuses,  pâles,  elles  semblaient  attendre,  re- 
garder l'infini,  prêtes  pour  quelque  féerie  solennelle. 

Très  loin,  au-dessus  de  ce  chaos,  la  Grande  Kabylie  dressait 
ses  contreforts,  ses  cimes  couvertes  de  neige. 

Les  hommes  avaient  quitté  leur  abri.  Us  allaient,  venaient, 
grimpaient  jusqu'au  sommet,  tournaient  autour  du  signal  géodé- 
sique.  Ils  regardaient  l'étendue,  cette  solitude  tourmentée  où 
des  ouragans  avaient  passé,  bondissant,  y  puisant  de  nouvelles 
fureurs  avant  de  venir  jusqu'à  eux,  et  cela  les  défendait  contre 
toute  émotion  de  se  souvenir  des  heures  vécues. 

Le  Parisien  eut  un  mot  énergique  : 

—  Sale  pays  !...  tout  de  même. 

Et  il  s'en  alla,  haussant  les  épaules,  maugréant. 

Les  autres  ne  disaient  rien.  Ils  s'attardaient  quelque  temps 
et,  quand  ils  avaient  bien  vu,  ils  redescendaient  vers  leur  trou, 
nonchalans,  les  mains  en  les  poches,  revenant  parfois. 


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LA   ROUTE   s'achève.  861 

Le  repas  fioi,  ils  mirent  les  appareils  en  station.  Des  rayons 
fouillèrent  l'étendue.  Cela  les  réveilla.  Ils  se  reprirent. 

Dans  les  montagnes,  des  feux  kabyles  s'allumaient.  Mais  on 
ne  s  y  trompa  guère,  ce  soir-là.  On  attendit.  Dans  les  fonds,  pas- 
saient des  rumeurs  de  bêtes,  des  aboiemens,  des  cris.  Les  chacals 
glapissaient,  s'appelaient.  Rien  d'énervant  comme  ces  sanglots 
hoquetés.  On  eût  dit  des  enfans  qn  on  égorgerait.  Puis  c'étaient 
des  silences  subits,  et  alors  le  rire  d'une  hyène  s'élevait,  strident. 

Cela  dura. 

—  Eh  benîquoi?...  Pas  fini, le  concert?  dit  un  homme. 

Et  dans  le  ravin  il  lança  quelques  pierres.  Cela  ne  produisit 
aucun  effet.  Au  contraire,  les  cris  se  rapprochaient.  On  eût  dit 
que  la  bande  entière,  dans  la  nuit,  montait  vers  ce  sommet  où  se 
cuisinait  quelque  magie.  A  la  lueur  de  la  lune,  on  vit  bientôt 
étinceler  des  yeux  verts.  D'étranges  petits  animaux  parurent,  se 
bousculant,  se  dépassant.  D'autres,  arrêtés,  en  contemplation, 
reniflaient  l'air.  On  dut  chasser  à  coups  de  pierre  les  plus  au- 
dacieux. Ils  s'éclipsaient  derrière  les  roches,  où  on  les  enten- 
dait rire,  comme  s'ils  se  moquaient  des  maladroits. 

Longtemps,  tout  autour,  à  travers  les  éboulis  et  les  buissons, 
ce  fut  le  frôlement  de  ces  petites  bêtes  puantes  qui  s'arrêtaient 
parfois  et,  tranquillement  posées,  regardaient  vers  ces  hommes 
maniant  de  si  puissantes  lumières.  Puis  plissant  le  nez,  retrous- 
saut  leurs  babines,  elles  lançaient  leurs  plaintes  sinistres. 

Après,  ce  fut  une  bande  de  sangliers,  de  petits  sangliers  qui 
s'en  allaient  l'un  derrière  l'autre,  grognant,  sans  se  presser,  se 
détournant  à  peine.  Les  chacals  avaient  disparu.  Ils  étaient  loin. 
Quelque  temps  on  les  entendit  encore  suivre  les  grands  ravins 

Tout  à  coup,  bien  loin,  étoile  dans  la  brume  blanche  du  décor, 
un  feu  clair,  énorme^  appela.  Aussitôt  les  cœurs  bondirent. 

—  Les  voilai... 

Ce  fut  le  cri  de  tous. 

Enfin,  on  n'était  plus  seul  I  Et  en  des  phrases  brèves,  sac- 
cadées, épelées  d'un  même  ton  monotone  par  celui  qui  avait  l'œil 
à  la  lunette,  ils  apprirent  ce  qui  s'était  passé  là-bas. 

La  colonne  avait  subi  des  pluies  torrentielles.  Chemins  glîs- 
sans,  torrens  grossis,  débordés,  obligeant  à  prendre  des  sentiers 
de  chèvres.  Puis  la  neige  était  venue.  Une  nuit,  les  petites  tentes 
s'étaient  effondrées  sur  les  dormeurs.  Les  hommes  grelottaient 
dans  leurs  pantalons  de  toile.  Du  col  d'Akfadou,  que  Ton  avait 


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franchi  dans  la  boue  et  la  neige,  les  zouaves,  dont  les  guêtres 
déchirées,  pourries,  bâillaient  misérablement,  perdaient  leurs 
souliers  presque  à  chaque  pas.  Les  mulets  ne  tenaient  pas  le 
sol.  Plusieurs  avaient  roulé  dans  les  ravins.  Il  avait  fallu  aller 
les  rechercher  étalés  au  milieu  des  cantines  brisées,  des  bottes 
à  pétrole  aplaties. 

Ah  !  ils  s'en  souviendraient  du  col  d'Akfadou  ! 

On  avait  fait  peu  de  chemin.  La  colonne  avait  multiplié  les 
arrêts,  réquisitionnant  chevaux  et  mulets  dans  les  douars  ren- 
contrés. Ce  n'était  qu'à  la  nuit  qu'on  atteignait  le  point  de  cam- 
pement désigné.  Et  le  lendemain  on  n'osait  pas  repartir,  sans 
avoir  remis  un  peu  d'ordre,  fait  les  réparations  nécessaires. 
Eisenmann,  Baudu  avaient  la  fièvre.  On  les  traînait  à  cacolets. 
Le  soir,  quand  on  les  descendait,  ils  étaient  tout  raides,  glacés, 
incapables  de  faire  un  mouvement  ou  de  parler. 

Et  de  la  même  voix  monotone,  officielle,  prise  dans  le  mé- 
tier, le  télégraphiste  ânonnait  toutes  ces  nouvelles  indistincte- 
ment. Autour  de  lui,  pressés,  les  autres  écoutaient  sans  moi 
dire,  mais  on  les  sentait  devenus  tristes  à  cause  de  tout  ee  doot 
les  camarades  avaient  souffert. 

Maintenant  passaient  les  télégrammes  officiels  du  colonel, 
commandant  la  colonne.  Us  étaient  immédiatement  transmis,  à 
l'aide  du  second  appareil  tourné  de  l'autre  côté,  vers  la  petite 
ville  blanche  posée  au  loin,  au  bord  de  la  plaine.  On  n'entendait 
plus  que  le  déclanchement  des  manettes  heurtant  les  appareils 
et,  à  travers  l'espace,  les  rayons  parlaient,  palpitaient,  coupés 
d'ombres  rapides. 

Entre  deux  télégrammes,  la  conversation  reprenait  Us 
ichangeaient  leurs  impressions,  des  choses  à  eux,  mille  faits  les 
concernant,  môme  sur  ce  qui  s'était  passé  dans  les  postes  de 
rOued-R'rhir  et  qu'une  lettre  reçue  racontait.  Pierre  entendit 
vaguement  Thistoire  d'une  chèvre  volée,  disparue  après  le  pas- 
sage d  un  détachement  de  «  Joyeux  »  allant  vers  le  Sud. 

Et,  à  ces  souvenirs  de  leur  pauvre  vie  d'exil,  entre  les  sables 
rouges  en  feu  et  le  ciel  embrasé  les  écrasant  de  ses  mirages  et 
de  ses  fièvres,  ils  s'amusaient.  Ils  riaient,  oubliant  tout  cela. 
C'était  passé.  Ils  allaient  partir,  ayant  fini  leur  temps.  Ils  allaient 
revoir  la  France. 

—  Demandez  donc  s'il  y  a  une  lettre  pour  moi,  dit  Pierr 
loîjJ  «  noup;  envoyée  pai'  erreur  à  la  colonne. 


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r 


LA    ROUTE   s'achève.  863' 

Après  un  silence,  rhomme  répondit  de  la  même  voix  do- 
lente : 

—  Non,  mon  lieutenant,  rien  pour  vous. 

Mais  pour  eux,  le  feu  pâle  épingle  dans  la  nuit  se  remit  à 
trembler.  Ils  continuaient  en  leur  langage  étrange  à  se  parler 
par-dessus  les  monts  et  les  ravins,  les  espaces  blancs  où  le 
rayon  éveillait  des  scintillemens,  de  la  poussière  d'étoiles. 

Les  lauriers-roses  des  ravins,  les  buissons,  toutes  les  herbes 
embaumaient.  Des  fleurs  inconnues,  dans  Tombre,  s*entr*ou- 
vraient.  Un  torrent,  quelque  part,  faisait  un  bruit  de  cascatelles. 
La  nuit  était  tiède,  pleine  de  lumières  et  de  parfums.  Et  Pierre 
adossé  à  la  roche,  levant  la  tète,  regardait  au-dessus  de  lui  le 
ciel  pâle  s'agrandir,  monter,  monter  dans  Tinfini. 

—  Au  fait,  songea-t-il,  pourquoi  m'écrire?... 
Cependant  malgré  sa  belle  assurance,  une  tristesse  germa  en 

son  cœur.  Des  figures  chères  passèrent  en  sa  mémoire,  coulè- 
rent en  sa  détresse,  dans  le  noir,  le  vide,  l'isolement  de  tout  où 
il  était,  —  puis  une  autre,  la  dernière  passée  en  sa  vie,  presque 
douloureuse,  restée  dans  le  mystère  qu'elle  avait  voulu... 

IV 

«  Si  vous  n'avez  pas  peur,  venez,  »  disait  la  petite  lettre  qu'il 
avait  reçue  un  matin,  à  Constantine,  deux  jours  après  son  ar- 
rivée. 

Cela  l'étonna.  Supposant  une  plaisanterie  des  camarades,  il 
avait  souri  et  négligé  le  billet.  Il  ne  rentra  que  fort  tard  en  sa 
chambre  d'hôtel.  Là,  sur  la  table,  entr' ouverte,  telle  qu'il  Tavait 
jetée,  la  petite  lettre  attendait,  appelait 

Il  s'était  bien  défendu  d'y  penser.  Les  souvenirs  anciens 
gardaient  son  cœur  de  toute  débauche  facile.  Mais. l'attrait  du 
mystère,  l'inconnu  dressé  tout  à  coup  sur  son  chemin,  en  cette 
terre  d'Afrique  si  rêveuse  et  grave  dans  ses  infinis  bleus,  le  dé- 
cida. Puis,  il  aurait  l'air  d'avoir  peur,  lui,  un  officier!... 

Il  se  décida.  A  l'endroit  indiqué,  une  petite  fille  juive,  drapée 
en  une  étoffe  brune,  l'attendait.  A  la  lueur  d'un  bec  de  gaz,  elle 
regarda  un  instant  sa  face  pâle,  ses  grands  yeux  tristes,  et  sou- 
riante elle  dit  : 

—  Oui,  c'est  bien  toi...  Viens! 

Us  traversèrent  des  quartiers  endormis    s'enfoncèrent  en  des 


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864  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ruelfëâ  tournantes,  dallées  en  escaliers  géans.  Parfois  ils  passaient 
sous  des  voûtes/.des  arceaux,  devant  des  demeures  closes  d'où  ve- 
nait un  chant  de  femme,  le  grondement  d'un  tambourin.  Des 
senteurs  fortes  d'ambre  et  de  musc  traînaient  en  l'atmosphère, 
l^lus  de  lumières,  nulle  part,  mais  les  façades  blanches  des  pe- 
tites maisons  sous  la  clarté  des  étoiles  éclairaient  le  chemin. 

Dans  les  coins  d'ombre,  la  petite  fille  lui  tendait  la  main.  II 
essayait  bien  de  l'interroger,  mais  elle  filait,  baissant  la  tête,  ne 
l'écoutant  pas.  Quand  il  devenait  plus  pressant,  elle  murmurait, 
rieuse  : 

—  Tu  verras,  tu  verras,  lieutenant. 

Des  veilleurs  de  nuit  accroupis  au  seuil  des  portes,  en  la 
masse  de  leurs  vètemens  amples,  les  regardaient  longuement. 
D'autres,  faisant  les  cent  pas,  les  suivaient  un  instant. 

Ils  allaient  toujours. 

Visiblement  elle  l'amusait,  le  promenait  à  travers  un  dédale 
de  rues  où  il  lui  serait  impossible  de  se  retrouver  en  plein  jour, 
n'y  étant  jamais  venu.  Ils  débouchèrent  sous  les  arcades  d'une 
petite  place  blanche.  Au  fond,  sur  la  dentelure  des  arceaux 
pâles  filant  sur  le  noir  des  galeries,  un  minaret  grêle  montait, 
implorait  dans  la  nuit.  Et  sur  le  bleu  sombre  du  ciel,  cette  vision 
avait  la  douceur  des  lointains.  On  eût  dit  une  scène  préparée 
attendant  dans  le  clair-obscur  de  la  rampe  baissée. 

Après,  il  revit  d'autres  rues  arabes  silencieuses,  étroites, 
assoupies  en  le  môme  crépuscule  lumineux.  Ils  traversèrent  un 
jardin,  un  grand  vide  noir  où  leurs  pas  s'étouffaient  sans  écho. 
Puis  ce  fut  une  route  serpentant  au  flanc  d'un  ravin.  D'un  seul 
côté  montaient  de  hautes  maisons  dont  il  ne  pouvait  distinguer 
le  faite.  Elles  s'accrochaient  dans  les  moindres  anfractuosités, 
suivaient  les  ondulations  du  coteau.  Des  terrasses,  des  balcons 
échelonnés  tombaient  de  chauds  parfums  qui  se  dissolvaient 
dans  Tair  calme,  venaient  de  fleurs  invisibles,  de  massifs  épa- 
nouis là-haut.  En  bas,  dans  le  noir,  un  torrent  roulait  à  travers 
des  éboulis,  divisant  ses  eaux  en  cascatelles  sonores. 

Subitement,  la  petite  juive  s'arrêta,  ouvrit  une  porte.  Il  vit 
devant  lui  un  escalier  étroit,  très  raide.  Sur  le  palier,  une  lampe 
éclairait  la  montcic.  A  l'extrémité  d'un  couloir  la  petite  murmura: 

—  Écoute.  La  madame  ne  parle  pas.  Mais  cela  ne  fait  rie: 
Il  n'eut  pas  le  temps  de  répondre,  une  porte  s'ouvrait.  I 

petite  main  le  poussa.  Derrière  lui  une  draperie  glissa. 


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LA    ROUTE   S  ACHÈVE.  865 

Où  était-il?... 

On  n'y  voyait  pas  beaucoup,  sous  ces  petites  lampes  de  couleur 
qui  brûlaient  suspendues  dans  des  lampadaires  en  cui\Te  ajouré. 
Sous  leurs  éclats  tremblotans,  les  choses  se  révélaient  k  peine. 
Immobile,  enroulée  en  des  étoffes  blanches  très  fines,  une 
femme  était  là,  accoudée  parmi  des  coussins  brodés,  et  très  pro- 
fondément vers  lui  elle  regardait.  Un  bras  nu,  au  long  du  corps, 
s'abandonnait.  Un  cercle  d'or  enserrait  lés  tempes,  posait  au 
milieu  du  front  un  disque  large  où  des  perles  et  des  brillans 
étaient  sertis.  Sur  les  côtés,  des  chaînettes  descendaient  emmê- 
lées en  ses  cheveux  où  se  reflétait  la  lueur  bleue  et  rose  des  pe- 
tites lampes.  Un  collier  fait  de  larges  plaquettes  d'or  ciselé  avi- 
vait la  pâleur  de  sa  chair  ambrée,  nuançait  de  reflets  fauves  la 
ligne  des  épaules.  Cependant  ses  yeux  semblaient  tristes,  tristes 
comme  des  yeux  qui  ont  beaucoup  pleuré.  Dans  l'éclat  pâle 
du  visage,  la  bouche  se  dessinait  rigide,  close,  très  sévère.  Elle 
n'avait  pas  eu  un  sourire  depuis  qu'il  était  là.  Tout  en  elle 
semblait  se  ramasser,  se  garder,  et  ses  yeux,  qu'il  ne  pouvait 
se  lasser  de  contempler,  les  trouvant  très  beaux,  ne  l'appelaient 
pas... 

11  n'avait  pas  à  parler,  puisqu'elle  ne  pouvait  comprendre,  ne 
répondrait  pas.  «  La  madame  ne  parle  pas.  »  Cependant,  dans 
l'émoi  qui  le  gagnait  à  se  sentir  si  près  d'elle,  il  en  vint,  machi- 
nalement, à  balbutier,  dire  des  mots,  des  choses  sans  suite  qui 
décelaient  tout  son  trouble.  Il  exprimait  son  étonnement,  ren- 
dait hommage  à  sa  beauté.  Il  faisait  cela  pour  lui,  pour  se  donner 
contenance.  Et  d'eux-mêmes,  repris  par  la  passion  éternelle 
sommeillant  en  son  cœur,  qu'il  avait  crue  bien  morte  à  jamais, 
voici  que  les  mots  d'amour  venaient,  chantaient  naïfs  et  sin- 
cères. Un  moment  il  étendit  le  bras,  voulut  prendre  la  main  qui 
se  cachait  parmi  les  voiles,  mais  elle  frissonna  toute.  La  main  se 
retira,  brusque,  comme  si  elle  eût  craint  ce  contact  à  l'égal  d'un 
danger.  Les  longs  cils  battirent  sur  ses  yeux  où  une  plus  pure 
clarté  s'étoila,  comme  des  larmes  silencieuses  qui  ne  devaient 
pas  couler,  et  son  regard  eut  une  détresse,  une  supplication  dont 
il  s'effraya - 

D'un  bond  il  se  releva,  fit  quelques  pas  en  arrière... 

Quel  mystère  vivait-il?...  Où  était-il?...  que  lui  voulait- on?... 
Était-il  le  jouet  de  quelque  machination  odieuse?...  Cette  femme 
était-elle  victime?...  Il  s'assura  de  l'arme  dissimulée  en  ses 
TOME  xxin.  —  1904.  Ko 


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866  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

effets,  écouta  dans  la  nuit,  fut  plus  calme.  Ses  yeux  ne  pou- 
vaient se  détacher  d'elle.  Alors,  comme  il  avait  déjà  souffert,  il 
lui  vint  au  cœur  instinctivement  beaucoup  de  pitié,  une  ten- 
dresse délicate,  consolante,  et,  s'étant  approché  d'elle,  à  ses 
pieds,  dans  l'attitude  humble  qui  seule  pouvait  la  rassurer,  il 
sut  trouver  des  mots,  des  images,  des  tendresses  nouvelles.  Il 
parla  longtemps. 

Sa  voix  chaude  s'émouvait  au  récit  des  choses  dont  il  se  gri-* 
sait  lui-même,  et,  comme  si  elle  Teût  compris,  le  calme  revenait 
en  elle,  une  douceur  tombait  de  ses  grands  yeux  enfoncés  en 
lui.  Elle  semblait  écouter  très  attentivement,  suivre  le  mouve- 
nient  des  lèvres  d'où  tombaient  ces  paroles  qu'elle  ne  pouvait 
comprendre,  mais  dont  la  douce  musique  la  gagnait  peu  k  peu, 
la  berçait  d'un  charme  très  prenant,  la  lui  donnait  lentement... 

Elle  souriait  maintenant  dès  qu'il  arrivait.  Et  lui  reprenait, 
au  début,  sa  pose  du  premier  soir,  à  ses  pieds.  Elle  écoutait  ce 
qu'il  lui  contait,  mille  riens,  délicatesses  très  subtiles  qui  nais* 
saient  sur  l'heure  au  contact  de  ce  cœur  dont  il  percevait  les 
plus  intimes  frémissemens  et  qui  auraient  été  inutiles  ou  ridi- 
cules l'instant  d'après.  Mais  elle,  jamais  ne  parla.  Il  n'empor- 
terait pas,  chantant  en  sa  mémoire,  dans  les  solitudes  où  il  allait 
s'enfuir,  le  timbre  de  sa  voix.  C'était  conmie  une  très  belle 
statue  un  instant  animée,  à  qui  il  avait  prêté  une  vie,  une  ftme, 
des  idées  venues  de  lui  et  qui,  lorsqu'il  était  parti,  s'en  reve- 
nait, ainsi  enclose  dans  ce  sanctuaire,  en  le  silence  et  l'attitude 
des  idoles  très  voilées. 

Un  jour,  il  avait  bien  essayé  de  refaire  le  chemin.  Mais,  sous 
le  soleil,  par  les  rues  bruyantes,  à  travers  une  foule  qu'il  ne 
pouvait  associer  à  ses  souvenirs  pleins  de  clartés  d'étoiles,  d'ombre 
bleue  et  de  silence,  il  se  perdit  bien  vite  et  revint  lassé.  Puis,  à 
quoi  bon  ?  Ne  valait-il  pas  mieux  s'en  aller  après,  disparaître, 
emportant  la  griserie  de  ces  heures  étranges  ainsi  tombées  en  sa 
vie,  comme  un  beau  rêve.   La  meilleure  part   était  pour  lui. 

Il  ne  fallait  pas  forcer  la  destinée,  mais  attendre  et  se  souvenir. 

...  Son  dernier  jour  à  Constantine  était  venu. 
La  veille,  quand  il  l'avait  dit  à  la  petite  servante  le  recondui- 
sant, elle  avait  répondu  : 
—  Madame  le  sait. 


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LA   ROUTE   s'achève. 


867 


Et  elle  lui  avait  annoncé  qu'elle  irait  le  chercher,  le  lendemain, 
non  à  la  nuit  comme  d'habitude,  mais  à  la  fin  de  la  journée. 

A  l'heure  dite,  elle  avait  paru.  A  son  regard  la  reconnais- 
sant de  loin,  dans  la  foule  des  passans^  elle  avait  souri,  puis 
elle  était  partie  se  retouri]iant  de  temps  à  autre  pour  voir  si  elle 
était  bien  suivie. 

Alors  une  grande  douceur  le  gagna,  un  peu  d'émoi  grelotta 
en  son  cœur...  Il  allait  savoir! 

Chemin  faisant,  il  repassa  en  sa  mémoire  ces  nuits  de  rêve, 
y  cherchant  quelque  indice  qui  pût  déjà  le  guider  vers  la  vérité. 
Son  désir  allait  au-devant  de  ce  qui  allait  être.  Il  regardait 
attentivement  autour  de  lui,  notait  tous  ses  pas,  pour  plus  tard, 
quand  il  reviendrait  ici  et  qu'il  voudrait  revivre  ces  heures  par- 
faites. Mais  il  ne  retrouva  plus  les  petites  rues  arabes,  les  arceaux, 
les  terrasses  penchées  se  rejoignant  presque  au-dessus  de  leurs 
tètes,  apaisant  la  lumière  et  la  chaleur  du  jour  sur  les  passans 
glissant  en  la  ruelle  inclinée.  Plus  de  minaret  pâle  dressé  sur 
le  ciel  bleu  ;  rien  de  la  cité  orientale  endormie  tout  autour  de  la 
place  blanche  qu'ils  avaient  traversée*  Le  chemin  n'était  pas  celui 
des  nuits  précédentes.  Impossible  d'en  douter. 

Ils  avaient  traversé  la  ville,  descendu  la  grande  rue,  passé  le 
pont  du  ravin.  Maintenant  ils  montaient  au  Mansourah  à  travers 
la  forêt  de  pins.  Là  réellement  il  n'était  jamais  venu.  Devant  lui 
la  petite  fille  qui  le  guidait  s'arrêtait  et  semblait  impatiente,  ne 
comprenant  pas  ce  qu'il  avait  à  regarder  ainsi.  Mais  eUe  n'osait 
pas  trop  montrer  son  mécontentement,  encore  moins  le  lui  dire, 
très  respectueuse  de  l'uniforme.  EUe  murmurait  seulement  : 

—  Allons,  lieutenant,  allons  1... 

Alors  il  lui  souriait  d'un  air  d'intelligence,  obéissait  à  son 
appel. 

C'était  le  dernier  jour  d'un  rêve  qu'il  vivait. 

U  ne  s'y  était  pas  livré  tout  entier.  L'inconnu  gardé  en  cette 
aventure,  même  aux  heures  les  plus  émouvantes,  lui  donnait 
une  sorte  de  gêne,  de  retenue,  faisait  de  lui  un  être  qu'il  ne  con- 
naissait pas.  Et  cela  l'intéressait  comme  s'il  eût  joué  un  rôle. 
Cependant,  après,  quand  il  était  de  retour,  seul  en  sa  chambre, 
un  peu  de  tristesse,  lui  restait  à  la  pensée  qu'il  ne  saurait  jamais 
quelle  femme  il  avait  aimée  ainsi. 

A  ce  moment,  sans  hésiter,  la  petite  juive  abandonna  ie 
chemin,  le  guida  à  travers  les  arbres.  Bientôt  une  maisonnette 


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868  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

blanche,  un  peu  à  l'écart,  perça  à  travers  la  verdure.  Ils  fran- 
chirent la  grille  voilée  de  lierre,  traversèrent  un  jardin  où  de 
grands  rosiers  encore  épanouis  immobilisaient  sur  leurs  tiges 
d'énormes  fleurs  pourprées.  Au  seuil  de  la  demeure,  entr'ou- 
vrant  la  porte,  très  mystérieuse  elle  dit  : 

—  Maintenant  monte,  et  entre...  tout  droit. 

Il  s'élança.  Des  tapis  étouffaient  le  bruit  de  ses  pas.  Partout 
le  silence,  l'éternel  silence  qui  avait  veillé  cet  amour.  Et  sur  le 
palier,  les  portières  relevées,  il  s'arrêta,  à  deux  mains  étreignant 
sa  poitrine,  essayant  de  calmer  son  cœur  bondissant...  Il  aper- 
cevait une  pièce  claire,  ensoleillée,  au  fond  de  laquelle,  assise 
en  une  profonde  bergère,  une  jeune  femme  lisait.  Parfois  la  jolie 
tète  inclinée,  nonchalante,  se  détournait  vers  la  fenêtre,  interro- 
geait rêveuse  l'espace  découvert,  Constantine  qui,  dans  le  lointain 
montait,  montait  blanche  dans  le  ciel  bleu.  Mais  il  n'avançait  pas, 
ne  faisait  pas  un  pas,  s'immobilisait,  le  cœur  défaillant.  Cette 
jeune  femme,  vêtue  à  l'européenne,  très  naturelle  en  ses  poses 
et  ses  gestes,  c'était  elle. 

Chancelant,  il  étendit  les  mains,  s'appuya  au  premier  meuble 
rencontré.  Très  calme  elle  leva  vers  lui  ses  grands  yeux,  eut  son 
beau  sourire  et  lui  tendit  les  mains. 

—  Vous!...  Vous!...  redisait-il,  gardé  en  son  saisissement. 
Alors,  à  voir  ce  visage  doux,  mais  obstinément  fermé,  posant 

aujourd'hui  comme  hier  l'insoluble  énigme  de  ces  tendresses 
qu'elle  avait  voulues,  mais  où  elle  se  gardait  très  haute,  sereine, 
inaccessible,  une  douleur  le  crispa.  Et  il  sentit  tomber  en  lui 
comme  un  chagrin  nouveau  dont  il  ne  pourrait  jamais  secouer 
l'amertume,  le  souvenir  inquiet. 

En  ses  bras,  dans  l'étreinte  passionnée  dont  il  l'entoura,  elle 
perçut  cette  douleur  qui  tremblait  en  lui,  voilait  ses  yeux,  par- 
lait en  sa  voix.  Voulant  le  calmer,  elle  laissa  aller  sa  tète  sur  sa 
poitrine  en  un  abandon  chaste,  gracieux,  et  toute  petite,  très 
humble,  reconnaissante,  elle  resta  là. 

—  Parle!...  parle!...  répétait-il.  Pourquoi  me  faire  souffrir 
ainsi?... 

Et  ses  yeux  cherchaient  en  les  siens,  imploraient.  Il  y  eut 
entre  eux  un  instant  de  ferveur  sublime.  A  la  tenir  ainsi  em- 
brassée, toute  en  lui,  il  sentit  un  peu  de  pitié  l'émouvoir.  Elle 
souffrait,  elle  aussi.  Son  regard  s'étoilait  de  larmes  qu'il  recueillit 
sur  ses  lè\Tes  en  un  geste  de  dévotion  profonde.  Elle  frémit. 


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LA   ROUTE   s'achève.  869 

eut  an  geste  égaré  qui  désunit  leurs  mains.  Il  crut  qu'elle  allait 
parler  enfin... 

—  Non,  non,  iit-eile  tristement  de  la  tête,  posant  un  doigt  sur 
ses  lèvres. 

Il  ne  saurait  jamais,  jamais...  Et  cependant  ce  n'était  pas  un 
rêve. 

Le  soir  venait. 

Par  la  fenêtre  grande  ouverte  un  souffle  tiède,  parfumé,  pé- 
nétrait jusqu'à  eux.  Par-dessus  les  massifs,  à  travers  les  grands 
pins  dévalant  le  versant,  le  regard  s'en  allait  au  loin  vers  la  cité 
silencieuse  et  rayonnante,  dressée  vers  le  ciel.  Dans  l'éther  lu- 
mineux, calme,  elle  se  dessinait  avec  une  netteté  de  détails  qui 
étonnait.  Le  rocher  se  couronnait  de  petites  maisons  arabes  auda- 
cîeusement  penchées  sur  le  torrent,  si  petites,  si  légères,  qu'un 
rien,  une  ligne,  les  précisait,  les  séparait  l'une  de  l'autre.  Au  delà 
les  grandes  maisons  européennes  s'élevaient,  et  puis,  dominant 
le  tout,  la  Kasbah,  silhouettée  en  d'autres  masses  plus  blanches, 
fermait  l'horizon,  s'enfonçait  dans  le  ciel.  Des  tours,  des  aiguilles 
de  mosquées  fusaient  au-dessus  de  cette  agglomération.  Peu 
à  peu,  un  voile  plus  ardent,  rose,  enveloppait  le  décor.  Des 
ombres  subitement  apparues  violettes,  bleues,  s'allongeaient.  Du 
ravin  une  buée  pftie  montait,  tissait  autour  de  la  ville  un  fin 
brouillard,  un  crépuscule  vague  qu'à  larges  coups  d'ailes  cre- 
vaient des  cigognes,  et  les  vautours  s'élevant  de  l'abîme  en  de 
grands  ronds  majestueux,  très  lents.  Le  bleu  du  ciel  se  fonçait 
très  vite.  Le  jour  s'évaporait,  s'enfonçait,  s'évanouissait  dans  la 
nuit  qui  montait.  Et  sur  le  firmament  assombri  la  ville  rose 
et  jolie  jaillissait,  grandie  en  cet  air,  portée  sur  son  rocher 
mauve.    . 

Un  instant,  très  court,  ce  fut  Téclat  d'une  féerie.  Et  dans  la 
chambre,  Pierre,  étreignant  toujours  la  jeune  femme,  répétait  sa 
prière  désolée  : 

—  Parle!...  parle!... 

Mais  les  belles  lèvres  ne  s  ouvraient  pas.  Les  beaux  yeux 

voilés  de  détresse  le  regardaient,  toujours  de  même,  avec  tout 

l'amour  de  leur  âme.  Alors  il  s'abattit  à  ses  pieds  ;  et  sur  ses 

eeaoux,  la  tête  en  ses  mains,  —  ces  mains  qui  par  moment  pas- 

aient  et  repassaient  sur  sa  tête,  sur  ses  joues  brûlantes,  le  cares- 

aient  très  tendres,  semblaient  lui  demander  pardon  pour  tout 

B  chagrin  qu'elle  n'aurait  pas  voulu  lui  faire,  —  il  pleura. 


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870  REVUE  DES  DEUX  MOlfOBS. 


La  peiite  porte  s'était  ouverte  d  eHe-môme.  Tout  au  moins,  il 
lui  parut  ainsi.  Mais  il  ne  se  leva  pas  pour  aller  la  refermer.  A 
peine  s^il  souleva  le  coin  de  la  couverture  qu'il  avait  rabattu  sur 
sa  tète,  par  habitude,  depuis  qu'il  était  en  ce  réduit,  à  cause  de 
cette  poussière  qui,  au  moindre  vent,  deseendait  du  vieux  toit.  D 
ne  fit  pas  plus.  Il  était  à  peine  éveillé  et  regardait,  nonchalant, 
à  travers  les  paupières  mi-fermées. 

Il  devait  être  de  très  bonne  heure.  L'air  était  ealme,  enso- 
leillé. La  lueur  fraîche  du  matin  entrait  à  pleins  flots  dans  le 
marabout,  et  puis  après,  ce  qu'il  voyait  par  cette  ouverture  pas 
très  haute,  pas  très  large,  c'était  du  bleu,  du  bleu  invraisem- 
blable. Un  peu  d'horizon  limitait  cet  azur,  un  lointain  silhouetté 
nettement,  des  montagnes  roses,  jolies,  fines,  une  touche  d'aqua- 
relle posée  en  bordure.  Entre  cette  vision  et  lui,  rien,  de  l'espace, 
et,  toujours,  cette  inquiétude  vague  si  proche  du  vertige,  cette 
sensation  de  n'être  plus  sur  terre,  de  planer.  Dans  le  silence 
un  chant  d'oiseau  s'élevait  à  intervalles  réguliers,  deux  ou  trots 
notes  alternées,  sifflées  tout  d'abord,  cristallines,  puis  une  rou- 
lade brève,  aiguè,  galment  modulée. 

Depuis  quinze  jours  qu'il  était  là,  c'était  la  première  foii 
que  cela  arrivait.  Les  petits  oiseaux  ne  montaient  pas  jusque-là. 
Les  vents  y  étaient  trop  violens,  trop  froids,  et  puis  c'était  si 
triste,  si  désolé  1  II  fallait  être  soldat  ou  ermite  pour  y  venir 
vivre*  Des  roches  éboulées,  pas  une  herbe,  pas  une  fleur,  pas  un 
buisson,  rien  qui  fût  la  joie  des  yeux,  nulle  verdure.  Et  voici 
que,  parmi  ces  débris,  un  petit  oiseau  s'était  posé,  et  dans  le 
grand  silence  du  matin,  ébloui,  éperdu,  aspirant  l'immenàté 
bleue  découverte,  grisé  d'aubes  et  de  rayons,  chantait  à  plein 
gosier. 

Aussi  ténue,  aussi  débile  qu'elle  fût,  cette  existence  ainsi  ma- 
nifestée, Pierre  la  sentait  tressaillir,  frissonner  dans  le  rayon  de 
lumière  qui  se  glissait  jusqu'à  lui,  et  il  ne  se  lassait  pas  d'écouter. 
Cette  joie  du  petit  être  emplissait  l'espace. 

Tout  à  coup,  sur  l'ouverture  de  la  porte  une  ombre  pas 
Une  vieille  femme  arabe  entra,  courbée.  Elle  n'y  voyait  past 
clair  non  plus,  cela  se  devinait  à  la  façon  dont  elle  tâtait  le  : 


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LA   ROUTE   s'achève. 


87i 


en  avant  d'elle,  à  l'aide  d'un  bâton  qui  tremblait  en  sa  main 
amaigrie.  Derrière  elle  se  glissa  une  petite  fille.  Elles  firent 
quelques  pas  vers  lui,  vers  l'amas  informe  de  couvertures  qu'il 
devait  paraître,  et  se  mirent  à  genoux  toutes  les  deux,  côte  à  côte. 
La  vieille  femme  eut  des  peines  infinies  à  se  courber,  l'autre, 
eomme  un  jeune  chat,  s'allongeait  sur  le  sol,  baisait  la  terre  et 
se  relevait  avec  des  ondulations  souples  au  long  des  reins,  un 
frémissement  de  sa  jeune  poitrine  à  peine  voilée. 
'  C'étaient  des  Kabyles.  Comme  telles,  elles  allaient  le  visagf 
découvert.  La  vieille  marmonnait  d'interminables  psaumes  ;  la 
jeune  fille  répondait,  reprenait,  et  par  saccades  se  penchait. 

Il  n'eut  garde  de  remuer,  ne  voulant  en  rien  révéler  sa  pré^ 
sence.  Et  puis,  la  petite  fille  était  si  jolie  ! 

Sa  robe  était  très  primitive.  Un  fourreau,  un  sac  fendu  de 
chaque  côté  jusqu'à  la  taille  où  se  tordait  une  corde  en  guise  do 
ceinture.  Le  lambeau  de  devant,  très  échancré,  posé  au  bord  de 
la  poitrine,  se  rattachait  à  la  partie  couvrant  les  épaules  par 
deux  grossières  épingles  de  métal,  épingles  larges,  en  fer,  re- 
-produisant  de  très  loin,  hélas!  celles  tout  en  argent  et  délica- 
tement ciselées  que  portent  les  femmes  de  plus  riche  condition. 
C'est  qu'elle  n'était  qu'une  petite  paysanne,  elle,  une  fille  do 
douar.  Et  à  chacune  de  ces  flexions  du  corps  où  elle  s'allongeait 
vers  lui,  les  bras  tendus,  se  plaquait  à  terre  en  des  à-coups  de 
supplication  ardente,  passionnée,  le  front,  les  lèvres  heurtant  le 
sol,  Pierre  la  voyait  toute  très  finement  modelée,  élancée,  gra- 
cieuse. Ses  yeux  noirs,  frangés  de  longs  cils,  avaient  un  regard 
lumineux,  et  sa  bouche  s'enlr'ouvrait  sur  des  dents  parfaites  sui- 
vant le  mouvement  rapide  des  lèvres,  exhalant  sa  prière  mono- 
tone, indéfinie. 

A  un  moment,  elle  se  leva.  La  vieille  s'accroupit  sur  les 
talons,  le  b&ton  à  terre,  les  mains  coiffant  la  pointe  des  genoux 
relevés,  semblant  attendre.  La  petite  s'était  glissée  dans  le  fond. 
Il  y  avait  là,  dans  la  poussière,  divers  ustensiles  en  terre  rouge 
ébréchés,  sales,  auxquels  Pierre  s'était  bien  gardé  de  toucher. 
Elle  revint,  en  déposa  un  à  terre  devant  elle,  une  sorte  de  plat 
où  elle  répandit  une  poudre.  Puis  elle  approcha  une  allumette. 
Aussitôt  un  grésillement  se  fit  entendre  et  un  peu  de  fumée 
s'éleva,  immobile,  droite.  Elles  avaient  repris  leurs  poses  de 
prière,  mais  elles  ne  parlaient  plus.  Elles  regardaient  cette  petite 
fumée  qui  allait  toujours,  écoutaient  le  grésillement  de  la  résine 


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872  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  chantait  en  la  cassolette^  et  les  yeux  de  la  plus  jeune  s'exta- 
siaient, étincelaient,  anxieux,  semblant  attendre  un  miracle. 

Ce  qu'elle  venait  demander  là  au  saint  marabout  devait  lui 
tenir  très  à  cœur;  quelque  histoire  d'amour  sans  doute,  leur 
seule  grande  préoccupation  ici-bas  à  toutes^  même  les  plus  mi- 
sérables, les  plus  courbées  sous  la  matraque  du  seigneur  et 
maître.  Sa  poitrine  tressaillait  parfois  et  elle  y  portait  la  main, 
une  petite  main  nerveuse  qui  griffait  l'étoffe,  dénudait  la  chair 
aux  tons  tièdes  de  vieil  ivoire.  En  elle,  en  ce  petit  être  à  demi 
sauvage  se  débattait  déjà  la  passion,  —  de  la  passion,  comme 
on  sait  en  avoir  dans  sa  race,  généralement  accompagnée  de 
coups  de  poignard  ou  de  coups  de  fusil.  Et  de  l'angoisse  venait 
en  elle.  De  temps  à  autre  une  supplication  tombait  de  ses  lèvres, 
une  formule  jaculatoire  bredouillée  vite  que  devait  certainement 
aimer  fort  le  saint  homme  enterré  sous  Pierre. 

Mais  s'il  aimait  encore,  de  l'autre  vie  où  il  pouvait  à  loisir  les 
contempler,  ces  manifestations  d'une  ferveur  dont  il  était 
l'unique  objet,  Pierre,  lui,  ne  pouvait  aimer  tant  d'encens  à  la 
fois.  La  fumée,  accumulée  sous  le  toit  en  larges  nappes  suspen- 
dues, bleues,  s'épaississait  maintenant  outre  mesure  et  retom- 
bait, mollement  balancée,  mais  lentement  asphyxiante.  Alors, 
à  regret,  n'y  tenant  plus,  il  lit  un  mouvement,  sortit  une  main, 
releva  la  couverture,  se  dressa.  Il  avait  fait  cela  lentement, 
avec  précaution.  Cependant  il  avait  produit  un  effet  terrifiant. 
Les  deux  femmes  s'étaient  enfuies,  hurlantes,  l'une  traînant 
l'autre... 

Cela  l'ennuya  de  leur  avoir  fait  tant  de  peur.  Il  eût  aimé 
voir  de  près  la  jeune  femme  et  lui  parler.  Une  fois  dehors,  il  re- 
garda. Dans  le  fond,  la  vieille,  seule,  déboulait,  poussant  de 
petits  cris,  se  hâtant.  Plus  près,  derrière  une  roche,  la  jolie  tête 
brune  de  sa  compagne  dépassait  un  peu,  l'observant.  Alors  il 
l'appela,  lui  fit  signe,  et.  comme  elle  ne  venait  pas,  il  éleva  en 
l'air,  fit  miroiter  une  pièce  d'argent.  Du  temps  se  passa,  puis 
elle  se  décida,  sortit  de  sa  cachette,  rampa  vers  lui,  l'oreille  aux 
aguets,  prête  à  s'enfuir.  A  deux  pas  de  lui  elle  s'arrêta,  n'osant 
davantage,  le  dévisageant,  pas  très  confiante. 

Cependant  ce  n'était  pas  un  piège,  Pierre  lui  tendait  toujours 
la  petite  pièce  si  blanche  en  sa  main  ouverte,  et  il  n'avait  p"" 
l'air  bien  méchant.   Alors    elle    bondit.  Son  bras  se  déten 
brusque.  Elle  saisît  la  pièce,  quoique  sa  petite  main  eût  à  pei 


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LA    ROUTE    s'achève.  875 

effleuré  celle  de  Pierre,  et,  poussant  un  éclat  de  rire,  elle  disparut, 
bondissant  à  travers  les  pierres. 

Dehors  la  cassolette  qu'il  avait  retirée  du  marabout  conti- 
nuait &  exhaler  son  encens,  une  petite  fumée  bleue  se  dévidant 
toujours,  montant  droit  vers  le  ciel.  Plus  bas,  sous  lui,  quelque 
part  dans  Téther  pâle,  lumineux,  le  petit  oiseau  lançait  son  cri, 
poursuivait  ses  roulades  joyeuses.  L'air  était  doux.  Un  rêve  de 
bonté  et  d'amour  passait  en  l'espace. 

Le  regard  perdu  dans  Tinfini  souriant  du  matin,  Pierre 
écoutait. 

VI 

Un  matin,  de  très  bonne  heure,  dans  le  ciel  bleu  réapparu, 
bordé  de  rose,  du  rose  de  la  grande  plaine  se  levant  dans  le 
jour,  ils  ont  quitté  la  montagne. 

Et  il  se  souvient  de  ce  dernier  regard  jeté  d'en  haut  sur  ce 
pays  qu'il  ne  reverrait  plus  jamais,  peut-être.  Les  hommes  aussi, 
chemin  faisant,  se  détournaient  parfois.  Les  épreuves  vaillam- 
ment supportées,  toutes  les  tristesses  vécues  sur  ce  sommet  perdu 
en  l'immense  chaos  des  monts  de  Kabylie  ne  pouvaient  leur  faire 
beaucoup  regretter  ce  séjour.  Tout  de  même,  c'était  quelque 
chose  d'eux,  de  leur  existence,  un  peu  de  leur  âme  qu'ils  lais- 
saient là. 

Le  lendemain,  à  Gonstantine,  ils  s'étaient  séparés.  Ils  ren- 
traient en  France  et  étaient  très  heureux.  Au  moment  de  l'adieu, 
à  la  gare,  ils  vinrent  lui  serrer  la  main.  Ils  ne  savaient  pas  bien 
exprimer  ce  qu'ils  éprouvaient,  n'osaient  pas  non  plus  à  cause 
du  respect  qu'ils  lui  devaient,  mais  leurs  gestes,  leurs  regards, 
leurs  balbutiemens  étaient  touchans. 

—  Adieu,  mon  lieutenant!...  Merci!... 

—  Adieu,  mes  amis.  Adieu  et  bonne  chance  !  avait  répondu 
Pierre. 

Après,  il  avait  erré  à  travers  les  rues,  au  hasard,  indécis 
d'abord,  et  puis,  il  s'était  aperçu  qu'il  allait  s'essayant  à  refaire  le 
chemin  parcouru  dans  l'ombre,  trois  nuits  de  suite,  un  mois 
auparavant.  Le  désir  le  reprit.  Il  chercha  en  sa  mémoire,  erra 
longtemps,  dévisageant  chaque  demeure,  chaque  jeune  femme 
rwcontrée.  Peine  inutile  I  Le  soir  allait  venir.  Alors,  un  peu 


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874  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

las,  le  cœur  lourd,  il  avait  pris  le  sentier  montant  sous  les  pins 
du  Mansourah.  Là,  au  moins,  il  savait  où  aller. 

Bientôt  il  eut  atteint  le  but.  C'était  bien  là,  un  peu  à  Técart. 
Il  ne  pouvait  s'y  tromper.  Mais  la  petite  maison  blanche  était 
close,  même  elle  avait  un  air  d'abandon,  d'oubli,  qui  l'étreignit: 
Un  écriteau  dépassait  le  mur.  La  propriété  était  à  louer.  A  la 
grille  il  se  haussa.  Sous  les  premiers  vents  froids,  les  feuilles 
s'étaient  recroquevillées,  jaunies.  Beaucoup  étaient  tombées, 
couchées  dans  les  allées.  Il  y  en  avait  qui  s'étaient  prises  en 
leur  chute  à  travers  les  branches  des  massifs  dépouillés  et  qui 
tremblaient  suspendues,  laissant  échapper  un  murmure  grêle 
de  choses  froissées,  une  petite  plainte,  très  lointaine,  allant 
toujours,  et  c'était  comme  l'écho  d'une  voix  chère  pleurant  en 
lui.  Plus  de  fleurs  non  plus,  plus  de  roses  au  cœur  large,  san- 
glant, dont  le  parfum  montant  dans  •  le  beau  soir  d'alors  s'était 
glissé  en  la  douleur  du  dernier  baiser.  Derrière  ces  portes  et 
volets  repliés,  la  vie  n'était  plus. 

Et  ce  n'était  plus  qu'un  rôve  de  plus  qu'il  aurait  eu,  dont  il 
ne  pouvait  rien  rester,  rien...  Pourtant!... 

Alors  il  s'était  assis  sur  le  seuil  de  pierre,  un  peu  adossé  à 
la  porte,  et  il  avait  attendu  la  tombée  du  jour,  voulant  revi\Te 
encore,  d'ici,  cette  heure  qui  fut  la  dernière  de  cet  amour 
inconnu,  si  beau,  pendant  que  là-bas  la  cité  dressée  sur  son 
rocher  géant,  grandie  en  l'air  vide  du  soir,  montait  blanche  sous 
le  ciel  rose. 

Jean  Saint- Yves. 
{La  deuxième  partie  au  prochain  numéro,) 


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LE  MINISTÈRE  PERPÉTUEL 


l 

Il  y  a  tout  juste  un  an  que  parut  ici  même,  sous  ce  titre  in* 
terrogatif  :  Oii  est  le  gouvernement?  un  article  qui  se  proposait 
de  montrer^  d'après  les  textes  et  les  faits,  que  le  gouvernement 
n'est  pas  du  tout  où  il  paraît  être,  où  il  devrait  être,  qu'il  est 
ailleurs  ;  que  nous  avions  en  réalité  deux  ministères,  l'un  légal, 
constitutionnel,  théoriquement  responsable,  mais  qui  n'est  qu'une 
façade;  loutre  parfaitement  irresponsable,  illégal  et  inconstitu- 
tionnel, mais  qui  est  tout  Tédifice,  et  le  fondement,  et  la  voûte; 
que  les  ordres  venaient  bien  de  la  place  Beauvau,  mais  que  le 
mot  d'ordre  venait  de  la  rue  Tiquetonne  ou  de  la  rue  Cadet.  La 
rentrée  des  Chambres  était  proche,  comme  elle  est  proche  au- 
jourd'hui; et  l'on  se  risquait  alors  à  prédire,  —  ce  que  l'on  pré- 
dirait volontiers  encore,  —  que,  contrairement  aux  mauvais 
bruits  répandus  par  des  adversaires  trop  coniians  ou  des  héri- 
tiers trop  pressés,  M.  Combes  ne  tomberait  point. 

C'était  aussi  faire  le  prophète  à  bon  compte  et  en  toute  cer- 
titude que  d'annoncer  que,  s'il  ne  tombait  point,  sa  politique  ne 
changerait  pas;  qu'il  continuerait  de  «  manger  des  moines  »  jus- 
qu'à ce  qu'il  n'en  eût  plus  à  se  mettre  sous  la  dent;  et  que,  lors- 
qu'il n'en  aurait  plus,  il  se  rejetterait  sur  les  «  curés  ;  »  qu'il 
en  «  mangerait  »  pour  vivre,  et  que  précisément  il  vivrait  parce 
qu'il  en  mangeait  comme  personne  ;  qu'il  demeurerait  à  jamais 
fermé  à  tout  le  reste,  incapable  de  s'intéressera  quoi  que  ce  fût 
qui  ne  fût  pas  une  affaire  d'Église;  mais  que  ceux  qui  l'avaient 
mis  en  place  l'y  maintiendraient  indéfectiblement,  puisque,  pour 


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^ 


876  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


eux  comme  pour  lui,  c'est  la  grande  affaire...  Et  pourquoi,  an 
fait,  le  changeraient-ils?  Où  donc  trouveraient-ils  une  plus  docile 
servilité?  Prenez  garde  que  la  maçonnerie  est  au  fond  de  tout 
le  gouvernement,  et  que  c'est  là  le  fond  de  tout  le  gouvernement 
maçonnique  :  hisser  aux  postes  en  vue,  aux  présidences,  de 
bonnes  gens,  médiocres  à  l'épreuve,  qui  ne  sont  qu'autant  qu'on 
les  fait  être,  dont  on  est  plus  porté  à  rire  qu'à  s'inquiéter,  et  à 
l'abri  desquels  le  vrai  chef,  ni  vu  ni  connu,  prépare,  amène,  et 
assène  ses  coups... 

Cependant,  voici  qu'en  cette  session  parlementaire  1903-1904, 
il  s'est  produit  un  phénomène  inattendu  :  le  Moi  de  M.  Combes 
a  paru  se  développer.  Il  a  fini  par  croire  qu'il  existe.  Il  lui  est 
arrivé,  toutes   proportions  gardées  et  dans  un  autre  genre,  la 
même  aventure  qu'au  maréchal  de  Moltke.  Ces  deux  stratèges  se 
sont  sinon  ignorés,  du  moins  contenus,  faute  de  pouvoir  déployer 
leurs  talens,  jusqu'aux  environs  de  la  soiïante-dixième  année. 
On  se  rappelle  la  scène  tragique,  chez  Bismarck,  le  soir  de  la 
dépêche  d'Ems  ;  Moltke  soudain  debout,  se  frappant  du  poing  la 
poitrine  :  «  Ah  !  s'il  m'est  donné  de  conduire  nos  soldats  dans  une 
telle  guerre,  que  le  Diable  emporte,  aussitôt  après,  cette  vieille 
carcasse!  »  A  soixante-dix  ans,  lui  aussi,  M.  Emile  Combes,  — 
maire  de  Pons,  sénateur  et  conseiller  général  de  la  Charente- 
Inférieure,  docteur  en  médecine,  docteur  es  lettres,  quasiment 
docteur  en  théologie,  et  qui,  muni  de  tant  de  diplômes,  avait  depuis 
longtemps  conscience  de  «  faire  véritablement  honneur  à  la  re- 
présentation de  son  département,  »  —  M.  Emile  Combes  brûlait 
de  s'en  aller  en  guerre.  Le  voilà  parti,  plus  rien  ne  l'arrête.  Il 
n'emploie  plus  que  des  termes  militaires  :  «  Quand  nous  avons 
pris  le  pouvoir,  nous  avons  trouvé  la  France  envahie  et  à  demi 
conquise  par  les  ordres  religieux.  Notre  premier  soin  a  été  de 
refouler  les  envahisseurs  au  delà  des  frontières  (1).  »  —  «  Ah! 
s'il  m'est  donné  de  conduire  nos  soldats...  »  c'est-à-dire  le  Bloc!... 
Et  il  est  tout  étonné  que  «  le  Diable  n'emporte  »  pas,  «  aussitôt 
après,  cette  vieille  carcasse  !  »  Il  est  tout  étonné,  en  libre  pen- 
seur dont  la  libre  pensée  n'est  pas  très  tranquille,  de  n'avoir  pas 
encore   subi   les  effets  du  courroux  céleste,  et  il  en  plaisante 
comme  les  peureux  chantent  pour  se  donner  du  cœur  : 

(1)  Cette  citation  et  toutes  celles  qui  suivront  sont  extraites  du  discoars  pro- 
noncé par  M.  le  président  du  Conseil  à  Auxerre,  le  dimanche  4  septembre,  qui  est 
la  dernière  expression  publique  et  orficielle  de  la  pensée  gouvernementale. 


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LE   MIMSTÈRB  PERPÉTUEL.  877 

Hélas  !  messieurs,  le  Dieu  de  nos  pères,  qui  devait  armer  d'un  papier 
vengeur  la  main  de  Télecteur,  s'est  moutré  d'une  longanimité,  d'une  indif- 
férence sans  pareille.  Nulle  part  ses  éclairs  n'ont  illuminé  le  ciel  politique. 
Nulle  part  sa  foudre  n'a  pulvérisé  les  urnes  criminelles. 

Ainsi,  mais  plus  éloquemmenti  le  Don  Juan  de  Molière. 

De  toutes  manières,  à  force  de  s'entendre  dire  qu'il  ne  faisait 
que  des  gestes  d'ombre,  n'avait  qu'une  voix  d'écho  et  ne  répandait 
qu'une  lumière  de  reflet,  M.  le  président  du  Conseil  s'est  lassé 
et  fâché.  Ce  n'est  pas  maintenant  qu'il  se  vanterait  presque  de 
son  insignifiance,  qu'il  répéterait:  «  Peu  m'importe,  quant  à  moi, 
de  savoir  si  je  dirige  ou  si  je  suis  dirigé.  »  Son  «  quant  à  moi,  » 
désormais,  est  tourné  d'autre  sorte.  Il  s'est  découvert  lui-même, 
et  toute  une  Amérique,  toute  une  politique  en  lui  :  il  s'extériorise 
et  s'étale.  Quand  il  est  devant  '<  ses  juges  naturels,  les  électeurs 
républicains,  »  ma  règle  absolue,  nous  dit-il,  est  de  leur  expo- 
ser en  toute  franchise  ce  que  j'ai  fait  et  ce  que  je  me  propose  de 
faire.  »  Et  il  ajoute  : 

Il  y  a  du  moi  forcément  dans  cette  façon  d'opérer.  Mais  je  me  permets 
de  penser  que  ce  moi  n'est  haïssable  que  pour  ceux  qui  font  métier  de  haïr 
la  politique  dont  il  est  l'organe,  politique  essentiellement  agissante,  qui  ne 
vise  pas  plus  à  la  (Inesse  des  aperçus  et  à  l'élégance  des  formules  qu'à  la 
pompe  des  phrases,  politique  résolument  réformatrice,  qui  puise  sa  raison 
d'être  et  ses  motifs  d'action  daus  les  besoins  reconnus  et  les  aspirations 
constatées  du  parti  républicain,  politique  de  combat  pour  le  présent  et  de 
paix  pour  l'avenir,  qui  se  rattache  à  la  politique  courageuse  et  prévoyante 
de  nos  chefs  les  plus  honorés,  Gambetta,  Jules  Ferry,  Paul  Bert,  Waldeck- 
Rousseau,  et  se  caractérise  par  la  même  lutte  ardente,  la  même  offensive 
vigoureuse  contre  le  même  ennemi,  cette  réaction  cléricale  au  sein  de 
laquelle  se  sont  donné  rendez-vous  les  convictions  hésitantes  et  les  factions 
hostiles  à  la  République. 

Cette  prose  pèse  son  poids;  mais,  pour  parler  vulgairement, 
M.  Combes  ne  nous  l'envoie  pas  dire,  et  il  n'attend  pas  que  nous 
le  lui  disions  :  sa  politique  ne  vise  ni  «  à  la  finesse  des  aperçus,  » 
ni  à  «  l'élégance  des  formules;  »  et  il  lui  serait,  en  effet,  difficile 
d'y  prétendre;  elle  ne  vise  pas  non  plus  «  à  la  pompe  des 
phrases;  »  et  pourtant,  «  une  politique  essentiellement  agis- 
sante, une  politique  résolument  réformatrice,  qui  puise  sa  raison 
d'être  et  ses  motifs  d'action  dans  les  besoins  reconnus  et  les 
aspirations  constatées  du  parti  républicain,  »  qu'est  cela? 
et,  rien  qu'à   l'accumulation  des   adjectifs  et  des  adverbes,  ne 


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878  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

devine-t-on  pas,  dans  la  coulisse,  Tauteur  de  ce  morceau,  pa- 
roles et  musique  ?  On  dirait  du  Jaurès,  très  atténué,  très  e£facé 
et  très  lointain,  quelque  chose  comme  du  Jaurès  sifflé  par  un 
perroquet.  Le  reste  est  l'ordinaire  rengaine,  le  lamentable  et  dé- 
testable radotage  de  ce  qu'on  veut  appeler,  par  privilège  et  avec 
exclusion,  le  «  parti  républicain,  »  depuis  qu'il  y  a  un  «  parti 
républicain  »  et  qui  ne  pense  pas,  ou  qui  ne  pense  qu'à  confis- 
quer à  sou  profit  la  République. 

Le  nom  de  M.  Waldeck-Rousseau  n'a  pas  été  jeté  en  l'air  par 
hasard,  après  ceux  de  Gambetta,  Jules  Ferry,  Paul  Bert.  M.  le 
président  du  Conseil  a  voulu  affirmer  l'espèce  de  solidarité  qui 
unit  pour  «  une  politique  essentiellement  agissante,  »  pour  cette 
«  politique  prévoyante  et  courageuse,  de  combat  dans  le  présent 
et  de  paix  dans  l'avenir,  »  ceux  qu'hier  on  regardait  comme  des 
radicaux,  qui  seraient  aujourd'hui  des  modérés,  presque  des 
réactionnaires,  et  ceux  qui,  radicaux  aujourd'hui,  seront  demain 
l'on  ne  sait  pas  quoi,  de  peur  de  n'être  pas  assez  radicaux.  En 
cela,  et  sur  ce  point  particulier,  lorsqu'il  se  réclame  de  Paul 
Bert,  de  Jules  Ferry,  de  Gambetta,  lorsqu'il  se  présente  comme 
l'héritier  naturel  et  légitime,  en  filiation  directe,  de  M.  Waldeck- 
Rousseau,  M.  Combes  a  pleinement  raison.  Il  n'a  tort  qu'en  ce 
qui  est  de  la  qualité  et  du  choix  des  expressions  :  «  Ce  grand 
républicain  nous  appartient  après  sa  mort,  quoi  que  l'Église  ait 
pu  entreprendre  sur  son  cadavre,  quoi  que  la  Congrégation  ait 
pu  comploter  contre  sa  mémoire,  comme  il  nous  appartenait  de 
son  vivant...  » 

Dans  cette  revendication  peu  décente  transparatt  le  fond  de 
l'&me  de  M.  Combes,  et  de  tous  tes  Jacobins  de  sa  trempe,  et 
de  tous  les  libres  penseurs  de  son  acabit  :  ils  n'admettent  point 
qu'on  ne  leur  appartienne  pas,  et  c'est,  vivant  ou  mort,  être 
traître  h  son  parti  que  de  s'appartenir  à  soi-même.  Nous  qui  ne 
sommes  ni  «  l'Église,  »  ni  «  le  Bloc,  »  et  qui  n'avons  rien  à 
entreprendre  sur  le  cadavre  de  M.  Waldeck-Rousseau,  nous  ne 
serions  guère  embarrassés  de  mettre  respectivement  à  leur  place 
ien  sa  personne  l'artiste  et  l'homme  d'Etat;  de  montrer  que,  si 
l'artiste  en  lui  fut  peut-être  de  premier  ordre,  l'homme  d*État 
ne  fut  pas  égal  ;  et  nous  en  tirerions  la  preuve  de  la  loi  même  de 
1901  par  laquelle  M.  Combes  se  relie  à  M.  Waldeck-Rousseau 
comme  l'exécuteur  à  l'auteur;  car  enfin  ou  M.  Waldeck-Rousseau 
orévit  les  effets  de  sa  loi  et  il  les  voulut  :  en  ce  cas,  il  serait 


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LE  MINISTÈRE   PERPÉTUEL.  879 

jugé;  OU  il  ne  les  prévit  ni  ne  les  voulut:  alors  il  se  trompa  sur 
la  nature  des  choses:  ou  M.  Waldeck-Rousseau  connaissait 
M.  Combes  quand  il  le  désigna  à  l'attention  de  M.  le  président 
de  la  République,  et  il  sut  ce  qu'il  faisait  :  en  ce  cas,  il  fit  mal^ 
ou  il  le  désigna  sans  le  connaître,  et  ne  le  fit  que  parce  qu'il  ne 
savait  pas  :  alors  il  se  trompa  sur  le  caractère  de  l'homme.  Cette 
seconde  hypothèse  est  très  probablement  la  bonne,  mais  que 
reste-t-il  d'un  homme  d'État  qui  se  trompe  à  la  fois  sur  les  choses 
et  sur  les  hommes  ? 

Il  reste  son  œuvre  lorsqu'il  en  a  une  :  il  reste  à  M.  Waldeck- 
Rousseau  l'œuvre  de  sa  jeunesse  politique,  la  loi  de  1884  sur  les 
syndicats  professionnels,  et  c'est  tout;  mais  c'est  beaucoup,  auprès 
de  tant  d'autres,  auxquels  et  desquels  il  ne  restera  absolument 
rien. 

Voilà  ce  que  nous  nous  chargerons  volontiers  d'expliquer,  dès 
qu'on  pourra  s'expliquer  Jà-dessus  sans  inconvenance.  Mais  M.  le 
président  du  Conseil,  moins  patient  et  moins  désintéressé,  ne 
diffère  pas.  «  M.  Waldeck-Rousseau  fut  un  grand  républicain  ; 
il  nous  appartenait,  je  le  continue  :  donc,  je  suis,  moi  aussi,  un 
grand  républicain.  »  Si  M.  Combes  le  déclare  tout  de  suite,  tout 
crûment  et  tout  uniment,  c'est  que,  dans  ses  jugemens  sur  lui- 
même  et  sur  autrui,  ainsi  que  dans  sa  politique,  il  ne  vise  ni  à 
«  la  finesse  des  aperçus,  »  ni  à  «  l'élégance  des  formules  :  »  en 
quoi  du  moins  il  ne  ressemble  pas  à  M.  Waldeck-Rousseau,  qu'il 
se  pique  par  ailleurs  de  perpétuer  ;  comme  on  l'a  dit,  sous  ce 
rapport,  il  lui  ressemble  aussi  peu  qu'un  couteau  de  cuisine  à 
une  dague  de  Benvenuto.  En  aveugle  et  en  sourd,  il  tape  et  il 
assomme,  il  tue  et  il  écorche.  Ses  adversaires,  ou  simplement 
ceux  qu'il  soupçonne  de  n'être  pas  ses  admirateurs,  les  indiffé- 
rens,  un  peu  dédaigneux  peut-être,  qui  se  sont  réfugiés  sur  des 
sommets  où  il  n'a  point  accès,  ou  enfermés  derrière  des  portes 
qu'il  ne  peut  contraindre  à  s'ouvrir,  ne  sont  pour  lui  que  :  «  ces 
gens-là  !...  ce  monde-là!...  »  Comme  il  les  traite!  C'est  «  la 
réaction  cléricale!  »  Ce  sont  «  les  convictions  hésitantes,  » 
c(  les  factions  hostiles  à  la  République  !  »  Avant  les  élections 
municipales  et  cantonales,  leurs  prévisions  étaient  «  effrontément 
optimistes  ;  »  après  ces  élections,  —  triomphe  de  son  ministère, 
ses  préfets  le  lui  ont  assuré,  et  il  leur  avait  prescrit  la  sincérité 
la  plus  scrupuleuse  :  ainsi  donc...,  —  ces  adversaires  confondus 
n'ont  su  que  a  balbutier  quelques  réponses  incohérentes  ;  »  pa- 


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n 


880  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


lauger  «  dans  quelques  réserves  embarrassées.  »  Vainement 
ont-ils  essayé  oe  s'en  tirer  par  une  «  pitoyable  échappatoire  ;  » 
vainement  une  association  soi-disant  nationale  républicaine  et, 
plus  exactement,  nationaliste-républicaine,  a-t-elle  entrepris  de 
v<  remonter  de  .leur  premier  désappointement,  à  grand  renfort 
d'audace,  »  les  journaux  progressistes  :  «  les  organes  d'une  oppo- 
sition plus  accentuée  et  plus  franche,  sans  être  plus  violente,  » 
ont  dû,  malgré  qu'ils  en  eussent,  confesser  la  puissance  de 
M.  Combes.  «  Toutes  les  Croix  de  France  ont  tressailli  d'horreur. 
Tous  les  journaux  de  sacristie  en  ont  poussé  des  cris  de  colère.  » 

Et  conculcabis  leonem  et  draconem!  M.  le  président  du 
Conseil  a  mis  le  pied  sur  la  tête  du  lion  et  du  dragon.  Le  bras 
du  nouvel  archange  ne  brandit  pourtant,  en  guise  d'épée,  qu'un 
rayon,  et  son  armure  n'est  faite  que  de  lumière.  Il  est  pur,  pur, 
pur,  comme  le  Chevalier  au  cygne.  «  Aussi  n'est-ce  plus  que 
pour  la  forme  et  du  bout  des  lèvres  qu'ils  (ces  gens-là,...  ce 
monde-là!...)  imputent  la  victoire  du  cabinet  à  la  pression 
administrative  et  à  l'intimidation.  Comme  si  une  telle  pression 
était  possible  à  un  gouvernement  dépourvu  des  moyens  de 
l'exercer  !  Comme  si  l'intimidation  pouvait  se  concevoir  dans 
un  régime  de  libertés  publiques,  qui  soustrait  le  dernier  des 
citoyens  à  l'autorité  arbitraire  du  pouvoir  !  »  Non,  non  !  c'est 
bien  un  succès  sans  mélange,  et  c'est  un  succès  sans  revanche, 
décisif  et  définitif,  sur  «  les  tenans  de  toutes  les  réactions  ;  — 
de  la  réaction  royaliste,  dont  le  représentant  se  morfond  piteu- 
sement dans  les  intrigues  impuissantes  de  l'exil  (ah  !  qu'en 
termes  galans  M.  Combes  sait  exprimer  un  sentiment  délicat!), 
de  la  réaction  bonapartiste,  qui  guette  inutilement  derrière 
quelque  caserne  l'occasion  d'un  coup  de  force  ;  de  la  réaction 
nationaliste,  qui  ne  rougit  pas  de  prostituer  le  patriotisme  à  la 
résurrection  du  pouvoir  personnel  ;  de  la  réaction  cléricale,  la 
plus  insidieuse  et  la  plus  redoutable  de  toutes,  parce  qu'elle  est 
le  trait  d'union  des  trois  autres  et  qu'elle  déguise,  sous  un 
masque  républicain,  son  projet  d'asservissement  intellectuel  et 
moral.  » 

Cela  fait,  tout  compté,  quatre  réactions  ;  et  il  y  en  a,  suivant 
les  besoins  de  la  cause,  encore  une  cinquième,  la  réaction  pro- 
gressiste (quel  magnifique  accouplement  de  mots  !  )  «  soi-disant 
nationale  républicaine  et,  plus  exactement,  nationaliste  républi- 
caine. )>  Dans  la  première  candeur  de  son  ministère.  M.  le  pré- 


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LE   MINISTÈRE    PERPÉTUEL.  881 

sident  du  Conseil-' n'en  connaissait  que  deux.  «  Laissez-moi,  di- 
sait-il à  un  député  de  l'opposition  qu'il  favorisait  alors  de  ses 
entretiens,  laissez-moi  en  finir  avec  la  réaction  monarchiste  et  la 
réaction  cléricale  :  vous  verrez  ensuite  !  »  Mais  la  réaction  est 
une  hydre,  il  y  a  longtemps  qu'on  le  sait;  et  plus  on  liii  coupe 
de  têtes,  plus  il  lui  en  repousse.  Pour  mener  à  bout  ce  travail 
d'Hercule,  tout  en  allant,  par-ci  par-là,  passer  vingt-quatre  heures 
à  Pons,  M.  Combes  demandait  trois  mois.  Et  comme*  Tin terlo- 
cuteur,  ou  plutôt  l'auditeur,  faisait  doucement  observer,  au  sujet 
de  la  seule  «  réaction  cléricale,  »  que  M.  le  président  du  Conseil 
avait  eu,  en  ce  pays,  deux  prédécesseurs,  —  Louis  XIV  et  Na- 
poléon, —  à  qui  «  la  réaction  cléricale  »  avait  donné  du  fil  à 
retordre  pour  plus  de  trois  mois  :  «  Je  demande  trois  mois,  pas. 
davantage!  »  répétait  M.  Combes,  en  haussant  les  épaules. 

Trois  mois  à  trois  mois,  il  a  pris  deux  ans;  mais  «  qui  donc 
oserait  soutenir  que  c'est  trop  de  deux  ans  pour  l'œuvre  de 
sécularisation  entreprise  par  le  Cabinet?  «Qu'est-ce  que  deux 
ans,  pour  repousser  «  une  invasion  monacale,  »  plus  ancienne 
que  la  Restauration  et  que  le  premier  Empiré,  «  qui  avait  couvert 
la  France  d'un  flot  dévastateur  de  914  congrégations?  »  Pauvre 
et  «  beau  pays  de  France  où,'  sous  cette  République  qui  n'a  pas 
d'égale  au  monde  pour  l'intolérance,  au  dire  de  la  société  bien 
pensante  (écoutez  «  clabauder  »  ces  gens-là  !...),  un  siècle  seule- 
ment après  la  Révolution  française,...  1371  congrégations  reli- 
erieuses  d'hommes  ou  de  femmes  s'étaient  librement  et  grasse- 
ment constituées  !  »  11  était  temps  que  le  temps  de  M.  Combes 
arrivât!  Il  vint,  et  «  sans  désemparer,...  sans  se  lasser  une  mi- 
nute pendant  deux  années  consécutives,  sans  prendre  garde  aux 
injures,  aux  calomnies,  et,  ce  (jui  devait  lui  être  plus  pénible, 
aux  défections,  il  a  continué  méthodiquement  la  mission  dont 
il  s'était  chargé...  »  Œuvre  immense!  «  C'est  beaucoup,  on  en 
conviendra,  pour  un  ministère  forcé  de  combattre  à  tout  instant 
pour  son  existence  propre,  d'être  parvenu  à  expulser  de  notre 
France'  les  ordres  religieux  qui  aspiraient  à  la  subjuguer.  »  Ce 
n'est  toutefois  qu'un  commencement,  un  petit,  tout  petit  com- 
mencement :  «  Il  nous  reste  [un  autre  devoir  à  remplir  pour 
répondre  à  l'attente  du  parti  républicain,  c'est  de  libérer  la  so- 

iété  française  de  la  sujétion  traditionnelle  que  font  peser  sur 

lie  les  prétentions  ultramontaines  !  » 
<c  Ah  !  s'il  m'est  donné  de  conduire  nos  soldats  dans  une  toile 

TOtfB   XXIII.   —   i904.  iiO 


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882  REVUE  DE8  DEUX  MONDES. 

guerre  !...  »  Que  «  les  ambitions  impatientes  »  accordent  seule- 
ment à  M.  Combes  un  supplément  de  quelques  mois  de  crédit, 
3t  le  Diable,  •—  en  l'espèce  M.  Millerand  ou  M.  Leygues,  — 
pourra  bien,  aussitôt  après...  Mais  quelle  guerre!  Quels  enne* 
mis  !  Et  quels  griefs  !  «  Lés  ministres  des  cultes  récalcitrans  ; 
rÉglise,  le  pouvoir  ecclésiastique,  depuis  plus  de  trente  ans, 
exploitant  le  Concordat  au  profit  de  ses  intérêts  avec  une 
hardiesse  croissante  ;  le  violant  audacieusement,  le  violant  sans 
discontinuer;  »  «  nos  é vaques,  à  très  peu  d'exceptions  près,... 
s'insurgeant  avec  arrogance  contre  les  décisions  des  Chambres  et 
l'autorité  de  la  loi,  prêchant  l'insoumission  à  leurs  fidèles  dans 
des  documens  publics...  encourageant  les  mouvemens  les  plus 
tumultueux,  quand  ils  ne  les  provoquent  pas...  et  recevant  de 
Rome  à  ce  propos  des  approbations  explicites;  »  Rome  elle- 
même,  Rome  enfin  «  refusant  systématiquement  l'investiture  ca- 
nonique aux  prêtres  promus  à  Tépiscopat  par  le  gouvernement,... 
s'arrogeant  ainsi  le  droit  d'écarter  qui  bon  lui  semble,...  et 
remplaçant  par  le  bon  plaisir  la  légalité  concordataire,  »  persé- 
cutant ou  taquinant  «  ceux  de  nos  prêtres  qui  sont  signalés  là- 
bas,  par  les  meneurs  de  notre  réaction  ou  par  les  Jésuites  dis- 
persés dans  nos  villes,  comme  coupables  d'une  soumission 
respectueuse  au  gouvernement  et  aux  lois  de  leur  pays;...  »  la 
Rome  pontificale  élevant  contre  la  visite  rendue  par  le  Président 
de  la  République  au  souverain  de  l'Italie  une  <(  injurieuse 
protestation  ;  »  la  Curie  romaine  envoyant  à  cette  occasion,  aux 
puissances  catholiques,  une  «  circulaire  insolente;  »  et,  par  un 
excès  de  mauvaise  foi  et  de  mauvaise  volonté,  décourageant  aussi 
bien  M.  Combes  que  ses  devanciers,  (c  dans  leurs  efforts  obli- 
gatoires pour  refréner,  chez  les  représentans  du  pouvoir  reli- 
gieux, le  mépris  outrecuidant  du  texte  concordataire.  » 

Sans  doute,  à  ne  considérer .  que  la  forme  de  ces  récrimina- 
tions, si  peu  que  M.  le  président  du  Conseil  se  soucie  de  «  la 
finesse  des  aperçus  »  et  de  «  l'élégance  des  formules,  »  c'est  tout 
de  même  d'une  violence  un  peu  trop  grosse  pour  n'être  pas  déli- 
bérée, préméditée  et  voulue.  Aussi  l'est-elle  certainement  : 
Cl  parler  gros  »  est  une  des  règles  de  la  rhétorique  de  M.  Combes. 
Le  jour  où,  à  la  tribune,  il  attaqua  M.  Ribot  en  termes  inaccep' 
tables  et  inexcusables,  comme  un  de  ses  propres  amis  lui  en 
faisait  le  reproche,  au  sortir  de  la  séance  :  «  Oui,  je  sais,  dit-il  en 
souriant;  mais  c'est  une  Chambre  avec  laquelle  il  faut  être  gros!  » 


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LE  MINISTÈRE  PERPÉTUEL.  883 

Et  il  faut  être  gros  avec  la  démocratie  lorsqu'on  veut  être 
un  démagogue!  lorsqu'on  veut  «  la  conduire  àm&  une  telle 
guerre!  » 

Cette  guerre,  si  M.  Combes  s*y  lance  et  nous  y  lance,  ce 
n'est  pas,  qu'on  daigne  l'en  croire,  «  dans  un  sentiment  d'hosti- 
lité  contre  les  consciences  chrétiennes,  mais  dans  un  sentiment 
de  paix  sociale  et  de  liberté  religieuse.  »  La  p^olitique  de 
M.  Combes  est  «  une  politique  courageuse  et  prévoyante,  de 
guerre  pour  le  présent,  de  paix  pour  l'avenir.  »  Si  vis  pacem, 
gère  bellutn.  Y  aurait-il  encore  une  France,  si  le  gouvernement 
supportait  une  heure  de  plus  l'invasion  monacale,  la  croisade 
épiscopale,  l'agression  pontificale?  Après  quoi,  M.  le  président 
du  Conseil  n'en  voudra  pas  personnellement  aux  quelques  loil-* 
lions  de  Français  qui  ont  encore  la  faiblesse  de  croire;  c'est 
un  vieux  philosophe  spiritualiste,  et  qui,  par  intervalles,  se  sou-' 
vient  du  passé.  En  vérité,  il  abomine  le  Sj/llabus^  «  cet  effroyable 
répertoire  des  sentences  les  plus  oppressives  pour  la  conscience 
et  la  raison  humaines,  »  et  il  ne  s'émeut  plus,  —  oh  Dieu,  nonl 
—  «  des  anathèmes  perfectionnés  »  que  ledit  Syllabiis  «  pro- 
digue à  ceux, qui  le  méconnaissent.  »  Mais  il  sent  au  fond  de  lui- 
même,  lorsqu'il  y  redescend,  qu'il  est  bon  de  garder  un  asile 
aux  âmes  blessées  par  la  vie,  qu'il  serait  peut-être  sage  d'auto- 
riser, pour  le  recueillement  silencieux  des  derniers  jours,  au 
moins  une  congrégation  contemplative,  que  la  force  de  l'instinct 
religieux  est  une  force...  Et  je  me  rappelle,  chaque  fois  que  je 
l'entends,  une  phrase  admirable  de  Gustave  Flaubert  :  «  ...Bon* 
vard,  dès  qu'il  n'aperçut  plus  le  tricorne,  se  déclara  soulagé, 
car  il  exécrait  les  jésuites.  Pécuchet,  sans  les  absoudre,  montra 
quelque  déférence  pour  la  religion...  » 

Mais  n'allons  pas  perdre  de  vue  le  fait  qui  domine  toute  l'an- 
née politique  1903-1904  :  en  cette  année-là,  M.  Combes  s'est  de- 
couvert  lui-même  ;  bien  plus,  il  a  découvert  à  son  gouvernement 
«  un  système  politique.  »  Il  Ta  révélé  à  l'histoire  attentive,  vers 
la  (in  du  banquet  d'Âuxerre.  Et  le  bon  jeune  homme  qui,  &  son 
cabinet,  est  chargé  de  couper  en  tranches,  afin  de  les  rendre  plus 
aisément  assimilables,  les  harangues  présidentielles,,  sans  rire, 
de  sa  meilleure  plume  et  de  sa  meilleure  encre,  a  moulé  en  gros 
caractère^  ce  titre  plein  de  promesses  :  Le  système  politique 
du  gouvernement.  C'est  tirer  les  gens  par  la  manche  et  les  forcei 
à  s'arrêter.  Âpprochpns-nous  et  lisons  ; 


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88i 


REVUE   DES   DEUX   MONDES. 


Messieurs,  le  système  politique  en  question  consiste  dans  la  subordina 
lion  de  tous  les  corps,  de  toutes  les  institutions,  qnelles  qu'elles  soient,  à 
la  suprématie  de  l'État  républicain  et  laïque.  Il  a  pour  base,  en  thèse  géné- 
rale, le  principe  fondamental  de  la  Révolution,  la  souveraineté  nationale 
pour  formule  dernière,  et  pour  conclusion  la  sécularisation  complète  de  la 
société.  La  République  de  1870  a  débarrassé  la  France  de  la  dernière  forme 
de  la  monarchie.  Le  ministère  actuel  entend  que  la  République  de  nos 
jours  l'aiTranehisse  absolument  de  toute  dépendance,  quelle  qu'elle  soit,  à 
l'égard  du  pouvoir  religieux. 

Et  puis?  Et  puis,  rien!  Rien  avant,  rien  après,  rien  à  côté, 
rien  dessous.  Quoi!  c'est  là  «  le  système  politique  du  gouverne- 
ment? »  On  a  beau  avoir  étudié,  par  goût  ou  par  profession,  les 
«  systèmes  politiques,  »  on  ne  trouve  pas  là-dedans  le  moindre 
système;  ce  n'est  qu'un  rabâchage  vide;  et,  s'il  est  vrai,  comme 
M.  Combes  s'en  vante,  que  «  le  succès  couronne  depuis  plus 
de  deux  ans  ce  système  politique,  »  que  le  suffrage  universel 
le  ratifie,  que  ie  pays  l'approuve,  c'est  cela  alors  qui  devient 
grave,  car  cela  juge  la  capacité  d'un  peuple  à  se  régir  en  démo- 
cratie. Mais  plutôt,  puisque  ce  n'est  pas  un  système,  puisque  ce 
n'est  pas  une  politique,  puisque  le  gouvernement  lui-même  n'est 
pas  un  gouvernement,  qu'est-ce  donc  que  le  pays  approuve,  que 
le  suffrage  universel  ratifie,  que  le  succès  consacre?  Qu'est-ce 
qui  se  cache  derrière  cette  absence  de  système,  de  politique,  et 
de  gouvernement?  Et,  ne  donnant  à  la  France  pas  u^i  brin,  pas 
un  grain  de  ce  dont  il  semble  qu'elle  ait  vécu  jusqu'ici  et 
qu'elle  doive  vivre,  pas  d'action  et  pas  d'idées,  qu'est-ce  qu'on 
lionne,  en  échange,  à  la  majorité  ? 


II 


Une  politique  «  essentiellement  agissante  »  se  connaît  à  ses 
actes,  et  ces  actes  eux-mêmes  se  qualifient  par  leurs  résultats. 
Quels  sont,  —  c'est  maintenant  la  question,  —  les  résultats  de 
cette  politique  «  pratiquée,  depuis  plus  de  deux  ans,  avec  up 
esprit  de  suite  que  personne  ne  contestera,  attaquée  dans  le 
même  laps  de  temps  par  tous  les  partis  d'opposition  avec  un 
acharnement  qu'on  ne  contestera  pas  davantage?  »  Il  serait  fa- 
cile de  former,  à  l'aide  de  découpures  prises  sur  le  vif  dans  les 
journaux,  un  recueil  des  actes  du  ministère,  et  ce  recueil  serait 
sûrement  édifiant.   Quiconque,   depuis  plus  de  deux  ans  que 


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LE   MINISTÈRE   PERPÉTUEL.  885 

M.  Combes  pratique  la  politique  «  essentiellement  agissante  » 
du  Bloc,  aurait  collectionné  «  les  faits  politiques  »  comme 
Spencer  relevait  les  faits  sociologiques,  celui-là  aurait  un  bel 
Album  of  political  facts;  et  je  crois  sincèrement  qu'il  serait  im- 
possible dïmaginer  une  suite  d'actes  qui  ressemblent  moins  aux 
actes  d'un  gouvernement,  si  même  ils  ne  sont  pas  directement 
contraires  à  ce  qu'en  n'importe  quel  temps  et  en  n'importe  quel 
pays  on  est  en  droit  et  on  a  l'habitude  d'attendre  de  n'importe  quel 
gouvernement.  Il  ne  s'agit  plus  ici  de  la  personnalité  ou  de  la 
personne  de  M.  Combes  :  nous  en  avons  déjà  trop  dît  en  analy- 
sant si  longuement  un  de  ses  discours.  A  quelque  haut  prix 
qu'il  s'estime,  un  politicien  sans  préparation  politique,  promu 
par  le  hasard  ou  par  l'intrigue  au  rang  éminent  d'homme  d'État, 
n'est  jamais  en  lui-même,  ni  pour  plus  que  la  durée  de  son  pas- 
sage au  pouvoir,  aussi  intéressant  qu'il  se  flatte  de  l'être:  Ce  qui 
compte  en  lui,  ce  n'est  pas  lui,  ce  sont  ses  actes,  parce  qu'ils 
peuvent  avoir  des  effets  qui  se  prolongent  bien  au  delà  de  sa 
fugitive  et  occasionnelle  importance.  Ainsi  les  actes  de 
M.  Combes  témoigneront  de  lui,  quand  il  aura  cessé  d'être 
M.  le  président  du  Conseil,  et  il  est  fort  à  craindre  qu'ils  ne  té- 
moignent pas  pour  lui. 

Chef  du  gouvernement  et  par  là  même  chef  suprême  de  l'ad- 
ministration, premier  ministre  et,  comme  tel,  participant,  dans 
la  mesure  où  il  devrait  donner  la  direction  générale,  à  la  ges- 
tion de  tous  les  ministères,  responsable  encore  une  fois,  non  pas 
légalement,  mais  moralement,  et  solidaire  de  tous  ses  collabora- 
teurs, que  laisse-t-il  faire  aux  compagnons  de  fortune  qu'il  s'est 
délibérément  associés,  ou  mieux,  que  ne  leur  laisse-t-il  pas  faire? 
que  sont  devenus  en  ses  mains  l'administration  et  le  gouverne- 
ment? On  ne  sait  vraiment  par  quel  bout  commencer,  et,  des  onze 
ministères  qui  sont  censés  pourvoir  au  bonheur  de  la  France, 
auquel  s'arrêter.  Commençons  par  Jupiter,  par  M.  Combes  lui 
même  et  le  ministère  de  l'Intérieur.  Outre  la  discipline  ecclé- 
siastique, —  car  il  est  aussi,  d'abord  et  surtout,  ministre  des 
Cultes,  —  il  s'est  distingué  particulièrement,  au  cours  de  ces 
deux  années  de  politique  «  agissante,  »  en  deux  sortes  d'affaires  : 
les  élections  et  les  grèves. 

Les  élections  :  c'est  le  critérium,  la  norme  et  comme  la 
onscience  extérieure  de  M.  le  président  du  Conseil.  La  preuve 
^e  sa  politique  est  bonne,  c'est  que  les  élections  sont  bonnes; 


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886  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  preuve  qu'elles  sont  bonnes,  c'est  qu'elles  sont  favorables  au 
gouvernement;  et  la  preuve  qu'elles  lui  sont  favorables,  c'est  que 
les  préfets  le  jurent;  or,  les  préfets  ont  les  lumières  nécessaires 
pour  discerner  et  classer  les  opinions  de  quelques  centaines  de 
milliers  de  conseiller?  municipaux  dont  la  moitié,  au  moins, 
n'ont  aucune  opinion.  Et  ne  dites  pas  que  les  élections  ne  sont 
pas  libres  :  les  cinq  réactions  coalisées  contre  le  Cabinet  ne  le 
disent  même  plus,  si  ce  n'est  pour  la  forme  et  du  bout  des  lèvres, 
par  affectation  «  d'incrédulité  rechignante.  »  Où  prenez-vous, 
dans  l'attitude  des  préfets,  sous-préfets,  inspecteurs  primaires, 
instituteurs,  percepteurs,  receveurs,  contrôleurs,  juges  de  paix, 
agens  voyers,  fonctionnaires  de  tout  ordre  et  de  tout  degré,  «  la 
pression  administrative?  »  Oîi  «  l'intimidation?  »  Et  «  la  corrup- 
tion, »  où  la  prenez- vous?  C'était  bon  sous  l'Empire,  et  l'oppo- 
sition la  plus  modérée  avait  alors  mille  motifs  pour  un  de  pro- 
tester. 

Mais  les  anciens  étaient  les  anciens,  et  nous  sommes  les  gens 
de  maintenant  !  Tout  est  changé,  puisqu'ils  sont  changés,  et  que 
c'est  nous  qui  les  remplaçons,  nous  qui  ne  sommes  pas  l'Empire 
et  qui  sommes  le  «  parti  républicain.  »  Sans  doute,  nos  préfets 
promettent  toujours  des  routes,  mais  des  routes  «  nationales,  »  et 
non  plus  impériales  ;  et  ce  ne  sont  plus  les  préfets  de  la  tyrannie, 
mais  les  nôtres.  Ils  offrent  toujours  des  croix,  des  places  de  per- 
cepteurs, toutes  sortes  d'autres  places,  mais  c'est  en  notre  nom 
et  pour  notre  service.  Le  gouvernement  ne  fait  ni  pression  ni 
intimidation...  Gomment  l'agneau  l'aurait-il  fait?...  Seulement,  il 
punit  et  il  récompense  citoyens  et  arrondissemens,  selon  qu'ils 
ont  bien  ou  mal  voté.  Votent-ils  bien?  Toute  faveur.  Mal?  Nulle 
justice.  L'Ouest  et  le  Nord-Ouest  de  la  France,  qui  refusent  de 
s'agréger  au  Bloc,  sont  en  quarantaine.  On  laisse  s'ensabler  leurs 
ports,  et  ils  n'auront  de  chemins  de  fer  que  ce  qu'ils  en  avaient 
auparavant  ou  que  ce  qu'ils  en  paieront.  Les  subventions  de  l'État 
seront  pour  le  Midi  rouge  qui  bouge.  De  même  pour  les  parti- 
culiers; s'ils  votent  mal,  ils  seront  épiés,  dénoncés,  poursuivis  et 
atteints  faisqu'à  la  quatrième  génération,  dans  leurs  pères  et  dans 
leurs  fils;  pas  de  subsides,  pas  de  secours,  pas  de  dispenses  ni  de 
sursis  militaires,  pas  de  bourses,  —  et  les  économes  de  nos  lycées 
savent  pourtant  si  on  les  épargne  !  —  dans  les  collèges  ou  les 
écoles  !  Pas  de  bureaux  de  tabac,  pas  de  recettes  buralistes,  pas 
un  kiosque  à  journaux,  pas  un  maravédis  de  la  monnaie  gouver- 


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LE   MINISTÈRE  PERPÉTUEL.  887 

nementale  !  Ce  serait  peu  de  chose  encore  ;  et  cela,  après  tout,  on 
ne  le  leur  doit  point.  Mais  on  ne  leur  donne  pas  ce  qu'on  leur 
doit|  et  on  leur  prend  ce  qu'on  ne  devrait  pas. 

Ils  sont  assurément  à  plaindre,  mais  plaignons  aussi  les 
pauvres  préfets  !  Le  gouvernement  n'attend  d'eux  ni  corruption, 
ni  intimidation,  ni  pression  administrative.  Toutefois  ils  sont 
avertis  :  s'ils  veulent  avoir  de  l'avancement,  il  faut  que  leur  dé- 
partement vote  bien  ;  s'il  vote  mal,  on  les  casse  aux  gages.  Et 
plaignons  les  pauvres  députés  qui  sont  députés  du  gouverne- 
ment! S'ils  essaient  un  après-midi,  et  dans  un  seul  scrutin,  de 
montrer  quelque  indépendance^  on  les  retrouvera  au  prochain 
jour  d'audience,  lorsqu'ils  viendront  s'inscrire  pour  la  petite 
sportule  hebdomadaire  dans  l'antichambre  de  tel  ou  tel  ministre. 
On  agitera  sous  leurs  yeux  effrayés  le  spectre  de  la  réélection  ; 
radicaux,  on  les  menacera  d'un  concurrent  socialiste;  socialistes, 
d'un  radical;  radicaux  ou  socialistes,  on  leur  fera  sentir  le  mors, 
ne  fût-ce  qu'en  exécutant,  quand  ils  ne  le  voudraient  pas,  «  leurs  » 
congrégations,  ou,  quand  ils  le  voudraient,  en  ne  les  exécutant 
pas.  Ce  n'est  rien,...  le  collier  dont  ils  sont  attachés...  De  temps 
en  temps,  un  coup  sec;  les  pointes  entrent,  et  ils  grogaent... 
Charmant  concert;  à  ce  moment,  l'essaim  de  'secrétaires  qui 
bourdonne  dans  les  couloirs  intérieurs  de  la  Chambre,  empressé, 
avant  les  scrutins  douteux,  à  d'honnêtes  courtages,  peut  en 
entendre  de  belles,....  ^t  les  rapporter,  pour  l'instruire,  à  M.  le 
président  du  Conseil.  Car  la  considération  que  la  majorité  pro- 
fesse j)our  le  Cabinet  n'a  d'égale  que  la  considération  que  le 
Cabinet,  par  un  juste  retour,  professe  pour  sa  majorité.  Cepen- 
dant ils  se  gardent  mutuellement  une  fidélité  inviolable.  Pour- 
quoi? C'est  ce  que  nous  verrons  tout  à  l'heure;  l'explication,  si 
elle  n'est  pas  réconfortante,  sera  simple,  nette  et  péremptoire. 
Mais,  sans  remettre  à  tout  à  l'heure,  notons  tout  de  suite  :  c'est 
ce  que  M.  Combes,  non  pas  M.  Combes  seul  ni  M.  Combes  le 
premier,  mais,  après  d'autres,  selon  les  us  et  coutumes  du  «  parti 
républicain,  »  vivant  lui-même  sur  la  tradition  de  l'Empiré,  afait 
du  suffrage  universel  et  du  régime  parlementaire;  et  il  l'a  fait 
conmie  il  fait  tout,  avec  une  obstination  têtue,  une  manière  de 
violence  froide  et  lourde.  ' 

Le  second  mode  d'activité  par  lequel  s'est  notoirenient  signalé 
le  ministère  de  l'Intérieur,  depuis  deux  ans  que  M.  le  président 
du  Conseil,  appuyé  sur  l'inébranlable  force  du  Bloc,  pratique  avec 


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888  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

esprit  de  suite  sa  politique  essentiellement  agissante,  ce  sont  les 
grèves.  Certes,  la  grève,  non  plus,  M.  Combes  ne  l'a  point  in- 
ventée, et  il  serait  absurde  d'en  vouloir  rejeter  la  faute  et  la 
responsabilité  sur  lui  seul.  Il  y  avait  des  grèves  avant  lui,  il  y 
en  aura  après  lui  ;  il  y  en  a  depuis  longtemps,  depuis  des  siècles, 
dans  une  organisation  du  travail  comme  dans  l'autre  ;  peut-être 
y  en  a-t-il  toujours  eu,  et  peut-être  y  en  aura-t-il  toujours.  Mais 
ce  qui  est,  en  matière  de  grèves,  la  marque  du  ministère  Combes, 
et  pour  ainsi  dire  le  sceau  dont  il  les  contresigne,  c'est  le  carac- 
tère révolutionnaire  qu'elles  ont  pris,  et  qu'elles  n'avaient  pas, 
ou  qu'elles  avaient  beaucoup  moins,  sous  les  ministères  précédens. 
Sous  les  ministères  précédens,  les  grèves  étaient  un  désordre 
dans  l'ordre;  sous  celui-ci,  comme  on  sent  qu'elles  sont  tout 
bonnement  un  désordre  de  plus  dans  l'universel  désordre  !  Jamais, 
je  pense,  avant  M.  Combes,  aucun  président  du  Conseil  n'avait 
osé  parler,  publiquement  et  solennellement,  de  «  grève  modèle  ;  » 
car  enfin,  personne  ne  le  conteste,  le  droit  de  grève  est  un  droit, 
mais  c'est  tout  de  môme  un  droit  dont  lexercice  est  un  malheur. 
Et  jamais,  je  pense,  avant  M.  Combes,  aucun  ministre  de  Tinté- 
rieur,  couvrant  son  secrétaire  général,  n'avait,  dans  une  circu- 
laire aux  préfets,  insinué  que  les  grévistes,  étant  ses  amis,  lui 
devaient  tout  au  moins  cette  attention  de  ne  pas  fournir  un 
argument  à  ses  adversaires.  Voilà,  ou  on  ne  l'a  jamais  entendu, 
le  langage  d'un  gouvernement  et  d'un  chef  de  gouvernement  ! 
Mais  l'aveu  est  à  retenir  :  ceux  qui,  à  coups  de  poing  et  à  coups 
de  pied,  empêchent  les  ouvriers  de  travailler,  ceux  qui  pillent 
les  récoltes  et  donnent  Tassant  aux  maisons,  ceux  qui  établissent, 
de  leur  autorité  privée,  des  barrages  et  font  circuler  des  pa- 
trouilles sur  les  chemins,  ceux  qui  soumettent  à  leur  laissez- 
passer  le  droit  d'aller  et  venir,  qui  est  le  premier  des  «  droits 
naturels  et  imprescriptibles  »  de  l'homme,  et  tant  d'autres  droits 
également  naturels  et  imprescriptibles  avec  celui-là,  toute  cette 
anarchie,  toute  cette  jacquerie,  ce  sont  «  les  amis  »  du  gouver- 
nement. Et,  comme  on  ne  peut  pas  douter,  puisque  le  gouver- 
nement le  dit  et  l'écrit,  que  de  telles  bandes  ne  soient  composées 
de  ses  amis,  c'est  de  lui  alors  qu'il  faut  douter;  est-ce  bien  un 
gouvernement? 

Si  d'ailleurs  on  en  doute  en  regardant  M.  Combes,  on  n'en 
doute  presque  plus  en  regardant  M.  le  général  André,  et  plus  du 
tout  en  regardant  M.  Camille  Pelle  tan;  il  est  clair  que  ce  n'en 


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LE   MINISTÈRE    PERPÉTUEL.  889 

est  pas  un,  et  que  TÉtat,  avec  des  secrétaires  d'État  de  cette  qua- 
lité, c'est  l'État  à  Tenvers.  Le  ministère  de  la  Guerre  et  le  mi- 
nistère de  la  Marine  sont,  par  destination  et  par  définition,  des 
usines  à  fabriquer,  à  entretenir,  à  augmenter  la  force  nationale  : 
mais  qui  plaiderait  pour  M.  Pelletan  et  pour  M.  le  général  André 
que,  sous  eux,  ces  deux  ministères  ont  augmenté  ou  fabriqué 
de  la  force?  A  peine,  à  grand'peine,  —  et  encore  n'est-ce  pas 
sûr  de  tous  les  deux,  —  ont-ils  entretenu  ce  qu'on  leur  en  avait 
remis. 

J'ignore  jusqu'à  quel  point  est  fondée  Taccusation  dirigée 
contre  M.  le  minisire  de  la  Guerre  de  prêter  à  la  délation  dans 
l'armée  une  oreille  trop  complaisante;  de  faire  plus  de  cas  des 
opinions  d'un  officier,  de  ses  origines,  de  ses  attaches,  des  sen- 
timens  connus  ou  supposés  de  sa  famille,  de  la  piété  ou  de  Tin- 
différence  religieuse  de  sa  femme,  que  de  son  instruction  et  de 
sa  valeur  militaires;  de  se  conduire  selon  des  préférences  aussi 
injustifiables,  aussi  inexplicables  que  ses  rancunes,  ou  ses  ini- 
mitiés, ou  ses  antipathies,  et  d'aimer  peu  le  métier,  ou  de 
l'aimer  moins  qu'il  n'aime  Platon,  c'est-à-dire  Auguste  Comte. 
A  ne  parler  que  de  ce  dont  tout  le  monde  parle,  il  semble  en  effet 
que  M.  le  général  André  aime  beaucoup  Auguste  Comte  et  la 
sociologie;  ce  n'est  en  soi  ni  un  crime,  ni  même  une  faiblesse; 
mais  néanmoins  c'est  beaucoup  les  aimer  que  de  passer  au  cours 
de  M.  Wyrouboff  ou  aux  séances  de  VInstitut  international  des 
heures  que  le  ministre  de  la  Guerre,  à  l'unique  point  de  vue  du 
service,  emploierait  peut-être  aussi  utilement  ou  plus  utilement 
dans  son  cabinet.  Et  c'est  les  aimer  trop  que  de  les  mettre  par- 
tout; de  prétendre,  comme  M.  le  général  André  l'a  prétendu 
devant  la  Chambre  stupéfaite,  dans  le  cas  du  commandant  Cui- 
gnet,  d'après  l'idée  simple  ou  complexe  qu'un  de  ses  subor- 
donnés se  fait  de  la  solution  des  questions  sociales,  juger  de 
l'état  menial  de  ce  subordonné;  plus  encore  et  infiniment  trop, 
d'en  faire  un  des  objets  fondamentaux  de  l'enseignement  de  nos 
grandes  écoles,  Polytechnique  et  Saint-Cyr.  Non  pas  que  l'École 
libre  des  sciences  politiques  ou  le  Collège  libre  des  sciences  sociales 
ne  soient  d'excellentes  institutions,  mais  ce  sont  l'une  l'École  des 
sciences  politiques,  l'autre  le  Collège  des  sciences  sociales  :  ni 
Polytechnique  ni  Saint-Cyr  ne  doivent  être  ni  l'une  ni  l'autre.  Et 
la  «  solidarité  »  est  une  belle  chose  ;  mais,  jusqu'à  M.  le  général 
André,  la  solidarité,  dans  l'armée,  s'était  appelée  l'esprit  de  corps, 


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X^fps^y^ 


890  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OU  même  la  discipline,  sans  que  Tarmée  s'en  trouvât  plus  mal. 

En  attendant  que  les  temps  soient  accomplis  de  cette  «  hu-> 
manité  réconciliée  »  que  nous  ne  connaîtrons  vraisemblablement 
pas,  et  tant  que  les  armées  sont  faites  éventuellement  pour  la 
guerre,  aussi  défensive  qu'on  la  voudra,  mais  possible,  ce  qu'il 
est  indispensable  et  urgent  d'apprendre  à  de  futurs  hommes  de 
guerre,  c'est  la  guerre.  Et  il  est  d'autant  plus  urgent  et  indis- 
pensable de  l'apprendre  dans  les  écoles  militaires,  que  depuis  plus 
longtemps,  heureusement,  nous  n'avons  pas  eu  de  guerre.  • 

Mais  n'insistons  pas  davantage  :  la  sociologie,  quelque  fatras 
qui  s'y  mêle  et  dans  quelques  conjectures  qu'elle  flotte  encore, 
est,  au  total,  une  manie  douce.  Avec  M.  le  ministre  de  la  Marine, 
nous  sommes  loin  de  la  sociologie,  et  quant  à  lui,  ce  n'est  pas  à 
la  science  sociale  qu'il  ouvre  les  portes  de  nos  écoles,  c'est  à  la 
révolution  sociale  qu'il  ouvre  les  portes  de  nos  arsenaux.  La 
Commission  extra-parlementaire  d'enquête  nommée  au  printemps 
dernier  (admire-t-on  assez  cette  commission  d'enquête  extra- 
parlementaire nommée  par  le  ministère  lui-même,  pour  sous- 
traire un  ministre  aux  sanctions  parlementaires  qu'il  peut  avoir 
encourues,  et  ce  moyen  superflu  de  clore  sans  la  clore  une  inter- 
pellation périlleuse?)  la  Commission  d'enquête  s'est  promenée, 
pour  occuper  les  vacances,  de  Cherbourg  à  Brest  et  de  Brest  à 
Toulon,  avec  délégation  à  Lorient  et  à  Rochefort.  Peut-être 
était-il  superflu  d'éplucher  de  si  près  la  comptabilité-matières, 
de  numéroter  un  à  un  les  rivets  des  plaques  de  blindage,  et  de 
vérifier  si  scrupuleusement  dans  les  magasins  le  nombre  des 
boîtes  de  conserves/  Dans  quel  état  de  navigabilité  sont  présen- 
tement nos  cuirassés  et  nos  croiseurs?  Est-il  ou  n'est-il  pas 
avantageux  de  «  jumeller  »  les  pièces  de  canon  dans  les  coupoles 
de  nos  vaisseaux?  Il  importe  évidemment  de  le  savoir;  mais 
osons  dire  qu'il  importe  bien  autrement  de  savoir  ce  qui  se 
passe  dans  la  tête  de  nos  équipages  et  de  nos  équipes.  Or,  ce  qui 
s'y  passe,  on  tremble  de  le  deviner.  Les  indices  qu'on  en  peut 
saisir  sont  plus  inquiétans  que  rassurans;  et,  si  la  Commission 
a  des  oreilles,  elle  n'a  pas  eu  besoin  d'écouter  pour  entendre  : 
V amiral  à  Charentorij  tonton,  tontaine,  tonton  1  En  vain  le  corn* 
mandement  s'édulcore  en  «  avertissement  paternel;  »  de  paternité, 
ni  d'autre  autorité  quelle  qu'elle  soit,  il  n'en  faut  plus  (1).  C'était 

(1)  «  Nous  voulons  bien  travailler,  mais  pas  obéir.  »  —  Déposition  de  M.  Ber- 
thon,  à  Toulon,  devant  la  Commission  a'enquéte.  —  le;  jouf-naux  du  jeudi  doc/oôr-e. 


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LE   MINISTÈRE   PERPÉTUEL.  891 

hier  qu'à  Brest  des  ouvriers  de  l'arsenal,  qui  sont  en  même,  temps 
conseillers  municipaux,  votaient  un  blâme  au  préfet  maritime 
et  que  leur  syndicat  venait  sous  ses  fenêtres  le  conspuer  en 
chœur  ;  hier  aussi  qu'à  Cherbourg  quarante  hommes  se  dispen- 
saient de  rejoindre  le  bord,  un  jour  d'appareillage  ;  avant-hier 
qu'à  Lorient  on  voyait  se  mêler  à  une  tourbe  d'émeutiers  des 
marins  en  uniforme.  Pourquoi  marins  et  ouvriers  se  gêneraient- 
ils?  Ne  savent-ils  pas  que  le  ministre  est  à  eux,  pense  des  «  gradés  » 
ce  qu'ils  en  pensent,  en  parle  comme  ils  en  parlent,  qu'ils  ont 
raison  à  ses  yeux,  même  quand  ils  ont  tort,  qu'ils  sont  de  son 
escorte  et  de  sa  coterie,  que  c'est  un  «  copain,  »  un  «  vieux  frère,  » 
a  leur  vieux  Camille,  »  lequel  ne  trouve  jamais  plus  naturel  et 
plus  légitime  d'être  ministre  de  la  Marine  que  lorsqu'ils  le  pous- 
sent et  le  traînent,  encadré  de  drapeaux  rouges,  d'apéritifs 
d'honneur  en  banqueta  et  de  banquets  en  vins  d'honneur,  aux 
accens  de  la  Carmagnole  et  de  r Internationale! 

Il  resterait,  pour  être  complet,  huit  ministères  à  passer  en 
revue  ;  mais,  quoi  qu'on  puisse  dire  de  l'Instruction  publique 
et  des  doctrines  de  certains  de  nos  instituteurs,  de  la  Justice  et 
des  théories  de  certains  de  nos  magistrats  sur  «  le  fait  du  prince  » 
et  sur  l'inconvénient  qu'il  y  a  à  ne  pas  s'incliner  devant  lui,  des 
Affaires  étrangères  et  de  cette  conception  singulière  de  la  poli- 
tique qui  aboutit  à  être  l'ami  de  nos  adversaires  ou  de  nos  ccwn- 
pétiteurs  autant  que  de  nos  amis;  et  quoi  qu'on  puisse  dire  par 
surcroît  des  ministères  secondaires,  —  Travaux  publics,  Com- 
merce, Agriculture,  et  Colonies,  —  après  M.  Camille  Pelletan,  on 
peut  tirer  l'échelle  :  nulle  part,  et  non  pas  seulement  nulle  part 
en  France,  mais  nulle  part  au  monde,  —  c'est  une  suprématie 
qui  ne  nous  sera  pas  disputée,  —  on  ne  rencontrerait  rien  d'aussi 
fort.  Mais  cependant,  même  pour  une  politique  «  essentiellement 
agissante,  »  même  pour  une  politique  qui  renonce  à  être  «  un 
système,  »  même  pour  une  politique  qui  ne  vise  ni  «  à  la  finesse 
des  aperçus  »  ni  «  à  l'élégance  des  formules,  »  n'y  a-t-il  pas  des 
«  fonctions  essentielles  »  de  gouvernement,  sans  l'accomplisse- 
ment desquelles  il  n'est  pas  de  gouvernement  ? 

Oui,  certes,  il  y  en  a;  il  y  en  a  au  moins  trois  qui  s'imposent 
à  tout  gouvernement  et  de  toute  forme,  monarchique  ou  démo- 
cratique, aristocratique  ou  populaire:  assurer  la  stabilité  et  la 
durée  de  1  existence  nationale  ;  assurer  la  grandeur  et  le  respect 
de  la  dignité  du  pays;  assurer,  de  la  part  de  tous  les  citoyens* 


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892  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  commune  et  égale  obéissance  aux  lois.  Comment  le  minis- 
tère Combes  assure  la  stabilité  de  lexistence  nationale?  les 
actes  de  M.  le  général  André  et  de  M.  Camille  Pelle  tan  répondent  ; 
—  la  grandeur  du  pays  ?  M.  Combes  lui-même  répond  par  ses 
déclarations  sur  le  protectorat  des  chrétiens  en  Orient  et  en 
Extrême-Orient;  —  Tobéissance  aux  lois?  M.  Combes  répond 
encore  par  son  attitude  constante,  sinon  par  ses  instructions  de 
dernière  heure  et  à  légalité  intermittente,  dans  les  grèves  et  les 
manifestations  socialistes,  anarchistes,  anticléricales.  Le  minis- 
tère Combes  ne  remplit  donc  aucune  des  fonctions  qu'un  gouver- 
ment  doit  remplir  pour  être  un  gouvernement  ;  ce  n'est  donc 
pas  un  gouvernement;  et  pourtant  on  le  tolère.  Il  faut  qu'il  ait 
un  secret,  un  procédé,  un  truc  pour  se  faire  tolérer,  et,  tout  en 
étant  coté  par  ses  propres  soutiens  aussi  basque  ministère  puisse 
l'être,  pour  se  perpétuer  à  la  fois  par  eux  et  malgré  eux.  — 
Lequel  ? 

III 

Le  pire  vice  du  régime  indéfinissable  qui  est  le  nôtre  depuis 
une  vingtaine  d'années,  c'est  ce  que  l'on  pourrait  nommer,  ce 
que  Ion  a  déjà  nommé  «  le  grand  mensonge  de  la  parole 
publique  ;  »  c'est  que,  comme  on  l'a  déjà  remarqué,  ce  régime  est 
tout  entier  construit  «  en  porte-à-faux  sur  le  mensonge  :  »  enten- 
dez le  mot  sans  injure  et  traduisez  par  le  désaccord  intime,  le 
manque  absolu  de  correspondance  entre  le  symbole  signifiant  et 
la  réalité  signifiée.  Il  n'est  personne,  pour  peu  .qu'on  ait  de  pré- 
cision et  de  probité  intellectuelle,  qui  n'en  soit  à  chaque  instant 
choqué  et  irrité.  Quand  on  lit  ou  quand  on  entend  une  harangue 
officielle,  on  se  demande  si  l'on  rêve,  si  véritablement  présidens, 
ministres,  sénateurs  et  députés  voient  les  choses  comme  ils  les 
peignent,  toutes  bleues  et  toutes  roses,  ou  si  l'on  n'est  pas  soi- 
même  atteint  d'une  sorte  de  daltonisme  politique,  qui  les  fait 
voir  tout  en  noir,  et  qui  ne  serait  autre  qu'un  pessimisme  bou- 
deur. Celui-ci  ne  parle  que  de  «  bonté;  »  ceux-là,  que  de 
ï*  liberté,  d'égalité  et  de  fraternité;  »  tous,  que  de  «  solidarité.  » 
Et  il  va  de  soi  que  l'on  peut  tout  dire,  si  rien  ne  veut  plus  rien 
dire. 

Un  Anglais  en  accuserait  probablement  l'abus  des  «  généra- 
lités »  que  nous  avons  fait  depuis  la  Révolution  française  et  qui. 


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LR   MINISTÈnE   PERPÉTUEL.  893 

au  jugement  (run  écrivain  illustre  d'outre- Manclio,  mirait  consi- 
«lérablement  ailaibli  notre  esprit  politique.  Nous,  burnons -nous 
à  constater.  M.  Combes,  avec  un  sérieux  imperturbable,  prêche 
à  ses  prônes  «  ce  régime  calomnié  »  qui,  sous  lui  et  grâce  à  lui, 
«  répond  à  la  calomnie  par  des  bienfaits  »  et  qui  «  tend  à  subor- 
donner lïntérôt  de  chacun  à  l'intérêt  de  tous.  »  MM.  Vallé, 
Chaumié,  Trouillot,  Bérard  surenchérissent.  M.  Maruéjouls  lui- 
même  (aviez-vous  oublié  M.  Maruéjouls?),  bien  que  fatigué  et 
chagrin,  prend  ses  pipeaux.  C'est  une  bergerie;  et,  dans  co 
genre,  pourvu  que  l'on  soit  «  sensible,  »  on  n'est  pas  tenu  d'être 
vrai. 

Ils  disent  :  la  Constitution;  mais  il  n'y  a  plus  de  Constitution, 
il  y  a  trois  morceaux  de  papier  déchirés,  sur  lesquels  achèvent 
de  jaunir  quelques  lignes  toutes  raturées.  Ils  disent  :  le  Parle- 
ment; mais  il  n'y  a  plus  de  Parlement  que  pour  la  forme,  deux 
Chambres  d'enregistrement  qui  reçoivent  leurs  délibérations  et 
jusqu'à  leurs  ordres  du  jour  tout  faits  et  toutes  faites  du  couvent 
maçonnique,  du  Congrès  radical,  ou  de  quelque  fédération  socia- 
liste. Ils  disent  ;  le  Gouvernement;  mais  il  n'y  a  plus  de  gouver- 
nement :  la  Délégation  permanente  des  gauches,  des  hommes 
masqués,  des  anonymes,  X,  Y  et  Z,  trois  ou  quatre  dictatures 
occultes  l'ont  accaparé.  Ils  disent  :  le  Suffrage  universel;  mais  le 
suffrage  universel  est  faussé,  bridé,  capté.  Ils  disent  :  le  Peuple; 
mais  ils  ne  reconnaissent  que  leur  parti,  leur  groupe,  eux  et  les 
leurs.  ((  Le  peuple,  remarquait  M.  Edmond  Scherer  en  1883,  est  le 
grand  calembour  de  Thistoire  (1).  »  C'est,  en  tout  cas,  un  des 
grands  mensonges  de  la  politique  et  des  politiciens.  De  tout  cet  en- 
semble ils  disent:  le  «Régime  parlementaire,  »  et  là-dessus,  à  tort 
et  à  travers,  on  loue,  on  blâme,  on  vitupère  et  on  «  panégyrise;  » 
mais  ce  n'est  ni  le  régime  parlementaire,  ni  un  régime,  c'est  une 
mystification  ;  l'italien  est  plus  expressif:  ime  turlupinaiure . 

C'est  aussi  une  exploitation  ;  —  et  l'explication  promise,  simple, 
nette  et  péremptoire,  est  ici.  Arrière  le  mensonge  de  la  parole 
publique  !  Si  les  ministères  se  maintiennent  et  s'éternisent, 
quoique  ce  ne  soient  pas  des  gouvernemens  et  qu'ils  ne  rem- 
plissent aucune  des  fonctions  essentielles  d'un  gouvernement, 
c'est  qu'ils  sont  autre  chose,  dont  ceux  qui  peuvent  les  mainte- 
nir et  les  éterniser  s'accommodent  aussi  bien  ou  mieux.  La  révé- 

(1)  La  Démocratie  et  la  France.  Études,  par  Edmond  Schérer,  sénateur 


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891  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lation  du  Moi  de  M.  Combes  a  été  l'un  des  phénomènes  curieux 
de  Tantiée  politique  qui^  vient  de  finir  ;  mais  nous  en  avons  eu 
un  autre,  qui  ne  le  lui  cède  guère,  une  autre  révélation  d'un 
autre  Moi,  d'un  Moi  au  moins  aussi  puissant,  Tavènement  au 
jour  de  M.  Mascuraud.  Auparavant,  on  le  sentait  formidable  dans 
Tombre  ;  un  incident  l'a  obligé  de  se  produire,  nous  pouvons 
maintenant  le  mesurer,  et  évaluer  ses  prises  sur  le  pouvoir, 
d'après  une  page  de  so.n  agenda  :  «  Le  5  février,  M.  Mascuraud 
est  allé  au  ministère  des  Travaux  publics...  Le  12  février,  voir 
M.  Chapsal  sans  faute  (c'est  le  chef  du  cabinet  du  ministre  du 
Commerce).  Le  18...,  audience  au  ministère  du  Commerce... 
Le  25,  à  dix  heures,  ministère  du  Commerce...  »  Le  tout  entre- 
mêlé de  déjeuners  et  de  dîners,  si  bien  que  l'un  des  membres  de 
la  Commission  (il  faut  bien  la  citer,  quelque  peu  de  goût  que 
l'on  ait  pour  cette  politique  chez  la  portière),  de  la  Commission 
d'enquête  sur  l'affaire  dite  du  million  des  Chartreux,  M.  Albert 
Poulain,  émerveillé  de  ce  que  peut  M.  Mascuraud,  sans  que  l'on 
sache  du  reste  si  ce  qui  l'étonné  le  plus,  c'est  la  capacité  de  dé- 
jeuner, de  dîner,  ou  de  pénétrer  à  toute  heure  chez  les  minis- 
tres, s'écrie  joyeusement  :  «  Vous  en  avez  une  santé  républi- 
caine (1)!  » 

Mais,  pour  pouvoir  tout  cela,  qu'est  M.  Mascuraud?  je  veur 
dire  qu'est-il  dans  l'État?  Membre  du  Conseil  des  prud'hommes 
et  peut-être  conseiller  du  commerce  extérieur,  peut-être 
membre  du  comité  des  expositions  françaises  à  Tétranger;  mais 
surtout,  et  c'est  là  ce  qui  le  fait  ce  qu'il  est,  président  du  Comité 
républicain  du  commerce  et  de  l'industrie,  affilié  au  comité 
d'organisation  du  Congrès  radical  et  radical-socialiste  de  la  rue 
Tiquetonne,  au  comité  de  l'Alliance  démocratique,  et  à  divers 
autres  comités  et  associations  encore,  déclarées  ou  secrètes, 
grand  collecteur  et  grand  répartiteur  des  fonds  que  réclament 
les  nécessités  électorales  du  Bloc.  M.  Mascuraud  préside  des 
comités.  Les  comités  font  les  députés.  Les  députés  ne  font  pas, 
mais  peuvent  défaire,  et  peuvent  ne  pas  défaire,  les  ministres; 
ils  les  tiennent  donc,  mais  eux,  les  comités  les  tiennent,  et  les 
présidons  tiennent  les  comités.  Tout  part  du  comité,  et  tout  y 

{{)  Annexe  au  rapport  fait  au  nom  de  la  Commission  d'enquête  chargée  de  faire 
toute  la  lumière  sur  la  tentative  de  corruption  faite  auprès  de  M.  le  président  du 
Conseil,  par  M.  Maurice  Colin,  député.  —  Chambre  des  députée,  session  de  i904r 
.n«  1885,  p.  841-843, 


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LE   MINISTÈRE   PERPÉTUEL.  895 

retourne.  Indirectement,  par  intermédiaire,  ce  sont  les  Comités 
qui  font  le  gouvernement;  ils  sont  le  gouvernement;  le  gouver* 
uement  n'est  que  le  chargé  d'affaires,  le  fondé  de  pouvoirs,  le 
commissionnaire  des  comités.  Chez  nous  aussi,  le  vrai  gouver-* 
nement,  c'est  la  MachinCy  et  le  vrai  chef  du  gouvernement,  c'est 
le  boss. 

De  tels  ministères  seront  «  îrrenversables.  »  Si,  pendant  long- 
temps, on  s'est  plaint  de  fa  trop  grande  instabilité  des  minis- 
tères, on  se  plaindra  bientôt  de  leur  trop  grande  stabilité.  De  plus 
en  plus,  en  effet,  nous  allons  vers  des  conditions  de  parlemen-f 
tarisme  dévié  où  les  Cabinets  dureront  autant  que  les  législa- 
tures, non  point  parce  qu'ils  représenteront  fidèlement  l'opinion, 
la  volonté  de  la  majorité,  —  ce  qui  serait,  au  contraire,  rentrer 
dans  la  loyauté  du  jeu  parlementaire,  —  mais,  uniquement  ou 
principalement,  parce  qu'il  sera  intervenu  entre  eux  et  cette  ma- 
jorité une  espèce  de  contrat  tacite,  en  vertu  duquel  ils  gouverne-* 
ront  pour  elle,  c'est-à-dire  ils  tourneront  à  son  profit  et  au  pro- 
fit de  sa  clientèle  électorale  toutes  les  ressources  qu'ils  peuvent 
réunir  et  distribuer  en  une  pluie  de  fonctions,  de  distinctions 
et  de  bénéfices. 

Alors  on  s'apercevra  que  c'était  un  excès  du  régime  pseudo- 
parlementaire de  pouvoir  se  débarrasser  trop  facilement  d'un 
ministère,  mais  que  c'en  est  un  autre,  et  non  moins  regret^ 
table,  de  ne  pouvoir  plus  s'en  débarrasser. 

Un  gouvernement  d'exploitation,  c'est  bien  le  gouvernement 
jacobin;  mais,  encore  un  coup,  ne  grandissons  pas  M.  Combes  : 
il  n'a  pas  trouvé  la  formule,  —  élégante  ou  non,  —  de  cet  élixir 
de  longue  vie  ministérielle  ;  et  ne  dénigrons  ni  la  France,  ni 
la  République,  ni  la  démocratie;  le  mal  n'est  pas  exclusivement 
français,  ni  républicain,  ni  démocratique.  Tous  les  pays  de  ré- 
gime parlementaire  et  représentatif  ou  de  parlementarisme,  le 
ressentent  plus  ou  moins.  C'est,  plus  ou  moins,  un  mal  général, 
ou  qui  menace  de  se  généraliser.  Mais  si  ce  n'est  pas  notre  mal 
à  nous  seuls,  ce  n'en  est  pas  moins  notre  mal;  et  si  ce  n'est  pas 
un  mal  de  la  seule  démocratie,  il  est  cependant  plus  aigu  dans 
la  démocratie  qu'ailleurs,  à  cause  de  la  plus  grande  réceptivité 
que  la  démocratie  lui  offre,  et  parce  que,  contre  le  microbe  du 
«  gouvernement  d'exploitation  »  qui  la  ronge,  une  démocratie 
ne  fait  jamais,  comme  disent  les  physiologistes,  «  de  bonne  pha- 
gocytose. » 


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896  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

«  On  raconte,  écrit  quelque  part  sir  Henry  Maine,  que  les 
vieux  toxicologues  rangeaient  toujours  leurs  découvertes  en  sé- 
ries de  trois  termes  :  d'abord  le  poison,  puis  l'antidote  ;  en  der- 
nier lieu,  la  drogue  destinée  à  neutraliser  l'antidote.  L'antidote 
contre  les  infirmités  fondamentales  de  la  démocratie  était  la  re- 
présentation ;  mais  on  a  maintenant  trouvé  dans  le  caucus  (porté 
au  maximum  par  la  Machine  et  le  boss)  la  drogue,  qui  l'anni- 
hile (1).  »  Trouvera-t-on  par  la  suite  le  second  antidote  qui,  à 
son  tour,  neutralisera  ce  second  poison?  Pour  conclure  en  ce  qui 
nous  touche,  la  démocratie  pourrait-elle  échapper  au  danger,  et 
comment  le  pourrait-elle?  Lui  suffirait-il  de  s'organiser?  Le 
pourrait-elle,  et  comment  le  pourrait-elle  ?  Organisée,  résou- 
drait-elle les  antinomies  qui/ paraissent  se  dresseï:^  entre  elle  et 
tant  de  choses  sans  lesquelles  il  semble,  d'autre  part,  qu'il  ny 
ait  ni  sécurité,  ni  dignité,  ni  grandeur,  ni  force,  ni  ordre,  ni 
paix,  ni  droit,  ni  progrès,  ni  culture,  ni  civilisation,  et  hors 
desquelles  la  vie  nationale  ne  vaut  en  vérité  plus  la  peine  d'être 
vécue?  La  question  a  été  bien  des  fois  posée,  et  je  me  permets 
seulement  de  la. poser  encore  une  'fois.  Avant  de  l'aborder,  il 
faudrait  être  sûr  de  s'être  libéré  tout  à  fait  de  '  l'encombrement 
des  préjugés  et  des  sophismes,  d'avoir  l'œil  assez  clair  et  la  main 
assez  ferme  pour  pousser  à  fond  l'analyse  et  ne  s'arrêter  ni  se 
troubler,  pas  même  lorsque  la  chair  crierait  ;  enfin  de  ne  point  se 
laisser  piper  tout  le  premier  à  ce  fatal  «  mensonge  des  mots  » 
qui  les  fait  prendre  pour  des  réalités.  Aussi  bien  serait-ce  toute 
la  question- des  conditions  d'existence  et  de  développement  de  la 
démocratie  à  réexaminer  et  à  débattre.  Ce  n'est  pas  aujourd'hui 
le  jour,  mais  peut-être  ce  jour  viendra-t-il,  mais  sans  doute 
vient-il  inévitablement.  —  Tout  arrive,  tout  est  dans  tout  ;  et 
c'est  ainsi  que,  partis  de  la  politique  de  M.  Combes,  nous  serons 
arrivés  à  l'un  des  plus. hauts  problèmes  de  la  politique  transcen- 
dante. 

(1)  Le  gouvet^nement  populaire,  p.  137. 


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EN   MANDCHOURIE 


ET 


EN   CORÉE 


NOTBS   DE   VOYAGE 


I.    —  PORT-ARTHUR,    DALNY,    NIOU-TCHANG,    TIEN-TSIN 

Le  pays  entre  Moukden  et  Port-Arthur  est  le  grenier  de  la 
Mandchourie.  Le  riz,  le  blé  et  le  maïs  poussent  avec  une  pro- 
fusion étonnante,  et  il  y  a  de  trente-cinq  à  quarante  espèces  diffé- 
rentes de  pois  et  de  fèves.  La  terre  est  cultivée  d'une  façon  mo- 
dèle par  des  colons  chinois.  Le  système  d'irrigation  et  la  manière 
de  labourer  méritent  une  étroite  attention,  mais  la  richesse  des 
récoltes  vient  ici  du  remarquable  mode  d'engrais.  La  même 
pièce  de  terre  peut  donner  plusieurs  récoltes  à  tour  de  rôle 
dans  la  même  année;  en  fait,  le  sol  ne  semble  jamais  avoir 
besoin  de  repos.  Comme  j'observe  ce  paisible  peuple  agricole  à 
son  ouvrage,  le  contraste  formé  par  les  Cosaques  en  armes  le 
long  de  la  route  est  bien  frappant.  A  mesure  que  nous  appro- 
chons de  la  côte,  leur  nombre  parait  redoubler:  les  casernes 
deviennent  plus  nombreuses  et  plus  vastes.  Mais  il  semble  que 
les  campemens  cosaques  et  les  fermes  chinoises  voisinent  en 
d'amicales  relations.  Je  vois  constamment  des  soldats  russes  et 
des  ouvriers  chinois  lassis  à  la  même  table,  eu  conversation 
joyeuse.  Je  perçois  même  quelques  signes  visibles  de  rinfluenco 
moscovite;  car  maintes  nattes  sont  entortillées  et  cachées  sous  la 
forme  demi-civilisée  d'une  schapska  russe.  Ils  partagent  le  même 
TOiiE  XI 111.  —  1004.  57 


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898  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

repas  avec  le  même  appétit  et  semblent  avoir  des  goûts  com- 
muns. S'il  est  vrai  que  les  troupes  russes,  durant  l'agitation  des 
Boxers,  furent  les  plus  cruelles  envers  les  indigènes,  aujour- 
d'hui certes  elles  s'entendent  tout  à  fait  bien  avec  eux;  de  part  et 
d'autre,  on  appartient  plus  ou  moins  à  la  même  race;  le  passé 
historique  offre  beaucoup  d'analogie,  et  le  genre  de  vie  a  toujours 
été  également  primitif. 

J'approche  du  point  terminus;  et  mon  lent  voyage,  plein 
d'incidens,  rencontre  son  dernier  obstacle  sous  la  forme  d'un 
pont  emporté  près  du  Liao-Yang.  Je  suis  pleinement  préparé  au 
pire,  car  voici  des  semaines  que  le  chef  de  gare  de  Kharbin  m'a 
rendu  compte  de  l'accident,  de  manière  h  me  faire  frémir.  Je 
m'étais  demandé  s'il  ne  cherchait  pas  à  me  décourager  de  pé- 
nétrer plus  avant  en  Mandchourie.  Mais  la  réalité  m'oblige  main- 
tenant à  reconnaître  sa  sincérité. 

La  scène  que  j'ai  sous  les  yeux  est  celle  d'une  confusion  géné- 
rale ;  des  milliers  de  soldats  russes  et  de  coolies  sont  occupés  à 
brouetter  du  sable,  tailler  des  piquets,  fixer  des  rails,  parler  et 
crier  dans  toute  espèce  de  langues  inintelligibles,  de  sorte  qu'il 
ne  manque  rien  pour  donner  l'impression  d'une  parfaite  Babel. 
Ils  sont  là  quelque  deux  mille,  occupés  &  la  construction  d'un 
gigantesque  pont  d'acier  et  de  pierre  ;  plusieurs  milliers  d'autres 
entassent  la  terre  pour  arrêter  l'inondation  et  une  autre  équipe 
achève  un  ponton.  Nous  nous  arrêtons  plusieurs  heures  et  per- 
sonne ne  semble  savoir  quand  ni  comment  notre  train  pourra 
passer.  Mais  la  scène  est  si  intéressante  et  m'offre  une  si  excel- 
lente occasion  de  me  faire  une  idée  de  la  main-d'œuvre  chinoise, 
que  je  ne  me  soucie  pas  du  retard.  Finalement,  des  officiers  ingé- 
nieurs suggèrent]  l'idée  de  couper  le  train  en  deux  et  d'essayer  do 
le  faire  passer  ainsi  sur  le  ponton.  Comment  nous  passons,  je  ne 
puis  exactement  le  savoir,  car  je  dois  confesser  que,  tandis  que 
le  train  se  traîne,  crie,  s'entre-choque,  craque  et  grince,  sur  les 
pontons  qui  ondulent,  je  n'ai  aucun  loisir  de  faire  des  descrip- 
tions; et  quand  les  rails  provisoirement  fixés  sur  les  pontons 
sont  submergés  et  que  le  flot  monte  jusqu'à  la  portière  de  mon 
wagon,  je  suis  l'exemple  du  mécanicien  et  des  gardes,  et  me 
tiens  déchaussé  sur  les  marches,  afin  d'être  prêt,  au  cas  où  toute 
la  construction  branlante  s'effondrerait,  à  essayer  de  gagner  la 
terre  à  la  nage. 

Mon  vovage  à  travers  la  Mandchourie  prenait  fin,  en  dépit  de 


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EN    MANDCHOURIE   ET    EN    CORÉE.  899 

sa  lenteur,  de  tous  les  retards  et  des  excursions  aux  villes  en- 
foncées dans  l'intérieur,  loin  de  la  ligne.  J'arrivai  sain  et  sauf  à 
Port- Arthur.  J'y  restai  deux  jours,  et  visitai  aussi  Dalny. 

Port-Arthur  est  une  simple  station  militaire  à  l'extrémité  de 
la  presqu'île  de  Liao-tung.  C'était  le  principal  arsenal  maritime 
de  la  Chine;  mais,  après  la  guerre  avec  le  Japon,  ses  défenses 
et  ouvrages  militaires  furent  détruits.  Quand  la  Russie,  en  1898, 
obtint  à  bail  les  deux  places.  Port- Arthur  ou  Liou-choun-tching  et 
Dalny  ou,  comme  on  l'appelait,  Ta-lien-wan,  elle  entreprit  d^abord 
de  faire  de  la  première  une  grande  forteresse  navale  et  militaire. 
L'ensemble  de  la  place  est  sous  le  commandement  d'un  amiral 
qui  commande  en  chef  les  troupes  et  les  forces  navales.  Il  a 
sous  ses  ordres  un  double  état-major  d'officiers  de  terre  et  de 
mer  comprenant  :  le  commandant  du  port,  le  chef  de  l'état- 
major  naval,  le  chef  de  la  brigade  des  fusiliers,  le  chef  de  l'ar- 
tillerie, le  chef  du  service  des  ingénieurs,  le  chef  du  service 
de  l'intendance,  le  chef  des  ports,  le  chef  de  la  division  des 
torpilleurs,  le  premier  adjoint  du  commandant  du  port  et  le 
second  adjoint,  le  commandant  du  port  de  commerce,  les  aides 
de  camp  du  gouverneur  général,  le  gouverneur  civil,  l'agent 
diplomatique,  le  secrétaire  des  finances,  le  chef  de  la  police. 
Incontestablement,  Port-Arthur  a  une  administration  très  com- 
pliquée, et  du  premier  jour,  on  eut  dessein  d'en  faire  le  Kronstadt 
d'Orient  ou  la  citadelle  asiatique  du  grand  empire.  La  place  est 
couverte  de  fortifications,  ainsi  que  les  collines  qui  l'entourent, 
et  on  m'a  assuré  maintes  fois  qu'il  serait  tout  à  fait  impossible 
de  la  prendre  par  mer.  Ce  ne  sont  partout  qu'arsenaux,  dépôts 
de  torpilles,  casernes  et  campemens.  On  n'essaie  nullement  de 
dissimuler  que  Port-Arthur  est  un  port  militaire,  et  il  n'est  pas 
jusqu'aux  quelques  maisons  de  commercé,  comme  la  Compa- 
gnie des  chemins  de  fer  de  l'Est  chinois  ou  la  Banque  russo- 
chinoise,  qui  ne  soient  prêtes  à  servir  aux  desseins  militaires. 

Une  nouvelle  ville  s'élevait  en  môme  temps  pour  les  besoins 
du  commerce,  celle  qu'on  appela  Dalny.  Elle  est  située  sur  la 
baie  de  Ta-lien-wan,  au  nord-est  de  Port-Arthur.  Le  territoire, 
comme  nous  l'avons  dit  à  propos  de  Port- Arthur,  fut  cédé  à  bail 
par  la  Chine,  et  on  doit  y  établir  un  port  franc  qui  sera  relié 
par  le  chemin  de  fer  de  Mandchourie  avec  Vladivostock,  Moscou, 
la  Mer-Noire  et  la  Baltique.  Il  pourra  devenir  le  grand  débouché 
commercial  en  Extrême-Orient,  Large  d'environ  six  milles  et 


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900  REVUE  DES  DEUX' MONDES. 

très  profond,  il  offre  de  grandes  facilités  à  la  navigation.  Dalny, 
dans  son  état  présent,  a  un  aspect  plutôt  paradoxal  :  des  palais 
émergent  du  sable  de  la  grève,  des  monumens  publics  s'élèvent 
au  milieu  des  squares  déserts  ;  des  avenues  et  des  boulevards  sont 
tracés  dans  le  sable.  Dalny  est  Tespoir  des  partisans  du  com- 
merce et  du  progrès  en  Russie  ;  Port- Arthur,  Torgueil  du  parti 
militaire.  Le  développement  du  premier  est  poussé  par  Fénergie 
de  M.  de  Witte;  Vautre  a  un  puissant  protecteur  dans  le  général 
Kouropatkine.  Port-Arthur  ne  pouvait  manquer  de  m'impres- 
sionner  par  sa  grande  importance  stratégique  ;  mais  ce  que  j'ai  vu 
m'a  inspiré  moins  de  confiance  dans  l'avenir  conmiercial  de 
Dalny.  Durant  mon  séjour,  j'eus  l'occasion  de  voir  tout  le  tra- 
vail accompli  depuis  1898.  Certes,  quoiqu'il  y  ait  bien  des  choses 
manquées,  et  que  les  fautes  commises  soient  évidentes,  môme 
pour  un  profane,  il  est  impossible  de  ne  pas  être  frappé  de 
tout  ce  qui  a  été  fait  en  si  peu  de  temps.  Mais,  malgré  tout,  je 
ne  pense  pas  qu'on  ajouterait  à  notre  admiration  en  nous  faisant 
connaître  le  chiffre  des  dépenses. 

Il  n'y  avait  aucun  départ  de  bateau  pour  Takou  avant  un 
certain  temps.  Je  décidai  de  continuer  mon  voyage  à  Pékin  par 
chemin  de  fer.  Je  repassai  sur  la  vieille  ligne  de  Mandchouric 
que  je  connaissais  bien  jusqu'à  Ying-tsé.  Un  embranchement  va 
de  là  à  Niou-Tchang.  C'est  le  port  le  plus  septentrional  ouvert  au 
commerce  étranger  dans  l'Empire  Jaune,  à  une  distance  de  treize 
milles  de  l'embouchure  de  la  rivière  Liao  qui  tombe  dans  le 
golfe  de  Liao-tung,  prolongement  du  Petchili.  La  ligne  de 
chemin  de  fer  qui  met  Niou-tchang  en  communication  directe 
avec  la  Sibérie  et  Pékin  venait  d'être  achevée.  Des  tronçons  de 
la  voie,  dans  la -direction  de  Tien-tsin,  existaient  plus  ancienne- 
ment; mais  ils  avaient  été  détruits  durant  les  derniers  troubles 
des  Boxers.  Pour  donner  une  connaissance  plus  précise  de  cette 
ville  importante,  je  cite  d'après  Y  Annuaire  officiel  : 

«  La  ville  de  Niou-tchang  ne  cesse  de  croître  rapidement  en 
importance  depuis  la  construction  du  chemin  de  fer.  A  la  fin  de 
1899,  la  ligne  de  l'Est  chinois  entre  Port-Arthur,  Dalny  et  la 
jonction  de  Ta-shih-chias,  d'où  un  embranchement  va  vers  ce 
premier  port,  était  achevée  jusqu'à  Moukden,  et  la  ligne  du 
chemin  de  fer  impérial  chinois  était  un  fait  accompli.  On  se  déci- 
dait enfin  à  attaquer  systématiquement  les  ressources  minérales 
de  la  Mandchourie,  le  chemin  de  fer  de  l'Est  chinois  ayant  ou- 


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r 


KN    MANDCIIOURIE    ET    EN    CORÉE.  901 


vert  des  mines  de  charbon  à  Mo-ch4-Shan  et  Tz'mershan  près 
de  Liao-Yang,  et  à  Wa-fung-tien  dans  le  sud  de  la  presqu'île  de 
Liao-tung.  La  ligne  du  chemin  de  fer  longe  ces  riches  exploita- 
lions.  Une  expansion  commerciale  sans  précédens  a  accompagné 
ces  développemens  et  s'est  manifestée  par  un  «surcroît  de 
49  pour  100  sur  1898. 

Les  principaux  articles  du  trafic  de  ce  port  sont  les  fèves  et 
le  gâteau  de  fèves,  avec  une  exportation  de  2241  053  piculs  des 
premières  et  2  289  544  piculs  du  second,  en  1899.  La  quantité 
nette  d'opium  importée  en  1898  a  été  de  92  piculs  contre 
2453  en  1879.  L'importation  de  l'opium  n'a  presque  pas  cessé 
de  décliner  au  cours  des  dernières  années,  le  pavot  étant  large- 
ment cultivé  et  avec  succès  en  Mandchourie.  Le  chiffre  total  du 
trafic  du  port,  pour  1899,  s'est  élevé  à  48357  623  taels  contre 
32  441  315,  en  1898.  Le  porta  figuré  avec  éclat  dans  les  troubles 
de  Chine  en  1900;  les  troupes  chinoises  qui  attaquèrent  la  ville 
y  furent  défaites  par  les  Russes  qui  prirent  possession  du  port. 
Le  commerce  en  1900  fut  nécessairement  suspendu.  » 

Niou-tchang  est  une  révélation  pour  moi.  Je  vois  pour  la  pre- 
mière fois  xme  vraie  ville  chinoise  dans  toute  son  immensité, 
sou  inextricable  labyrinthe  de  rues  et  de  ruelles,  débordant  d'une 
population  innombrable.  Toutes  les  idées  semblent  différer  en- 
tièrement des  nôtres:  les  édifices  et  les  gens  paraissent  apparte- 
nir non  seulement  à  un  autre  hémisphère,  mais  à  une  autre  pla- 
nète ;  les  lignes  sont  si  étranges,  le  coloris  si  brillant,  les  sons 
si  aigus  que  Ton  est  assourdi,  aveuglé  et  étonné  en  même  temps. 
Outre  la  ville  de  terre  ferme,  il  y  en  une  autre,  une  ville  flot- 
tante sur  la  rivière.  Le  Liao,  qui  a  un  peu  plus  d'un  demi-mille 
de  largeur  h  cet  endroit,  est  littéralement  couvert  de  bâtimens 
de  toute  sorte.  C'est  un  fourmillement  pressé  de  vastes  chalands, 
de  petits  bateaux  et  de  jonques  de  bois.  Chacun  est  un  logis  qui 
abrite  généralement  une,  mais  quelquefois  plusieurs  familles, 
avec  leurs  biens  et  meubles,  tandis  qu'enfans,  porcs  et  volailles 
grouillent  sur  le  pont.  Ceux  qui  peuvent  se  le  permettre  ont  de 
vraies  maisons  d'été,  construites  comme  des  pagodes,  [meublées 
d'un  coûteux  bric-à-brac  et  entourées  de  jardins  artificiels  que 
font  des  arbres  nains  cultivés  dans  des  vases  de  prix.  Parmi  cette 
confusion  de  bateaux,  d'étroites  ruelles  restent  libres  sur  l'eau, 
où  de  gracieux  canots,  comme  des  gondoles,  glissent  et  ser- 
pentent.   Sur  la  terre   et  sur  la  rivière,    la    cohue   des  êtres 


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d02 


REVUE  DES   PEUX   MONDES. 


humains,  l'exubérance  de  la  vie  est  tout  à  fait  écrasante.  On  se 
sent  mal  à  Taise  et  perdu  dans  ce  flot  d'humanité.  Les  plus 
étroites  rues  et  les  plus  larges  places,  les  cours  et  les  maisons 
flottantes  sont  également  débordantes,  et  à  rencontre  des  foules 
passives  et  endormies  de  Tlnde,  ici  tout  le  monde  est  actif,  du 
plus  jeune  au  plus  vieux,  tout  le  monde  semble  poursuivre  une 
occupation  et  avoir  quelque  chose  en  vue.  La  puissance  de  tra- 
vail de  cette  race  éclate  d'une  manière  étonnante  du  matin  au 
soir  ;  sa  force  et  sa  yitalîté  se  manifestent  dans  toute  leur  éner- 
gie primitive. 

Niou-tchang  n'est  pas  seulement  une  place  de  grande  impor- 
tance aujourd'hui;  elle  est  encore  appelée  à  devenir  un  des  grands 
marchés  commerciaux  de  l'avenir.  Le  commerce  international 
fut  plutôt  entravé  par  le  fait  que  la  rivière  est  gelée  chaque 
année  pendant  trois  mois  ;  mais  depuis  l'achèvement  de  la  ligne 
de  Tîen-tsin,  la  ville  est  aisément  accessible  par  terre.  Un  pont 
de  chemin  de  fer  sur  le  Liao  est  en  projet;  s'il  est  construit,  le 
même  train  pourra  aller  tout  droit  de  Pékin  à  Saint-Pétersbourg. 
Présentement,  les  voyageurs  sont  obligés  de  passer  la  rivière 
dans  des  jonques  chinoises  afin  de  prendre  les  trains  de  Chine. 

Au  centre  de  la  ville  commerçante  se  trouve  la  mission  ca- 
tholique. Perdue  au  milieu  du  dédale  des  rues  tortueuses,  elle 
disparait  presque  dans  Tagitation  et  le  bruit  de  ces  espèces  de 
bazars.  Sa  petite  église  et  ses  quelques  édifices  modestes  sont 
abrités  tant  bien  que  mal  par  une  muraille  blanchie  à  la  chaux. 
Protection  légère  en  cas  de  siège  ou  même  d'émeute  un  peu 
sérieuse!  Assurément  si  la  population  devenait  hostile,'^ce  mur 
délabré  né  serait  guère  capable  de  refouler  le  flot.  Mais  ceux 
qui  viennent  vivre  là  leur  admirable  vie  de  dévouement  et  de 
charité,  répandre  leurs  bienfaits  dans  les  rangs  des  affamés  et 
délaissés,  mettent  leur  confiance  en  une  forteresse  plus  solide 
que  les  bastions  de  ce  bas  monde.  Le  jour  où  un  missionnaire 
quitte  son  pays,  il  n'est  plus  sûr  du  lendemain,  et,  en  débarquant 
aux  rivages  de  la  terre  jaune,  il  est  forcément  exposé  à  tous  les 
dangers.  Pour  ne  rien  dire  de  la  persécution  ouverte  ou  dérobée, 
les  épidémies  les  plus  terribles  et  les  privations  continuelles 
déciment  cette  petite  armée  du  sacrifice.  Et  pourtant,  en  dépit  des 
épreuves  et  du  danger,  jeunes  pères  et  jeunes  sœurs  arrivent,  à 
peine  les  vœux  prononcés,  heureux  et  pleins  de  zèle,  prêts  à 
vouer  leur  vie  à  la  grande  œuvre  de  l'apostolat. 


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EN   MANDCHOmilE  ET  EN  CORÉE.  903 

Le  jour  de  mon  départ,  il  me  fut  donné  d'être  témoin  d'ui\ 
événement  historique  :  la  remise  officielle  de  ia  ligne  au  gou- 
verneur général  chinois  de  la  Mandchourie.  Depuis  la  dernière 
guerre,  la  voie  entre  Niou-tchang  et  Hankou-chwang  avait  été 
sous  le  contrôle  militaire  de  la  Russie,  tandis  que  Tautre,  entre 
cette  dernière  ville  et  Tien-tsin,  était  administrée  par  les  forces 
britanniques.  Il  y  eut  de  grandes  fêtes.  Les  bàtimens  de  la  station 
étaient  décorés  avec  toute  la  pompe  du  goût  oriental.  Partout 
des  mâts  vénitiens,  des  bannières  flottantes,  des  inscriptions  chi- 
noises, des  trophées  russes,  des  guirlandes  de  laurier  symboli- 
sant la  victoire  et  des  branches  d'olivier  évoquant  une  paix  éter- 
nelle. Les  fastueux  mandarins  et  les  généraux  russes,  chamarrés 
d'or  et  de  décorations,  échangeaient  force  saints  et  révérences 
en  signe  de  mutuel  respect.  Sans  aucun  doute,  on  doit  trouver 
son  compte  à  Topération  des  deux  côtés,  tant  on  a  Pair  vraiment 
satisfait.  La  journée  se  passe  à  l'exécution  d  un  interminable 
programme,  et  si  j'avais  quelque  aptitude  au  journalisme,  j'au- 
rais pu  écrire  plusieurs  colonnes  sur  la  «  remise  officielle  de  ia 
ligne  de  l'Est' chinois  par  la  Russie  à  la  Chine.  »  J'aurais  pu 
m'engager  dans  des  descriptions  sans  fin  de  réceptions,  présen- 
tations de  bouquets,  somptueux  banquets  avec  flots  de  Cham- 
pagne et  toasts.  Mais  le  meilleur  correspondant  lui-même  n'aurait 
pu  en  dire  plus  que  moi  sur  le  fait  principal  de  la  remise  actuelle 
du  chemin  de  fer,  ni  percer  la  brume  qui  nous  cache  si  ce  chemin 
de  fer  est  vraiment  devenu  la  propriété  de  la  Chine  ou  non. 

Le  pays  entre  Niou-tchang  et  Hankou-tchang  est  d'abord 
plat  et  sans  intérêt,  mais  riche  au  point  de  vue  agricole.  Aux 
approches  de  la  mer,  il  devient  plus  varié  et  certaines  parties 
sont  tout  à  fait  pittoresques  ;  quelques-unes  des  baies  de  la  Mer- 
Jaune,  qui  en  réalité  est  ici  du  bleu  le  plus  intense,  sont 
pareilles  à  des  fjords,  dominés  par  des  pics  déchirés.  Nous  avan- 
çons lentement  et  nous  faisons  halte  à  de  nombreuses  stations 
où  je  vois  encore  plus  de  soldats  russes  que  de  Chinois.  Il  était 
tard  dans  la  soirée  quand  notre  train  passa  avec  fracas  à  travers 
la  brèche  de  la  fameuse  Grande  Muraille.  Je  dois  reconnaître  que 
je  ne  pus  m'empêcher  d'être  impressionné.  Cette  énorme  masse, 
une  des  plus  colossales  que  des  mains  humaines  aient  jamais 
élevées,  se  montre  ici  dans  tout  son  avantage,  longeant  les  coU 
Unes  escarpées  et  à  plusieurs  reprises  couronnant  les  plus  hauts 
pics  de  ses  remparts,  pour  dévaler  enfin  jusqu'aux  plaines  etdis- 


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904  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

paridtre  dans  les  insondables  profondeurs  de  la  mer.  C'est  un 
grand  spectacle,  on  ne  saurait  le  nier  ;  et,  comme  l'autre  ouvrage 
gigantesque  de  l'homme  dans  une  autre  zone,  les  Pyramides 
d'Egypte,  ce  monument  n'offre  pas  seulement  un  grand  intérêt; 
il  marque  aussi  une  des  étapes  de  la  civilisation  de  la  race 
humaine.  Je  regardai  notre  puissante  machine  tirant  sa  longue 
traine  de  wagons  américains  et  il  me  sembla  alors  embrasser 
du  môme  regard  le  passé  de  l'Asie  et  son  avenir. 

A  Hankou-tchang,  une  surprise  m'attendait.  Les  troupes 
anglaises  venaient  d'achever  leur  mission.  A  cette  occasion,  le 
commandant  donnait  un  dîner.  Quelques  convives,  réunis  au 
petit  yamen,  près  de  la  station,  dans  la  salle  à  manger  tendue 
de  perse  claire,  avec  de  jolies  aquarelles,  toute  sorte  de  livres  et 
de  bibelots,  et  surtout  la  table  couverte  d'une  nappe  immaculée 
et  d'une  vaisselle  toute  simple  mais  éclatante  de  propreté,  re- 
trouvaient pour  un  instant  le  confort  et  le  charme  d'un  home 
anglais. 

Une  autre  étape  intéressante  de  mon  voyage  fut  de  là  à 
Tien-tsin,  à  travers  un  des  plus  riches  districts  delà  Chine. Notre 
train  s'arrêtait  souvent,  car  il  y  a  beaucoup  de  villes  importantes. 
Le  commerce  est  très  actif.  Par  places,  la  terre  est  cultivée  comme 
un  jardin  potager;  mais  la  vraie  richesse  du  district  consiste 
dans  les  mines  de  charbon  où  de  gros  capitaux  étrangers  sont 
engagés.  Les  deux  principales  curiosités  de  la  route  pour  les 
voyageurs  sont  la  maison  de  campagne  de  Li-Hung-Chang  et 
Fort-Takou. 

Le  feu  vice-roi,  grand  politique,  était  encore  plus  adroit 
financier.  Son  amour  des  entreprises  commerciales  et  de  la  spé- 
culation était  bien  connu  par  tout  le  pays.  Les  mines  de  charbon 
du  voisinage  lui  appartenaient  en  partie.  Il  ne  s'occupait  pas 
seulement  de  ses  propres  affaires,  mais  encore  était  fort  soucieux 
de  connaître  à  fond  les  moyens  de  quiconque  traitait  avec  lui. 
Chaque  fois  qu'il  recevait  un  diplomate  étranger  ou  que  le  direc- 
teur d'une  compagnie  internationale  ;  ou  même  d'une  simple 
maison  de  commerce,  obtenait  une  entrevue  pour  s'assurer  des 
concessions  ou  privilèges,  la  première  question  du  vice*roi  était 
invariablement  :  «  Combien  gagnez-vous?  »  Le  succès  de  la 
requête  dépendait  pour  beaucoup  de  la  somme  versée  dans  le 
coffre-fort  de  l'homme  d'État,  m'a-t-on  dit. 

Fort-Takou  ne  comporte  pas  une  longue  description.  Il  a 


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'  ,>U|r»7i'" 


EX    MANDCnOURIE   ET   EN    CORÉE.  90*) 

joué  un  rôle  prépondérant,  au  cours  du  dernier  quart  de  siècle, 
ilans  !a  lutte  incessante  entre  TOccident  et  l'Orient,  les  Blancs  et 
les  Jaunes.  Il  fut  plusieurs  fois  bombardé,  détruit  et  reconstruit. 
Aujourd'hui,  il  est  de  nouveau  en  ruines.  A  la  place  des  forts, 
la  colonisation  moderne  a  fait  surgir  quelque  chose  de  banal  et 
d'incolore,  qui  n'a  ni  le  pittoresque  des  vieilles  villes  chinoises, 
ni  les  avantages  de  nos  villes  d'Europe.  Pour  Tinstant,  la  colonie 
en  est  encore  à  la  première  enfance  et  consiste  dans  quelques 
rangées  de  maisons. 

Le  dernier  arrêt  de  mon  voyage  était  à  Tien-tsin.  Située  au 
croisement  du  Peï-ho  et  du  Grand  Canal,  cette  ville  est  une  des 
plus  importantes  de  la  Chine.  La  population  dépasse  un  million 
et  Ton  distingue  la  ville  propre,  les  concessions  étrangères  et 
les  diflérens  faubourgs.  La  vieille  ville  est  un  merveilleux  spé- 
cimen de  ville  chinoise,  surpeuplée,  brillante,  pleine  d'éclat  et 
de  fange,  où  Thumanité  s'entasse,  se  presse,  s'agite  et  vit  comme 
des  abeilles  dans  une  ruche.  Il  y  a  nombre  de  monumens  inté- 
ressans,  quoique  la  principale  curiosité  ait  disparu  :  les  murs  de 
la  cité,  qui  dessinaient  un  carré  de  4  000  pieds  de  côté,  ont  été 
démolis  pour  faire  place  aux  rues  commerçantes.  Le  quartier 
européen  a  un  caractère  tout  différent  avec  ses  larges  squares, 
ses  avenues  ombragées  et  ses  beaux  édifices.  Chaque  nation  a  sa 
petite  ville  à  elle,  avec  des  casernes  pour  ses  soldats,  des  bu- 
reaux pour  ses  commerçans  et  des  résidences  pour  ses  consuls. 
Près  de  la  concession  française  est  l'anglaise,  qui  a  les  plus  beaux 
édifices,  de  larges  rues  bien  tenues  et  qui  est  gardée  par  des 
sikhs.  Les  vastes  habitations,  les  bâtimens  genre  bungalow,  et 
les  figures  enturbannées  de  gris  des  sikhs  géans  rappellent  un 
poste  de  l'Inde.  Les  quartiers  italien  et  autrichien  sont  de 
l'autre  côté  du  canal  et  comme  perdus  dans  les  faubourgs  indi- 
gènes. 

Depuis  l'occupation  des  troupes  alliées,  l'importance  de  Tien- 
tsin  a  grandi  plus  rapidement  encore  et  la  ville  est  en  train  de 
devenir  une  puissante  rivale  de  Shanghaï  pour  tout  ce  qui  con- 
cerne le  commerce  international;  plus  justement,  elle  est  le 
Shanghaï  de  la  Chine  orientale.  Si  Ton  considère  le  rang  secon- 
iaire  qu'elle  occupait  au  temps  de  la  dynastie  des  Ming,  son 
développement  est  d'autant  plus  remarquable.  Située  sur  les 
rives  du  Peï-ho,  à  80  milles  seulement  de  Pékin  et  près  de  la 
inery  ses  avantages  commerciaux  comme  marché  d'exportation 


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906  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  d'importation  sont  manifestes.  Depuis  la  construction  du  che- 
min de  fer,  elle  a  acquis  un  autre  avantage  considérable,  celui 
d'être  en  communication  directe  avec  la  terre  ferme.  Li-Hung- 
Chang  qui,  en  sa  qualité  de  vice-roi,  y  résida  pendant  plusieurs 
années,  fut  un  puissant  avocat  des  intérêts  de  la  ville.  Noii 
seulement  elle  devint  bientôt  un  grand  centre  commercial,  mais 
grâce  à  ses  écoles  normales  pour  l'organisation  de  l'armée  et  de 
la  marine,  elle  attira  d'autres  élémens  et  introduisit  des  oecu* 
pa lions  différentes.  En  fait,  Tien-tsin  est  devenu  le  foyer  du  parti 
progressiste;  des  brochures,  des  journaux,  des  clubs  littéraires 
et  politiques  ont  propagé  les  idées  du  grand  vice-roi.  Ce  fut  Li- 
Hung-Ghang  qui  fit  creuser  le  premier  puits  de  charbon  du  voi- 
sinage à  Tong'Shan,  il  y  a  environ  trente  ans,  et  l'exportation 
du  charbon  fait  aujourd'hui  de  rapides  progrès:  elle  atteint 
presque  300000  tonnes.  Une  autre  industrie  locale  de  grande 
importance  est  la  production  du  sel,  qui  constitue  un  monopole 
du  gouvernement.  11  est  obtenu  par  évaporation  de  l'eau  de  mer 
et  empilé  le  long  des  bords  de  la  rivière.  On  fabrique  les  spiri- 
tueux en  grande  quantité  et  on  les  envoie  dans  tout  l'intérieur. 
Les  autres  exportations  comprennent  le  vin,  les  fourrures,  les 
peaux,  les  soies  de  porc  et  de  sanglier,  la  laine.  Le  commerce 
d'exportation,  qui  n'existait  pas  il  y  a  un  quart  de  siècle,  s'élève 
aujourd'hui  à  une  somme  d'environ  quinze  millions  de  taêls. 

Depuis  la  première  expédition  européenne,  en  1858,  Tien-tsin 
a  été  le  théâtre  de  bien  des  luttes,  de  bien  des  combats  déses- 
pérés. La  dernière  révolte  n'a  fait  rage  nulle  part  avec  plus  de 
furie  qu'ici,  et  c'est  là  que  les  Boxers  ont  incendié  au  commen- 
cement de  juin  1900  les  missions  étrangères.  D'abord  personne 
ne  sembla  se  rendre  compte  du  danger  imminent.  Ce  fut  seule- 
ment dans  la  seconde  moitié  du  même  mois,  après  le  premier 
bombardement  de  Takou,  que  les  hostilités  commencèrent,  avec 
toutes  les  horreurs  de  la  guerre.  L'attaque  de  la  colonie  euro- 
péenne, le  blocus  des  casernes,  la  destruction  de  la  station  du 
chemin  de  fer  et  le  massacre  des  missionnaires  et  des  chrétiens 
se  succédèrent  rapidement.  Les  descriptions  des  témoins  oculaires 
nous  montrent  toutes  les  atrocités  commises  durant  l'insur- 
rection. La  bravoure  des  troupes  et  des  missionnaires,  des  femm 
même  et  des  enfans,  excita  l'admiration  du  monde  entier.  Il  res 
encore  beaucoup  de  ruines,  disséminées  çà  et  là,  qui  attestent 
long  siège. 


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EN    MANDCHOURIE   ET   EN   CORÉE.  907' 

Le  fait  capital  fut  ma  visite  au  Palais  du  vice-roi.  Si  Li-Hung- 
Chang  était  un  grand  homme  d'État,  son  successeur  n'est  pas 
indigne  de  prendre  sa  suite.  Yuan-tsi-Khai  est,  avec  Chan-chi- 
Tuiig,  l'homme  le  plus  en  vue  de  la  Chine  actuelle.  Doués  très 
différemment  par  la  nature,  ils  sont  tous  les  deux  également 
ardens  à  tirer  la  Chine  de  son  sommeil.  Les  voies  et  moyens  par 
lesquels  ils  espèrent  y  réussir  ne  sont  pas  identiques,  quoique  le 
but  soit  le  môme.  Chan-chi-Tung  est  un  homme  de  dispositions 
pacifiques,  un  fervent  adepte  de  la  doctrine  de  Confucius;  il  est 
fermement  attaché  aux  principes  de  la  morale  nationale;  il  n'est 
réformateur  que  dans  les  entreprises  purement  commerciales  et 
industrielles,  les  transactions  financières  et  le  système  d'admi- 
nistration. Dans  sa  propre  province,  il  a  fait  beaucoup  d'essais 
heureux  en  ce  genre.  Il  a  établi  des  factoreries,  une  vaste  fila- 
ture de  coton,  des  forges,  des  chemins  de  fer  locaux,  construit 
un  important  arsenal  sur  le  Yang-tse,  etc.  Ses  adversaires,  et  il 
en  a  un  grand  nombre,  comme  quiconque  s'élève  au-dessus  du 
niveau  commun,  l'accusent  d'être  un  idéaliste.  Mais,  après  tout, 
ce  sont  précisément  ses  idées,  mises  à  exécution  par  des  mains 
pratiques,  qui  pourraient  être  du  plus  grand  secours  à  son  pays. 
C'est  un  profond  penseur,  un  homme  du  plus  intéressant  esprit, 
et  ses  écrits  sur  différentes  questions  politiques  ou  sociales  sont 
de  beaux  échantillons  de  la  pensée  humaine. 

Yuan-tsi-Khai  est  un  homme  d'action,  un  soldat  par  tempé- 
rament, qui  aime  à  combattre  ses  ennemis  et  à  pousser  ses  projets 
sans  considérer  les  difficultés  de  la  route. 

Mon  séjour  à  Tien-tsin  fut  de  grande  utilité  pour  m'éclairer 
sur  la  situation  actuelle  de  la  Chine.  J'y  fis  la  connaissance  de 
nombre  de  gens  intéressans,  dont  quelques-uns  sont  les  ouvriers 
de  r histoire  présente.  Ils  n'avaient  ni  la  même  nationalité,  ni  les 
mêmes  occupations,  ni  le  même  genre  d'esprit;  leurs  opinions 
différaient  encore  davantage.  Mais  c'est  en  partie  à  l'antagonisme 
de  leurs  vues  que  je  dus  d'en  pouvoir  tirer  quelques  conclusions 
provisoires. 

C'est  par  un  brillant  après-midi  du  bref  été  de  la  Saint-Martin 
que  j'accomplis  les  derniers  quatre-vingts  milles  de  ma  longue 
course  en  chemin  de  fer  à  travers  les  deux  continens.  A  mesure 
que  j'approchais  davantage  de  ma  destination  finale,  Pékin, 
et  tandis  que  nous  roulions  par  ce  pays  plat  et  aride,  je  pou- 
vais à  peine  me  représenter  l'immensité  de  la. distance  que  j'avais 


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908  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

parcourue  durant  ces  quelques  derniers  mois.  J'essayai  de  rap- 
peler &  ma  mémoire  les  différens  pays  —  et  leurs  populations  — 
que  j'avais  traversés  pendant  ce  voyage,  les  villes  prospères  ou 
les  pauvres  villages  que  j'avais  visités,  les  centres  de  civilisation  et 
les  solitudes  primitives.  Je  commençai  alors  à  saisir  ce  qui  était 
toujours  resté  pour  moi  jusqu'ici  quelque  chose  d'irréel.  Quelle 
différence  entre  ce  qu'on  imagine  et  ce  qui  est!  On  pourrait 
recueillir  les  plus  sûres  informations,  écouter  les  descriptions 
les  plus  explicites  ou  étudier  les  meilleurs  livres  :  combien  une 
connaissance  ainsi  acquise  sera  loin  encore  de  l'expérience  per- 
sonnelle I  Les  meilleurs  renseignemens,  les  statistiques  les  plus 
exactes  et  les  livres  les  plus  intelligens  ne  seront  jamais  capables 
de  produire  l'effet  de  la  réalité,  et  ce  n'est  pas  sur  eux  que  notre 
faculté  d'abstraction  s'exerce  avec  le  plus  de  profit.  Ce  qu'on 
sent  a  bien  souvent  plus  de  valeur  que  ce  qu'on  voit,  et  la  vérité 
psychologique  importe  généralement  plus  que  les  faits  matériels. 
Si  nous  voulons  connaître  un  pays  et  ses  habitans,  c'est  leur  vie, 
conmie  telle,  qui  nous  éclairera  le  mieux.  La  vie,  dans  son 
expression  variée,  au  travail  et  au  repos,  dans  son  principe  et 
ses  différentes  manifestations,  nous  révèle  la  source  profonde 
d'où  jaillit  l'énergie  dans  les  directions  diverses. 

Le  jour  baissait  &  mesure  que  nous  faisions  halte  aux  der- 
nières petites  stations.  Sur  chaque  quai,  je  voyais  des  soldats 
étrangers  appartenant  aux  troupes  alliées  :  ici,  de  blonds  Teu- 
tons géans;  là,  de  courts  et  bruns  bersaglieri.  Et  chaque  quai 
montrait  plus  de  mouvement  et  de  confusion  à  mesure  que  nous 
approchions  de  la  métropole.  Gomme  nous  contournions  le 
Parc-aux-cerfs  impérial,  le  soleil  commençait  à  décliner.  Les 
effets  devenaient,  de  plus  en  plus  magnifiques:  les  masses 
sombres  du  feuillage  qui  se  fanait,  encadrées  par  l'éclatante  ligne 
bleue  des  collines  de  l'Ouest,  formaient  un  saisissant  paysage  où 
couleurs  et  lignes  étaient  si  imprévus,  si  étranges  qu'on  les  eût 
dites  peintes  par  la  main  magique  et  fantasque  d'un  maître  chi- 
nois. Les  forêts  avaient  l'air  aussi  sombre  que  si  elles  cachaient 
encore  les  monstres  et  les  dragons  des  vieux  contes,  et  les  col- 
lines étaient  comme  autant  de  pains  de  sucre  dressés  par  les 
géans. 

C'était  un  aussi  parfait  paysage  chinois  que  je  pouvais  le 
souhaiter;  et,  pour  l'achever,  le  soleil  se  couchait  dans  un  incen- 
dif  farouche  et  lançait  des  rayons  enflammés,  avec  une  fureur 


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EN   MANDCHOURIE  ET  EN   CORÉE.  909 

et  une  rage  menaçantes,  à  travers  le  ciel  en  feu.  J'ai  assisté  à 
bien  des  couchers  de  soleil  sous  les  tropiques,  mais  je  n'ai  jamais 
vu  le  pareil.  Bientôt  son  éclat  inonda]  de  safran  les  nuages  de 
poussière  qui  flottent  continuellement  sur  la  capitale  et  illumina 
les  millions  d'atomes  soulevés  du  désert  de  Mongolie.  A  un 
tournant  imprévu  de  la  voie,  ce  fut  comme  si  le  voile  d'or^se 
déchirait  pour  laisser  entrevoir  la  cité  sainte.  Le  coup  de  théâtre 
était  parfait,  comme  si  le  rideau  avait  été  tiré  par  la  main  d'un 
magicien  de  manière  à  montrer  la  grande  porte  de  Hatamen 
dans  toute  sa  magnificence.  Les  fameux  murs  crénelés,  qui  furent 
pour  la  première  fois  décrits  par  Marco  Polo,  les  lourds  bas- 
tions et  la  tour  en  forme  de  pagode  laissaient  deviner  leur  image 
indistincte,  et  ainsi  plus  belle.  En  fait,  ma  première  impression 
de  Pékin  fut  celle  d'un  tableau  de  rêve.  Ce  qu'était  réellement 
la  ville,  par  bonheur  je  Tignorais  encore;  l'imagination  ne  pou- 
vait être  désenchantée  par  l'expérience.  Plus  tard,  je  vis  autre 
chose.  Mais  le  premier  jour,  la  grande  cité  du  puissant  Khan 
m'apparut  dans  un  mirage  trompeur.  Cette  croulante  citadelle 
non  seulement  d'une  nation  fameuse,  mais,  disons-le,  de  toute 
une  race,  le  monument  de  leur  art,  la  Walhalla  de  leur  histoire, 
flottait  dans  l'éblouissante  splendeur  du  crépuscule  comme  ime 
ville  d'or  bâtie  sur  des  nuages  d'or. 


II.   —  UNE  JOURNÉE  A   SÉOUL 

J'arrive  sain  et  sauf  à  Séoul.  C'est  le  soir,  et  la  lune  se  lève. 
Dans  l'obscurité,  la  plus  désolée  capitale  de  l'univers  apparaît 
plus  diésolée  encore,  plus  pitoyable  de  misère  et  de  détresse. 
Ma  chaise  à  porteurs  descend  une  longue  rue  qui  a  plutôt  l'air 
d'une  route.  Des  deux  côtés  se  dressent  de  petites  maisons  ou, 
pour  mieux  dire,  des  huttes,  car  celles  que  j'ai  vues  jusqu'ici  ne 
méritent  pas  d'autre  nom.  Après  avoir  traversé  les  faubourgs, 
nous  atteignons  enfin  l'enceinte  intérieure.  La  muraille  est  irré- 
gulière et  grossière,  percée  de  portes  peintes  que  surmontent 
de  petits  toits.  Je  pourrais  presque  me  croire  revenu  à  Pékin, 
''ar  la  scène  que  j'ai  sous  les  yeux  est  une  réplique  en  miniature 
e  la  grande  cité.  L'obscurité  m'empêche  de  voir  combien  en 
éalité  celle-ci  est  plus  petite.  L'effet  général  est  le  même,  avec 
ous  les  caractères  chinois. 


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^10  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

La  lune  brille  maintenant  de  tout  son  éclat,  mais  ne  montre 
rien  de  nouveau  en  dedans  des  murs.  Dans  la  grande  rue  de 
Séoul,  la  boue  est  aussi  épaisse  qu'elle  doit  l'avoir  été  à  la  créa- 
tion, quand  «  la  terre  et  les  eaux  étaient  rassemblées.  »  Les  mai- 
sons ne  sont  que  les  huttes  d'argile  de  l'homme  préhistorique, 
son  abri  contre  le  froid  ou  la  chaleur. 

Je  demande  à  mes  porteurs  d'aller  lentement,  car  je  ne  veux 
rien  perdre  de  ma  première  impression.  La  première  image  d'un 
pays  ignoré  se  grave  dans  notre  esprit  d'une  façon  unique.  Il  y 
a  une  fascination  de  l'inconnu,  im  merveilleux  intérêt  attaché  k 
l'imprévu.  Errer  parmi  des  gens  étranges,  dans  les  rues  d'étranges 
cités,  c'est  un  plaisir  inexprimable.  Tout  ce  qui  est  singulières! 
mystérieux  jusqu'à  ce  que  la  réalité  tire  le  voile.  Tant  que  notre 
imagination  a  loisir  de  jouer  librement  parmi  nos  créations  fan- 
tastiques, nous  restons  dans  la  cité  des  songes. 

Les  rues  maintenant  deviennent  plus  larges  et  les  huttes 
d'argile  plus  insignifiantes  encore.  Je  m'arrête  un  moment  à  la 
grande  place.  Ce  doit  être  le  centre  de  la  ville;  mais  elle  n'est 
guère  plus  qu'un  carrefour  de  routes  conduisant  à  quelques  rues 
latérales.  Il  est  à  peine  sept  heures;  pourtant  un  silence  de  mort 
plane  sur  toutes  choses,  la  paix  et  un  calme  infinis.  Les  larges 
rues  sont  comme  un  immense  cimetière  et  les  petites  maisons 
aux  toits  plats  ressemblent  à  des  tombes.  On  pourrait  se  croîrç 
un  jour  de  Toussaint,  car  sur  chaque  tombe  une  petite  lampe 
brûle  :  une  lanterne  pend  de  chaque  portail  et  donne  une 
flamme  jaune.  Et  les  cens  eux-mêmes  !  Comme  des  fantômes, 
ils  retournent  à  leurs  demeures,  tout  vêtus  de  blanc  et  muets. 
Silencieusement,  ils  glissent  le  long  des  sentiers  de  l'interminable 
cimetière,  jusqu'à  ce  qu'ils  disparaissent  dans  les  profondeurs 
d'une  des  tombes  illuminées. 

Jamais  aucun  lieu  ne  m'a  impressionné  comme  cette  première 
vision  de  Séoul.  A  cette  heure  où  la  ville  m'ap paraissait  dans 
la  clarté  d'une  lune  de  novembre,  sombre,  silencieuse,  désolée  et 
fantomatique,  elle  ressemblait  plus  à  une  ville  de  féerie  qu'à 
une  réalité,  presque  comme  ces  lieux  de  la  fable,  chantés  par  les 
poètes  de  tous  pays,  dont  l'histoire  est  recueillie,  avec  ravisse- 
ment des  lèvres  des  nourrices  par  le  petit  monde  qui  ne  connaît 
point  encore  l'envers  de  la  vie... 

Le  lendemain,  je  m'éveillai  au  son  de  la  trompette  et  du 
tambour.  Qui  donc  soufflait  et  battait  ?  Les  fantômes  ?  Que  pou- 


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EN  MANDCHOURIE  ET  EN  CORÉE.  911 

vait-il  donc  être  arrivé  pour  que  la  Ville  du  sileiicé  fût  trou- 
blée d'un  tel  vacarme  ?  Je  me  précipitai  à  la  fenêtre.  La  longue 
rue,  la  place,  chaque  pouce  du  terrain  est  occupé  par  des  sol- 
dats. Ils  sont  petits,  jaunes  de  peau,  avec  un  uniforme  noir  à 
large  collet  rouge.  Les  vétemens  noirs,  les  collets  rouges  et  les 
faces  jaunes  donnent  l'impression  d'un  échiquier  bariolé.  On 
semble  aimer  cela.  Si  la  combinaison  de  couleurs  n'a  pas  d'autre 
but,  elle  offre  du  moins  une  excellente  cible  à  l'ennemi.  Ce  fut 
probablement  l'idée  de  ses  inventeurs. 

Le  fracas  continue.  Les  trompettes  sonnent,  et  les  petits 
bonshommes  noirs,  rouges  et  jaunes,  comme  des  soldats  dé 
plomb,  manœuvrent  devant  moi.  A  droite  et  à  gauche,  montant 
une  rue  et  descendant  l'autre,  ils  vont  et  tiennent,  pareils  à  des 
soldats  de  théâtre,  qui  sur  la  scène  passent  et  repassent,  toujours 
les  mômes,  pour  nous  faire  croire  à  une  puissante  armée.  Et,  tout 
le  temps,  l'éclair  des  baïonnettes  brille  sur  les  fusils  qu'on  dirait 
trop  lourds  aux  petits  hommes  qui  les  portent.  Les  tambours 
battent  et  les  fanfares  retentissent  dans  le  matin  glacial.  Qu'est-il 
arrivé?  Le  couronnement  n'a-t-il  pas  été  ajourné?  L'Empereur 
s'est-il  décidé  à  ouvrir  les  fêtes  si  longtemps  attendues  ? 

Je  sonne  et  un  domestique  entre,  la  natte  nouée  sur  le  som- 
met de  la  tête,  vêtu  de  blanc.  Son  vêtement  long  est  en  toile  et 
sa  tête  est  couverte  d'un  chapeau  en  crin  de  cheval  qui  res- 
semble beaucoup  aux  cloches  de  verre  employées  pour  tenir 
les  confitures  à  l'abri  des  mouches.  Ce  bizarre  serviteur  semble 
plus  surpris  de  ma  question  que  je  ne  le  suis  de  sa  livrée  :  «  Eh 
quoi  !  L'armée  a  été  réorganisée  par  des  officiers  européens.  On 
lui  a  appris  à  marcher,  manœuvrer  et  tuer  dans  le  style  occi- 
dental; des  sièges  ont  été  dressés  pour  les  spectateurs  de  cette 
joyeuse  farce.  Et  voici  que  vous,  un  Européen  qui  vient  de 
l'Ouest,  vous  demandez  avec  une  évidente  ironie  :  Qu'est-ce  que 
cela  signifie?  »  Je  puis  voir  combien  la  situation  est  amusante  et 
apprécier  son  côté  plaisant.  Le  fait  que  le  collet  a  quelques 
pouces  de  trop  ou  que  la  couleur  de  Vuniforme  nest  pas  la 
même  ne  change  pas  le  caractère  de  cet  uniforme.  Le  fusil  n'en 
détruit  pas  moins,  que  le  mécanisme  pour  projeter  la  balle  soit 
jeune  ou  vieux  ;  et  peu  importe  que  la  taille  du  soldat  ait  deux 
pieds  de  plus  ou  moins,  que  son  teint  soit  blanc  ou  jaune.  La 
profession  n'en  conserve  pas  moins  son  caractère  redoutable  et 
sa  perpétuelle  menace... 


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912  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

Voici  Taube  devenir  le  matiD,  et  les  boutiques  s'ouvrent  une 
à  une.  Elles  ne  sont  le  plus-  souvent  défendues  pendant  la  nuit 
que  par  des  paillassons  ou  quelques  planches.  Un  peu  plus  tard 
les  douaniers  commencent  d'arriver,  tout  vêtus  de  blanc. 
Hommes  et  femmes  portent  les  mêmes  vêtemens  de  toile 
(kaftans),  et  leurs  chaussures  aussi  sont  en  toile,  de  sorte  qu'ils 
sont  blancs  de  la  tête  aux  pieds,  excepté  le  chapeau  de  crin  noir. 
Par  instant,  je  vois  une  chaise  à  porteurs,  grande  comme  une 
boite  :  quelqu'un  est  blotti  dedans.  Rien  qui  ressemble  à  une 
voiture,  une  charrette  ou  un  cheval,  malgré  le  mouvement 
d'affaires  qui  s'accentue,  mais  se  poursuit  toujours  dans  un  com- 
plet silence.  Il  n'est  donc  pas  étonnant  que  je  reste  sous  1  impres- 
sion d'être  dans  une  ville  déserte.^ 

C'est  généralement  le  premier  jour  que  nous  remarquons  les 
traits  les  plus  caractéristiques  d'un  lieu.  Quand  nos  facultés 
de  perception  sont  encore  fraîches,  elles  sont  plus  sensibles  aux 
petites  particularités.  Après  le  déjeuner,  je  sors  faire  un  tour. 
En  face  de  moi,  la  porte  du  Palais,  devant  laquelle  se  tiennent 
quelques  soldats.  Au  delà,  s'ouvre  une  longue  rue,  vers  laquelle 
je  poursuis  mon  chemin.  C'est  la  même  rue  qui  ressemblait  hier 
à  un  vaste  cimetière.  Les  maisons  sont  ouvertes  maintenant  et 
le  volet  de  bois  qui  les  ferme  sur  la  rue  a  été  enlevé.  11  y  a  un 
nombre  considérable  de  boutiques,  mais  elles  sont  petites  et 
mesquines,  sans  rien  en  montre  qui  attire  mon  attention.  Celles 
des  ébénistes  ont  le  meilleur  air,  avec  leur  étalage  de  petites 
armoires  en  marqueterie,  garnies  de  cuivre  et  de  grosses  ser- 
rures polies.  Elles  sont  originales  et  de  bon  goût  et  doivent 
bien  se  vendre,  car  dans  toute  une  rangée  de  devantures,  je  ne 
vois  pas  autre  chose.  Il  ne  manque  pas  non  plus  de  graines, 
mais  les  paniers  qui  les  contiennent  n'offrent  pas  le  quart  de  la 
variété  déployée  par  une  épicerie  chinoise.  Je  ne  me  rappelle 
pas  avoir  vu  rien  de  plus  en  fait  de  boutiques,  ou  du  moins  rien 
que  j'aie  remarqué.  Toutes  sont  petites  et  vides,  sans  jamais  plus 
d'un  ou  deux  cliens. 

Ce  qui  me  frappe  surtout,  c'est  le  grand  nombre  de  guérites. 
Tous  les  cinq  ou  dix  mètres,  vous  en  trouvez  une,  où  se  tient 
immobile  un  soldat,  noir,  rouge  et  jaune,  en  armes.  N'importe 
où  je  tourne,  il  y  a  des  guérites  partout,  à  droite,  à  gauche,  de- 
vant et  derrière.  Se  pourrait-il  qu'une  telle  armée  fût  nécessaire 
pour  maintenir  cette  petite    nation  dans  l'ordre?  Je  ne  me  suis 


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EN   MANDCnOURlE  ET  EN   CORÉE.  913 

pas  plutôt  posé  cette  question  que  mou  attention    est  attirée 

par  un  désordre.  Des  coolies  qui  traînent  des  lé^^uies  sont  en 

train  de  se  battre  royalement,  et  deux  gamins  se  donnent  Tas* 

saut.  Mais  la  sentinelle  reste  impassible.  A  en  juger  sur  son  air, 

elle  approuve  plutôt  qu'elle  ne  condamne.  Elle  n'a  évidemment 

pas  l'intention  de  maintenir  la  paix  ;  cela  ne  semble  pas  être  le 

moins  du  monde  dans  sa  consigne.  Ainsi  les  coolies  peuvent  se 

battre  de  tout  leur  cœur  parmi  les  choux.  Je   dirai  même  en 

passant  que  ce  groupe  forme  un  curieux  tableau,  les  coolies  en 

blanCy  avec  leur  charge  de  légumes  sur  le  dos,  au  plus  fort  de  la 

bagarre.  Le  plus  petit  des  deux  gamins  se  met  à  crier  quand  le 

sang  coule  de  son  front.  Gela  non  plus  ne  touche  pas  le  soldat. 

Il  marmotte  quelque  chose  entre  ses  dents  ;  sans  doute  que  le 

métier   de  Croix-Rouge  n'est   pas  son   affaire.  A  mesure   que 

j'avance,  j'entends  plus  de  criailleries  et  de  querelles  et  je  suis 

témoin  d'un  peu  plus  de  petites  escarmouches.  Pour  la  première 

fois  maintenant,  je  me  rends  compte  que  je  ne  suis  plus  habitué 

aux  disputes  et  aux  batailles  :  car,  en  Chine,  je  n'ai  jamais  vu 

deux  hommes  se  battre.  Les  Chinois  peuvent  en  savoir  gré  à 

leur  civilisation  millénaire. 

J'arrive  maintenant  près  d'un  vaste  édifice  qu'on  est  en  train 
de  restaurer.  Il  a  un  toit  pointu  à  larges  bords,  pareil  à  ceux 
du  Palais  de  Pékin.  Il  y  a  toute  une  forêt  dans  le  bois  de  ces 
poutres.  Tandis  que  j'observe  la  précision  avec  laquelle  les  ouvriers 
assemblent  les  diverses  pièces  sans  faire  usage  de  clous,  je  me 
réjouis  que  les  traditions  de  l'ancienne  architecture  ne  soient  pas 
encore  éteintes. 

Me  voici  dans  le  voisinage  du  Palais  royal.  En  avant  de  In 
principale  porte  est  une  grande  place  qui,  au  delà,  devient  une 
rue  bordée  de  chaque  côté  par  des  édifices  publics.  Ce  sont  les 
Ministères  où  «se  déroulent  les  intrigues  du  gouvernement 
coréen. 

Extérieurement,  le  Palais  n'a  guère  rien  qui  le  distingue. 
La  façade  est  assez  basse.  Les  murs  sont  en  torchis  et  les  portes, 
qui  ne  valent  pas  beaucoup  mieux,  sont  dans  le  style  chinois, 
avec  toit  de  tuiles.  Ces  portes,  grandes  ouvertes,  donnent  accès 
dans  une  vaste  cour  intérieure  où  il  y  a  une  quantité  de  chaises 
à  porteurs,  les  unes  ordinaires,  les  autres  de  cérémonie.  Une 
foule  de  domestiques,  d'employés  et  de  coolies  se  chauffent  au 
soleil  ;  d'autres  jouent  à  une  sorte  de  foot-baU. 

TOME  xxm.  —  1904.  B8 


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,9i-4  RfiVUfir  BfiS  DEUX  MOMDSS. 

Dans  la  rue,  on  rencontre  des  mandarins  qui  vont  à  leurs 
devoirs,  des  magistrats  et  autres  gens  d'importance,  la  plupart 
en  chaise,  ou  plutôt  dans  des  boîtes.  Ces  chaises,  dont  chacune 
a  deux  porteurs,  sont  tendues  d'étoffe>  assortie  dans  celles  des 
hautes  classes  à  la  couleur  des  livrées.  Les  grises  et  les  jaunee 
appartiennent  à  l'aristocratie  coréenne.  Je  remarque  surtout 
Téquipage  d'un  noble  en  deuil.  Sa  chaise  est  tout  fraîchement 
tendue  d'une  étoffe  de  teinte  jaun&tre,  comme  en  portent  aussi 
les  deux  sertiteurs,  dont  les  vêtemens  touchent  presque  le  sol. 
Afin  de  laisser  libre  jeu  à  leurs  jambes,  ces  vêtemens  ont  été 
feùdus  jusqu'à  la  ceinture,  mais  c'est  seulement  une  fantaisie  de 
la  mode,  car  un  Coréen  ne  saurait  se  presser,  même  sous  le 
fouet.  Une  large  ceinture  est  nouée  en  boucle  autour  de  leur 
taille.  Ils  sont  coiffés  de  chapeaux  de  paille  (non  pas  noirs)  qui 
ont  la  forme  du  panier  à  pain  des  boulangers.  Ces  chapeaux  ont 
de  larges  bords  qui  touchent  aux  épaules  et  cachent  entièrement 
le  visage.  Dans  cet  étrange  costume,  nos  gens  ressemblent  fort  à 
des  champignons  jaunes,  poussés  un  jour  d'été.  Des  sandales  de 
paille  complètent  leur  aceroutrement.  En  dépit  de  ces  détails 
bizarres  et  de  ces  absurdes  combinaisons,  l'effet  général  est  bon; 
les  couleurs,  la  chaise  tendue  de  soie,  le  chapeau  et  les  san- 
dales de  paille  s'harmonisent  bien.  Vus  de  loin,  les  personnages 
ressemblent  à  de  petites  figurines  d'ivoire  comme  celles  qu'on 
voit  aux  étalages  des  boutiques  japonaises. 

Mais  j'entends  un  bruit  dans  le  lointain,  et  la  foule  bigarrée 
vient  vers  moi  de  la  porte  de  l'Ouest.  Ce  doit  être  un  enterre- 
ment ou  un  mariage  :  de  si  loin,  je  ne  puis  distinguer  lequel. 
L'instant  d'après,  deux  enfans  se  détachent  de  la  foule.  Ils  sem- 
blent conduire  la  procession.  Leurs  vêtemens  sont  en  soie  verte, 
pourpre  et  écarlate,  et  leur  chevelure  noire  est  tressée  autour  de 
leur  tête  en  nattes  brillantes.  Ils  sont  parés  de  fleurs  et  de  papil- 
lons. Derrière  eux,  on  porte  une  grande  boite  polie,  peinte  en 
rouge.  C'est  évidemment  la  dot.  Puis  viennent  les  danseuses  par 
couples,  mais  à  quelque  distance  l'une  de  l'autre.  Je  ne  puis 
décrire  leur  costume.  C'est  un  entassement  confus  de  jupes, 
foulards,  voiles,  le  tout  pêle-mêle  et  de  toutes  les  couleurs  de 
l'arc-en-ciel. 

La  vie  de  la  rue  est  un  flot  qui  coule  toujours.  A  Séoul,  je 
remarque  que  tout  le  monde  vit  dans  les  rues.  C'est  très  proba- 
blement pourquoi  elles  sont  si  larges  et  les  maisons  si  resserrées. 


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EN  MANDGHOURIE  ET  EM  CORÉE.  9l5 

Le  Coréen  ressemble  en  cela  à  lltalieu  ou  à  l'Espagnol  ;  il  n'est 
jamais  si  heureux  que  quand  il  est  dehors.  Il  se  tient  sur  le  pas 
de  sa  porte  ou  se  chauffe  dans  sa  cour  ensoleillée,  ou  bien  il 
allume  sa  pipe  pour  aller  et  venir  dans  une  flânerie  qui  dure 
des  heures.  Son  maintien  est  lent  et  digne.  Je  me  demande  où 
il  va  et  &  quoi  il  pense.  Il  ne  va  nulle  part  et  ne  pense  à  rien.  Je 
ne  puis  dire  qu'une  chose  :  il  flâne.  Il  n'y  a  pas  de  mot  juste, 
dans  aucune  autre  langue,  pour  ce  désœuvrement  où  concourent 
lïndolence  physique,  le  laisser  aller  du  corps,  le  vide  de  l'esprit 
De  temps  en  temps,  un  simple  soldat  passe.  Il  est  l'homme 
de  l'avenir.  S'il'  n'apprend  pas  autre  chose  dans  la  cour  de  h 
caserne,  il  apprend  du  moins  à  marcher.  On  lui  a  fait  couper  sa 
natte.  Tout  d'abord,  il  l'a  pleurée,  car  cet  ornement  de  sa  tèto 
représentait  un  principe  général  ;  en  le  perdant,  il  a  été  lancé  à 
la  dérive,  loin  de  toutes  ses  vieilles  habitudes  et  traditions.  Mais, 
en  enfant  qu'il  est  au  fond  de  son  cœur,  il  oublie  bientôt  sa 
natte,  et  ses  traditions  aussi,  et  aujourd'hui  il  est  fier  de  la  mé- 
tamorphose. En  homme  de  progrès  et  d'avenir,  il  regarde  avec 
mépris  les  vétemens  blancs,  les  sandales  et  les  chapeaux  de  ses 
compatriotes.   - 

En  rentrant  à  l'hôtel,  je  trouve  un  visiteur  qui  m'attendait. 
C'est  le  ministre  de  Grande-Bretagne.  Il  a  appris  mon  arrivée  et 
il  est  venu  m'offrir  l'hospitalité,  mon  pays  n'ayant  pas  de  Léga- 
tion dans  la  ville.  L'hôtel  de  Paris,  à  Séoul,  est  neuf,  propre  et 
bien  aménagé;  j'aime  mieux  ne  gêner  personne  et  rester  mon 
mattre.  Je  le  dis  franchement  au  ministre  et  nous  nous  arrêtons 
à  un  compromis  :  chacun  reste  libre  d'appliquer  son  programme 
quotidien  et  de  suivre  ses  occupations  habituelles;  nous  ne  nous 
verrons  pas  jusqu'à  une  heure,  et  quant  à  l'après-midi,  tout  dé- 
pendra des  circonstances. 

La  Légation  de  Grande-Bretagne  est  de  l'autre  côté  du  nou- 
veau Palais.  C'est  une  jolie  maison  de  campagne,  avec  loggia. 
Elle  est  bâtie  sur  un  terrain  en  pente  et  entourée  d'un  jardin. 
La  maison  du  secrétaire  est  dans  une  autre  partie  des  terrains  et 
l'on  construit  un  pavillon  de  garde  à  l'entrée.  Au  dedans,  un 
type  d'intérieur  anglais,  tel  que  nous  le  présentent  les  maisons 
des  classes  aisées  dont  le  principe  fondamental  est  le  fameux  : 
«  Mon  logis  est  mon  château  fort,  >>  et  où  la  vie  de  famille  du 
home  nous  frappe  si  fortement  et  si  agréablement.  L'idée  du 
home  est  un  des  remparts  de  la  Grande-Bretagne, 


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916  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ma  chambre  est  prête,  claire  et  gaie.  La  plante  grimpante 
du  balcon  est  encore  verte,  et  j'ai  vue  sur  la  cour  du  palais 
voisin. 

L'après-midi,  je  vais  au  Consulat  d'Allemagne,  en  passant 
devant  le  Temple  du  Ciel  :  une  pagode  qui  s'élève  sur  une  col- 
line, avec  un  joli  toit  double  et  un  autel  de  marbre  en  façade. 
C'est  une  réplique,  pauvre  il  est  vrai,  du  chef-d'œuvre  de  Pékin, 
mais  elle  n'est  pas  sans  grâce  au  point  de  vue  décoratif. 

D'une  petite  maison  d'angle  sort  ime  vraie  rumeur  de  Babel: 
c'est  la  répétition  ànonnée,  mécanique,  d'une  leçon,  exactement 
la  même  méthode  que  nos  propres  maîtres  d'école  suivaient 
pour  nous  inculquer  le  savoir.  Gomme  la  porte  de  la  cour  est 
ouverte,  j'entre.  J'ai  devant  les  yeux  une  pièce  qui  n'a  pas  plus 
de  dix  pieds  carrés  ;  ime  dizaine  au  plus  de  jeunes  garçons  y 
sont  rassemblés.  Ils  se  tiennent  assis  par  terre,  vêtus  de  vert  au 
lieu  de  blanc,  ime  longue  chevelure  pendant  en  belles  tresses. 
Tous  ont  un  gros  abécédaire  à  la  main.  Chaque  mot  est  repré- 
senté par  un  caractère  différent;  ils  les  répètent,  et  ainsi  le  savoir 
s'introduit  dans  leurs  têtes.  Chacun  dit  une  lettre  à  son  tour, 
tout  haut,  avec  un  mouvement  de  la  partie  supérieure  du  corps 
à  droite  et  h  gauche,  en  avant  et  en  arrière,  sans  fin.  Le  magis- 
ter  est  assis  en  face,  par  terre  lui  aussi.  Ses  yeux  sont  protégés 
par  d'énormes  lunettes  vertes,  et  il  porte  sur  la  tête  une  cou- 
ronne en  crin  de  cheval.  Il  est  la  sagesse  personnifiée,  exté- 
rieurement du  moins.  Ses  pensées  semblent  errer  bien  loin,  et 
de  son  siège  olympien  il  jette  un  regard  indifférent  sur  l'effort 
de  ses  élèves. 

Le  Consulat  d'Allemagne  est  un  bâtiment  neuf,  mais  sans 
rien  du  confortable  de  celui  d'Angleterre.  Le  Consul  général  est 
aussi  chargé  des  affaires  de  rAutriche-Hongrie  et  aurait  à  s'en 
occuper  s'il  y  avait  jamais  à  s'en  occuper.  Il  parle  beaucoup  du 
Japon,  où  il  a  été  attaché  à  la  Légation. 

Du  Consulat  à  la  Mission,  il  n'y  a  que  quelques  mètres. 
Quand  j'ai  franchi  sa  porte  aux  barreaux  de  fer,  ma  surprise  est 
aussi  grande  qu'agréable,  car  j'ai  devant  moi  une  vaste  cathé- 
drale avec  de  spacieux  édifices  des  deux  côtés,  dans  leurs  enclos 
boisés.  Elle  est  bâtie  sur  le  modèle  des  vieilles  cathédrales  de? 
Pays-Bas,  —  brique  rouge  et  style  gothique.  Je  n'aime  pas  i 
rencontrer  ce  style  en  Orient,  mais  c'est  peut-être  un  nuunque  de 
goût  de  ma  part.  Comme  édifice,  il  n'y  a  rien  h  dire  contre 


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EN   MANDCHOURIE    ET    EN    CORÉE.  917 

ccluî-ci  :  il  est  parfait  dans  son  genre.  Et  quelle  propreté  !  Le 
dallage  de  pierre  brille  comme  un  miroir. 

C'est  avec  étonnement  que  j'admire  la  cathédrale  si  majes- 
tueuse, si  noble  de  conception,  et  j  ai  peine  à  croire  que  l'ar- 
chitecte fut  un  des  Pères  de  la  Mission  même,  et  que  les  ouvriers 
étaient  de  simples  paysans  coréens.  En  face  de  l'entrée,  le 
vicariat  est  un  autre  important  édifice,  et  un  peu  plus  loin,  sur 
l'autre  versant  de  la  colline,  se  trouvent  l'orphelinat  et  ime  école 
primaire.  Quel  établissement  remarquable,  quelle  œuvre  mer- 
veilleuse où  des  centaines  d'enfans  abandonnés  ont  été  sauvés, 
élevés,  et  finalement  établis  dans  la  vie  par  les  religieuses,  femmes 
héroïques  venues  de  France!  Elles  ont  tout  quitté  de  ce  qui  leur 
fut  cher,  —  parens,  famille,  patrie,  tout,  —  afin  de  se  faire  les 
gardiennes  des  êtres  misérables,  des  créatures  délaissées  de  cette 
Corée  sauvage. 

Que  de  vies  humaines  et  que  d'âmes  sont  perdues  chaque 
année  !  Les  infanticides  sont  plus  nombreux  que  nous  n'oserions 
le  croire  en  Extrême-Orient.  Toutefois,  si  dans  le  district  se 
trouve  ime  mission,  la  mère  affamée  dépose  le  nouveau-Jié  au 
seuil,  et  beaucoup  d'autres  sont  ramassés  dans  les  rues,  pour  être 
formés  ensuite  à  un  métier  utile  qui  leur  permette  de  gagner  plii3 
tard  leur  pain.  Malheureusement  le  nombre  de  ces  maisons  es't 
très  limité,  si  nous  considérons  l'étendue  du  pays,  et  les  mis- 
sionnaires sont  surchargés  de  travail. 

L'œuvre  apostolique  en  Corée  est  certes  une  des  pages  des 
plus  édifiantes  de  l'histoire  de  l'église  catholique,  et  cette  page 
glorieuse  est  un  peu  la  propriété  de  la  France.  Il  n'y  a  pas  un 
siècle  que  les  premiers  Pères  de  la  mission  étrangère  commen- 
cèrent à  évangéliser  et  civiliser  le  pays.  Et  dans  quelles  condi- 
tions I  Exposés  à  la  persécution  la  plus  cruelle,  aux  tortures  les 
plus  terribles,  ils  ont  vécu  cachés  dans  des  caves,  ou  dans  des 
forêts,  comme  les  premiers  chrétiens.  Et  beaucoup  d'entre  eux 
ont  subi  le  même  martyre.  Les  hérauts  qui  annonçaient  la 
lumière  ont  été  massacrés.  Mais  d'autres  sont  venus  pour  les 
remplacer,  d'autres  vocations  suprêmes  se  sont  présentées  pour 
ranimer  la  propagation  de  la  doctrine  divine,  et  répandre,  où  il 
n'y  avait  que  de  l'ignorance  et  de  la  cruauté,  les  vertus  chré- 
tiennes, la  charité,  l'espoir  et  la  foi. 

L'évêque  est  parti  en  tournée  et  ne  rentrera  pas  avant  une 
dizaine  de  jours.  C'est  donc  le  grand  vicaire  qui  me  reçoit.  Il  me 


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n 


918  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 


montre  toute  la  petite  colonie,  l'école,  le  couvent  et  l'orplrelînat. 
Quand  je  prends  congé,  le  soleil  est  &  son  déclin.  Les  pics  des 
collines  environnantes  s'enlèvent  en  pourpre  sur  un  ciel  de 
topaze.  Je  rentre  par  un  long  détour  et  je  trouve  les  rues  plus 
encombrées  encore  que  le  matin.  Je  jeHe  un  coup  d'œil  dans 
quelques  boutiques  ;  mais  il  n'y  a  rien  qui  vaille  la  peine  d'être 
vu.  Les  fourreurs  paraissent  les  plus  occupés.  Ils  sont  en  train 
de  tailler  et  de  façonner  nombre  de  tuniques,  de  collets,  de 
manteaux.  Il  y  a  aussi  pas  mal  de  jaquettes  étalées,  beaucoup 
sans  manches,  pour  protéger  la  poitrine  et  le  dos.  On  met  par- 
dessus des  caftans  de  laine  blanche.  Rien  d'étonnant  si  les  gens 
ont  l'air  d'édredons  ambulans. 

  droite,  je  remarque  un  antre  fort  semblable  à  une  de  ces 
auberges  chinoises  qu'on  trouve  au  bord  des  routes.  Dans  la 
grande  écurie  ouverte  sont  alignés  de  petits  chevaux  au  poil 
rude,  avec  des  nattes  de  paille  sur  le  dos.  Un  coolie  transporte 
Teau  d'un  puits  dans  deux  seaux  de  cuivre  suspendus  aux  deux 
bouts  d'une  longue  perche,  que  d'ailleurs  il  ne  porte  pas  sur 
Tépaule  mais  qui  est  posée  en  croix  sur  son  dos. 

Puis  je  passe  devant  de  petites  casernes  sans  prétention  ;  leur 
petitesse  s'assortit  aux  soldats  dont  plusieurs  regardent  aux 
fenêtres.  Â  défaut  d'une  meilleure  occupation,  ils  sont  en  train 
de  mâcher  des  graines  de  citrouille. 

Nous  arrivons  aux  boutiques  de  bric-à-brac:  plusieurs  ven- 
dent de  la  porcelaine,  quelques-unes  des  articles  de  bronze  et 
beaucoup  des  tuiles  et  toutes  sortes  de  démolitions.  Aux  carre- 
fours, il  y  a  encore  des  casernes,  bâtisses  longues  et  basses.  Les 
petits  hommes  n'ont  pas  seulement  le  collet  rouge,  mais  aussi  le 
dolman  rouge.  C'est  un  quartier  de  cavalerie,  et  un  petit  bout  de 
hussard  entre  justement  au  galop.  Ce  guerrier  n'est  pas  d'un 
iota  plus  grand  que  le  petit  Poucet  et  son  coursier  à  peine  plu? 
gros  qu'un  veau  de  deux  mois.  Un  formidable  glaive,  qui  bat 
avec  fracas  les  flancs  de  ce  hussard-joujou,  menace  de  le  jeter  à 
bas  de  son  cheval.  D'un  peu  plus  près,  je  vois  que  l'instrument 
meurtrier  est  un  sabre  bien  ordinaire.  L'uniforme  du  cavalier 
est  le  plus  bariolé  que  j'aie  jamais  vu.  Cela  vous  fait  apprécier  le 
goût  des  Europe; ens.  Le  dolman  du  hussard  coréen  est  couleur 
de  cannelle,  son  collet  et  ses  paremens  sont  émeraude  et  les 
bandes  de  sa  culotte,  safran.  Si  le  plumage  d'un  perroquet  avait 
été  pris  pour  modèle^  l'effet  n'aurait  pas  été  plus  saisissant. 


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EN   MÂNDCHOURIE   ET   EN   CORÉE.  919 

Jô  vais  devant  moi  à  l'aventufe,  quand  devant  une  porte  je 
Mis  presque  renversé  par  des  chiens.  Les  rues  de  Séoul,  comme 
celles  de  Pékin  et  de  Gonstantinople)  sont  pleines  de  ces  chiens  ; 
mais  ici  ils  sont  bien  tenus  et  vigoureux.  Si  l'un  d'eux  se  met 
à  aboyer  pour  annoncer  l'approche  d'un  danger,  des  aboiemens 
répondent  aussitôt  à  ce  signal  à  travers  tout  le  quartier.  C'est 
ce  qui  arrive  pour  moi.  A  mon  approche,  le  gardien  de  service 
a  l'impression  que  je  veux  empiéter  sur  son  domaine.  Son  atti- 
tude envers  moi  n'est  rien  moins  qu'amicale  et  comme  je  ne  suis 
armé  ni  d'une  canne,  ni  d'un  parapluie,  instinctivement  je  mo 
baisse  pour  ramasser  une  pierre.  Il  n'en  fautpas  plus  pour  m'attirer 
un  bout  de  conduite.  Il  est  tout  à  fait  dans  son  droit  et  Tincident 
n'a  pas  d'autre  suite  que  de  me  montrer  à  quel  fidèle  chien  de 
garde  j'ai  affaire. 

Le  sujet  de  la  race  canine  en  Corée  mérite  quelques  mots, 
parce  que  ces  chiens  sont  parmi  les  physionomies  les  plus  ty- 
piques des  rues  de  Séoul,  et  je  dois  confesser  que  je  n'ai  jamais 
vu  d'animaux  mieux  dressés.  Dans  les  rues,  ils  sont  les  plus  doux 
des  quadrupèdes  et  aussi  paisibles  que  des  agneaux  ;  un  seul 
mot  sufût  pour  que  le  chien  de  Séoul  regagne  sa  porte  ;  il  sait 
que  c'est  son  devoir  d'être  là.  Il  restera  couché  dans  la  petite 
cour  pendant  des  heures  et  des  heures  :  mais  il  aime  plus  que 
tout  s'installer  confortablement  sur  le  seuil,  la  tête  dans  la  rue 
de  manière  à  surveiller  toute  approche.  Tant  qu'on  tient  le  mi- 
lieu de  la  route,  il  ne  fait  aucune  attention  :  tout  au  plus  ira-t-il 
jusqu'à  dévisager  les  gens  vêtus  de  noir  et  qui  n'ont  pas  la  face 
jaune,  spectacle  auquel  il  n'est  pas  habitué,  attendu  que,  depuis 
qu'il  est  venu  au  monde,  il  n'a  vu  que  des  caftans  blancs.  Que 
vous  dirigiez  vos  pas  vers  la  maison,  il  pousse  un  ou  deux  gro- 
gnemens  ;  si  vous  approchez  davantage,  il  aboie  de  toutes  ses 
forces;  mais  il  reserve  son  attaque  jusqu'à  ce  que  l'étranger  soit 
à  environ  un  mètre.  Durant  ce  temps,  les  forces  auxiliaires  du 
voisinage  ont  pu  faire  leur  concentration  et  vous  avez  toute  la 
brigade  grondant  et  jappant  à  vos  talons.  Cet  effroyable  pandé- 
monium  amène  le  maître  de  la  maison  ou  un  membre  de  sa 
famille  au  centre  du  désordre,  et  un  seul  mot,  ou  simplement  un 
signe,  suffit  à  faire  battre  en  retraite  le  cerbère,  qui  regagne  sa 
place  en  secouant  la  queue. 

L'obscurité  descend  dans  un  calme  suprême.  La  fraîche  nuit 
dautomne  étend  silencieusement  le  voile  gris  de  sa  brume  sur 


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920  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  blanche  cité.  Mais,  voyez  !  n'est-ce  pas  l'aurore  boréale  qui 
perce  TombreîCela  commence  dans  la  direction  de  Puk-Han  ;  le 
ciel  soudain  s'embrase  ;  des  clartés  rouges  luisent  et  s'avivait  ; 
ce  sont  bientôt  des  flammes,  comme  si  des  centaines  de  torches 
illuminaient  l'atmosphère. 

Une  autre  surprise  m'attendait,  qui  va  compléter  en  les  dé- 
passant tous  les  étranges  spectacles  de  la  journée  :  un  cortège 
aux  flambeaux,  tel  que  je  n'en  ai  jamais  vu  jusqu'ici.  Des  pié- 
tons, des  chaises  à  porteurs,  des  cavaliers  s'avancent  en  file 
interminable.  Quelle  pompe  est  celle-là?  Quel  saisissant  en- 
semble !  Les  plus  petits  détails  révèlent  un  goût  d'artiste  et  les 
moindres  objets  sont  merveilleusement  groupés  pour  rehausser 
l'effet  général.  La  procession  est  conduite  par  des  enfans  habillés 
de  blanc  de  la  tète  aux  pieds,  avec  des  coiffures  en  forme  de 
cloches.  Puis  viennent  des  porteurs  de  torches  et  de  bannières, 
des  serviteurs  qui  promènent  des  inscriptions  au  bout  de 
longues  perches,  d'autres  qui  balancent  des  lanternes.  Derrière 
ce  groupe,  un  autre  où  Ton  brûle  des  nattes  de  paille.  Enfin 
une  section  de  cavaliers  dont  huit  sont  entièrement  couverts 
de  manteaux  blancs.  On  les  prendrait  pour  des  fantômes,  n'était 
qu'ils  gémissent  amèrement  :  ce  sont  des  pleureurs  à  gages  pa- 
reils aux  pleureuses  de  l'ancienne  Rome.  J^ai  sous  les  yeux  un 
enterrement  indigène.  Un  membre  de  la  famille  des  Min  est 
conduit  à  sa  dernière  demeure.  Il  descend  d'un  clan  fameux  et 
il  est  parent  de  la  jeune  impératrice  de  Corée;  aussi  lui  déceme- 
t-on  une  pompé  royale.  Le  cortège  funèbre  a  vraiment  grand 
air,  quoique  tous  les  vétemens  soient  simplement  de  toile  écrue. 
Les  décors  sont  pour  la  plupart  en  papier,  mais  l'arrangement 
est  si  heureux  et  de  lignes  si  parfaites  que  nous  négligeons  les 
détails  et  admirons  seulement  l'effet  général.  Le  groupe  des  pleu- 
reuses est  suivi  de  monstres,  habillés  comme  les  gnomes  qui 
peuplent  les  fables  et  portant  des  masques  rouges,  jaunes,  verts 
et  bleus,  la  tète  ornée  de  cornes,  de  crêtes  de  coq  et  de  couronnes. 
L'aspect  d'ensemble  inspire  la  terreur.  De  nombreux  groupes 
suivent,  qui  s'avancent  majestueusement  et  disparaissent  lente- 
ment dans  l'obscurité  de  la  nuit. 

Je  ne  sais  pas  combien  dure  la  procession;  mais  il  a  dû 
déûler  quelques  milliers  de  personnes  avant  que  les  deux  cata 
falques  dorés  fissent  leur  apparitioù.  Tous  deux  sont  pareils  c 
ressemblent  à  des  pagodes  monumentales,  découpées  de  pignons 


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EN   MANDCHOURIE  ET   EN    CORÉE.  921 

dessinées  avec  Tétrange  originalité  de  ce  peuple  et  ornées  avec 
toute  la  richesse  de  sou  imagination.  Les  deux  cercueils  pres- 
crits par  les  anciennes  traditions  reposent  sur  des  piédestaux^ 
dans  Tombre  de  hauts  baldaquins.  Derrière  eux  marche  une 
personne,  enveloppée  dans  une  toile  à  sac  qui  rappelle  la  robe 
portée  sur  leurs  uniformes  par  les  membres  de  la  confrérie  de  la 
Miséricorde  en  Italie.  Les  catafalques  et  les  cercueils  sont  portés 
sur  les  épaules  de  trente-deux  pleureurs,  qui  marchent  d'un  pas 
lent  et  rythmé. 

Mais  ce  n'est  pas  encore  la  fin  du  cortège.  Sur  de  nombreuses 
chaises  à  porteurs  sont  entassés  les  objets  personnels  du  défunt  : 
ses  habits^  ses  meubles  et  aussi  ses  chevaux  et  ses  vaches.  Tout 
cela  le  suit  de  manière  à  pouvoir  être  brûlé  en  holocauste  près 
de  sa  tombe,  —  mais  seulement  en  effigie,  car  tout  est  en  papier. 
C'est  là  une  édition  bon  marché  des  anciennes  traditions;  ainsi 
les  conservent  les  générations  plus  pratiques  de  Theure  actuelle. 
Figurées  aussi,  les  pièces  d'argent  que  jettent  à  la  foule  les 
pleureurs  à  cheval  :  ce  ne  sont  que  de  petits  disques  de  papier. 
Derrière  une  chaise,  une  autre  chaise.  Une  armée  de  porteurs  et 
de  domestiques  accompagnent  les  membres  de  la  famille.  Toute 
la  tribu  est  là;  une  brigade  entière  suit  à  cheval  le  catafalque 
dentelé.  Tous  sont  couverts  de  toile  à  sac.  Le  cortège  tout  entier 
est  blanc,  et,  lorsqu'il  contourne  le  sommet  de  la  colline,  l'effet 
est  unique.  Les  pleureuses,  les  monstres,  les  pleureurs  et  les 
gens  de  la  suite,  les  gigantesques  catafalques  et  la  foule  immense 
font  un  des  plus  étranges  spectacles  que  j'aie  jamais  contemplés. 
Les  bannières  ferlées,  les  inscriptions  qui  se  balancent,  les  om- 
brelles ouvertes,  les  lanternes  aux  sourdes  lueurs,  tout  cela, 
dans  Tobscurité  de  la  nuit,  forme  le  plus  étrange  arrangement; 
et  la  lumière  des  torches,  l'incendie  des  petits  paquets  de  jonc  et 
de  paille  fait  courir  dans  le  long  cortège  des  ombres  blanches 
une  rouge  vibration.  Les  roulemens  de  tambours  et  le  bour- 
donnement des  cornemuses  rempleicent  la  musique  et  les  pleu- 
reuses forment  le  chœur.  Ce  lugubre  enterrement  est  en  réalité 
la  plus  parfaite  «  danse  macabre.  » 

La  pleine  lune  se  lève,  lente  et  majestueuse,  derrière  les  col- 
Ines,  plus  pleine  qu'à  l'ordinaire,  comme  si  elle  voulait  éclairer 
Iei  procession  fantastique.  La  mélancolique  lumière  filtre  à  tra- 
vers la  nuit  et  ses  rayons  d'argent  accentuent  le  caractère  fan- 
1  )matiaue  de  la  scène. 


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?r- 


922  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

Le  premier  jour  passé  dans  la  capitale  de  la  Corée  touclie  à 
sa  fin.  Le  calme  pénètre  la  nuit,  un  cakne  profond  comme  on 
n'en  peut  goûter  qu'à  Séoul.  L'allée  qui  conduit  à  la  Légation 
est  sombre  et  déserte;  j'essaie  de  me  rappeler  ce  que  j'ai  vu  et 
entendu,  tant  de  choses  neuves  et  saisissantes,  tant  de  contrastes 
et  toutes  ces  perceptions  incohérentes  dans  leur  nouveauté.  Il 
n'y  avait  pas  d'invités  au  dîner.  Mon  hôte  me  demanda  :  «  Que 
pensez- vous  de  Séoul?  »  Je  fus  à  peine  capable  d'exprimer  claire- 
ment mes  pensées.  Ce  que  je  pense  réellement  de  Séoul?  Ce  que 
je  pense  de  ses  habitans,  de  sa  vie,  de  sa  physiologie  et  de  son 
atmosphère?  Je  veux  l'écrire  tout  de  suite,  avant  que  mes  impres- 
sions aient  rien  perdu  de  leur  première  fraîcheur,  tant  que* 
chaque  teinte  est  encore  vive,  chaque  détail  grossi  par  la  nou- 
veauté. Quand  mon  séjour  ici  sera  terminé,  je  parcourrai  ces 
notes  et,  comme  un  maître  d'école,  je  corrigerai  à  l'encre  rouge 
toutes  les  fautes  que  j'y  pourrai  trouver.  Ville  et  gens  me  seront 
alors  mieux  connus^joaaisje  charme  du  premier  [jour  sera  pour 
jamais  évanoui. 

Vay  de  Vaya  et  Luseod. 


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REVUE  LITTÉRAITIE 


SHAKSFEÂKE  ET  LA  CRITIQUE  FRANÇAISE 


C'est  une  lâche  sînpulièremenl  difficile  que  d'écrire  l'hisloire  d'une 
littérature  étrangère,  surtout  s'il  s'agit  d'une  litténature  dont  le  génip 
diffère  profondément  du  nôtre,  mais  qui  a  d^ailleurs  avec  la  littérature 
française  ce  trait  en  commun  :  la  richesse  inépuisable  et  une  puis- 
sance de  production  ininterrompue  à  travers  les  siècles.  Aussi,  depuis 
1864  où  Taine  donnait  son  Histoire  de  la  littérature  anglaise,  per* 
sonne  ne  s'était-il  avisé  de  renouveler  l'entreprise.  Ëtait-ce  qu'on 
craignit  l'apparence  de  se  poser  en  rival  du  célèbre  écrivain,  ou  qpie 
Ton  considérât  pour  un  temps  son  œuvre  comme  définitive?  Mais 
VHistoire  de  Taine  était  résolument  systématique  et  n'avait  même 
servi  au  philosophe  que  d'un  moyen  pour  éprouver  son  système.  On 
pouvait  reprendre  le  sujet  en  se  plaçant  à  un  autre  point  de  vue,  en 
employant  une  autre  méthode.  C'est  ce  qu'a  Justement  pensé  un  des 
plus  fervens  admirateurs  de  Taine,  M.  J.-J.  Jusserand.  Familiaris6 
par  de  fréquens  séjours  chez  nos  voisins  avec  la  société,  la  vie,  la 
pensée  anglaise,  initié  par  les  leçons  de  Gaston  Paris  aux  recherches 
de  Ténidition  moderne,  ce  diplomate  de  carrière  s'est  proposé,  par 
manière  de  passe-temps  et  pour  occuper  les  loisirs  de  sa  profession, 
d'écrire  une  monumentale  Histoire  littéraire  du  peuple  anglais.  Le 
premier  volume  avait  été  publié  en  1894.  Le  second  volume  vient  de 
paraître  (1).  On  ne  trouvera  pas  que  ce  fût  trop  de  dix  années  pour  en 

(1)  J.-î.  Jusserand.  Histoire  littéraire  du  peupte  anglais.  —  T.  Des  Origines  à  la 
Renaissance.  —  il.  De  la  Renaissance  à  Ic^  guerre  civile,.  2  toI.  in-8«  (Finnin- 
Didot). 


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924  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

réunir  et  en  agencer  les  matériaux,  si  Ton  songe  qu'il  embrasse  la 
Renaissance  et  la  Réforme,  TAngleterre  dUenri  VIII  et  d'Elisabeth 
avec  Spenser,  Shakspeare  et  Bacon.  Au  surplus,  M.  Jusserand  n'a  pas 
uniquement  pour  objet  d'étudier  les  genres  littéraires,  les  œuvres  et 
leurs  auteurs  :  il  a  essayé  de  faire  une  sotte  d*histoire  continue  de 
Tesprit  anglais,  de  le  montrer  se  formant  peu  à  peu  d'élémens  super- 
posés qiii  avec  le  temps  se  fondent  et  s'amalgament,  puis,  s'élevant  à 
la  conscience  de  lui-même  et  se  manifestant  dans  la  vie  religieuse, 
politique,  sociale,  aussi  bien  que  dans  la  vie  littéraire  proprement 
dite.  C'est  un  tableau  d'une  remarquable  ampleur  et  souvent  d*un 
solide  éclat.  Il  faut  savoir  infiniment  de  gré  à  ceux  de  nos  contempo- 
rains qui  maintiennent  chez  nous  la  tradition  de  ces  travaux  de  longue 
haleine  et  conservent  le  souci  des  vastes  compositions  où  l'un  des 
mérites  essentiels  est  justement  dans  l'ordonnance  générale  et  dans 
l'harmonie  des  proportions.  M.  Jusserand  a  voulu  faire  œuvre  de 
lettré  autant  que  d'érudit;  nous  ne  saurions  trop  l'en  louer.  Alors  que 
nous  sommes  de  plus  en  plus  frappés  de  la  nécessité  d'étudier  les 
littératures  européennes  dans  les  rapports  qu'elles  soutiennent  entre 
elles,  il  nous  y  aide  par  la  sûreté  de  son  information  comme  par 
l'aisance  de  son  exposé. 

Pour  montrer  quelle  utilité  l'histoire  môme  de  la  littérature  fran- 
çaise peut  retirer  de  cette  «  histoire  littéraire  du  peuple  anglais,  »  nous 
nous  bornerons  à  détacher  de  l'ensemble  une  partie  :  celle,  à  vrai 
dire,  où  va  tout  de  suite  la  curiosité  du  lecteur  français.  Car  si  l'œuvre 
de  Shakspeare  est  au  centre  de  la  littérature  anglaise,  d'autre  paît  elle 
a  eu  en  France  une  fortune  éclatante  et  s'est  trouvée  associée  à  une 
importante  évolution  de  notre  goût.  M.  Jusserand,  jadis,  avait  déjà 
consacré  im  curieux  travail  à  cette  question,  dans  son  livre  :  Shaks- 
peare en  France  som  tanden  régime  (1).  Il  y  revient  cette  fols  pour  la 
traiter  à  sa  place  et  à  sa  date.  Son  étude  sur  Shakspeare,  en  bien  des 
points  nouvelle,  nous  servira  à  signaler  un  certain  nombre  d'erreurs 
très  répandues,  en  France  et  ailleurs,  sur  le  compte  du  dramaturge 
anglais,  et  à  caractériser  l'espèce  de  méprise  fondamentale  que  ne 
manque  pas  de  commettre  notre  critique  chaque  fois  qu'elle  s'occupe 
du  grand  Will. 

La  première  de  ces  erreurs  est  celle  qui  consiste  à  prétendre  que 
la  critique  française  ait  été  en  aucun  temps  injuste  pour  Shakspeare 
et  qu'elle  Tait  méconnu  avec  une  opiniâtreté  qui  témoignerait  de 

(1)  J.-J.  Jusserand,  Shakspeare  en  France  sous  l'ancien  régime,  1  vol.  in-18 
(Armand  Colin). 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  923 

rétroitesse  de  notre  goût,  et  de  rentétement  où  nous  sommes  des 
choses  de  chez  nous.  C'est  un  lieu  commun  de  déplorer  que  notre 
xvu*  siècle  ait  ignoré  Shakspeare  ;  et  c'en  est  un  de  plaindre  le  mal- 
heureux Corbeille  qui  se  débattait  contre  la  tyrannie  des  règles,  sans 
se  douter  qu'un  exemple  si  voisin  venait  de  prouver  sans  réplique 
rinanité  de  ces  règles.  Mais  comment  nous  fussions-nous  avisés  du 
génie  de  Shakspeare  quand  on  voit  que  les  compatriotes  du  poète 
furent  à  peine  plus  clairvoyans?  Les  contemporains  avaient  tout 
juste  placé  Shakspeare  au  rang  de  ses  rivaux,  et  le  xvii*  siècle  tout 
entier  a  pu  s'écouler,  sans  que  l'Angleterre  se  soit  doutée  qu*elle  eût 
produit  son  plus  grand  poète.  La  première  édition  des  œuvres  de 
Shakspeare,  pubUée  après  la  mort  du  poète,  ne  provoqua  aucime 
espèce  d'enthousiasme.  Sur  l'exemplaire  que  possède  la  Bibliothèque 
nationale,  M.  Jusserand  a  relevé  les  annotations  marginales  qu'y  a 
mises  un  de  ses  anciens  propriétaires.,  Suivant  cet  Anglais  du  temps 
de  Dryden,  beaucoup  de  ces  pièces  sont  indifférentes,  d'autres  assez 
bonnes,  ou  bonnes,  ou  moins  bonnes  que  celles  de  Dryden.  Combien 
nous  sommes  loin  de  la  dévotion  avec  laquelle  s'exprimera  quelque 
jour  le  culte  de  Shakspeare  I  Les  fournisseurs  de  théâtre  ne  se  font 
pas  faute  de  remettre  à  la  scène  ses  pièces  remaniées,  transformées 
et,  à  leur  avis,  améliorées.  Qu'en  diraient  ceux  pour  qui  le  texte  de 
la  moindre  d'entre  elles  est  sacré  jusque  dans  ses  interpolations?  Au 
témoignage  de  Dryden,  Beaumont  et  Fletcher  étaient  de  son  temps 
joués  deux  fois  plus  souvent  que  Shakspeare.  Il  arrivait  que  la  cri- 
tique passât  son  nom  sous  silence;  et  c'est  Addison  qui,  en  1694, 
omet  de  le  mentionner  dans  son  Tableau  des  meilleurs  poètes  anglais. 
Au  xvm*  siècle,  commence  en  Angleterre  le  beau  temps  de  la  renom- 
mée de  Shakspeare  ;  mais  il  est  remarquable  que,  si  elle  se  répandit 
alors  sur  le  continent,  c'est  en  France  qu'elle  fut  d'abord  adoptée  et 
trouva  ses  premiers  enthousiastes. 

Le  plus  ancien  jugement  qui  ait  été  porté  hors  d'Angleterre  sur 
Shakspeare  est  un  jugement  français.  M.  Jusserand  a  eu  la  bonne 
fortune  de  le  découvrir,  et  la  trouvaille  est  pour  le  moins  amusante. 
Ce  jugement  est  dû  à  Nicolas  Clément,  bibliothécaire  de  Louis  XIY,  qui, 
entre  1675  et  1684,  dressait  le  catalogue  des  livres  de  son  maître. 
Louis  XIV  avait  un  Shakspeare  I  11  va  sans  dire  qu'il  ne  l'ouvrit 
jamais;  il  se  peut  bien  que  son  bibliothécaire  ait  fait  de  môme;  tou- 
jours est-il  que  celui-ci  avait  une  opinion  sur  le  poète  et  qu'elle  est 
en  somme  favorable  :  «  Ce  poète  anglais  a  l'imagination  assez  belle  : 
il  peint  naturellement,  il  s'exprime  avec  finesse  ;  mais  ces  belles  qua- 


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926  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lités  sont  obscurcies  par  les  ordures  qu'il  mêle  dans  ses  comédies.  » 
Cette  note  resta  manuscrite  :  elle]  prouve  en  tout  cas  que  le  nom  de 
Shakspeare  avait  pénétré  en  France  à  la  fin  du  xvn*  siècle.  Son  œuvre 
est  appréciée  dès  les  premières  années  du  xviu*,  et  les  plus  anciens 
jugemens  imprimés  sur  Shakspeare  sont  encore  des  jugemens  fran- 
çais, ff  Toutes  les  gazettes  littéraires  de  langue  française  avaient  entre- 
tenu leur  public  de  Shakspeare,  bien  avant  que  Lessing  commençât, 
en  Allemagne, à  partir  de  1758,  à  exposer  ses  méthodes,  expliquer  son 
génie  et  célébrer  sa  gloire.  »  Si  donc  1* Allemagne  devait,  par  la  suite, 
faire  beaucoup  pour  la  gloire  de  Shakspeare,  elle  avait  été  précédée, 
préparée,  initiée  par  la  France.  On  sait  combien  de  fois  la  France  a 
rendu  aux  écrivains  étrangers  le  service  de  les  recommander  à  Topi- 
nion  européenne  :  Shakspeare  est  l'un  de  ceux  à  qui  elle  a  rendu  le 
plus  expressément  ce  genre  de  service. 

Mais  en  même  temps  qu'elle  se  passionnait  pour  Shakspeare,  la 
France  s'en  faisait  une  image  singulière,  bizarre,  comme  d'un  écrivain 
sans  analogie  avec  aucun  autre,  et  auquel  ne  saurait  être  appliquée 
la  commune  mesure,  son  originalité  étant  faite  de  son  étrangeté.  C'est 
dès  les  premiers  temps  que  nous  voyons  s'accréditer  cette  opinion 
dont  nous  ne  sommes  pas  encore  parvenus  à  nous  dégager  entière- 
ment et  se  former  cette  idée  à  travers  laquelle,  bon  gré  mal  gré, 
nous  continuons  d'apercevoir  le  poète  anglais.  L'abbé  Prévost  se 
réjouit  que  Shakspeare  n'ait  pas  connu  les  anciens,  car  peut-être  le 
contact  «  lui  aurait  fait  perdre  quelque  chose  de  cette  chaleur,  de 
cette  impétuosité  et  de  ce  délire  admirable,  si  l'on  peut  s'exprimer 
ainsi,  qui  éclate  dans  ses  moindres  productions.  »  Diderot  écrit  à  Tron- 
chin  :  «  Ah  1  monsieur,  ce  Shakspeare  était  un  terrible  mortel;  ce  n'est 
pas  le  gladiateur  antique,  ni  l'Apollon  du  Belvédère  ;  mais  c'est  l'informe 
et  grossier  colosse  de  Notre-Dame  :  colosse  gothique,  mais  entre  les 
jambes  duquel  nous  passerions  tous.  »  Et  on  sait  en  quels  termes  Vol- 
taire, sur  la  fin  de  sa  vie,  déplorait  d  avoir  jadis,  l'un  des  premiers,  in- 
troduit en  France  le  théâtre  de  ce  Gille,  de  ce  bouffon,  de  ce  sauvage  : 
«  Auriez- vous  les  deux  volumes  de  ce  misérable  Le  Tourneur  dans  les- 
quels il  veut  nous  faire  regarder  Shakspeare  comme  le  seul  modèle  de  la 
véritable  tragédie  ?  Il  y  a  déjà  deux  tomes  imprimés  de  ce  Shakspeare 
qu'on  prendrait  pour  des  pièces  de  la  foire,  faites  il  y  a  deux  cents  ans... 
Il  n'y  a  pas  en  France  assez  de  camouflets,  assez  de  bonnets  d'&ne, 
assez  de  piloris  pour  un  pareil  faquin...  Ce  qu'il  y  a  d'affreux,  c'est  que 
le  monstre  a  un  parti  en  France,  et,  pour  comble  de  calamité  et 
d'horreur,  c'est  moi  qui)  autrefois,  parlai  le  premier  de  ce  Shakspeare; 


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REVUE   LITTÉRAIRE.  927 

c'est  moi  qui  le  premier  montrai  aux  Français  quelques  perles  que 
j'avais  trouvées  dans  son  énorme  fumier.  »  Ainsi  se  formait  Tirnage 
«  monstrueuse  »  d*un  Shakspeare  qui  aurait  été  un  fou  de  génie,  un 
barbare  sublime,  écrivant  dans  une  espèce  d'hallucination,  dans  une 
nuit  d*où  jailliraient  des  éclairs.  C'est  elle  qtii  s'est  imposée  chez 
nous.  Admirateurs  ou  contempteurs  ont  jugé  également  impossible 
de  rendre  eompte  de  l'œuvre  de  Shakspeare  par  les  procédés  habi- 
tuels de  la  critique  et  d'en  parler  avec  sang-frotd,  sans  subir  quelque 
atteinte  de  ce  «  délire  »  qui  s'en  dégage.  Nous  aUons  voir  comment 
cette  idée  a  faussé  pour  longtemps  la  conception  qu'on  s'est  faite  de 
l'homme  et  de  l'écrivain. 

Les  romantiques  n'ont  pas  manqué  de  voir  en  lui  le  type  du  poète 
tel  qu'ils  se  le  représentaient.  Pour  eux,  l'homme  de  génie  ne  saurait 
être  l'homme  d'ordre,  de  prudence  et  de  pratique  entente  de  la  vie,  et 
le  poète  ne  saurait  être  un  bourgeois,  puisqu'il  est  précisément  le 
contraire.  Donc  ils  fabriquèrent  un  Shakspeare  à  souhait,  pauvre 
grand  homme  errant  et  souffrant,  méconnu,  honni,  trahi,  vivant 
dans  la  réalité  toutes  les  passions  de  ses  drames,  jetant  à  la. société 
un  perpétuel  défi,  composant  de  ses  douleurs  et  de  ses  erreurs  la 
substance  même  de  son  tragique  et  sombre  génie.  Bon  pour  des  poùtes 
français  de  mener  une  existence  de  rentiers  et  de  courtisans  !  et 
c'est  au  surplus  ce  qui  lies  empêche  d'être  complètement  des  poètes... 
Après  cela,  et  quand  on  s'adresse  aux  érudits  pour  savoir  ce  qu'ils 
ont  à  nous  apprendre  de  précis  sur  le  «  doux  cygne  de  l'Avon,  » 
il  ne  laisse  pas  d'être  piquant  de  constater  que  Shakspeare  fut  un 
bourgeois  jovial.  Rien  pourtant  n'est  plus  certain,  et  c'est  même  sur 
rhomme  et  sur  sa  vie  tout  ce  que  Ton  sait  de  certain.  Car  on  a  sou- 
vent regretté  de  posséder  sur  son  compte  si  peu  de  documens  bio-* 
graphiques  ;  mais  cela  même  peut  être  en  quelque  manière  une 
indication  :  Shakspeare  est  de  ceux  dont  la  vie  n'a  pas  d'histoire, 
parce  qu'elle  n'a  pas  eu  d'incidens.  Ayant,  pour  des  raisons  peu  con- 
nues, choisi  la  carrière  du  théâtre,  il  en  gravit  tous  les  échelons  et 
en  occupe  tous  les  emplois  :  auteur,  directeur  de  troupe,  et  fournis- 
sant son  théâtre  de  pièces,  à  mesure  des  besoins  de  la  consommation 
journalière  et  au  gré  de  l'actualité.  Dans  un  milieu  bruyant,  au  milieu 
des  querelles  et  du  tumulte  que  font  ses  confrères,  il  suit  une  routd 
aisée  et  paisible.  U  est  bon  camarade,  facile  à  vivre,  dépourvu  de 
vanité.  U  aime  à  rire.  Les  plus  anciens  témoignages  nous  le  rnon-* 
trent  joyeux  et  non  triste.  «  Son  tempérament  était  avant  tout  jovial 
et  le  Doussait  à  la  gaieté,  »  nous  dit  FuUer,  qui  écrit  peu  de  temps 


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928  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

après  la  mort  du  poète.  A  Londres  où  il  vit  dans  le  monde  dos  comé- 
diens, il  mène  le  genre  d'existence  et  il  a  les  mœurs  qui  y  sont 
usuelles,  et  qui  ne  sont  rien  moins  que  sévères  :  il  fréquente  les 
tavernes,  où  apparemment  il  ne  se  borne  pas  à  discuter  des  règles  du 
ttiéàtre  avec  Jonson,  et  il  ne  se  pique  nullement  de  fidélité  conjugale 
Mais  il  a  soin  de  retourner  périodiquement  dans  sa  ville  natale  de 
Stratford,  où  il  retrouve  ses  parens,  sa  femme,  ses  enfans,  son  inté- 
rieur et  son  ménage,  n  entend  y  être  un  personnage  de  considération  : 
il  relève  les  affaires  de  son  père,  le  marchand  gantier,  qui  s'était 
parfaitement  ruiné,  et  se  met  en  tète  d'obtenir  des  armoiries  pour 
cet  insolvable  de  la  veille.  Il  acquiert  la  [dus  belle  maison  du  pays, 
prend  à  ferme  les  dtmes  de  Stratford,  opération  qui  lui  rapporte  force 
gains  et  procès,  et  se  montre  sans  tendresse  pour  les  débiteurs 
inexacts.  Vers  1610,  bien  qu'il  n'eût  encore  que  quarante-six  ans  et 
qu'il  fût  au  comble  du  succès,  il  juge  le  moment  venu  de  réaliser  son 
rêve  qui  est  aussi  bien  celui  de  tous  les  bourgeois  :  se  retirer  après 
fortune  faite.  11  rentre  dans  sa  ville  natale,  s'établit  dans  sa  belle 
maison,  et,  avec  le  pratique  bon  sens  qu'apportait  à  toute  chose  le 
riche  «  M.  Shakspeare  de  Stratford  sur  Avon,  gentleman,  »  il  marie 
ses  filles  dans  le  pays  à  des  gens  de  leur  milieu,  l'une  à  un  médecin, 
l'autre  à  un  marchand  de  vin.  «  Ni  l'une  ni  l'autre  ne  semble  avoir 
reçu  une  éducation  supérieure  à  celle  que  le  bonhomme  Chrysale 
souhaite  aux  filles  de  bourgeois.  Judith  Shakspeare  pouvait,  au  be- 
soin, signer  son  nom;  mais,  comme  son  grand-père,  elle  s'épargnait 
parfois  cette  peine  en  faisant  une  croix.  »  Que  Shakspeare  ait  vieilli 
maire  de  sa  commune  et  marguillier  de  sa  paroisse,  il  n'y  a  rien  là 
de  surprenant  ;  ce  qui  est  surprenant  plutôt,  c'est  qu'il  y  ait  eu  des 
gens  pour  s'en  étonner. 

A  cette  erreur  qui  consiste  à  imaginer  l'homme  d'après  l'écrivain 
et  à  transporter  dans  sa  vie  les  passions  de  son  œuvre,  en  correspond 
une  autre,  non  moins  fréquente,  qui  consiste  à  supposer  que  l'homme 
a  inspiré  l'auteur  et  s'est  confessé  dans  son  œuvre.  Taine  y  a  cédé,  lui 
aussi,  et  c'est  un  des  points  de  vue  où  il  se  place  le  plus  volontiers 
dans  son  étude.  Il  veut  voir  Shakspeare  lui-même  dans  les  principaux 
de  ses  personnages.  «  Hamlet,  c'est  Shakspeare  et  au  bout  de  cette  ga- 
lerie de  figures  qui  ont  toutes  quelques  traits  de  lui-même,  Shakspeare 
s'est  peint  dans  le  plus  profond  de  ses  portraits...  Parmi  eux  se  trouve 
une  âme  plus  souffrante,  Jacques  le  Mélancolique,  un  des  personnages 
les  plus  chers  à  Skakspeare,  masque  transparent  derrière  lequel  on  voit 
la. figure  du  poète...  Nous  lui  disons  comme  Desdémone  à  Othello  :  «Je 


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REVUE    LITTÉRAIRE. 


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vous  aime,  parce  que  vous  avez  beaucoup  senti  et  beaucoup  souffert.  » 
Combien  il  faut  savoir  gré  à  M.  Jusserand  d'avoir  pris  le  contre-pied 
de  cette  théorie  et  dissipé  ce  préjugé  dans  une  des  meilleures  parties 
de  son  étude!  «Les  cas  où  percent  sans  contestation  possible  les  idées 
personnelles  de  Shakspeare  sont,  en  réalité,  très  rares  :  ce  sont  ceux 
où  le  personnage  s'écarte  de  son  sujet  et  de  son  rôle,  et  émet  des 
jugemens  qui  n*ont  rien  à  voir  avec  la  pièce,  de  ceux  encore  où  la 
même  appréciation  est  réitérée  en  diverses  œuvres,  avec  une  fré- 
queijLce  montrant  un  parti  pris  et  une  idée  arrêtée.  Quand  Hamlet 
se  plaint  de  la  ruineuse  concurrence  faite  par  les  troupes  d'enfans 
aux  comédiens  adultes»  il  est  certain  que  Shakspeare  parle  ici  par 
sa  bouche.  Quand  le  dramaturge  refait  et  recommence,  toujours 
avec  un  évident  plaisir,  Téloge  de  la  terre  natale,  «  cette  pierre  pré- 
cieuse enchâssée  dans  l'argent  de  la  mer  »  ou  l'éloge  de  la  musique, 
la  satire  du  populaire  et  celle  des  gens  de  cour...  il  est  certain  qu'il 
dit  ce  qu'il  pense  et  nous  révèle  ses  propres  sentimens.  Mais  ce  sont 
des  occasions  peu  communes.  Pour  Tordinaire,  il  est  vrai  créateur  : 
il  donne  à  ses  personnages  avec  la  vie  l'indépendance  ;  ils  ont 
leur  libre  arbitre  ;  ils  parient  à  leur  guise,  seuls  responsables  de 
leurs  opinions.  »  Le  fait  est  que  Shakspeare  ayant  exprimé  tour  à 
tour  et  avec  une  force  égale,  tous  les  sentimens  qui  peuvent  faire 
battre  le  cœur  humain,  rien  n'est  plus  arbitraire  que  de  choisir  entre 
tant  de  persoianages  ceux  dont  il  aurait  fait  ses  porte-paroles.  Tout 
juste  peut-on,  dans  la  succession  de  ses  pièces,  noter  la  teinte  diffé- 
rente de  l'ensemble,  conjecturer  que  l'esprit  de  l'auteur  va  s'assom- 
brissant,  ou  plutôt  que,  les  mirages  de  la  jeimesse  s'étant  évanouis, 
il  en  vient  à  se  trouver  directement  en  face  de  la  vie  et  à  en  toucher 
le  fond  douloureux.  Si  dans  l'œuvre  de  Shakspeare,  on  rencontre  de 
larges  échappées  de  poésie,  si  les  personnages  y  donnent  libre  cours 
à  Texpression  de  leurs  tristesses  et  de  leurs  joies,  ou  s'ils  associent 
au  drame  toute  la  nature,  encore  ne  peut- on  ilire  que  cette  œuvre  soit 
lyrique  au  sens  où  le  lyrisme  est  la  poésie  personnelle.  Au  contraire, 
par  sa  variété  et  par  son  caractère  objectif,  elle  pourrait  servir  du 
meilleur  argument  pour  établir  que  le  don  spécifique  de  Técrivain' 
de  théÀtre  est  l'impersonnalité. 

Prenons-eu  donc  notre  parti.  Shakspeare  a  vécu  en  bourgeois  de 
Stratford,  comme  Corneille  en  bourgeois  de  Rouen,  et,  s'il  a  soufflé 
son  ftme  à  Hamlet,  c'est  dans  la  mesure  où  Racine  s'est  exprimé  parla 
bouche  de  Pyrrhus  ou  d'Oreste.  Ce  sont  des  points  qu'il  était  utile  de 
préciser,  mais  qui  sont  d'ailleurs  secondaires.  Un  autre  beaucoup  plus 
TOME  XXIII.  —  1904.  59 


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930  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

importanf,  intéresse  la  conception  elle-même  qu'on  se  fait  de  la  nature 
du  génie  et  la  façon  dont  on  envisage  la  production  de  Tœuvre  d*art. 
C'est  dans  son  William  Shakspeare  que  Victor  Hugo  expose  tout  au  long 
sa  théorie  du  génie,  considéré  comme  une  force  aveugle,  instinctive, 
qui  va  nécessairement  à  des  fins  qu'elle  ignore  par  des  moyens  qu'elle 
n'a  pas  combinés,  et  devant  laquelle  il  faut  être  dans  une  sorte  d'extase 
béate  et  stupide,  admirer  tout  comme  une  bête,  et  prendre  les  défauts 
avec  les  qualités,  comme  on  prend  la  vallée  avec  les  montagnes. 
Cette  théorie  n*est  que  la  forme  exaspérée  d'une  opinion  qui  compte 
beaucoup  de  partisans,  même  en  dehors  des  poètes  et  des  roman-^ 
tiques  :  à  savoir  qu'il  y  a  deux  sortes  de  génies,  les  uns  réfléchis, 
équilibrés,  pondérés,  travaillant  d'après  une  poétique  dont  ils  poui»» 
l'aient  énoncer  les  principes  :  tels  nos  Français  du  xvii*  siècle  ;  les 
aiitres  allant  au  hasard,  ignorant  les  chemins  par  où  ils  passent,  attei- 
gnant au  sublime  sans  l'avoir  voulu,  prodiguant  les  chefs-d'œuvre, 
sans  le  faire  exprès,  génies  inconsciens,  pour  tout  dire,  et  à  qui 
seuls  peut-être  s'appliquerait  parfaitement  le  terme  de  génie. 
Shakspeare  serait  le  type  le  plus  accompli  de  cette  seconde  catégorie. 
De  là  viendraient  chez  lui  ces  contradictions,  ces  heurts,  ces  incohé- 
rences, ces  contrastes,  ce  mélange  d'horreur  et  de  tendresse,  de  gran- 
deur et  de  trivialité,  de  poésie  exquise  et  de  grossièreté.  Il  y  a  chez  lui 
de  Tobscur  parce  qu'il  y  a  de  riDvolontaiire.  Et  peut-être  est^^e  par 
là  qu'il  se  rapproche  de  la  Nature  qui  elle  aussi  est  une  grande 
in<;onsciente... 

Ce  point  de  vue  est  encore  celui  auquel  se  place  H.  Jusserand. 
Certes  il  se  tient  en  garde  contre  les  exagérations  des  dévots,  et  il  a 
l'esprit  trop  clair  et  trop  précis  pour  s'approprier  leur  pathos.  Le 
nouvel  historien  de  Shakspeare  se  défend  de  lui  sacrifier  nos  clas- 
siques du  XVII®  siècle,  et  il  se  fait  fort  de  goûter  également,  pour 
des  mérites  différens,  le  drame  anglais  et  la  tragédie  française.  Mëis 
la  question  est  de  savoir  comment  un  Shakspeare  a  pu  faire  ses 
pièces,  et  pourquoi  il  les  a  faites  telles  que  nous  les  voyons. 
A  cette  question,  M.  Jusserand  répond  que  Shakspeare  les  a  émtes 
sans  parti  pris  volontaire,  sans  système  raisonné,  sans  préfé* 
rences  personnelles,  se  bornant  à  suivre  les  goûts  du  public.  Le 
public  avait-il  d'ailleurs  tort  ou  raison?  Shakspeare,  quand  il  lui  arri- 
vait de  réfléchir,  était  parfois  d'avis  que  le  public  avait  tort.  Aussi 
réfléchissait-il  le  moins  possible,  et  suivait-il  où  on  le  menait,  sans 
savoir  où.  C'est  précisément  pour  cette  raison  qu'il  aurait  réalisé  une 
œuvre  marquée  plus  qu'aucune  autre  à  l'empreinte  de  la  race,  et  doit 


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REVUE   LITTÉRAIRE.  931 

son  pays  d'an  théâtre  purement  anglo-saxon  où  TAngleterre  a  donc 
pu  reconnaître  de  son  génie  propre  Timage  la  plus  ressemblante. 

Cette  conception  d*un  Shakspeare  à  demi  étranger  à  l'œuvre  qu'il 
jette  sur  la  scène  nous  paraît  bien  inacceptable.  Elle  procède  encore 
de  rfllusion  accréditée  en  France  depuis  le  jour  où  Shakspeare 
commença  d'y  être  connu.  Et  au  surplus  on  ne  l'étaye  d'aucun  argu- 
ment décisif.  On  nous  parle  de  la  prodigieuse  facilité  du  poète.  Il  écri- 
vait sans  ratures  et  c'est  bien  ce  qu'on  lui  reprochait  de  son  temps. 
«  Quel  malheur,  disait  Jonson,  qu'il  n'ait  pas  pu  mettre  on  frein  à 
cette  facilité  toujours  prête  î  »  La  pièce  une  fois  mise  à  la  scène, 
Shakspeare  l'abandonne  aux  mille  et  un  dangers  d'interpolations  et 
de  remaniemens  qui  la  menaçaient,  dans  un  temps  où  les  confins  de 
la  propriété  littéraire  étaient  étrangement  vagues  :  il  ne  publie  aucune 
édition  de  ses  oeuvres,  il  n'a  aucun  souci  de  l'immortalité.  Assurer  la 
recette  en  satisfaisant  son  public,  telle  est  pour  lui  l'unique  préoccu- 
pation. Le  public  est  en  fait  son  seul  maître,  et  il  en  est  le  fidèle  ser- 
viteur. Pour  être  plus  certain  de  le  contenter,  il  choisit  des  sujets 
déjà  traités  par  d'autres  et  dont  l'effet  sur  la  foule  a  été  éprouvé. 
Les  histoires  les  plus  connues,  les  personnages  avec  lesquels  les  plus 
ignorans  sont  familiers,  voilà  de  quoi  il  compose  son  répertoire.  Si 
d'ailleurs  dans  le  thème  qu'Q  reprend  il  y  a  quelque  choquante  invrai- 
semblance, et  dans  l'aventure  qu'il  remet  à  la  scène  quelque  absur- 
dité flagrante,  il  n*y  change  rien  :  sa  n^^gligence  à  l'égard  de  tout  ce 
qui  est  vérité  historique  ou  couleur  locale  est  sans  limites...  Or 
aucun  de  ces  traits  n'est  particulier  à  Shakspeare,  et  dans  le  nombre 
il  en  est  plus  d'un  qui  s'appliqueraient  aussi  bien  aux  maîtres  à  qui 
on  Toppose.  Car  pour  ce  qui  est  d'en  appeler  en  dernier  ressort  aux 
goûts  du  public,  c'est  une  tentation  à  laquelle  les  écrivains  de 
théâtre  ne  résistent  guère.  Corneille  et  Molière  dont  d'avis  que  la 
grande  règle  est  de  plaire;  leur  fécondité  n'est  guère  moindre  que 
celle  de  Shakspeare  et  ils  n'ont  pas  eu  le  travail  plus  difScile.  Pour 
ce  qui  est  de  prendre  son  bien  où  on  le  trouve,  et  de  remettre  à  la 
scène  des  sujets  maintes  fois  représentés,  et  en  quelque  sorte  consa- 
crés, c'a  été  la  méthode  constamment  suivie  par  tous  les  dramatistes 
classiques,  comme  elle  avait  été  la  pratique  constante  des  anciens. 

D'autre  part  le  public  en  Angleterre  apportait-il  au  théâtre  des 
goûts  différens  de  ceux  qu'on  lui  voyait  à  la  même  époque  dans 
d'autres  pays,  et  en  France  même?  La  salle  de  théâtre  du  Globe  était 
peu  commode,  et  la  décoration  y  était  rudimentaire.  Grands  sei- 
gneurs, bourgeois,  laquais,  femmes  et  filles  s'y  coudoyaient  ;  et  pré- 


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&32  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

cisément  parce  qu'il  fallait  plaire  à  cette  foule  composite,  Fart  dn 
théâtre  était  dédaigné  des  lettrés  et  tenu  pour  un  art  inférieur.  Au 
public  ainsi  composé  il  faut  un  genre  de  pièces  oh  se  retrouvent 
certains  élémens  essentiels  et  toujours  les  mêmes.  D'abord  des  spec- 
tacles violens  et  sanglans.  a  On  en  rencontrait  sans  cesse  de  très  vio- 
lens  dans  la  vie  et  il  en  fallait  de  pires  à  la  scène,  sans  quoi  l'effet 
eût  été  nul.  »  Puis  ce  sont  les  passages  sentimentaux  qui  alternent  à 
merveille  avec  les  spectacles  d'horreur;  le  bruit,  tantôt  celui  d'une 
musique  agréable  et' tantôt  celui  des  coups  de  tonnerre  et  des  coups 
de  canon  ;  les  rencontres  surprenantes,  les  aventures  incroyables,  les 
apparitions  fantastiques;  les  jeux  de  mots  et  les  calembours;  les  cou- 
plets patriotiques,  les  scènes  comiques  mêlées  aux  tragiques,  ou 
plutôt  les  détails  de  la  vie  réelle  représentés  dans  toute  leur  familiarité 
et  leur  crudité;  ajoutez  enfin  des  intermèdes  de  pitreries  :  à  Londres, 
pas  de  tragédie  sans  clown. 

Mais  quoi!  Il  s'en  faut  que  ce  genre  fût  spécial  à  l'Angleterre  et 
inconnu  ailleurs.  Les  élémens  en  sont  justement  ceux  dont  se  com- 
posait, en  France  même,  le  genre  qui  avait  passionné  et  non  lassé  les 
spectateurs  du  moyen  &ge  :  les  Mystères.  Là  aussi  on  prodigue  les 
scènes  d'horreur  :  le  rôle  qu'on  développe  sans  mesure,  aân  de  réjouir 
le  public,  est  le  rôle  du  bourreau.  Les  genres  y  sont  mélangés,  le  lyrique 
avec  le  dramatique,  et  le  bouffon  avec  le  sérieux.  La  peinture  de  la 
vie  réelle  y  est  présentée  avec  une  minutieuse  exactitude,  et  le  public 
n'a  pas  de  plus  grande  joie  que  de  reconnaître  le  décor  et  les  pra- 
tiques de  son  existence  journalière.  La  vogue  des  Mystères  finit  avec  le 
moyen  âge  ;  mais  du  jour  où  les  représentations  en  furent  interdites,  on 
ne  voit  pas  que  l'état  des  mœurs  en  France  fût  pour  chasser  la  rudesse 
de  la  scène  et  préparer  les  âmes  aux  émotions  douces.  La  seconde 
moitié  du  xvi*  siècle,  désolée  par  les  dissensions  civiles  et  les  guerres 
religieuses  est  marquée  par  une  belle  explosion  de  sauvagerie  et  de 
mœurs  brutales.  Le  fait  est  que,  si  nous  en  jugeons  par  les  pièces  qui 
nous  sont  parvenues  d'Alexandre  Hardy,  le  genre  de  pièces  qui  était  en 
possession  de  plaire  aux  spectateurs  de  l'Hôtel  de  Bourgogne  ne  dif- 
férait pas  essentiellement  de  celles  qu'on  représentait  au  théâtre  du 
'Globe.  C'est  le  môme  dédain  des  règles  classiques,  ce  sont  les  mêmes 
tueries  sur  la  scène,  entremêlées  des  mêmes  bouffonneries,  ce  sont 
les  mêmes  anachronismes,  c'est  la  même  iniraisemblance,  et  c'est  la 
même  intempérance.  Aussi  bien,  il  n'y  a  rien  là  de  particulier  au 
public  du  XVI*  ou  du  xvn*  siècle.  Dans  tous  les  temps  et  dans  tous 
les  pays,  la  foule  a  les  mêmes  goûts,  et  l'exemple  du  moderne  mélo- 


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REVUE  LITTÉRAIRE.  933 

drame  en  est  bien  la  preuve.  U  lui  faut  des  spectacles  violons  pour 
secouer  ses  nerfs  et  lui  donner  l'agréable  frisson  de  la  peur ,  des 
scènes  sentimentales  pour  ménager  un  écoulement  à  ce  trop-plein 
d'émotion  facile  qui  est  en  elle,  des  intermèdes  de  drôlerie  pour  re- 
poser son  attention.  Et  partout  le  public  est  foule.  Le  système  du 
drame  anglais  au  xyi^'  siècle  est  donc  un  système  composé  non  pas  du 
tout  à  l'image  de  la  foule  anglo-saxonne,  mais  à  Timage  de  toutes  les 
foules.  C'est  celui  des  Mystères,  tel  qu'on  le  retrouve  dans  l'Europe 
tout  entière  ;  c'est  celui  des  mélodrames  de  tous  pays  et  de  toutes 
langues.  Système  très  défini  d'ailleurs,  qui  a  ses  règles,  ses  procédés, 
ses  formules  et  ses  lieux  communs. 

Or  en  présence  de  ce  système,  à  Londres  même  et  au  temps  de 
Shakspeare,  il  y  en  avait  un  autre  :  celui  des  lettrés,  celui  des  cri- 
tiques et  celui  aussi  de  certains  dramaturges,  dont  la  renommée  était 
à  peine  inférieure  à  celle  de  Shakspeare.  Les  tragédies  de  Sénèque 
avaient  été  traduites  et  étaient  imitées.  «  Tous  les  critiques  littéraires 
anglais  sont  unanimes  à  louer  l'art  classique  ;  la  Renaissance  a  étendu 
ses  enseignemens  à  la  grande  île  et  fait  accepter  son  idéal  par  les  con- 
naisseurs et  les  gens  de  savoir.  »  Et  c'est  de  cet  art  savant,  choisi, 
soucieux  de  l'observation  et  de  la  vérité,  que  Ben  Jonson  défendait  les 
principes  contre  Shakspeare  dans  les  discussions  ou  ils  bataillaient  à 
la  Sirène.  Qu'est-ce  à  dire? sinon  qu'en  Angleterre  comme  en  France, 
deux  systèmes  étaient  en  présence  :  l'un  qui  consiste  à  modeler  l'art 
dramatique  sur  les  secrets  désirs  du  public,  l'autre  qui  consiste  au  con- 
traire à  imposer  au  public  un  art  qui  se  recommande  de  la  raison, 
s'adresse  volontairement  à  l'esprit  non  aux  sens,  élimine  les  élé- 
mens  de  plaisir  vain  ou  de  basse  curiosité.  Entre  les  deux  systèmes, 
Shakspeare  put  choisir  librement.  Il  se  prononça  pour  le  premier, 
parce  que  plus  ou  moins  confusément  il  le  sentait  en  accord  avec  les 
tendances  de  sa  propre  nature.  Il  lui  donna  la  consécration  de  son 
génie.  Gr&ce  à  lui,  le  système  dramatique  du  moyen  âge,  qui  allait 
périr  sans  avoir,  ni  en  Angleterre  ni  en  France,  atteint  à  la  forme 
littéraire,  entre  enfin  dans  la  littérature  et  s'épanouit  dans  un  splen- 
dide  rayonnement  d'art.  L'œuvre  propre  de  Shakspeare  consiste  à 
avoir  fait  jaillir  de  l'ancien  théâtre  la  valeur  de  littérature  que  des 
siècles  de  gestation,  des  centaines  d'œuvres  et  la  longue  collaboration 
du  public  et  des  auteurs  y  avaient  peut-être  préparée,  mais  sans  par- 
venir jamais  à  l'en  dégager.  Lui  seul  a  su  tirer  parti  d'élémens  qui 
jusqu'alors  étaient  restés  sans  mérite  d'art,  qui  plus  tard  devaient 
tomber  dans  la  parade  ou  dans  la  féerie.  Rencontre  géniale,  à  coup 


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934  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sûr,  mais  que  rien  n'autorise  à  déclarer  fortuite  et  inrolontairp. 
Ëtait-ce  Ik  ce  que  Voltaire  Youlait  donner  à  entendre,  qnaud  il 
'  traitait  les  drames  de  Shakspeare^  de  pièces  de  la  foire?  En  tout  cas, 
son  œuvre  nous  deviendra  singulièrement  plus  aisée  à  interpréter,  si  au 
lieu  d*y  voir  l'œuvre  d'un  génie  impénétrable  au  nôtre  parce  qu'elle 
en  est  séparée  par  la  barrière  infranchissable  des  races,  nous  la  regar- 
dons comme  la  plus  magniflque  expression  d'un  genre  dont  les  mé- 
rites et  les  défaOlances  nous  sont  connus.  Alors  nous  pourrons  y 
parler  de  beautés  et  de  défauts.  Par  là  encore  s'explique  l'histoire  de 
la  renommée  du  poète  en  P^mce.  Le  théfttre  classique  s'étant  consti- 
tué précisément  par  opposition  an  système  choisi  et  consacré  par 
Shakspeare,  à  mesure  que  s'affaiblissait  l'idéal  classique,  nous  deve- 
nions plus  accessibles  à  la  beauté  shakspearienne.  Beaucoup  des  traits 
qui  nous  déconcertent  dans  le  génie  de  Shakspeare  viennent  de  ce 
qu'il  a  été  façonné  par  une  poétique  très  précise,  mais  très  difKrente 
de  celle  qui  a  triomphé  chez  nous.  Ses  contrastes  et  ses  contradic- 
tions résultent  en  partie  des  nécessités  mêmes  de  cette  poétique,  et 
sans  qu'A  soit  nécessaire  ni  d'invoquer  les  exigences  du  tempérament 
des  spectateurs,  ni  de  réclamer  pour  le  poète  le  bénéfice  de  «  l'imagi- 
nation délirante  »  et  de  la  frénésie.  Les  lois  de  l'esprit  humain  sont 
partout  les  mêmes  et  celles  de  la  composition  littéraire  ne  changent 
pas  avec  quelques  degrés  de  latitude  ;  c'est  un  tort  de  croire  que 
Shakspeare  forme  à  lui  tout  seul  une  catégorie  qui  mette  en  déroute 
toutes  nos  ressources  d'analyse.  C'est  en  ce  sens  qu'il  reste,  encore 
aujourd'hui,  un  progrès  à  accomplir  aux  critiques  français  de  Shak 
speare.  Ds  auront  fait  un  pas  décisif  dans  l'intelligence  de  son  génie, 
quand  ils  consentiront  à  l'aborder  sans  superstition  et  sans  tremble- 
ment, comme  celui  de  Dante  ou  de  Milton,  et  de  Corneille  ou  d'Hugo, 
à  le  résoudre  en  ses  élémens,  à  montrer  ses  rapports  avec  les  condi- 
tions qui  l'ont  déterminé,  et  à  reconnaître  que,  dans  ce  génie  comme 
dans  celui  de  tous  les  grands  maîtres  de  l'esprit  humain,  il  n'y  a  rien 
de  mystérieux,  —  si  ce  n'est  pourtant  le  fait  lui-même  du  génie. 

René  Doukzg. 


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REVUES  ÉTRANGÈRES 


LA  FILLE  DU  POÈTE  VINGENZO  MONTI 


Costanza  MontûPerticari^  studio  su  documenti  tnediti^  par  Maria  Romano.  — * 
Lettere  inédite  e  sparse  di  Costanza  Monii,raccolle  da  Maria  HomanOi  2  vol., 
Rocca  S.  Gasciaoo»  Librairie  GappeJii,  1903-1904. 


Le  6  juin  1812,  dans  la  petite  église  du  village  de  Majano,  fut  célé- 
bré le  mariage  du  comte  Giulio  Perticart  avec  le^signorina  Costanza 
Monti.  La  cérémonie  eut  un  caractère  tout  intime,  sans  autres  assistans 
que  les  parens  les  plus  proches  des  deux  jeunes  fiancés;  mais  on  peut 
bien  dire  que,  de  Venise  à  Naples,  il  n'y  eut  pas  en  Italie  un  seul  lettré 
qui  ne  s  Intéressât  à  ce  mariage,  ne  s'en  réjouit,  ne  le  saluât  de  ses 
vœux.  Car  le  marié,  d'abord,  Giulio  Perticari,  quoique  à  peine  âçé  de 
trente  ans,  était  connu  déjà  conmie  un  très  savant  érudit,  un  poète 
remarquable,  et  surtout  comme  l'un  des  maîtres  les  plus  parfaits  de 
cette  belle  langue  italienne  de  la  Renaissance  qu'un  groupe  nombreux 
d'enthousiastes  s'efforçait  alors  de  remettre  en  honneur  :  avec  cela, 
noble,  riche,  généreux,  infatigable  dans  son  zèle  pour  la  gloire  et  la 
grandeur  littéraires  de  sa  patrie.  La  mariée,  d'autre  part,  était  l'unique 
fille  de  Vincenzo  Monti,  le  plus  grand  et  le  plus  célèbre  des  poètes 
italiens  du  temps,  et,  en  outre,  l'un  des  plus  influens  protégés  de 
Napoléon,  qui  naguère  l'avait  nommé  historiographe  de  son  royaume 
d'Italie.  Mais,  plus  passionnément  encore,  toutes  les  sympathies 
allaient  à  la  mariée  elle-même.  On  savait  que,  élevée  auprès  de  son 
père  depuis  sa  sortie  du  couvent,  elle  avait  fait  voir  de  bonne  heure 


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936  REVUE^  DES  DEUX  MONDES. 

une  intelligence  et  un  talent  poétique  extraordinaires;  qu'elle  lisait 
à  livre  ouvert  les  auteurs  grecs  et  latins  ;  que  peu  d'hommes  l'éga- 
lai^it  pour  la  connaissance  et  la  compréhension  des  vieux  poètes 
italiens,  et,  notamment,  de  Dante,  dont  elle  avait  fait  son  étude  parti- 
culière; et  que  déjà  elle  avait  écrit  de  jolis  sonnets,  où  se  retrouvait, 
avec  plus  de  grâce  féminine,  l'impeccable  maîtrise  de  style  de  son 
père.  On  savait  qu'elle  s'entendait  d'instinct  à  la  peinture  et  à  la  mu- 
sique, avec  une  âme  ardemment  éprise  de  toutes  les  formes  de  la 
beauté.  Et  l'on  savait  enfin  qu'elle  était  merveUleusement  belle, 
blonde  avec  les  yeux  noirs  les  plus  magnifiques  du  monde,  et  si 
noble  et  si  douce,  dans  l'expression  de  son  visage  comme  dans  tous 
ses  mouvemens,  que  personne  n'avait  pu  l'approcher  sans  en  devenir 
amoureux. 

Dix  ans  plus  tard,  en  1822,  cette  même  jeune  femme  attirait  de 
nouveau  sur  elle  l'attention  de  l'Italie  tout  entière  :  mais  Tancienue 
sympathie  s'était  changée  en  un  sentiment  à  peu  près  unanime  de 
répulsion  et  de  haine.  La  belle  Costanza  Perticari-Monti  se  voyait 
honteusement  chassée  de  sa  propre  maison.  Toute  la  famille  de  son 
mari,  tous  ses  amis,  et  jusqu'à  ses  plus  intimes  confidens,  se  détour- 
naient d'elle ,  ne  daignant  point  môme  répondre  à  ses  lettres.  Ses 
parens,  en  vérité,  avaient  consenti  à  le  recueillir  chez  eux  :  mais  eux 
aussi  l'accusaient,  l'accablaient  de  reproches,  ou  bien  lui  faisaient 
sentir  par  leur  silence  qu'ils  la  jugeaient  désormais  indigne  de  leur 
affection.  C'était  la  mort  de  son  mari,  survenue  au  mois  de  juin  1822, 
qui  avait  déchaîné  contre  elle  toute  cette  tempête  :  car  sans  cesse  des 
lettres  manuscrites  répandues  de  main  en  main,  et  bientôt  suivies  de 
pamphlets  imprimés,  affirmaient  qu'elle  seule  avait  été  cause  de  la 
mort  de  Perticari,  tant  par  le  scandale  de  son  inconduite  que  par  la 
façon  inhumaine  et  brutale  dont,  en  toute  circonstance,  elle  l'avait 
traité.  Et  il  y  avait  plus  :  à  l'autopsie  du  corps  de  Perticari,  les  mé- 
decins avaient  découvert  dans  l'estomac  des  taches  brunes,  qui  pou- 
vaient être  le  signe  d'un  commencement  de  gangrène,  mais  où  l'on 
pouvait  voir  aussi  les  traces  d'un  empoisonnement;  et  bien  que  le  plus 
considérable  de  ces  médecins  proclamât  hautement  le  caractère  na- 
turel de  la  mort  du  mari  de  Costanza,  la  plupart  des  anciens  amis 
de  celle-ci  continuaient  à  croire  et  à  répéter  que,  non  contente  d'avoir 
causé  la  maladie  de  Giulio,  c'était  elle  encore  qui  l'avait  achevé  en 
lui  donnant  du  poison. 

Aujourd'hui,  près  d'un  siècle  s'étant  écoulé  depuis  cette  aventure 
tragique.  l'Italio  a  oublié  la  plupart  des  personnages  qui  s'y  trou- 


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REVUES  ÉTRANGÈRES.  931 

voient  mêlés.  Seul  Yincenzo  Monti  garde  encore  un  peu  dé  sa  gloire 
passée:  sa  Mtisogonia,  sa  Feroniade,  ses  hymnes  en  Thonneur  de 
Napoléon,  môme  sa  traduction  d'Homère,  n'ont  plus  guère  de  lec- 
teurs ;  mais  chacun,  sans  le  lire,  honore  en  lui  l'un  des  principaux 
rénovateurs  de  la  poésie  italienne.  Giulio  Perticari,  lui,  a  définitive- 
ment disparu  :  personne  ne  s'occupe  plus  de  ses  recherches  philolo- 
giques, de  ses  commentaires  sur  Dante  et  Pétrarque,  de  tous  ces  écrits 
que  les  contemporains  proclamaient  égaux  aux  chefs-d'œuvre  des 
grands  humanistes  de  la  Renaissance.  Et  bien  moins  encore  on  a 
gardé  le  souvenir  des  poésies  et  des  travaux  d'érudition  de  sa  femme 
Gostanza,  dont  un  juge  excellent,  M.  Ernesto  Masi,  dans  une  étude 
récente  de  la  Nuova  Aniologia,  •  nous  déclare  qu'on  n'y  rencontre 
absolument  rien  qui  s'élève  au-dessus  d*une  plate  médiocrité.  Fran- 
cesco  Cassi,  le  traducteur  de  la  Pharsale,  et  qui  fut  l'un  des  plus 
ardens  accusateurs  de  la  jeune  femme;  le  savant  marquis  Antaldo 
Antaldi,  que  Gostanza  estimait  et  chérissait  plus  que  tous  les  autres, 
et  qui,  après  avoir  d*abord  essayé  de  la  croire  innocente,  a  lui-même 
fini  par  Tabandonner  :  aucune  trace  ne  reste  plus  d'eux,  dans  la  mé- 
moire de  leurs  compatriotes.  Mais  le  nom  de  la  fille  de  Monti  y  survit 
toujours,  à  défaut  de  ses  œuvres;  et  toujours  il  survit  entouré  de 
mystère,  Topinion  n'ayant  pu  se  décider  à  choisir  entre  les  accusa- 
tions portées  contre  la  jeune  femme  par  presque  tous  les  amis  de 
son  mari  et  l'infatigable  protestation  qu'on  sait  qu'elle-même  n  a 
point  cessé  de  faire  de  son  innocence,  pendant  les  dix-huit  années 
de  luîtes  et  de  martyre  qu'elle  a  eu  à  vivre  après  son  veuvage. 

Aussi  comprend-on  sans  peine  qu'une  dame  italienne  de  cœur  gé- 
néreux et  d'ardente  imagination,  M"*  Maria  Romano,  ait  un  jour 
éprouvé  le  désir  de  pénétrer  ce  mystère,  et  de  reconstituer  toute 
vivante  devant  nous  la  véritable  figure  de  Gostanza  Monti.  Dans  les 
archives  publiques  et  privées  du  royaume,  à  Florence  et  à  Pesaro, 
à  Bologne  et  à  Vicence,  partout  où  elle  pouvait  espérer  de  trouver 
quelque  document  relatif  à  la  vie  de  son  héroïne.  M"*  Romano  s'est 
rendue  en  personne,  copiant  et  contrôlant,  ne  négligeant  aucune 
démarche  pour  se  renseigner.  Et  c'est  le  résultat  de  ses  recherches 
qu'elle  nous  offre  maintenant,  en  deux  volumes  qui  s'éclairent  et.  se 
complètent  l'un  par  l'autre  :  le  premier  consacré  à  la  biographie  de 
Gostanza,  Tautre  uniquement  formé  de  ses  lettres,  en  majeure  partie 
inédites.  Gomment  supposer  qu'un  aussi  beau  zèle  n'ait  pas  sa  récom- 
pense, et  que,  grâce  aux  travaux  de  M"*  Romano,  le  secret  de  la  fille 
de  Monti  ne  nous  soit  pas  enfin  découvert? 


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938  REVUE  DES   DEUX   MOIVDES. 

Hélas  r  il  faut  pourtant  reconnaître  qat  oe  seûret  demeure  tout 
entier.  Ou  plutôt  il  y  a,  en  effets  l'une  des  accusations  portées  contre 
la  jeune  femme,  et  la  plus  grave  de  toutes,  que  nous  savo^8  déaonnais 
absolument  fausse  :  Costanza,  cala  parait  certain,  n*a  jamais  tenté 
d^émpûisonner  son  mari.  C'est  ce  qu avait  affirmé  déjà,  comme  je  i'aî 
dil,  le  célèbre  médecin  et  professeur  Tommasinii  de  BologuOi  qui 
avait  vu  le  mourant  à  ses  derniers  jours  ;  et  en  vérité  ni  la  conduite 
de  Gostanssa  avant  et  après  la  mort  de  son  mari^  ni  4e  récit  la  plus 
détaillé  des  circonstances  de  cette  mort,  ne  permettent  de  supposer, 
si  peu  que  ce  soit,  qu'elle  ait  pu  y  prendre  une  part  criminelle.  Sur  ce 
point  la  lumière  est  faite  définitivement.  Mais  Costanza  Monti,  si  certes 
elle  n'a  pas  empoisonné  son  mari,  est-elle  cependant  tout  à  fait  innq- 
eente  de  sa  mort?  NVt-elle  pas  contribué,  par  son  indifférence  ou  sa 
dureté,  par  les  chagrins  de  tout  genre  qu'elle  lui  a  causés,  à  aggraver 
son  mal  et  à  hâter  sa  fin?  M"*  Romano,  avec  un  beau  courage,  sou- 
tient qu'il  n'y  a  pas  l'ombre  d'un  reproche  qu'on  ait  le  droit  de  lui 
adresser:  que,  loin  d'avoir  été  une  femme  criminelle,  pas  une  fois  elle 
n'a  cessé  d'être  la  plus  vertueuse  des  femmes  ;  et  que  toutes  les  accu- 
sations qu'elle  a  eu  à  subir,  et  l'épouvantable  supplice  qu'elle  a  enduré, 
tout  cela  est  uniquement  le  fait  d'un  complot  ourdi  contre  elle,  avec  une 
méchanceté  et  une  habileté  infernales,  par  des  hommes  qui  la  haïssaient 
pour  s'être  refusée  à  devenir  leur  mallresse.  Voilà  ce  qu'elle  soutient 
éloquemment,  aussi  bien  dans  la  biographie  de  Costanza  que  dans 
la  préface  et  les  notes  du  recueil  de  ses  lettres  :  mais,  hélas  I  elle  ne 
parvient  pas  à  nous  le  prouver,  et  tout  notre  bon  vouloir  ne  nous 
suffit  point  pour  pouvoir  accepter  l'image,  qu'elle  nous  offre,  d'une 
malheureuse  femme  parfaitement  sage  et  bonne,  n'ayant  contre  elle 
que  sa  grâce  même,  et  victime  d'une  fatalité  sans  pareille  au  monde. 
A  chaque  page  de  son  récit,  nous  rencontrons  des  obscurités  ou  des 
contradictions  qui  nous  mettent  en  défiance  ;  nous  avons  l'impression 
qu'elle  ne  nous  dit  point  tout,  s'étant  sans  doute  elle-même  aveuglée 
d'avance  sur  tout  ce  qui  pourrait  nuire  à  son  héroïne;  et  quand  en- 
suite nous  prenons  les  lettres  de  Costanza  Monti,  nous  y  voyons  bien 
que  la  malheureuse  proteste  obstinément  de  son  innocence  :  mais  ses 
protestations  sont  le  plus  souvent  si  emphatiques,  et  si  embrouUléee, 
et  rédigées,  d'une  lettre  à  l'autre,  en  des  phrases  si  pareilles,  que 
nous  avons  peine  à  y  sentir  un  accent  réel  et  profond  de  sincérité. 

Au  reste,  et  malgré  tout  le  zèle  de  M*^*  Romano,  une  très  impcw- 
tante  série  de  lettres  de  Costanza  semble  lui  être  restée  inconnue  : 
lettres  écrites  par  la  jeune  femme,  entre  1819  et  1823,  à  un  prêtre  de 


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REVUES  ÉTRANGÈRES.  939 

Savignano,  Tabbé  Bignardi,  (pi'elle  vénérait  inflnimeBt,  et  qui  sans 
douto  était  son  confesseur.  Des  extraits  de  ces  lettres  viennent  d'èti'e 
publiés  par  M.  Masi  (i);  et  je  crois  bien  que  Tune  d'entre  elles,  datée 
du  milieu  de  juillet  1822,  vaut  plus  à  nous  faire  connaître  les  véri<- 
tables  sentimens  de  la  malbeureuse  femme  que  toutes  les  protesta- 
tions prodiguées  ensuite  par  elle,  dans  ses  lettres  à  sa  famille  et  aux 
amis  de  son  mari.  En  voici  tout  au  moins  les  passages  principaux  : 

Mon  cher  ami,  oh  I  qne  le  monde  est  méchantl  Si  tu  savais  tout  ce  que 
je  suis  contrainte  à  souffrir,  ton  cœur  excellent  en  gémirait.  Il  est  bien  vrai 
que,  devant  Dieu,  je  mérite  pis  encore  ;  mais  quel  droit  ont  les  hommes 
d'aggravef  ma  conduite  par  les  plus  noires  calomnies?  Ne  leur  suffit-il  point 
de  mon  horrible  disgrâce?  Certes,  il  n'est  pas  au  pouvoir  des  hommes 
d'accroître  les  reproches  que  je  me  fais  i  naLoi-même,car  cpux-ci  ne  cessent 
point  de,  me  déchirer  Tàme  ;  mais  il  est  en  leur  pouvoir  de  me  faire,  devant 
le  monde,  plus  coupable  que  je  ne  suis  :et  c'est  à  quoi  ils  réussissent  d'une 
façon  infernale...  Mille  passions  contraires  tempêtent  en  moi...  Giulio,  oui, 
Giulid  lui-même,  du  sein  de  Dieu,  doit  rendre  maintenant  justice  à  mon 
cœur  :  il  voit  que  celui-ci  n'a  jamais  eu  de  part  dans  mes  chutes  ;  et  que,«si 
seulement  je  Tavais  mieux  connu,  je  ne  me  serais  point  précipitée  sur  la 
trace  de  perdition,  et  que  jamais  il  n'aurait  eu  à  répandre  une  larniepar  ma 
faute  I 

Je  t'ai  écrit  hier  la  conduite  déloyale  du  rousîn  de  mon  mari  à  moii 
égard.  Je  t'ai  dit  que,  sous  mille  prétextes,  il  différait  son  retour  à  Pesaro, 
pour  me  remettre  les  papiers  de  Giulio.  Or  je  sais  qu'il  est  secrètement  venu 
ici,  a  remis  les  susdits  papiers  entre  les  mains  de  mon  beau-frère,  et  a  dis- 
paru de  nouveau,  sans  môme  monter  faire  visite  à  mon  père...  Tout  ^e  re- 
tourne à  mon  détriment  :  tous  sont  déchaînés  contre  moi.  J'ai  vu  le  pro- 
fesseur Tommasini  :  il  m'a  avoué  que  la  façon  dont  on  a  soigné  le  pauvre 
Giulio  a  eu  pour  effet  de  le  tuer.  Je  lui  ai  raconté  ce  que  j'avais  voulu  faire 
moi-même;  et  il  m'a  répondu  que  cela  n'aurait  pas  suffi,  vu  la  faiblesse  du 
malade;  mais  il  a  ajouté  que,  du  moins,  ce  que  j'avais  fait  était  toutes 
choses  indiquées...  Aujourd'hui,  on  cherche  à  cacher  les  observations  faites 
à  l'autopsie.  Pourquoi  tant  de  mystères  ?  Oh  I  si  je  devais  tout  te  dire,  je  n'en 
finirais  plus  !  Jamais  je  ne  me  pardonnerai  d'avoir  été  la  première  cause  de 
sa  maladie  :  mais  quand  je  songe  que  celle-ci  a  été  rendue  incurable  pat 
l'ignorance  de  ceux  qui  l'ont  assisté,  ma  douleur  devient  presque  du  déses- 
poir. 0  mon  Giulio,  mon  cher  Giulio  I  Dieu  ne  m'a  point  permis  de  racheter 
sa  vie  par  la  mienne,  parce  que,  peut-êlre,  ma  mort  eût  été  une  peina  insuf- 
fisante pour  mes  fautes...  Conseille-moi  dans  ma  misère!  Dieu  voit  la  pureté 
de  mes  intentions!  Prie  Dieu  pour  celui  qui,  je  l'espère,  prie  pour  nous; 
et  souviens-loi  aussi  de  moi,  Tinfortunée!  El  que  ce  que  je  l*ai  dit  ne  sorte 
pas  de  ton  cœur!  Adieu,  mou  cher  ami  et  bienfaiteur,  aime  ta  pauvre 
Constance! 


(1)  Nuova  Antoîogia  *du  *l*'*août  1904.  Cest  probablement  au  môme  abbé  Bi- 


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940  PEVUR  DES  DEUX  MONDES. 

La  femme  qui  écrivait  cette  lettre,  en  uu  tel  moment,  —  quand 
déjà  elle  se  savait  sous  le  coup  des  plus  terribles  soupçons,  —  ne  pou- 
vait pas  se  croire  tout  à  fait  innocente,  au  secret  de  son  cœur.  Et  ce 
n'est  pas  le  seul  aveu  qui  lui  soit  échappé.  «  Ëcoutez-moi  tous! 
s'écriait-elle  au  pied  du  lit  de  mort  de  son  mari,  c'est  moi  qui  ai  fait 
mourir  le  pauvre  Giuliol  »  Après  quoi  elle  s'enfuyait  d^auprès  du 
cadavre,  allait  se  cacher  à  Savignano,  à  Cesena,  faisant  ce  qu'elle- 
môme,  dans  une  de  ses  lettres  à  Tabbé  Bignardi,  a  naïvement  appelé 
un  «  faux  pas.  »  Toute  sa  conduite  au  lendemain  du  drame  atteste 
clairement  la  conscience,  peut-être  môme  excessive,  qu'elle  avait 
d'ôtre  «  la  première  cause  »  de  la  maladie  de  Perticari.  Et  le  «  faux 
pas  »  dont  elle  s'accuse  est  venu  après  bien  d'autres,  que  nous  devi- 
nons jusque  sous  le  plaidoyer  de  M^^*  Maria  Romano,  et  dont  le  sou- 
venir, en  présence  de  la  catastrophe  finale,  a  dû  provoquer  chez  elle 
des  remords  d'autant  plus  affireux  que,  avec  tout  cela,  elle  n'avait 
jamais  cessé  d'aimer  l'homme  qu'elle  se  reprochait  d'avoir  fait 
mourir. 

Le  fait  est  que  l'histoire  des  dix  années  de  son  mariage  nous  appa- 
ratt  tout  entière  comme  un  prologue  continu  de  cette  double  cata- 
strophe ;  et  je  crains  bien  que  M*^*  Romano  ne  reste  toujours  setile  à  ne 
voir  en  elle  que  la  victime  d'un  complot,  savamment  échafaudé  sur 
des  calomnies.  Mais  en  môme  temps  l'histoire  de  ces  dix  années, 
comme  aussi  de  la  période  qui  les  a  précédées,  nous  apprend  quelle 
grosse  part  de  responsabilité  revient  à  d'autres  qu'elle,  dans  les  fautes 
de  toute  espèce  qu'elle  a  pu  commettre,  et  combien  nous  avons  le 
devoir  de  la  plaindre,  pour  coupable  qu'elle  soit  :  car  de  celle-là  nous 
sentons  vraiment  qu'elle  a  été  une  victime,  et  la  victime  non  pas  d'une 
mystérieuse  fatalité,  comme  l'imagine  M"*  Romano,  mais  d'une  édu- 
cation déplorable,  avant  et  après  son  mariage,  d'un  manque  à  peu 
près  absolu  de  direction  morale,  de  la  négligence  ou  de  la  légèreté 
imprudentes  de  son  père  et  de  son  mari.  «  Je  te  recommande  ma 
Costanza, —  écrivait  Monti  à  son  gendre  au  lendemain  du  mariage.  — 
Sois  indulgent  pour  ses  défauts  et  cultive  son  cœur,  que  je  sais  être 
foncièrement  bon  1  Et  rappelle-toi  bien  que  la  plus  grande  partie  des 
fautes  que  commettent  les  femmes  sont  avant  tout  notre  ouvrage  !  » 
Le  malheur  est  que  ni  Monti  lui-même,  ni  Perticari,  ne  se  sont  souciés 
de  mettre  en  pratique  ces  sages  conseUs. 

gnardl  qu'était  adressée  une  des  lettres  les  plus  intéressantes  du  recueil  de 
M^**  Romano,  et  dont  celle-ci  nous  dit  qu'elle  n'a  pu  en  découvrir  le  destinataire 
(pages  133  et  suivantes). 


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REVUES   ÉTRANGÈBE8.  '941 

Monti,  d'abord,  le  père  de  Coslanza,  s'occupe  si  peu  d'elle  qu'il 
ignore  jusqu'à  son  &ge.  «  Je  m'étais  figuré  qu'elle  avait  atteint  ses 
quinze  ans,  écrit-il  à  son  frère  en  1805;  mais  je  vois,  par  son  acte  de 
baptême,  qu'elle  n'en  a  que  treize.  »  Et  il  ajoute  :  «  Tant  mieux  pour 
son  éducation,  et  pour  avoir  le  temps  de  lui  trouver  un  mari  !  »  Puis, 
lorsque,  l'ayant  retirée  du  couvent,  il  découvre  sa  merveilleuse  beauté 
et  la  richesse  de  ses  dons,  il  n'a  plus  d'autre  pensée  que  de  hd  a  trouver 
un  mari  »  qui  veuille  la  prendre  sans  dot,  et  l'entretenir  avec  tout  le 
luxe  qu'il  désire  pour  elle.  «  Il  y  a  ici  quelqu'un  qui  a  jeté  les  yeux  sur 
ma  Coslanza,  écrit-il  en  1806,  et  qui  m'a  fait  parler  pour  l'avoir  en  ma- 
riage. En  vérité  l'&ge  de  la  petite  est  encore  bien  tendre  (elle  avait  alors 
quatorze  ans)  :  mais  si  le  parti,  après  renseignemens  pris,  se  trouve 
être  tel  que  je  le  souhaite,  il  ne  me  sera  pas  difficile  de  dire  oui,  sauf 
pourtant  le  goût  de  l'enfant,  à  qui  je  ne  veux  point  faire  violence.  » 
Encore  ne  craint-il  pas  autant  qu'il  le  dit  de  «  faire  violence  au  goût 
de  son  enfant.  »  Il  l'empêche  tour  à  tour  d'épouser  deux  jeunes  gens 
qu'elle  serait  prête  à  aimer,  son  cousin  Giovanni  et  l'érudit  grec 
Mustoxidi,  simplement*  parce  que  ni  l'un  ni  l'autre  ne  lui  semblent 
assez  riches.  Et  0  s'empresse  au  contraire  de  favoriser  les  projets  du 
comte  Perticari,  bien  que  celui-ci  lui  ait  avoué  qu'il  vient  d'avoir  un 
ffls,  d'une  maltresse,  et  bien  que  la  jeune  fille  ne  manifeste  aucun 
«  goût  »  pour  ce  nouveau  parti.  Longtemps  même  la  froideur  de 
Costanza  fait  hésiter  le  jeune  prétendant,  et  retarde  la  conclusion  du 
mariage.  «  La  tristesse  de  Costanza,  —  écrit  Giulio  Perticari  au  début 
des  fiançailles,  —  doit  avoir  pour  cause  le  décret  paternel  qui  lui 
impose  un  mari...  Et  si  sa  raideur  ne  se  change  pas,  si  elle  ne  montre 
pas  une  vraie  joie  de  cette  alliance,  si  sa  mélancolie  continue  à  trahir 
son  cœur,  mes  soupçons  se  transformeront  en  certitude.  »  Enfin  l'au- 
torité de  Monti  achève  de  persuader  la  jeune  fille  :  elle  consent  à 
oublier  son  pauvre  Mustoxidi,  pour  s'efforcer  d'aimer  l'homme  qu'on 
lui  impose;  et  le  mariage  se  trouve  conclu.  «  Après  avoir  immolé 
son  talent  et  sa  réputation  à  Plu  tus,  il  ne  manquait  plus  à  Yincenzo 
Monti  que  de  sacrifier  à  la  même  divinité  sa  fille  et  son  ami  !  »  Ce 
sévère  jugement  du  poète  florentin  Niccolini  nous  est  confii  mé  par 
tous  les  faits  que  nous  racontent  les  premiers  chapitres  de  la  biogra- 
phie de  M"*  Romano. 

J'ajoute  que,  certainement,  ni  Yincenzo  Monti  ni  sa  femme  ne  se 
sont  beaucoup  souciés  de  préparer  leur  enfant  aux  devoirs  nouveaux 
qui  s'ouvraient  devant  elle.  Dénué  lui-même  de  tous  scrupules  mo- 
raux, le  père  a  dû  se  contenter  d'apprendre  à  sa  fille  le  latin  et  la  pro- 


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042  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

flodie  ;  tandis  que  la  mère,  dont  la  valeur  morale  était  peut-être  plus 
douteuse  encore,  n'a  guère  eu  à  lui  apprendre  que  l'amour  du  luxe, 
la  coquetterie,  et  Tart  de  séduire  les  hommes  tout  en  les  méprisant. 
Si  bien  que,  à  comparer  l'âme  de  la  jeune  femme  avec  celles  des 
parens  qui  Tout  élevée,  on  se  demande  d'où  ont  pu  lui  venir  les  pré- 
cieuses qualités  que,  malgré  ses  fautes,  on  découvre  chez  elle  :  son 
désintéressement  et  sa  générosité^  son  horreur  passionnée  du  men- 
songe^ le  penchant  tout  chrétien  qui,  plus  tard,  Ta  portée  sans  cesse 
davantage  au  pardon  des  offenses  et  à  la  dévotion. 

Tout  cela  lui  est  venu  sans  doute,  en  partie,  de  sa  nature,  mais 
peut-être  le  germe  qu'elle  en  avait  se  sera-t-il  développé  sous  Tin- 
fluence  de  l'exemple  et  des  enseignemens  de  son  mari  :  car  celui-ci, 
à  l'opposé  des  parens  de  Costanza,  parait  bien  avoir  été  un  honmie  de 
sentimens  délicats  et  nobles,  digne  de  la  vieille  race  d'honnêtes  gens 
dont  il  était  issu.  M"*  Romano  lui  reproche  d'avoir  été  avare  ;  mais  sa 
femme,  au  contraire,  s'est  plainte  à  plusieurs  reprises  de  sa  prodi- 
galité. Je  ne  vois  pas  non  plus  qu'on  puisse  lui  faire  un  grand  crime 
d'avoir,  d'abord,  caché  à  sa  jeune  femme  qu'il  avait  eu  d'une  autre 
femme  un  enfant  naturel,  et,  plus  tard,  de  s'être  intéressé  au  sort  de 
cet  enfant.  Et  non  seulement,  de  l'aveu  de  tous,  il  est  toujours  resté 
fidèle  à  Costanza  depuis  son  mariage,  mais  il  Ta  aimée,  jusqu'au 
bout,  de  l'amour  le  plus  tendre  et  le  plus  indulgent  :  à  tel  point  que, 
lorsqu'enfin  elle  est  accourue  près  de  lui,  à  la  veille  de  sa  mort,  il  Ta 
accueillie  dans  ses  bras  avec  des  larmes  de  joie,  oubliant  tout  ce 
qu'on  avait  pu  lui  dire  contre  elle,  et  tout  ce  qu'elle-même  avait  fait 
contre  lui. 

Malheureusement  il  aimait  trop  sa  femme  pour  s'a\aser  qu'elle 
n*était  encore  qu'un  enfant.  Au  lieu  de  travailler  d'abord  à  la  former  et 
à  se  l'attacher,  il  s'est  empressé  de  l'entourer  d'un  groupe  brillant  do 
jeunes  hommes,  la  forçant  à  les  tutoyer,  à  les  traiter  en  camarades,  à 
vivre  avec  eux  dans  une  familiarité  continue.  Rien  de  curieux  comme 
les  lettres  de  Costanza,  dès  le  lendemain  de  son  mariage,  aux  anciens 
compagnons  de  plaisir  de  son  mari;  elle  les  invite  à  venir  distraire  sa 
solitude,  leur  fait  des  querelles  de  jalousie  quand  ils  espacent  leurs 
visites,  termine  en  les  assurant  de  son  «  fidèle  amour.  »  Tout  cela  le 
plus  innocemment  du  monde,  nous  le  sentons  bien  ;  mais  peu  à  peu, 
par  la  force  des  choses,  elle  en  arrive  à  prendre  avec  ses  amis  deux 
tons  différenss  suivant  que  ses  lettres  risquent  ou  non  d'être  lues  de 
leurs  femmes,  ou  de  son  mari.  Un  jour,  ce  dernier  ayant  installé  chez 
elle  un  improvisateur  florentin^  la  jeune  femme  s'aperçoit  que  ce  bel- 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  943 

l&tre  lui  fait  la  cour,  et  qu'elle^môme  n'est  pas  audsi  Insensible  qu'elle 
le  devrait  &  ses  attentions.  Dans  un  mouvement  d'alarme  ingénu^  elle 
se  jette  aux  pieds  de  son  mari,  lui  avoue  son  secret,  le  supplie 
d'éloigner  d'auprès  d'elle  cet  hôte  dangereux  ;  mais  l'imprudent  mari 
se  moque  de  ce  qu'il  prend  pour  une  exaltation  romanesque;  et,  non 
content  de  garder  chez  lui  l'improvisateur  durant  tout  le  séjour  de 
celui-ci  à  Pesaro,  il  veut  encore  que  Gostanza  l'accompagne  h  Milan, 
où,  d'ailleurs,  la  bassesse  d'àme  du  beau  Florentin  finit  par  la  guérir 
tout  à  fait  de  cette  première  faiblesse.  Une  autre  fois,  c'est  le  Jeune 
Rossini  qui  revient  à  Pesaro,  sa  ville  natale  ;  les  Perticari  s'empressent 
de  le  loger  chez  «ux;  et  la  femme  de  chambre  voit,  un  matin,  sa 
maltresse  se  jeter  sur  le  lit  où  a  dormi  le  compositeur,  afin,  dit-elle, 
«  d'essayer  de  faire  passer  en  elle,  par  ce  contact,  un  peu  de  son 
génie.  »  De  cela  comme  du  reste  le  mari  ne  fait  que  rire.  Lorsque  la 
fameuse  Caroline  de  Brunswick,  princesse  de  Galles,  se  fixe  à  Pesaro 
et  y  ouvre  sa  cour,  les  Perticari  figurent  aussitôt  parmi-  ses  intimes, 
sauf  pour  les  deux  femmes  à  se  fâcher,  peu  de  temps  après,  et  à  com- 
mencer l'une  contre  l'autre  une  campagne  de  diffamation  assez  scan- 
daleuse. Sur  le  rideau  du  nouveau  théâtre  de  Pesaro,  Perticari  fait 
peindre  le  portrait  de  sa  femme  en  Sapho.  Et  il  rit  encore  quand  il 
apprend  qu'un  certain  Paolino  Giorgi  se  vante,  par  toute  la  ville,  d'avoir 
été  l'amant  de  sa  Gostanza. 

Ge  Giorgi  mentait  :  Gostanza  'l'affirme  dans  ses  lettres,  et  nous 
l'en  croyons  volontiers.  Malgré  toutes  les  tentations  qu'on  se  plaît  à 
multiplier  autour  d'elle,  an  sentiment  inné  de  ses  devoirs  la  retient 
encore;  et  peut-être  aussi  subit-elle  l'excellente  influence  de  l'homme 
qu'elle  s'est  choisi  pour  «  ami  de  cœur,  »  le  marquis  Antaldo  Antaldi, 
qui  parait  bien  avoir  été,  avec  Giulio  Perticari,  la  seule  honnête  figure 
de  tout  ce  groupe  de  savans  et  galans  gentilshommes  pèserais.  Elle 
reste  fidèle  à  son  mari  :  mais  sa  vertu  lui  pèse,  et  elle  s'ennuie.  «  C'était 
la  femme  la  plus  bizarre  que  j'aie  rencontrée,  —  a  raconté  plus  tard 
Rossini.  —  Elle  ne  cessait  point  de  faire  des  folies,  ni  de  se  fâcher  contre 
son  mari;  et  le  pauvre  Oiulio  venait  me  prier  de  la  rendre  plus  calme.  » 
Voilà  exactement  où  eu  était  le  jeune  ménage,  quand  tout  à  coup  Gos- 
tanza, dans  les  premiers  mois  de  1818,  se  mit  en  tète  que  son  ennui 
était  dû  au  séjour  de  Pesaro,  et  se  dissiperait  si  seulement  elle  pouvait 
aller  habiter  Rome.  Depuis  lors,  on  peut  dire  vraiment  que  le  «  pauvre 
Giulio  »  n'eut  plus  un  instant  de  tranquillité.  En  vain  il  s'enfuyait  à  la 
campagne,  poiu:  échap*per  aux  instances  et  à  la  mauvaise  humeur  de 
ta  femme  :  celle-ci  lui  écrivait  tous  les  jours  des  lettres  tantôt  mé- 


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944  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

chantes,  tantôt  flatteuses  et  pleines  de  tendresse,  maïs  toutes  ayant 
pour  unique  objet  de  le  décider  au  voyage  de  Rome.  Elle  lui  disait, 
par  exemple  : 

Je  te  prie,  mon  cher  Gîulio,  de  bien  réfléchir;  et  si  tu  ne  peux  pas  me 
déloger  pour  toujours  de  Pesaro,  fais  au  moins  que  je  respire  pendant 
quelques  mois,  et  puis  je  me  contenterai  de  revenir  dans  ce  tombeau  et 
d'y  mourir.  Tu  sais  que  j'ai  toujours  fait  miennes  toutes  tes  volontés  :  tu 
peux  donc  être  tranquille  aussi  pour  Tavenir,  et  savoir  que,  du  moment  où 
tu  me  diras  :  «  Revenons  à  Pesaro  1  »  je  ne  te  ferai  aucune  opposition. 

Ou  bien  encore  elle  termine  ainsi  une  lettre  particulièrement 
aimable  :  «  Viens,  viens,  viens,  viens,  viens,  viens,  ^âens,  viens,  viens, 
viens,  tout  de  suite,  tout  de  suite,  tout  de  suite,  tout  de  suite,  tout  de 
suite,  et  que  Dieu  te  bénisse!  Adieu  :  Ta  Constancb.  »  Après  quoi  elle 
ajoute,  immédiatement  :  «  P.-S,  —  Figure-toi  que  Tabbé  Guidi  a 
découvert  à  Rome,  pour  les  Felici,  deux  bonnes  chambres  bien  meu- 
blées, éclairées,  et  un  petit  salon  en  commun  avec  d'autres  étrangers  : 
lequel  appartement  se  trouve  admirablement  situé;  et,  tout  cela, 
devine  pour  quel  prix?  pour  huit  écus  par  moisi  »  De  telle  sorte  que 
le  mari,  décidément  vaincu,  finit  par  consentir  au  départ  pour 
Rome. 

Costanza  Monti  a  toujours  dit  elle-même  que  ce  séjour  à  Rome 
avait  été  le  désastre  de  sa  vie,  l'origine  et  la  cause  de  tous  ses  mal- 
heurs. Du  moins  voyons-nous  que,  arrivée 'à  Rome,  elle  s'y  est  tout 
de  suite  ennuyée  autant  et  plus  qu'à  Pesaro,  et  que  bientôt  elle  a  re- 
commencé à  persécuter  son  mari  pour  quitter  Rome,  comme  elle 
Pavait  fait  pour  y  parvenir.  Mais  son  mari,  évidemment,  tout  en  Tai- 
mant  toujours,  s'était  un  peu  fatigué  de  ses  persécutions.  Que  s'est-il 
passé  là,  au  juste,  qui  les  a  refroidis?  Une  légèreté  de  Costanza, 
désormais  privée  des  sages  conseils  de  son  cher  Antaldi?  Ou  bien 
simplement  un  surcroit  de  dureté  pour  «  le  pauvre  Giulio,  »  qui 
s'était  vu  forcé  de  lui  avouer,  à  ce  même  moment,  l'existence  d'un 
fils  né  avant  leur  mariage?  Sans  compter  que  Monti,  chose  facile  à 
prévoir,  ne  faisait  point  mine  de  vouloir  payer  à  son  gendre  la  petite 
dot  naguère  promise  à  sa  fille.  Quoi  qu'il  en  soit,  les  lettres  écrites 
de  Rome  par  Costanza  deviennent  de  jour  en  jour  plus  sombres  et 
d'un  accent  plus  désespéré.  Elle  s'y  plaint  de  tout  et  de  tous  :  mais 
on  devine  que  c'est  surtout  de  son  mari  qu'elle  aimerait  à  se  plaindre. 
Et  nous  y  apprenons,  d'autre  part,  que  Giulio  est  souffrant.  — 
malade  imaginaire,  croit-elle:  ce  qui  nous  permet  d'imaginer  de 


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REVUES   ÉTRANGÈRES.  945' 

quelle  façon  elle  doit  raccueillir,  quand  il  lui  parle  de  ses  inquié- 
tudes. Enfin,  après  deux  ans  d'absence,  le  couple  revient  à  Pesaro  : 
mais  combien  changé  de  ce  qu'il  était  au  départ  pour  Rome  1  Le  mari 
a  déûnivemenl  perdu  son  ancienne  confiance  dans  Taffection  de  sa 
femme;  il  s*est  déshabitué  de  chercher  en  elle  une  collaboratiice 
et  une  confidente;  il  s'éloigne  d'elle,  instinctivement,  se  résigne  à 
souffrir  en  silence  de  sa  double  maladie  corporelle  et  morale.  La 
femme,  déçue  et  ennuyée,  rendue  plus  faible  encore  par  le  sentiment 
de  sa  solitude,  — et  du  reste  plus  belle,  plus  séduisante  que  jamais,  — 
est  prête  pour  le  premier  amant  qui  voudra  la  prendre. 

Qu'elle  ait  eu  des  amans,  après  son  retour  à  Pesaro,  et  jusqu  à 
la  mort  de  son  mari,  c'est  de  quoi  l'on  ne  peut  guère  sérieusement 
douter.  Il  est  vrai  que  son  histoire,  durant  ces  deux  années,  est  loin 
de  nous  apparaître  avec  la  même  clarté  qu'elle  nous  est  apparue 
jusque-là,  grâce  à.  ses  propres  lettres  et  aux  souvenirs  des  témoins  de 
sa  vie.  Ceux-ci  ne  nous  parlent  plus  d'elle  qu'à  mots  couverts,  ou 
bien  avec  un  parti  pris  évident  de  l'accuser  ou  de  la  défendre  ;  et  elle- 
même,  dans  ses  lettres,  a  désormais  im  ton  affecté  et  contraint  où 
rien  ne  subsiste  plus  de  son  exubérante  franchise  de  naguère.  Mais 
le  peu  que  nous  savons  suffit  pour  deviner  que  sa  conduite  est  main- 
tenant devenue  on  scandale  public.  Tantôt  nous  la  voyons  se  compro- 
mettre avec  un  gros  receveur  des  finances,  qui  la  poursuit,  en  plein 
jour,  par  les  rues  de  la  ville.  Une  autre  fois,  le  soir,  dans  la  cam- 
pagne, le  colonel  Busi  la  rencontre  en  train  de  se  quereller  avec  un 
certain  Gavelli,  qui,  tout  à  coup,  la  frappe  violemment  du  poing  et 
s'enfuit  en  la  couvrant  d'injures.  La  malheureuse,  nous  le  sentons,  a 
cessé  de  s'appartenir  :  ime  véritable  folie  s'est  emparée  d'elle,  dont 
elle  ne  s'éveillera  plus  que  sous  le  choc  soudain  de  la  catastrophe. 

Le  mari,  de  son  côté,  pendant  ces  deux  années,  continue  à  souffrir 
de  la  maladie  de  foie  qu'il  a  rapportée  de  Rome,  —  et  dont  sa  femme, 
comme  nous  avons  vu,  s'accusera  ensuite  d'avoir  été  «  la  première 
cause.  »  11  s'inquiète,  se  désole,  pleure  :  et  sa  femme  persiste  à  se 
moquer  de  sa  «  mélancolie,  »  comme  il  9*est  moqué  trop  longtemps 
des  craintes  ou  des  tentations  qu'elle  lui  confessait.  A  tous  ses  amis 
elle  répète  que  la  maladie  de  Giulio  est  absolument  imaginaire,  u  Ou 
a  consulté  plusieurs  médecins,  écrit-elle,  et  tous  ont  répondu  la  même 
chose,  lui  assurant  qu'il  finira  par  être  atteint  d'une  maladie  série  a^e 
s*il  ne  s'enlève  pas  de  la  tête  la  peur  d'être  déjà  sérieusement  ma- 
lade. »  Jusqu'au  bout,  avec  un  aveuglement  incroyable,  c'est  sur  ce 
ton  qu'elle  va  parler  de  la  santé  d'un  homme  qui  se  meurt,  épuisé, 
TOMB  xxui.  —  1904.  60 


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9f46  REVUE  DES   DEUX   M09IS68. 

laéanti,  devenu  d*ime  maigreur  et  d'ane  pâleur  effrayantes.  Elle  le 
q[aitte  pendant  des  semaines  pmir  accompagner  à  Boiogoe  son  père, 
quoi  veut  se  faire  opérer  d'ane  fistule  k  rœil.  Et  voici  la  dernière 
lettre  qu'aile  kû  émt,  de  Sav^nano,  le  i  1  mai  182^,  c'est-à-dire  quand 
GéuUo  n'a  plus  que  qudques  jours  à  vivre  : 

Mon  cher  mari,  Votre  lettre  du  8  m'apprend  que  vous  n'avez  pas  reçu 
celle  que  mon  père  vous  a  écrite  avant  de  quitter  Bologne...  Je  suis  très 
fâchée  de  vous  savoir  encore  malade.  Si  vous  croyez  que  mon  assistance 
paisse  tous  f)&ire  quelque  plaisir,  écrivez-le-moi,  et  je  laisserai  volontiers 
ma  chère  solitude  d'ici  pour  aller  m*acquitter  de  mon  devoir.  En  tout  cas^ 
je  vous  prie  de  me  tenir  au  courant  de  votre  santé,  et  de  bien  vous  saigner. 
Ps^^a  m'a  écrit  deox  lignes  de  Milan,  mais  sans  rien  me  dire  de  l'opinion 
des  médecins  sur  son  mal.  Ce  silence  me  tient  en  grande  inquiétude.  De- 
main, sans  doute,  j'aurai  des  nouvelles  de  l'opération  :  je  tremble  à  cette 
seule  pensée.  De  tout  ce  qu'il  m'écrira  vous  serez  informé.  Tâchez  de  vous 
guérir,  vous  aussi,  et  croyez-moi  votre  épouse  dévouée,  Gostanza. 

Et  cependant  elle  aimait  son  mari  :  de  cela  non  plus  11  ne  nous  est 
point  permis  de  douter.  Gomme  elle  le  dit  dans  sa  lettre  à  raM>é 
Bignardi,  «  son  cœur  n'a  pas  eu  de  part  dans  les  fautes  qu'elle  a  c(»tt- 
mises.  »  Et  nous  avons  la  certitude  qu'elle  ne  ment  pas,  lorsque,  jus- 
qu'à la  fin  de  sa  vie,  elle  affîrme  que  sa  plus  affreuse  angoisse  ne 
vient  pas  autant  des  accusations  élevées  contre  elle,  ni  de  sa  pauvreté 
et  de  sa  solitude,  ni  même  de  ses  remords,  que  de  la  «  torturante 
pensée  »  qu'elle  n'a  plus  auprès  d'elle  le  seul  homme  qu'elle  ait  aimé, 
celui  qu'elle  aime  toujours.  Qu'on  imagine  donc  ce  qu'ont  dû  être 
pour  elle  les  dix-huit  années  qu'elle  lui  a  survécu  I  Qu'on  se  .la  repré- 
sente abandonnée  de  tous,  exposée  aux  reproches  continuels  de  ses 
parens,  réduite  bientôt  à  ne  plus  même  trouver  personne  qui  veuille 
l'écouter  :  mais  surtout  contrainte  à  protester  sans  trêve  de  son  inno- 
cence, tandis  qu'une  voix  secrète  lui  affirme  qu'elle  est  coupable,  — 
autrement  qu'on  ne  l'accuse  de  l'être,  mais  non  moins  gravement  I 
Expiation  égale,  certes,  sinon  supérieure,  à  ce  qu*a  pu. être  la  faute; 
et  ainsi  une  profonde  pitié  est  le  seul  sentiment  que  nous  laisse,  en 
fin  de  conqite,  toute  l'histoire  des  erreurs  et  des  souffrances  de  Cos- 
tanza  Monti. 

T.  DE  Wyzewa. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


14  octobre. 


L'arrangement  que  nous  venons  de  conelure  avec  TEspagne,  à 
propos  du  Maroc,  comprend  deux  parties,  dont  Tune  est  publique  et 
l'autre  secrète  :  il  nous  est  donc  impossible  d'émettre  un  jugement 
sur  l'ensemble.  Lorsque  nous  parlerons  de  la  partie  secrète,  nous 
ne  pourrons  le  faire  que  d'après  les  bruits  qui  courent;  mais,  comme 
ces  bruits  sont  confus  et  quelquefois  même  contradictoires,  et 
comme,  au  surplus,  il  y  aurait  peut-être  des  inconvéniens  à  essayer 
de  les  trop  préciser,  nos  observations  conserveront  nécessairement  un 
caractère  hypothétique.  Nous  avons  entendu  émettre  l'avis  que,  sous 
un  gouvernement  d'opinion  comme  la  République,  il  était  difficile  d'ad- 
mettre que  la  connaissance  d'engagemens  aussi  importans,  et  peut- 
être  aussi  graves,  fût  soustraite  aux  Chambres.  On  ne  saurait  nier  que 
toute  cette  affaire  du  Maroc  n'ait  été  conduite  avec  beaucoup  de  mys- 
tère. C'est  à  peine  si,  dans  les  discussions  parlementaires,  il  y  a  été 
fait  quelques  allusions  plus'ou  moins  directes.  En  réalité,  les  Chambres 
ont  laissé  au  gouvernement  pleine  liberté  d'agir,  sans  pouvoir  toute- 
fois lui  laisser  en  même  temps  toute  la  responsabilité.  Le  Parlement 
n  a  éprouvé  aucun  désir  que  le  gouvernement  s'en  expliquât  au  préa- 
lable avec  lui,  et,  lorsque  les  résultats  acquis  ont  été  partiellement 
connus,  l'opinion  et*  le  Parlement  s'en  sont  montrés  satisfaits.  M,  le 
ministre  des  Affaires  étrangères  a  poursuivi  sa  tâche  avec  une  grande 
fixité  dans  les  vues  et  une  ténacité  encore  plus  grande  dans  la  volonté. 
Il  est  arrivé  Jusqu'ici  à  ses  fins,  qui  consistaient  tout  d*abord  à  déga- 
ger, à  débarrasser  pour  nous  la  question  marocaine  des  compétitions 


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948 


REVUE   DR8    DEUX   MONDES. 


fen- 


des autres  puissances.  Il  reste  maintenant  à  aborder  la  question  en 
elle-même.  Quant  au  secret  qui  plane  sur  nos  engagemens,  la  Consti- 
tution l'autorise.  L'article  9  de  la  loi  du  16  juillet  1875  sur  les  rap- 
ports des  pouvoirs  publics  énumère  les  traités  qui  ne  deviennent 
définitifs  qu'après  avoir  été  votés  par  les  deux  Chambres,  et  celui  dont 
il  s'agit  en  ce  moment  ne  rentre  pas  dans  cette  catégorie  :  il  rentre 
dans  celle  des  traités  dont  le  Président  de  la  République  «  donne  con- 
naissance aux  Chambres  aussitôt  que  l'intérêt  et  la  sûreté  de  TËtat  le 
permettent.  »  Et  qui  est  juge  de  cette  opportunité?  Le  gouverne- 
ment seul.  Entre  le  gouvernement  et  les  Chambres,  c'est  affaire  de 
confiance. 

Le  ministère  était  donc  dans  son  droit  strict  en  concluant  avec 
l'Espagne  une  convention  secrète.  11  n'en  était  pas  de  même  de  notre 
arrangement  avec  l'Angleterre,  ou  du  moins  de  certaines  de  ses  par- 
ties, notamment  de  celles  qui  se  rapportent  à  Terre-Neuve  et  à  des 
modiCcations  territoriales  en  Afrique  :  aussi  l'arrangement  anglo- 
français,  qui  a  déjà  été  soumis  au  Parlement  britannique,  devra-t-il 
l'être  au  nôtre,  et  le  plus  tôt  sera  le  mieux.  On  n  a  pas  oublié  qu'il 
y  était  fait  mention  expresse  de  celui  que  nous  devions  conclure  ulté- 
rieurement avec  l'Espagne.  L'Angleterre,  en  se  mettant  d'accord  avec 
nous  sur  le  Maroc,  tenait  à  témoigner  une  dernière  fois  à  l'Espagne 
l'intérêt  qu'elle  prenait  à  ses  intérêts  :  mais,  quand  bien  même  l'An- 
gleterre n'aurait  pas  conservé  ces  sentimens  à  l'Espagne,  nos  dispo- 
sitions à  l'égard  de  celle-ci  auraient  été  exactement  les  mêmes.  Voilà 
4e  longues  années  que  nous  considérons  TEspagne  comme  une  amie. 
Nous  avons  été  pour  elle  de  bons  voisins  en  Europe,  et,  partout  ail- 
leurs, nous  lui  avons  rendu  cordialement  service  chaque  fois  que  l'oc- 
casion s'en  est  présentée.  11  ne  pouvait  donc  entrer  dans  notre  esprit 
de  méconnaître  ses  intérêts  au  Maroc;  mais,  au  moment  où  nous  enta- 
mions une  politique  plus  active  au  Maroc,  il  était  naturel  et  légitime 
de  sa  part  qu'elle  désirât  s'en  expliquer  avec  nous.  Elle  possède 
quelques  petits  territoires  sur  la  côte  méditerranéenne  du  Maroc; 
un  nombre  relativement  considérable  de  ses  nationaux  habitent  ce 
pays  où  ils  apportent  du  travail;  enfin,  il  faut  bien  le  dire,  à  côté 
des  intérêts  concrets  qu'elle  y  a  réellement,  une  longue  tradition 
historique  l'a  habituée  à  considérer  certains  territoires  marocains 
comme  plus  spécialement  dévolus  à  son  influence,  dans  un  avenir 
qui  restait  d'ailleurs  indéterminé.  Ce  sont  là  des  faits  dont  nous 
devions  tenir  compte.  Notre  amitié  sincère  pour  l'Espagne  nous  y 
inclinait  spontanément,  et  l'idée  de  la  voir  associée  un  jour  à  notre 


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.  REVUE.    —  CHRONIQUE*  949 

tâche  civilisatrice  n'avait  rien  en  soi  qui  pût  nous,  déplaire.  Notre 
arrangement  avec  elle  s'inspire  de  ces  sentimens. 

Nous  avons,  —  probablement,  car  ici  nous  entrons  dans  la  partie 
réservée  de  la  convention,  —  nous  avons  fixé  les  limites  de  la  région 
où  ces  intérêts  ont  un  caractère  réel.  Et  enfin,  cet  avenir  qui  était 
jusqu'ici  indéterminé,  on  assure  que  nous  en  avons  déterminé 
l'échéance,  en  la  reportant  à  un  certain  nombre  d'années.  Si  tout  cela 
est  exact,  il  faut  convenir  que  l'Espagne  n'a  pas  à  se  plaindre  de  nous, 
puisqu'elle  est  appelée  à  recueillir  un  jour  les  bénéfices  d'im^  poUtique 
dont  nous  gardons,  en  attendant,  toutes  les  charges.  Dan^  la  période 
qui  s'ouvre,  notre  influence  doit,  en  effet,  rester  prépondérante  sur  le 
Maghzen,  et  on  comprend  ce  que  cela  signifie  :  cette  prépondérance  ne 
peut  être  efficace  que  si  elle  s'exerce  seule.  L'Angleterre  l'a  reconnu; 
l'Espagne  le  reconnaît  à  son  tour.  Elle  adhère  en  termes  formels,  et, 
cette  fois,  en  termes  publics,  à  la  Déclaration  franco-anglaise  du  S  avril 
dernier,  dont  l'article  2  est  ainsi  conçu  :  «  Le  gouvernement  de  Sa 
Majesté  britannique  reconnaît  qu'U  appartient  à  la  France,  notamment 
comme  puissance  limitrophe  du  Maroc  sur  une  vaste  étendue,  de 
veiller  à  la  tranquillité  de  ce  pays,  et  de  lui  prêter  son  assistance  pour 
toutes  les  réformes  administratives,  économiques,  financières  et  mi- 
litaires dont  il  a  besoin.  »  Rien  n'est  plus  clair  :  la  situation  privilé- 
giée de  la  France  au  Maroc,  consacrée  d'abord  par  l'Angleterre,  l'est 
aujourd'hui  par  l'Espagne.  Et  il  ne  peut  s'agir  ici  d'un  condominium  : 
nous  assumons  la  totalité  de  la  besogne  dans  la  totalité  du  territoire. 
Au  reste,  ce  qui  s'est  passé  à  propos  du  dernier  emprunt  marocain 
prouve  évidemment  que  tout  le  monde  l'a  entendu  ainsi.  Cet  emprunt 
n'a  pas  seulement  pour  objet  de  pourvoir  aux  besoins  immédiats  du 
Maroc,  mais  encore  de  convertir  toute  sa  dette  antérieure,  afin  de  la 
mettre  entièrement  entre  des  mains  françaises.  Les  douanes  maro- 
caines devant  servir  de  gage  à  ce  dernier  empruqt  qui  prend  la  place 
de  tous  les  autres,  nous  les  avons  réorganisées,  et,  en  le  faisant,  nous 
avons  accompli  seuls  une  tâche,  dont  tout  le  monde  est  d'ailleurs 
appelé  à  profiter.  Toutes  les  puissances  qui  font  du  commerce  avec 
le  Maroc  ont  effectivement  le  même  intérêt  à  ce  que  les  douanes 
soient  placées  sous  le  contrôle  d'and  puissance  européenne.  Dans 
cette  première  application  de  notre  politique  marocaine,  on  voit  déjà 
apparaître  le  caractère  qu'elle  ne  cessera  pas  de  manifester  par  la 
suite.  Nous  avons  l'initiative,  la  responsabilité,  l'action  enfin  exclusive 
de  toute  autre;  mais  le  bénéfice  n'est  pas  seulement  pour  nous,  il  est 
pour  tous. 


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9S0  RETUE  DES    DEUX   MOZ<iDiLB. 

A vons-BMs  besoin  de  dire  qu'il  est  surtout  pour  le  Maroc?  H  suffît, 
pour  s'en  rendre  compte,  de  lire  la  Déclaration  qui  vient  4!âkre  signée 
par  les  gouvemenidns  espagnol  et  français.  Nous  aurions  peut-être  dû 
la  reproduire  en  commençant,  car  elle  est  courte  et  c'est  la  seule 
partie  de  Tarrangement  qui  nous  soit  connue;  mais  elle  sera  mieux 
comprise  maintenant.  En  voici  le  texte  :-  «  Le  gouvernement  de  la 
République  française  et  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  le  roi 
d'Espagne,  s'étant  dûs  d'accord  pour  fixer  l'étendue  des  droits  et  la 
garantie  des  intérêts  qui  résultent,  pour  la  France,  de  ses  posses- 
sions algérTennes,  et,  pour  l'Espagne,  de  ses  possessions  sur  la  côte  du 
Maroc,  et  le  gouvernement  du  roi  d'Espagne  ayant,  en  conséquence, 
donné  son  adhésion  à  la  Déclaration  franco-anglaise  du  8  avril  1904, 
relative  au  Maroc  et  à  l'Egypte,  dont  communication  lui  avait  été  faite 
par  le  gouvernement  de  la  République  française,  déclarent  qu'ils  de- 
meurent fortement  attachés  à  l'intégrité  de  l'Empire  marocain  sous  la 
souveraineté  du  Sultan.  »  Cette  Déclaration  est  parfaite;  il  n'y  a  pas 
un  mot  à  y  reprendre.  Nous  souhaitons  qu'il  en  soit  de  même  de  la 
seconde  partie  de  l'arrangement,  celle  qui  est  secrète  et  qui,  vraisem- 
blablement, détermine  l'étendue  des  droits  et  la  garantie  des  intérêts 
que  les  deux  pays  se  reconnaissent  réciproquement*  Mais,  quels  que 
soient  ces  droits  et  ces  intérêts,  il  n'en  résultera  jamais  atteinte  à  l'in- 
tégrité du  Maroc  ni  à  la  souveraineté  du  Sultan.  Qu'est-ce  à  dire? 
D'abord  qu'il  ne  peut  s'agir  d'un  partage  de  territoire  ;  ensuite  que 
notre  prépondérance  actuelle,  pas  plus  que  celle  de  l'Espagne,  ulté- 
rieure et  éventuelle,  dans  ^certaines  régions  marocaines,  ne  peut  et 
ne  pourra  s'exercer  que  par  l'autorité  du  Sultan  qui  reste  et  restera 
le  souverain  respecté  du  pays  tout  entier.  C'est  dans  sa  personne  que 
se  réalisera  toujours  l'unité  du  Maroc.  Le  but  que  nous  nous  proposons 
avait  déjà  été  fort  bien  défini  dans  l'arrangement  anglo-français  du 
6  avril.  Le  Maroc  est  un  pays  qui  a  été  autrefois  riche,  prospère,  puis- 
sant et  qui  peut  le  redevenir;  malheureusement  il  sou£Ere,  depuis  de 
longues  années,  d'un  mal  auquel  rien  ne  résiste,  la  désorganisation 
administrative  qui  a  amené  l'anarchie  politique.  Cette  autorité  du 
Sultan,  que  nous  invoquons,  il  faut  d'abord  la  restaurer,  car  sur  bien 
des  points  du  Maroc  elle  est  purement  nominale.  L'expérience  a 
prouvé  que  le  Maroc  est  incapable  de  se  réformer  à  lui  seul.  Sur  ce 
tronc  redevenu  sauvage,  il  est  indispensable  d'attacher  une  greffe 
européenne.  Pour  cela,  nous  mettrons  à  la  disposition  du  Sultan  des 
administrateurs,  des  financiers,  des  militaires  qui  rendront  peu  à  peu 
au  Maroc  la  vitalité  qu'U  a  perdue.  Mais  ces  éducateurs  que  nous 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  981 

•offrooQLS)  le  Sultan  doit  tes  accepter  librement,  et  cette  partie  towto  diple- 
^natique  de  notre  tâche  n'est  pas  la  moins  délicate.  Noos  arons  à 
convainere  le  Sultan  de  la  parfaite  loyauté  de  nos  intentions  à  son 
-égard,  et  que  nous  entendons  n'être  ni  ses  maitree,  ni  même,  à  pro- 
prement parter,  ses  tuteurs,  mdis  bien  ses  collaborateurs  dévoués. 
Dirons-nous  aussi  désintéressés?  Non,  car  nous  avons  intérêt  à  ce  que 
le  Maroc  entre  dans  les  voies  de  la  civilisation,  et  à  ce  que  ces  Toies 
lui  soient  ouvertes  par  nos  soins.  Mais,  comme  Va  dit  un  jour 
M.  Thiers,  on  ne  peut  pas  exiger  d'une  nation,  pas  plus  que  d'un 
individu,  qu'elle  renonce  à  son  intérêt  particulier  :  tout  ce  qu'on  peut 
lui  demander,  c'est  de  le  bien  placer,  et  où  pourrait-il  être  mieux 
placé  que  dans  l'intérêt  général? 

Cette  conception  de  notre  rôle  au  Maroc  est  assurément  très 
élevée  :  elle  fait  honneur  à  M.  Delcassé.  Mais,  ici  encore,  ne  connais- 
sant pas  les  moyens  destinés  à  la  réaliser,  ou  ne  les  connaissant  que 
très  imparfaitement,  nous  devons  faire  des  réserves.  On  a  beau- 
•coup  parlé  de  pénétration  pacifique.  Le  mot  n'est  pas  nouveau 
assurément,  mais  la  chose  le  sera  si,  comme  nous  le  désirons 
encore  plus  que  nous  ne  l'espérons,  elle  s'exécute  jusqu'au  bout.  Il 
faudra  pour  cela,  non  seulement  l'unité  d'action  que  nous  avons  re- 
vendiquée auprès  des  autres  puissances  et  dont  nous  avons  obtenu 
de  leur  part  la  reconnaissance  à  peu  près  complète,  mais  encore  celle 
que  nous  aurons  à  réaliser  nous-mêmes,  et  sur  nous-mêmes*  Il 
faudra  coordonner  tous  les  élémens  de  cette  action  et  leur  donner 
une  iipipulaion  unique,  ce  qui  a  été  malaisé  dans  tous  les  temps,  et  ce 
qui  l'est  encore  davantage  avec  un  gouvernement  aussi  décousu  que 
le  nôtre.  La  solution  du  problème  marocain  n'est  pas  comprise  de  la 
même  manière  par  les  militaires,  par  exemple,  et  par  les  diplomates. 
L'Algérie  aussi  a  ses  vues  particulières.  11  en  résulte  des  tiraillemens 
qui  ont  été  plus  d'une  fois  sensibles  dans  ces  derniers  temps  :  puissent- 
ils  ne  pas  se  reproduire  à  l'avenir,  c'est-à-dire  au  moment  où  nous 
serons  vraiment  engagés  dans  la  tâche  autour  de  laquelle  nous  nous 
sommes  contentés  jusqu'à  présent  de  tourner.  Qu'elle  soit  absolu- 
ment réalisable  ou  non,  la  pénétration  pacifique  doit  rester  notre  prin- 
<3ipe  :  nous  ne  pourrions  nous  en  écarter  sans  rencontrer  des  diffi- 
cultés et  bientôt  des  dangers  de  toutes  sortes.  Ces  difficultés  et  ces 
dangers  auraient  été  immédiats,  si  nous  n'avions  pas  réussi  à  nous 
entendre  avec  les  puissances  étrangères  le  plus  directement  inté- 
ressées aux  affaires  du  Maroc.  Nous  ne  voulons  pas  dure  par  là 
que  ces  puissances,  inquiètes  ou  jalouses,  se  seraient  mises  directe- 


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9S2  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

-ment  en  travers  de  nos  opérations;  mais,  sans  prendre  une  attitude 
nettement  hostile,  il  leur  aurait  été  facile  de  nous  susciter  mille  obs- 
tacles que  nous  aurions  dû  tourner  ou  briser,  et  le  jour  serait  venu 
où  nous  n'aurions  pu  y  réussir  que  par  la  force.  A  supposer  donc  que 
la  pénétration  pacifique  soit  réalisable,  elle  ne  pouvait  être  réalisée 
que  dans  les  conditions  indiquées  par  M.  le  ministre  des  Affaires 
étrangères.  Il  fallait,  non  seulement  procéder  par  ententes  directes 
avec  un  certain  nombre  de  puissances,  mais  encore  donner  à  chacune 
d'elles  la  pleine  confiance  que  la  poursuite  de  nos  intérêts  ne  nous 
amènerait  pas  à  sacrifier  les  siens.  Alors  seulement  nous  aurions, 
qu'on  nous  passe  le  mot,  nos  coudées  franches  au  Maroc.  Après 
ritalie,  nous  avons  désintéressé  l'Angleterre,  après  l'Angleterre 
l'Espagne,  et  nous  avons  sans  doute  inspiré  à  celle-ci  le  sentiment 
que  c'est  encore  auprès  de  la  France,  en  s'adressant  amicalement  à 
son  amitié,  qu'elle  trouvera  les  plus  sûres  garanties  de  ses  droits. 
A  cûté  des  deux  gouvememens^  il  est  légitime  de  rendre  justice  à  leurs 
représentans  diplomatiques.  Le  but  n'aurait  probablement  pas  été 
atteint  sans  l'esprit  toujours  conciliant  et  sensé  dont  M.  le  marquis 
del  Muni  à  Paris,  et  M.  Jules  Cambon  à  Madrid  n'ont  pas  cessé  de 
donner  des  preuves;  c'est  à  eux  que  revient,  pour  une  très  grande 
partie,  le  mérite  du  succès. 

Maintenant,  nous  voici  au  second  acte  :  ce  ne  sera  pas  le  dernier. 
On  annonce  que  noire  ministre  à  Tanger,  M.  Saint-René  Taillandier^ 
qui  est  actuellement  à  Paris,  rejoindra  son  poste  au  premier  jour  et  se 
rendra  très  prochainement  à  Fez  où  sa  présence  est  désirée.  M.  Saint- 
René  Taillandier  a  déjà  réussi  à  dissiper  les  premières  préventions 
qui  s'étaient  produites  dans  l'esprit  du  Maghzen  à  la  nouvelle  de 
notre  arrangement  du  8  avril  avec  l'Angleterre.  On  s'est  demandé  à 
Fez,  avec  émotion,  avec  anxiété,  ce  que  cela  signifiait.  On  voyait  bien 
que  l'Angleterre  donnait  carte  blanche  à  la  France;  mais  quels  étaient 
les  projets  de  celle-ci?  quel  était  son  but?  quels  procédés  comptait- 
elle  employer?  Il  fallait  rassurer  le  Sultan  sur  nos  intentions  à  son 
égard,  et  c'est  ce  qu'il  faut  encore,  et  toujours,  car,  avec  un  souve- 
rain naturellement  défiant  et  un  pays  qui  l'est  davantage,  le  résultat 
ne  peut  pas  être  atteint  du  premier  coup.  11  ne  s'agit  pas  d'imposer  au 
Sultan  im  traité,  comme  nous  l'avons  fait  ailleurs  où  nous  avions 
d'autres  desseins,  mais  de  lui  faire  accepter  notre  collaboration  intime 
et  quotidienne.  L'attitude  des  puissances  à  notre  égard  est  de  nature  à 
influer  sur  la  sienne.  Il  ne  peut  rien  faire  sans  nous,  et  nous  ne  vou- 
lons rien  faire  sans  lui  :  dans  ces  conditions,  on  doit  s'entendre. 


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REVUE.    —   CHRONIQUE.  953 

Il  ne  restera  ensuite  que  les  difficultés  inhérentes  à  la  réorganisa- 
tion administrative  et  militaire  du  Maroc  ;  mais,  ne  nous  y  trompons 
pas,  elles  sont  immenses.  Jamais  peut-être,  dans  notre  politique  colo- 
niale, nous  n'en  avons  rencontré  de  plus  lourdes.  Si  l'affaire  était  à 
son  début,  et  si  nous  avions  pleine  liberté  d'esprit  pour  en  discuter 
Tactif  et  le  passif  éventuels,  nous  aurions  à  présenter  des  observations 
qui,  aujourd'hui,  seraient  tardives  et  inopportunes.  Défions -nous 
également  de  l'optimisme  et  du  pessimisme  exagérés  :1e  premier  nous 
ferait  commettre  des  fautes,  le  second  nous  empocherait  de  rien  faire. 
Tout  en  laissant  la  responsabilité  première  à  ceux  qui  l'ont  prise,  tout 
en  faisant  nos  réserves  sur  les  parties  de  nos  arrangemens  que  nous 
ne  connaissons  pas,  tout  en  signalant  les  écueils  qui  nous  attendent, 
il  faut  bien  reconnaître  qu'après  avoir  non  seulement  accepté,  mais 
revendiqué  pour  nous  exclusivement  l'entreprise  de  procéder  à  l'édu- 
cation politique  du  Maroc,  et  après  avoir  conclu  pour  cela  des  arran- 
gemens avec  trois  grandes  puissances,  nous  sommes  engagés.  Tout  ce 
qui  peut  nous  faciliter  notre  tâche  sera  le  bienvenu,  et  il  est  hors  de 
doute  que  notre  arrangement  avec  l'Espagne  est  dans  ce  cas  :  qu'il 
soit  donc  le  bienvenu,  et  qu'il  reste  entre  les  Espagnols  et  nous  le 
gage  d'une  confiance  mutuelle  qu'aucun  nuage  ne  saurait  troubler. 

Lord  Rosebery,  M.  Balfour,  M.  Chamberlain,  ont  prononcé,  le 
premier  il  y  a  environ  trois  semaines,  à  Lincoln,  le  second  il  y  a  quel- 
jours,  à  Edimbourg,  et  le  troisième,  le  surlendemain,  à  Luton,  des  dis- 
cours à  travers  lesquels  l'opinion  cherche  à  s'orienter.  Quelles  sont 
actuellement  les  opinions  économiques  de  ces  troishommes  politiques, 
et  plus  particulièrement  des  deux  derniers?  Il  est  à  craindre  que  leurs 
paroles  n'aient  laissé  encore  quelques  obscurités  sur  la  question. 

Du  discours  de  lord  Rosebery  il  y  aurait  beaucoup  à  dire,  car 
il  traite  de  plus  d'un  sujet,  mais  nous  nous  enfermons  pour  le 
moment  dans  un  seul.  D'ailleurs,  depuis  que  M.  Chamberlain  a  lancé, 
l'année  dernière,  ce  qu'on  a  appelé  sa  «  bombe  économique,  »  l'An- 
gleterre n'a  pas  sérieusement  songé  à  autre  chose.  On  ne  saurait 
contester  à  M.  Chamberlain  le  mérite  d'être  un  grand  remueur  d'idées 
et  un  grand  excitateur  d'intelligences.  Tout  ce  qu'il  fait,  tout  ce  ou'il 
dit,  a  le  privilège  de  secouer  fortement  les  esprits  et  de  les  mettre 
en  mouvement.  Il  a  donné  sa  démission  de  ministre  tout-puissant 
des  Colonies,  pour  avoir  plus  de  liberté  dans  la  défense  de  son  nou- 
veau programme  :  un  pareil  acte  devait  assurément  frapper  les 
imaginations.  On  a  su,  dès  ce  moment,  que  M.  Chamberlain  et  M.  Bal- 


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954  KEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

four  n'étaient  pas  complètement  d'accord,  car,  s*Us  Fayadent  été,  le 
premier  n'aurait  pas  abandonné  son  portefeuille;  et  pourtant  qu'ils 
Tétaient  jusqu'à  un  certain  point,  puisque  le  second  n'a  pas  cessé  de 
le  répéter.  Mais  jusqu'à  quel  point  ?  On  le  savait  mal  hier;  en. ne  le 
sait  pas  beaucoup  mieux  aujourd'hui.  Pendant  quelques  'mois, 
M.  Chamberlain  a  organisé  autour  de  ses  idées  une  propa^àinde 
effrénée.  Discours,  brochures,  démarches  de  tous  les  genres,  rien  Ve 
semblait  pouvoir  épuiser  sa  dévorante  activité.  Toutefois  un  moment 
est  venu,  où  il  a  paru  éprouver  le  besoin  de  se  reposer  ou  de  réfléchir 
un  peu  :  il  est  parti  pour  TËgypte  et,  pendant  quelques  semaines, 
le  repos  qu'il  y  a  pris,  après  l'avoir  si  bien  gagné,  s'est  communiqué 
à  son  pays.  La  trêve  ne  pouvait  pas  être  de  longue  durée.  M.  Cham- 
berlain est  revenu  en  Angleterre,  toujours  prêt  à  la  lotie  et  mieux 
disposé  que  jamais  à  la  soutenir.  La  bataille  a  immédiatement 
recommencé.  On  connaît  le  plan  de  M.  Chamberlain,  et  nous  nous 
garderons  bien  de  Texposer  une  fois  de  plus  :  il  consiste  essentielle- 
ment à  créer  une  union  douanière  entre  TAngleterre  et  ses  cdonies, 
à  l'avantage  de  ces  dernières  ou  de  quelques-unes  d'entre  elles,  mais 
peut-être  au  détriment  de  la  première,  et  certainement  à  celui  du 
reste  du  monde. 

Lord  Rosebery,  dans  son  discours  de  Lincoln,  ^,  exprimé  plus  que 
des  doutes  sur  les  mérites  du  projet  de  M.  Chamberlain.  Si  les  colo- 
nies, a-t-U  dit,  avaient  pris  l'initiative  de  proposer  à  l'Angleterre  le 
régime  économique  cher  à  M.  Chamberlain,  ce  serait  là  un  fait  qu'il 
conviendrait  de  tenir  en  grande  considération.  Lord  Rosebery  a  même 
dit  qu'il  faudrait  l'accueillir  avec  respect.  La  question  devrait  être 
mise  très  sérieusement  à  l'étude.  Mais  les  colonies  ont-elle  pris  cette 
initiative  ?  Point  du  tout.  L'Angleterre  seule,  ou  plutôt  If.  Chamber- 
lain seul  a  fait  toutes  les  avancés,  ce  qui  laisse  beaucoup  plus  de 
liberté  pour  discuter  et  pour  apprécier  le  système.  Et  lord  Rosebery 
a  un  certain  nombre  d'objections  à  y  opposer.  Le  côté  impérialiste  du 
plan  le  séduit  moins  qu'on  n'aurait  pu  le  eroire,  quand  <m  se  rappelle 
la  crise  d'impérialisme  assez  aiguë  qu'il  a  traversée,  il  y  a  quelque 
temps  :  mais  U  parait  en  être  revenu.  Quoi  qu'il  en  soit,  M«  Ghamber* 
lain  s'est  senti  atteiut  par  le  discours  de  Lincoln,  et  il  a  écrit  une 
lettre  au  Times  pour  en  contester  les  assertions.  Il  a  rappelé  toutes 
les  manifestations  que  les  colonies,  ou  du  moins  certaines  d'entre 
elles,  ont  faites  en  faveur  du  régime  douanier  proposé  par  lui.  n  en 
a  conclu  qu'on  ne  pouvait  pas  dire,  avec  lord  Rosebery,  qu'elles 
n'avaient  pris  aucune  initiative  et  les  avaient  laissées  toutes  à  l'Angle^ 


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RESVUE.   —  CHRONIQUE.  9S& 

terre.  Lord  Roaebery  a  répondu  que  toutes  ces  manifestations  man- 
quaient de  spontanéité;  qu'elles  avaient  été  provoquées,  et  que,  au 
surplus,  elles  ne  constituaient  nuUetnent  une  offre  concrète.  «  Nous 
savons,  a*t-il  à  son  tour  écrit  au  Times,  ce  (jue,  d'après  le  projet  de 
H.  Chamberlain,  nous  devons  donner  ;  nous  ne  savons  pas  ce  que 
BOUS  devons  obtenir  en  échange.  Gela,  il; ne  nous  Ta  jamais  dit,  et 
c'est  l'essence  môme  de  la  question.  »  Il  est  naturel,  en  effet,  que  les 
colonies,  lorsqu'on  leur  offre  un  avantage,  '  l'acceptant.  Encore  ne 
Tont-elles  pas  accepté  toutes,  parce  que,  à  côté  de  l'avantage  appa- 
rent, quelques-unes  ont  aperçu  la  charge  correspondante  mal  dis- 
simulée. Toutefois  cette  charge  n'a  jamais  été  nettement  établie,  et 
lord  Rosebery  était  parfaitement  en  droit  de  dire:  «  INous  mettons 
des  droits  de  5  à  iO  pour  100  sur  les  produits  manufacturés  étrangers 
similaires  de  ceux  que  fournissent  les  colonies,  et  de  deux  shillings 
par  quintal  sur  les  céréales  ;  que  nous  donne-t-6n,  en  retour  ?  »  Au- 
cune colonie  ne  s'en  est  encore  expliquée.  Gela  étant,  lord  Rosebery  a 
exprimé  la  crainte  que  le  régime  préconisé  par  M.  Ghamberlain,  bien 
loin  d'opérer  comme  un  ciment,  n'opérât  comme  un  dissolvant  entre 
la  métropole  et  les  colonies. 

Ses  questions  sont  restées  sans  réponse  ;  mais  on  annonçait  que 
M.  Ghamberlain  préparait  un  grand  discours.  L'avant-veille  du  jour 
où  [il  devait  le  prononcer,  M.  Balfour  s'est  rendu  à  Edimbourg  et  il  a 
pris  le  premier  la  parole.  Voulait-il  atténuer  par  avance  l'effet  du 
discours  de  son  ancien  collègue  ?  Voulait-il,  ce  qui  est  plus  probable, 
remettre  un  peu  d'union  dans  le  parti  auquel  le  nom  d'unioniste 
convient  si  mal  depuis  quelque  temps  ?  Voulait-il  enfin,  après  l'avoir 
longtemps  mûri,  exposer  lumineusement  son  propre  programme? 
Bien  que  son  discours  ait  été  très  intéressant,  M»  Balfour  n'a  atteint 
complètement  aucun  de  ces  objets,  et  le  dernier  moins  encore  que  les 
autres.  Ge  ministre  péripatétLcien,  sagace  à  coup  sûr,  mais  prudent,  a 
encore  plus  l'art  de  réserver  une  partie  de  son  opinion  que  de  la 
livrer  tout  entière.  Il  a  dit  bien  haut  qu'il  n'était  pas  protectionniste, 
et  que,  si  le  parti  unioniste  l'était,  ou  le  devenait  un  jour,  il  en  aban- 
donnerait aussitôt  la  direction.  Mais  M.  Ghamberlain  ne  proteste-t-il 
pas,  lui  aussi,  qu'il  n'est  pas  protectionniste  ?  Peut-être  ont-ils  raison 
l'un  et  l'autre,  en  ce  sens  qu'ils  ne  sont  pas  protectionnistes  dans  leurs 
intentions  initiales;  mais  ils  le  sont  devenus  en  fait  tous  les  deux, 
entraînés  par  la  logique  de  leurs  préoccupations  dominantes,  et  toute 
la  différence  entre  eux  n'est  qu'une  question  de  plus  ou  de  moins. 
Cette  question  n'est  d'ailleurs  pas  indifférente,  tant  s'en  faut:  ce  n'est 


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986  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pas  la  môme  chode  d'aller  jusqu*au  bout  de  la  protection,  comme 
M.  Chamberlain,  ou  de  s'arrêter  à  moitié  route,  comme  M.  Balfour.  Ce 
dernier  a  donné  sa  définition  du  protectionnisme.  «  Une  politûpie  pro- 
tectionniste, a-t-il  dit,  est  celle  qui  vise  à  soutenir  ou  à  créer  des  indus- 
tries nationales  par  l'élévation  des  prix  à  l'intérieur.  »  M.  Balfour 
affirme,  très  sincèrement  à  coup  sûr,  que  tel  n'est  pas  son  but  ;  s'il 
l'atteint,  c'est  par  un  ricochet  involontaire  ;  il  se  propose  seulement 
d'user  de  représailles  contre  les  pays  qui  font  la  guerre  aux  produits 
anglais,  et  on  sait  qu'il  exclut  de  toute  surélévation  de  droits  les  pro- 
duits alimentaires.  M.  Chamberlain  va  plus  loin;  il  frappe  les  produits 
alimentaires,  comme  les  autres  ;  seulement  il  dit  :  «  Quand  je  propose 
un  droit  modéré  de  2  shillings  ip^rquarter  (3  quintaux  24  kilogrammes) 
sur  les  céréales,  et  de  5  pour  100  sur  les  autres  produits  agricoles,  ce 
n*est  pas  une  taxe,  c'est  un  droit  de  péage.  »  Merveilleuse  distinction  ! 
M.  Chamberlain  croit-il  sérieusement  qu'on  change  les  choses  en  chan* 
géant  les  mots?  Non,  sans  doute  ;  toutefois,  en  partant  de  la  définition 
de  M.  Balfour,  il  est  aussi  sincère  que  lui  lorsqu'il  affirme  à  son  tour 
n'avoir  pas  pour  objet  de  soutenir  ou  de  créer  des  industries  natio- 
nales par  l'élévation  des  prix  à  l'intérieur.  Il  veut  seulement  res- 
serrer le  tissu  de  l'Empire  qu'il  trouve  trop  lâche.  Mais  on  peut  être 
protectionniste,  comme  philosophe,  sans  le  savoir.  MM.  Balfour  et 
Chamberlain,  l'œil  ardemment  fixé  sur  leur  but,  se  font  d'égales  illu- 
sions sur  le  caractère  des  moyens  quïls  emploient  pour  l'atteindre.  Ni 
l'un  ni  l'autre  n'ont  d'ailleurs  répondu  aux  objections  de  lord  Rosebery. 
La  seule  chose  qui  ressorte  clairement  de  leurs  discours  est  qu'ils 
sont  encore  moins  d'accord  que  lorsque  M.  Chamberlain  est  sorti 
du  ministère.  Leurs  intentions,  leurs  pensées  sont  difi'érentes,  et,  à 
mesure  que  le  temps  passe^  la  divergence  s'accuse  entre  eux.  Est-il 
possible  de  la  faire  disparaître?  L'Angleterre,  y  compris  ses  colonies, 
est,  en  somme,  un  pays  d'opinion  :  si  une  opinion  s'en  dégageait  avec 
force,  il  faudrait  bien  que  tout  le  monde  s'inclinât  devant  elle. 
M.  Balfour  a  donc  annoncé  un  projet  qui,  dans  son  esprit,  devait 
donner  satisfaction  à  tout  le  monde,  et  non  seulement  à  M.  Cham- 
berlain, mais  encore  à  lord  Rosebery.  Il  consiste  dans  la  réunion 
d'une  conférence  qui  comprendrait  des  délégués  de  la  métropole  et 
de  toutes  les  colonies,  sans  oublier  l'Inde,  que  M.  Chamberlain  oublie 
toujours  dans  ses  combinaisons.  Cette  conférence  répondrait  à  deux 
questions  :  la  première  consisterait  à  savoir  si  les  diverses  parties  de 
l'Empire  désirent  une  union  plus  étroite,  et  la  seconde  à  déter- 
'  miner  les  moyens  et  les  conditions  de  cette  union.  Mors,  lord  Rose- 


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REVUE.   —   CHRONIQUE.  957 

bery  n'aurait  plus  rien  à  dire.  Et  quelle  objection  pourrait  faire 
M.  Chamberlain?  Il  n'en  aurait  sans  doute  fait  aucune,  quel  que  soit 
d'ailleurs  son  sentiment  intime  et  profond  sur  Topportunité  de  la 
conférence,  si  elle  avait  dû  se  réunir  tout  de  suite  et  s'il  avait  été 
bien  entendu  que  son  verdict  serait  définitif.  Mais  M.  Balfour 
n'est  pas  pressé.  Oh!  non,  il  n'est  pas  pressé,  H.  Balfour.  Quand 
la  conférence  aura  donné  son  avis,  il  faudra  encore  le  soumettre, 
à  qui?  Aux  Parlemens  de  tous  les  pays  qui  y  auront  été  repré- 
sentés? Sans  doute,  mais  en  passant  d'abord  par  leurs  électeurs. 
Les  électeurs  se  prononceront  les  premiers  :  cela  épargnera-aux  partis 
la  peine  de  chercher  des  plates-formes  électorales.  Les  Parlemens  se 
prononceront  ensuite.  Tout  cela  sera  longl  Et  puis,  que  seront  les 
élections  prochaines,  en  Angleterre  môme?  Laisseront-elles  le  pouvoir 
aux  conservateurs?  Ne  le  donneront-elles  pas  aux  libéraux?  La  seconde 
hypothèse  est  la  plus  vraisemblable,  et  les  conservateurs  cherchent 
à  s'en  consoler  d'avance  en  caressant  l'espoir  que  les  Ubéraux  auront 
une  majorité  si  faible  qu'elle  ne  leur  permettra  pas  de  vivre  plus  de 
deux  ans.  Mais  qui  sait?  Il  y  a  tant  d'imprévu  dans  les  élections! 
N'importe  :  ces  délais  n'effraient  pas  M.  Balfour,  il  a  cinquante-six  ans; 
mais  ils  effraient  M.  Chamberlain,  il  en  a  soixante-huit.  £t  voilà 
pourquoi  M.  Chamberlain  s'est  écrié  dans  son  discours  de  Luton  :  «  Je 
ne  puis  comprendre  la  nécessité  de  ce  plébiscite,  impliquant  deux 
mandats,  deux  élections  générales  sur  le  môme  sujet...  Si,  après  avoir 
conclu  un  arrangement  avec  vos  compatriotes,  vous  suspendez  la 
question  jusqu'au  moment  où  chacune  des  législatures  coloniales  et 
celles  de  la  mère  patrie  auront  été  réélues,  en  vue  de  ratifier  un  arran- 
gement dont  le  principe  avait  déjà  été  accepté,  combien  de  temps  cela 
durera-t-il  ?  » 

C'est  le  mot  de  la  situation  :  il  est  sorti  avec  angoisse  du  fond  du 
cœur  de  M.  Chamberlain.  Gela  durera  quatre  ans,  cinq  ans,  plus  peut- 
être  et,  pendant  ce  temps,  il  peut  se  passer  bien  des  choses  I  Beaucoup 
de  gens  commencent  à  penser,  en  Angleterre,  que  M.  Balfour  a  mis 
dans  toute  sa  conduite  plus  de  calcul  et,  qu'on  nous  passe  le  mot,  de 
malice  qu'on  ne  l'avait  cru  d'abord  ;  et  que  M.  Chamberlain,  qui  espérait 
se  fortifier,  en  se  libérant  par  sa  sortie  du  ministère,  s'est  effecti- 
vement affaibli.  Ses  moyens  d'action  n'ont  évidemment  pas  augmenté. 
Un  homme  d'une  volonté  moins  énergique  pourrait  môme  éprouver 
quelque  découragement,  mais  ce  sentiment  lui  est  étranger.  Il  peut 
toutefois  s'apercevoir  qu'il  est  plus  facile  d'entraîner  l'Angleterre  à 
faire  la  guerre  à  des  républiques  lointaines  qu'à  changer  son  régime 


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958  REVUE  I>EB   DEUX   MONDES. 

écoBonA^M.  L'avenir  4i  son  union  impérialiste  est  plus  incertain  que 
jamais.  Les  deux  discours  d'CdinibourK  et  de  Luton  ont  seulement 
établi  les  positions  respectives  àè  HM.  BaUour  et  Chamberlain  ;  mais 
comment  évolueront-ils  l'un  et  l'antm?  quelle  sera  la  fin  d'une  partie 
aussi  compliquée?  et  quand  viendra-t-elle?  Nul  ne  le  sait. 

La  place  nous  manque  pour  parler  des  grèves  de  Marseille;  elles 
sont  terminées  ;  c'est  tout  ce  qu'on  peut  en  dire  de  mien.  Après  un 
mois  et  demi  de  chômage,  le  port  de  Marseille  a  reirouvé  son  activité 
habituelle,  et  nous  souhaitons  que  ce  soit  pour  longtemps.  La  r^rise 
du  travail  est  due  à  deux  causes  :  à  l'entente  entre  la  Compagnie 
transatlantique  et  les  inscrits  maritimes,  entente  qui  s'est  bientôt 
étendue  aux  autres  compagnies,  et  à  la  fermeté  tardive,  mais  effi- 
cace, avec  laquelle,  après  le  rejet  de  la  sentence  arbitrale  par  les  doc- 
kers, le  gouvernement  a  fait  respecter  la  liberté  du  travail.  S'il  l'avait 
fait  respecter  plus  tôt,  la  grève  aurait  duré  moins  longtemps  ;  mais 
enfin,  mieux  vaut  tard  que  jamais.  Les  mesures  ont  été  habilement 
arrêtées  et  vigoureusement  exécutées.  Les  patrons  ont  annoncé  qu'ils 
n'embaucheraient  que  des  ouvriers  ayant  accepté  la  sentence  arbi- 
trale :  peu  à  peu,  ils  y  sont  tous  venus.  Après  quelques  jours  de  pro- 
testations stériles,  les  meneurs,  voyant  que  tous,  les  ouvriers  leur 
échappaient  les  uns  après  les  autres  et  qu'il  y  en  avait  déjà  assez  pour 
assurer  les  services  du  port,  ont  fait  le  simulacre  d'un  dernier  réfé- 
rendum, qui  a  réussi  mieux  que  les  précédens ,  et  grâce  auquel  la 
sentence  arbitrale  a  été  acceptée  par  les  derniers  récaldtrans. 

Mais  nous  ne  nous  faisons  pas  beaucoup  d'illusions  sur  les  senti- 
mens  des  ouvriers.  Les  inscrits  maritimes,  dans  leur  ordre  du  jour 
du  7  octobre,  ont  déclaré  qu'ils  se  mettraient  à  la  disposition  des  ar- 
mateurs, «  en  leur  signifiant  qu'ils  n'oublieraient  jamais  leur  attitude.  » 
En  un  sens,  cela  serait  désirable.  11  était  bon  que  les  contremattresi 
les  officiers,  les  armateurs  prouvassent  que  la  loi  de  1884  était  faite 
pour  eux  comme  pour  les  ouvriers,  et  qu'ils  pouvaient,  eux  aussi,  se 
mettre  en  grève.  Malheureusement,  ce  n'est  pas  ainsi  que  l'entendent 
les  ouvrier^.  Ils  ont  cédé  par  lassitude;  mais  il  y  a  jusque  dans 
leur  soumission  une  menace  pour  l'avenir: 

Francis  Cbarmbs. 

•     *  Le  Direct€2ir'Gérant^ 

F.  Brunbtiâre. 


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CINQUIÈME   PËRIODE  —  LXXIV  ANNÉE 


TABLE    DES    MATIÈRES 


DU 


VINGT-TROISIÈME  VOLUME 


SEPTEMBRE  —   OCTOBRE 


LiTraiflon  du  1«'  Septembre. 

Pages. 

La  princesse  b'ERMiNGE,  deuxième  partie,  par  M.  Marcel  PRÉVOST 5 

L'Allemagne   catholique  entre  1800  et  1848.  —   III.  Les  piulfcistes  catiio- 

UQUES  et  la  Sainte-Alliance,  par  M.  Georges  GOYAU .      41 

Poésies,  par  M.  Henri  DE  RÉGNIER 83 

Le  Gouvernement  de  la  défense  nationale.  — -  La  Conquête  de   la  France 

PAR  LE  -pATiTi  RÉpi^LicAiN,  deuxième  partie,  par  M.  Etienne  LAMY 95 

A  travers  LA  Mandchourie.  —  Notes  de  voyahe,  par  M.  le  comte  VAY  DE 

VAYA  ET  LUSKOD 132 

Les   Maisons  de    campagne  romaines    soi  s   la    Ukim  m.iyi  e   et  l'Empire,   par 

M.  Edmond  COURBAUD 163 

Questions  scientifiques.  —   La   Stature   de  l'homme   aux   divcrses  ÉPOQurs, 

par  M.  A.  DASTRE.   . 198 

Revue    musicale.    —    La    Musique    d'église    au    tiiéatrf,    par    M.    Camille 

BELLAIGUE . 218 

Chronique  de  la  Quinzaine,  Histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES.  .    229 

Livraison  dn  15  Septembre. 


La  princesse  d'Erminob,  troisième  partie,  par  M.  Marcel  PRÉVOST 24Î 

Au  Congrès  d'Amsterdam,  par  M.  J.  BOURDE  AU 276 

L'Allemagne  catholique  entre  1800  et  1848.  —  IV.  L'Église  et  les  États 

PROTBSTANS. L' AFFAIRE  DE  COLOGNE,   par   M.    GEOROBS  GOYAU 302 


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GoogI( 


-çtr 


960  REVUE    DES   DEUX   MOxNDES. 

La  Marins  marchande  russe.  —  1.  Les  grandes  compagnies  de  navigatiox, 
par  M.  J.  CHARLES-ROUX 341 

L'Art  sien^iois.  —  A  l'occasion  d'une  Exposition  récente,  par  M.  Loris 
GILLET 361 

A  PROPOS  DE  l'Université  populaire,  par  M.  Eugène  TAVERMEU 399 

Une  révolution  ub  Palais  en  l'an  1042  a  Byzance,  par  M.  Gustave  SCHLUBI- 

BERGER,  de  l'Académie  des  Inscriptions 411 

Revue  littéraire.  —  Condorcbt  et  la  Révolution,  par  M.  Re>é  DOUMIG.  .  446 
Revues  étrangères.  —  Le  sixième  centenaire  de  la  naissance  de  Pétrarque, 

par  M.  T.  DE  WYZEWA 458 

Chronique  DE  la  Quinzainb,  Histoire  politique,  par  M.  Franus  CHARMES.  .  4^9 

LiTralflon  da  1*'  Octobre. 

La  princesse  d'Erminqe,  dernière  partie,  par  M.  Marcel  PRÉVOST 481 

Le  Gouvernement  de  la  défense  nationale.  —  La  Conquête  de  la  France 

PAR  le  parti  répÛbucain,  troisième  partie,  par  M.  Etienne  LAMY  ....  520 
Les  Fausses  conséquences  morales  et  sociales  du  darwinisme,  par  M.  Alfred 

FOUILLÉE,  de  l'Académie  des  Sciences  morales 546 

La  Grande  Mademoiselle.  —  V.  Le  roman  avec  Lauzun.  —  Le  drame,  par 

Arvède  BARINE 575 

La  Marine  marchande  russe.  —  IL  Les  bassins  et  les  ports.  —  Réformes 

ET  lois  nouvelles,  par  M.  J.  CHARLES-ROUX 616 

La  Politique  de  l'unité  morale,  par  M.  François  DE  WITT-GUIZOT.   .  .  .  652 

Poésies,  par  VÉGA 618 

Un  nouveau  volume  d'Ada  Negri  :  Mateimiléf  par  M.  Edouard  ROD $86 

Revue  scientifique.  —  Les  Nains  devaîit  la  médecine,  par  M.  A.  DASTRE.   .  695 

Chronique  de  la  Quinzaine,  Histoire  poutiqdb,  par  M.  Francis  CHARMES.  .  109 

Livraison  da  15  Octobre. 

Souvenirs  d'un  diplomate.  —  Récits  ei-  portraits  du  Congrès  de  Berlin.  — 
1.  Les  Origines  et  la  Constitution  du  Congrès,  par  M.  le  comte  Charles 
DE  MOtJY 121 

L'()EuvRis  DE  Pierre  de  Ronsard,  par  M.  Ferdinand  BRUNETIÈRË,  de  l'Aca- 
démie française 151 

Le  Gouvernement  de  la  défense  nationale.  —  La  Conquête  de  la  Franck 
par  le  parti  républicain,  dernière  partie,  par  M.  Etienne  LAMY 805 

La  Route  s'achève,  première  partie,  par  M.  Jean  SAINT-YVES 836 

Le  Ministère  perpétuel,  par  *** 815 

En  Mandchourie  et  en  Corée.  —  Notes  de  voyage,  par  M.  le  comte  VAY  DE 
VAYA  et  LUSKOD 897 

Revue  littéraire.  —  Shakspeare  et  la  Critique  française,  par  M.  René 
DOUMIC U23 

Revues  étrangères.  —  La  fille  du  poète  Vincenzo  Monti,  par  M.  T.  DE 
WYZEWA * ^^^ 

Cbroniqub  de  la  Quinzaine,  Histoire  politique,  par  M.  Francis  CHARMES .  • 


Paris.  —  Tjp.  Philippe  Rb:<ouajid,  19,  rue  d«t  SaiiitfPércs.  —  4i673. 


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«:tô. 


REVUE 

DBS 


W  2  1904 


DEUX  MONDE  S^^ 


FRANÇOIS  BULOZ,   FONDATEUR 


LXXIV  ANNÉE.  —  CINQUIÈME  PÉRIODE 


TOME  VINGT-TROISIÈME 

4*    LIVRAISON 


15  OCTOBRE    1904 


PARIS 
15|  rue  de  l'Universitéi  15 


LONDRES 

BAILLIÈRE    TINDALL    &    COX 

8,  Henri otta  «trcet,  Straud. 

P.   ROLANDI  I  HACHETTE  &  C® 

20,  Berners-streoc,  Ox/'ord-9tre«t.  I  18,  King  Williain-iireet,  Cliaiing-Cross. 

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NILSSON  &  C**,   16-18,  Wardour  street,  W. 

SAINT-PÉTERSBOURG,  zinserung,  société  m.  o.  wolff,  c.  ricker,  viollet. 

MOSCOU,  gautikr,  wolff.  ODESSA,  Rousseau. 

VARSOVIE,  gebethner  et  wolff,  viollet.  ATHÈNES,  nilsson. 

BRUXELLES,  RAMLOT,  n.  lebègue  et  c'^   LIÈGE,  J.  bellens. 

LA  HAYE,   BELINFANTE   FRÈRES.    ROME,    BOCCA,    LOESCllER. 

TURIN,  BOCCA,  CASANOVA.   MILAN,  BOCCA,    FLORENCE,    vieisseux. 

BERLIN,   BROCKUAUS,   ASUER. 

LEIPZIG,   BROCKHAUS,  A.  TWIETMEYER,   LE   SOUDIER,   MAX   RUBB. 

VIENNE,  BROCKUAUS,  g.  frick,  gérold  et  c'"".  BUCAREST,  sotuscqek  et  c^*. 

STOCKHOLM,  c.  fhitze,  GENÈVE,  pu.  durr. 

MADRID,  CAPDEviLLE.  BARCELONE,  verdaguer.  LISBONNE,  rodrigues. 

BUENOS-AYRES,  c.  m.  joly  y  &,  LA  HAVANE,  miguel  alorda. 

NEW-YORK,  christern,  brentano,  sampers,  stechert,  the  international  news  c**. 

BOSTON,  carl  schoenhof,  tue  new  england  news  c^. 


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LITTÉRATURE    FRANÇAISE    ET     ÉTRAJiCftRB 
HISTOIRE,    POLITIQUE,    PHILOSOPHIE,    VOYAGES,    SOIgNCES,    BEAUX-ARTS 


LIVRAISON  DU   15  OCTOBRE  1904 


A««« 


r.  —  SOUVENIRS  D'UN  DIPLOMATE.  —  RÉCITS  ET  PORTRAITS  DD 
CONGRÈS  DE  BERLIN.  —  I.  LES  ORIGINES  ET  LA  CONSTI- 
TUTION DU  CONGRÈS,  par  M.  le  comie  Cliarles  de 
Moîiy.  721 

H.       -  L'OEUVRE  DE  PIERRE   DE  RONSARD,  par  M.   Ferdisaod 

Brvnettère»  de  l'Académie  française.  751 

III.  -  LE   GOUVERNEMENT  DE    LA   DÉFENSE  NATIONALE.  —  LA 

CONQUÊTE  DE  LA  FRANCE  PAR  LE  PARTI  RÉPUBLICAIN, 
DERNIÈRE  PARTIE,  par  M.  Etienne  liamy.  &:^ 

IV.  -  LA  ROUTE  S'ACHÈVE,  première  partie,  par  II.  fiean  (iaint- 

Yires.  835 

V.  —  LE  MINISTÈRE  PERPÉTUEL,  par  ***.  875 

VI.  —  EN  MANDCHOURIE  ET  EN  CORÉR.  —  NOTES  DE  VOYAGE,  par 

M.  le  eomie  l^ay  de  l^aya  et  I^asltod.  897 

VIL    _  REVUE     LITTÉRAIRE.    —    SHAKSPFARE    ET    LA    CRITIQUE 

FRANÇAIS i:,  par  11.  Bené  Donnile.  933 

VIII.  —  REVUES   ÉTRANGÈRES.  —  LA   FILLE   DU  POÈTE  VINCENZO 

MONTI,  par  M.  T.  de  ^Vysewa.  935 

]X.     —  CHRONIQUE    DE    LA   QUINZAINE,   HISTOIRE   POLITIQUE,   par 

il.  Franclii  Ciiarmes*  947 

X.       —  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 


LA  REVUE  DES  DEUX  MONDES 

PUBLIERA     DANS     SES     PROCHAINES     LIVRAISONS 

Monsieur  Chambalot,  par  M.  PAUL  ADAM.  —  Le  Prisme,  par  MM.  PAUL 
ET  VICTOR  MARGUl':raTTE.  —  L'Isolée,  par  M.  REiNÉ  BAZIN,  de  l'Académie 
française.  —  Claire,  par  M.  le  vicomte  E.-M.  DE  VOGUÉ,  de  l'Académie 
française. 


Toute  b^aduction  ou  reproduction  des  travaux  de  la 

REVUE  DES   DEUX   MONDES 

est  interdite  dans  les  publications  périodiques  de  la  France  et  de  Vétranjer 
y  compris  la  Suède,  la  Norvège  et  la  Hollande. 


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BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE 


Neuf  ans  de  souvenirs  d'un  ambassa- 
deur d*Autrlclie-lIongrie  à  Paris,  par 

le  comte  de  Hûbner,  i  vol.  itt-8*;  Pion, 
Le  second  volume  des  Souve&irs  du  comte 
de  Hûbner,  consacré  aux  années  1857, 1858 
et  1859,  nous  donne,  au  Jour  le  jour,  et  dans 
toute  leur  sincérité,  les  impressions  d'un 
témoin  qui  assiste,  Impuissant  et  navré,  aux 
événemens  qui  devaient  avoir  des  suites  si 
tragiques  pour  Favenir  et  les  destinées  des 
deux  pays,  en  assurant,  par  ailleurs,  le 
principe  des  nationalités  et  en  provoquant 
la  rupture  entre  la  France  et  rAutriche.  La 
politique  extérieure,  chère  au  sentimenta- 
lisme de  Napoléon  111  et  qu'il  s'efforça 
d'imposer  à  sa  diplomatie,  les  fautes  com- 
mises par  son  gouvernement  qui  prépare  la 
guerre  d'Italie,  y  sont  exposées  par  l'ancien 
ambassadeur  de  l'empereur  François-Joseph 
dans  toute  leur  gravité,  avec  la  prévision 
des  déplorables  conséquences  quelles  de- 
vaient entraîner.  C'est  la  constante  préoccu- 
Sation  du  comte  de  Htibner,  qui  la  traduit 
ans  toutes  ses  réflexions,  dans  tous  ses 
rapports.  Son  Journal  constitue  une  déposi- 
tion accablante  pour  le  second  Empire. 
Les  Primitifs  à  Bruges  et  à  Paris,  par 
M.  Georges  Lafenestre,  1  vol.  in-8»;  Li- 
brairie de  TArt  ancien  et  moderne. 
Le  succès  obtenu  par  les  dernières  expo- 
sitions d'artistes  primitifs,  celles  de  Bruges 
et  de  Paris,  de  Sienne  et  de  Dusseldorf 
montrent  à  quel  point  non  seulement  les 
amateurs  d'art,  mais  le  public  se  trouvent 
bien  préparés  à  en  saisir  le  charme  et  en 
comprendre  la  valeur.  Autant  qu'aucun  autre, 
et  avec  la  compétence  que  l'on  sait,  M.  Lafe- 
nestre  a  contribué  a  les  faire  connaître  et  à 
montrer  les  qualités  qui  les  distinguèrent,  et 
ce  qu'on  doit  surtout  admirer  dans  leurs 
œuvres  comme  dans  celles  des  maîtres  plus 
anciens  qui  les  ont  précédés,  les  artistes  des 
Flandres  et  de  Hollande.  Mais  ce  n'estpas 
aux  lecteurs  de  la  Revue  qu'il  est  besoin  de 
faire  l'éloge  de  ces  belles  et  solides  études  sur 
les  vieux  maîtres  de  France  et  des  Pays- 
Bas,  dont  quelques-unes  des  principales  ont 
paru  ici  même.  On  n'y  retrouvera  sans  doute 
que  les  échos,  bien  affaiblis,  des  impressions 
et  des  idées  partagées  par  un  grand  nombre 
de  nos  contemporains,  mais  on  y  consta- 
tera aussi,  ce  qu'a  voulu  l'auteur,  que  ces 
impressions  et  ces  idées  ont  des  origines 
déjà  lointaines. 

Le  Journal  de  bord  d'un  Aspirant,  par 
Avesnes,  1  vol.  in-18;  Pion. 
Un  janne  aspirant  que  son  rude  métier 
n'empêche  pas  d'avoir  l'&me  portée  à  la 
rôvene  nous  raconte  son  premier  voyage  à 
bord  du  Duguay-Trouin,  Le  Journal  se  re- 
commande aux  lecteurs  par  la  fraîcheur  et 
la  vivacité  des  sensations.  Maintes  descrip- 
tions révèlent  un  talent  déjà  mûr,  et  font 
songer  de  loin  aux  belles  pages  de  Loti.  On 
lira  avec  émotion  le  récit  de  la  mort  et  de 
l'enterrement  du  pauvre  gabier.  Le  poète 
est  doublé  d'un  observateur  :  c'est  ainsi 
qu'aux  Etats-Unis,  l'aspirant  étudie  le  milieu 
social  ;  il  le  définit  dans  cette  antithèse  ex- 
pressive :  un  cosmopolitisme  national.  En- 
suite, —  comme  il  faut  être  de  son  âge,  — 
le  Journal  est  envahi  par  un  essaim   de 

i'eunes  Américaines,  qui  lui  donnent  une  al- 
ure  tout  à  fait  amusante  et  font  passer  le 
lecteur  par  une  série  d'impressions  aussi 
pittoresques  que  variées.  | 


Les  Russes  en  Extrême-Orient,  par 

M.  Paul  Labbé,  1  vol.  in-18  ;  Hachette. 

La  transformation,  par  le  Transsibérien 
et  la  Transmandchourien,  d'un  pays  plus 
grand  que  l'Europe,  presque  inexploré,  il  y 
a  peu  d'années  encore,  et  qui,  désormais, 
est  devenu  un  vaste  marché  ouvert  au  com- 
merce du  monde  entier,  où  de  grandes 
villes  se  sont  fondées,  des  champs  sont 
cultivés,  des  industries  de  toutes  sortes  se 
sont  établies,  des  mines  sont  expIoité<><«, 
cette  œuvre  russe  an  Asie,  —  œuvre  considé- 
rable de  civilisation,  —  commence  à  éiro 
connue  par  les  statistiques  et  les  rapports 
officiels  comme  par  les  récits  de  nombreux 
voyagears.  Mais,  entre  tous,  le  livre  de 
M.  Paul  Labbé,  qui  a  entrepris  sur  l'Extrême- 
Orient  des  études  poursuivies  depuis  bien 
des  années;  qui  a  vécu  en  Sibérie,  en  Mand- 
chourie,  au  Japon,  qui  a  pu  voir  de  près,  à 
la  veille  même  de  la  guerre  russo-japonaise, 
les  hommes  et  les  choses,  se  distingue  par 
l'exactitude  et  la  variété  des  détails  et  des 
faits,  et  présente  un  caractère  à  lajois 
historique  et  pratique. 
Éludes     de     littérature    canadienne 

française,  par  M.  Charles  ab  der  Halden, 

I  vol.  ;  de  Rudeval,  Paris. 

II  a  été  souvent  question  du  Canada  au 
double  point  de  vue  historique  et  pitto- 
resque; on  connaît  moins  la  littérature 
d'un  pays  resté  français  de  langue,  de  reli- 
gion et  de  Cflsur  au  milieu  des  sociétés  an- 

Î;lo-8axonnes  de  l'Amérique  du  Nord.  Aussi 
aut-il  remercier  M.  ab  der  Halden  du  soin 
et  de  la  conscience  avec  lesquels  il  enre- 
gistre l'histoire  modeste,  mais  très  intéres- 
sante néanmoins,  des  lettres  canadiennes. 
Le  Canada  a  produit  des  historiens,  des 

Poètes,  des  romanciers,  despublicistes,  dans 
œuvre  desquels  la  critique  peut  glaner  de 
belles  et  bonnes  pages  :  Garneau,  Crémazie, 
Aubert  de  Gasne,  plus  récemment  Gérin- 
Lajoie,  Fréchetle,  labbé  Casgrain,  d'autres 
encore,  des  femmes  distinguées  dans  le 
nombre.  M.  ab  der  Halden  leur  consacre 
des  études  excellentes.  L'orinnalité  man- 
que un  peu  à  ces  Français  «sués  qui  ne  sa- 
vent encore  que  se  souvenir;  mais,  comme 
le  fait  remarquer  M.  L.  Herbette  dans  une 
éloçiuente  préface,  ce  qui  serait  chez  nous 
redite  de  vieillesse  est  là-bas  renaissance  du 

λassé  qui  se  transforme.  La  Tie  saine  du 
ravail  et  de  Taciion,  l'air  nouveau,  l'espace 
sans  limites  pourront  im  jour  rénover  le 
plant  français. 

Le  dernier  Mammouth,  par  M.  Raymond 
Anzias-Turenne,  1  vol.  ;  Calmann  Lévy. 
M.  Auzias-Turenne  est  un  des  rares  con- 
teurs de  récits  héroïques  et  de  périlleux 
voyages  oui  ont  vécu  ce  qu'ils  écrivent. 
Nous  n'afnrmons  pas  qu'il  ait  tout  de  bon 
capturé  le  dernier  mammouth  dans  l'affreuse 
caverne  où  les  suprêmes  convulsions  du 
monstre  produisent  l'effet  d'un  cataclysme  ; 
mais  sa  vie  dans  l'Alaska,  et  sa  connaissance 
approfondie  de  tout  ce  qui  est  américain  lui 
ont  permis  de  rendre  vraisemblable  et  pas- 
sionnément intéressante  la  fabuleuse  aven- 
ture qui  aboutit  à  l'heureux  mariage  du 
peintre  Raoul  Le  Fort  et  de  la  charmante  Eva 
Corliss,  la  fille  du  Roi  du  fer.  Le  livre  n'est 
pas  seulement  amusant,  il  est  moral  puisqu'il 
enseigne  que  »  le  dollar  est  un  moyen,  non 
un  but  »  et  prouve  que  «  la  seule  vraie  joie 
de  l'homme  en  cette  vie  est  l'action.  • 


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1993 


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